AUTONOMIE. — AUTORITE
leur organisation intérieure , les municipes prenaient ordinairement pour modèle la grande Cité. Ils avaient un sénat, des comices, des consuls. Les villes municipales pouvaient, à leur gré, renoncer au bénéfice de l'autonomie pour suivre le droit civil de Rome, et lorsqu'elles avaient manifesté cette volonté d'assimilation, elles étaient purement et simplement incorporées au territoire de la république.
Pour bien déterminer le sens du mot autonomie, qui est resté un peu vague, il importe de le distinguer de la. souveraineté, dHxme'^d.xi, et du selj govej-nment , de l'autre.
La souveraineté c'est l'indépendance absolue que l'État seul peut s'attribuer. L'État seul, quelle que soit la forme de son gouvernement, jouit de la plénitude de tous les pouvoirs; il peut se poser en individu (ou en personne collective) en face de l'étranger, et en autorité suprême en face des citoyens, ses nationaux.
L'autonomie ne peut appartenir qu'à la partie d'un État ou d'une confédération. Ce qui caractérise tous les territoires autonomes, c'est qu'ils ne possèdent pas l'indépendance relativement à l'extérieur, mais qu'ils jouissent à l'intérieur d'une plus ou moins grande somme d'indépendance. Parmi ceux auxquels on reconnaît l'autonomie la plus complète, il faut compter les États faisant partie de l'empire allemand, puis les vassaux de la Turquie, les cantons suisses, les États de l'Union de l'Amérique du Nord. Quelques-uns de ces États peuvent même se faire représenter ofïïcieusement, mais non officiellement à l'étranger; ils ont, malgré la très-grande différence qui règne entre eux, cela de commun qu'ils ont à leur tète un gouvernement particulier, ayant quelques-uns des attributs de la souveraineté.
La situation des deux royaumes Scandinaves réunis sous le sceptre des Bernadotte est celle de ï Union persu^melle [voy. ce mot). Il en est de même du Luxembourg et des Pays- Bas. Les deux moitiés de l'empire austro-hongrois jouissent d'une large autonomie, à peu près comme l'un des États allemands, mais avec des différences assez sensililes que nous ne pouvons pas faire ressortir ici. [Voïj. Autriche-Hongrie et Empire allemand.)
Les colonies anglaises jouissent d'une autonomie intérieure presque complète, mais en face de l'étranger elles sont représentées par la mère-patrie.
Moins large est l'autonomie de la Finlande en Russie, des États de la couronne de l'empire austro-hongrois, de quelques ilcs britanniques (Jersey, etc.) dans le Canal , des provinces basques ou vascongades en Espagne. Autrefois certaines provinces françaises, l'Ecosse et l'Irlande jouissaient d'une autonomie bien caractérisée.
On ne saurait dire qu'il y ait actuellement en Europe des provinces et des communes jouissant à proprement dire de l'autonomie; on peut seulement leur attribuer une plus ou moins grande dose de selj'govei-nment. L'autonomie suppose le pouvoir, quelque restreint qu'il soit, de faire des lois; le sef/govertimenlne
peut faire que des règlements : By-laws. Le setfgovernment est à l'autonomie ce que l'administration est au pouvoir législatif. Nous renvoyons pour ce qui concerne le 5e//^o£>ernmen^ à larticle qui lui est consacré. (Toy. aussi Centralisation, Fédéralisme et Tutelle administrative.)
Il n'y a pas heu à examiner si Tautonomie est une chose désirable en soi; la théorie abstraite ne peut que répondre affirmativement, mais dans la pratique la question est très-complexe, elle est surtout du domaine des faits. Nous rappellerons seulement qu'en dehors des colonies anglaises l'autonomie n'a été créée nulle part; où elle existe, elle s'est établie historiquement, ou plutôt elle s'est maintenue , malgré les influences contraires qui continuent d'ailleurs leur action. Dans le plus grand nombre de cas, peut-être dans tous, nos préférences seraient pour la conservation de l'autonomie qui a pu résister à ces influences. M. B.
Comparez: Indépendance, Souveraineté.
AUTORITÉ. Partout où il y a société, il y a lutte entre l'autorité et la liberté.
Les règlements ne sont que des traités de paix entre ces deux principes.
Dans la société politique, le règlement s'appelle constitution.
Dans la société religieuse, il s'appelle symbole.
L'autorité semble si nécessaire à toute société, et la hberté si nécessaire à la nature humaine, qu'on retrouve une image de l'autorité jusque dans la philosophie, où la hberté parait devoir être sans limites, et une revendication de la liberté jusque dans la famille , qui est la société la plus étroite, et la seule où le pouvoir absolu puisse paraître légitime.
L'histoire des sociétés humaines, à quelque point de vue qu'on la considère, est l'histoire de l'autorité et l'histoire de la liberté. Ces deux principes étant destinés à se limiter l'un l'autre , mais inégalement , suivant le degré de la civilisation, il y a toujours entre eux, pour chaque état social, une ligne que ni l'un ni l'autre ne doit dépasser, et les événements de la pohtique ne sont que les écarts de la liberté ou de l'autorité au delà de cette limite nécessah'e. Quand c'est l'autorité qui excède, l'humanité, opprimée, souflre; quand c'est la hberté, la société est en péril. Il est naturel que, dans le premier cas, il se forme un esprit public pour revendiquer ardemment la liberté, et que, dans le second, il s'en forme un pour reconstituer énergiquement l'autorité. La réaction constante, quoique plus ou moins immédiate et rapide, de l'opinion contre le succès est la cause de la mobilité des sociétés; elle est aussi la cause du progrès. Cette loi du développement de l'humanité n'a été aperçue et acceptée que fort tard; et c'est alors que, comprenant l'impossibilité d'empêcher les révolutions, on s'est efforcé du moins de remplacer les révolutions violentes par des révolutions pacifiques ou légales, en introduisant
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le principe de la révision dans les constitutions. Les anciennes sociétés , qui avaient la tradition pour fondement , et l'immobilité pour règle, croyaient à une limite absolue entre l'autorité et la liberté; l'autorité, suivant cette doctrine, tirait sa force et son droit d'elle-même , elle était essentiellement le droit, et si elle faisait des concessions à la liberté, ces concessions étaient gracieuses, et, par conséquent, révocables. Les sociétés modernes, au contraire, sont maîtresses d'elles-mêmes, c'est-à-dire que, l'intérêt social étant désormais la source du droit , aucun membre de la société ne peut posséder de droit contre elle; l'autorité n'est plus qu'une délégation de la société, limitée dans sa durée et dans son étendue par l'intérêt social. Or, la société, qui a toujours besoin d'être dirigée, en a d'autant plus besoin qu'elle possède moins de lumière: à mesure qu'elle s'éclaire et se civilise , elle reprend de sa liberté toute la portion qu'elle peut exercer sans péril pour elle-même; l'autorité se retire alors progressivement, non pas comme un maître qui cède à la force, ou qui fait un don gracieux par pure bienfaisance; mais comme un délégué qui remet ses pouvoirs, rend ses comptes, et se renferme dans la limite de ses attributions nouvelles. En un mot , la source du droit politique, ou, ce qui revient au même, la souveraineté s'est déplacée; elle était dans l'autorité, elle est dans le peuple. L'atitorité n'est plus qu'une délégation de ceux qu'elle gouverne. La souveraineté de l'ancien régime, inhérente à la personne du monarque, et possédée en vertu du droit divin , restait légitime, avec la plénitude de ses attributions, même contre le vœu unanime du peuple; la souveraineté moderne, essentiellement déléguée, n'est légitime que dans la mesure, et pendant la durée de cette délégation.
Il est bien clair que, du moment que la souveraineté appartient au peuple, qui en délègue seulement l'exercice, l'étendue de la délégation dépend, comme la délégation elle-même, de la volonté populaire. Mais on demande ce que le peuple doit vouloir, dans son intérêt, qui est, à cet égard, sa seule règle. Doit-il vouloir une délégation absolue, une délégation trèsétendue ou une délégation très-limitée? La délégation absolue a ses partisans. C'est comme un leur de gobelet métaphysique, qui décerne d'abord pompeusement la souveraineté au peuple, qui, tout aussitôt, la lui enlève sous prétexte de délégation , et le laisse plus nu et plus dépouillé qu'auparavant. En effet, la royauté de droit divin, même la plus absolue, étant fondée sur la tradition, est obligée, par respect pour son propre principe, à maintenir les autres traditions qui subsistent en elle et audessous d'elle; et, par ce moyen, la tradition la fonde et la limite tout à la fois. C'est ainsi que , sous l'ancien régime , les rois ne pouvaient ni ébranler la religion catholique, ni abolir la noblesse, ni se passer des parlements pour enregistrer les lois et rendre la justice. Ils ne pouvaient pas toucher à la forme des états généraux, et n'avaient d'autre ressource contre
eux que d'éviter de les convoquer. Un dictateur, au contraire, représentant la toute-puissance populaire, ne peut être gêné dans l'exercice de sa souveraineté ni par les lois, ni par les traditions. Cette émanation actuelle d'une toutepuissance absolue ne peut rencontrer de limites ni dans l'histoire, ni dans les mœurs, ni dans les lois, ni dans les formalités. Il est manifeste que l'autorité ainsi entendue absorbe et anéantit la liberté. Entre une telle délégation et la monarchie de droit divin , il n'y a guère qu'une différence de protocole; mais s'il y a, en outre, une différence de degré, elle est en faveur de la monarchie de droit divin.
L'essence de l'autorité déléguée est donc d'être limitée et révocable ; car elle ne peut être absolue et irrévocable sans faillir à son principe. Une liberté qui n'existerait que comme principe et se déléguerait tout entière, n'est pas la liberté; ce n'est rien; c'est la plus vide et la plus trompeuse des abstractions. En un mot, il n'y a pas d'état social où l'autorité et la liberté ne subsistent simultanément, et où l'autorité ne soit une concession faite par la liberté; et le vrai problème politique consiste à déterminer la frontière entre l'autorité et la liberté, de la façon la plus profltable à la liberté bien entendue.
Certains esprits inchnent naturellement à grandir outre mesure la part de l'autorité; d'autres, celle de la liberté. Dès qu'on n'est plus dans le droit divin, et qu'on admet le dogme de la souveraineté populaire, cette démarcation n'est plus une question de droit; c'est un point de fait , une affaire d'habileté et de tempérament.
Les partisans du développement immodéré de l'autorité apportent trois arguments en sa faveur : premièrement, elle est génératrice de l'ordre; secondement, elle est génératrice du progrès; troisièmement, elle fait une part suffisante à la liberté , si elle gouverne toujours dans le sens de la majorité.
Il est vrai que l'autorité est génératrice de l'ordre. C'est même pour cela qu'elle est instituée, et c'est parce que l'autorité est nécessaire à l'ordre et l'ordre à la liberté, qu'aucune société ne se passera jamais d'autorité. Mais de ce que la fonction propre de l'autorité est d'engendrer l'ordre, il ne faut pas conclure que plus il y a d'autorité dans un État, et plus il y a d'ordre. L'ordre résulte bien plutôt d'un juste équilibre entre l'autorité et la hberté. Car si le peuple n'a pas la liberté à laquelle il a droit, c'est-à-dire toute la somme de liberté qu'il peut supporter sans péril, il éprouve un malaise et une impatience du joug qui ébranlent nécessairement l'autorité et la société tout entière. La politique est tellement une science d'équilibre, que tout excès lui est une cause de trouble. De plus, l'autorité, pour être solide, a besoin non-seulement de force matérielle, mais de force morale. Elle doit sa force morale, dans les sociétés modernes, à la délégation populaire. Cette délégation reste visible à tous les yeux tant que l'autorité est bienfaisante; mais elle parait abusive et ctiduque dès
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que l'autorit)^, par ses empiétements, au lieu d'être une cause d'ordre et de bien-être pour le corps social, lui devient un danger et une souffrance. Concluons que l'autorité n'est génératrice de l'ordre que dans la mesure de sa propre nécessité.
La seconde proposition des partisans excessifs de l'autorité est discutable; elle contient du vrai et du faux. Il y a des progrès qui ne peuvent être réalisés que par une autorité centrale, armée de très-grands pouvoirs. En effet, des deux mobiles qui déterminent la plupart des actions humaines, à savoir l'intérêt privé et l'intérêt général, il est naturel que le premier agisse presque exclusivement sur les résolutions des individus, et que le second domine dans les conseils des représentants du corps politique. Il n'est pas moins naturel que les individus embrassent uniquement la sphère dans laquelle se meut leur propre vie, et restent étrangers ou indifférents à ce qui n'a pas un rapport direct avec leurs personnes. Môme si, au lieu de considérer les individus, on suppose dans l'État des corporations restreintes, telles, par exemple, que les communes, n'est-il pas évident que l'administration d'une commune n'aura de prévoyance et de bienfaisance que pour son propre territoire? Et n'est-il pas évident, d'un autre côté, qu'il y a des entreprises nationales dont le succès importe plus à la prospérité de chacune des communes prises individuellement , que tout ce qu'elles pourraient faire avec leurs propres forces dans les limites de leur propre circonscription ? Les administrations locales, quelles que soient leurs lumières, sont comme des voyageurs arrêtés au fond d'une vallée dont l'horizon est nécessairement restreint ; mais les chefs de l'État, placés au sommet de la montagne, embrassent une vaste étendue, et jugent mieux des points de détail parce qu'ils les connaissent à la fois en eux-mêmes, et dans leurs rapports. La supériorité de leurs vues tient aux ressources que leur donne leur position , et peut-être à un accroissement de capacité dû à l'inqjortance de leur rôle. L'homme en effet, conune tout ce qui est créé, est composé de sa propre essence, et des modifications en bien ou en mal qu'apporte à sou essence l'inlluence exercée sur elle par les objets extérieurs. L'histoire tle chaque vie humaine résulte de ce qu'ont produit, dans l'homme, ce foyer d'action qu'on appelle la volonté, et tontes les circonstances qui ont incessamment excité, développé, modifié, paralysé cette volonté, ou qui en ont restreint ou agrandi les eff'ets. Sauf quelques natures trop pauvrement douées, que le hasard jmrte en haut, et qui sont en quelque sorte anéanties, quelquefois même perverties, parla disproportion de leurs facullr.s et de leur mission, ou peut dire en général que la caj)acilé des hommes s'accroît avec leur responsabUité et leur autorité. Enfin, et c'est h raison la plus solide, l'unité de direction est dans toute action collective le principal facteur de la force. On peut considérer une nation s'avançanl dans l'histoire à ia conquêle d'ujie bonne organisation
sociale, comme une armée en marche sous les ordres d'un bon général, et qui suit toujours sans hésiter le chemin le plus court et le plus sûr, sans jamais laisser de traînards à sa suite.
D'un autre côté, la hberté a sa force propre et sou efficace, qu'il est impossible de méconnaître.
Premièrement, elle est un droit. L'homme a droit à la liberté, à la seule condition d'en être capable. II en résulte que toutes les fois qu'un homme ne jouit pas de la somme de liberté dont il peut user sans nuire à la liberté des autres, le droit est violé en lui. Ce droit, qui est absolu, ne pourrait être sacrifié, même aux exigences du progrès, quand il serait prouvé que le progrès n'est possible que par l'action de l'autorité ; mais il faut ajouter, en outre, que le droit n'est jamais violé impunément , et qu'une force destinée par la nature à se mouvoir librement, souffre en elle-même une diminution, et ne produit que très-incomplétement son effet , quand elle est transformée par les conventions sociales, et, d'autonome qu'elle devrait être, devient dépendante et secondaire. Ce n'est pas seulement la violation du droit qui amoindrit l'homme ; c'est la différence de mobile. L'homme soumis au commandement agit par obéissance, ce qui dans la plupart des cas, signifie qu'il agit par crainte; l'homme indépendant agit par espérance. Quel est le plus fort de ces deux mobiles, c'est ce qui n'est douteux pour personne. L'homme gouverné attend l'impulsion, d'où il suit qu'il ne la devance ni ne la dépasse, et qu'il laisse sa force au repos toutes les fois qu'elle n'est pas réclamée : l'homme libre tend à l'action comme un hquide tend au niA'eau ; car la tendance au repos est en lui une défaillance, et si elle devient chronique, une maladie. Non-seulement il exécute mieux, mais il cherche et il trouve. La force matérielle et intellectuelle développée par le constant exercice, l'habitude de compter sur soi, font de lui un agent incomparablement supérieur dans les cas assez rares d'ailleurs, où il lui est nécessaire de subordonner son action à la direction de l'autorité. Étant données deux forces égales et composées d'un nombre égal de forces, la force collective qui sera dirigée par une volonté unique produira plus d'effet; mais la force collective d'un peuple composé de forces sans cesse dirigées et obéissantes, est considérablement inférieure à ce que serait la force- collective de ce même peuple, si les forces simples qui la composent s'étaient développées sous le souffle véhément et fortifiant de la liberté. Or, la vraie richesse des nations, c'est l'augmentation de force et l'augmentation d'action. Reconnaissons que l'unité est absolument nécessaire à certaines actions; mais dans ce cas même, les forces réunies pour former une force collective sont d'autant j)lus puissantes qu'elles ont été antérieurement accoutumées à la liberté. L'autorité et la liberté sont donc l'une et l'autre génératrices du progrès; le progrès ne peut se passer ni de l'une ni de l'autre; mais c'est encore la liberté qui l'emporte.
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La troisième proposition, qui consiste à soutenir que la liberté est désintéressée quand l'autorité a une origine et des agents constamment populaires, ou, plus simplement, quand elle s'exerce constamment dans le sens de la majorité, est assurément un sophisme. Si la cause de la liberté pouvait périr, c'est par ce sophisme qu'elle périrait. Le gouvernement des majorités ainsi entendu, c'est le gouvernement du nombre, c'est-à-dire, la substitution de la force au droit. Il semble bien au premier abord qu'il y a identité entre la souveraineté populaire et le gouvernement des majorités, parce qu'en efifet la volonté du peuple ne peut eu aucun cas être exprimée par la minorité. C'est cette pensée qui fait tant d'ennemis au dogme de la souveraineté populaire, quoique écrit dans toutes nos lois, et reconnu, à trèspeu d'exceptions près, par tous nos publicistes. L'erreur consiste à ne regarder que le di'oit des majorités et à oublier complètement celui des minorités. Ce sont deux droits trèsdifférents, mais également sacrés, et qui n'importent pas moins l'un que l'autre à la hberté et à l'ordre. D'abord, cela va sans dii-e, tous les membres de la minorité ont individuellement les mêmes droits que les membres de la majorité; et pour que ces droits soient assurés, il faut qu'en vertu des lois elles-mêmes, et des formalités étabUes pour en régler l'appUcation, aucun citoyen ne puisse dépendre que de la loi. Ce premier point mis à part, le droit des majorités est de faire la loi, et le droit des minorités, de préparer par la discussion une majorité nouvelle qui remplace une mauvaise loi par une bonne. Si le di'oit de la minorité est respecté, le gouvernement des majorités cesse d'être le gouvernement de la force; car, pour le prétendre , il faudrait soutenii' en même temps que les peuples ne sont pas susceptibles d'éducation, et que l'intelligence humaine n'est pas analogue à la vérité.
Nous résumons ainsi toute la discussion : Ou 'est-ce que l'autorité sans aucune liberté? C'est l'immobiUté absolue de la forme sociale, un amoindrissement énorme de la force collective, et enfin la consécration d'une injustice permanente. Qu'est-ce que la liberté sans aucune autorité? C'est l'absence de société, l'état de guerre, une hypothèse tellement absurde qu'elle ne présente même pas à l'esprit une idée précise. Donc il faut dans toute société de la liberté et de l'autorité. La liberté étant le droit et l'intérêt des citoyens dont la société se compose, elle est le but de la société; l'autorité n'en est que la condition. La liberté est pour elle-même; et l'autorité est, pour que la liberté puisse être. La liberté offrant d'autant moins de péril que les esprits sont plus éclairés, la liberté doit se développer, et réciproquement l'autorité doit reculer, à mesure que les lumières se répandent. L'autorité est dans ses rapports avec la liberté comme un sage tuteur qui ne se substitue à la volonté de son élève que quand cette volonté est Lnibécile ou impuissante, qui travaille sans cesse à se rendre inutile . et se retire au moment
précis où l'enfant est devenu un homme. Il n'y a pas, et ne peut pas y avoir, entre la liberté et l'autorité, de limite fixe, puisque le vrai rôle de l'autorité est de préparer les émancipations successives de la liberté.
Ainsi, l'autorité doit toujours être forte, mais elle ne doit être étendue que dans les pays et chez les peuples peu civilisés. La plus grande marque de la civihsation pour un peuple, c'est d'être impunément peu gouverné. Ce n'est pas de l'être faiblement, car un pouvoir faible est celui qui ne peut pas rempUr sa mission.
La force du pouvoir résulte de sa parfaite analogie avec son principe; elle a donc deux conditions : la première qu'il ne s'étende pas au delà de son droit, c'est-à-dire du nécessaire; la seconde, qu'il ne fasse aucune part à l'arbitraire et s'appuie constamment sur la loi.
C'est une erreur fondamentale de croire que la force de l'autorité consiste dans son étendue , puisqu'elle consiste au contraire dans l'exacte proportion entre sa nécessité et son étendue. On pourrait presque dire que l'autorité est d'autant plus forte qu'elle a dans un plus haut degré la faculté de se restreindi-e à propos. Renfermée dans les limites que lui assigne la civilisation de chaque époque, l'autorité est bienfaisante et nécessaire; il importe donc à la société et à la liberté qu'elle remplisse infailliblement sa mission. La hberté elle-même a besoin que le pouvoir soit fort , puisqu'il est pour elle une garantie et une espérance; elle ne redoute que les empiétements et l'arbitraire.
L'arbitraire, auquel aspire trop souvent l'autorilé, lui est aussi funeste qu'à la liberté, et lui est funeste de la même manière. Le pouvoir, dès qu'il s'écarte de la loi, n'exprime plus la volonté des majorités, et n'en représente que l'abdication. L'arbitraire est dans le corps politique ce que serait l'inutile dans le système du monde. Il passe pour être le comble de l'autorité, et il n'en est que le vain simulacre. Entre l'autorité et lui il y a contradiction, puisque la nature de l'autorité est d'engendrer l'ordre, et que l'arbitraire est l'essence même du désordi'e. Sous des apparences de centralisation et d'absolutisme , il n'est en réalité qu'une des formes de l'anarchie. Il est à l'autorité ce que le privilège est au di'oit, et ce que, dans le domaine psychologique, la liberté d'indiflërence est à la vraie liberté. Tout doit être réglé, même la force. Ou plutôt, tout doit être réglé, surtout la force.
Voici quelques formules dans lesquelles on peut renfermer toute la théorie de l'autorité :
Les conditions de la liberté sont : 1° la jouissance des droits naturels ; 2" la possibilité de réclamer par la discussion les droits de la minorité; 3" la transformation de la majorité eu minorité, chaque fois que la majorité d'opinion se déplace.
Donc l'autorité doit être : 1° gardienne des droits naturels; 2° gardienne des droits de discussion; 3" gardienne des droits de transformation.
Par conséquent , il faut : 1° qu'elle rende