RICHESSE
tons comme des richesses; les choses matérielles utiles, mais non appropriées, qne tous n'admettent pas; et les services, désignés souyent sous le nom de produits immatériels, qui ne sont admis aussi que par un certain nombre d'économistes. Au fond il n'y a là qu'une querelle de classiflcation ; car nul ne conteste l'utilité des services et de certaines choses matérielles non appropriées; la question est de savoir si la qualité essentielle qui constitue la richesse est l'utilité , la valeur ou la matérialité. Nous n'avons pas la prétention de la trancher définitivement, car les querelles de mots sont de celles qu'on ne termine jamais par un raisonnement convaincant, parce qu'elles proviennent non de Fignorance de l'adversaire, mais de la volonté de comprendre sous une même expression une idée différente. Mais nous déclarons regarder l'utilité comme la qualité essentielle de la richesse et par conséquent donner à ce mot son acception la plus étendue. Dans les phénomènes économiques nous voyons la nature et l'homme placés en présence l'un de l'autre, des forces aveugles en face d'une force intelligente et libre qui les discipline et les tourne à son usage. La nature est plus ou moins libérale; ses forces sont plus ou moins en harmonie avec les besoins de l'honune; ici le sol n'est que sable ou roche; là il est recouvert d'une épaisse couche de terre végétale; ici le torrent inonde et dévaste, là le fleuve coule mollement et fertilise; ici les vents impétueux dessèchent le plateau, là des brises tièdes réchauffent la vallée; ici un soleil brûlant ou des frimas, là un ch'mat tempéré; il y a des contrées naturellement pauvres et des contrées naturellement riches. Les hommes ne sont pas non plus les mêmes dans tous les lieux et dans tous les temps; clair-semés, ils ont moins de puissance individuelle que réunis en sociétés compactes; ignorants, moins de puissance qu'instruits. Dans l'Australie, par exemple, où des sauvages auraient traîné peut-être pendant des milliers d'années une existence misérable, des Européens sont venus et en moins d'un demi-siècle ont multiplié la richesse dont ils apportaient les germes, non-seulement dans leurs capitaux, mais surtout dans leur industrie. La richesse des nations, comme celle des individus, se compose de deux éléments distincts : les forces productrices, nature et hommes; et les produits , objets matériels et services. Sans doute il est impossible d'en dresser le bilan exact par francs et centimes , comme on pourrait le faire pour les objets purement matériels , mais on ne saurait néanmoins méconnaître la réalité de cette richesse et on peut en estimer par approximation la valeur. Quel est te plus riche, du petit rentier oisif qui jouit d'un revenu de niille livres, ou du médecin qui, par sa seule science, gagne trente mille francs par an ? du savetier qui vivote avec son échoppe et son petit capital , ou de l'ouvrier mécanicien qui, sans posséder un outil, est capable de gagner dans une grande usine dix et quinze francs par jour ? de la nation anglaise qui, avec ses trente millions d'hommes, aidés de leurs
capitaux, de leurs machines et de leur activité, produit des milliards d'utilités et attire à elle les richesses variées du globe entier, ou des peuples du Soudan dans lequel les générations successives ont travaillé aussi depuis des siècles sans que la génération présente ait encore pu s'élever au-dessus d'une possession précaire du sol et d'une existence misérable ? Entre les forces productrices et les produits il y a d'étroites relations et comme un courant continuel d'échanges; les forces productrices font les produits, mais les produits, quand ils sont consonmiés sous forme de marchandises ou de services, entretiennent les forces productrices, et quand ils sont réservés sous forme de capitaux fixes ou circulants, ils s'ajoutent eux-mêmes aux forces productrices dont ils accroissent prodigieusement la puissance. De toute façon, forces et produits sont de la richesse, et l'économie politique qu'on définit quelquefois la science de la richesse, a en effet pour objet d'étudier le jeu de ces forces engendrant les produits, et pour but pratique d'augmenter la somme des utilités, c'est-à-dire d'accroître les forces productrices et de multiplier les produits.
Les problèmes relatifs à la richesse intéressent aussi bien le politique que l'économiste, car l'état de richesse d'une nation influe sur toute Téconomie du corps social. Autrefois, lorsque le travail était relégué au second rang, la force militaire suffisait pour assurer la prépondérance. 11 n'en est plus de même aujourd'hui ; c'est encore par la guerre, mais c'est beaucoup aussi par le commerce que l'influence s'exerce; or le conunerce extérieur est l'expansion de la richesse ; quant à la guerre , elle se fait autant avec de l'argent qu'avec des hommes , la victoire est aux gros bataillons et les gros bataillons ne se réunissent et ne se meuvent qu'à l'aide de gros sacs d'écus. Un pays pauvre est condamné à n'exercer aucune influence sérieuse hors des limites de son territoire.
Une nation riche est une nation qui possède une grande somme d'utilités; elle a plus de forces productrices que les autres et dispose de plus de produits pour les entretenir. De quelque manière que la distribution soit faite, cette abondance de produits stimulera le progrè» de la population qui fournira à son tour de nouvelles forces à la production; les habitants se presseront sur le sol et la patrie sera mieux défendue contre les invasions étrangères.
La répartition de la richesse exerce une grande influence sur les lois politiques d'un pays. L'égalité des fortunes est une utopie; elle serait en opposition avec la nature qui a créé l'inégalité des intelligences et des forces, et ne subsisterait pas longtemps si dans quelque société on s'imaginait de l'établir artiflciellemcnt. L'institution du jubilé n'empêchait pas qu'il y eût chez les Juifs des riches et des pauvres. D'ailleurs, comme on l'a remarqué, l'égalité absolue nuirait au progrès de la richesse ; il est des métiers que nul ne consentirait à exercer; il est des fonctions pour lesquelles manqueraient les hommes de loisir <ra.