‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.73Chapitre 41 sur 112 · CO CO · texte numérisé non relu

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L'étiologie de l'affection est naturellement plus difficile à déterminer dans un centre complexe, comme Paris, que dans les localite's moins importantes; la meilleure preuve de cette difficulté, c'est la négation si longtemps soutenue par les médecins de la contagiosité d'une affection dont les praticiens de province ont été bien plus à même de démontrer nettement la transmissibilité.

Quant aux causes de sa pérennité à Paris, nous estimons que les principales sont les suivantes :

i" Encombrement de certains quartiers;

2' Délectuosité des latrines ;

5' Manque de pente et d'irrigation des égouts, où cependant est projetée une certaine somme de matières typhoïdes qui, au lieu d'être rapidement entraînées, demeurent stagnantes, ou peuvent être même refoulées vers les extrémités du réseau quand les principaux branchements sont inondés par les pluies ;

4° Infection de la banlieue par les usines ammoniacales ;

5" Insuffisance de l'eau potable ;

6" Arrivages incessants de personnes offrant l'âge d'élection et que ne préservent ni une atteinte antérieure, ni l'assuétude aux foyers typhoïgènes.

Cette dernière condition cessera d'être dangereuse quand l'hygiène publique aura remédié aux influences pathogéniques signalées de 1 à 5, mais elle est actuellement une des principales.

Trousseau a dit que les Parisiens adultes étaient atteints moins fréquemment de fièvre typhoïde que les provinciaux nouvellement arrivés à Paris, parce qu'ils avaient subi cette affection pendant leur enfance, et à ce titre avaient acquis l'immunité; pour nous c'est une exagération.

Nous reconnaissons que le meilleur préservatif est d'avoir eu la maladie ; mais ce préservatif n'est pas le seul. II en est un autre moins puissant, mais beaucoup plus commun : c'est l'assuétude au milieu typhoïgène. Suivant nous, parmi les adultes nés à Paris, y ayant vécu, il y en a relativement peu, le dixième peut-être (?), qu'on puisse considérer comme réfractaires par le fait d'une première atteinte ; c'est grâce à leur accoutumance qu'ils sopt préservés (Léon Colin, Traité des maladies épidémiqiies, p. 625).

Il est inexact cependant de dire, comme on l'a dit, que la mortalité typhoïde à Paris suive un mouvement régulièrement ininterrompu ; ici, comme partout, l'affection est sujette à des oscillations multiannuelles moins marquées certainement que dans les villes à population moins nombreuse et moins nomade, mais que l'on ne saurait révoquer en doute.

D'autre part, cette progression s'arrête avec le mouvement des immigrants : nous en avons la preuve la plus récente dans la diminution du chiffre des décès pendant les années 1883 et 1884, venant immédiatement après une année à fastigium exceptionnel, où ces décès s'étaient élevés presque à 3000 (2980). Cette baisse considérable, conséquence d'une part de l'exacerbation antérieure de 1882, tient vraisemblablement aussi à la diminution de la masse de travaux qui, durant la série d'années précédentes, avait entraîné vers Paris un chiffre toujours croissant d'ouvriers.

Nous obtiendrions le même résultat dans l'armée en supprimant les mutations de garnisons. Tout régiment nouvellement venu à Paris paie, en effet, un tribut plus ou moins considérable à cette affection; dans nos études spéciales sur la question, nous avons prouvé qu'il en était de même dans les pays voisins, et que dans l'armée bavaroise, dont les différents corps sont périodiquement appe-

lés àpreiidre, à tour de rôle, garnison à Munich, foyer d'endémlcité de l'affection,. la mortalité par fièvre typhoïde est bien plus considérable relativement que dans les troupes appelées successivement à Paris (Léon Colin, Traité des maladies e'pide'miques, p. 610).

A l'article Saisoms de ce Dictionnaire, nous avons fourni la preuve que la fièvre typhoïde était soumise à Paris aux influences saisonnières qui en règlent l'évolution annuelle en tous pays appartenant à la zone tempérée, c'est-à-dire que la maladie atteint habituellement son fastigiumen automne, octobre et novembre, pour décliner pendant la saison froide. Mais cette marche est loin de s'ftccomplir avec la précision qui la caractérise ordinairement dans les centres à population stable et limitée, et à Paris elle subit forcément les variantes imposées par l'élévation du chiffre et les mouvements de la population qui nous en expliquent la permanence et la possibilité de recrudescences intercalaires. Sa permanence est prouvée par ce fait qu'il n'est aucun mois de l'année qui ne fournisse un certain nombre de décès; quant aux recrudescences intercalaires, se rattachant parfois à des causes encore difficilement appréciables, elles sont habituellement le résultat de certaines circonstances accidentelles qui font surgir des réceptivités spéciales.

Il est probable que le retour à Paris de nombreuses familles qui ont quitté la capitale pendant les vacances, et qui rentrent peut-être avec un amoindrissement de l'immunité que leur conférait antérieurement leur séjour, l'arrivée à la même époque des élèves des lycées, des facultés, des pensions, celle des domestiques des deux sexes, des ouvriers, etc., et enfin de nombreux étrangers, ont leur part dans la recrudescence automnale de l'endémie.

Si ces mouvements centripètes s'exécutaient à une autre époque, la date de recrudescence serait sans doute déplacée. Il en est de même de l'armée.

Je suppose, par exemple, que, au lieu de venir prendre garnison en octobre, les régiments nouvellement appelés à Paris n'y arrivent qu'en janvier ou février, il est vraisemblable que de ce changement de date résulterait un déplacement notable dans l'époque des manifestations chez les nouveaux venus qui, généralement, sont atteints deux ou trois mois après leur arrivée.

La fièvre typhoïde a subi depuis quatre ans un mouvement de translation du centre de Paris à la périphérie, et il nous semble rationnel d'admettre comme principaux facteurs de ce déplacement : l'augmentation progressive de la population de certains arrondissements excentriques, où réside actuellement la majeure partie delà classe pauvre et ouvrière; la proportion considérable, en celte classe, d'hommes jeunes et nés hors Paris, notamment dans les XVIIP et XIX'* arrondissements (Butte-Montmartre et Buttes-Chaumont) ; enfin et surtout leur voisinage plus immédiat des établissements insalubres de la banlieue. A ce voisinage, depuis quelques années surtout, l'affection prend un caractère de ténacité endémique tout particulier. Comme le fait remarquer justement Martellière [De la fréquence et de la répartition de la fièvre typhoïde dans Paris, 1884), ce n'est pas sur l'ensemble de l'arrondissement lui-même que pèse la mortalité, mais sur des foyers circonscrits souvent indépendants les uns des autres.

Dans la plupart des autres arrondissements, la fièvre typhoïde offre des alternatives de fréquence et de rareté, conséquence de cette loi d'épidémiologie en vertu de laquelle toute exacerbation de maladie infectieuse est suivie d'une période d'accalmie locale par le fait même des immunités résultant du nombre des atteintes subies et de l'accoutumance au foyer épidémique.

Sur 2060 décès entraînés à Paris par la fièvre typhoïde en 1883, l'armée en a subi 153, c'est-à-dire environ 1 sur 14, alors que pour l'ensemble des causes léthifères elle ne figure que pour! décès sur 194 (291 décès militaires en 1883 sur un total de 57 024 décès parisiens). La proportion des décès typhoïdes relativement aux autres causes de mort est donc environ 11 fois plus élevée dans la garnison que dans l'ensemble de la population.

Nous avons dû, en ces dernières années, combattre à plusieurs reprises ce préjugé si cher aux municipalités, à savoir que ce n'est point, en général, dans les vices d'hygiène de la'ville elle-même, qu'il y a lieu de chercher l'étiologie de la fièvre typhoïde, m;us uniquement dans l'importation du mal ou sa création sur place par certains groupes spécialement prédisposés, notamment par les soldats.

Telle est la thèse qu'on a prétendu soutenir tout récemment à Paris, attribuant à la garnison le développement de la grave épidémie de 1882.

Loin de moi la pensée de venir rappeler ici les aptitudes spéciales, à cette affection, du soldat dont l'âge, l'inaccoutumance au séjour des grandes villes, rappellent la prédisposition analogue des jeunes gens nouvellement arrivés à Paris, et qui doit en outre à sa profession les inconvénients de la vie en commun, du contact, incessant et multiplié, avec d'autres organismes identiques au sien, aptes par excellence à prendre le mal et à le transmettre.

Mais telle est la raison pour laquelle tant de gens acceptent la pensée que toujours les soldats, par cela même qu'ils sont parfois les premiers et les plus gravement atteints d'une épidémie de fièvre typhoïde, ont seuls été la cause de tout le mal, oubliant que la population civile est en général plus réfractaire par le fait de son accoutumance aux foyers typhoïgènes, par le fait de ses atteintes antérieures, tandis que la réceptivité de la garnison est continuellement entretenue et activée par le renouvellement incessant de ceux qui la composent.

Pour arriver à la solution de cette question, nous ne saurions solliciter trop vivement, du zèle de nos statisticiens, la détermination, d'une part, d'une catégorie civile spéciale, celle des individus plus particulièrement comparables aux soldats, non-seulement par leur âge, mais par la date récente de leur arrivée à Paris, et, d'autre part, le nombre annuel des victimes de cette catégorie par fièvre typhoïde; on exclurait ainsi les enfants, les vieillards et les anciens résidents; la comparaison de ce groupe avec le groupe militaire offrirait une certaine légitimité, bien que, par leur dissémination dans toute la ville, les nouveaux venus civils n'aient pas à subir en plus, comme le soldat, les inconvénients de l'agglomération avec d'autres unités spécialement prédisposées.

Cette distinction sera bien plus utile que la simple mention, faite actuellement dans les colonnes de la statistique municipale, de la naissance soit dans, soit hors Paris, mention qui n'indique ni l'âge, ni la date d'arrivée des provinciaux ou étrangers, et par conséquent ne permet pas de les comparer aux soldats.

Quant à l'épidémie parisienne de 1882, nous avons établi (voy. Bulletin de l'Académie de médecine, 51 octobre 1882) qu'ici encore les soldats avaient été bien plutôt les victimes que les auteurs de l'insalubrité urbaine.

On a prétendu que l'atteinte des arrondissements du nord de Paris (XVIII*, Butte-Montmartre, et XIX% Buttes-Chaumont) avait tenu, en cette année 1882, au transport vers la population civile de ces quartiers, par des courants aériens, des émanations des latrines de l'École militaire, qui cependant en est

éloignée de plus de 4 kilomètres, et en est séparée par les quartiers du centre qui sont demeurés indemnes !

Pour qui a parcouru le XVIII" arrondissement, et visité, dans quelques-uns de leurs replis, les quartiers des Grandes-Carrières et de Clignancourt qui en font partie, a dû surgir instinctivement la suspicion de causes typhoïgènes bien autrement voisines, qu'elles soient recelées dans les travaux de terrassement récemment accomplis, dans la malpropreté des rues, dans cette ceinture d'usines qui ont envahi la vaste plaine du nord, de Pantin à Levallois, et s'élèvent à l'intérieur même des fortifications, enfin dans ces demeures surchargées de population malheureuse, demeures près desquelles la dernière de nos casernes apparaîtrait comme un type de résidence salubre.

Or, si l'on songe que des conditions analogues se rencontrent sur bien d'autres points de la capitale; que, depuis plusieurs années, l'endémie typhoïde, par sa marche ascensionnelle à Paris, paraît en affirmer chaque jour davantage l'efficacité, ne comprendra-t-on pas les préoccupations de l'autorité militaire lors de l'arrivée sur Paris de chaque nouveau contingent qui va occuper ou parcourir tous ces quartiers ? Et si le plus sage, le plus habile des architectes, nous proposait la plus salubre des casernes, en nous demandant de lui en désigner la place en cette vaste enceinte, combien n'est-il pas d'emplacements que nous n'oserions indiquer sans crainte de compromettre, par l'insalubrité du voisinage, une oeuvre de progrès [voy. p. 265) !

Depuis que nous dirigeons le service de santé du gouvernement militaire de Paris, nous avons fait relever chaque jour le mouvement des malades typhoïdiques de la garnison et, d'après la comparaison de ce mouvement avec celui des malades civils, nous avons acquis la conviction que le plus souvent l'atteinte des casernes a été consécutive à celle de la population avoisinante ; récemment encore deux graves épidémies ont frappé la caserne du quai d'Orsay (mars 1884), puis celle delà Pépinière (juin 1884); toutes deux ont apparu au moment où le Bulletin de statistique municipale signalait la recrudescence de l'endémie typhoïde dans les arrondissements où se trouvent ces casernes.

Ce qui donne le change aux esprits inattentifs, c'est qu'en pareille circonstance le mal, pénétrant dans une agglomération d'hommes jeunes et d'origine étrangère à Paris, y trouve les conditions les plus favorables à son expansion, et, au lieu de cas disséminés comme en ville, peut y occasionner des atteintes assez nombreuses pour faire croire de prime abord à l'existence de causes d'insalubrité plus puissantes que celles qui pèsent sur la population civile ; habituellement il n'en est rien; c'est comme un incendie qui prend une force nouvelle au moment où il rencontre sur sa route des magasins remplis de combustible.

Diphthérie. Depuis nombre d'années, E. Besnier a démontré, par ses rapports à la société des hôpitaux, l'accroissement progressif à Paris de cette affection.

]j' Annuaire statistique pour 1882 étabht que les chiffres de décès par diphthérie survenus à Paris depuis 1865 sont ainsi répartis :

Nombre Soit

(le pour

Années, iliicès. 100 000 habitants.

1870-1871 (chiffres inconnus).

IVombre Soit

de pour

Années. décès. 100 000 habitants,

iSia . 1149 62,0

La progression est donc surtout marquée depuis 1875. De 1875 à 1883, la mortalité a été presque double de celle des dix années précédentes.

La statistique des deux hôpitaux d'enfants (hôpital Trousseau et Enfants- Malades) met également en évidence cette progression de la diplilhérie.

\° En 1877, sur 100 enfants entrant à l'hôpital, il y en avait 14 seulement atteint de diphthérie. Actuellement, la proportion est de 16 à 17.

2» En 1877, sur 100 décès, il y en avait 57 par diphthérie. Depuis 1881, on en compte 50 environ (OUivier, Rapport au Conseil d'hygiène publique et de salubrité).

Cette augmentation nous paraît tenir à deux conditions principales :

L'une, d'ordre général, que nous avons mise en relief dans notre Traité des Maladies épidémiques, l'accroissement de fréquence de la diplithérie non-seulement en France, mais à la surface du globe : la diphthérie, en effet, a cessé de constituer le triste apanage de la capitale française, et le tableau de la page 500 permet de constater dans quelle effrayante proportion sont frappées d'autres grandes villes, notamment Berlin, Glasgow, Magdebourg, etc.

La seconde de ces conditions est le fait de circonstances locales, notamment de l'agglomération, plus marquée en certains quartiers, de la population nécessiteuse. D'où la tendance actuelle de la maladie à sévir en particulier au pourtour de la ville, comme en témoigne ce classement, suivant la somme de leurs décès par diphthérie, des divers arrondissements en 1882 :

Décédés

pour

100 000 habitants.

XIV* arrondissement (Observatoire) 191

XIX* — (Bultes-Chaumonl) 143

XV* — (Vaugirard) 157

V* — (Panthéon) 128

VII* — (Palais-Bourbon, 126

XIII* — (Gobelins) 124

XII* - (Reuilly) 120

XX* — (Ménilmontant) lOo

111° — (Temple) 97

IX" — (Opéra) 94

XVIU* — (BuUe^-Monlmarlre) 93

XVII' — (BaiignoUes-Monceaux) 92

IV* — (Hôtel-de-Ville) 79

VI* — (Luxembourg) 7?

X* — (Saint-Laurent) 64

II* — (Bourse) 57

VIll* — (Elysée) 49

XVI* — (Passy) 49

I" — (Louvre) 39

XI* — (Popiucourt) 34

Cette prédominance dans les quartiers périphériques de Paris est confirmée MOT. BNC. 2' s, XXL 20

par la fréquence de la maladie dans les arrondissements extraurbains de Sceaux et de Saint-Denis, qui sont proportionnellement plus atteints que la capitale.

La diplilliérie est une des maladies dont la mortalité nosocomiale s'élève proportionnellement le plus haut : sur 1951 décès survenus à Paris en 1885, il y en a eu 853 dans les hôpitaux, soit les deux cinquièmes environ, tandis que pour la fièvre ty|ihoïde les décès survenus à l'hôpital (744) ne représentent que le tiers du total des morts dus à cette affection (2060).

A cet égard la diphlhérie se rapproche, et nous l'avons établi ailleurs, des maladies nosocomiales, notamment de l'érysipèle (sur 279 décès à Paris par érysipèle en 1885, 120 dans les hôpitaux).

Les hôpitaux d'enfants sont certainement aujourd'hui bien moins insalubres qu'autrefois, et il est probable que les améliorations incontestables de leur installation auraient pour conséquence une diminution considérable de la mortalité diphthéritique, si cette affection n'était pas, comme nous l'avons dit, en voie générale d'accroissement.

Néanmoins, ces hôpitaux demeurent des foyers redoutables de rayonnement du contage diphthéritique. Leurs alentours sont dangereux à habiter. J'estime que le voisinage de l'hôpital des Enfants est pour une certaine part dans le développement des petites épidémies de diphlhérie qui, depuis plusieurs années, sévissent plus particulièrement sur les troupes casernées à l'École militaire. Les chances de contagion augmentent de ce fait que les parents, pour transporter leurs enfants malades, prennent le plus souvent les voitures publiques, omnibus ou tramways, qui convergent vers l'établissement et qui deviennent ainsi des réceptacles de germes morbides.

Il y a quelques années, Parrot fut un jour appelé à donner ses soins à trois enfants de la même famille atteints simultanément d'angine diphthéritique; tous les trois moururent. En recherchant la cause de cette infection, Parrot découvrit que , quelques jours auparavant, ces enfants avaient été conduits en promenade dans une voiture qui avait servi le matin même au transport d'un jeune diphthéritique à l'hospice des Enfants-Assistés.

Variole. La variole, à qui revient une large part des mortalités, des prétendues pestes qui, autrefois, ont sévi sur la capitale, est une des affections spécifiques qui, de nos jours encore, pèsent le plus lourdement sur la population parisienne. Dans l'histoire épidémiologique de cette affection (Léon Colin, La variole au point de vue épidémiologique et prophylactique, Paris, 1872), nous avons eu le regret de démontrer combien notre pays était en retard au point de vue de sa prophylaxie ; nous avons aujourd'hui celui de constater une fois de plus la négligence des pratiques vaccinales à Paris même ; et cependant la preuve de leur valeur se répète à peu près chaque année. En 1885, pour ne prendre que la dernière, la variole a tué 458 personnes appartenant à la population civile, alors que, grâce aux revaccinations imposées à l'armée, il n'est pas mort, en cette même période, un seul soldat de la garnison de Paris.

De ces 458 idécès, plus des deux cinquièmes (196) sont survenus dans les hôpitaux, preuve de la négligence relative de vaccination dans ia classe pauvre.

11 ne manque pas cependant de personnes, et même de médecins, pour assurer qu'aujourd'hui le chiffre des vaccinations d'enfants et des revaccinalions d'adultes est tel que c'est grâce à ces sages mesures que l'affection, en la présente année 1884, est devenue relativement très-rare.

Nous ne saurions trop protester contre ces dangereuses allégations : la période

que nous traversons, marquée, il est vrai, parla rareté relative de la variole, est un fait normal d'épidémiologie, celte affection étant astreinte, plus peut-être que toute autre maladie contagieuse, à des oscillations de fréquence en vertu desquelles elle semble disparaître dans les années consécutives à celles où elle a atteint ses maxima d'expansion. Son retour à Paris sera aussi latal que son déclin actuel ; nous affirmons d'avance qu'elle y fera encore des milliers de victimes, car, bien contrairement encore à ces assertions optimistes, c'est à peine si quelques personnes de la classe aisée se font revacciner; et quant à la vaccination des enfants, abandonnée à l'indifférence et aux préjugés des parents, elle est Irès-négligée dans la classe pauvre. La preuve qu'on ne vaccine jias assez ni assez tôt à Paris, c'est la mortalité variolique du premier âge (0 à 1 an): c'est la prédominance de l'affection dans les quartiers pauvres, malgré la prime offerte; c'est la gravité du pronostic de l'affection : 35 décès sur 100 malades, ce qui veut dire que grand nombre de ces malades n'avaient jamais subi l'inoculation. Ce qui est désolant surtout, c'est- le ralentissement des opérations dès que le mal ne règne plus; en 1882, 39 000 vaccinations au lieu de 55 000 en 1880. Suivant nous, en attendant la loi qui protégera l'enfance en impos;ml cette opération, les bureaux de bienfaisance, comme l'Académie de médecine, doivent multiplier leurs efforts pour assurer la vaccination des nouveau-nés ; ils doivent s'astreindre à vacciner pendant toute l'année, et combattre ainsi par une pratique constante, ininterrompue, des inoculations, ce préjugé dai\gereux en vertu duquel les familles ne croient devoir amener leurs enfants qu'a\i printemps, dans la conviction que la vaccine ne prend bien qu'en cette saison de l'année : d'où une période souvent de plus d'un an pendant laquelle ces malheureux enfants risquent d'être enlevés par la variole.

Quant aux adultes, surtout à ceux qui, nouvellement venus à Paris, sont plus aptes au contage, nous souhaitons voir appliquer la proposition faite au Conseil d'hygiène publique et de salubrité d'imposer aux logeurs l'obligation de n'admettre pour locataires que des individus munis de certificats établissant qu'ils ont été récemment vaccinés ou revaccinés.

C'est sur l'observation, à Paris, en 1871-1872, d'une des épidémies de variole les plus redoutables, que nous avons basé la détermination des mesures à prendre à l'encontre de la propagation des épidémies dans les grandes villes et ici en particulier {voy. Léon Colin, La variole an point de vue épidémiologique et prophylactique. Paris, 1873). Nous ne pouvons que répéter ce que nous avons pu formuler le premier, avec des preuves imposantes à l'appui : innocuité relative des grandes réunions de varioleux; danger des services d'isolement dans les hôpitaux généraux ; nécessité de la création d'hôpitaux spéciaux ; opportunité de placer ces hôpitaux à la périphérie de la ville, car, les malades n'ayant rien à redouter ici des transports lointains ni de leur réunion réciproque, il importe •de ne laisser en ville aucun foyer de contage pour les quartiers environnants.

Il y a plus à faire encore; et nous estimons qu'en raison môme de l'innocuité du transport des malades les varioleux habitant les hôtels garnis, où ils sont si dangereux pour la population particulièrement prédisposée de ces hôtels, devraient être transférés d'otfice dans ces hôpitaux spéciaux; on a dit que c'était une atteinte à la liberté individuelle ; mais ces garnis d'ouvriers sont en général si misérables que le malade lui-même se laisse facilement convaincre du bénéfice de cette mesure, et que, dans les visites auxquelles nous étions délégué, nous avons souvent obtenu ainsi par persuasion ce que nous voudrions voir absolument prescrit. Quant à

:m paris.

l'hôtel lui-même, l'administration est armée de l'autorité voulue pour interdire d'y recevoir de nouveaux locataires pendant la période nécessaire à la désinfection.

Rougeole. La rougeole est commune à Paris; c'est une des affections qui, malgré son affinité pour l'hiver et le printemps, existe à peu près en permanence dans les hôpitaux d'enfiuits. C'est d'autant plus regrettable que, contrairement à la variole, la rougeole offre une gravité toute spéciale, suivant le milieu où se trouve le malade, et particulièrement dans les hôpitaux où, pendant ces dernières années, elle a entraîné le décès de près du quart des enfants. C'est bien pis dans les crèches, où les enfants encore plus jeunes sont soumis à une mortalité bien plus considérable, et succombent parfois dans la proportion effrayante des cinq sixièmes.

Coqueluche. Il en est de même de la coqueluche, affection relativement très-bénigne à la ville et acquérant dans les hôpitaux d'enfants à Paris uneléthalité comparable à celle de la rougeole.

Scarlatine. La scarlatine est infiniment plus rare, et malgré l'apparition, à intervalles irréguliers, de petites épidémies parfois très-graves, on peut dire que, comparativement aux trois affections précédentes, son rôle à Paris est absolument effacé {voy. L. Colin, Traité des maladies épidémiques, p. 564); elle ne paraît pas trouver ici ses conditions d'existence, de germination, dans la demeure du pauvre, si favorable à la reproduction de toutes les autres maladies contagieuses de nos climats; en 1885, par exemple, sur 91 décès causés par la scarlatine, il n'en est que 9 qui soient survenus dans les hôpitaux; confirmation de certains faits observés dans les pays d'élection de la maladie, en Angleterre où, comme l'a démontré Graves, les foyers scarlatineux se développent souvent dans les villages en apparence les plus salubres, et dans les classes les plus aisées de la population.

Maladies puerpérales. Une des affections dont l'atténuation moderne témoigne le mieux du succès des efforts de l'hygiène, c'est l'infection puerpérale. Aux siècles passés, la maladie faisait à l'Hôtel-Dieu de grands ravages signalés spécialement par D. Jussieu et Fontaine dans les Mémoires de V Académie des sciences (1746), consignés également dans le rapport lu par Doulcet devant la Faculté de médecine de Paris sur l'épidémie, particulièrement meurtrière en ce même hôpital, de 1774.

En ce siècle même, l'affection a continué à sévir parmi les accouchées des hôpitaux et de la Maternité, et n'a commencé à décroître que depuis vingt ans : diminution d'autant plus remarquable qu'elle a été parallèle à l'augmentation, si marquée en cette période, de la population parisienne : re'sultat dû certainement pour une large part à la réduction progressive du nombre d'accouchements dans les hôpitaux, et aux précautions, inaugurées par Tarnier à la Maternité, pour l'isolement absolu des nouvelles accouchées.

Alhrepsie. Nous dirons plus loin les causes et le rôle néfaste de cette affection pour la population infantile de Paris ; le tableau de la page 300 établit néanmoins que sous ce rapport d'autres capitales, surtout Berlin, sont bien plus gravement frappées.

Syphilis. On nous pardonnera d'entrer en plus de détails au sujet de cette affection qui en domine tant d'autres par sa profonde influence sur la race. Lorsque Paris était limité à l'enceinte du treizième siècle, les prostituées étaient confinées en une zone restreinte de cette enceinte. Saint Louis les avait fait expulser des autres quartiers, infligeant une amende à leurs propriétaires et les

reléguant dans les rues de la Huchette, de la Vieille-Boucherie, Froidmentel, Glatigay, Court-Robert, etc., toutes en général appartenant à la Cité et aux quartiers qui en étaient les plus voisins sur les deux rives. Ces ordonnances de saint Louis furent appliquées jusqu'à la fin du quatorzième siècle.

L'abbaye de Saint-Antoine, qui fut honorée du titre d'abbaye royale, dut sa fondation aux conversions opérées en H98 par les prédications de Foulques de Neuilly; c'est en cette abbaye que se réunirent comme premières religieuses, et pour faire pénitence, les folles femmes qui se mettaient aux « bordeaux et aux carrefours des voies, et s'abandonnaient, pour petit prix, à tous, sans avoir honte ni vergogne « [Grande chroniqiœ de France). L'exemple ne fut pas perdu; un autre couvent, celui des Filles-Dieu, eut au treizième siècle pour premières religieuses d'anciennes filles de joie. Jean Tisserant, cordelier, convertit en 1494 deux cents filles publiques, réunies par Charles VIII dans la maison dite lie fuge des filles de Paris, fragment de l'hôtel d'Orléans.

L'extension de la ville entraîna forcément la dissémination des lieux de débauche; pariois des mesures expéditives mettaient momentanément un terme à l'exubérance de la prostitution, mesures qui ont été renouvelées à certaines époques néfastes, bien voisines de nous, soit en 1815 oii le préfet de police, Angles, procédait à l'expulsion des femmes publiques attirées par la présence des armées alliées, soit en 1870, où avant le siège de Paris on eut la précaution d'expédier en province environ 1250 prostituées de toutes classes.

Jadis on ne s'occupait de ces réglementations qu'au point de vue des mœurs.

Ce qui dans les temps modernes importe surtout, c'est la syphilis.

Nous avons rapporté ailleurs [voy. art. Quarantaines) les prescriptions de caractère parfois violent décrétées à plusieurs reprises soit par le pouvoir central, soit par l'autorité municipale de Paris, contre les individus atteints de maladies vénériennes : leur expulsion de Paris en 1496, leur réclusion dans la léproserie de Saint-Germain ; la fréquence et la gravité de l'affection furent longtemps entretenues par les pénalités pécuniaires, et même corporelles, infligées aux personnes atteintes de syphilis. Il n'y a guère qu'un siècle que la fustigation, préalable à tout traitement, ne leur est plus appliquée.

Quant aux filles publiques, ce n'est que depuis 1829 que les visites médicales sont gratuites; la rémunération antérieurement exigée par l'ordonnance de 1802 en rendait l'exécution tout à fait illusoire.

Le tableau suivant communiqué à Vibeit par la préfecture de police indique le nombre des prostituées en ces dernières années :

ANNÉES

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