‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.73Chapitre 82 sur 112 · PASSIFLORE. 5C · texte numérisé non relu

PASSIFLORE. 5C

rieurs, et un style à trois branches dont l'extrémité renflée se termine par une tête stigmatifère, souvent globuleuse. Chaque placenta supporte un nombre restreint et plus souvent indéfini d'ovules anatropes, ascendants ou presque horizontaux. Le réceptacle prend tardivement, dans la fleur des Passiflores, des développements exceptionnels qui sont le point de départ de la production d'un certain nombre de collerettes concentriques dont la nature a été l'objet d'assez nombreuses discussions et qui sont aujourd'hui considérées, vu leur apparition tardive, comme appartenant à l'ordre des disques. Les filaments colorés qui constituent ces couronnes sont le plus souvent étroits et allongés. Mais il y en a aussi de plus petits et de moins éclatants qui leur sont interposés ; dans certaines espèces communément cultivées, comme le P. cœrulea, il y en a jusqu'à cinq rangées, sans compter une rangée intérieure, épaisse, charnue et arquée, de la cupule réceptaculaire, qui fait saillie au-dessous de toutes ces collerettes, et dont les bords glanduleux sont nectarifères, de même qu'une portion de la concavité du réceptacle. Dans d'autres espèces, le nombre de ces couronnes se trouve, au contraire, considérablement réduit. Le fruit des Passiflores est une baie, parfois incomplètement indéhiscente, à graines pourvues d'un arille qui souvent enveloppe complètement la semence et est charnue, pulpeuse, sucrée ou acidulée. Les Passiflores sont dressées ou plus souvent grimpantes, avec des vrilles non ramifiées. Leurs feuilles, presque to\ijours alternes, sont accompagnées de deux stipules, parfois larges et foliacées. Leurs fleurs sont axillaires, solitaires, géminées ou en grappes, et leurs pédicelles articulés sont pourvus de bractées. On en compte plus de 100 espèces, asiatiques, australiennes, mais surtout américaines, presque toutes tropicales, quelques-une^, des régions plus tempérées, comme le P. cœrulea qu'on peut cultiver en été dans nos jardins. Cette espèce a un fruit comestible, rafraîchissant, fébrifuge ; on en a préparé des boissons et un sirop agréables. Il en est de même de plusieurs autres : le P. coccinea Aubl,, dont la pulpe est gélatineuse ; le P. alata, dont la pulpe est aigrelette ; le P. fœtida L., dont la chairest cependant peu abondante; le P.ornata K., de l'Amérique équinoxiale ; le P. quadrangularis L., ou Barbadine ; le P. ligularis J., dont les fruits ont la grosseur d'un citron et une saveur aigrelette; le P. laxirifolia L., ou Pomme de liane, des Antilles, dont le fruit est rempli d'une pulpe aromatique qu'on hume par un petit trou pratiqué dans la paroi parcheminée du péricarpe ; le P. lyrœfolia Tuss., de la Jamaïque, dont la pulpe est vantée comme rafraîchissante, apéritive, utile contre les maladies du foie et de l'estomac, les fièvres, les phlegmasies, les dermatoses, et pour provoquer la sécrétion urinaire; le P. maliformis L., ou Pomme de la Dominique, à baies comestibles, rafraîchissantes; le P. Murucuja L., employé aux mêmes usages dans le Brésil méridional; le P. tinifolia J., qui sert de même à Cayenne; le P. Loivei Heer., de l'Amérique du Sud, introduit aux Canaries, dont les baies sont également comestibles, de même que celles des P. pallida L., lutea L., rubra L., serratifoliah., serratistipula DC, tiUœfolia L., albida Ker, Suruviica Vellos., filamentosa L., palmala Locd., Pisonis Kost. , serrata L., pedata L., etc.; etc. Les racines et les feuilles de plusieurs espèces ont des propriétés différentes. Ainsi l'on sait, depuis le temps de Marcgraff et de Pison, qui écrivaient au milieu du dix-septième siècle, qu'au Brésil plusieurs Passiflores avaient des feuilles réputées diurétiques, désobstruantes, vermifuges, et qu'on les appliquait sur les hémorrhoïdes, les parties confuses, etc. Le P. laurifolia L. sert au traitement des helminthes; on administre ses feuilles « à la dose

d'un ou deux gros ». C'est un amer qui rend des services. Le P. fœtkla L. a des feuilles re'putées anlihyslériques (Nicholso.n) et estimées pour rappeler les règles (Poupée-Desportes) ; on accorde les mêmes vertus à celles des P. hircina Sweet et hibiscifolia Lasik. Le P. Murucuia L. [Murticuia ocellala Pers.) est également vanté comme antihystéritjue. Le P. serrata L. est réputé anliscorbutique, et le suc de ses feuilles se prescrit aux Antilles contre les angines. Le P. Conirayerva Sw., du Mexique, tire son nom de cette croyance que ses feuilles guérissent de la morsure des serpents venimeux, et le P. normalis \Y. porte, dit-on, dans l'Amérique centrale, le nom de Contrayerva, pour la même raison. Le P. nibra L. passe à la Jamaïque pour narcotique et s'emploie aux mêmes usages que l'opium, si bien qu'on en prépare dans ce pays une teinture médicinale qui porte le nom de Laudanum hollandais. A la Guyane, le P. capsularis L. est usité comme emménagogue, et les P. coccinea Al'bl. et maliformh L. sont recommandés comme remèdes des fièvres intermittentes. Rien n'est donc variable comme les vertus médicinales des espèces de ce genre; et l'on peut, à cet égard, consulter l'article de Ricord-Madiana, l'auteur de travaux remarquables sur le Manccxiillier, intitulé : Piecherches et expériences sur les propriétés médicales de quelques Passiflora, dans le volume P' des Annals of Natural History de New-Yoïk; mais les propriétés les plus singulières sont, sans contredit, celles que le même auteur attribue à la Barbadine ou Passiflora quadrangularis L. Sa racine est, en effet, extrêmement vénéneuse. En décoction, elle tua, dit Ricord-Madiana, un chien en quarante minutes, plongea d'autres animaux dans une sorte d'état cataleptique ; elle n'agit ainsi que lorsqu'elle est Iraîche. A Bourbon, cette racine s'ajoute à V Apocynnm scandens pour produire des vomissements. On l'a aussi recommandée, mais avec doute, comme laenicide. Son principe actif a été nommé Passiflorine.

La famille des Passifloracées comprend une quinzaine de genres, en y comptant les Malesberbiées (genres Malhesherbia et Gynopleura), sans importance médicale. Quelques auteurs y rangent encore les Papayées ( Car/ca et Jacaratia) dont nous avons fait des Bixacées voisines des Pangiées. Quant aux principaux genres des Passiflorées proprement dites, ce sont les Paropria, Modecca, Acharia, Tacso7iia, etc. Ces derniers doivent peut-être rentrer dans le même genre que les Passiflores et ont en général leurs propriétés. H. B«.

BiBLTOGRAPHiE. — Endl., Ge'/i.,924. — Lixdl., Veg. Kingd., 352. — Benth et Hook. f., Gen., I, 807. — Maxw.-Mast., in Trahis. Linn. Sac., ÎXVII, 593 ; in Journ. Boij. Hort. Soc, IV (1874), 126. — Mér. et de L., Dict. Mat. méd., V, 209. — Guib., Drog. simpL, éd. 7, III, 265. — RosENTH., Synops. pi. diaphor., 666, 1144. — H. Bn, Hist. des pi., VIII. H. B.v.

PASSIONS. AFFECTIOINS MORALES. Étiologie. Pathogéme. A quelque point de vue qu'on se place pour comprendre et détinir les passions; qu'on les envisage avec Platon comme des maladies de l'àme, avec Zenon et les stoïciens comme un trouble d'esprit contre nature, qui détourne la raison de sa voie; qu'on ne leur donne pour mobile avec les épicuriens que le plaisir et la douleur, avec Bossuet l'amour, avec Condillac un désir dominant, amour ou haine, espérance ou crainte; qu'on les ramène toutes avec saint Thomas d'Aquin à deux groupes, constitués, l'un par les facultés concupiscibles, l'autre par les qualités irascibles, ou qu'avec Descartes on en admette six primitives, dont toutes les autres ne seraient que des composés ou des espèces; qu'on les fasse toutes provenir du tempérament et des penchants naturels, des appétits et des

instincts, avec de la Chambre des appétits intellectuels ou des appétits sensitifs, avec Alibert des instincts de conservation, d'imitation, de relation et de reproduction, les quatre pivots primitifs de l'existence physique et morale; qu'on les divise, selon les divers points de vue où on les envisage, suivant leurs caractères, leur origine ou leur finalité, en passions animales et passions sociales (Magendie), en viscérales ou cérébrales (Se. Pinel), eu innées ou acquises (Marc), excentriques ou concentriques (Delestre), affectives et intellectuelles (Spurzheim), en sensilives, familiales, distributives (Fourier), en animales, sociales et intellectuelles, selon qu'elles se rapportent aux instincts, aux sentiments ou aux facultés de l'esprit (Descuret); — qu'on leur assigne pour siège, avec Bichat et Cabanis, les principaux viscères de la vie organique, le cœur, le foie et le système nerveux ganglionnaire, ou bien avec Gall et Spurzheim le cerveau et spécialement la partie postérieure et fondainentale de l'appareil cérébral, — toutes questions que nous n'avons pas à examiner ici, — les passions, que l'un des auteurs du Dictionnaire usuel des sciences médicales a très-bien définies « une inclination devenue violente, impérieuse, qui étouffe ou ramène à elle tous les autres sentiments naturels de l'àme », ont une action manifeste sur notre économie. Cette action qui peut être parfois bienfaisante, est le plus souvent nocible et perturbatrice de l'équilibre organique, en d'autres terme?, cause de maladies.

Voilà le fait général, dont nous voulons dès à présent prendre acte, n'ayant ici d'autre but et d'autre visée que d'étudier ce fait dans sa généralité comme dans ses principales variétés et de rechercher, avec le secours de ce que nous livre l'observation, quels sont les effets des passions sur l'organisme, à quels troubles, à quelles lésions elles peuvent donner lieu, de quelles maladies elles peuvent devenir l'origine.

Aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire de la médecine, nous trouvons partout et dam tous les temps des témoignages univoques de l'action pernicieuse que peuvent avoir les passions pour la santé. A presque toutes les époques de la science les médecins les ont considérées même comme de grandes maladies.

« 11 faut prendre garde à une grande crainte ou à une joie excessive, dit Hippocrate dans les Préceptes ». « Les passions, dit Galien, sont des mouvements contre nature de l'âme qui ne raisonne pas. Elles pioviennent toutes d'un désir non rassasié et font sortir le corps de l'état de santé » . « Toutes les

passions agissent sur l'organisme Si elles agissent longtemps et fortement,

elles peuvent déterminer des pertuibations et des vices qui deviennent le principe de maladies n (Tissot). Suivant Zimmermann, les passions agissent ou

subitement, avec plus ou moins d'énergie, ou lentement; elles sont suivies de mort subite ou elles ne sont que la cause éloignée de la mort, ou elles consument l'homme peu à peu. Les anciens auteurs d'anatomie pathologique, Morgagni, Boimet, Lieutaud, Sénac, Corvisart, rapportent de nombreuses observations de lésions viscérales diverses, soit de l'estomac, du foie, de la rate, des poumons on du cœur, dont ils ont attribué l'origine aux affections morales auxquelles les sujets avaient été en proie pendant leur vie. Whytt, Lorry, Hoffmann, Willis, Van Swieten, Wepfer, ont signalé surtout les effets des passions sur le cerveau et sur les nerfs. Enfin, parmi nos contemporains, un médecin qui a traité avec un grand soin et une étude approfondie cette question, dans un ouvrage ayant pour titre : La médecine des passions ou les

passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (2 vol., 1860), Descuret, que nous aurons à citer plus d'une fois dans cet article, n'a pas hésité à avancer que les maladies produites par les passions sont, à elles seules, incomparablement plus fréquentes que celles qui proviennent de tous les autres modificateurs de l'organisme. En effet, n'a-t-on pas mis sur leur compte depuis les simples ébranlements passagers de la santé, les troubles morbides les plus divers par leur nature, comme par leur degré et leur durée, jusqu'aux affections chroniques les plus irrémédiables et jusqu'à la mort subite ! Sans remonter l'iiistoire jusqu'aux récits restés légendaires de Sophocle, de Cliilon (de Lncédémone), ou des dames romaines succombant à la joie ou à l'émotion, l'un dans son propre triomphe, l'autre en assistant au triomphe de son fils, celles-ci à la vue de leurs fils revenant de la bataille de Trasiniène, que de faits ne pourrait-on pas citer, qui se sont passés plus près de nous, tels que celui que rapporte Water d'un homme qui, se voyant près de posséder l'objet de son amour, fut saisi d'une telle émotion qu'il expira subitement, ou l'exemple de Fouquet, qui meurt en apprenant que Louis XIV lui rendait la liberté ! Les recueils médicaux sont pleins d'histoires de mort subite, attribuée chez les uns à cette émotion si douce et si bienfaisante, quand elle est modérée, mais parfois si terrible quand elle est portée à ce degré extrême, la joie, chez les autres à l'effroi, à la terreur ou à la colèie ! exemple les empereurs Nerva et \ alenlinien qui périrent tous deux dans un accès de colère.

L'annonce brusque de la mort d'une personne chèrement aimée a plus d'une fois eu le même effet, Edouard 111 mourant en apprenant la mort de son père ; l'impératrice Irène mourant à la nouvelle de la moit de l'empereur Philippe son mari.

Que d'affections chroniques, minant lentement et sourdement l'économie, ne voyons-nous pas journellement, qui n'ont d'autre origine et d'autres causes bien souvent que des préoccupations morales tristes, de profonds et irrémédiables chagrins ! Qui nous donnera l'interprétation scientifique, la clef de ces obscurs problèmes? Bien des livres ont été écrits, dans ces derniers temps, sur les rapports du physique et du moral, bien des observations ont été faites sur ce sujet et recueillies avec plus ou moins de soin et d'exactitude par des historiens,, des moralistes et des médecins. Et cependant, il y a quarante ans à peine, un homme qui avait jusqu'à un certain point droit à ces trois titres, Réveil lé-Parise pouvait encore dire avec raison : « On convient généralement de l'influence du moral sur les maladies, mais ce principe est seulement posé et les résultats sont dans le vague et l'indétermination. On s'accorde encore à reconnaître que les fonctions vitales, régulières ou anormales, ont une part d'influence plus ou moins large dans les actes moraux, que « l'obligation par « les organes » est peut-être la plus solide base de la sagesse ; mais là, ou à peu de chose près, s'arrête la science. »

Voyons s'il est possible aujourd'hui d'aller plus loin, à l'aide des documents nouveaux qu'ont pu nous apporter des observations plus rigoureuses, éclairées par les notions plus exactes acquises de nos jours en psychologie, en physiologie et en pathologie.

ILiis auparavant définissons d'ahord les passions telles qu'il importe de les comprendre au point de vue qui doit seul nous occuper ici, et cherchons à établir entre elles quelques distinctions utiles à notre objet.

I. Sous cette dénomination générale de passions on comprend souvent des

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états psychiques parfois très-divers, et dont les effets sur l'organisme diffèrent surtout entre eux, selon leur caractère, leur durée, leur intensité ou leur continuité d'action. Cette distinction sera importante particulièrement au point de vue de l'appréciation des effets produits, du pronostic que le médecin pourra en déduire et des indications qui lui dicteront la direction qu'il devra donner à son intervention.

Un premier départ doit être fait, à cet égard, entre l'émotion vive, forte, inattendue, toujours accidentelle et le plus souvent fugitive, qui vient surprendre brusquement l'organisme et y jeter le trouble, au point parfois de le sidérer, à la manière de la foudre, et la passion proprement dite, le plus ordinairement chronique, sourde, lente dans ses effets et qui mine insensiblement et graduellement l'économie, mais avec une continuité incessante, comme la succession répétée des gouttes d'eau creuse à la longue le rocher.

Ce sont surtout les grandes émotions brusques qui donnent lieu à ces troubles nerveux subits, souvent si effrayants, qui, lorsqu'ils ne produisent pas immédiatement la mort, peuvent provoquer l'explosion immédiate d'un délire ou laisser à leur suite ces névroses le plus ordinairement incurables, dont les exemples sont si fréquents; tandis que le plus habituellement les passions profondes, invétérées, « plantées en nos entrailles », comme dit Montaigne, telles que l'ambilion, l'envie, la jalousie, les chagrins, les remords, usent insensiblement l'organisme, en affectant et troublant successivement, parfois simultanément et par la voie naturelle de leurs liens physiologiques et de leur solidarité fonctionnelle, le cerveau d'abord, puis le cœur, l'estomac, le foie et finalement tout l'ensemble des fonctions sensitives et nutritives.

Une autre distinction doit être faite aussi, au point de vue des effets, entre les passions, suivant leurs caractères, selon qu'elles sont de leur nature gaies, expansives, ou tristes et concentrées, enfin selon leur mobile et leur objet. A cet égard, nous devrons nous tenir à distance de deux opinions que nous considérons l'une et l'autre comme également exagérées, tout au moins, et même fausses dans leur formule absolue. Nous voulons parler, d'une part, de celle qui considère toutes les passions comme mauvaises en elles-mêmes, nuisibles au moral comme au physique et toujours condamnables ; et, d'autre part, de celle qui les regarde, au contraire, toutes comme légitimes, comme bonnes, par le fait seul qu'elles sont naturelles, qu'elles répondent à des besoins de notre existence physique et morale, à des dispositions primordiales de notre être, ne devenant funestes que par l'abus ou le mauvais usage qu'on en fait, la mauvaise direction qu'on leur donne, les excès auxquels elles peuvent conduire, par l'enchaînement où elles tiennent la volonté et la conscience. Gœthe n'a-t-il pas dit : « Les passions sont des défauts ou des vertus, mais seulement quand elles sont exaltées? ». N'y a-t-il pas, en effet, des passions, non-seulement bonnes, avouables, mais nobles, grandes et généreuses? Qu'est-ce que cet attachement à l'être aimé qui lui sacrifie tout et qui s'identifie avec lui jusqu'à l'oubli de ses propres besoins, jusqu'à l'abnégation de sa personnalité? Qu'est-ce que l'amour de la patrie à laquelle on voue tous les instants de sa vie et jusqu'à sa vie elle-même? Qu'est-ce que cette poursuite incessante du beau et du vrai, dans l'art ou dans la science, au prix de tant de labeur et de désintéressement? Qu'est-ce que l'admiration et l'enthousiasme qui élèvent notre âme? Qu'est-ce, enfin, que cette sublime exaltation dans l'amour de Dieu, qui engendre ces miracles de charité et ces admirables sacrifices de soi-même, dont nous sommes

témoins tous les jours? — Passions, sans doute, mais nobles passions, on en conviendra, et sans lesquelles rien d'élevé, rien de grand ne se ferait dans le monde.

Est-ce à dire que cette exaltation elle-même dans le sentiment du beau et du bien, que cette sorte de tension constante de l'âme vers l'objet réel ou idéal qu'elle poursuit sans trêve, pour être louables en soi, n'aient pas plus d'une fois de fâcheux effets sur l'organisme? C'est par ce côté que les passions bonnes, comme les mauvaises, peuvent aussi devenir nuisibles à la santé et incombent à la connaissance du médecin.

Enfin une dernière délimitation est encore nécessaire, c'est celle qui sépare les passions des vices. Que les mauvaises passions y conduisent et en soient comme l'acheminement naturel, cela n'est pas discutable. Mais, bien qu'issues souvent de la passion, ces dépravations des instincts passées en habitude, comme les a si bien désignées un médecin philosophe, ne sont pas des passions dans le sens défini qu'on leur donne généralement, elles n'ont jamais droit à l'excuse qu'on ne refuse pas toujours aux passions les plus mauvaises.

On a distingué, avec justesse, les passions, au point de vue palhogénique, en passions gaies, expansives ou stimulantes, et passions tristes, concentrées, débilitantes, ou, suivant la classification de Galien, en passions « systoliques n, c'est-à-dire produisant des phénomènes de resserrement et de concentration, et passions « diastoliques », s'acconipagnant de phénomènes opposés. C'est au fond la même chose.

On les a classées encore suivant un ordre qui correspond à la différence natuielle de nos lonctions, suivant qu'elles intéressent la vie nutritive, la vie génératrice, la vie intellectuelle ou la vie d'action. Enfin, suivant leur objet, les passions ont été distinguées encore en égoïstes (ambition), altruistes (amour), passion d'un idéal ou d'un but matériel, celles qui sont purement de sentiment et celles qui portent à l'action.

Quel que soit l'objet de la passion, quel qu'en soit le caractère, ce qui la rend surtout nuisible, c'est son intensité, sa persistance ou sa violence. Grandes ou petites parleur objet, dès que les passions s'élèvent à un certain diapason, c'est toujours aux dépens du double équilibre moral et physique, par conséquent aux dépens de la santé. Ainsi agissent la colère, la haine, les chagrins profonds, la joie excessive, l'amour contrarié, la jalousie, l'ambition déçue, le désir immodéré de la possession d'un objet ou d'un but qui vous échappe, etc. Les passions, en un mot, comme ou l'a dit si justement, sont « comme des plaies intérieures qui s'irritent d'autant plus qu'on y porte plus souvent la main ».

Ces définitions et ces distinctions établies, ce serait le moment d'étudier les divers accidents et états morbides auxquels les passions donnent lieu, le genre de maladie qu'elles peuvent constituer par elles-mêmes quand elles sont portées à l'extrême, enfin les états organiques préexistants dont elles peuvent être les effets. C'est sous ces trois chefs que nous aurons à considérer les relations des passions avec la pathologie. Mais, avant d'aborder cette étude et afin de )»ouvoir le faire non pas d'une manière absolument empirique et d'après de simples relations historiques, mais en nous fondant à la fois sur de vraies observations cliniques et sur des notions ayant caractère scientifique, il est indispensable que nous entrions ici dans quelques considérations psycho-physiologi(|UL'S.

II. On sait, d'après les belles études de M. Luys sur la physiologie et la pathologie cérébrales, que la mise en activité du cerveau seiait régie {lar les mêmes lois générales et les mêmes conditions de mécanisme organique que

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celles qui président à l'activité des différents segments de l'axe spinal et do la moelle pro[)rement dite. Elle se décompose en une série de processus d'ordre réflexe qui évoluent d'eux-mêmes, en raison de l'organisation préétablie du substralum organique qui les supporte et par le jeu naturel des forces nerveuses mises en activité. Chacun d'eux est constitué, toujours pliysiologiquement, en trois périodes successives, strictement enchaînées et se commandant les unes les autres : une période d'incidence, une période intermédiaire et une période de réflexion. C'est toujours une impression irradiée d'un plexus sensitif, une impression centripète, consciente ou inconsciente, qui marque le début du phénomène, et c'est toujours une réaction motrice satellite de la première qui le complète.

Cette conception ingénieuse du mécanisme fonctionnel du cerveau jette un jour sur certaines des manifestations par lesquelles se traduisent les émotions vives. Suivant la nature de ces émotions, ce sont tantôt certains groupes déterminés de muscles qui se contractent à l'unisson et d'ime façon synergique, ceux dé la f;tce, par exemple, qui expriment l'état actuel de la sensibilité gai ou triste ; tantôt les muscles respiratoires, (|ui par leurs contractions saccadées produisent le rire ou les soupirs. Gratiolet, u consigne de très-intéressantes observations sur ce sujet d'une des études Sur la pliysionomie et les expressions.

On trouve, en effet, ce caractère général de réaction motrice automatique dans toute cette série de phénomènes qui se révèlent à notre insu, d'une façon coordoimée, sous la forme de gestes, d'attitudes diverses, de mouvements de la physionomie, dans l'expression naturelle des passions, de la frayeur, de la joie, de la colère, de la volupté. La fibre musculaire qui se contracte dans cette circonstance n'obéit plus à son incitation physiologique d'origine volontaire. Quoi de plus automatique, en effet, fait remarquer très-justement M. Luys, que cette série de phénomènes musculaires rhythmés qui se manifestent, alors que les éléments de notre sensorium sont en vibration et qu'ils révèlent ainsi d'une façon expressive les différentes phases émotives par lesquelles ils passent. Qui ne sait combien le jeu des muscles de la face est intimement lié aux émotions intimes de notre sensorium ! Les gestes qui expriment l'étonnement, la crainte, la joie, la colère, les appétitions sensuelles, ne sont-ils pas tous effectués automatiquement, sans que nous ayons jamais appris à les produire?

Appliquant ces considérations physiologiques aux phénomènes morbides, M. Luys nous montre comment, malgré leur apparente diversité, ils sont néanmoins réductibles à des phénomènes simples, à des opérations communes, qu'ils partagent avec les processus réguliers qui s'accomplissent journellement d'une façon automatique dans les phases diverses de l'activité normale.

Tels sont, par exemple, les phénomènes pathologiques variés, qui ne sont que des traductions fidèles d'un processus normal considérablement [irolongé et amplifié, que l'on voit chez les individus qui ont été saisis d'émotions vives,, de terreur instantanée, et qui sont restés, en vertu de cette persistance des ébranlements des éléments nerveux, pendant un temps plus ou moins prolongé, figés en quelque sorte dans l'expression somatique où ils ont été incidemment placés (phénomènes de catalepsie, d'extase, avec leurs variétés).

Mais ce n'est pas seulement par une action réllexe motrice que se traduisent les états du sensorium. Tl y a, en outre, un lien intime, dont le dispositif anatomique serait trop long à exposer ici, entre les divers réseaux du sensorium et les sensibihtés spéciales et partiel es de la vie viscérale, lien tel que le

processus réflexe conçu dans les réseaux du sensorium se répercute à distance, en mettant en jeu à leur tour ces sensibilités spéciales. C'est ainsi que la plupart des appareils de l'organisme sont plus ou moins sympathiquement associés aux ébranlements de la splière psycho -intellectuelle, subissant les contre-coups des émotions morales; comment les organes centraux et péripbériques de la circulation, comment l'appareil respiratoire, l'appareil digestif, les divers appareils sécrétoires, supportent le retentissement des grandes émotions, des peines comme des joies. Nous aurons à reprendre et à signaler, chemin faisant, les nombreuses applications de cet ordre de faits physiologi. ques aux effets si multiples et si divers des passions sur l'organisme, que nous allons maintenant étudier.

111. Quels sont les effets des passions sur l'organisme? Quels sont les organes qu'elles affectent plus particulièrement? Est-il vrai, comme beaucoup de médecins disent l'avoir observé, que, bien que les effets des passions soient généraux et que leur influence se fasse sentir sur l'ensemble de l'économie, sur le système général des forces, chaque affection d'une certaine intensité ait son aboutissant sur un organe particulier, comme elle y a parfois aussi son point de départ? Que le chagrin, par exemple, agisse principalement, comme on l'a souvent dit, sur l'estomac, la peur ou l'effroi sur l'intestin, la joie ou la jalousie sur le cœur, la haine ou la colère sur le foie? Ou bien, comme le dit avec beaucoup de raison E. Carrière dans l'édition révisée du livre de Reveillé-Parise Sur la physiologie et l'hygiène des hommes livrés aux travaux de l'esprit, n'est-il pas plus conforme aux données de la physiologie comme à celles de l'observation d'en rechercher les premiers effets sur le système nerveux, le premier exposé à leur action, et, par leur intermédiaire, sur les viscères qu'une prédisposition ou un état morbide antécédent rend plus accessibles et plus prêts à toute influence agressive ? 11 est certain que le premier effet de toute émotion forte, de toute passion vive, est un ébranlement imprimé au système nerveux, quel que soit d'ailleurs le caractère de celte émotion ou de cette passion. Que cet ébranlement puisse retentir et retentisse souvent, en effet, sur telle autre partie du corps, sur tel ou tel organe, tel ou tel viscère, cela est tout aussi incontestable. Mais ce n'est ni au hasard ni indifféremment qu'a lieu ce retentissement. Sa direction est déterminée par deux ordres de conditions, les unes inhérentes au caractère même, à la nature de la passion mise en jeu, les autres au degré de susceptibilité plus particulière, de iaiblesse relative de tel ou tel organe. Voici à peu près en quels termes Descuret, dans l'ouvrage cité plus haut, a formulé ce qu'il a appelle les lois des effets des passions.

D'une manière générale, quand il existe une harmonie complète entre toutes les fonctions, les passions gaies ébranlent de préférence les organes thoraciques ; les passions tristes, les viscères abdominaux ; les passions mixtes ces derniers d'abord, les premiers ensuite.

Quand il y a dans l'économie un organe malade, c'est toujours sur lui que la passion va retentir.

Enfin chez les individus dont la constitution est fortement dessinée les effets morbides varient selon les diverses prédominances qui constituent de véritables dispositions à des maladies déterminées.

Mais, avant d'aborder le côté pathogénique proprement dit de la question, arrêtons-nous un instant, comme à un préliminaire obligé, à l'indication de quelques-uns des effets immédiats par lesquels se traduisent les impressions

vives, mais passagères, d'une grande e'molion sur l'organisme, phénomènes fugitifs comme leur cause, qui dépassent à peine les liniiles physiologiques et s'effacent sans laisser à leur suite aucune trace.

Effets physiologiques des émotions ou affections morales vives et passagères et des grandes contentions de l'esprit. Presque toute émotion vive, affection morale passagère, contention excessive de l'esprit, se traduit le plus souvent immédiatement par des phénomènes nerveux impliquant avec eux la mise en jeu soit du grand appareil circulatoire, soit des appareils capillaires vaso-moteurs et des appareils sécrétoires. Tels sont, notamment, l'accélération ou le ralentissement de la circulation générale, les palpitations ou l'affaiblissement des impulsions cardiaques, les hyperémies ou anémies locales, partielles, l'excitation de certaines sécrétions; la sécrétion et l'écoulement des larmes, par exemple, sous l'impression d'une émotion pénible ou douloureuse, la rougeur subite des joues que provoque le sentiment de pudeur alarmée ou de honte, l'injection générale de la face et des yeux, la turgescence que suscite un mouvement de violente colère, la pâleur qui suit immédiatement un sentiment d'effroi. Telles sont ces sueurs générales ou partielles, ces excrétions salivaires, ces évacuations alvines subites, ces émissions urinaires répétées qui surviennent souvent à la suite d'impressions vives de peur, de crainte, d'appréhensions, dont ils semblent n'être en quelque sorte que la crise ou un moyen de délente, comme le sont les larmes après une vive douleur morale, ou l'éjaculation qui résout le spasme de violents désirs erotiques. Quel est l'élève en présence de son examinateur, le candidat an moment de subir une épreuve de concours, l'accusé placé en face de sa victime ou soumis à l'interrogatoire du juge d'instruction, le soldat à sa première affaire, fùt-il même dans les plus braves, qui n'ait plus ou moins éprouvé l'un de ces effets.

D'autres fois, au contraire, sous les mêmes influences plus violemment perçues, toutes les excrétions sont momentanément supprimées : d'où notamment ces ictères survenant brusquement à la suite d'un violent accès de colère ou d'une vive frayeur.

On a vu, dans certains cas, les humeurs excrétées pendant la crise passionnelle acquérir tout à coup des qualités anormales et même délétères, le lait d'une nourrice, par exemple, subissant, sous l'action d'une vive émotion, des modifications subites dans sa quantité, comme dans ses qualités, qui peuvent devenir très-préjudiciables à la santé du nourrisson. Les exemples n'en sont pas rares, nous pourrions rappeler entre autres celui d'une jeune femme qui, dans l'espace de quatre années, perdit subitement ses deux enfants el un nourrisson, pour leur avoir donné le sein immédiatement après un violent emportement. On a attribué — ceci demande vérification — à des accès de fureur le pouvoir d'imprimer à la salive le caractère rabique.

C'est à un phénomène analogue de modification profonde et subite de certains produits d'excrétion qu'il faut rapporter ces faits de calvitie subite ou blanchissement presque instantané des cheveux, sous l'influence d'un sentiment profond de terreur ou d'angoisses portées au plus extrême degré.

Tels sont encore ces efiêts variables et souvent contraires de certaines émotions, suivant leur caractère, sur l'état des forces musculaires et de la sensibilité générale, ceux, par exemple, de la crainte et de la terreur, qui abattent et anéantissent momentanément les forces motrices, tandis qu'une grande joie, un sentiment vif de satisfaction et de confiance en soi, un relèvement subit de

courage en présence d'un danger ou un accès de colère, semblent au contraire les redoubler.

On peut assimiler, au point de vue de leurs effets sur l'organisme, aux affections morales vives ou profondes, ces états psychiques dans lesquels l'âme surexcitée, exaltée et absorbée dans la contemplation de la divinité, — nous avons nomme l'extase religieuse, — semble laisser momentanément en suspension les sens et les mouvements de la vie animale. C'est par cet état d'extase qu'on peut s'expliquer l'insensibilité au moins apparente avec laquelle les martyrs chrétiens supportaient sans se plaind/e les tortures et voyaient approcher sans teiTeur le moment du dernier supplice. C'est par un effet analogue ou du même ordre que les fakirs indiens peuvent conserver sans paraître en éprouver aucun malaise ni aucune fatigue, pendant un temps souvent très-prolongé, ces attitudes bizarres et forcées avec immobilité absolue, qu'ils prennent en se livrant à leurs prières ou à leurs méditations.

C'est aussi à une autre sorte d'extase, l'extase intellectuelle, c'est-à-dire à une énorme contention de l'esprit, à une attention fortement et longtem}is soutenue sur un même objet, soit dans le domaine de l'imagination en quête d'un idéal, soit dans celui de la science à la poursuite d'un problème ardu, d'une vérité nouvelle entrevue et qu'il s'agit de dégager des obscurités qui l'enveloppent, soit dans celui de la métaphysique où l'esprit plonge et se débat dans les profondeurs des abstractions, soit, enfin, sur le terrain plus ferme de l'action où le devoir, l'honneur et la lutte pour la vie se trouvent à la fois engagés, qu'il faut attribuer ces actes de témérité, ces oublis de soi même, ces insensibilités à la douleur dont ont si souvent témoigné les soldats dans la chaleur du combat, et ces apparentes excentricités de ces grands distraits, absorbés dans leur pensée unique, indifférents à tout ce qui y est étranger : Archimède courant nu dans les rues de Syracuse en s'écriant: Eùp-Axa, aussi insensible dans son enthousiasme à l'impression de l'air qu'au sentiment de la pudeur; Socrate, pendant l'une des expéditions militaires auxquelles il prit part, ti'ouvé debout en face de l'ennemi dans une profonde médilalion et restant dans la même attitude le jour et la nuit, jusqu'au lever du soleil du lendemain ; Newton oubliant dans ses profonds calculs les heures de repas et de sommeil ; Ampère ayant formulé les premiers termes d'un problème sur la capote d'une voiture au repos, courant après la voiture une fois mise en marche, pour poursuivre la solution de son problème. Et notez que ces oublis momentanés du monde extérieur, ces insensibilités à toutes les impressions qui en proviennent, au profit exclusif de Tunique faculté mise actuellement en activité, c'est, en général, sur des hommes que les excès mêmes des travaux intellectuels ont rendus exagérément sensibles, sur de véritables névropathes, qu'on les observe. Qui ne sait, en effet, jusqu'à quel point se vérifie trop souvent le proverbial Vatum irritabile genus, à quel degré d'hypersensibilité conduisent les efforts trop soutenus et trop souvent réitérés de l'imagination « dont chacun est heurté et quelques-uns renversés, » suivant l'expression de Montaigne ! N'est-ce pasà propos de l'une de ces victimes de l'imagination, de J.-J. Rousseau, si nous ne nous trompons, que Hume a dit qu'il était au moral dans la situation d'un animal qu'on aurait dépouillé de son épiderme et livré ainsi au contact du monde extérieur? C'est, comme en a fait très-justement la remarque le docteur Larivière dans une très -bonne thèse de 1855 sur le sujet qui nous occupe, l'Influence des agents moraux sur l'organisme, de celte association d'une imagination ardente avec une sensibilité excessive, qu'est née cette sorte de coD-

tagion de noire temps, pour laquelle il a fallu créer un mot, « le vague des passions », dont les types idéalisés des René, des Manfred et des Werther, ont créé à leur tour tant d'imitations réelles et livré tant de victimes au suicide.

Nous avons dit plus haut que toutes les émotions, comme toutes les passions, agissaient suivant leurs caractères, les unes en déprimant l'économie, les autres en l'excitant, ce qui les a fait distinguer en agents sthéniques et agents asthéniques. C'est ainsi que nous avons vu que la frayeur, en général, déprime les forces, paralyse les mouvements, jette l'économie dans un état de défaillance et de pro^tration qui s'accuse par la pâleur, le tremblement, les horripilations, la sueur Iroide qui couvre le visage, la syncope, etc., tandis que la colère produit une sorte de suranimation, de turgescence de la fice, et un redoublement momentané des forces ; que le chagrin, la jalousie, l'envie, sont essentiellement concentrés, dépressifs de leur nature, tandis que la joie se traduit par des phénomènes d'expansion, par une respiration plus libre et plus ample, par une sorte de sentiment général d'allégement et un besoin de se communiquer et de s'épanouir au dehors, à moins, comme ou l'a déjà vu par les exemples cités plus haut, que portée à son degré le plus excessif elle n'aille jusqu'à l'épuisement subit des sources mêmes de la vie. C'est sur ces contrastes mêmes entre les effets d'une même cause qu'il convient que nous arrêtions un instant notre attention avant d'aller plus loin. S'il est vrai, en effet, d'une manière générale, qu'on puisse ramener la plupart des effets des émotions à ces deux types de sthénie et d'aslhénie, une analyse plus attentive des phénomènes nous montre souvent des contradictions apparentes, qui ne peuvent s'expliquer ou que par les degrés d'intensité même de Témotion ou par le mode de réaction de l'économie suivant la constitution et le tempérament individuels. C'est ainsi, par exemple, que la frayeur dont nous venons de montrer les effets dépressifs produit parfois, lorsqu'elle est excessive, des phénomènes qui sembleraient se rattacher plutôt à l'ordre sthénique, tel que la contraction des capillaires d'où résultent le froid et la pâleur, l'horripilation avec corrugation de la peau (la chair de poule) et le redressement de la chevelure et des poils qui en est la conséquence. La colère ne se traduit pas toujours par l'état d'animation, de turgescence de la face et de toute la surface cutanée, par la violence et l'emportement du geste et l'exubérance de forces dont nous en avons fait le signe le plus commun. En opposition à cette colère « rouge », il faut placer la colère « blanche », c'est-a-dire la colère concentrée, avec pâleur de la face, contraction des traits, tremblement des membre>, tous phénomènes semblant indiquer un état particulier d'angoisse, mêlée de crainte et d'un caractère dépressif. Il importait de ne pas laisser passer ces différences dans les manifestations d'une même cause.

Les grandes émotions exercent-elles une influence sur l'état du sang? Quelle est celte inlkience? C'est là une question plus aisée à poser qu'à résoudre, aucune étude spéciale n'ayant été faite, que nous sachions, à ce point de vue '.

* Nous nous sommes vainement enqnis de ce qui avait pu être tenlé pour apprécier expérimenialement les efCets iraraédials des grandes émotions sur l'étal du sang, soit pattes procédés physiques d'exploration, soit par les analyses chimiques. Ni dans les recherches sphygmographiqiies si multipliées depuis quelques années, ni dans les études d'hématopathologie que nous avons pu consulter, nous n'avons rien trouvé qui ait directement trait à ce sujet. Nous en dirons autant pour les variations possibles de la température, pour les modifications qu'un état passionnel violent peut introduire soit dans la composition des principaux liquides de l'organisme, soit dans la nutrition du système nerveux.

Tout au plus trouverions-nous un guide ou une indication de la voie dans laquelle on

DICT. ESC. 2« S. XXL 33

Nous ne voyons pas que les auteurs qui se sont spécialement occupés des rapports des passions avec la pathologie soient beaucoup plus avancés que nous. « 11 est plus que probable, dit Descuret, que le sang éprouve aussi par l'effet des passions des altérations dont la chimie parviendra peut-être à constater la nature. Quant à présentée crois pouvoir avancer que les passions gaies ou excentriques communiquent à ce liquide les caractères physiques qu'il présente dans la plupart des inflammations suraiguës, tandis que les passions tristes ou concentriques lui donnent plutôt l'aspect qu'il offre dans les maladies aslhéniques, notamment dans le scorbut. » Mais c'est là une vue de l'esprit, une simple présomption qu'aucun fait précis, aucune expérience n'autorise à affirmer. Ce qu'on peut considérer comme fait d'observation en même temps que comme déduction physiologique, c'est l'altération secondaire, anémie, ou hydrémieou a^lobulie, que subit le sang par suite des troubles survenus, sousTintluence des passions, dans l'état des fonctions digestives (inappétence, anorexie, dyspepsie) et dans l'état de la nutrition générale. L'estomac est ici, comme dans tant d'autres circonstances, comme l'intermédiaire entre les deux grands systèmes organiques nerveux et circulatoire.

AborJons maintenant le point de vue spécial de notre sujet, l'action pathogénique des passions.

IV. Effets pnthogéniques des passions sur les principaux organes. C'est surtout ;iux émotions que s'est appliqué tout ce qui précède. Ce que nous allons dire s'appliquera également aux unes et aux autres, les émotions, bien que passagères, pouvant donner lieu parfois d'emblée à des affections déterminées, le plus souvent chroniques et parfois même incurables, comme nous aurons à en citer des exemples, les passions proprement dites, par leur action plus lente, mais continue et incessante, donnant plus naturellement lieu à des maladies diverses.

Nous avons déjà dit que c'est sur le système nerveux, en général, et plus particulièrement sur le système nerveux cérébral, que porte primitivement l'action des passions, les centres circulatoires et tous les autres viscèr^^s n'en étant impressionnés que subsidiairement ou consécutivement. C'est donc par la recherche des effets pathogéniques sur les centres nerveux que nous allons commencer cette étude, qui sera, en quelque sorte, comme la partie clinique de ce travail.

Cerveau. Les causes psychiques, passions, émotions vives, affections pro-

pourrail engager de semblables recherches dans les études de M. Mairet sur l'influence de i aliénation mentale et de lepilepsie sur l'élimination de l'acide phospliorique et sur les éclianges nutritifs qui se passent au sein du système nerveux dans ces conditions morbides. Étant donné, d'après les recherches de JI. Mairet, que la manie modifie différemment suivant les diverses périodes d'agitation, de dépression, de rémission et de convalescence, l'élimination par les urines de l'acide phospliorique et de l'azote ; qu'elle moditie les éclianges nutritifs qui se passent au sein de la substance nerveuse et les augmente; qu'elle suractive la nutrition générale dans les périodes d'agitation, et les ralentit dans les périodes de dépression; que la lypémanie augmente les échanges nutritifs qui se passent au sein de la substance cérébrale et retentit la nutrition générale ; que dans l'épilepsie, en dehors des attaques et de l'état de mal épileptique, l'élimination de l'azote et de l'acide phosphorique par les urines n'est pas modifiée, mais que les attaques et l'état de mal augmentent l'élimination de l'azote et de l'acide phosphorique, suractivent les échanges qui se passent au sein du système ner-

Veu.x, ne pourrait-on pas appliquer à l'étude des effets des grandes passions ces procédés

de recherches des modifications introduites sous leur influence dans les lois générales de la statique organique ? Dans l'impuissance où nous sommes actuellement de réunir les moindres éléments de ces problèmes, nous nous bornons à les proposer, non sans nous dissimuler les très-grandes difficultés qu'eu pourra présenter l'étude. B ...

fondes de l'âme, entrent dans l'étiologie d'un grand nombre de troubles ou de maladies plus ou moins graves de l'ence'pUale, telles que : la méningite simple, riiyperémie cérébrale, l'apoplexie, la sclérose. La plupart des auteurs sont unanimes à cet égard. Mais nous avons voulu pousser plus loin l'enquèie sur ce point. Si nous consultons les collections d'observations relatives aux maladies de l'encépbale, voici quelques-uns des documents que nous y trouvons.

Dans les Lettres sur l'encéphale de Lallemand, sur les 270 observations qui y sont rapportées ou analysées, mais dont un très-grand nombre reconnaissent pour causes des traumatisme» ou des influences spécifiques, nous en trouvons 10 dans lesquelles a été constatée la relation d'une snulfrance morale ou d'une vive émotion avec des lésions cérébrales à divers degrés. Là ce sont des cbagrins domestiques à la suite desquels sont survenus ou des accidents niéningitiques cbroniques suivis de ramollissement de la pulpe cérébrale, ou des bémorrbagies intra-ventriculaires. Ici c'est une mort subite survenue chez un sujet irascible et en proie à de violents chagrins, et à l'autopsie duquel on trouve toute la substance cérébrale injectée et sablée de sang. Ailleurs on voit chez un sujet déjà hypocbomlriaque, en proie à une tristesse profonde, une violente impression donner lieu presque immédiatement à une hémiplégie faciale, suivie d'une hémiplégie complète de tout le côté droit, amenant la mort au bout de peu de temps. On trouve à l'autopsie plusieurs foyers purulents dans Tliémisphère gauche, avec ramollissement des parties environnantes. Dans un autre cas, chez un sujet mélancolique, un chagrin cuisant provoque un accès d'épilepsie qui laisse après lui une hémicrànie droite persistante. Le malade tombe dans le coma et meurt. L'autopsie révèle l'existence d'un abcès enkysté dans l'hémisphère droit du cerveau.

Daus le Traité de pathologie d'Emile Ginlrac on trouve des relevés d'observations classées par catégories de localisations avec l'indication des circonstances étiologiques et des lésions constatées à l'autopsie. Nous extrayons de ces relevés l'indication des faits oià la relation d'une affection morale avec la manifestatioa morbide a été constatée et le rapport numérique de ces cas avec celui des autres causes.

La série des hémorrhagies méningées comprend 172 cas, sur lesquels les excitations morales ont été signalées 15 fois comme ayant eu une influence incontestable sur la production des accidents. Ces excitations morales se décomposent ainsi: caractère exalté et irascible 2 fois; emportements o fois; chagrins 10 fois.

Les hémorrhagies de la substance corticale du cerveau, au nombre de 45, se sont produites 4 fois à la suite de causes morales : affections morales tristes 3 fois, vive frayeur 1 fois.

Les hémorrhagies des lobes moyens, au nombre de 127, ont eu pour cause 3 fois des préoccupations morales et des émotions fortes, 1 fois un accès de jalousie et de colère, 3 fois des chagrins prolongés; en tout 7 fois une influence morale.

55 hémorrhagies des lobes postérieurs ont eu pour cause 4 fois de longs chagrins.

72 cas d'hémorrhagies des corps striés ont eu 10 fois pour cause des affections morales vives, des chagrins, des frayeurs ou des accès de colère.

58 cas d'hémorrhagies des couches optiques ont été précédés 10 fois par des chagrins.

Sur 48 cas d'hémorrhagies simultanées des corps striés et des couches optiques, les chagrins figurent pour cause 2 fois.

Enfin, sur 46 cas d'hémonliagies îles ventricules, on a relevé 2 fois de vifs chagrins.

Les hémorrhagies du cervelet, au nombre de 56, ont été déterminées 3 fois par des accès de colère.

Pour les hémorrhagies du mésocéphale, des pédoncules et du bulbe rachidien, au nombre de 78, 3 fois seulement on a relevé pour cause des affections morales \ives, ou tristes ou concentrées.

La récapitulation de ces chiffres donne, pour un total de 752 observations d'hémonliagies, soit des méninges ou des diverses parties de l'encéphale, 67 fois l'intervention de causes morales.

Voici maintenant les relevés qui concernent les encéphalites et les cérébellites.

Pour les encéphalites, à foyers multiples, au nombre de 54, les affections vives de l'àme avec les excès alcooliques figurent au premier rang de l'étiologie, mais sans indication de chiffres. Les chiffres manquent également pour l'encéjihalite d'un héniisiilière ou celle de la substance corticale.

Quant aux encéphalites des lobes moyens, des lobes postérieurs, des lobes antérieurs, de la région centrale du cerveau, des corps striés et des couches optiques, représentées ensemble par le chilfre de 219, les causes morales, émotions vives, chagrins violents, vives contrariétés, figurent pour le chiffre de 15.

Sur 52 cas de cérébellite on a signalé 1 fois une très-forte contrariété.

Ajoutons à ces faits l'observation faite par Descuret que chez les jeunes filles de quinze à dix-huit ans l'hydrocéphalie aiguë serait le résultat d'un attachement malheureux, d'un chagrin concentré.

On remait|uera dans l'énoncé de ces faits que des désordres divers, des lésions graves du cerveau ou de ses annexes, ont eu pour cause tantôt des émotions vives, tantôt des chagrins prolongés. Que ces derniers, par leur action continue, presque incessante, ne laissant en quelque sorte presque pas de repos aux centres nerveux, aient pu finir par amener à la longue des désorganisations cérébrales dont envient de voir des exemples, cela se conçoit à la rigueur. Mais comment une émotion vive, une impression violente et passagère, ont-elles pu produire de pareils résultats? C'est plus difficile à comprendre, à moins d'admettre des prédispositions, peut-être même des lésions déjà existantes, mais restées jusquelà à l'état latent et qui se manifestent avec éclat, à l'occasion de l'émotion vive qui vient surprendre brusquement les éléments nerveux dans ces conditions déjà anormales par elles-mêmes, soit que l'impression agisse directement sur les éléments nerveux par une sorte d épuisement, soit que propagée aux centres vaso-moteurs elle détermine une ischémie ou une hyperémie des lobes cérébraux et des altérations nutritives secondaires. Cette hypothèse nous paraît d'autant plus admissible que, comme l'a dit si justement l'auteur du mot Cerveau de ce Dictionnaire, les causes fonctionnelles d'une part et les prédispositions de l'autre ne tiennent nulle part plus de place que dans les maladies

de cet organe.

Cœur et circulation. Quand on envisage les fonctions circulatoires, on est frappé de l'impressionnabilité extrême de ses appareils, de la facilité et de la promptitude avec lesquelles ils réagissent sous les influences morales. L'effet des émotions morales sur le rhythme circulatoire est l'une des preuves les plus manifestes de l'action du cerveau sur le cœur par l'intermédiaire du pneumogastrique, si bien établie par les expériences de Cl. Bernard, et de la loi de réciprocité d'influence ou de réaction de ces deux organes l'un sur l'autre, formulée

par Darwin. Mais l'observation clinique, à cet égard, avait déjà devancé les expériences et les interprétations physiologiques.

« De toutes les causes capables de produire les maladies du cœur, a dit Corvisart, les plus puissantes sont les affections morales. Aucune affection de ce genre n'a lieu sans que le cœur ne soit accéléré, renforcé ou ralenti. » Les émotions fréquentes et surtout les passions tristes, le chagrin, étaient, suivant lui, des causes fréquentes d'hypertrophie cardiaque, v Qui niera, dit-il, l'immense puissance de la colère, de la fureur, de la crainte, de l'envie, de la jalousie, de la peur, de la terreiu", de l'amour, du désespoir, de la joie, de la tristesse, etc. ? Par une fatalité déplorable, ajoute-t-il, les plus nobles passions, les plus beaux sentiments, réagissent aussi sur le cœur pom* troubler son action. »

Sénac, s'étendant longuement aussi sur l'induence des causes momies, fait la remarque qu'elles n'agissent pas toutes de la même manière ; que la crainte et la terreur n'ont pas le même mode d'action que les chagrins et la tristesse.

Bouillaud n'a pas tout à fait partagé, à cet égard, l'opinion de ses devanciers, dont il a trouvé les assertions au moins exagérées. « Quel est donc l'homme, dit-il, qui ne soit agité par une ou plusieurs passions bonnes ou mauvaises? Si elles pouvaient déterminer des lésions organiques du cœur, leur nombre devrait être égal à celui de la population... Si l'opinion de Corvisart était vraie, ajoutet-il plus loin, on devrait observer des lésions organiques du cœur à la suite des palpitations violentes et prolongées: or ces névroses, surtout celles qui sont liées à un état chlorolique, sont certes bien communes. L'observation faite chaque jour pendant de longues années nous montre des personnes nerveuses tourmentées depuis lonsteraps par de violentes palpitations, sans que celles-ci aient jamais amené de lésions organiques du cœur. » Bouillaud attribue la croyance des médecins qui regardent encore les influencos morales comme susceptibles d'engendrer quelquefois ces maladies à une méprise, à ce que beaucoup d'entre eux prennent encore des palpitations clilorotiques pour des palpitations se rattachant à une lésion organique. Quant à lui, il reconnaît l'influence des causes morales sur le développement des affections nerveuses du cœur, mais non sur celui de ses lésions organiques.

Les opinions de Bouillaud sur ce point sont celles qui paraissent dominer aujourd'hui et qu'ont adoptées la plupart des auteurs des ouvrages les plus récents sur les maladies du cœur.

Il y a cependant des distinctions et des réserves à faire au sujet do cette opinion. L'action des passions sur le cœur n'est pas conteslable et elle n'est pas contestée en fait. Mais il s'en faut qu'elle soit aussi générale, aussi profonde et aussi directe qu'on l'a cru longtemps. Sans doute rien n'est commun comme de constater sous l'influence d'une émotion vive, d'une exaltation de l'ànie, d'une passion violente, d'une énergique détermination de la volonté, une pertinbalion momentanée ou plus ou moins persistante dans le rhythme du cœur, un accroissement d'impulsion, une précipitation ou un désordre tumultueux dans ses battements, le cœur lançant tantôt le sang avec force dans les artères, d'autres fois, au contraire, si la passion est de nature déprimante et concentrante, hésitant, luttant et s'épuisant en efforts impuissants qui se traduisent par de petits battements intermittents irréguliers, accéléiés et aboutissant à la syncope, à une véritable sidération du cœur, dernier tei"me de la dépression. Ceci est d'observation journalière; mais de là à la détermination de lésions organiques soit du myocarde, de l'endocarde ou des orifices, il y a loin. Et cependant il existe dans le»

annales de la science plus d'un exemple authentique de mort subite par rupture du cœur déterminée par une frayeur, une émotion vive, un violent accès de colère. L'émotion n'a été évidemment, dans ces cas, que la cause déterminante d'un accident préparé par un état morbide antérieur du cœur, ramollissement, ulcération ou dégénérescence granuleuse ou granulo-graisseuse, qui l'a fait céder devant une contraction violente. Les émotions, dans ce cas, n'agiraient pas autrement que diverses autres causes. Barlh a noté la rupture du cœur à la suite de vives contrariétés ou d'un repas copieux ou d'un effort pour monter au lit; chez d'autres, ce sont les efforts \)0\iv aller à la garde-robe qui ont déterminé la rupture du cœur. On a cité aussi l'immersion dans un bain froid. Il est probable, ainsi que M. Peter en fait la juste remarque dans son Traité clinique et pratique des maladies du cœur, 1885, que ce sont autant de causes occasionnelles et que dans tous ces cas le mécanisme matériel de la rupture a été le même : l'émotion, c'est la contraction violente du cœur; le repas copieux, c'est la plus grande fréquence en même temps que l'intensité plus grande des contractions, etc. De part et d'autre, il y a saisissement par contraction brusque et violente du cœur, qui cède dans le point où il est déjà altéré et ramolli.

Nous en dirons de même pour les lésions vasculaires produites par des causes morales. Comme l'ont dit très-justement aussi nos collaborateurs le regretté Parrot et MM. Potain et Rendu dans l'article Cœur de ce Dictionnaire: « Sans doute les émotions, les grands chagrins et tous les autres troubles de l'âme impriment au cœur des secousses qui l'épuisent et l'anéantissent. Toutefois, ils ne frappent avec cette intensité que les cœurs prédisposés par une faiblesse native ou par un état morbide antérieur, et, s'ils font de graves blessures aux cœurs usés, ils s'émoussent le plus souvent sur ceux qui sont jeunes et qui ne portent aucune tare » (Parrot).

Quant aux lésions d'orifices ou valvulaires, MM. Potain et Rendu font la remarque que les émotions n'agissent que comme prédisposition à l'action d'autres causes plus directes, ou bien, ces lésions une fois formées, en exagérant les conséquences nuisibles ou en faisant apparaître les symptômes jusquelà restés latents. C'est de la même manière que l'on peut comprendre le rôle d'une émotion vive survenant chez un sujet déjà asystolique dont elle aggravera certainement l'état, si elle ne précipite même l'issue de la maladie. Beau 1 rapporté le fait d'un homme qui serait devenu asystolique par le fait seul d'une grande frayeur.

Ce qu'on peut affirmer, d'une manière générale, c'est que les émotions vives, surtout lorsqu'elles sont répétées, sont souvent des causes de palpitations qui, par leur reproduction fréquente, peuvent finir à leur tour, les prédispositions aidant, par devenir le point de départ de désordres plus sérieux et même de véritables lésions telles que l'hypertrophie du ventricule gauche, des anévrysmes de l'aorte, ou un véritable épuisement cardiaque. M. Peler admet cependant que dans certains cas les passions, comme les fatigues et les excès, peuvent déterminer dii ectement l'hypertrophie du ventricule gauche. Il l'a observé chez des individus usés par les fatigues de la vie maritime ou de la vie des camps, de la politique ou des affïiires, etc., chez lesquels le concours de ces deux ordres de causes était manifeste. D'après des observations de M. Legroux, les émotions joueraient un rôle cerlain dans la production des anévrysmes de l'aorte.

Les passions tristes, telles que les chagrins, la peur, la crainte, de même que le surmènement résultant de travaux intellectuels exagérés ou de fatigues

physiques excessives, amènent au contraire une dépression du cœur pouvant aller jusqu'à la syncope et à l'asystolie. Les émotions factices qu'on va chercher dans certains spectacles, jointes à l'action de la chaleur souvent excessive de la salle et à la gêné respiratoire qu'on y éprouve, déterminent ces états syncopaux que les médecins de théàlrts ont si souvent l'occasion d'observer et que M. Constantin Paul a décrits sous le nom de mal de théâtre.

Parmi les phénomènes de perturbation circulatoire locale produits par des passions il faut signaler, en outre, les rougeurs, les pâleurs subites de la face, qui trahissent à notre insu les états d'ébranlement de la sensibilité, effets souvent indiqués par Beau et très-bien décrits dans la thèse d'agrégation de Legros sur les vaso-moteurs, certains troubles trophiques résultant des actions à distance produites par les centres nerveux sur les différents territoires de la ■circulation périphérique, à la suite d'émotions vives, tel que le blanchissement instantané des cheveux, dont nous avons déjà pailé plus haut, les cas d'alopécie rapportés par Cornette dans les Annales médico-psychologiques de 1875, la suppression ou les modifications brusques du lait chez les nourrices, les métror- ■rhagies, les avortements qui s'ensuivent souvent pendant la grossesse, les troubles nutritifs survenus chez le fœtus, etc.

Un gynécologiste distingué, Raciborski, a signalé, dans un mémoire publié en 1865, l'aménorrhée par causes psychiques ou passionnelles comme constituant un ■état pathologique réel ayant son individualité. Il a rapporté, notamment, les exemples d'aménorrhée produite par la peur de la grossesse. Une trop grande concentration des idées vers la maternité, l'immense désir d'avoir des enfants a pu agir aussi dans quelques cas d'une manière réflexe sur les nerfs vaso-moteurs des ovaires et occasionner une suspension plus ou moins longue de la menstruatrion. 11 n'est pas rare, en effet, de voir des femmes après plusieurs mois de mariage infécond poursuivies par la crainte de la stérilité, s'en pi'éoccupant sans ■cesse, surtout aux époques menstruelles, devenir réellement aménorrhéiques sans que leurs désirs et leurs espérances se réalisent. L'aménorrhée née dans ces conditions peut se prolonger pendant plusieurs mois, et l'on a vu quelquefois se manifester dans ces cas, sous l'influence de la conviction où sont ces femmes qu'elles sont enceintes, des sensations particulières à la grossesse, telles que des nausées, le sentiment de gonflement des seins avec coloration de l'aréole et quelquefois même un commencement de sécrétion lactée. C'est ce qu'on a désigné sous le nom très-impropre d'ailleurs de grossesses nerveuses.

On peut rapprocher de ces faits, que Piaciborski a cru pouvoir expliquer par une modification de la circulation ovarienne sous l'influence de causes psychiques, ce qui se passe dans l'anaphrodisie psychique de l'homme.

Organes respiratoires. Les ébranlements du cerveau ont aussi leurs retentissements sur les organes et sur les fonctions respiratoires, soit que les muscles qui effectuent les mouvements d'inspiration et d'expiration soient synergiquement mis en activité et produisent, tantôt une inspiration anxieuse, entre-coupée, haletante, tantôt une expiration saccadée ou diversement troublée dans son rhythme et se traduisant par des soupirs, des gémissements, des sanglots, etc., soit que par l'intermédiaire du pneumogastrique l'innervation du poumon vienne à être atteinte; enfin, le poumon peut être atteint par l'épuisement général de l'économie.

La pneumonie peut éclater à l'occasion d'une vive émotion morale. Rostan a rapporté l'histoire d'une femme qui fut frappée subitement d'une pneumonie très-grave à la nouvelle de la mort de son fds. Grisolle l'a observée chez une

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femme qui, apprenant qu'elle avait été victime d'un vol, éprouva à l'instant même un saisissement violent, qui fut promptement suivi d'un frisson, d'un point de côté et de crachats rouilles. On l'a vue se développer à la suite d'un grand accès de rire ou d'un accès de colère.

L'asthme a eu plus d'une fois pour point de départ, sinon pour cause, des chagrins profonds et prolongés, un accès de colère. D'après Van Ilelmont, la contraction spasmodique des poumons à la suite d'un mouvement de colère a déterminé l'asthme nerveux et la mort. Hoffmann raconte qu'un homme profondément affecté pour un grand opprobre et une injure publique, ne pouvant rien répondre et cherchant à dissimuler sa honte, fut pris presque aussitôt d'un accès d'asthme. On l'a vu survenir également à la suite d'une frayeur (fiiedlin, Millenariiis), d'un accès de jalousie (J. Frank), de l'amour sexuel (Plater, etc.).

D'après Descuret, la moitié des phthisies pulmonaires reconnaîtraieut pour cause la passion amoureuse, les excès sexuels auxquels elle conduit. Nous inclinons à considérer cette proposition comme exagérée. Que les excès sexuels, comme toutes les causes d'ébranlement profond du sjslème nerveux, de déperdition des forces et d'altération des fonctions nutritives et plastiques, en amenant à la longue la misère physiologique, contribuent pour leur part au développement d'une tuherculisation pulmonaire à laquelle les sujets seraient déjà prédisposés, soit héréditairement, soit par leurs antécédents morbides propres, rhumes fréquents, bronchites répétées, congestions pulmonaires, cela ne fait aucun doute; mais que les excès sexuels suffisent à eux seuls pour déterminer d'entblée et dans une aussi grande proportion une tuberculose pulmonaire, dont le germe n'existerait pas soit sur le sujet lui-même, soit à sa portée sous forme de contagium, d'après les faits expérimentaux récents, c'est ce que nous ne saurions admettre sans de grandes réserves. La passion de l'amour a, d'ailleurs, de bien autres effets, dont la variété même nous a obligé à les dissocier et à les disséminer dans divers paragi-aphes. Nous aurons donc à y revenir.

Appareil digestif. Les organes digestifs, comme les organes pulmonaires, sont également, plus même que ces derniers, à la merci des grandes émotions et des passions violentes ou profondes. Une frayeur subite, une nouvelle émouvante, interrompent instantanément la digestion, si elle est en train de s'effectuer, provoquent le rejet immédiat des aliments que l'estomac devient inhabile à élaborer. Une grande tristesse habituelle ralentit d'une manière permanente et trouble les fonctions de l'estomac. On fait jouer aussi un grnnd rôle aux chagrins, aux passions tristes et déprimantes, sur la manifestation de la gastralgie, de la dyspepsie, des phlegmasies chroniques, des ulcérations de la muqueuse gastrique, du squirrhe du pylore ou des autres formes du cancer stomacal. En effet, le chagrin, les sentiments de la peur et de la terreur prolongés, ont très-souvent pour conséquence des dyspepsies rebelles, avec toute la variété de leurs symptômes, en même temps qu'elles déterminent la déchéance de l'économie, double condition qui peut influer sur le développement de néoplasies. Quant aux effets immédiats sur l'état de la muqueuse gastrique, ils ont été directement constatés par Beaumont, qui a vu plusieurs fois, à travers la fistule de son Canadien, la muqueuse devenir rouge et sèche ou pâle et terne, sous l'influence d'une commotion morale. M. Leven, dans son livre intitulé : Estomac et Cerveau, comme exemple des relations étroites qui lient ensemble ces deux organes et des perturbations communes qu'y produisent les passions et les chagrins, rapporte le fait suivant. Une femme de quarante-huit ans,

tourmentée depuis plusieurs années par de violents chagrins, fut prise tout d'un coup d'un état nerveux, caractérisé par des douleurs de tête atroces sur la partie supérieure du crâne, jour et nuit sans trêve, insomnie, bourdonnements d'oreille. Un médecin, croyant à une congestion cérébrale, la soignait depuis deux mois sans résultat par des sangsues, des vésicatoires et des purgatifs. M. Leven ayant constaté de la douleur à la pression sur le plexus solaire, de l'inappétence et des vomissements alimentaires, institua le traitement de la dyspepsie. En huit jours, les crises de tète avaient cessé, le sommeil était revenu; en moins de trois mois la malade était guérie.

Les mtestins, moins immédiatement soumis que l'estomac aux influences émotives, n'en sont cependant pas tout à fait à l'abri. Nous avons déjà parlé plus haut de l'effet bien connu de la peur sur l'bypcrsécrétion de la muqueuse intestinale et sur le relâchement du sphincter, d'où l'espèce de catastrophe que l'on sait.

Quel est le rôle que les émotions vives et les passions jouent dans !a production des maladies du foie ? ou plutôt les induences morales ont-elles une part dans ces maladies? La question a été déjà posée à l'article Fo;e de ce Dictionnaire, et l'auteur de cet article, M. llendu, regarde ce point déjà trèscontroversé comme fort obscur. Il ne nie pas que des perturbations fonctionnelles du foie surviennent fréquemment à la suite d'émotions vives : témoin l'iclère que l'on peut appeler émotif, non plus que la participation que le foie prend avec l'estomac aux troubles qu'engendrent les préoccupations intellectuelles ou morales intenses. On en pourrait citer plus d'un exemple, celui notamment, rapporté par Lorry, d'un homme tombé dans un état de mélancolie, dont le délire exclusif consistait dans un amour de la patrie porté à l'excès. On était alors au temps où la France subissait les plus grands revers. Les calamités publiques le plongeaient dans une profonde tristesse. Les médecins les plus instruits ne savaient à quoi s'en tenir sur cette maladie. Insensiblement les digestions devinrent mauvaises; le corps s'amaigrit, le visage devint pâle et livide. Tout à coup le malade se trouva pris d'une douleur obtuse et profonde dans la région du foie et peu de temps après il périt dans le marasme. A l'autopsie, on trouva un vaste foyer purulent dans le foie. Nos récents désastres n'ont-ils pas produit des effets analogues? Nous conviendrons toutefois, avec notre savant collaborateur, de la difficulté de discerner, dans les cas presque toujours complexes où les troubles du foie paraissent jouer un rôle sous l'influence de grandes émotions ou perturbations morales, ce qui lui appartient en propre d'avec ce qui peut n'être que secondaire aux troubles gastriques antécédents ou concomitants. Pour ce qui est du cancer hépatique, que l'on mis sur le compte des passions dépressives, comme les longs et profonds chagrins, il ne serait peut-être pas beaucoup plus facile d'en démontrer rigoureusement l'origine passionnelle qu'il ne serait possible de la nier.

Fièvres. Les excitations du système nerveux, les émotions morales, les préoccupations violentes, comptent au nombre des causes de l'ataxie dans la fièvre typhoïde. Le typhus, le scorbut, sont loin de rester étrangers à leur influence. La fièvre intermittente compte aussi au nombre de ses causes occasionnelles les mouvements déréglés de l'âme, la honte, l'amour, la terreur. Ce dernier sentiment surtout, inspiré par la vue d'animaux immondes ou malfaisants, par la vue d'un épileptique, a été plusieurs ibis signalé comme cause déterminante d'accès de fièvre intermittente. J. Frank dit avoir compté un

grand nombre de ces fièvres occasionnées par l'attaque de chiens. La fièvre puerpérale est assez souvent gravement inlluencée par les conditions morales si tristes et si déprimantes dans lesquelles se trouvent en général les filles mères qui vont se faire accoucher dans les hôpitaux. « J'ai vu maintes fois dans mon service, dit M. Hervieux, déjeunes accouchées en voie de rétablissement prendre un frisson et devenir mortellement malades à la suite d'une visite et de reproches intempestifs faits par leur mère ou un parent; ou, à la suite de l'agitation et de la perplexité que leur causait la résolution d'abandonner leur enfant, des filles mères jusque-là bien portantes tomber malades le lendemain du jour où cette résolution avait été exécutée et succomber peu de temps après. Je vois journellement les moindres réprimandes, les contrariétés les plus légères, l'attente d'une lettre qui n'arrive pas, la préoccupation d'un loyer à payer, la crainte d'être mal reçue au sortir de l'hôpital, une déception, une surprise, en un mot, une commotion morale quelconque, donner lieu le jour même à une surexcitation nerveuse bientôt suivie de fièvre et de symptômes abdominaux plus ou moins graves chez des malades qui ne m'avaient inspiré aucune inquiétude, ou que je croyais hors de danger. » Des faits analogues avaient été constatés et signalés, d'ailleurs, par la plupart des anciens accoucheurs, notamment par Roderic à Castro, par Rivière, Willis, Cooper, Denman, Jonlison, Delaroche, Paul Dubois, Alexis Moreau, Tonnelé, etc., qui ont tous indiqué les affections vives ou tristes de l'àme comme cause des maladies des femmes en couches.

Chlorose. Les noms de morhus virgineiis, de chlorosis amatoiia, fièvre d'amour, que l'on a donnés à celte cachexie, indiquent assez par eux-mêmes le rôle qu'on a assigné de tout temps dans sa production à la plus naturelle et la plus universelle des passions, celle dont on a dit, avec raison, qu'elle était la plus douce, la plus pénible ou la plus affreuse de toutes, selon qu'elle est heureuse, contrariée ou traversée par la jalousie. Sans doute, la chlorose n'a pas toujours pour cause la passion amoureuse, n'étant même le plus souvent que l'effet ou le résultat d'un phénomène d'évolution et de développement organique plus ou moins troublé ou enrayé dans sa marche naturelle, abstraction laite de l'intervention de tout désir sensuel ou de tout sentiment platonique. Mais que dans ces conditions ou à une période un peu plus avancée de la vie, en état de continence rigoureuse, vienne à s'allumer un amour non-seulement non satisfait, mais contrarié ou non partagé et qui va s'accroître à raison des obstacles ou des rebuts jusqu'au paroxysme de la plus violente passion ou de la plus ardente jalousie, ce ne sera plus seulement un martyre moral dont sera frappée la malheureuse victime, mais à une échéance plus ou moins éloignée une dégradation organique générale lente et graduelle, une véritable consomption dont rien ne pourra arrêter les progrès et prévenir l'issue fatale. Les exemples de faits de ce genre sont loin d'être rares dans les annales de la science comme dans l'histoire du monde. Pour ma part, je ne pourrai jamais oublier une belle jeune fille, à laquelle j'étais attaché par une affection toute paternelle, d'une santé florissante et d'une belle constitution, appartenant à une famille dans laquelle il n'y avait point de maladie héréditaire, exempte elle-même de tout antécédent morbide, et chez qui rien ne pouvait faire soupçonner l'existence d'une diathèse quelconque, et que j'ai vue peu à peu perdre sa fraîcheur et sa gaieté naturelle, s'assombrir, s'anémier, maigrir, perdre de jour en jour les forces, tousser sans que l'auscultation ait jamais révélé la moindre lésion dans

les poumons, perdre l'appétit, n'assimiler qu'imparfaitement le peu d'aliments qu'il était possible de lui l'aire prendre, se desse'clier, tomber enfin dans une véritable fièvre hectique et succomber, sans qu'aucun des soins que des amis aussi dévoués qu'intelligents voulurent bien lui donner de concert avec moi, ait pu un seul instant enrayer ni modifier en quoi que ce soit cette marche fatale d'une maladie sans nom et sans cause... autre que celle dont j'avais le secret, un amour violent, le premier et le seul qu'elle ait jamais eu, pour un homme qui ne le ])artagca point.

La chlorose et ses conséquences ne sont pas les seuls effets d'un amour non satisfait. Beaucoup d'autres états morbides dont il sera question ailleurs peuvent en être le résultat, comme l'hystérie, l'épilepsie, la manie, la mélancolie, la tendance au suicide, etc. Quant aux effets de l'amour trop satisfoit sensuellement, des excès sexuels ou des funestes résultats de la débauche à la fois vénérienne et bachique, de l'onanisme, etc., nous n'avons pas à nous en occuper spécialement ici, ces faits rentrant plutôt dans l'ordre des habitudes vicieuses que dans celui des passions proprement dites. On les trouvera, d'ailleurs, signalés dans l'ênumération des causes d'un grand nombre d'alTeclions à l'histoire desquelles nous renverrons les lecteurs, telles que l'état nerveux ou névropathie, diverses névroses spéciales, l'ataxie locomotrice, certaines myélites, en particulier la myélite chronique primitive, la paralysie labio-glosso-pharyngée, la paralysie générale, etc.

Névroses. Trousseau etPidoux assimilant les passions aux spasmes essentiels, nous les montrent les uns et les autres jaillissant des mêmes foyers, suscitant des troubles analogues, s'accomplissant, en un mot, suivant les mêmes lois physiologiques et ne diftérant véritablement que par leurs causes déterminantes ou occasionnelles et conséquemment par leur but final. Nous ajouterons à ce rapprochement comme trait d'union de plus que la plupart des grandes névroses, des maladies essentiellement spasmodiques, reconnaissent le plus habituellement pour causes de grandes émotions ou de violents accès de passion.

La première place appartient à la plus grave et la plus terrible des névroses, l'épilepsie. L'influence des émotions morales, de la Irayeur, de la crainte, de la terreur, notamment, sur la production de l'épilepsie, a été indiquée par Hippocrate et mentionnée depuis par tous les médecins. J. Frank a fait le calcul que, chez 60 épileptiques sur 80, les accès avaient été déterminés par la terreur. €eorget et Esquirol ont constaté également que la frayeur doit être comprise pour les 3/4 au moins dans le tableau des causes de l'épilepsie. Un relevé fait par Moreau (de Tours), en 1854, avec l'aide des diverses statistiques de Leuret, fiouvet et Cazauvielh, de Beau, de Maisonneuve, de Calmeil et de la sienne propre, a donné pour un total de 444 épileptiques l'énorme proportion des 4/5"^ pour les causes morales. La frayeur à elle seule figure pour le chiffre de 314. En y ajoutant les émotions vives d'une autre nature, la vue d'un épileptique en accès, le viol, qui impliquent des impressions à peu près identiques, on arrive AU chiffre de 364 sur 444.

Une statistique anglaise, celle de Gowers, communiquée il y a quelques années au Collège royal des médecins de Londres, donnait des résultats analogues. Gowers attribuait plus de 1/3 des cas où les causes ont pu être relevées et 1/7° de la totalité des faits observés aux causes psychiques : la frayeur, l'excitation, l'anxiété. C'est la frayeur qui occupait le premier rang, avec 10 pour 100. Elle agit, disait-il, surtout aux premiers âges de la vie, où l'émotion est facile;

elle est encore puissante à l'époque du passage de l'enfance à l'adolescence; plus tard elle devient inactive.

Presque tous les médecins sont d'accord pour reconnaître une même influence des causes morales sur la plupart des autres névroses, notamment de la fraveur et de la colère sur la chorée et sur la paralysie agitante; de la frayeur, du chagrin, de l'amour conir.irié, après lesquels il faut placer l'excès des travaux intellectuels, les méditations profondes et trop soutenues sur la catalepsie; des passions et affections morales tristes, déprimantes, préoccupations, soucis, chagrins, nostalgie, crainte, ennui, contrariétés d'amour, jalousie, sur Vhyste'rie; enljn de presque toutes les passions, en général, de quelque caractère qu'elles soient, sur \a neurasthénie ou cel état que nous avons décrit dans ce Dictionnaire sous les noms d'état nerveux, de névropathie.

Cette étiologie hanale de la plupart des névroses par les émotions et les divers mouvements passionnels, qui semble acceptée par la très-grande généralité des médecins, rcpose-t-elle en réalité sur une observation rigoureuse, est-elle à l'abri de toute objection? Des critiques sérieuses ont été faites en particulier à la théorie étiologique de ^épilep^ie par la frayeur. Lasègue s'est élevé énergiquement contre l'extrême facilité avec laquelle, au nom de la statistique, on admet que dans une proportion considérable qui varie, suivant les relevés, de 50 à 70 ou 75 pour 100, l'épilepsie, cette maladie terrible et implacable, la plus rebelle à toutes les influences extérieures, quelles qu'elles soient, et fatalement destinée à une évolution qui n'a pour terme que les plus graves perversions encépluiliques et finalement la mort, reconnaîtrait pour cause unique une frayeur ou toute autre émotion violente, alors, disait-il, que m la peur à son summum, ni la mort imminente, ni un péril suprême, ne seraient de nature à provoquer un vertige épileptique de quelques secondes de durée! J'accepterais, ajoutait-il, une émotion violente, terrible, occasionnant un délire passager, mais je ne censens pas à laisser figurer ces agents subalternes en tète de l'étiologie de l'épilepsie. La cause de l'erreur dans laquelle sont tombés à crt égard la plupart des médecin?, complices en cela de l'opinion populaire, est tout entière dans ce fait qu'ils ont attribué à l'accident qui a précédé plus ou moins immédiatement l'explosion de la maladie une puissance étiologique suffisante, alors que la maladie existait en puissance, soit héréditairement, soit par le fait d'une prédisposition organique ou constitutionnelle, et que l'événement accidentel n'a été que l'occasion de sa manifestation ou la cause déterminante des accès ultérieurs. Lasègue se fondait en cela sur quelques exemples qui étaient de nature à prêter à l'équivoque et qu'une analyse pathologique rétrospective suffisait à ramener à leur signification étiologique vraie. Ici c'était l'histoire d'un gendarme qui, après avoir assisté à une exécution capitale, fut pris d'insomnie et de terreurs nocturues avec vision de tètes de dé^'apilés descendant le long des murs de sa chambre. L'émotion ne semblait-elle pas, au premier abord, justifier suffisamment ce trouble mental? Sans doute. Mais ce qu'on avait omis de dire, c'est que ce gendarme était un alcoolique, élément étiologique prédisposant, antérieur à l'impression morale et qui, par conséquent, devait entrer au moins pour une part dans la production de l'idée délirante. Là, c'était un enfant qui, pendant qu'il traversait un chemin creux, voit tout à coup un chien de berger sauter d'une haie à l'autre. L'enfant a peur et huit jours après éclate la première crise épileptique. Or, cet enfant avait une de ces conformations crâniennes vicieuses dont Lasègue a fait une des conditions orga-

niques et un des caractères de la prédisposition à l'épilepsie. On pourrait multiplier beaucoup ces exemples.

Est-ce à dire que devant une maladie aussi spéciale que l'e'pilepsie dans ses formes comme dans son évolution, inhérente et enracinée à l'économie, qu'elle soit héréditaire, congénitale ou acquise, il faille refuser absolument toute participation aux actions et aux influences extérieures, soit sur leurs premières manifestations, soit sur la reproduction des accès ultérieurs, pour laisser peser l'étiologie tout entière sur une disposition organique appréciable ou non? Nous ne le pensons pas. Ici comme à propos de toutes les maladies autres que celles qui reconnaissent pour cause un agent spécial bien déterminé comme un poison, un virus, un parasite ayant puissance èliologi(|ue entière et absolue, — réserve faite encore des résistances individuelles, — il y a à faire l'application de l'une des lois les plus générales de l'étiologie, savoir : la complexité et la hiérarchie de ses éléments, les uns éloignés, prédisposants, les autres prochains, occasionnels ou déterminants; enfin, les conditions souvent si variables de la réceptivité, de la résistance ou de la réaction organique. Qu'une frayeur, une impression d'effroi ou de terreur profonde, n'aient pas par elles-mêmes, si intenses qu'elles soient, la puissance de produire de toutes pièces une maladie telle que l'épilepsie, si les conditions organiques du sujet ne sont pas de celles qui constituent la ])rédisposition à cette affection, nous l'accordons volontiers. Mais en présence des faits si nombreux que fournit l'observation, est-il possible de se refuser à voir, dans ces intluences morales qui portent un trouble si profond dans toute l'économie et surtout sur le système nerveux, au moins la cause occasionnelle qui a déterminé la première explosion d'une maladie peut-être déjà en voie d'évolution latente, ou bien, une fois la maladie déclarée, qui provoque des accès toujours imminents et qui semblent n'attendre qu'une occasion pour passer à l'action? ,

Ce que nous venons de dire pour l'épilepsie peut également s'appliquer à quelques-unes des autres névroses que nous avons rapidement passées en revue. Un médecin dont l'esprit sceptique n'était pas facile pour tout ce qui était légende populaire, tradition scolastique ou banalité étiologique, Lorain, n'a pas hésité à s'élever contre une fin de non-recevoir systématique, opposée à cet égard par beaucoup de médecins, et à admettre dans une certaine mesure les émotions soudaines comme cause du développement instantané de troubles nerveux persistants, tels qu'hystérie, chlorose, chorée, paralysie agitante. Ce sont des faits observés par lui-même qui l'y ont conduit, tels que ceux-ci : deux femmes choréiques qui ont vu leur maladie se développer sous l'influence de la [leur, étant toutes deux en pleine éfioque menstruelle, et prendre chez l'une la forme rhumatismale, chez l'autre la forme hystérique, en raison de leurs différences de constitution; une jeune fille, chez qui l'émotion causée par la foudre tombée presque à ses pieds a déterminé une chorée également bien caractérisée; une autre, devenue aussi choréiqueà la suite d'une émotion causée par une rixe; enfin, une jeune femme qui, à la suite d'une émotion, a été prise d'hystérie paralytique, et une jeune fille prise après une peur de paralysie agitante.

Nous avons vu, il y a peu de temps, à l'Hôtel-Dieu, dans le service de M. Vulpian, une femme de la campagne, vigoureuse, bien constituée, pas du tout nerveuse, ayant joui jusque-là d'une santé parfaite et qui, à la suite d'un saisissement profond, d'une douleur morale intense que venait de lui causer

la mort de son mari, a été prise brusquement du tremblement caractéristique de la maladie de Parkinson. L'enquête la plus précise sur les antécédents et la manière de vivre habituelle de cette malade n'a pu faire découvrir aucune autre circonstance susceptible d'expliquer autrement le développement de cette affection. Dans les faits, déjà nombreux du reste, observés par M. Charcot et par Parkinson, c'est presque constamment une cause semblable, c'est-à-dire ou une grande frayeur ou une violente émotion, qui a été le point de départ de la maladie. En admettant pour la paralysie agitante, maladie si spéciale aussi, les mêmes restrictions que nous avons faites pour l'épilepsie, savoir que l'action de la cause manifeste et seule apparente a été secondée ou favorisée, suivant toutes les probabilités, par quelque prédisposition telle qu'une diathèse ou une hérédité nerveuse, toujours est-il qu'on ne peut pas ne pas tenir compte de la part à faire à l'émotion, au moins comme cause déterminante. Nous en dirons autant pour l'hystérie, pour la chorée.

Tout récemment encore, M. Charcot présentait à ses élèves de la Salpêtrière et aux assistants à ses leçons une femme devenue hystérique d'abord, puis choréique rhythmique, à la suite d'une grande commotion produite par la vue de son mari gravement blessé et ayant eu son cheval tué sous lui. Il ne nous paraît pas possible de négliger cet élément éliologique.

Au nombre des névroses ou à côté d'elles il faut placer ici encore la nostalgie ou mal du pays, celte sorte « d'idée fixe du cœur », comme l'a appelée Fonssagrives, née, en effet, d'une véritable passion, l'amour exclusif des lieux de sa naissance ou de ceux qu'on a habités et oià ont été conçues toutes les premières affections, é[)rouvées toutes les joies des premières années, dont les souvenirs se sont transformés par l'éloignement en regrets, en chagrins et en un désir maladif de retour, que mille causes accessoires ne font qu'accroître et aigrir de plus en plus; c'est surtout dans l'armée et dans la marine qu^ sévit encore le plus activement le mal du pays, bien que de l'avis des médecins militaires et des médecins de la marine il paiaisse devenir de moins en moins fréquent de nos jours.

Aliénation mentale. Production de la folie par la passion. Transition de l'une à l'autre. Nous arrivons à l'un des points les plus graves et les plus intéressants à la fois de l'histoire palhogénique des passions, à leurs relations avec l'aliénation mentale. Nous avons dit qu'aux yeux de la plupart des médecins aliénistes un accès de passion était un accès de folie. On a dit et répété bien souvent, eu effet, que toutes les folies ont leur type primitif dans quelques passions et que celles-ci ne sont que des folies passagères. L'assimilation, quoique ne manquant pas d'une certaine justesse, est plus apparente que réelle. Les passions sont en réalité, sinon un acheminement direct et fatal à la folie, du moins l'une de ses causes les plus communes. Tous les médecins aliénistes s'accordent, en effet, à attribuer une grande prépondérance aux causes morales sur les causes physiques dans la génération de la folie. Mais suffirait-ii d'une passion, si violente fût-elle, pour constituer l'aliénation mentale caractérisée? ou, en d'autres termes, celle-ci ne serait-elle que l'exagération de la. passion, auquel cas la transition de l'une à l'autre serait insensible et insaisissable? Il n'y aurait entre elles que le demi-tour de cheville qui, suivant Montaigne, sépare la raison de la folie. Entre l'assimilation et l'identité des deux états physiologiques ou psycho-organiques il y a un hiatus qui est représenté, en pathologie, par la différence qui sépare un état physiologique des plus violents de l'état pathologique proprement dit; en médecine légale, l'homme

qui, ayant son libre arbitre, est responsable de ses actes, de celui qui en est privé. Avant que l'homme passionné verse dans l'aliénation mentale, il a un pas à franchir, il faut que le demi-tour de cheville soit donné. Ce pas à franchir, ce tour de cheville nécessaire pour que la passion devienne de la folie, c'est la perte du sentiment moral, l'inconscience. Comme le dit avec une parfaite raison M. Prosper Despine dans son remarquable ouvrage De la psychologie naturelle, « ni le malade, chez lequel la maladie a fait naître des passions insolites à son caractère, ni l'homme en santé, qui est sous l'influence de ses passions naturelles, ne sont fous, par la raison qu'ils ont des passions, fussent -elles même d'une grande puissance et d'une grande ténacité. Le malade qui sent surgir en lui une passion violente et chez lequel cette passion n'a pas encore étouffé les sentiments moraux qui peuvent la combattre n'est point encore un fou. De même l'homme en santé qui a la conscience morale de sa passion, qui en sent la perversité, n'est point fou, quelque puissante que soit celte passion. Ce qui produit la folie, c'est l'aveuglement moral de l'esprit à l'égard des inspirations passionnées, c'est l'étouffement de la raison et l'extinction des sentiments moraux qui n'éclairent plus l'individu... » En un mot, pour qu'il y ait folie, deux conditions sont nécessaires : 1" l'objet de la folie, les idées ou les penchants irrationnels, immoraux, inspirés par une passion ; 2° l'aveuglement de l'esprit à l'égard de ces idées et de ces penchants.

Mais, si c'est une circonstance psychique, l'aveuglement moral, qui constitue la folie, non la passion elle-même, ni même la maladie du cerveau proprement dite, il laut reconnaître que l'une y prépare et que l'autre y aide. Il est exact, en effet, que les passions soulevées par un état pathologique du cerveau ont bien plus que les passions naturelles de l'homme en sauté la puissance d'envahissement et de ténacité qui facilite l'absorption, la domination absolue et l'aveuglement de l'esprit : aussi les passions pathologiques produisenl-elles l'aveuglement moral et la folie, beaucoup plus souvent que les passions naturelles. C'est, au fond, la même pensée de l'absence de toute opposition rationnelle aux inspirations passionnées, considérée comme le critérium de la folie, qui avait été exprimée déjà par Griesinger et si bien rendue par son savant annotateur M. Baillarger dans cette phrase : « Les conceptions extravagantes et la perversion des sentiments, les impulsions insolites, tout cela constitue une maladie, mais cette maladie ne prend le nom de folie que quand on a perdu la conscience du désordre intellectuel et moral, ou qu'on est devenu impuissant pour réprimer les actes auxquels ces désordres vous entranient. » Stahl avait fait résider la folie dans l'erreur causée par les passions. Griesenger, Baillarger et Prosper Despine ont complété cette notion en indiquant la cause physiologique de cette erreur.

En assignant le rôle considérable qui revient aux passions dans la déterminalion de la folie, il importe toutefois, comme nous l'avons fait plus haut pour les névroses qui ne sont souvent elles-mêmes qu'une transition, qu'un passage d'un de ces états à l'autre, de faire la part qui revient, dans l'étiologie des diverses formes de l'aliénation mentale, aux causes prédisposantes, à l'hérédité, à la prédominance du tempérament nerveux, à certains états diathésiques et constitutionnels, à la dégénérescence organique ; si bien que, tout important qu'il soit, le rôle des passions .se circonscrit presque toujours dans l'action occasionnelle ou déterminanle. C'est ainsi que, l'une des conditions prédisposantes étant donnée, tout ébranlement subit et intense qui viendra impressionner

les olcmeiils de la sphère psychique et mettre en jeu les aptitudes e'motives, telle qu'une grande frayeur ou une grande joie subite, une vive appréhension, un excès de travail intellectuel, une forte contention de l'esprit dans une direction déterminée, deviendra par cela même le point de départ d'hallucinations, lesquelles seront reproduites et entretenues en vertu de la loi physiologique de la persistance prolongée de certaines émotions et de certaines impressions sensorielles formulée par M. Luys. Ainsi, dans les différentes formes de la folie caractérisée, faisant toutefois une réserve pour les folies dues à ces causes spéciales, les folies toxiques, par exemple, dans la manie aiguë, dans les diverses monomanios, trouverons-nous les causes morales au premier rang des conditions étiul(igi(iues; agissant, les unes rapidement en déterminant par une sorte de commotion un état de saisissement profond qui développe presque instantanément le spasme vasculaire ischémique, les autres lentement par une série de secousses qui usent infailliblement l'émotivité. Ainsi sont, par exemple, les chagrins prolongés, les déceptions, les revers de J'ortune, etc., pour produire les formes dépressives de la foie, la lypémanie, l'hypochondrie, la mélancolie, tandis que les passions violentes, les grandes commotions morales comme ccUls qui sont si souvent mises en jeu dans les temps de guerre, de révolutions et d'agitations politiques, provoquant une suractivité fonctionnelle, une surexcitation des centres émotifs intellectuels ou psycho-moteurs, donnent lieu aux diverses formes de manie émotive, intellectuelle ou impulsive.

Le caractère sjiécial de certaines monomanies leur sera imprimé beaucoup plus par les conditions prédisposantes, par l'objet des préoccupations d'esprit habituelles ou des prédominances instinctives du sujet, que par la cause morale occasionnelle. C'est ainsi, par exemple, qu'une commotion morale profonde, de quelque nature qu'elle soit, agissant sur un individu à tendances mystiques, à idées religieuses exaltées, fera éclater le délire religieux; que la même cause venant à frapper un esprit surmené par des éludes ou des méditalions métaphysiques, arrivé à cet état d'inquiétude intellectuelle que les aliénistes comparent à la lypémanie anxieuse, il tombera du côté où il penchait déjà, c'est-à-dire dans le délire du doute.

Enfin, si nous passons de ces exemples à l'une des psychopathies les plus complexes, la folie paralytique, dans laquelle les conditions prédisposantes sont surtout bien manifestement au premier rang, les causes morales, les chagrins, les déceptions, la jalousie, l'ambition, forment avec des travaux intellectuels excessifs ou des fatigues physiques poussées jusqu'au surmènement le contingent des causes déterminantes, sans que d'ailleurs elles influent sensiblement ni sur la marche, ni sur les caractères de l'affection.

En l'ésumé, pour aboutir à l'aliénation mentale sous l'impression d'ébranlements profonds ou successifs du sensoriura, le processus pathogénique n'est pas au fond différent du processus physiologique du développement de la sensibilité morale. A la suite des secousses qui ont violemment troublé l'harmonie de la vie des cellules émotives, pour parler comme M. Luys, des moditîcalions organiques fatale s'opèrent dans la trame cérébrale, des fluxions sanguines s'organisent, se répètent et deviennent chroniques. Là où il y a des phases d'éréthisme nerveux, là il y a bientôt une phase d'éréthisme vasculaire, et en raison de ce cercle fatal d'actions et de réactions entre l'irrigation vasculaire et l'éréthisme des éléments nerveux les hyperémies deviennent chroniques et les réseaux nerveux entrent dans un état permanent d'activité incoercible, le délire se

caraclérise, la préoccupation émotive du début devient persistante, et l'individu ne pense plus qu'à l'objet de son délire et se sépare de plus en plus de la perception du milieu qui l'environne. Mais, pour que les causes morales arrivent à produire ce résultat, il faut qu'elles trouvent un terrain préparé, un tempérament émotif, offrant par son organisation première une porte ouverte à l'aliénation.

Suicide. Nous avons prononcé plus haut le mot de suicide. C'est le cas d'en signaler ici la relation si intime et si étroite avec les passions, qu'il en est trop souvent la conclusion fatale. Si le suicide a quelquefois sa cause dans des conditions prédisposantes d'hérédité, dans la folie, dans des influences de milieux climatologiques et météorologiques, d'isolement, etc., les causes de beaucoup les plus communes, il faut le dire, ont leur racine dans la sensibilité générale, c'est-à-dire dans les inclinations, les sentiments, les passions. Généreuses ou égoïstes, beaucoup d'entre elles aboutissent, en effet, au suicide. Que ce soit l'orgueil qui en est le mobile, le fanatisme religieux ou l'amour déçu, la jalousie, la souffrance ou la crainte de la douleur, c'est toujours une passion qui en est le plus puissant incitateur. « A la douleur, dit Urierre de Boismont, se rattaclieat toutes les histoires de suicides que nous avons recueillies dans les annales de la justice. Elle a toujours été associée à ceux que nous avons vus s'accomplir sous nos yeux ». Mais la douleur elle-même a bien des causes qui sont susceptibles de constituer plusieurs groupes. Brierre de Boismont les a réunies en tableaux dressés d'après l'analyse de 4593 observations. En voici l'énumération suivant leur ordre proportionnel : l'ivrognerie, les chagrins domestiques, contrariétés, amour, misère, embarras d'argent, revers de fortune, cupidité, ennui, dégoût de la vie, tristesse ou exaltation du caractère, hypochondrie, remords, crainte du déshonneur, des poursuites judiciaires, inconduite, paresse, jalousie, jeu, orgueil, vanité. Mais il est un autre point de vue, moins personnel, plus social, des causes du suicide, qui a fait plus particulièrement l'objet d'une étude spéciale, publiée en 1860 par Châles des Étangs, et qui n'est pas moins intéressant pour la question qui nous occupe, c'est ce qu'on pourrait appeler le suicide politique. « En dehors des influences permanentes où le suicide apparaît comme la conséquence d'un état morbide, combien d'autres, dit des Étangs, ne se révèlent à nous que sous la pression de circonstances accidentelles et sont aussi mobiles, aussi variables que le milieu même où elles se produisent ! Tirées du fond inépuisable des passions humaines, ces causes doivent être, en effet, plus ou moins promptes à se manifester, selon que les conditions morales, intellectuelles et physiques, qui agissent sur l'homme vivant en société, seront dénature à ralentir ou à précipiter l'essor de ses passions... Le suicide seia donc dans un rapport constant et nécessaire avec l'ordre social, avec l'état des mœurs et des institutions politiques et religieuses, de même qu'avec le mouvement des sciences, des lettres, des arts, de l'industrie, du commerce, de la richesse ou de la misère publique, car toutes ces influences sont représentées dans la mort volontaire, chaque fait pour ainsi dire eu conserve l'empreinte et reçoit de l'une ou de plusieurs d'entre elles un caractère propre, une physionomie spéciale. ))

Envisagées en effet à ce point de vue, toutes les époques de l'histoire qui ont été le plus fécondes en événements politiques, en révolutions, en guerres civiles, sont aussi celles où les suicides ont été le plus fréquents. Scepticisme, incrédulité, enthousiasme, exaltation, fanatisme, maladies de l'imagination, orgueil, rêveries, découragement ; chagrins domestiques ; querelles, menaces, mauvais

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traitements; proscriptions, mises hors la loi, souffrances morales, affections brisées, dévouement, déception, découragement, inconduite, ivrognerie, débauche, jeu, loterie, spéculations de bourse, etc., tels sont les principaux chefs sous lesquels peuvent être groupées les causes des innombrables cas de suicide qui ont été relevés dans tous les temps et dont notre histoire révolutionnaire depuis la fin du dernier siècle nous fournit tant de tristes exemples.

Y. Influence des maladies sur les passions. Nous en avons fini avec la première et la seconde question : les passions, sources d'accidents morbides et de maladies, maladies elles-mêmes. Quelle valeur ont-elles comme signes d'états morbides, quelle est, à son tour, l'influence des maladies sur les passions ? C'est la dernière question que nous ayons à examiner, avant d'arriver à l'hygiène et à la thérapeutique.

Au point de vue séraéiologique, il y a souvent un grand compte à tenir, surtout dans les maladies graves, de certains changements plus ou moins brusques survenus sous l'inlluence de l'état morbide, dans ce que nous appellerons les habitudes passionnelles des individus. Ainsi c'est toujours un signe fâcheux de voir se produire un changement complet dans l'humeur habituelle du malade, succéder au calme, à la confiance ou à la résignation, l'impatience et le découiagemcnt, ou à ceux-ci l'apathie, l'abandon ; d'entendre exprimer par les malades des sentiments d'épanchements affectueux ou des sentiments contraires qui ne sont en rapport ni avec leur caractère, ni avec leurs habitudes, ou bien enfin de les voir en proie à des agitations morales également insolites, à des accès de profonde tristesse ou de joie immodérée sans motifs, à des craintes puériles, des terreurs subites, une frayeur constante de la mort que leur état actuel ne semble pas justifier.

L'influence des maladies sur le moral est incontestable. Gomme le dit justement Descuret, elle se lie naturellement à celle des constitutions qui, ellesmêmes, sont déjà une prédisposition à des maladies déterminées. Une première observation généi'ale ressort de Tétude de ce i\Tpport, c'est la série des modifications morales apportées par les maladies dans le caractère, modifications qui peuvent varier suivant la nature de ces maladies et un peu aussi suivant qu'elles sont aiguës ou chroniques. On a fait assez généralement la remarque que les maladies des viscères thoraciques portent plutôt aux passions expansives, tandis que les maladies des viscères abdominaux portent aux passions tristes ou concentriques. Ce dernier point est plus vrai que le premier qui, suivant la remarque très-juste de Descuret, ne l'est que d'une manière relative et pour certaines maladies thoraciques seulement, à l'exclusion des autres. Telle serait, par exemple, la phtliisie tuberculeuse, qui respecte souvent pendant longtemps, quelquefois même jusqu'aux derniers jours, la confiance, la quiétude d'esprit, l'égalité d'humeur des malades, et parfois même les illusions d'une guérison prochaine et les douces émotions de l'espérance qu'elles font naître, tandis que, au contraire, le malade qui est atteint d'une affection cancéreuse qu'il sait incurable et inopérable s'abandonne facilement au noir chagrin que suscite trop légitimement sa triste situation, et le désespoir lui suggère souvent des idées de suicide, plus d'une fois mises à exécution.

On sait aussi à quel degré de mélancolie, de misanthropie ou d'irritabilité irascible, sont sujets les malades affectés de lésions des voies urinaires, les rhumatisants, les goutteux, les diabétiques, parfois aussi les herpétiques, les pellagreux surtout, si facilement enclins au suicide.

On a souvent soulevé la question de savoir laquelle des deux infirmités, la cécité ou la surdité, avait le plus d'induence sur le caractère moi^al et passionnel des sujets qui en sont atteints. C'est encore là un des points qui ont fixé l'attention de Descuret et sur lequel il a émis quelques propositions qui nous ont paru fondées. Susceptibles les unset les autres, dit-il, de sentiments de religion, de pudeur et d'humanité, les sourds et les aveugles sont, en outre, profondément reconnaissants ; mais, tandis que les émotions des aveugles sont muettes et ne se peignent guère que par une légère rougeur qu'on distingue à peine sur leur grave physionomie, la gratitude des sourds-muets, beaucoup plus vive, mais plus fugace, se traduit à l'instant même sur leur visage expressif. Dans tous les deux on remarque beaucoup de méfiance, une volonté opiniâtre, un grand fond d'orgueil, une susceptibilité fort irritable. Mais ces derniers mouvements passent vite chez l'aveugle, dont le cœur connaît peu la haine et la vengeance, tandis que le sourdmuet offensé conserve longtemps sa rancune, lors même qu'il a donné un libre cours à sa colère. Plus calmes, plus chastes, plus amis de la droiture et de l'équité, les aveugles ont un respect inviolable pour la propriété d'autrui, et n'ont rien à démêler avec la justice des hommes; il n'est malheureusement pas rare de voir les sourds-muets entraînés par leurs passions se faire traduire devant les tribunaux : il semble que les uns vivent plus par l'intelligence, les autres plus par le sentiment. Enfin il est fort rare que les aveugles soient atteints de folie et d'idiotisme, tandis que cette dernière affection accompagne assez fréquemment la surdité.

Relativement aux influences que peuvent présenter à cet égard les maladies aiguës et les maladies chroniques, elles ne sont pas au fond très-différentes. On peut dire, en général, qu'au début des premières le caractère se modifie plus ou moins, il perd de son égalité ou de sa douceur habituelle, l'esprit devenu paresseux, incapable de toute attention sérieuse et soutenue, de tout effort de réaction, se laisse peu à peu envahir par la tristesse et le découragement; si les souffrances sont vives, elles provoquent l'impatience et parfois jusqu'à des accès d'irascibilité. L'effet habituel des maladies chroniques est d'accentuer encore davantage quelques-uns de ces changements ou de les rendre plus constants. Les malades atteints d'affections chroniques deviennent sombres, inquiets, égoïstes, jaloux, misanthropes. Mais ce sont là plutôt des modifications de caractère ou des accentuations de leurs tendances naturelles que des passions proprement dites que la maladie provoquerait ou produirait directement de toutes pièces.

Nous ne signalerons ici que pour mémoire ces exaltations momentanées produites par certains états morbides nerveux, comme l'état extatique ou les expressions passionnelles qui font partie des névroses elles-mêmes et ne sont que l'une des phases des grands accès d'hystéro-épilepsie, les découragements profonds ou l'irascibilité qui suivent quelquefois les accès d'épilepsie. Les états passionnels ainsi que les actes inconscients suscités chez les sujets naturellement hypnotiques ou hypnotisés, par voie de suggestion, rentrent dans cette catégorie de passions inconscientes, c'est-à-dire de phénomènes morbides dans lesquels le libre arbitre et par conséquent la responsabilité sont hors de cause. Mais, comme l'a trèsjustement fait remarquer M. Révillout dans un de ses articles de la Gazette des Hôpitaux du mois d'août 1884, « que l'on transporte par la pensée ce qui se passe dans ces expériences de suggestion, ce qui a lieu parfois automatiquement, sans l'intervention d'un tiers, sous l'influence de l'irritation, par

exemple, ou sous celle d'une suggestion intérieure, d'une pensée vivement frappée, d'une conviction fondée ou non, et l'on aura l'explication possible de beaucoup de phénomènes restés jusqu'ici plus ou moins obscurs ou relégués dans le domaine du merveilleux » .

Ceci nous conduit naturellement à rappeler toutes les histoires si curieuses de ces épidémies du moyen âge et de quelques-unes beaucoup plus récentes et qui se sont passées même sous nos yeux, de convulsions et de délires monomaniaques, de passions désordonnées, dans lesquelles les prédispositions ou même les états morbides réalisés antérieurement et l'imitation ont eu une si grande part.

Enfin il n'est pas jusqu'au délire politique, malheureusement si contagieux dans les masses à demi conscientes, qui n'y sont que trop prédisposées déjà par les souffrances de la misère, par l'excitation de besoins non satisfaits, quand ce n'est pas par l'alcoolisme ou par les abus d'une grossière sensualité, qui ne doive être mis au nombre des passions que peut engendrer l'état morbide et que l'hygiène et la morale, aidées à l'occasion de la médecine elle-même, doivent chercher à réprimer.

Nous voici mis en demeure maintenant de faire appel à la thérapeutique des passions.

VI. Thérapeutique des passions. Que peut être et que doit être la thérapeutique des passions? Les fondateurs de la Bibliothèque d'Alexandrie avaient fait mettre au-dessus de la porte principale l'inscription suivante : Dépôl des remèdes de Vâme. Assurément ce pouvait être un bon cordial pour les âmes blessées par l'ambition, par la jalousie, par le remords ou par un profond chagrin, d'aller se rasséréner à la lecture bienfaisante des œuvres de Platon, de Zenon, de Sénèque, etc. IVos bibliothèques publiques d'aujourd'hui pourraient offrir avec une ampHfication considérable les mêmes ressources aux affligés. Mais nous doutons qu'il y ait dans les salles de lecture une grande affluence de gens qui y aillent pour y chercher un remède à la passion qui les tourmente. Outre que la plupart des passionnés ne tiennent pas à guérir, les uns se complaisant dans leur passion, les autres ne se sentant ni le courage ni la force d'en entreprendre la cure, le petit nombre de ceux qui cherchent sincèrement à se corriger ou à soulager leur âme du poids qui l'oppresse s'adressera rarement pour cela aux œuvres des moralistes. S'ils ont des sentiments religieux, c'est dans la lecture et la méditation des livres saints, c'est dans le secret du confessionnal, surtout, auprès de leur directeur de conscience, qu'ils iront chercher la consolation, le calme et l'encouragement qui leur manquent. A défaut du confesseur, c'est l'époux ou l'épouse, c'est l'ami, le confident habituel, qui sera consulté et dont le secours moral sera invoqué. S'il s'agit d'un enfant chez qui l'on veuille réprimer une passion naissante, c'est par toutes les voies de l'éducation morale et religieuse, depuis les avertissements affectueux de la famille, du précepteur ou du directeur, jusqu'aux menaces et à la correction, que l'on tentera d'y arriver. S'agit-il, au contraire, chez un individu conscient d'ailleurs et responsable, d'une de ces passions effrénées, qui ne reculent pas devant le crime pour s'assouvir, c'est affaire à la justice. Jusque-là le médecin n'aura pas à intervenir, à moins que ce ne soit à titre d'ami. Là où commencera seulement son intervention, c'est lorsqu'il y aura, par le fait de la passion, maladie proprement dite. Le problème n'est pas toujours aisé. Le fait de l'alliance de l'esprit et du corps qu'il faut accepter, sans qu'on puisse toujours chercher à le comprendre et encore moins à l'expliquer, est la base sur laquelle doit reposer tout essai

d'hygiène et de thérapeutique des passions, car il y a dans tous nos égarements la part à faire aux erreurs de la raison et aux conditions organiques de notre tempérament. Ce ne seront donc pas seulement des appels à la raison et à la Yolonté qu'il faudra faire, de simples conseils de morale qu'il faudra donner, mais des modifications qu'il faudra chercher à introduire dans l'état constitutionnel organique dont on aura reconnu les relations avec l'état moral, par de véritables médications, par des soins empruntés à la thérapeutique aussi bien qu'àl'bygiène. Kant avait traité du pouvoir de l'àme de maîtriser la douleur; Feuchtersleben, l'auteur d'un excellent petit Traité de Ihygiène de l'âme, est allé plus loin, il s'est posé le problème de l'art de maîtriser le mal même. « L'homme, dit-il, pouvant, au moyen de l'àme, agir sur son être, ne pourrait-il pas agir aussi sur ses maladies, celles du moins qui ont leur source dans la constitution individuelle? » Il voit la preuve la plus frappante de la puissance de l'esprit dans les conséquences mêmes de son impuissance. « Qui ne sait, en effet, dit-il, que les déments sont à l'abri d'un certain nombre de souffrances corporelles, leur attention concentrée sur un seul point les rendant inaccessibles aux inllucnces extérieures ! » C'est donc à ces deux éléments de la vie à la fois, dans leur liaison, que le médecin se trouvera le plus souvent avoir affaire, et la tâche ne sera pas toujours facile.

L'une des plus grandes difficultés que rencontre dans ces cas le médecin pour apprécier la part qui peut revenir à une iniluence morale dans les états morbides si souvent obscurs, à symptômes insolites, à forme indécise et parfois indéterminable, qui s'offrent à lui, c'est le silence que gardent le plus souvent les malades, lorsqu'on les questionne sur leurs antécédents, sur les causes présumées ou probables de leur état, soit par ignorance réelle de ces rapports, soit par calcul ou dissimulation. Alors même, souvent, que le malade va consulter son médecin pour une maladie qu'il sait très-bien lui-même dépendre d'une cause morale, il accusera les maux qu'il éprouve, en demandera le remède ou le soulagement, mais en se gardant bien d'en indiquer l'origine, le plus souvent même en faisant tous ses efforts pour la taire. Si bien que le médecin, en présence de ces phénomènes morbides vagues, dont il ne trouve la raison d'être dans aucune des conditions organiques qu'il est à même d'apprécier, ni dans les éléments étiologiques communs, se trouve le plus souvent réduit à chercher ou à deviner le secret qu'on lui cache ou qu'on ne songe pas à lui révéler, la cause morale du mal. C'est tantôt un signe indifférent en apparence ou étranger aux symptômes que présente le malade, un trouble involontaire, une larme qui perle aux paupières, un soupir réprimé, une expression particulière de la physionomie, tantôt une réticence, un propos coupé, un aveu échappé, des marques d'impatience ou d'une sorte d'irritabilité mal dissimulée, qui mettent le médecin sur la voie. Sa sagacité fait le reste. C'est ainsi qu'un médecin interrogeant un malade sur ses antécédents, ses habitudes, sa manière de vivre, ses relations, les principales particularités des milieux où se passe son existence, met parfois, sans s'en douter, le doigt sur une plaie vive que traduit aussitôt une émotion mal contenue. C'est surtout quand le médecin est un ami de son malade, qu'il connaît ses habitudes, sa manière d'être, le train de ses affaires, qu'il est bien plus à même de ne rien laisser échapper de ce qui peut l'éclairer sur l'origine de sa maladie. Ceci me remet en mémoire une anecdote que j'ai déjà racontée ailleurs, mais que je reproduis ici parce qu'elle est tout à fait de circonstance. Le célèbre Bouvard, médecin de Louis XIII, consulté par un de

ses amis dont il connaissait la situation pécuniaire embarrassée et qu'il voyait aller dépérissant, sans que cet état lui pariât attribuable à d'autres causes qu'au chagrin que lui causaient ses embarras, prit une feuille de papier devant lui et en manière d'ordonnance écrivit : « Bon pour vingt mille francs à toucher chez mon notaire >). Ce n'est pas seulement, comme on le voit, d'une grande sagacité que Bouvard lit preuve dans cette circonstance. Mais, bien qu'un tel exemple valût d'être suivi, une pareille formule ne serait pas à la portée de tous les médecins.

Faire naître l'espoir, dans un cœur découragé, par des encouragements ou des promesses qu'on est souvent bien loin soi-même déjuger réalisables, est souvent un moyen utile de relèvement. Les médecins militaires ont souvent combattu avec efficacité la complication grave de la nostalgie chez leurs blessés ou leurs fiévreux par d'habiles stratagèmes, de pieux mensonges, parfois en faisant miroiter à leurs yeux l'espérance d'un prochain congé, en les entretenant de leur pays et de leurs affections, en leur faisant parvenir des lettres de consolation et d'encouragement.

Une fois la cause passionnelle d'un état morbide reconnue, quelles sont les indications qui devront diriger l'action du médecin et dans quelles limites cette action elle-même pourra-t-elle s'exercer? Au point de vue de la passion ellemême, l'indication sera très-différente suivant qu'il s'agira d'une passion triste, énervante, déprimante, ou d'une passion expansive. Tandis que les passions expansives, comme l'amour, l'ambition, l'enthousiasme, l'orgueil, ne demandent qu'à être modérées, calmées, les passions tristes, déprimantes, comme la honte, le chagrin, l'envie, la peur, réclament à la fois des moyens de diversion énergique et de relèvement moral. Mais calmer, consoler, relever, tout cela est bientôt dit et plus difficile à mettre à exécution. Si le médecin a, indépendamment de la confiance de son malade, une autorité morale sur lui fondée à la fois sur son propre caractère, sur la reconnaissance de services déjà rendus et sur une affection réciproque, sa tâche sera rendue plus facile, son action plus eificace. De sages avis sur les dangers sérieux que pourrait entraîner une plus longue persévérance dans la situation psychique présente ; un appel énergique fait à la volonté du malade pour se surmonter et se dominer lui-même ; un règlement de régime approprié à son tempérament et à sa constitution, et qui soit capable d'en atténuer ou d'en modifier les éléments d'oii a pu procéder la passion ou qui la tiennent sous leur dépendance ; une alimentation douce, régulière, des calmants, des sédatifs, des hypnotiques même à l'occasion, s'il s'agit de combattre les ardeurs d'un tempérament violent, les emportements d'un caractère irascible, les rêves d'une ambition démesurée; des stimulants, des fortifiants, des analeptiques, des amers, des apéritifs, au contraire chez les sujets déprimés, alfoissés, devenus anorexiques, sombres ou apathiques, par une douleur excessive, des chagrins profonds, par le ver rongeur de la jalousie, en un mot, par les passions tristes et déprimantes ; susciter chez les uns et les autres des distractions honnêtes, voyages, lectures, spectacles, la musique surtout, celte incantatio morhonim, dont quelques médecins ont obtenu d'excellents résultats et à laquelle on ne recourt peut-être pas assez souvent, tous moyens capables de les soustraire au moins passagèrement à l'influence pernicieuse de leur milieu habituel, de leur faire oublier momentanément l'objet de leurs constantes préoccupations; leur inspirer avant tout l'amour du travail, l'un des plus grands agents de consolation ; les engager dans la pratique des bonnes

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iBuvres, de la charité, ce double cordial pour l'obligeant aussi bien que pour l'obligé à la fois ; dans quelques cas, combattre les passions les unes par les autres, chercher, par exemple, à faire sortir le malade opprimé par un profond découragement de l'état d'inertie où il semble se complaire, en faisant appel à ses devoirs, aux soins de ses propres intérêts ou de ceux de sa famille, en suscitant chez lui, suivant que les circonstances s'y prêtent, un sentiment de légitime ambition, ou en éveillant dans son cœur une douce et bienfaisante affection pour l'une des personnes qui l'entourent et qui est jugée digne d'y répondre ; •enfin, aider ces avis, ces conseils, ces suggestions, par une surveillance active de leur mise à exécution, par des visites fréquentes dans lesquelles d'affectueuses paroles d'encouragement relèvent et doublent le mérite des prescriptions : tel est, en résumé, l'ensemble des moyens que le médecin pourra et devra mettre en œuvre.

Quant aux états morbides déjà réalisés, le médecin les combattra par les moyens appropriés et qui sont indiqués à chacun des mots qui les concernent, mais sans jamais oublier ni perdre de vue la cause originelle qui, si elle était négligée ou abandonnée à elle-même, ne manquerait pas ou d'entraver la guérison ou de provoquer des rechutes. Brochin.

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PASSOW (Ludwig-Carl-Friedrich-Franz). Né a Ludwigslust dans le

PASSY (Eau minérale de). 557

duché de Mecklembourg-Schwerin, le 20 septembre 1786, mort à Breslau le 11 mars 1833, est un savant philologue qui peut être cité ici en raison d'une dissertation médicale dont il fut le commentateur, travail qui a fait une certaine sensation de son temps ; il s'agit d'un manuscrit grec imprimé par Demetr. Georgiades Schinas, en 1821, dans le Muséum criticum Cantahrigiense, puis reproduit par Passow avec la traduction latine :

Alexandri Aphrodisiensis de febribus libellas, grcece et latine. Ratisbonne, 1822, in-4°. A. D.

PASSUL/E. Voy. Passum.

PASSUM. Boisson consistant en une décoction de moût de raisin ou de raisin desséché au feu ou au soleil {passa, passula). \.es, passée majores étaient les gros grains de Perse, de Damas; les minores les petits grains, tels que ceux de Corinthe. Les Anciens faisaient un fréquent usage de cette boisson dans les maladies débilitantes. On appelait passulatum une pâte molle (électuaire) formée de pulpe de raisins secs cuits et passés à travers un tamis. D,

PASSY (Eau minérale de), atkermale, sulfatée ferrugineuse faible, non gazeuse. Dans le seizième arrondissement, sur la rive droite de la Seine, au n" 32 du quai de Passy, au milieu d'un parc appartenant à M. Bartholdi, et dans une galerie souterraine oii l'on descend par un escalier dallé, émergent trois sources, dont l'eau est amenée par des conduits de pierre et versée sans cesse dans des bassins également de pierre. Ces trois sources sont désignées par des numéros d'ordre inscrits à côté de leurs bassins. Le griffon qui porte le numéro 5 est le plus abondant et le plus ferrugineux. C'est son eau qui est à peu près exclusivement employée.

Cette eau, claire et très-limpide, n'est nullement recouverte, comme on l'a dit à tort, par une couche ocreuse. Elle est parfaitement transparente dans toutes ses parties et n'est traversée par aucune bulle gazeuse. Elle n'a aucune action, même très-légère, sur les préparations de tournesol, elle n'a aucune odeur et sa saveur est franchement ferrugineuse. Sa température est de 8°, 5 centigrade, l'eau étant à 5°, 5 centigrade. On ne connaît pas sa densité et son analyse chimique n'a pas été publiée. Le trop-plein du bassin tombe sur des dalles et se rend à la rivière. Ce ruisseau est incrusté de rouille qu'un frottement même assez fort ne parvient pas à enlever.

Le griffon numéro 2 vient aboutir aussi à un bassin de pierre qui est à environ 15 mètres du numéro 3. Son eau n'a aucune odeur, sa saveur est beaucoup moins marquée que celle de la source précédente. Elle n'a non plus aucune action sur le papier de tournesol. La limpidité et la transparence du numéro 2 sont complètes et son bassin n'est recouvert d'aucune couche à sa superficie, ni sur ses parois intérieures, mais, lorsque l'eau du trop-plein de ce bassin a coulé depuis un certain temps dans le ruisseau qui l'a conduite à la Seine, elle tache en jaune-rougeàtre les pierres qu'elle mouille, et il faut un frottement énergique pour faire disparaître complètement ce dépôt qui se produit cependant moins vite que celui du numéro 3. Aucune bulle gazeuse ne la traverse ni ne vient se déposer à l'intérieur du verre qui la contient. Sa température est de 8",9 centigrade, l'air extérieur étant à 5<*,5 centigrade.

558 PASSY (Eau minérale de).

Nous allons donner son analyse en même temps que celle de la source suivante.

Le point d'émergence du numéro 1 aboutit à un bassin également de pierre placé à 12 mètres du précédent. Ce bassin est le plus rapproché des degrés de la galerie souterraine. Le filet versé sans cesse dans la fontaine est de beaucoup le moins gros. Son eau n'a aucune odeur et n'est nullement gazeuse, et cependant elle est connue sous le nom de source sulfureuse. Elle n'a non plus aucune action sensible sur les préparations de tournesol et son goût est à peine ferrugineux. Sa température est de 9°,1 centigrade, l'air de la galerie marquant 45", 5 centigrade; elle tache aussi les pierres du ruisseau qui emmène l'eau à la rivière, mais ce n'est plus, comme aux deux autres sources, de l'ocre incrusté et très-adhérent, c'est aussi une couche pulvérulente blanchâtre, douce au toucher et que le moindre contact mêle à l'eau qui l'entraîne : cet enduit blanc est assurément produit par un sel de chaux insoluble qui est probablement un carbonate. M. 0. Henry a publié, en 1832, la composition qu'il a trouvée aux griffons 1 et 2 de Passy. Nous la rapportons, quoique nous nous soyons assuré que leur eau est à peu près inusitée aujourd'hui; 1000 grammes ont donné les principes qui suivent :

Sulfate de cliauv 1,5360 2,77i

— magnésie 0,2000 0,500

— soude 0,2800 0,340

Alumine 0,1100 0,248

Sulfate et sous-sulfate de proloxyde et de peroxyde de fer 0,0i56 0,412

Chlorure de sodium I

— magnesmm i ^< '^" ".

Acide silicique 0,0800 0,060

Matière organique indét. indét.

Total des matières fixes 2,5116 4,560

Gaz i «^'^f- •,••.••,•.,•••• i iudét. indét.

( acide carbonique libre. . . \

Les eaux des trois griffons de Passy n'ont jamais alimenté d'établissement minéral proprement dit. Elles n'ont jamais été employées qu'en boisson. La famille Delessert, à laquelle elles ont appartenu, les avait exploitées vers 1840. A cette époque on avait fait établir des tables et des sièges, qui étaient à la disposition des buveurs. Ceux-ci faisaient dans la propriété les promenades nécessaires à la digestion des eaux. On exportait même à cette époque un assez grand nombre de flacons qui étaient transportés en France et à l'étranger même. Il existait alors, paraît-il, une habitude que nous n'avons retrouvée nulle part.

Préalablement à leur exportation, on laissait séjourner ces eaux dans de grands vases de terre cuite, pendant deux ou trois mois. On les embouteillait alors et elles avaient perdu le goût atramentaire qu'elles avaient à leur griffon. La famille Bartholdi, qui a hérité de ces sources, veut jouir de son grand domaine sans être visitée journellement par des buveurs et elle a renoncé à toute exportation de l'eau minérale de Passy. Elle a accordé seulement la permission aux malades voisins de venir chercher l'eau aux sources que nous avons décrites, à la condition expresse qu'ils arrivent munis d'une prescription médicale.

L'eau des sources de Passy est donc à peu près oubliée de tout le monde,

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