‹ Dictionnaire général et complet des persécutions souffertes par l'église catholique depuis Jésus-ChristChapitre 2 sur 105 · TOME PREMIER · texte numérisé non relu

TOME PREMIER

4 VOL. PRIX : 38 francs.

S'IMPHIME ET SE VENDCHEï J.-P. MIGNE, ÉDITEUR,

AUX ATEUEHS CATHOLIQUES, KCE DAMBOISE, AH PETIT-MONTROCGB.

BAUHÈHE D'EIfFBH DE PiRIS.

Imprimerie Hmne, «a PeiU-Mooiroiige.

INTRODUCTION

Diligenter investiga Patrum inemoriam ; et ipsi docebunl te ;

Joquentur tibi, et de corde suo profèrent eloquia. {Job, viii, 8, 10.)

Ayant d'entreprendre le travail que nous livrons aujourd'hui au public, nous étions loin d*en comprendre toute la portée, et surtout de nous rendre un compte exact et com- Ï)let de son immense étendue. La vue de 'ensemble suffisait seule pour nous absorber, et elle était trop grande par elle-même pour nous permettre d'embrasser à la fois, et d'un premier coup d'œil, tous les détails. Ce n'est donc qu'à mesure que les magnifiques trésors de la science catholique, accumulés pendant douze siècles dans les archives de l'Eglise, se sont déroulés sous nos yeux, que nous avons commencé à entrevoir quelle mine précieuse nous avions à exploiter, et quels riches filons d'or nous pouvions faire jaillir, pour notre fortune intellectuelle et celle de nos confrères dans le sacerdoce, de ces couches doctrinales et scientifiques que l'étude et le travail des temps y avaient déposées. En effet, réunir en un petit corps de volumes, et présenter, résumées par ordre alphabétique , toutes les sciences ecclésiastiques , c'est-à-dire toutes les sciences humaines des douze premiers siècles de l'Eglise , depuis les plus hautes conceptions de la théologie dogmatique et morale, jusqu'aux plus simples essais de littérature, tentés aux différentes époques de cette période, avec la biographie des auteiu-s et l'analyse critique et raisonnée de leurs œuvres, n'est-ce pas ouvrir à tous un trésor, et mettre sous la main et à la disposition de chacun une bonne fortune, qu'il n'aurait pu se procurer autrement quli la condition de l'aller chercher dans un nombre infini d'ouvrages où toutes ces richesses se trouvent disséminées ?

Cependant, il faut le dire, cet or n'est pas toujours pur ni exempt d'alliage ; Terreur s y mêle souvent à la foi pour la combattre ;

e s'yposi

r... ^^ -^*^«, «», quoique luuse relève sans cesse pour recommencer le combat. L'esprit de Dieu, comme le soleil, continue de donner à la fois toute sa lumière ; mais l'esprit de l'homme, semblable à cette pAle lune qui a ses phases, ç est-à-dire, ses absences et ses retours, sa lucidité et ses taches, sa plén.tude et ses dis- DiCTioHN. BK Pathologie. I.

paritions; qui emprunte toute sa lumière des rayons du soleil, et çiui pourtant ose les intercepter quelquefois ; l'esprit de l'homme aussi s'inscrit souvent en faux contre la vérité, et pousse de temps en temps le délire de I audace jusqu'à nier le soleil, en s'efforçant de donner un démenti à la parole du Seigneur. Cela est si vrai que nous en retrouvons des exemples déplorables jusque dans les plus beaux génies, et dans ceux-là môme que la Providence semblait avohr suscités pour la garde de la foi, la défense de la doctrine et l'honneur éternel du nom chrétien. L'Eglise en effet, depuis tout à l'heure dix-huit siècles, ne tient-elle pas recouverts d'un long crêpe de deuil les grands noms d'Origène et de TertuUien, qui font en môme temps sa gloire et sa douleur, et qu'elle cite avec une noble fierté, comme les plus illustres défenseurs de sa doctrine, tout en déplorant amèrement , néanmoins , que les tristes égarements de leurs dernières années la laissent dans une incertitude complète de leur salut et de leur éternité ? Et plût à Dieu encore que la foi n'eût jamais rencontré de plus dangereux contradicteurs 1 Mais l'Eglise a eu d'autres ennemis à repousser, et a reçu dans le combat de plus profondes blessures.

C'est cet antagonisme impie, c'est cette lutte incessante de l'esprit de l'homme contre l'es-

Î)rit de Dieu , de la raison individuelle contre a raison de tous, du sens humain et particulier contre le sens catholique et universel, qui ont donné naissance à toutes les erreurs. De là les persécutions, les schismes, les hérésies, tous les fléaux, en un mot, qui ont déchiré le cœur de l'Eglise et ensanglanté de nouveau la robe du Sauveur; mais de là aussi les traités victorieux, les apologies tpiomphantes, les plaidoyers irréfutables en faveur de l'innocence et de la vérité. Partout où des mains impies et sacrilèges se sont efforcées d'ébranler les colonnes de l'Eglise, et de faire crouler sur lui-même l'édifice de la foi catholique; partout aussitôt des mains généreuses et chrétiennes, tendues par la force de Dieu, les ont rétablies sur leurs bases, et maintenues sur cette pierre fondamentale de l'ansle qui défiera éternellement tous les effortsde l'impiété et toute la puissance de l'enfer. Si, pendant près de trois siècles, le sang des chrétiens n'a cessé de couler dans les cirques et dans les arènes, par l'ordre des proconsuls et des empereurs ; pendant trois siècles aussi , des hommes d'une naissance

INTRODUCTION

infime, mais devenus grands par le caractère lo chrétiens qu'ils avaient reçu dans le baptôoïc, se sont posés en face de ces maîtres du monde, pour leur reprocher le sang répandu, et leur demander, non jpas grâce, mais justice pour le peuple chrétien. « On vous appelle pieux, pnilosophes, défenseurs de la justice, amis de la science et de Ja vérité, leur dit saint Justin dans sa première Apologie; de tous côtés vous vous entendez donner tous ces titres ; mais les méritezvous réellement? C'est révénement qui le fera voir. Ce. n'est ni pour flatter, ni pour solliciter des indulj^ences et des faveurs, que nous nous ap,^rochons du trône. Nous nous présentons pour réclamer la justice qui nous est due, pour prier qu'on nous juge après examen dus faits, et qu'on ne s'écarte point à notre égard des premiers principes de l'équité, dont l'application doit nous être commune avec tous les autres sujets de l'empire. » De même, si pendant douze siècles coa^cutifs, l'esprit d'erreur et de mensonge n'a laissé à l'Eglise ni trêve ni repos ; si tous ses dogmes ont été contestés, toutes ses vérités établies remises en question, tous les feuillets de son Evangile déchirés et jetés au vent» tous les articles de son Symbole altérés, dénaturés» corrompus, par des novateurs d'autant plus audacieux à propager leurs blasphèmes, qu'ils se sentaient souvent soutenus par le glaive de l'autorité séculière ; eli bien, pendant douze siècles aussi» de tous les points de la chrétienté, des légions de défenseurs se sont empressés d'accourir au secours de la foi ;. ils se sont groupés autour de ses dogmes attaqués pour les défendre ; ils ont ramassé dans la poussière les feuillets épars de son Evangile, pour les rattacher à ce livre de réternile ; ils ont recueilli un à ua tous les articles de son Symbole» et» après les avoir rendus à leur pureté Erimitive, ils les ont urésentés de nouveau la croyance et k la vénération des peuples» mais alors victorieux et vengés. Ainsi partout la défense a suivi l'attaque et en a triomi>hé ; et» quoique souvent le combat ait été vif, la victoire est toujours restée pour le Seigneur. Des insensés, dans le délire do leur orgueil, avaient cru» en semant un peu de poussière au-dessus de leur tête, obscurcir pour jamais le soleil et replonger le monde dans la nuit; mais un souille asulil ])our dissiper le nuage et en faire ressortir, |>lus lumineuse et plus vive, la vérité catlio* lique et élernelle. Alors il n'y a eu d'égarés que les aveugles qui ont fermé l^urs yeux pour ne point voir; et il n'y a eu de perdus, sur les pas de ces imfiosteurs, que les iils do ]a perditioa qui n'ont pas voulu se sauver.

Iff.

Sans aucun doute» à la tôle de ces défenseurs de la foiy il faut placer en première ligne ceux aue l'Eglise appelle ses Pères, et que les siècles suivants ont continué de vénérer jusqu'à nos jours sous le titre de Docteurs ; mais dans cette lutte des esprits » comme dans toutes les autres» à la suite des

maîtres viennent les disciples ; sur les pas des chefs se pressent à l'envi et marchent les soldats. Comme les héros d'Homère, ils viennent dire leur mot dans la dispute et ar)f)orter leur épc'e dans le combat. Un coup d oeil rapide jeté en courant sur la succession des siècles suffira pour nous donner une idée de ces légions de milice sainte» qui ont combattu tour à tour les combats du Seigneur, et contribué de leur science, do leurs talents et de leur génie, h remporter toutes les grandes victoires de la vérité.

On le conçoit sans peine, la prédication du christianisme ne pouvait de suite opérer la transformation complète des esprits sur lesquels elle produisait son impfesaion.

Toute révolution religieuse a pour effet iné-« vitable de soulever d'autres activités» et de les voir s'élancer loin du but vers lequeb elle tend. La religion chrétienne ne pouvait done se répandre sans entraîner à sa suite la superstition et le fanatisme. Au premier bruit de son apparition, ces formes corrom-* pues, ou plutôt ces compagnons pervers detoute institution excellente» ne pouvaient manquer de se présenter. S^éjà les ap6trcs etii-mômes avaient eu à livrer des combats contre des esprits extravagants et exaltés» qoi, profht»ateurs dir don de Dieu dès le commeneement, avaient déposé tes premiers germes de l'erreur dans le berceau même du christianisme. Ces germes, en se développant, n'avaient pas tardé h porter leurs fruits. Simon le Magicien avait engendré Ménandre, et tous deux avaient donné naissance à Saturnin et à Basilidc, puis» après eux, à toutes les sectes de gnostiques, qui, ressuscitant le dualisme des païens, réussirent à perpétuer pendant longtemps le fameux système des deux principes. L'Evangile, après les apôtres, eut donc plus que jamais besoin de défenseurs. Il les trouva dans les Pères de l'Eglise.

Mais pour bien faire comprendre les travaux de ces grands hommes, il est nécessaire de rappeler l'état contemporain des discussions philosophiques. D'un côté, la philosophie grecifue, imjonissnnto à rien établir de certain, s était perdue dans un vague besoin de chercher sans lin et de disputer toujours. D'un autre coté, des philosophes profondément convaincus de l'impuissance de la raison, avaient entrepris de justilier le laganisme» en montrant soi^ alliao^îe avec es traditions antiques; ce fut le but poursuivi par l'école d'Alexandrie. Donc» pour laire mce à ces deux sortes d'adversaires, les Pères de TEglise durent développer un double plan do défense. D'abord» aux philosophes grecs il fallait montrer risiapuissance de la raison ; et pour cela il sufiisait d'exposer ses contradictions perpétuelles» ses erreurs sans nombre et la nullité absolue de ses systèmes. De là, comme conséqu^ice logique au profit de la religion, jaillissait Tindispen^able nécessité dune base plus solide, l'autorité. C'est dans ce sens que

IS

INTRODtJCTION.

forent dirigés les travaux de saint Justin, d'Arnobe, de Lbctance et d'Hermias. Ensuite, aux philosophes qui faisaient appel aux traditions, il fallait montrer que le

teinte au grand principe de Tunîté, établissent clairement et d'une manière irréfragable la trinité en Dieu et la trinité dans rhomrae, furent pour le genre humain des

christianisme seul pouvait revendiquer cet paroles de salut universel. Les Pères en

appui, puisqu'il avait la priorité, et que ses dogmes se retrouvaient partout au milieu des ombres de l'idolAtrie. Les principaux d'entre les Pères qui entreprirent cette tâche sont Eusèbe, dans sa Préparation évangéli-

Îue; saint Cyrille, dans ses Livres contre u/iffi, et saint Clément d'Alexandrie dans son livre des Stromate^, «véritable trésor de science antique, dit l'abbé Gerbet, et dont une phrase a conduit, de nos jours,M.Champo1lion à son importante découverte sur la manière de lire les hiéroglyphes égyptiens. 1»

Cependant, dans cette lutte entre le paganisme agonisant et le christianisme à son aurore, la partie n'était pas égale. Soutenu de la triple puissance du génie, de la science et de la vertu, l'Evangile triompha; une partie de ses adversaires se convertit; plusieurs même devinrent ses apologistes , et le petit nombre qui refusa de se rendre fut réduit à se réfugier dans les chimères du mysticisme et de la théurçie. Ce furent, entre autres. Porphyre, Julien, Jamblique et Maxime. Dést»sperés de ne pouvoir plus s'appuyer ni sur l'autorité, ni sur la raison, ils prétendirent que l'homme pouvait entrer en communication immédiate avec Dieu, et apprendre de lui-môme la vérité. Là ils disparurent évanouis dans les nuages de leurs propres pensées.

La philosophie païenne était vaincue, mais le dualisme ne l'était pas; il restait infiltré comme un germe de mort dans toutes les veines du corps social, et, comme nous l'avons remarqué plus haut, toutes les sectes Çnostiques s'appliquaient de toutes leurs forces à l'entretenir, à le développer et à rétendre. C'était le cancer dévorant attaché aux entrailles mômes de la société, et auquel il fallait arracher le monde pour l'erapôcher de p<^rir. Telle fut la tâche de la philosophie chrétienne, tâche immense, sublime, seconde création en quelque sorte, dans laquelle le genre humain devait de nouveau puiser la vie. Eh bien, cette seconde créalion. Dieu Topera, comme la première, par q^uelques mots sortis de la bouche de son \ erbe. Paroles de vie, germes puissants de la régénération universelle, les voici : // u en a trois qui rendent témoignage dans le ciet; te Pêrcj te Verbe et le Saint-Esprit , et ces^ TBOis ne sont ^u'un; et il y en a trois qui rendent témoignage sur la terre : V esprit^ Veau et te sang^ et ces trois ne sont ju'un (Jean, v,. 7 et 8). Père saint, je vous en conjure, qu^ils soient cn, comme nous sommes un, afin qu'Hit soient consommés dans Tonité ( Joan. Ilvii, 2^. Ces paroles, qui, sans porter aucune at-

(I) Homif. d m Exod., n" 5.

(^ CiHéch. 4.

h>) Ad AiUolyc.^Wh, m. (4) Contra fhinom., 11 ). i.

tû« Serm. 44 in Pcnîa'csu

comprirent de suite toute la fécondité, et celte idée de l'unité et de la trinité en toutes choses devint immédiatement la base de leur sublime philosophie, « Nous adorons un Dieu créateur universel. Nous reconnaissons Jésus-Christ comme Fils du vrai et unique Dieu; avec le Père et le Fils, nous adorons le Saint-Esprit qui a parlé par les prophètes, » dit samt Justin dans sa première Apologie. Un autre apologiste, Athénagore, dit également : « Nous faisons profession de croire en un seul Dieu, créateur et souverain de l'univers. Vos accusations d*impiété sont sans fondement : elles ne peuvent point s'autoriser de la distinction des personnes Père, Fils et Saint-Esprit,, dans le dogme de la Trinité, puisaue, dans la croyance des chrétiens, elle n'altère point l'unité de l'essence divine, pas plus que le rayon n'altère le soleil d'ofi il part. » — «Le Dieu que nous adorons, dit à son tour TertuUien, est un; c'est lui qui, pour manifester sa majesté suprême, a tiré du néant cet immense univers avec tout ce qui le composé, les éléments et les esprits. La Parole a commandé, la Sagesse a ordonné, la Puissance a exécuté. » Or, dans le langage de TertuUien, la Parole, la Sagesse, la Puissance, c'est la Trinité. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur le chapitre 21 de son Apologie, dont nous ne rapportons que ces paroles pour ne pas trop prolonger les citations. Mais, quelque bornées qu'elles soient, elles sont assez explicites cependant pour nous permettre d'en tirer cette conséquence : Dieu est donc unité et trinité. Or l'univers est une manifestation de Dieu, et Dieu ne peut manifester que ce qu'il est. Donc, l'univers aussi est unité et trinité. De môme que dans le type immuable, la pluralité des per>onnes ne rompt pas l'unité de l'essence; de môme dans les créatures formées à son image, la pluralité des rapports, la diversité des fonctions ne rompt pas l'unité de nature. Autrement, image de Dieu, le monde, Thomme»

l'intelliijence, la société périt, si elle perd sa ressemblance avec son type, si elle cesse d'être unité et trinité; car, dit Origène, dans sa réfutation des erreurs de Celse ; La Tri-nité est le pivot de l'univers.

Voilà q^ que proclament à l'envi toutes ces grandes voix catholiques de TOrient et de l'Occident. Telle est la magnifique Inconnue que les Origène (1), [es Cyrille de Jérusalem (2), les Théonhde d'Anlioche f3), les Gréj^oire de Nysse (4) et de Nazianze (5), les BasiJe (6), les Ghrysostome (7j, les Hilaire de Poitiers (8) et lus Augustin (9), s'efforcent

• (6) HomiL m fide.

il) Serm. 5 m Genêt»

(8) De Trinitate.

(U) De Trinitate,

INTRODUCTION

de dégager dans leurs investigations, pour la produire au grand jour. On dirait qu'ils ne peuvent ouvrir leur bouche éloquente sans proclamer d'abord ce dogme fondamental. En effet, tout est là. De l'affermissement de ce principe dépendaient la régénération et l'avenir du monde. Aussi avec quel in* faillible instinct le génie du mal l'avait com-

}>ris ! C'est sur ce terrain difficile que dès 'abord il place le combat, et qu'il le soutient pendant six siècles avec un acharnement dont les fastes du monde n'avaient encore et n'ont jamais, depuis, offert d'exemple. Contre les enfants et les vierges du christianisme, l'enfer avait Iftché ses tigres et ses lions; contre les Pères et les défenseurs de la foi, il lAche ces ^gantesques sectaires dont, plus de quinze siècles après, la puissance, 1 astuce et le nom seul font encore pâlir. Depuis Manès, Arius, Macédonius, jusqu'à Elipand et Félix d'Urgel, tous les grands champions de l'erreur tendent à détruire la Trinité. Grftce à la Providence, leurs efforts furent sans succès, et après une lutte de six cents ans, soutenue par nos Pères et nos Docteurs, la Trinité sortit victorieuse, et le genre humain fut sauvé.

Assurés d'avance d'une victoire décisive, ces philosophes chrétiens n'avaient pas attendu la Qn du combat pour déduire du principe de la Trinité divine l'existence et la nécessité d'une trinité secondaire dans toutes les œuvres de Dieu. Ils étaient conséquents; Tordre religieux est le type et le générateur de tous les autres. Imaçe la plus parfaite de la Divinité, l'âme humaine fixa d'abord leur attention. « Nous trouvons en notre âme, dit saint Augustin, le seul que nous citerons après avoir indiqué les autres, trois facultés, la mémoire , l'intelligence , la volonté. Ces trois choses ne sont pas trois vies, mais une vie ; ni trois âmes , mais une âme; conséquemment, elles ne sont pas non plus trois substances, mais une seule substance. Considérées en elles-mêmes , la mémoire , l'intelligence, la volonté, sont appelées vie, âme, substance; considérées relativement à leurs fonctions, elles sont appelées mémoire, intelligence, volonté, et ces trois ne fontqu'un. Je trouve cette divine trinité, soit dans l'intelligence, soit dans l'amour. Lorsque j'aime auelque chose , il y a trois choses : moi, 1 objet aimé et mon amour. Il en est de même lorsque je connais quelque chose. » Mais ce n'est pas seulement dans l'âme, c'est encore dans le corps de l'homme et dans chacun de ses sens que se trouve l'image de la Trinité, et que se reproduit cette erande loi g[ui veut que tout effet soit le résultat de trois principes. « Dans la perception d'un objet , dit encore saint Augustin » il y a trois choses au'il est facile de connaître et de distinguer : d'abord, l'objet que nous voyons, qui pouvait bien exister avant d'être apenj^u; ensuite, la vision, qui n'avait nas lieu avant que le corps qui en est l'objet fut tombé sous notre sens ; enfin, ce qui tient notre œil fixé

sur cet objet pendant. tout le temps que nous le regardons , c'est-à-dire , l'attention de l'esprit. Ainsi des autres sens. » Enfin, l'univers tout entier manifeste son auteur, le Dieu unité et trinité. Après avoir dit que le Saint-Esprit, cet amour substantiel du Père et du Fils, est comme le lien de l'univers qui établit l'ordre et l'harmonie entre toutes les créatures, le grand docteur ajoute : « Dans toutes les œuvres de Dieu vous trouvez Tu nité, la forme et l'ordre : l'unité, dans la substance des corps et dans la nature des esprits; la forme, dans la figure ou les qualités des corps et les talents de l'esprit; 1 ordre, dans le poids ou la position relative des corps et dans les affections et les puissances de l'âme. Il est donc inévitable que , voyant le Créateur par les choses qu'il a faites , nous voyions aussi la trinité dont l'image se révèle, autant que la chose est possible , momodo dignum est , dans tous les êtres de la création. »

^ Malgré notre besoin d'être court, nous avons été obligé d'insister sur cette démonstration, parce qu'en effet ce dogme delà Trinité , ainsi conçu , est comme l'arsenal auquel les Pères de l'Eçlise, et avec eux tous les écrivains ecclésiastiques, vont demander des armes pour combattre et repousser toutes les erreurs, pour établir et consolider toutes les vérités. On comprend donc très -bien maintenant que tout est dans la trinité, et que tout en ressort : l'unité de Dieu contre les païens et tous les sectaires qui après eux s'efforcèrent de perpétuer la doctrine des deux principes ; la tnnité des personnes contre les sabelliens et tous ceux oui , à leur exemple , n'admettaient dans ta divinité qu'une seule hypostase sous trois noms différents; la divinité de Jésus -Christ contre Arius et tous ses continuateurs , qui prétextèrent l'incarnation du Verbe pour en faire une créature et rejeter toute espèce de consubstantialité entre le Père et le Fils; la divinité du Saint-Esprit contre Macédonius, gui, trouvant les principes des ariens sans force contre la divinité de Jésus-Christ, trop bien établie dans les saints livres, s'en servit pour démontrer que le Saint-Esprit n'est Îu'une créature ; la pluralité de nature en ésus-Christ contre Eutychès, qui, en réduisant le Verbe à la seule nature divine, le dépouillait de sa qualité de médiateur, et détruisait la réalite de ses souffrances, les bienfaits de sa mort et les promesses de sa résurrection ; l'unité de personne en Jésus- Christ contre Nestorius, gui, admettant une personne divine engendrée du Père de toute éternité, et une personne humaine issue de Marie dans le temps, introduisait la confusion dans la trinité et niait la maternité divine de la Vierge, en lui refusant l'honneur d'avoir donné naissance à celui qui est Dieu et homme tout ensemble ; enfin l'existence du péché originel contre Pelage , la concupiscence qui en est la suite et comme le résidu dans le cœur de Thumanité, la néoe^^

INTRODUCTION

site de la grâce pour faire le bien et son accord avec le libre arbitre.

Telles furent, en résumé , les grandes erreurs oui agitèrent les six premiers siècles de rEglise, et oui maintinrent les portes de Teofer continuellement ouvertes, pour vomir des nuées d'assiégeants furieux contre cette forteresse de l'éternité. Celles qui s'élevèrent par la suite n'en furent que des dérivés, et comme des ruisseaux iniects sortis de ces grands fleuves de corruption. La première par ordre de date est celle des monothélites, qui supposaient la nature humaine tellement absorbée par la nature divine qu'elle ne conservait plus d'action propre , et qui , par conséquent , refusaient ae reconnaître en Jésus-Christ autre chose qu'une volonté unique et une seule opération. Les iconoclastes les suivirent de près , et eurent pour chef Léon risaurien. Instruits à l'école des Juifs el des Sarrasins, et condamnant à leur exemple le culte des images comme une idol&trie, lis les brisaient partout où ils les rencontraient , et avec d'autant plus d'impunité qu'ils étaient assurés de l'agrément des empereurs. Aussi, pendant plus de cent vinst ans, ils ne cessèrent de jeter le trouble, le désordre et la confusion dans l'empire , et,

Cr contre-coup, dans l'Eglise tout entière. ' siècle suivant fut marqué par la fameuse dispute des Grecs sur la procession du Saint- Esprit, sous l'épiscopat de Photius, patriarche intrus de Constantmople , dispute qui finit deux siècles plus tard par leur séparation définitive de l'Eglise romaine sous l'influence de Michel Cérularius, prélat intrigant et ambitieux, digne à tous égards de consommer un schisme qu'aucun siècle encore n'a vu s'éteindre, et dont la fin, moins que jamais, ue saurait être prévue de nos i ours. Le x* siècle, un des plus tristes de 1 histoire de TEglise par son ignorance, sa barbarie et le débordement de ses mœurs , vit nattre et mourir plusieurs erreurs sur la canonisation des saints, le baptême des cloches, le célibat

que Bérenger publi sur un des dogmes fondamentaux de la religion, celui qui consomme dès cette vie le chrétien dans la charité, je veux dire la présence réelle de Jésus-Christ au mystère de l'Eucharistie. Cette erreur, adoptée par la plupart des sectaires qui parurent après lui, se transmit d'Age en flge , en passant successivement par les albigeois, Wiclef et les thaborites, pour arriver jusqu'à Luther, qui en fit un des points capitaux de sa réforme. Les vaudois naquirent au xn* siècle, et, sous le nom de pauvres de Lyon, ils devinrent en peu de temps si nombreux, qu'ils remplirent la France et firent trembler l'E-

gise, en renouvelant les erreurs de Vigince sur la liturgie, le culte des saints et la hiérarchie ecclésiastique; les erreurs des donatistes, sur la nullité des sacrements conférés par de mauvais prêtres, et sur la nature même de l'Eglise ; les erreurs des iconoclastes sur la vénération des images; et surtout

en ajoutant à toutes ces extravagances, Tinhabileté de l'Eglise à posséder des biens temporels, et le, droit pour tous les chrétiens de s'en emparer. Qui ne voit au premier coup d'œil combien de désordres devaient enfanter de telles doctrines ? Aussi se propagèrentelles pendant des siècles, et il ne fallut rien moins que des croisades pour les comprimer, sans pouvoir les détruire entièrement, puisque nous les retrouvons encore, vivantes et debout, au moment de la Réforme. C'est au«commencement du même siècle qu'Abailard fut condamné pour des erreurs qu'il avait enseignées sur la Trinité, la grâce et l'incarnation , erreurs qu'il rétracta depuis, et dont il fit pénitence. Puisse cette pénitence les lui avoir fait pardonner, en effaç«nnt en même temps tous les autres égarements de sa vie I

Nous croyons avoir parcouru le cercle qui nous était tracé autour des douze premiers siècles de l'Eglise , et pouvoir arrêter ici cette histoire des aberrations dans lesquelles tombe infailliblement Tesprithumain, quand il ose entrer en lutte avec l'esprit. du Seigneur. Donc , quoique cette lutte ait été longue , opiniâtre , animée , terrible , nous sommes en mesure d'aflirmer qu'à aucune de ces époques l'Eglise ne fut prise au dépourvu et ne manqua de défenseurs.

En effet , autour de ces çrands athlètes de la foi dont nous avons delà cité les noms, et plus tard, en observant la succession des âges, à la suite des saint Césaire d'Arles, des saint Grégoire pape, des saint Jean Damascène, des saint Anselme, des Albert le Grand, des Alexandre de Halez, des saint Thomas, des saint Bonaventure et des saint Bernard, nous voyons se presser en groupes nombreux et les seconder de tous leurs efforts : d'abord, tous les souverains pontifes, depuis le pape saint Corneille jusqu'au pape Pelage, qui clôt cette première période, et depuis saint Grégoire le Grand, qui ouvre la période suivante, jusqu'au pape Innocent II qui condamna Abailard et ses erreurs , après qu'elles eurent été réfutées au concile de Soissons par saint Bernard ; ensuite tous les saints évêques, depuis saint Ignace, consacré évêque d'Antioche par saint Pierre , jusqu'à saint Grégoire de Tours, et depuis saint AbgusUn, premier apôtre des Anglais, jusqu'à Fulbert de Chartres, Jean de Salisbury, et le cardinal Matthieu d'Angers; en un mot, tous les saints ministres de l'Eglise, les prêtres, les diacres, les moines, et jusqu'aux pieux laïques que l'Esprit- Saint anima à sa défense, et à qui il inspira l'intelligence de ses dogmes, pour les soutenir et pour les venger. C'est ainsi oue les monothélites, combattus par saint Sopnrone, évêque de Jérusalem, par saint Maxime et par son disciple Anastase, se virent condamnés dans plusieurs conciles, et anathômatisés définitivement au sixième concile général. Nicolas r% Adrien II, Jean VIU, et avec eux saint Méthodius, patriarche «

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INXaQUJGTlOIL

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Constantinople, puis, deux siècles plus lard, Pierre d'Antioche et Léon IX s'opposèrent vigoureusement au schisme des Grecs, et finirent par les déclarer excommuniés et retranches de TEglisc universelle. Los impiétés de Bérenger ravivèrent partout la foi a la présence réelle, et aussitôt les Ascelin du Bec, les Hugues de Langres, les Alger de • Liège, les Eusèbe d'Angers, les Abbon, les Guitraond, les Lanfranc, se levèrent de toutes parts pour ven;^er la croyance catholique et lui conserver intact ce dogme qui contient toutes ses espérances et tout son bonheur. Certes , nous pourrions nousser plus loin cette énumération , et , cians les troubles suscités par l'hérésie des vaudois, multiplier à plaisir les noms et les autorités ; mais ils se présenteraient sous notre plume en si grana nombre, que nous nous trçuverions dans Timpossibiliié absolue de faire un choix parmi lant de personnages. Au reste , nous nous en croyons dispensé par le fait même de leurs victoires ; quand on a nommé les chefs, n'a-t-on pas sumsamment fait connaître les soldats ?

Sans doute tous ne prenaient pas une part également active au combat; mais, tandis que les uns, sur les pas des plus intrépides, se jetaient dans la mêlée et faisaient face à Fennemi de tous côtés à la fois , les autres, à l'exemple de saint Jérôme, parcouraient les différentes versions de l'Ecriture, collationnaient les textes des Juifs et des Samaritains , épuraient la traduction des Septante, et disposaient ainsi à fa Vulgate, (j|uî devint plus tard la version définitive de 1 Eglise. Ceux-ci, et qui pourrait en dire le nombre? se livraient avec ardeur à l'étude des saints livres, en extrayaient tout le suc religieux, en pénétraient tous les sens les plus mystiques, en éclaîroissaient tous les passages obscurs, et en facilitaient l'iritLlligence par de pieux et savants commentaires; ceux-là, à l'exemple dt'S saint Ghrysostome, des saint Ambroise, des saint Augustin, adressaient à leurs peuples de ct-s belles et magnifiques homélies, qui sont c'î même temps des traités complets sur loutt^s les matières religieuses, et dans lesquelles, à côté de la doctrine la plus orthodoxe, respiraient la foi la plus vive, la morale la plus pure, la piété la plus ardente et la plus sincère. Saint Jérôme jetait les fondements de l'histoire ecclésiastique ; Socrate et Sozomène en disposaient les matériaux; cha((ue chroniqueur tour à tour y apportait sa pierre, et le vénérable Bède couronnait le monument par une histoire complète des dix premiers siècles de l'E- .glise. Les canons des apôtres , les canons des conciles, les livres pénitentiaux, les décrets des papeSt les édils des emnereurs, de- 'puis les lameux édits de |}erserUtion jus- Qu'aux édits catholiiiues de Constaiitin le ôrand. et jusqu'aux édits extorqués d'Isaac .Comnene, qui vit se consommer sous son règne le schisme de Constautinople , tout ^rencontra des collecteurs qui recueillirent,

qui classèrent, qui transmirent ces documents à la postérité. Qxxi pourrait dire encore combien de vies d'auteurs se sont consuméos à recueillir çb et là, sur le théâtre môme de leurs actions, de îeiirs combats, de leurs sacrifices, les actes des martyrs et les vies des saints ; à extraire de la multitude des manuscrits épars dans toutes les bibliothèqu{3s du monde chrétien, la chronologie des pa[)es, des évoques, des abbés, pour en composer, indépendamment de l'histoire générale, l'histoire de chaque église, de chaque fondation, de chague monastère? Et ces grands soulèvements ae l'Europe contre l'Asie, à la prédication d'un pauvre ermite ou d'un pauvre moine; et ces batailles gigantesques, livrées pour la conquête d'un tombeau, parce que ce tombeau était celui d'un Dieu, et en même temps le berceau d*une foi qui avait conquis l'univers ; et ce royaume catholique et français , établi à Jérusalem par l'épée de nos pères, et qui s'y maintint,

I)endant près d'un siècle, sur les ruines de 'infidélité : tous ces grands faits d'armes , tous ces grands combats, tous ces dévouements sublimes, accomplis sous la croix, eurent aussi leurs historiens et leurs chroniqueurs. Il n'était point rare alors qu*un chevalier, comme Anselme de lUberaont, par exemple, emportât , avec ses armes de guerre, une écritoire et un carnet, pour noter, entre deux batailles, le récit des grandes expéditions dans lesquelles il avait eu sa

Eart de gloire et de dangers. Eh bien ! si eaucoup des travaux de ces hommes étaient destinés à se perdre en traversant les siècles, au moins ils ne pouvaient plus périr tout entiers dans les souvenirs de la postérité. Saint Jérôme, dès le commencement, n'avait-il pas inventé la critique et donné naissance à la bibliographie sacrée et à tous ces grands catalogues qui nous ont conservé et transmis, avec les noms des écrivains ecclésiastiques , non-seulement la simple nomenclature, mais souvent auss; l'analyse raisonnéede leurs œuvres?

Cependant les arts et les sciences n'étaient pas négligés davantage. Saint Augustin écrivait sur la musique, et laissait après lui beaucoup d'imitateurs ; saint Ambroise établissait dans son Eglise de Milan cette liturgie qui, sous son nom, est devenue la mère de toutes celles qui lui ont succédé ; sarnt (irégoire le Grand fondait le chant catholique, et après nlus de quinze siècles d'étude et de méthode, on est encore heureux de revenir de temps en temps à la noble et naïve simplicité du chant Grégorien. A leur tour, la grammaire, la géographie, les mathématiques, rencontraient dans Suidas le Lexicographe, dans Junior le Philosophe , dans Jean le iiéomètre, et dans "une infinité d'autres , des interprètes capables de sonder tous leurs arcanes et de produire tous leurs problèmes au grand jour, de manière à en rendre la solution accessible à Tintelli^ence des peuples. De leur côté, les rois ne s'endormaient [)as non plus sur le trône, et, malgré les grands travaux

JMTRÛOIJCTIO».

du gouvernement et les agitations perpélueïies de leurs règnes, quelques-uns, comme Alfred ïe (irand , Pépin le Bref, Charlcmagne, Louis !e Débonnaire, Charles le Chauve, tout en s'occupant de littérature et du thc^ologie, trouvaient encore moyen de laisser après eut ces codes de lois, ces chartes, ces rapitulairt»s,monuments si curieux de in constitution des empires à ces époques reculées, et qui servent encore aujourd'hui à l'élude de nos législateurs.

Mais en dehors des agitations de la politique, des j>réoccupalions de la science, des troubles que les schismes et les hérésies jettent infailliblement dans toute société civile et religieuse, il est une amie que les nécessités du moment vous forcent à négliger quelquefois, mais vers laqutJJe on retourne toujours avec bonheur, h toutes les époques et dans toutes les phases de lavie,dèsqirona pu reconquérir un quart d'h oure de sa liberté ; une amie qui aime la solitude et qu'on va retrouver i la campagne, comme saint Grégoire de Nazianze, quand le dégoût des villes vous monte au cœur; une amie qui vit aussi dans le monde et dont on peut cultiver Tamour et réclamer publiquement les faveurs, comme Aljpe et Possidius sous les yeux de saint Augustin; une amie enfin, dont l'accueil toujours bienveillant et gracieux réjouit fâme ou la console, parce qu'elle possède Je secret rare et unique d'embellir môme lo bonheur, et de prêter encore des cliarmes touchants à la douleur et au deuil. Celte amie, ou plutôt cet ange consolateur, ce bon génie de l'humanité , c'est la poésie i Qui ne Ta pas appelée & son secours pour traduire les pensées de son âme, pour épancher les sentiments de son cœur, pour perpétuer , en langage divin , les émotions, quelquefois joyeuses et douces, plus souvent pénibles et douloureuses, mais toujours vives et profondes de son existence T Est-il donc surprenant qu'à ces époques de foi, d'espérance et d'amour, mais aussi de doute, de négation et de combat; en présence de ces grands spectacles que la religion déployait si souvent à leurs yeux, et de ces luttes acharnées dont elle était le prétexte et la victime, des hommes et surtout des chrétiens, aient éprouvé le besoin de ployer la langue de Virgile et d'Homère au style des prophètes et de l'Evangile, pour redire à 1 humanité ce qu'ils avaient dans Tesoril et dans le cœur, pour lui apprendre h louer la Providence, et à bénir le Seigneur dans ses bienfaits?c( Aussi, dit le yénérable Bède, leurs vers inspiraient le mépris du siècle et réchauffaient dans les Imes le désir de la vie éternelle. Ils s'appropriaient si bien les pensées de l'Ecriture, et savaient donner tant de charme à leur poésie, que les plus savants docteurs se plaisaient h les entendre. La création du inonde, la chute du premier homme, sa pu- Dition oerpétuée dans Thumanité, la captivité d'Israël, sa sortie d'Egypte et son entrée dans la terre promise; 1 incarnation du Verbe, toutea les péripéties de sa rédeu)[)-

tiou, sa résurrection do la tombe^ spn ascettsion dans le ciel; la descente du Saint-Esprit, l'illumination des apôtres, et la conauùtc miraculeuse du monde à k dœtrine e Jésus, faisaient tour à tour le sujet de leurs cha Ils. Ils décrivaient ;iussi, h grands traits, 1('S terreurs du ju^omenl futur, les horreurs de ia géhcni»e élcriidle ot lo doux re])os du cél.stc royaume; mais la j)eîutuœ de la honlé de Dieu et de sa justice leur servit plus souvent encore h ramiiier les pécheurs' à l'amour du bien et à ia pratique de la vertu. *> C'est dans ce sons et pour atteindre ce but que furent composés les beaux poèmes deLaclance, de Juvencus, de Victor, de Sédulius, de Sévère, de saint Paulin de Noie, de Kusticus. de Théodulphe d'Orléans, de Marbode et de tant d'autres. Quand on ne chantait pas Dieu, on chantait la patrie, on célébrait en vers héroïques ces magnifiques expéditions accoranlies sous la croix, et qui n étaient autre chose qu'une épopée en action à la louange du Rédempteur; ou bien ces combats et ces assauts livrés au cœur même de ia nation, comme Abbon de Saint-Germain des Prés, qui nous a laissé un poëme sur le siège de Paris par Rollon et ses Normands. C'est aussi à ces siècles de foi vive et ardente que nous devons ces belles hymnes catholiques que l'Eglise a conservées dans sa liturgie, et qu'elle chante encore aujourd'hui avec tant d'enthousiasme et tant d'amour. Nous sommes trop blasés, dans notre siècle d'indifférence et de matérialisme, pour bien comprendre tous les effets que produisait la poésie sur ces nations neuves et fraîchement ouvertes à la vie morale et chrétienne; nous pouvons encore en éprouver le charme quelquefois, mais nous sommes devenus absolument incapables d'en subir la puissance. Qu'on nous pardonne donc de lui avoir accordé tant de place dans celle préface. Peut-être trouverat-on que nous avons cédé à un faible, en exagérant son influence; mais on sera forcé de reconnaître en môme temps que nous n'avons fait que répéter une vérité, ou si l'on veut à toute force que nous nous soyons trompé , nous aurons au moins la consolation de l'avoir fait en bonne compagnie.

Quel temps et quels hommes! Gomment de tels siècles qu'on s'est habitué h considérer comme barbares , pouvaient^ils produire tant de grands hommes, et comment tous ces grands hommes pouvaient-ils suffire aux immenses travaux de tant de siècles? C'est leur secret, mais ils ne l'ont pas em-

Eorté avec eux tout entier. Quoique maloureusement la pratique en soit perdue pour le nôtre, toutefois, elle n'est pas si éloignée encore que nous en ayons oublié tout souvenir, et, qu'au besoin nous ne puissions expliquer quelques-unes de leurs merveilles.

A un moment prévu dans les décrets de la Providence, des hommes marqués du doigt de Dieui comme saint Antoine en

INTRODUCTION

Orient et saint Benott en Occident, se firent les instituteurs de la vie ascétique et cloîtrée, ouvrirent les premiers monastères, et leur laissèrent ces admirables règles qui ont survécu à toutes les révolutions, et qui régissent encore, à Tabri du monde, de ses vicissitudes et de ses abus, les ordres religieux de nos jours. Un peu plus tard, mais a un bien petit intervalle, d'autres hommes issus des premiers, car tout s'enchaîne dans les desseins de Dieu, jetaient en Europe, et surtout dans TEglise de France, les premiers fondements de ces écoles que la leunesse studieuse venait fréquenter de si loin, et qui devinrent dans la suite aussi célèbres par la science et la piété des maîtres, que par le zèle, les vertus, les talents et les succès des disciples, dont quelques-uns, comme saint Bernard, surent allier la plus haute science à la plus éminente sainteté, et quelques autres, comme le Français Gerbert sous le nom de Sylvestre II, s'élevèrent jusqu'au faîte suprême des dignités ecclésiastiques, et après tant de pontifes glorieux, surent encore donner au relief à la tiare et honorer la chaire de saint Pierre. £h bien, c'est au fond de ces monastères

3ui étaient en môme temps des écoles, c'est ans le secret de leurs étroites cellules que de pauvres religieux, jusque-là ignorés et inconnus, passant du travail des mains aux travaux de l'intelligence, copiaient les anciens manuscrits et nous conservaient les trésors des sciences et des lettres que les Grecs et les Romains nous avaient légués, trésors qui auraient péri infailliblement, si des mains pieuses n'en avaient senti le prix et ne s'étaient empressées à les sauver des ravages des guerres continuelles à ces époques, en en multipliant les copies à l'innui. D'autres, devenus habiles à force de foi, illustraient les Missels, les Antiphoniers et tous les anciens livres liturgiques, de ces merveilleuses peintures, véritables chefsd'œuvre d'iconographie chrétienne, où l'or se mêlait d'une façon si fantastique et en même temps si intelligente à la magie des couleurs, qu'elles font encore l'admiration, et pourquoi ne le dirions-nous pas, le désespoir des artistes de nos jours. D'autres encore étudiaient les livres saints, pénétraient jusque dans leurs profondeurs les mystères du dogme et de la morale, s'élevaient jusqu'aux plus hauts aperçus de la théologie, et perpétuaient ainsi dans l'Eglise la tradition des Pères et des Docteurs. La grammaire, la rhétorique, la dialectique, la philosophie, la géométrie, Tastronomie, la musique mCme, et, comme nous l'avons dit, la poésie, n'avaient plus de secrets pour personne; tous les arts, en un mot, toutes les parties de la littérature, toutes les divisions de la science, étaient publiquement enseignés du haut des chaires, et recueillis par une foule de disciples qui, devenus maîtres à leur tour, les transmettaient à la postérité par la voix de l'enseignement. C'est ainsi que partout l'esprit humain se trouvait façonné a louer Dieu et & célébrer ses dons, dans un

concert unanime de bénédictions, à moins que, de temps en temps, quelques hommes indignes de puiser dans ses trésors ne se séparassent ae la communion universelle»

f>our tourner contre lui ses dons et ses bienàits. Hais, à part ces exceptions suscitées par l'esprit d'orgueil, tous, sans souci de la célébrité qui venait les chercher d'elle-même, concouraient à défendre l'Eglise, à la consoler de ses pertes, et à la glorifier, en maintenant constamment rayonnante sur son front la triple auréole de la science, du génie et de la sainteté.

Depuis ce temps, le genre humain a vieilli sans presque rien acquérir de ce qui peut contribuer à établir la vraie science, c està-dire, la science du bonheur et de la vérité. D'autres hommes sont venus qui ont succédé aux premiers, mais sans pouvoir les remplacer. Bien loin de là, malgré le titre de maîtres qu'ils ont usurpé pour séduire les peuples, on ne peut se retenir de les considérer comme des intrus dans la chaire des vrais docteurs. A coup sûr ils n'apportaient ni la lumière ni la vérité, puisqu'en philosophie comme en religion, ils n'ont réussi qu'à établir la confusion des langues et des pensées. Avec eux, les systèmes ont combattu les sjrstèmes, les doctrines ont dévoré les doctrines, le monde s'est trouvé replongé dans une espèce de chaos intellectuel et moral, et comme aux premiers jours, les ténèbres ont recommencé de régner sur la surface de l'abîme. N'est-il pas vrai que depuis trois siècles déjà l'Europe est en proie a un malaise profond, et qu'elle présente partout les symptômes infaillibles d'une grande déviation sociale? Que s'est-il donc passé? Qui a fait sortir ainsi le genre humain de ses voies? Qui l'a replacé de nouveau sur la

trente qui conduit aux précipices? Où sont es coupables et quelle est la cause d'un tel désordre? Les coupables, nous les tairons, parce qu'il nous faudraft nommer nos pères ; mais la cause , la voici : nous avons perdu Dieu; une philosophie nouvelle Ta retranché de la société. Quel jour, à quelle heure, et comment ce grand déicide s'est-il consommé? Si vous le demandez à l'histoire, elle vous dira : Tournez les yeux du côté de l'Allemagne, et voyez, à la fin du XV* siècle, Luther enfantant le chaos au nom de la liberté. Quel nom pour un tel baptême I Père du dualisme moderne, c'est lui en effet qui, posant le doute en principe, a le premier méconnu et proscrit, au seia même du christianisme,- la grande loi du monde, le principe fondamental de l'unité et de la trinité universelle.

Une fois bannie de l'ordre le plus élevé, l'ordre religieux, celte puissante idée a cessé peu à peu de diriger les investigations de l'étude dans les ordres inférieurs, et dès lors le dualisme a envahi successivement toutes les sciences. Aussi, au lieu des principes conservateurs de la sagesse chrétienne, on a commencé de proclamer les

INTRODUCTIOÎ^.

maximes les plus étranges ; au lieu de cette trinité oue nous avons présentée plus haut comme le germe fécond de toutes les vérités religieuses et sociales, comme la clef d'une explication uriiverselle , comme le moyen de juger de toute la hauteur de YEyangile et les travaux de l'esprit et les actes •du cœur humain, en un mot comme le système divin de la seule philosophie qui soit vraiment digne de ce nom, on a imaginé, quoi?.... Toutes sortes d'utopies toutes plus vaines et plus dangereuses les unes que les autres, le libre examen, par exemple, qui a engendré le doute et reconduit les nations, par la voie de Tincrédulité, jusqu'aux limi* les de la barbarie, jusqu'aux plus absurdes folies des païens. Car, c'est la foi seule qui affirme ; est-ce qu'il est dans la nature du doute de produire autre chose que la négation et le désordre? « £n effet, dit M. l'abbé Gaume, à qui nous avons beaucoup emprunté pour la composition de ce travail, £ati« l'état actuel et l'état du monde à la naissance du christianisme, voyez quelle analogie frappante. Aujourd'hui comme autrefois, tout n'est-il pas Dieu excepté Dieu lui-même? Aujourd'hui comme autrefois, le dualisme n'est-il pas partout? Dans Tordre intellectuel, par le rationalisme; dans l'oi^ dre moral, par la révolte générale contre la Joi divine; dans l'ordre politique, par la confusion des plus incompatibles théories ; dans la famille, par le divorce; dans les scieoces par le matérialisme, funeste séparatioii entre la création physique et la créa* tien spirituelle. »

Or, aux mêmes maux les mêmes remèdes.

Le principe d'unité et de trinité posé par le christianisme» soutenu, développé, appliqué par les Pères de r£glise, a sauvé le monde une fois; lui seul peut le sauver encore. Qu'on nous indique un autre moyen de faire rentrer le Verbe dans son héritage et^ de mettre ainsi un terme aux angoisses de l'humanité? Qu'ont produit tous les systèmes de philosophie inventés depuis plus de trois cents ans? Des ruines et des décombres, et trop souvent, hélas l des guerres et du sang, des ossements et des morts? Et il devait en étne ainsi 1 Quand on introduit l'anarchie dans ies idées, on doit s'attendre à la voir passer presque immédiatement dans les laits. Quand on prêche le doute, on sème la atvision^ et dès lors on n'a plus le droit d'être surpris de la voir germer dans les VMBf dans la société, dans les familles; or si les familles, la société, les Etats se divisent entre eux, comment pourront-ils subsister autrement que dans les convulsions et les déchirements? Les insensés! ils ont remplacé la vérité par le mensonge, et ils s'étonnent de n'avoir produit que du désordre; ils ont bâti sur le sable un édifice sans fondements, et ils sont surpris de régner sur des ruines. En effet, le principe et la fin de toute philosophie, n'est-ce donc pas la vérité? Or la racine de la vérité c'est la foi, comme le fondement de la foi c'est Dieu; et Dieu est en même temps unité et trinité.

Hors de là, pour la société point de salut. Et la Trinité, quels autres que les Pèrôs de l'Eglise pourront jamais nous en faire toucher les mystères?

Non, a on ne sait rien, on ne comprend rien, on n'est pas digne du nom de philosophes, quand on ne connaît pas ces maîtreslà. Nous pouvons l'affirmer, tout ce qu'il y a de bon, de grand, de vrai dans les modernes, se trouve dans les Pères. Us furent les sources, nous ne sommes que les ruisseaux ; apprenez à les connaître, et jugez I »

Ce que nous venons de dire de la philosophie, ne pourrions-nous pas l'appliquer à la littérature, et montrer qu'elle a été faussée dans son principe etaétournée de son vrai but par le même esprit d'erreur et de mensonge qui a introduit tant de désordres dans le monde intellectuel et moral des trois derniers siècles? La démonstration nous en serait d'autant plus facile qu'elle n'exigerait

aue des citations. D'abordf c'est M. Victor [ugo qui nous viendrait en aide; car, malgré quelques écarts, personne ne voudra décliner sa compétence dans la question qui nous occupe. Eh bien, voyez comme il envisage l'avènement de l'Evangile dans la monde, et quelles conséquences il en tire au point de vue d'une littérature nouvelle et chrétienne. «Une religion spiritualiste, dit-il, supplantant le paganisme matériel et extérieur, se glisse au cœur de la société antique, la tue, et, dans ce cadavre d'une civilisation décrépite, dépose le germe de la civilisation moderne Cette religion est complète parce

qu'elle est vraie ; entre son dogme et son

culte, elle scelle profondément la morale

Une partie des vérités qu'elle enseigne avait peut-être été soupçonnée par certains sages de l'antiquité, mais c'est de l'Evangile que date leur pleine, lumineuse et large révélation Pythagore, Epicure, Socrate, Platon

sont des flambeaux ; le Christ, c'est le jour.... Voilà donc une nouvelle religion , une société nouvelle; sur cette double base, il faut que nous voyions grandir une nouvelle poésie. » En effet, une littérature païenne chez des peuples chrétiens, n'est-ce pas une anomalie choquante, un anachronisme monstrueux? , . .

Sans doute , à la naissance du christianisme, ses premiers défenseurs étaient sortis de l'école des païens, et il ne couvait en être autrement; mais dès le rV siècle, c'està-dire après quelques générations de chrétiens seulement, et aussitôt que la religion, délivrée des entraves de la persécution,

fut vivre d'une vie propre et naturelle son origine, les deux génies les plus vastes et les plus complets peut-être parmi ceux que nous honorons sous le titre de docteurs^ saint Jérôme et saint Augustin, avaient senti le vide de ces premières études faites dans les écoles de Rome et de Carthage,et signalé les dangers de cette fausse éducation qui, en nourrissant les âmes de toutes les illusions de la fable, leur inspirait un dégoût

INTRODUCTION

mortel de la yérité. « J'ayais appris, dit saint AugttsiiD) à pleurer la mort de Didon, qui s*était tuée pour avoir trop aimé, et j*étais, ô mon Dieul inseosible à la mort de mon âme séparée de vous, qui êtes sa vie I Si Ton voulait m'interdire cette lecture, je pleurais de n*avoir rien à pleurer.... » Qu*on lise tout ce passage, au premier livre de ses Confessions^ et Ton verra avec quelle amertume il déplore le mépris qu*i] professait alors pour rBcrituro sainte, mépris tel, qu'il la lugeait indigne d'entrer en parallèle avec les œuvres de Cicéron. Aussi, écoutez sa résolution inspirée par le repentir: «Que ces marchanas de grammaire ne m'importunent donc plus! Sans doute, j'ai conservé de ces études inutiles bien des paroles profitables, mais il serait aisé, sans risquer son salut pour une belle locution, de tirer les mômes connaissances de quelques bons livres. » — Saint Jérôme, à son tour, nous apprend combien cette admiration exclusive pour les auteurs païens, fruit dos premières études, est opposée au christianisme, et par conséquent funeste à la société. « Que peutil y avoir de commun entre des chants profanes et les chastes accords de la harpe de David 7 Comment allier le Psalmiste avec Horace, et Virgile avec les saints évangélistes? Il ne nous est pas permis de boire en môme temps au calice du Seigneur et au calice des démons. »

Eh bien, après dix siècles de littérature et de philosophie chrétienne et malgré tous les magnifiques modèles que l'esprit religieux avait enfantés, voilà pourtant ce que l'hérésie de Luther a fait ! Elle a confondu les deux calices, ou plutôt elle n'en a conservé qu'un seul, dans lequel elle a mêlé le vin deVerreur au sang de Jésus-Christ. Estil surprenant que les peuples aient été enivrés, et que depuis si longtemps déjà, toutes les idées soient confondues au sein de l'iiu- Tnanité? La littérature a suivi la philosophie, et toutes les deux, sous le faux manteau de •la religion, nous ont reconduits jusqu'aux

? Païens. N'est-ce pas ainsi qu'il en arrive nfailliblement toutes les fois qu'on brise la chatne des traditions? Aussi, dès le seizième siècle, c'est-à-dire, à l'heure même où le paganisme envahissait l'Europe, le célèbre P. Possevin, tremblant pour l'avenir, faisait entendre à Fltalie ces énergiques •paroles : « Pourquoi pensez-vous que les nommes se précipitent dans le gouffre de l'iniquité, et s'abandonnent sans retenue à toutes leurs passions ? C'est, n'en doutez

Îias, que dès leur enfance on leur a enseigné outes choses, excepté la religion; c'est que 'dans les écoles on leur fait lire tout, excepté les auteurs chrétiens. Si on y parle de religion, c'est si rarement et avec tant de légèreté, que cette instruction ressemble à une 'goutte de vin délicieux dans un tonneau de fiel et de vinaigre. »

Cependant, malgré ces avertissements salutaires et bien d autres ei.core proclamés par toutes les voix catholiques de l'époque, qui croirait qu'en Europe la France, beau-

coup plus qu'aucune autre nation chrétienne, consentit à s'abdiauer elle-même jusqu'à

f)rendre pour modèles exclusifs les Grecs et es Romains, jusqu'à emprisonner dans les formes étudiées de leur langage païen sa parole si naïve et si forte, à l'allure si vive et si franchement dégagt^e; et cela, parce

au'un homme qu'on appelle encore aujour- 'hui le régent du Parnasse s'imagina de proscrire de la littérature et des arts l'histoire nationale, où il ne trouvait qu'un fonds stérile et prosaïque, et l'Evangno, qui ne lui présentait qu'austérités. Chez les autres peuples, au moins, cette profanation ne put s'accomplir sans soulever quelques protestations partielles. On vit le génie du fasse, du Camoëns, de Milton, allumé au foyer du christianisme, frémir d'indignation et lutter contre ce fatal entraînement. Chez nous le sacrilège fut consommé, et personne ne réclama. On dirait que l'esprit français, endormi depuis longtemps, s'estimait encore trop heureux de pouvoir se r<l veiller païen. Honneur à l'élève du jansénisme, c'est à lui que nous devons de voir, depuis deux siècles, la belle langue de La foi remplacée par le jargon de l'idolâtrie I

«Ainsi fut tranché, s'écrie M.Ch.deVillers, le fil qui attachait notre culture poétique à la culture poétique de nos pères. Nous devînmes infidèles à leur esprit, pour nous livrer sans réserveà un esprit étranger que nous entendions mal, qui n avait aucun rapport avec notre vie réeile, avec notre religion, avec nos mœurs, avec notre histoire. L'Olympe avec ses idoles remplaça le Ciel des chrétiens.... Et qui voudrait y regarder de près, trouverait peut-être qu'à la longue, c'est de là qu'est né 'ce refroidissement des âmes pour la religion, pour la simplicité et la sainteté de l'Evangile, pour tout ce qui est véritablement grand, noble et humain. »

— Dans son Essai sur les institutions sociales, M. Ballanche ne parle pas avec moins de •force et de bon sens. Voici ses paroles: « La littérature de toutes les nations résulte de leur propre origine. Les Français ont voulu marier leur littérature nativeà la littérature des anciens. De là ce quelque chose de factice et d'artificiel qui vient rrapper de froideur l'expression même des sentiments ; de là celte nature et ces mœurs convenues qui ne sont ni de la société, ni de l'idéal ; de là enfin cette perfection de détails, ce fini d'exécution qui annoncent le travail beaucoup plus que l'inspiration. »

Pourquoi ces défauts particuliers à notre littérature, et que nous ne retrouvons pour/ ainsi dire dans celle d'aucun peufrfeî Parce

Sue notre littérature, n'étant 1 expression ni e nos mœurs, ni de nos habitudes, ni de nos cro.> ances, ne reproduit que des sentiments et des pensées d'emprunt, et manque nécessairement d'inspiration pour les rendre ; parce que l'inspiration vient d'en haut, et nous la cherchons en bas; parce que nous la demandons aux idoles, au lieu de la demandera Dieu; parce que nous consultoua tous les génies de la fable; au lieu d'in^

INTRODUCTION

SO

lerroger les immortels génies de la vérité, les Lactanco, les Minutius Félix, l^s Sulpice Sévèrejes Vincent de Lérins, lesAmbroise, les Chrysostome, les Basile, les Grégoire, les Bilaire de Poitiers, les Alhanase, les Bernard qui nous répondraient avec cette éloquence, cette admirable philosophie, cette puissance et ces charmes divins de langage mii ont su forcer l'admiration même des rnéteurs du paganisme et remplir le monde entier du bruit de leur renommée. « L'éloquence des docteurs de l'élise, «ditChâteaubriand, dont tout le Génie du Christianisme n'est qu'une magnifique protestation en faveur de la vérité dont nous venons de nous rendre l'écho beaucoup moins intelligent aue convaincu, « l'éloquence des docteurs Je l'Eglise a quelque chose d'imposant, de fort, de royal, pour ainsi parler, et dont lautorîté vous confond. On sent que leur mission vient d'en haut, et qu'ils enseignent par l'ordre exprès du Tout-Puissant. Et toutefois, au milieu de ces inspirations, leur génie conserve toujours le calme et Ja majesté. »

Eh bien, au moment solennel oi!^ nous vivons» quand la littérature semble vouloir remonter à la vérité de son origine et aller redemander l'inspiration à son berceau, n esl-|Ce pas faire acte de piété civique et chrétienne que de la rappeler aux sources pures de l'Evangile ?

Maintenant il nous reste à dire un mot du livre que nous offrons aux lecteurs catholiques, du plan que nous nous sommes proposé et de l'ordre que nous avons suivi aans sou exécution. Tous ces hommes des douze premiers siècles, dont nous avons indiqué plus haut, et avec tant de complaisance, les travaux et lesœuvres, tant ceux qui ont apporté leur pierre à la construction du temple, que ceux qui l'ont arrachée de ses fondements pour la lancer à la face du Dieu adoré dans son sanctuaire, amis et ennemis, agresseurs et d<^Jens>eurs, païens, juifs, hérésiarques, chrétiens, comparaissent tour à tour dans nos pages, et viei:«ient rendre compte de leurs œuvres, pour peu qu'ils aient dit un mot dans la cause de l'Eglise, écrit une page, publié des volumes, ou simplement laissé quelques fragments détachés d'ouvrages perdus, fragments que la piété des Ages a recueillis, pour les transmettre aux souvenirs de la postérité.

Est-il nécessaire d'expliquer les raisons qui nous ont fait préférer l'ordre alphabétique à tout autre, dans (in ouvrage de cette pâture? Encore qu'il ne nous eût pas été imposé par le titre même de Dictionnaire ^ que nous avons pris, nous aurions dû le choisir pour éviter la confusion. On a plutôt trouvé un nom ciu'on ne s'est rappelé une date, plutôt mis la main sur la lettre initiale d'un auteur que découvert le rang qu'il doit occuper dans la chronologie de son siècle. Nous avons donc été dét(»rrainé par cette considération, que Tordre alphabétique nous A paru plus favorable et à la frivolité qui

veut se distraire, et à la curiosité qui veut s'insiruire, et à la science qui veut s'épargner des moments précieux.

Ceci posé, on comprend facilement que, deux objets principaux appelant l'attention du lecteur, ont dû, par conséquent, fixer celle de l'écrivain et le diriger dans l'exécution de son travail : d'abord, la connaissance des auteurs, ensuite la notion de leurs ouvrages. Aussi ce sont les points particuliers que nous nous sommes appliaué à discuter. Pour y procéder avec méthode et éviter la confusion, surtout quand la matière est abondante, nous avons eu soin de la diviser en autant de paragraphes que nous semblait l'exiger son étendue. Le premier est tou-

. iours consacré à la biograpnie de l'écrivain ; le second, à traiter de ses écrits véritables et existants; le troisième, à faire connaître ' ses écrits perdus ; le quatrième, à discuter

. ses écrits douteux; le cinquième, à parler de ceux qu'on lui a supposés. Sa doctrine, sa manière d'écrire et le jugement qu'on eu a porté, font le sujet d'un sixième paragraphe. Enfin, dans le septième, sans nous attacher précisément à donner un catalogue

.complet des différentes éditions de ses œuvres, nous indiquons au moins les meilleures, c'est-à-dire les plus recherchées des bi-

. bliophiles, et particulièrement celles qui ont servi de base à leur reproduction dans le Cours complet de Patrologie publié par M. l'abbé Migne.

Dans la vie de nos savants, quoique resserré dans les limites étroites d'une simple biographie, nous avons pris à tAche de faire entrer tout ce qui nous a paru nécessaire

f)0ur faire connaître l'homme intérieur et 'homme extérieur, autant que leurs actions ont pu nous aider à juger de leur caractère; mais nous nous sommes appliqué surtout à mettre en saillie et à faire ressortir le côté littéraire et studieux de leur existence, parce que c'est celui qui présente l'explication la plus naturelle et la plus simple de leur écrits. Pour la discussion de leurs ouvrages, nous avons suivi l'ordre chronologique, et, autant aue possible, nous avons pris soin d'en indiquer le motif et l'oecasion; puis nous en avons donné des extraits, souvent même des sommaires, et presque iougours des analyses entières de ceux qui nous ont paru les plus considérables. C'est une permission aont nous avons surtout largement usé à l'égard des ouvrages des Pères de TËglise. Cependant, pour ceux-là comme pour les autres, ennemi de toute partialité et dégagé de toute prévention, nous avons mis une attention particulière à rendre justice au mérite de chaque ëchvain. Relevant ses qualités, sans nous établir en panégyriste, marquant ses défauts sans nous ériger en censeur, nous n'avons rien avancé sur son compte qui ne nous ait paru, ou exactement vrai, ou du moins appuyé sur les autorités les plus dignes de croyance.

PuiS'iue notre suiet nous amène à dire un mot de ces autorités respectables qui nous ont aidé à formuler nos jugeipeDts, c'est iei

SI

INTRODUCTION

le moment de déclarer gue nous sommes loin d'élever nos prétentions jusqu'au titre d'auteur. Nous avons travaillé sur un fonds qui n'était point à nous; les remarques et les faits que nous citons dans nos pages, nous les avons recueillis dans les meilleurs biographes et dans les plus savants critiques latins et français de tous les temps; puis nou« avons reproduit le tout dans un sl^le

aui se ressent trop souvent de la diversité es auteurs que nous avons été obligé de consulter, et auxquels nous avons emprunté nos matériaux. Les véritables auteurs sont donc Schram, Lumper, Fabricius, Cave, Oudin, Mabillon, Ëllies Du Pin, le cardinal Bellarmin, dom Ceillier, dom Rivet, et tant d'autres, dont nous avons retrouvé les documents épars çà et là dans le Cours complet de Patrologie. Nous n'avons donc été que le rédacteur, et plus souvent encore le simple abréviateur de ces immenses collections auxquelles nous avons dû puiser nos documents.

Quoi qu'il en soit , et malgré toutes ses imperfections, nous n'hésitons pas à présenter notre travail comme un des plus utiles qui pouvaient être entrepris, nonseulement en faveur de la science religieuse et ecclésiastique, mais eu égard à ces époques où les études n'avaient conservé droit d'asile qu'à l'ombre des églises et des monastères, nous croyons pouvoir ajouter, en faveur de la science universelle. Le savant auteur du Compectus de Patrologie dit, en parlant de cette collection gigantesque et colossale, où la tradition catholique se trouve reproduite dans tous ses détails et dans tout son ensemble : « On doit voir ici une œuvre opportune et toute sociale, pleine d'avenir, et aussi fructueuse pour le monde que pour l'Eglise. Au moment où tout marche à l'unité par la voie des traditions, où tout demande au passé Je présent et l'avenir, où l'histoire, la législation , les institutions , les monuments, les mœurs, la vie intime des générations antérieures, revivent et dissipent tant de préjugés , c'est répondre à la pensée de tous les esprits, c'est laire acte d'un zèle que tous les ooBurs comprendront , que de rassembler pour la première fois et d'éditer, à ses risques et périls, les plus purs enseignements du passé, et tout l'ensemble dfe la tradition universelle. »

Eh bien, c'est à l'ombre de ces autorités vénérables et de tous ces grands noms d'écrivains qui font la gloire des douze premiers siècles, que nous venons abriter ces volumes, qui contiennent l'abrégé dogmatique, analytique et critique de tous leurs écrits et de toutes leurs œuvres. Donc, en les adressant au public de toutes les communions religieuses, scientifiques et littéraires, nous nous croyons autorisé à répéter, après l'auteur cité plus haut, d'abord : «r Aux catholiques nos frères, que désormais , s'ils veulent se montrer légitimes enfants de l'Eglise-mère , il faut rejeter toute frivole nouveauté des profanes, s'attacher à la sainte foi des Pères , y coller son Ame et y mourir. Necetse profecto eêt

omnibus deinceps catholicis^ qui sese Ecclesiœ matris legitimos filios probare sttulent, ut rejeclis profanis profanorum novitalibus , sanciœ sanctorum Palrum fidei infugreant^ ad-' glulinentur , immoriantur, ( Vinc. . Lirin.» Common,)

a A nos frères séparés, de toutes les communions protestantes, nous dirons avec confiance : interrogez les PèreSj et ils vous instruiront; vos ancêtres ^ et ils vous diront qui nous sommes. {Deut. xxxii, 7.)

« Aux hommes, voués aux investigations de la science élevée et forte , nous disons : La vraie science est la doctrine des apôtres et Vancienne tradition de V Eglise. (Ireu.,iidi7er«. heeres,^ lib. iv, c. 33.)

« Et à vous, amis des lettres et des arts, artistes, antiquaires, archéologues : Voulezvous voir juste et vrai? Regardez tous la tradition. Traditionem apostolorum respiciant omnes, qui recta velint videre. (Irefa., Advers. hœres.^ lib. m, c. 3.)

« Au clergé enseignant, évangélisant, militant sur tant de champs divers, nous empruntons , pour qu'il nous reconnaisse et nous accueille, son mot de ralliement : Point de nouveauté, mais la Tradition. Nihilinnovetur nisi quod traditum est. {Epist. S. Ste-^ phani papœ.)

<K Enfin, au monde avide de progrès, nous donnons la tradition du passé pour marcher en avant. Traditio tibi prœtenaitur atictrix. (Tert., de Coron, milit.^ cap. 4.)

« A la société flottante, nous offrons pour base les coutumes catholiques. Consuetudo confirmatrix. (Id., ib.)

« Et à l'Eglise , dont nous sommes les humbles et dociles enfants, nous dédions les monuments de sa foi, qui sauve et conserva l'humanité. Fides servatrix. (Id., ib.) »

Tel est le plan que nous avons suivi , tel est le but que nous désirons atteindre. Cependant, dans la poursuite de ce but comme dans l'exécution de ce plan, quoique notre travail s'adresse également à tout le monde, nous avons eu particulièrement en vue les intérêts de nos frères dans le sacerdoce. C'est pour eux que nous l'avons entrepris, c'est pour eux que nous espérons l'accomplir, n ayant au cœur d'autre désir que celui d'aider, autant qu'il est en nous , au développement des fortes études et à la propagation de la science religieuse et ecclésiastique. Puisse ce faible essai en réchauffer le goût dans leur cœur, et leur inspirer l'envie d!aller la puiser à ces grandes sources sacrées, dont nous n'avonsdétourné quelques ruisseaux que pour leur en faire pressentir la fraîcheur et la fécondité. Seulement, qu'ils nous permettent, en finissant, de réclamer un simple souvenir dans leurs prières, les engageant à réserver toiyours toute leur reconnaissance pour Dieu qui a suscité tant de grands hommes , pour l'Eglise qui les a nourris dans son sein, et pour l'espnt de foi qui leur a communiqué tant d'ardeur, de dévouement et de génie.

L'abbé A. Sbvestrs.

DE

PÀTROLOGIE

ABAILARD.— Il est peu d*histoîres aussi connues que celle d'Abailard, et cependant il en est peu qui intéressent davantage par la variété et la singularité des événements. Ce oui lui prfite un charme particulier, c*est

Ju'eile a été écrite par lui-même, et qu*il s'y ispense, avec l'impartialité désintéressée d'un historien, l'éloge et le blAme, racontant avec une égale candeur le bien et le mal de sa vie» ses vices et ses vertus. Toutefois, la passion s'y trouve {)einte de temps en temps avec des couleurs si vives, que nous engageons nos lecteurs à ne la lire dans l'original qu'avec réserve et précaution. — Pierre Abailahd naquit en 1079, au bourg de Pdais, à trois lieues de Nantes. Son père, qui en était seigneur, s'appelait Bérenger et sa mère Lucie, et, dès le nerceau, ils destinèrent ce premier-né à la carrière des armes; mais la vocation d'Abailard en appela de cette décision. Dès l'Ase le plus tendre, son goût l'entraîna vers l'étude, et, pour s'y livrer avec moins de distraction, il abandonna à ses frères son droit d'aînesse et ses biens. Ce qui était un travail pour ses camarades n'était qu'un jeu pour lui : poésie, éloquence, philosophie, jurisprudence, théologie, langues grecque, nébraïque et latine, tout lui était facile et tout lui devint bientôt familier, mais il s'attacha principalement à la philosophie icolastiqtàe. Quoique la Bretagne possédât alors parmi ses professeurs des savants très-distingués, Abailard eut bientdt épuisé leur savoir. Il vint chercher d'autres maîtres à Paris, dont l'Universiié attirait des écoliers de toutes les parties de l*Europe. Parmi ses professeurs les plus célèbres, on remarquait Guillaume de Champeaux, archidiacre de Paris, qui fut depuis evèque de Chfllons-sur-Marne , et ensuite reliffieux de Clteaux. C'était le dialecticien le plus redoutable de son temps. Abailard suivit ses cours, et proGta si bien de ses leçons, que l'écolier embarrassa souvent le maître^ dans ces assauts d'esprit et de subtilités qu'on appelait thèses publiques. Ses succès, dans lesquels perçait au moins autant d'orgueil gue d*amour de la science, le rendirent odieux aux maîtres et aux écoliers. Pour éviter l'orage qui se formait contre lui, 0t se mettre plus en état de le braver par la

suite, Abailard, plein de confiance en luimême, se retira à Helun, où il ouvrit une école, qu'il transféra bientôt à Corbeil, pour être plus près de Paris. La jeunesse du maître, qui n'avait alors que 22 ans, n'empêcha pas un grand nombre d'élèves de quitter les écoles de Paris pour venir l'entendre et l'admirer. Hais l'envie et la persécution, à la piste de sa renommée, le suivirent dans sa retraite. Abailard, plus avide de gloire qu'effrayé des dangers qu'elle entraîne, ne répondait à ses rivaux que par de nouveaux succès, et par des études dont l'assiduité excessive épuisa ses forces. Les médecins lui ordonnèrent le repos dans son pays natal. Il obéit à regret, suspendit le cours de ses travaux, soigna sa santé; et, après l'avoir rétablie, il revint à Paris au bout de deux ans, se réconcilia avec son ancien maître, qui tenait alors son école dans l'abbaye de Saint-Victor, dont il avait pris l'habit de chanoine régulier. Ils eurent alors de fréquentes disputes sur les universaux, et Abailard eut l'insigne honneur d'amener Guillaume de Champeaux à partager tous ses sentiments; ce qui mit le comble à sa réputation et lui inspira l'idée d'ouvrir, sur le mont Sainte-Geneviève, une école dont l'éclat extraordinaire fit biehtôt déserter toutes les autres. Il enseigna successivement la rhétoriuue, la philosophie et la théologie. On lit dans les mémoires du temps que le nombre de ses auditeurs s'élevait a plus de 3000, et Que dans ce nombre il y en avait de tous les Ages et de toutes les nations. C'est de cette école que sont sortis plusieurs docteurs célèbres dans fEjslise, tels que Guy du ChÂteU depuis cardinal et pape sous le nom de Célestin II ; Pierre Lomoard, év6-

Îue de Paris; Gaudefroi, évoque d'Auxerre; érenger, évoque de Poitiers, et saint Bernard lui-même. La méthode qu'employait Abailard dans ses leçons mérite que nous en fassions mention. Il commençait par faire l'éloge de la science, et la censure de ceux

r', suivant une certaine classe d'hommes ce temps-là , regardaient l'isnorance comme un titre de noblesse; puis il donnait des leçons de logique, de métaphysique, de mathématiques, d'astronomie, de morale, et enfin de théologie. Il lisait à ses élèves des

DIGTIONISÂIRE DE PÂTROLOGIE.

ABA

extraits de tous les anciens phiiosophes grecs et romains, en les invitant à ne s'attacher k aucun en particulier, mafs à la vérité seulement, ou plutôt à Dieu, êonree d^ toute vérité. Enfin il expliquait les saintes Ecritures, dont il était le plus savant et le plus éloquent interprète de son temps. C'est ainsi qu'il devint le maître des maîtres, Toracle ae la philosophie «t te docteur à la mode. Cela ne doit pa& étonner; il était le seul, dans ce siècle cie Subtilités scolasfîques, qui joignît la science du philosophe et les talents de l'homme de lettres au^ agréments de l'homme du monde. II fut aimé des femmes, autant qu'il était admiré des hommes; et.il fut peut-être encore moins insensible à ce dernier genre de séduction qu'à tous les autres. Dans ce temps-Iè, vivait une jeune demoiselle, âgée de dix-sept afl», nommée Béloïs^, nièce de Fulbert, chanoine ûe Paris : peu de femmes la surpassaient en beauté, aucune ne régalait en esprit on en connaissances de tout genre. Outre la langue latine, elle possédait familièremenf les langues grecque et hébraïque et les parlait indifféremment toutes les trois. On ne parlait d'elle qu'avec enthousiasme. Sous prétexte d'achever son éducation , Abailard fut chargé par Fulbert de la voir souvent. L'amour se mit en tiers dans les leçons du professeur, et la passion que son élevé lui inspira, fut portée à un tel excès, que pour elle il oublia ses devoirs, ses ensei^ements et jusqu'à la célébrité, dont il était si avide. Héloise ne fut pas moins sensible an mérite de son amant, et il en résulta un commerce dangereux, dont le secret transpira bientôt et devint pubUc. Fulbert n'apprit que le deniier les dérèglements de sa nièce; il essaya d'y mettre ordre en séparant les deux amants, mais il était trop tard ; Héloïse portait dans son sein le fruit de sa faiblesse. Abailard l'enleva, la conduisit en Bretagne, où elle accoucha d'un fils, que son père nomma Astrolabe^ ou astre brillant, eFt qui mourut chanoine de Nantes. Abailard songeait alors à l'épouser en secret. Il en fit faire la proposition à Fulbert, qui l'accepta, ne pouvant faire mieux; mais Héloïse n'y consentit qu'avec peine , disant, dans son délire passionné, qu'elle aimait mieux être sa maîtresse que sa fomme, dans la crainte que son mariage ne nuisît à la fortune et n'entravât Favenir de son mari. Cependant le mariage se fit : Abailard, renonçant à son canonicat, épousa Héloïse dans une église de Paris, en présence de l'oncle et de quelques témoins affidés. Aussitôt après la bénédiction nuptiale, Héloise continua de demeurer chez son oncle ; Abailard reprit son ancien appartement et ses leçons; ils se voyaient rarement. Fulbert, mécontent de ce mystère, qui compiromettait l'honneur de sa nièce, le divulgua. Mais Héloïse, à qui la prétendue gloire d'Abailard était plus chère que son honneur, nia le mariage avec serment. Fulbert, irrité, la maltraita; et, pour la soustraire à sa tyrannie, Abailard l'enleva une seconde fois, et la mit au couvent d*Ar-

genteuil. L'oncle, se croyant trompé, conçut un projet de vengeance atroce, et l'exécuta, en faisant subir à Abailard une mutilation infâme, dont l'eflfet devait empoisonner le reste de ses jours. Il alla cacher ses larmes et sa honte dans l'abbaye de Saint-Denis, où il se fit religieux. De son côté, Héloise, non moins désespérée, prit le voile à Argenteuil. Lors(|iT« le Mmf s eut adouci les chagrins d' Abailard, il consentit à reprendre ses leçons. II ne tarda pas li retrouver de nombreux élèves, et avec eux des envieux de sun mécile» Soit zèle pour la religion, soit jalousie de ses succès, Albéric etRothulphe, professeurs à Reims, dénoncèrent au concile \de Soissons, en 1122, un traité de la Trinité, qu'Abailnrd venait de composer aux instantes prières de ses élèves, et qui avait été reçu du public avec un applaudissement universel; ils parvinrent à le faire condamner comme hérétique. Abailard, aussi malheureux dans ses écrits que dans ses amours, fut obligé de brûler lui-même son ouvrage en plein concile, avant même gu'il eût été examiné. Par suite des persécutions qui lui fuirent suscitées, il fut ohM^é de Quitter l'abbaye de Saint-Denis, dont rabbé âuger était alors le supérieur. Il se retira dans le voisinage de Nogent-snr-Seincj où i! fit bâtir, à ses frais, un oratoire qu'il dédia au Saint-Esprit, et qu'il nomma le faraelet ou Consolateur. On l'accusa d'hérésie, pour avoir consacré son église au Saint-Esprit, mais il triompha en cette occasion de ses adversaires. Nommé abbé de Saint-Gildasde-Ruys, dans le diocèse de Vannes, il invita Héloïse et les religieuses d'Argenteuil à venir habiter le Paraclet; il les reçut luimême dans cette retraite, où les deux malheureux époux se revirent, après onze ans de séparation. Telle fut l'origine du Paraclet, à (^ui Ton donna depuis le titre d'abbaye. 11 lut fondé du consentement de révoque de Troyes, et il y eut des bulles de conlirmation de la part du pape Innocent II et de plusieurs de ses successeurs. On y suivit d*abord la règle de saint Benoît, mais, à la prière d'Héloïse , Abailard en donna une

fmrticulière. Abailard se rendit ensuite à 'abbaye de Saint-Gildas, où il trouva peu de consolation à ses chagrins. Il décrit luimôme sa nouvelle retraite : « J'habite, dit-il, un pays barbare dont la langue m'est inconnue ; je n'ai d€f commerce qu'avec des Eeuples féroces; mes promenades sont les ords inaccessibles d'une mer agitée; mes moines ne sont connus que par leurs débauches; ils n'ont d'autre règle que de n'en point avoir. Je voudrais, Philinte, que vous vissiez ma maison, vous ne la prendriez jamais pour une abbaye; les portes ne sont Ornées que de pieds de biches, d'ours, de sangliers et des dépouilles hideuses des hiboux. » Abailard voulut mettre la réforme dans le monastère de Saint-Gildas; mais sa conduite, le bruit de ses amours, les pensées profanes qu'il avait portées dans sa retraite, et qu'il exprimait encore dans ses lettres avec une éloquence peu religieuse^

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AfiÀ

mcnONNAIBE HE PATROLOe».

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ne Inî iiermettaient paint d^obtenir la glo i o d'uD réformateur; les moines dout il élail le supérieur aimèrent mieux suivre ses eieoipies que ses conseils; ils lui reprochèrent ses torts sans songer à réformer leurs DiœnrSt et portèrent même la haine eoutr^ leur abbé jusqu'à tenter de s'en délivrer par le pcrisoD. Tandis qu'Abailard faisait ainsi de vains efforts pour réformer le mo-< Basière de Sainl-Gildas, les accusations d'hérésie se renouvelèrent contre lui. On le représenta à saint Bernard comme un homme qui préohaÂt des nouveautés dangereuses.

SainI Bernard refusa d'abord de commencer nne hitte avec un liomme dont il estimait les Inmidres; mais à la fin, entraîné par les disenurs de ses amis» il déféra les livres de la théologie d'Abailard, el les propositions qu*il en avait extraites» au concile de Sens, en 1140; Abailard refusant de les désavouer» et ne pouvant point les justifier» fut con-* damné. Mais il appela de cette sentence, au pape Itmocent II, qui oonfirma le jugement on eoBcile. Afaailard» étrangement surpris qo'on Veut condamné h Rome sans l'avoir entendu, ne laissa pas de se désister de son appel» et de renoncer au dessein qu'il avait formé dTatler à Rome. £n passant par Cluny, il vit Pierre le Vénérable» abbé de ce okh nastère, homme doux et pieux, aussi eompolissant qa*éolairé^ qui entreprit de calmer ses ehagriva» cle le ramener à Dieu» do le réconcilier avec ses ennemis» et de faire relever les censures dont il avait été frappé. il réussit dans tous ces points, à la grande satisfaction do sa charité. Abailard résolut de Qnir ses jours dans la retraite; il revit saint Bernard, et les deux hommes les plus célèbres de leur siècle .se jurèrent une amitié qm dura jusqu'à la mort. S'il ne trouva point» dans cette soliturie qu4l habita deux ans» le repos et le bonheur, qui l'avaient toujours lui, il oublia du moins ses erreurs» et devint Texemple des eénobites. « Je ne me souviens point, écrivait Pien*e le Vénérable» d'avoir vu son semblable en humilité» Je l'obligeais à tenir le premier rang dans notre nombreuse communauté»

mais il paraissait le dernier par la pauvreté de ses vêtements ; il se refusait non-seulement le superflu» mais l'étroit nécessaire; la prière et la lecture remplissaient tout son temps; il gardait un silence perpétuel» si -ce n'est lorsqu'il était forcé de parler, dans les conférences ou les sermons qu'il faisait à la eommunauté. » Son corps s'atfaiblit par les austérités et les jeûires, et peut-être aussi par le chagrin qui empoisonna toute sa vie. il fut envoyé au prieuré de Saint-Marcel, près de Châlons^sur-Saône» où il mourut le 21 avril 11^2, âgé de soixante-trois ans. Pierre de Cluny, qui l'aimait tendrement », honora sa mémoire par deux épitaphes la*tines. il le compare à Homère et à un astre nouveau qui va reprendre sa place parmi les étoiles du ciel. Nous n'avons pas besoin de signaler ici l'exagération d'un pareil élo^çe; nous le t-rouvons plus juste qiiaiid il l'appelle le Socratede la France, le Platon de .

l'Italie, le maître et le modèle de Téloquence; et surtout, quand il relève en lui la sagesse qu'il fit |iaraitre» en mettant toute la gloire de ses dernières années à vivre en vrai disciple de la croix.

Écrits. L^TtaES.

Les Œuvres d'Abailard et d'Héloïse ont été recueillies par les soins de François d'Amboise, conseiller d'Etat, et imprimées à Paris , 1616 » avec des notes d'Aiiaré Duchesne. Cette collection commence par des lettres. La première est adressée à un ami malheureux qui lui demandait des consolations, Abailard» persuadé qu'en celte occasion les exemples sont plus efficaces que les discours, répondit à cet ami par un récit fort détaillé des soulTrances et des persécutions qu'il avait eues à supporter depuis sa jr^unesse. C'est pourquoi on a intitulé cette lettre VHisiaire des ealamUés (FAbailard. £n effet, elle comprend le récit de ses infortunes, depuis sa naissance jusqu'aux mauvais traitements qu'il avait à endurer de la part des moines de Saint-Gildas» et aux inquiétudes que lui inspirait le concile de Sens, à qui sa doctrine venait d'être déférée. Les a% 5% V et 8* sont adressées à Héloïse» en réponse à celles qu'il en avait reçues. Nous en avons assea dit sur la nature des liens qui unissaient ces deux amants, qui plus tard devinrent des époux, et, ce qui vaut mieux encore, des religieux» pour être dispensés de reproduire de$ lettres où les souvenirs du passé viennent quelquefois mêler des sentunents trop mondains à la sainteté des devoirs qu'ils avaient à remplir. Cependant» quoique entrés dans le cloître plutôt par dépit que par piété» on peut dire que leur correspondance semble attester qu'ils ne tardèrent pas à prendre- tous les deux l'esprit de leur état. Héloïse» pour obéir à Abailard» ne lui écrivit plus rien ni sur ses peines particulières» ni sur leurs douleurs communes; mais s'élevant jusqu'à des pensées plus salutaires» et se proposant un but plus utile» elle le pria cle lui apprendre» et à ses soeurs» 1 origine de leur état, son rang» son autorité dans l'Eglise» les fon** déments sur lesquels il reposait» et l'époque de son commencement. « il est honteux» di-> sait-elle, à des religieuses d'ignorer ces choses, et d'embrasser une profession sans la connaître. Une personne bien |>ée dana 1^ mondé sait la généalogie de sa famille : faut-il que nous soyons plus ignorants en religion» et notre état est-il si ol^cur, qu'on ne puisse en découvrir les commencements? » — Elle lui demandait ensuite une règle pour sa communauté. On y observait celle de saint Beuoit, comme dans tous les monastères de filles; mais Héloïse ne la trouvait pas pratica-. bie» en plusieurs points» peur les personnes de son sexe. « Ce serait assez pour nous, ditelle» eu égard à notre faiblesse» si» en mat^ière d'austérité et d'abstinence ^ nous- faisions autant que les évèques, les chanoines réguliers et les autres ecclésiastiques qui composent le clergé» si comme eux nous

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DlCnONNÂIRE DE PÂTROLOGIE.

AM

consentions à garder la chasteté et les jeûnes que l'Eglise ordonne, tant en portant du luige ou mangeant de la viande, et en ne pratiquant d*autres austérités que celles du commun des chrétiens. » Quoiqu'elle détaille les dangers du vin, elle ne laisse pas de vouloir en conserver l'usage à ses religieuses, mais en une quantité qui ne puisse nuire. EnQn, elle prie Abailard de régler l'office divin de façon qu'on ne soit pas obligé de répéter plusieurs fois les mêmes psaumes dans une semaine, ni de faire entrer un prêtre ou un diacre pour chanter la leçon de l'Evangile aux Matines.

La réponse d' Abailard aux demandes d'Héloïse forme deux lettres. Dans la première , il fait voir que l'institution monastique, soit d'hommes , soit de tilles , a reçu de Jésus- Christ son établissement, sa perfection et toutes les grâces qui l'accompagnent ; que le Sauveur a jeté les fondements de l'état religieux, en assemblant sous sa conduite un certain nombre de personnes del'un et del'autresexe, è qui il a donné les règles d'une vie sainte, et les instructions nécessaires pour rendre à Dieu ce culte intérieur et parfait qui forme les vrais adorateurs. Abailard relève tout ce qui est dit dans l'Evangile à l'avantage des saintes femmes qui suivaient Jésus-Christ ; et ce que saint Luc dans les Actes, et saint Paul dans ses Epitres, disent des vierges et des veuves qui faisaient profession de servir Dieu , en assistant ses apôtres de leurs biens. Eusuite il montre , par le témoignage des anciens historiens ecclésiastiaues, que le nombre des vierges s'étant multiplié, on les vit, dans presque toutes les villes, se réunir dans une même maison pour y vivre dans les exercices de la piété. Les empereurs les prirent sous leur protection, les évêques et les docteurs de l'Eglise composèrent des traités pour les instruire ; leur état paraissait si respectable qu'on choisissait les plus grandes solennités pour leur donner le voile , ce qui ne se pratiquait pas même pour la consécration des évêques.

La seconde lettre est la règle même qu'Abailard composa pour la communauté du Paraclet. — Les coutumes non écrites , ditil dans la préface, sont promptement altérées. En quelques années, elles subissent des changements capables de dénaturer entièrement les institutions d'une maison reli- S'euse ; il lui a donc paru nécessaire de réger par écrit les règles qu'on devait suivre au Paraclet. Il les a tirées des communautés les mieux réglées , des instructions des Pères, des maximes de l'Evangile et de tout ce que le bon sens prescrit de plus juste et déplus raisonnable. Il fait consister l'essence de la vie monastique à vivre dans la chasteté , la pauvreté , l'obéissance, le silence , la retraite ; et , après s*être étendu beaucoup sur ces vertus , il remarque que pour la distribution des offices il faut s en tenir à ce qui est ordonné dans le 66* chapitre de la règle de saint Benoît.

RàoLB DU PAHACLET. Dignitaires. — La supérieure a Je titre d'abbesse,avec l'autorité

sur toutes les officières subalternes, la portière, la cellcrière, la robière, l'infirmière^ la chantre, la sacristine, dont les noms indi-

auent les fonctions. Outre les religieuses u chœur , il y aura des sœurs converses , dévouées au service de la communauté, mais qui n'en porteront point l'habit. Oa choisira pour abbesse celle qui surpassiira toutes les autres en piété , en sagesse , eu doctrine , en expérience , et dont i'flge sera comme une garantie de la probité de ses mœurs. On ne choisira ni une fille de qualité , parce que ces personnes commanaent avec trop d'empire , ni une personne dont la famille habite le pays, à cause des inconvé— niens et des dangers qu'entraînerait la multiplicité de ses relations extérieures. Chargée de la conduite des. flmes, l'abbesse peivsera souvent qu'elle en rendra compte fc Dieu. Elle ne sera distinguée de ses sœurs ni pour l'habillement, ni pour la nourriture; elle mangera avec elles et couchera au même dortoir, afin d'avoir l'œil sur sa communauté, et de pourvoir d'autant mieux è ses besoins qu'ils lui seront plus connus. Lorsau'elle tiendra son conseil , il sera permis à liacune d'exprimer son sentiment , mais la résolution de l'abbesse prévaudra, fût-elle la moins bonne , parce que tout ce qui se fait par obéissance est bien fait.

Religieux. — U devait y avoir au Paraclet un double monastère , l'un d'hommes» l'autre de filles, mais dans des enceintes séparées, pour ne pas contrevenir à la défense du septième concile général. Le supérieur du monastère d'hommes avait aussi le titre d'abbé ; un de ses religieux remplissait les fonctions de procureur , pour le monastère des filles , avec l'intendance de leurs biens, soit à la ville, soit à la campagne, et l'obligation de pourvoir à leurs nécessités corporelles. Toutes relations entre religieux el religieuses étaient formellement interdites ; l'abbé même ne pouvait tenir aucune conférence spirituelle qu'en présence de l'abbesse ; il devait être, ainsi que ses religieux, du même ordre que les religieuses, et, aussitôt après son élection, il devait prêter serment de fidélité, en présence de l'evêque et de la communauté , avec promesse de s acquitter Qdèlement de sa charge. Les religieux, en faisant leurs vœux, s'obligeaient à ne jamais souflfrir que les religieuses fussent molestées ; en outre , ils promettaient obéissance à l'abbesse , en faisant profession entre ses mains. Du reste , on voyait la même chose dans l'ordre de Fontevrault, où les religieux étaient soumis à la juridiction de l'abbesse. Ornements de Véglise. — Dans les ornements de l'église, on doit rechercher plutôt la propreté que la magnificence. Point d'or ; un ou deux calices en argent ; aucune image ni en relief ni en peinture ; une croix de bois toute simple fera l'ornement de l'autel. On se contentera de deux cloches , et à la la porte du chœur on mettra un bénitier» afin qu'en entrant le matin à l'église, et le soir en en sortant après compiles, chacune des sœurs puisse se purifier.

ABà

DICTIONNAIRE ÛE PÂTR0L061Ë.

ÂBK

Offceê divine. — Les leçons de matines seront distribuées de telle sorte que , dans le cours de rannée« on lise TEcriture sainte tout entière. Les commentaires des Pères ou leurs sermons se liront au chapitre ou au réfectoire. Les vigiles ou matines se commenceront à minuit, et les laudes au point du jour ; rinCenralle entre ces deux offices sera consacré au sommeil des sœurs. Les lectures se feront dans le cloître. A l'issue de prime, on lira le Martyrologe au chapitre, après quoi, celle qui préside fera une exhortation ou quelque lecture édifiante à la communauté. L assemblée se terminera par la correction des fautes.

Kourriture. — Il sera permis aux religieuses de manger de la viande, mais seulement une fois le jour , les dimanche , mardi et jeudi. Ces jours-lè , on ne leur servira

£i*une portion, et quelque fête qui tombe ns le cours de la semaine, on ne changera rien à cet ordre. A défaut de viande, on donnera aux sœurs deux portions d*œufs ou de légumes, et même de poisson. Au soulier, elles n'auront que des fruits. La nourriture pour tous les vendredis sera la même qu'au carême. Il n'y aura pas d'autres jeûnes

3ue ceux prescrits par l'Eglise à tous les fièles ; mais depuis les ides de septembre jusqu'à Pâques, on ne fera qu'un repas par lour, où l'on pourra servir de la viande, à l'exception du carême. L'usage du vin est permis, mais en petite quantité et avec un tiers d*eau.

Habits des religieuses, — Les religieuses seront vêtues de noir pour le costume extérieur. Leurs voiles seront d'une toile ou d*noe pptite étamine noire; ce qui s'entend des professes, et non des novices, qui apparemment le portaient blanc. Les vierges étaient distinguées des veuves par une croix blanche, qu'elles portaient sur leur voile, pour marquer qu'elles appartenaient plus spécialement a Jésus-Cnrist. Toutes porteront sûr leur chair une chemise de grosse toile, et coucheront sur un matelas avec des draps de toile. En hiver elles porteront un manteau qui pourra leur servir de couverture uour la Duit. Leur coiffure sera simple; un bandeau de toile blanche qui descendra sur le front, avec un voile qui couvrira toute la tête. Jamais elles n'iront pieds nus, sous aucun prétexte, même par mortification.

Messes^ communions ^réfectoire. — L'heure de la messe sera celle de tierce , et elle sera célébrée par le religieux de semaine. On choisira un des plus anciens pour communier les sœurs après le sacriûce. Elles communieront, au moins trois fois l'année, à PAques, à la Pentecôte, à Noël. Avant chaque communion, elles passeront trois jours en prières et en pratiques d'humilité, et jeûneront au pain et à l'eau. Après la messe, elles travailleront jusqu'à sexte; alors elles iront diner« à moins que ce ne soii un jour de jeûne; dans ce cas, elles attendront après

none^ et même après vêpres en carême. En tout temps, on fera la lecture pendant le

repas.

DicTioxN. DX Patrolooie. L

Etude de VEcriture sainte. — Le dernier article de la règle est conçu en ces termes. « PuisQue vous vous privez volontiers de toutes les vaines conversations qui ne font que dessécher le cœur, vous emploierez le temps à l'étude de l'Ecriture sainte, celles surtout à qui Dieu a donné plus de talent, plus d'ouverture d'esprit, plus degrAce pour s'énoncer, aûn qu'elles s'instruisent à fond de ce qui regarde la piété et la vie spirituelle. » — Ce sont là les articles principaux de la règle d'Abailard, telle qu'on la retrouve dans les manuscrits de Mantes et de Saint- Victor; mais celui du Paraclet en contient quelques autres que l'on croit être d'Héloïsé» comme nous le verrons parla suite.

A saint Bernard. — Viennent ensuite plusieurs lettres tant d'Abailard que de plusieurs autres personnes avec lesquelles il se trouvait en communication ; nous ne rendrons compte que de celle qu'il adressa à saint Bernard. En voici l'occasion. Saint Bernard s'étànt trouvé au Paraclet, dans un moment où Ton chantait les vêpres, remàr-

3ua que la supérieure, en récitant TOraison ominicale, disait : Donnez-nous aujourd'hui notre pain supersubstantiel. Il fit là-dessus des remontrances à Héloïse, eu lui signalant cette locution comme une nouveauté dangereuse. Elle prouva par le texte grec et hébraïque de saint Matthieu qu il fallait dire : notre pain supersubstantiel; mais le saint abbé insistait toujours sur ce que l'on devait, s'en tenir à Vusage de l'Eglise. Héioi^e donna avis de cette entrevue à Abailard, oui, prenant sa défense, écrivit au saint abbe de Clairvaux qu'on ne pouvait le traiter de novateur pour un terme qui est de l'Ecriture. Saint Matthieu, qui avait entendu l'Oraison dominicale de la bouche même du Sauveur, la rapporte ainsi ; on doit plutôt suivre cet évangéliste que saint Luc ^ui n'en rapporte

Qu'une partie, et qui n'était pas là quand le auveur l'a prononcée. Il aioute que 1 Eglise grecque, qui, ce semble, devrait suivre de préférence ia leçon de saint Luc qui a écrit en grec, s*en tient néanmoins à la version de saint Matthieu ; puis, venant au reproche de nouveauté, il censure vivement les coutumes deCiteaux qui s'éloignent en plusieurs points de l'Église universelle. Par exemple, on y disait Valleluia, même après la Septuagésime ; aux matines de Noël, PAques et la Pentecôte; onyrécitaitl'hymneJï^ernc rerum conditor, au heu des hymnes propres à ces solennités; et, contrairement à tous les rites de l'Église, on disait un invitatoire, une hymne et même des Gloria Patri, à la fin de chaque psaume, pendant les ténèbres de la semaine sainte. « Si vous me répondez, ditil à saint Bernard, que ces usages sont conformes à la règle de saint Benoit, je vous dirai aussi C]uo l'Oraison dominicale, telle qu'on la récite au Paraclet, est confirme à 1 Évangile, dont l'autorité est supérieure h celle de saint Benoit. » Il rjoute que les nouveautés défendues dans TÉglise ne sont pas les nouveautés d'expressions, mais les nouveautés de sentiments contraires à la foi;

AU

DICTIONNAIRE MB PATROLOM.

oe qa'ii pouye par TiiiTentioa des termes de consuoslantiel» de personne, de TriDité^ pour expliquer nos mysiàres, termes que ron ehercberait en vain aana les livres de rÉcri-» tare. U dit eiicare qu'il y a une infinité de difilfreneea dans les coutumes des élises, et il en conclut que chacun est libre de réciter rOraison Domiaioale comme il le jugera à propos

PaBMiAEB ÂFOLoeip. — Nous avqns vUf dans la vie d'Abailard, qu*anrès sa eondam-» nation au concile de Sens, u en appela au paue, publia son apologie et résolut d'aller a Mome, et qu'il ne fut détourné de son des^ $iii que par Pierre le Vénérable, qui le fetii^t à Cluny, où il fut un sujet d'édification pour tous les religieux de ce monaatôre. Cette Apologie répondait à dix-sept articles exf traits de aes écrits, el condamnés dans cette assemblée. Abailard l'adressa à tous les fi-» dèles. 11 eut soin d'en tirer plusieurs copies et de la faire répandre dans le monde.

Il y déclare, l"" que c'est malicieusement

Ju'on lui a attribué cette proposition, qu'il éteste ; sayoir que le Père est la toute*puis-» sanoe; le Fils une ceitaioe puissance, et le 8aint-*£sprit aucune puissance ; tandis qu'au eontraire il croit que le Fils et le Saint-Ës« prit, étant de la substance du Père, n'ont avec lui qu'une môme puissance et une même volonté; 2* qu'il reconnaît que le Fils de Dieu seul s'est ndt homme pour nous ra« ebeter ) 3* que Jéaufr^hrist, comme Fils de Dieu, est né de la substance de son Père avAUt tous les siècles, et que la troisième personne de la sainte Trinité, le Saint-Esprit, prooède du Père et du Fils ; k'' que la grAce de Dieu est tellement nécessaire à tous les hommes, que ni la nature ni la liberté ne peuvent suffire au salut, parce qu'en effet e'est la grAce qui nous prévient afinquo nous voulions, qui nous suit afin que nous puissions, qui nous accompagne çfin que nous persévérions ; 5" que Dieu ne peut agir que dans les limites du convenable, et qu'il y a beaucoup de choses qu'il ne fera jamais; 0^ qu'il y a des péchés d'ignorance occasionmes surtout par la négligence que nous mettons à nous instruire; 7* que Dieu empêche souvent le mal, soit en prévenant Teffet de de la mauvaise volonté, soit en la changeant en bien ; 8^ que nous avons contracté la coulpe et la peine du péché d'Adam, source et cause de tous nos péchés ; 9^ Abailard confesse encore que ceux qui ont attaché Jésus - Christ à la croix se sont rendus coupables d'un grand crime ; iOr que la perfection de la charité, qui n'exclut pas une certaine crainte que les anges et les bienheureux éprouvent même dans le ciel, a été dans l'Ame de Jésus-Christ; 11* que la puissance des clefs se trouve dans tous les évéques légitimement ordonnés dans l'Eglise; 12^que tous ceux qui sont égaux dans l'amour de Dieu et du prochain, le sont aussi en perfection et en mérite; 19* qu'il n'y a aucune

ni dit que le ftemie? avénantm du ^ils pouvait Atre attribué au Père; ifr ou4l eroit que l'Ame de Jésus^hrîst Mt réellement et substantiellemenl desoendua aai «ifefa i 16^ il déclare encore n'avoif janaîa dît ni écrit que l'action, la volonté, la cupidité, le plaisir ne sont pas des péchés, et qmit noua ne devons pas souhaiter Taxtinction de aatta cupidité. 17^ Après avoir désavoué le livro des Sentences, que l'on faisait paatei» soua son nom qumquHl ne fût cas de lui, il pria les fidèles de ne pa^ ncâreir ao^ iduoeeseè, en lui imputant des ^rre^irs qu'il n'enseignait pas, et de donner un senâ iavorabla k ce qui leur paraîtrait douteux dans seo écrits. Il faut avQuer qu'il y avait plus de légèreté que de malice dans les erreurs que Ton reprochait à Abailard | du moina prends il Dieu à témoin que, dans tout eequilui est reproché par aes aceust^teurs, il n'avait riei| avancé ni par malice ni par org^ieU. Cepen*dant on ne comprend pas tràa-bien ooniment il a pu nier, flans cette apologie» qu'il eût établi une différence entre la puissance du Père et du Fils et refusé toute puissance au Saint-Esprit, puisque son Introduction A la théologie contient dairement la preuve du eontraire.

Sbcoude Apologib. -t^t 4 1a suite de cette première Apologie, qui avait nour but de le justifier auprès du monde, il ea écrivit une seconde» pour rassurer les religieuses du Faraclet contre les bruits fâcheux qui se répandaient sur lui et sur sa doctrine. Il leur adressa une profession de foi opposée à toutes les <tf reurs qu'on lui imputait. On juf^era de oes erreurs par la désaveu quHI en fait. f( Je déteste, dit-it, Thé* résie de Sabellius, qui soutenait que le Père» le Fils et le âaint-Ksprit ne sont qu'une même personne, et par oonséquent que le Père a été crucifié, ce qui a fait donner à ses sectateurs le nom de patripassiens. le crois que le Fils s'est fait homme, en unissant la nature divine et la nature humaine en une même personne; et, qu'après avoir cousomT mé par sa mort l'œuvre de notre rédempUon, il est ressussité et monté au ciel, d oJt il viendra juger les vivants et les morts, ie confesse que tous les péchés sont remis par le baptême; que nous avons besoin de la grâce, soit pour commencer, soit pour achever le bien; et, qu'après être tombés, nous pouvons nous relever par la pénitence.

Qu'est-il besoin de parler de la résurrection de la chair? Si je ne la.croyais pas, je oesse-r rais d'être chrétien. » Il condamne encore l'hérésie d'Arius, se déolare pour la eonsub* stantialilé du Fils et du Saint-Esprit avec le Père, rec^onnaissant que les trois personnes ne forment qu'une seule nature, une seule

{kui^sance, une seule divinité. Ce fut après a publication de cette double Apologie que, renonçant à son appel en cour de Home^ il alla sNsnfermer à Cluny, puis à Saint- Mar«* cel, où il mourut. Héloïse, qui avait obtenu son corps, demanda à Pierre le Vénérable de lui envoyer l'absolution qu'il avait accordée à Abailard, afin d'en susoendre la cédule

âBA

au-dessas de son tombeau. Pierre Tcnvoya signée et scellée de son sceau, Elle était conçue en ces termes : « Moi, pierre, abbé 4e CInny, qui ai reçu Pierre Abailard an nombre de tnes religieux, et qui, après i V Yoir exhumé secrètement, ai wit présent de

r'm corps à Héloisé. abbesse du Paraclot, et ses religieuses, je aéclare que, par l'autorité du Dieu Tput-puissant, et de tous les saints, je Tabsous dç \6\xs ses péchés, en vertu du du droit que me donne ma charge. »

CoMME2<iTAiims, — Ces dcux Apologies d'Abailard se trouvent suivies, dans l'édition desescBUvre^, de ses Commentaires sur TOraisQn dominicale, le Symbole des ApAtres et celui de sa|pt ^thanase. Il suit dans le premier le ie%\e de cette prière telle qu'on la récite dans l'Eglise, sans insister, comme dctns la lettre i saint Jernard, sur le terme m«prr substantiel de la version de saint Mathieu, au lieu de celui de quotidien que portait celle de sqintLuc. Il remarque, sur le sym- |)Olç de^ apOtres, que personne ne tenait un enfant sur |es fonts du baptême, qu'auparavant il n'eOt récité à haute voix l'Oraison dominicale ç.l je Symbole, eq présence du prêtre; et il prouve cet usage par plusieurs canons des conciles.Tout ce que dit Abailard,

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