‹ Dictionnaire féodal (volume 2)Chapitre 52 sur 62 · USU · texte numérisé non relu

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remment que les juges et les gens des greniers à sel n'avaient point alors de batterie de cuisine ? |

USURPATION. — Une ordonnance de 1696.

condamnait à deux mille deux cents francs d'amende ceux qui auraient usurpé les titres de noble ou noble-homme , d’écuyer, de messire, de chevalier, ou tout autre titre de noblesse, sans étre de filiation noble. Mais, comme il y avait alors en France une foule de gens qui avaient la faiblesse de se dire chevaliers , comtes ou marquis, sans être issus de pères nobles ou anoblis; comme ces gens n'avaient pas, pour la plupart, de quoi payer de grosses amendes , et que le nombre en était d’ailleurs très-grand , le roi Louis XIV mitigea, en 1702, la susdite ordonnance, et prescrivit à l'avenir une amende de trois cent trente livres, pour le crime d’usurpation de titres de noblesse.

Malgré toutes ces précautions, la noblesse fut toujours mélangée de bons et de mauvais, de nobles et de vilains, de chevaliers de naissance et de chevaliers d'industrie , etc. Il est vrai que, par naissance ou par industrie, les chevaliers, qui n'ont d'autre mérite que ce.

titre, peuvent bien vivre de pair à compagnon. {Voyez Noblesse.)

VASSAL (1). — Tacite nous apprend que, chez les Germains, le prince était toujours entouré de guerriers choisis , qui s’engageaient à le défendre dans les combats, et à ne lui point survivre. Ils recevaient du prince des chevaux, des repas et des armes. Ainsi il y avait déjà des vassaux chez les Germains ; mais il n’y avait point encore d’autres fiefs que les armes, les festins et les chevaux de bataille (2).

Les mêmes usages se conservèrent après la conquête. Ceux que Tacite appelle compagnons du prince sont appelés dans la loi salique kom-

mes qui sont sous la foi du roi; dans les formules de Mareulfe antrustions du roi; dans n05

(1) Ce mot est. fort ancien. Quelques.uns le forment d’un mot latin qui signifie caution, parce que les vassaux étaient obligés de se faire otages, de payer les dettes, de défendre les intérêts, en un mot , d’être caution de leur suzerain. — On sait qu’un vassal était celui qui relevait d’un seigneur, à cause d’un fief dont il faisait hommage. Un arrière - vassal était celui qui relevait d’un vassal. — Le vasselage était la condition , ou l’état du vassal.

(2) Montesquieu, Esprit des Lois , Liv. 30, ch. 3.

premiers historiens leudes , fidèles ; dans les suivans, vassaur et seigneurs (1).

— Si l'état monarchique est le plus propre à maintenirla durée des empires, et à procurerla tranquillité des particuliers , on doit regarder la féodalité comme également fatale à l’une et à l'autre. Le vassal du roi avait ses droits pour lui réfuser l’obéissance ; et les arrière-vassaux de la couronne , sujets à la foi du roi et de son vassal immédiat , étaient toujours dans une. situation douteuse , et ne savaient auquel entendre.

Le roi dépendait entièrement de ses vassaux, qui ne lui payaient pas toujours ses revenus, qui l’abandonnaient souvent au milieu d’une campagne, parce qu'ils ne jugeaient plus à propos de le suivre, et qui lui faisaient la guerre, quand ils avaient quelques forces.

Le domaine du roi était d’ailleurs peu considérable. Au commencement du douzième siècle, il comprenait Orléans, Étampes, Compiègne, Bourges, Melun, quelques villages, et Paris, qui ressemblait alors à une méchante ville de province. Le reste était en propriété aux vassaux du roi, qui se conduisaient en maîtres dans leurs seigneuries, et y exerçaient

(1) Idem , ibidem , ch. 16.

une espèce de souveraineté, avec des lois si différentes, que, si l’on en croit Beaumanoir, on ne trouvait pas en France deux seigneuries, dont les coutumes se ressemblassent.

Dans le même siècle, les rois étaient obligés de donner des charges et des honneurs aux grands vassaux , et de les traiter avec le plus profond respect pour se les concilier. Mais les guerres que ces vassaux faisaient au roi les empéchaient d'exercer leurs charges ; et , lorsqu'ils étaient en paix, ils dédaignaient souvent d'en remplir les fonctions, auprès d'un monarque sans autorité. C'est ainsi que, sous Louis-le- Gros, le comte d'Anjou donna sa charge de sénéchal à Guillaume de Garlande , à condition qu’il la tiendrait de lui à äitre de fief, et qu'il lui en ferait hommage ; et ce n’est pas la seule charge que les seigneurs d'alors fieffèrent à d'autres seigneurs de moindre rang qu'eux (1).

— Tout ce que les maires du palais avaient fait éprouver aux rois de la première race, ceux de la seconde l’éprouvèrent à leur tour, dit l'abbé Bertou (2), de la part d’une multitude

(1) Le président Hénaut , années 922, 992, 1108, 1116: (2) Anecdotes françaises , sous Louis IV etsous Hugues Capet.

| VAS Aa8t de grands vassaux, dont plusieurs étaient plus riches et avaient plus d'autorité que le roi même. Cette puissance ne pouvait manquer de causer de grands troubles dans une monarchie, dont la constitution la plus essentielle est qu'il n'y ait qu'un maître.

Les derniers rois de la seconde race ne possedaient plus que la ville de Laon et quelques maisons royales, qui composaient tout leur domaine. Louis IV ( d'Outre-Mer) fut mème obligé de céder Laon à Hugues-le-Grand, qui le retenait prisonnier. |

Les rois ne pouvaient avoir d'armée que par le moyen de leurs vassaux, parce qu'elles n'étaient plus composées que des milices levées dans les comtés, les villes et les territoires qui dépendaientuniquement des ducs et des comtes; et le prince était, pour ainsi dire, sous la tutelle de ces grands du royaume, qui avaient usurpé toute l'autorité, et lui vendaient cher les secours qu’il demandait, quoiqu’ils ne fussent plus obligés de servir que quarante jours dans l’année. Souvent même ils quittaient l'armée , à la veille d’une expédition importante, parce que le temps de leur service était expiré, ou parce qu'ils étaient mécontens du roi, ou parce qu'ils ne voulaient pas se battre.

— Les premiers rois dela seconderace avaient

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donné toute leur attention à détruire l'autorité des maires du palais , qui leur avaient frayé le chemin du trône. Pareillement, les rois de la troisième race travaillèrent constamment à soumettre les grands vassaux, qui leur avaient mis la couronne sur la tête; et les croisades eurent cela d'avantagenx pour la nation, qu'en éloignant les grands vassaux et les seigneurs, elles donnèrent aux rois de France le moyen de recouvrer une autorité perdue, d’aggrandir les domaines de la couronne, de ressaisir la puissance souveraine , et de rendre le peuple un peu moins malheureux.

— Le vassal-lige était obligé de servir le seigneur en personne , envers et contre tous, au lieu que le vassal libre pouvait mettre un homme à sa place , et n’était astreint à secourir le seigneur qu’en certains cas.

— Lorsqu'un grand vassal de la couronne faisait la guerre, ses vassaux particuliers étaient obligés d'y prendre part, cette guerre füt-elle contre le roi. Si ce grand vassal était vaincu, on le jugeait; et quañd les grands du royaume, assembles en parlement, l'avaient reconnu . coupable de félonie, le roi pouvait confisquer son fief; mais il n’était pas permis de condamner un noble à la mort. ( Voyez Fiefs, Arriére-

VOL 283 F'iefs, Hommages, Redevances, Aveu, Priviléges , etc. )

VENTE. — ( Voyez Lods, Mesurage, Droit de havée, Quint, etc.)

VILAIN. — C'est le nom qu'on donnait aux villageois et à ceux qui cultivaient les terres ; du latin villani, parce qu'ils demeuraient aux champs (1). On appelait aussi terres vilaines, ou terres de vilain, les biens qui n'étaient pas nobles. .

Les serfs et les roturiers étaient vilains, et incapables de jouir d’aucun privilége. — Quand le seigneur avait porté une sentence contre un vilain, cette sentence était sans appel... Entre le seigneur et son vilain , il n’y avait d'autre juge que Dieu (2). ( Voyez Point d'honneur, Serfs, etc. )

VOL DU CHAPON. — Dans le partage d'un héritage noble, outre le manoir principal, l’ainé avait, pour son préciput (3), dans les

(1) Zn vullis. | (2) Défontaines, ch. IT.

(3) Le préciput était ce que l’aîné avait, pour son droit d’aîuesse , dans une terre seigneuriale.

284 YVE biens de sa famille, tout l'espace qu'un chapon pouvait franchir en volant. C'était un, deux ou trois arpens (1). |

— Mais, après qu'il s'était mis en possession du principal manoir, et de l’espace désigné par le vol du chapon ( deux parts qui composaient son droit d’aînesse }, l'aîné partageait avec les cadets le reste des biens, qui était peu considérable. — Il y avait des pays où les cadets n'avaient rien. ( Voyez Cadets, Femmes, Ainesse, etc.)

VOYER. — ( Voyez Droit du voyer. ) Y

YVETOT. — En l’année 534, le jour du Vendredi -Saint , le roi Clotaire , ayant tué, dans l’église de Soissons, Gautier, seigneur d'Yvetot (2), se conforma aux usages d'alors, en affranchissant cette terre de sa domination et de celle des rois ses successeurs, et en érigeant la terre d'Yvetot en royaume (3).

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{r) Laplace, Dictionnaire des Fiefs.

(2) Yvetotest maintenant un gros bourg, dans le pays de Caux , à deux lieues de Caudebec, et à sept lieues de Rouen.

(3) Mézerai , Velly , le président Hénaut, etc.; année 534-

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— Voilà ce qu'on lit dans La plupart de nos historiens; et comme le roi d'Yvetot faisait peu de bruit dans le monde, que l'on ne connaît guère les constitutions de ce royaume , et que l'on ne sait pas quand le gouvernement royal a pu s’y éteindre, 1l y.a eu sur cela de grandes disputes entre les savans.

Tout ce qu'on a pu en recueillir, c’est .que le royaume d'Yvetot a probablement subsisté sans fracas jusqu'aux croisades, ou du moins jusqu'aux invasions des Normands. Quoi qu'il en: soit, depuis des temps éloignés jusqu’à la fin du dernier siècle, les seigneurs d’Yvetot portèrent le titre de princes. .

On dit encore que la cour du roi d'Yvetot était composée d'un évêque, qui était aussi le curé de la paroisse , et le doyen des trois chanoines de la capitale ; d’une espèce de valet de pied , qui faisait en cas de besoin le rôle de hé-. raut d'armes et celui d’ambassadeur; de deux pairs ou juges, qui composaient le conseil de sa majesté ; d'un jardinier, d’un palefrenier et. de quelques autres serviteurs qui remplissaient différens personnages.

Le roi d'Yvetot était lui-même ministre des finances et de la justice, dans ses états. Les frontières de son manoir étaient gardées par six biens de taille. Il avait deux gardes-du-corps,

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qui cultivaient ses vignes, les jours ordinaires, et qui étaient à leur poste dans les solennités et dans les représentations.

Les quatre plus belles filles des serfs d'Yvetot étaient femmes de chambre et dames d'honneur de la reine. L’arsénal du roi et la garderobe de leurs majestés n’occupaient qu'une petite pièce ; mais tout y était bien entretenu.

Le royaume d’Yvetot ne dépendait de personne ; le roi vivait en paix avec ses voisins, qu'il ne prétendait pas effrayer ; et malgré sa couronne, ses titres et ses gardes, il demeurait neutre , dans toutes les guerres qui se faisaient autour de lui, quoiqu'il püt mettre sur pied vingt-deux hommes de troupe réglée.

* ZÉRO. — Sous les lois féodales, c'était par ce chiffre que l’on pouvait énumérer les droits de l’homme, lorsqu'il n’était pas noble. La raison , la justice, l'humanité n'étaient rien devant les coutumes. Tout cédait aux droits féodaux.

Aujourd'hui c’est à la patrie que tout est soumis ; et grâces à notre législation nouvelle, les fiefs et les arrière-fiefs, les droits d’aubaine et de naufrage, les hommages, les bannalités, les droits honorifiques , la servitude de la glèbe ;

ZÉR 287 le cens, le champart, le quint, les justices seigneuriales , les tortures , le droit de ravage, les vassaux , les seigneurs et les serfs, tous les . droits féodaux, jusqu'au droit de cuissage, et qui , pis est, la corvée, les dimes et les priviléges : tout est réduit à zéro !.….

AAA MA AA MA MENU AA SU AA TA VAR VAS LA AUS LAS LA LR RAS ae 248 eut

La liberté est le droit de faire tout ce que de sages lois permettent, lorsque ces lois ont été votées par la nation, Si un citoyen pouvait faire ce que ces lois défendent , il n’y aurait plus de liberté (1), parce que les autres citoyens auraient le même pouvoir, et que tout ne serait bientôt plus qu’anarchie et licence.

Mais le règne de la licence et de l'anarchie n'est pas de longue durée ; les peuples s'en dé- . goûtent bientôt; et, comme la domination d’une . foule de tyrans est la pire de toutes, on se jette dans les bras du premier despote qui peut écraser tous les autres, parce qu'on est las de trembler sous plusieurs maîtres.

| Que de pensées profondes foarniront un jour nos dernières révolutions ! Le peuple ; las de douze siècles de servitude et de misère , SECOUA. enfin le] joug , et osa résister à ces quatre-vingt mille seigneurs qui l'avaient oppruné si long-. temps.

(1) Montesquieu, Esprit des Lois , liv. IT, ch. 3. T. IL. 19

Les maîtres qu'ilrejetait l’avaientgouvernési cruellement, qu'il voulut se gouverner luimême. Mais il plaça mal sa confiance , et l’anarchie succéda à la tyrannie aristocratique.

Si des crimes souillèrent alors le sol francais, ñ faut considérer , selon la pensée de madame de Staël, que t'était le jour de la vengeance, que les plébéiens retournarent la médaille, et. que pendant cette année de sang et de terreur, qu’on ne peut se rappeler sans frémir, ceux qui s'étaient chargés de gouverner la France avaient les yeux fixés sur douze siècles de violence et de tyrannie.

Tout homme , qui sentira encore le sang français bouillonner dans-ses veines, né verra : qu'avec horreur les excès de notre dernière révolution ; mais il en approuvera les principes. Vingt millions de vilains et de roturiers, la masse de la nation, en supportaient seuls les charges; tandis que le corps si funeste des nobles recueillait tous les honneurs, occupait tous les postes lucratifs. Le’ clergé , devenu étranger à l'esprit du christianisme , s’était entouré d’un faste révoltant. Les nobles, dans un siècle de lumières , osaient encore faire valoir leurs droits féodaux, leurs priviléges , leur droit de préséance ; ils se croyaient d'un autre sang que les vilains, et créés par un autre Dieu;

et cependant l'égalité naturelle des hommes était reconnue; la philosophie avait ouvert les yeux de la multitude sur sa dignité , ou, si on l'aime mieux , sur l’indignité de ses maîtres.

Quel était donc l'égarement de la noblesse et de nos prêtres, lorsqu'ils refusèrent de voir les progrès de l'esprit national , et de faire des sacrifices que la nécessité leur imposait, autant que la renaissance du droit naturel ?..…

Chez les Volsiniens, les serfs étaut devenus les maîtres, imitérent la conduite de leurs tyrans; ils prirent le droit de cuissage sur les filles de ceux qui l'avaient pris avec leurs femmes ; ils rendirent à leurs seigneurs une partie des maux qu'ils en avaient reçus (1).

Personne ne songeait chez nous à propôser pour modèle l'abominable conduite de ces barbares. La France, plus généreuse, quoique si constamment dévorée par les droits féodaux, la France ne demandait pas que ceux qui avaient été soumis à la féodalité en jouissent à leur tour ; elle demandait seulement que tous ces droits injustes fussent anéantis; que tous les Français fussent libres, égaux devant les lois ;

(1) Voyezle Supplément de Freinshemius à Tüte-Live, décade II, liv. F.

et que le vilain qui servait sa patrie püt en at. tendre quelque récompense , aussi-bien que le seigneur qui Chargeait la terre d’un poids inutile.

Ce vœu général d’une nation qui avait rompu sa chaîne , et la chaîne d’un odieux esclavage, cet élan vers la liberté fut regardé par les nobles comme une escapade d'un jour, que les seigneurs réprimeraient bientôt d'un mot ou d’uu regard. Ils osèrent proclamer que le peuple était à jamais faillable, et corvéable à merci. Ces absurdes présomptions soutinrent leur orgueil. La patrie épuisée réclamait leurs secours; ils les refusèrent ; ils laissèrent au roi et au peuple le soin de payer les dettes de l’état; et, au lieu de calmer les troubles naissans, ils

. émigrérent, malgré l'honneur, malgré les or-

dres du roi, dont ils se disaient les uniques soutiens.

On sait le reste ; on sait avec quelle opiniàtreté coupable le haut clergé et les nobles refusérent de rentrer en France , quand Louis XVI s'efforçait de les y rappeler ; on sait l'abandon du malheureux monarque, les désordres qui commencérent la révolution, la mort du plus vertueux de nos rois...

Mais cette mort, que de vils écrivains ont eu l'infâme hardiesse de reprocher à la nation, ce régicide effrayant , qui l’a causé ?....

CONCLUSION. 2093 L'état sans ressource, l'établissement d’un papier-monnaie sans crédit, la confiance perdue et, d’un autre côté, les riches fuyant sur des rives étrangères et y portant leur or, dont on ne leur demandait qu'une faible partie...

La, une misère éternelle ; ict, un faste, un orgueil , des prétentions insupportables, dans des siècles de lumière et de philosophie... Toutes ces fautes préparèrent les grandes crises de la révolution. Le peuple, désormais incapable de servitude , heureux de pouvoir enfin admirer les premiers rayons d’une liberté, qui ne devait pas sitôt achever de naître, le peuple s'était ligué contre toute tyrannie. I confondit le gouvernement paternel du roi avec l’odieux despotisme des seigneurs ; il jura l’extermination du pouvoir... D'autres causes, que le temps dévoilera, et qui, comme-celles-ci, ne furent point amenées par la masse de la nation, achevèrent ce que l’on n’avait pu prévoir : des excès et la licence, où l’on n'attendait qu'une sage liberté. ° — Mais alors la France faisait son apprentis sage. Aujourd'hui que son éducation. politique est terminée, qu'elle ne veut point d'anarchie, qu'elle connaît toute l'étendue de ses droits et. de ses devoirs, que tous les cœurs sont unis pour une sage liberté, et pour les idées géne-

reuses, qui pourra se flatter de l’asservir jamais?

Le despotisme des seigneurs est tombé, comme les Titans frappés de la foudre. Les hommes féodaux ne répanidront plus que de vains regrets ; leurs parchemins vénérables ne produiront plus qu’un peu de fumée.

— Les premiers fruits de la liberté nous paraissent d'autant plus doux que nous les avons plus chèrement payés; et le peuple français, qui fait encore l'admiration du monde, ne voudra pas en devenir le mépris.

— Ce serait peut-être ici le lieu de rappeler les bienfaits innombrables qui nous sant assurés par l'entière exécution de la Charte, et par l'établissement invariable de nos libertés. Mais ce sujet demanderait des volumes.

On a vu dans cet ouvrage de quel monstrueux assemblage de violences, d’injustices, de brigandages, d'immoralité la France était autrefois accablée. Sous le régime féodal, il est presque impossible de trouver en France, dans aucun siècle, de la décence et des mœurs. Et cette observation n'est pas pour la France seulement , elle est pour tous les états despotiques.

Pendant la liberté de Kome , les dames ro- maines donnèrent de grands exemples de vertu;

leur conduite fut aussi décente que leurs mœurs furent admirables ; elles firent plus d'une fois

CONCLUSION: x ee sacrifice si grand, de renoncer à leur parure pour soulager les besoins de l’état. Mais sous la tyrannie des empereurs, qui comptera les Messalines ?..….

La constitution anglaise changea aussi le naturel trop galant des dames des trois royaumes ; et la timide modestie remplaça chez elles l coquetterie effrontée.

La cause de ces heureux effets esthiensimple: dans un pays libre, l'honneur nattonal fait Forgueil de tous ; chacun s'intéresse aux moindres affaires de l'état, parce que chaçun a les mêmes droits et les mêmes. espérances ; alors on s'occupe plus de politique que de galanterie.

Mais on reproche à nos dames qu'elles prennent un Caractère trop sérieux , et que la politesse française se perd tous les jours; peut-on regretter la frivolité et un commerce de mensonges agréables, lorsqu'on gagne la liberté et les mœurs ?

Car enfin, avec leurs tristes déclamations, les écrivains qui prônent encore les temps féodaux ne nous monfreraient pas, dans notre siècle, ce qu'on peut leur montrer , à chaque pas, dans les siecles qu'ils admirent , je veux dire des princesses et des dames du meilleur ton et des plus nobles familles allant de pair avec les prostitnées.

206 EONCLUSION.

— Mais, avec l'oubli des mœurs et de l'humanite , la féodalité entretenait encore l’ignorance et la barbarie. Les seigneurs vécurent Jong-temps dans une énerie indécrotable, pour nous servir de l'expression de Pasquier. Les prêtres étoufferent la philosophie qui, pendant tant de siècles, ne se montra plus sur le sol européen. Les seigneurs ne parlaient aux vilains que de leurs redevances, de leurs corvées , de la bassesse de leur sang, et des tailles qu’il leur fallait payer. Le clergé ne frappait les esprits que de dimes et d'austérités ici-bas, que de démons et de flammes dans un autre monde.

Dans ces temps misérables, des sorciers, des revenans , des apparitions de diables , de monstrueux prodiges , voilà les moyens intellectuels; des dimes, des corvées, des droits feodaux, des justices seigneuriales, des tortures, lebâton, le fouet et la hart, voilà les moyens matériels qui gouvernaient un grand peuple...

Et comme ils savaient que les études auraient pu conduire à la philosophie, et la philosophie h des idées libérales; comme ils craignaient les lumières autant que le hibou craint le soleil, le clergé ne communiquait sonsavair qu’à ceux qui voulaient entrer dans son ordre; les seigneurs ne permettaient d'apprendre à lire qu'à ceux qui pouvaient payer cher cette permission.

— C'est à ce mépris pour tout ce qui n’était pas de l’église ou de la noblesse, que l'on'doit reprocher encore les innombrables defauts de notre histoire. Qu'un roturier fit une action admirable, on ne la remarquait point, tandis qu'on élevait aux cieux la moindre prouesse d'un homme privilégié.

Une femme sauva Saint-Lô, sous Louis XE:

elle était roturière : son nom est perdu pour nous... On n’a pas mieux conservé le nom des six bourgeois de Calais, et de mille autres, que les Romains eussent placés si honorablement dans leurs fastes, et dont la gloire serait

immortelle s'ils vivaient aujourd'hui.

+ Ona toujours à la bouche le dévouement de cestroiscents Spartiates, qui arrétèrent l'armée des Perses au passage des Thermopyles ; et nous avoris dans notre histoire un trait aussi magnamime, qui est presque généralement ignoré.

Lorsqu’'en 1479, l'archiduc Maximilien s’avança dans la Picardie , à la tête de quarante nulle ‘hommes, cent soixante Gascons eurent l'audace de l'arrêter trois jours devant le château de Malannoi, et se firent tous tuer sur la brèche, à l'exception de leur capitaine, qui fut pris criblé de blessures , et que l'infâme Maxinnhien fit pendre aussitôt...

"On grava sur une colonne les noms des trois

cents Spartiates , pour les recommander à l’admiration de la postérité : nos ancètres ont laissé perdre totalement les noms dès cent soixante Gascons ; on ne connait que leur chef, qui était noble , et qui se noramait Raimond d'Ossaigne. — Enfin, dix siècles d'histoire féodale offriront-ils au lecteur philosophe autant d'intérêt que le quart de siècle d’une nation affranchie ? — Je dirai encore que la nablesse-serait une institution toujours belle, toujours grande, toujours utile, s’il y avait sur la terre un peuple assez sage pour créer une noblesse qui ne füt point héréditaire. On n'y verrait pas figurer ces gens, qui ne sont connus que par le nom de leurs ancêtres. La noblesse serait la classe des grands horames ; le fils serait forcé de mériter les titres de son père. Il ne leur faudrait point de privilèges , parce qu’ils n’auraient point de petitesses. Leur dignité ne serait pas un privilège lui-même, puisque tout citoyen pourrait y aspirer ei l'obtenir. Ces nobles aimeraient leur patrie, ils contribueraient à la sagesse des. lois, ils soutiendraient le prince sans blesser la nation. — [l me semble que la légion-d'honneur peut donner une idée de cette noblesse.

— Je finirai par ce passage de Cœlius-Rhodiginus : « La servitude est le plus grand des » maux, comme la liberté est le premier des

» biens, et la mort est mille fois préférable aux » misères de l'esclavage. Tout esclave qui aura » du cœur imitera ce Cappadocien, qui s’affran- » Chit de la plus odieuse servitude en se tuant » lui-même, après avoir tué son tyran. — Mais » le nombre de ceux qui dominent est si petit, » et le nombre de ceux qui tremblent si grand, » quel'onneconcoit point pourquoi les hommes » n'ont pas eu d'abord le courage d’être libres. »

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