‹ Dictionnaire historique d'argot; des excentricités du language, augmentée d'un supplément, mis à la hauteur des révolutions du jourChapitre 3 sur 622 · II. — * L'argot et ses éléments de formation · texte numérisé non relu

II. — * L'argot et ses éléments de formation

Autant que notre travail nous a permis de le voir, nos divers argots ne constituent pas ce qu'on appelle une langue, mais un langage de convention, dans la formation duquel n’entrent pas moins de sept éléments. Nous les désignons ainsi: i° vieux mots ; 2° substitutions de mots; 3° modifications de mots; 40 harmonies imitatives; 5° jeux de mots; 6° souvenirs ; 70 importations.

Cette nomenclature, aussi peu scientifique que possible, paraîtra plus claire, si on veut bien examiner les courts aperçus que nous allons consacrer à chaque classe.

vieux MOTS.

Cette première classe constitue le noyau de l’argot. Elle se compose des vieux mots de langue d’oil ou de langue d’oc, dont nous avons retrouvé trace dans les trois dictionnaires spéciaux de Du Cange, de Lacombe et de Roquefort. Ce dernier est le plagiat d’un glossaire manuscrit de Barbazan.

Ces vétérans sont plus nombreux qu’on ne le croit. Ainsi, déjà l’ancienne Provence donnait à certaines vieilles

(1) Voyez sa Néologie.

INTRODUCTION

femmes le nom irrespectueux de vieux cabas. Notre bagou descend en droite ligne de l’ancien catalan bagol, dont la blague moderne pourrait bien n’être qu’une forme intervertie, car les deux mots ont absolument le même sens.

Ainsi, un verbe dont nous nous servons souvent dans la langue familière, le verbe ficher , se rencontre dans nos chroniques du xive siècle. Nous y voyons un maréchal de Boucicaut contraindre les Sarrasins en retraite à se ficher dans des jardins où il les poursuit ; il fiche en prison ceux qu’il attrape.

Comme ficher, truc (rouerie, malice) se retrouve dès le xive siècle, dans une chronique du duc Jean de Bretagne.

Battre (mentir) et batterie (mensonge) viennent évidemment du vieux mot baster : tromper.

L’usage d’appeler anglais son créancier est constaté au xve siècle.

Rutebœuf, un poète qui rimait du temps de saint Louis, et qui aimait à dormir, trouve déjà que le réveil est une chose tannante.

Si on ne vendait pas de prunes dans les caboulots du temps jadis, on connaissait du moins le mot comme synonyme de cabane. Le caboulot est devenu guinguette, puis petit comptoir. Le trinqueur ami qui vous y appelle ma vieille branche par pure amitié ne se doute guère qu’on donnait autrefois le nom de branché au compagnon associé dans une affaire.

Si Rabelais, qui est contemporain de François Ier, n’écrit pas piquer le renard , il écrit escorcher le regnard , ce qui n’en diffère pas trop. S’il n’écrit pas caner (avoir peur), il écrit très-souvent faire la cane , ce qui est absolument la même chose. Il sait aussi ce que c’est qu’un œil au beurre noir . Non moins que Victor Hugo, Rabelais, le profond facétieux, eût relevé le mot de Cambronne, car il le met sans vergogne à toutes sauces, absolument comme beaucoup trop de nos contemporains, qui n’ont, hélas ! conservé de Rabelais que ce mot-là. Vous nous dispenserez de l’écrire, n’est-ce pas? Ce sera bien assez tôt quand, avec la lettre M, sontourviendra.

A part ceux que nous venons de rappeler, presque tous les

INTRODUCTION

vieux mots d’argot ont été transmis parles classes dangereuses. Là semblent s’être conservées les traditions, comme dans certains villages où le patois d’aujourd’hui n’est au fond que le bon français d’il y a quatre cents ans, maintenu en dehors de toutes nos modifications. Ainsi les voleurs qui disent cirpion pour pied, imitent nos pères qui disaient harpion pour griffe. Leur abèquer (nourrir) n’est autre que l’ancien verbe abéclier. Arnache (tromperie) descend en droite ligne du verbe harnacher (tromper). \J anquilleuse qui vole dans nos magasins est vieille de plusieurs siècles. Le fiji vidangeur avait dès l’an i35o l’honneur d'être nommé dans une ordonnance du roi Jean. Estrangouiller (étrangler) est un mot de langue romane qu’on devinerait rien qu’en pensant au latin strangulare (on prononçait strangoularé). De même, cadenne (chaîne) et pectine (argent) sont des formes pures des mots latins catena et pecunici. Le carie et les pimpions rappellent des monnaies historiques. — Nous citons quelques exemples seulement, et nous sommes loin de tout donner. (Voyez Bigorne, Daron , Cabas, Bouler , Caniche, Butter, Caler, Chiquer .) A défaut des glossaires du moyen âge, les patois de nos provinces éclairentaussi d’une façon inattendue les étymologies de certains mots. C’est ainsi qu’on retrouve brimer en Poitou et biffin en Champagne. Cherchez dans le dialecte flamand, et vous retrouverez le charriage dit à l américaine dans charrier : mystifier.

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