‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.65Chapitre 33 sur 90 · NO-RESTRAINT · texte numérisé non relu

NO-RESTRAINT

confondus avec les criminels, étaient enfermés dans des prisons et devenaient, durant les accès de leur délire, victimes d'actes d'une brutalité sauvage; jusqu'à la fin du siècle dernier, la situation des fous séquestrés était déplorable en France; les pays voisins ne se trouvaient pas mieux partagés; le jour où la vérité a été connue, on a compris de tous côtés la nécessité des réformes, et nulle part les hommes de bonne volonté n'ont manqué pour les accomplir.

L'œuvre était difficile, il faut le reconnaître, et si des témoins dignes de foi ne nous avaient pas tracé un tableau fidèle des quartiers de Bicètre et de la Salpêtrière avant Pinel, de Bethlem, de l'ancienne maison de retraite d'York, on aurait peine à admettre maintenant dans quelles conditions fâcheuses se tx'ouvaient ces différents établissements. Beaucoup d'abus ont disparu, mais le souvenir en est consigné dans des enquêtes officielles, et les esprits curieux de se reporter moins d'un siècle en arrière pourront consulter avec intérêt les documents publiés à cette occasion. Les premiers asiles ouverts aux aliénés ne leur étaient pas primitivement destinés : tout d'abord, on a approprié à leur intention d'anciens couvents, parfois même des prisons ; aussi, l'air et la lumière n'avaient qu'un accès difficile dans la pièce unique où ils passaient leur journée, où ils mangeaient, où ils dormaient; par suite du grand nombre de personnes réunies dans la même salle et de la mauvaise disposition et de l'insuffisance des fenêtres, le renouvellement de l'air s'opérait d'une manière insuffisante; la nourriture était distribuée avec parcimonie, les mets mal préparés, le vêtement sordide et rarement changé; aussi la mortalité était très-éievée : presque chaque année, on voyait survenir des épidémies de diarrhée, de scorbut.

Les agités étaient maintenus durant des mois, des années dans une cellule, parfois même attachés à la muraille et couchés sur la paille, que l'on enlevait rarement; toutes les cellules donnaient sur une même cour intérieure et ne possédaient d'autre ouverture qu'une porte assez basse ; pour y parvenir, on était obligé de descendre plusieurs marches; on administrait rarement des bains, les soins médicaux faisaient défaut ; le malade ne recevait le plus souvent que la visite du gardien, qui, n'osant l'approcher, lui jetait sa nourriture et l'irritait par son langage, ses menaces, et des cruautés de toute nature ; ces violences aggravaient le délire du patient et compromettaient son existence. ConoUy signale des faits de barbarie inouïe, des cas d'homicide qui n'ont pas attiré sur leurs auteurs le juste châtiment dû à leur conduite. Cependant, des voix autorisées s'élevaient pour plaider la cause des aliénés; rien n'était changé aux habitudes anciennes ; c'est seulement avec Pinel qu'on voit pénétrer à Bicêtre une direction vraiment médicale : grâce à la volonté ferme de cet homme de cœur, l'ancien état de choses disparaît; on améliore dans cet établissement l'habitation et le régime, on organise un traitement rationnel.

. Les serviteurs sont tenus avec plus de sévérité, et leurs actes soumis au contrôle : en l'absence du médecin, le surveillant-chef conserve seul le droit de mettre aux malades la camisole, que l'on rend moins dangereuse dans son application, grâce à quelques modifications de détail; mais son emploi continue à devenir abusif; les agités les plus violents, les mélancoliques avec tendance au suicide sont maintenus au lit dans le decubitus horizontal et leurs mouvements sont rendus impossibles ; les dangers de cette pratique ont été longtemps méconnus; trop souvent à notre époque, on y a encore recours, au grand préjudice des aliénés ; les plus dociles d'entre eux obtiennent l'autorisation de se livrer dans l'enceinte de la maison à des travaux faciles; cette faveur a toujours été fort

NO-RESTRAL\T. 349

recherchée; l'utilité en ayant été reconnue par l'administration, on s'est altaclié à multiplier les ateliers, à varier les occupations. Par suite des événements si funestes qui avaient frappé la France, les ressources pécuniaires étaient bien limitées; Pinel a été beaucoup gêné dans ses réformes; Esquirol, venu après lui, s'est trouvé mieux favorisé par les circonstances ; il a pu voir construire d'après ses plans un certain nombre d'établissements spacieux affectés aux aliénés ; des élèves distingués formés à son école ont propagé dans toute l'Europe le système des asiles fermés construits dans les meilleures conditions connues de salubrité et de sécurité ; malgré les efforts des architectes et leur tident incontestable, toutes ces maisons présentent un défaut commun, elles rappellent trop la caserne, on éprouve en les visitant un sentiment pénible de tristesse et de contrainte, avant de connaître leur destination ; l'idée qui semble avoir dominé dans ces constructions, c'est de rendre la réclusion très-complète et d'empêcher les évasions en observant rigoureusement les règles de l'hygiène la mieux entendue; tout pensionnaire, une fois entré, ne devait plus avoir aucun rapport avec le monde extérieur jusqu'au jour de sa sortie ; on autorisait seulement la visite de ses parents les plus proches à de rares intervalles. Ferrus a été frappé des inconvénients d'une séquestration trop absolue; il a recommandé d'adjoindre aux asiles des fermes ou colonies agricoles ; grâce à lui, on a vu des groupes d'aliénés sortir sous la conduite d'un seul gardien, se livrer toute la journée aux travaux des champs, vivre en plein air, et posséder une certaine liberté d'action sans occasionner du désordre ou provoquer des accidents ; lors de la réorganisation du service du département de la Seine, on s'est inspiré de cette pensée, qui est accueillie avec faveur de tous côtés.

Cet exposé rapide démontre que les méthodes usitées pour la cure des maladies mentales ne sont pas restées stalionnaires : sous l'influence de convictions ardentes, certains moyens ont été préconisés d'une manière exclusive, mais on a dû les abandonner ou les varier, du moment que l'expérimentation leur avait été contraire.

Lorsque les aliénés sont excités, violents, dangereux, dominés par des impulsions irrésistibles au suicide, à l'homicide, il devient nécessaire de les mettre dans l'impuissance de nuire; des gardiens nombreux, robustes, habitués à employer la force sans brutalité, sufdsent à cette tâche à la condition formelle que leur vigilance ne soit jamais en défaut un seul instant ; presque toujours un moment arrive oîi l'attention se fatigue ou s'épuise, et un malheur se produit. Alors il a paru bon de substituer à la volonté intermittente d'un homme le secours permanent d'un agent mécanique qui enlève aux malades le libre usage de leurs mains et de leurs pieds; dans ce but spécial, on a recours à la camisole, aux entraves, au fauteuil, au decubitus forcé. La camisole gêne les mouvements respiratoires, serre fortement la cage thoracique, l'abdomen, provoque des lésions pulmonaires, exerce sur certaines régions des pressions dangereuses, et cause des plaies, des escarres, des phlegmons. M. Magnan et moi, ayant remarqué à Bicêtre et à la Salpêtrière les dangers de la camisole, usitée à tous propos, nous l'avons remplacée à Sainte-Anne par le maillot qui maintient les membres sans troubler aucune fonction.

Anciennement on s'était ingénié à créer des moyens de contention, qui sont abandonnés pour la plupart; les entraves, le decubitus forcé offrent tant d'inconvénients que l'on est disposé à y recourir seulement dans des cas très-exceptioimels ; il vaudrait certainement mieux les abandonner d'une manière détîni-

Page 1