SUBSTITUTIONS
Les substitutions, — qui consistent à remplacer un mot par un autre pris arbitrairement, — composent une classe considérable, formée par divers procédés dont les conceptions, bizarres au premier abord, finissent par sembler plus raisonnées qu’on ne se le figure.
Il y a les substitutions de la partie au tout : tricorne pour gendarme, cadran pour montre...
Les substitutions de l’effet à la cause : tremblante pour jièvre, casse-gueule pour bal, musicien pour haricot, pleurant pour ognon, raide pour eau-de-vie...
Les substitutions de fonctions : avaloir pour gosier , palpi tant pour cœur , pique en terre pour poule, fauchant pour ciseau, raclette pour patrouille , ai&e pour chien, tourne autour pour tonnelier , toquante pour montre...
Les substitutions d’aspect : trouée pour dentelle , moricaud pour de vz/z, £/e« pour vin, zzoz’r pour ca/e, prune de monsieur pour évêque.
Il y a surtout les substitutions par analogies qui sont ou animales , ou végétales , ou matérielles ...
Presque toujours ironiques, les analogies animales ne respectent rien. Avant Grandville, elles ont signalé tout ce qui pouvait leur offrir quelque prise dans le roi de la création. Nous le montrerons tout à l’heure, en parlant des rapports de l’argot avec nos mœurs.
Si de la description de l’homme, on passe à la désignation des types, on trouve le sot représenté par le daim, la buse , le dindon; le niais, par le serin , le blaireau ; l’avare, par le chien ; l’inconstant, par le papillon; le méchant, par Y aspic ; l'agent secret, parla mouche; l’usurier , par le vautour; le pingre, par le rat ; le superbe, par le lion; le misanthrope, par Y ours; l’homme emporté, par le cheval; le bon compagnon, par le lapin; l’homme arriéré, par l’huître, le mollusque ; la femme légère, par la biche, la cocotte, le chameau. Castor, canard, bécasse, merlan, ourson, veau, vache, tigre, loup, couleuvre, chatte, vipère, cloporte, chouette, crapaud, grenouille, viennent encore à la file. La sangsue, le phénix, l’âne et la mule sont classiques et nous les rappelons pour mémoire. On connaît enfin le rôle que jouent mon chat, mon chien, mon bichon, ma bichette, mon canard, ma cocotte, ma poule , mon rat, dans le vocabulaire de l’amitié, et aux oiseaux, dans celui de l’admiration.
Non moins remarquables sont les termes de comparaison demandés au règne végétal.
La dent gâtée est un clou de girofle; la perruque, un ga~
qon ; le chiendent symbolise la difficulté; le cœur d’artichaut, l’inconstance ; les pruneaux sont la mitraille ; les noyaux , l’argent; la pelure est l’habit ; la coloquinte , une tête énorme; le cornichon , le melon , le cantaloup désignent un niais d’air biscornu, à dehors épais. L’homme sans consistance est une fenasse; le prête-nom, un homme de paille. Le dédaigneux fait sa poire. Le chou entre dans la composition de six mots d’acception différente. On sait ce que veulent dffe tirer une carotte et donner une giroflée à plusieurs feuilles.
Des navets! des nèfles! jouent un grand rôle dans les refus.
Mon trognon est amical. Aux pommes ! aux petits oignons! aux truffes! fournissent trois superlatifs aux gens satisfaits. — Enfin il y a fagots et fagots , et la fashion a sa fleur des pois.
Les analogies prises dans le monde matériel s’attaquent à tout indistinctement. Elles font d’une capsule ou d’un tuyau de poêle votre chapeau; des pincettes , vos jambes; d'une salière, votre creux d’épaule; d’une fourchette, votre main ; d’une anse de panier, votre bras. La pioche est le travail; la scie, une mystification; le raisiné , du sang; la dragée, une balle. Avec tout ce qu’on a demandé de comparaisons à la musique, on pourrait composer un grand orchestre : musette, guimbarde , flageolet, trompette , tambour, cornet, guitare, harpe, flûte, sifflet, grosse caisse. Cela ne semble-t-il pas complet? Dans cet ordre de chosts-là, on peut aller encore bien loin. Seulem n , prenez garde aux tuiles en sortant, et méfiez-vous des ficelles !
MODIFICATIONS ET DEFORMATIONS.
Les modifications des mots obéissent visiblement au désir de ne pas être compris par un importun. C’est un français de convention. La première syllabe de chaque mot reste généralement seule intacte; les autres sont modifiées de la façon la plus arbitraire.
Ainsi dit-on cribler pour crier , connobrer pour connaître ,
INTRODUCTION
coltiner pour colleter , valtreuse pour valise , insolpé pour insolent, encible pour ensemble , galuché pour galonné , A?/wc/?o;7 pour ballot...
Les uns affectionnent la désinence ar ou mar : guichemar (guichetier), épicemar (épicier), arpagar (arpagon)...
Les autres tiennent pour mont, et disent gilmont (gilet), briqmont (briquet), cabermont (cabaret), promont (procès), paquemont (paquet)...
Ceux-là sont pour anche : boutanche (boutique), préfectanche (préfecture).
Ceux-ci, pour in : madrin (madré), paquecin (paquet), burlin (bureau), orphelin (orfèvre)...
L’o est très en faveur : icigo (ici), Versigo (Versailles), Pélago (Pélagie), sergo (sergent de ville), tringlo (soldat du train), moblo (mobile), invalo (invalide), excuso (excusez), labago (là-bas).
Demi-stroc (demi-setier), vioque (vieux), pastiquer (passer), ramastiquer (ramasser), se^ière (soi), meqières (moi), Arnelle (Rouen), Canelle (Caen), offrent d’autres variétés de désinences.
Rococo (rocaille) est un des rares exemples à citer en dehors du peuple.
Quelquefois on dénature aussi la première syllabe, en ne laissant subsister de l’ancien mot que les consonnes initiales. Exemples : trèfle (trou), trèpe (troupe), la Mine (le Mans), Brutus (Bretagne), mais c’est exceptionnel.
N’oublions pas les chercheurs de combinaisons qui soumettent leur parler à un procédé de déformation uniforme.
Ainsi prenons l’adjectif bon: ceux qui parlent en lem disent lonbem ; ceux qui parlent en luch disent lonbuch; ceux qui parlent javanais diront bavon ; ceux qui parlent en loque diront lonboque; ceux qui parlent en dunon diront nondubon. Les finales conventionnelles dun, mar , aille, orgue, signe , ciergue , offrent encore des combinaisons de même famille. Et ainsi de suite pour tous les mots possibles. On peut varier et multiplier à l’infini.
Mais ces modifications qui vous rendent inintelligible pour
INTRODUCTION
les profanes (si elles sont exécutées rapidement), ont l’inconvénient d’allonger démesurément la phrase, ce qui est un grand obstacle à leur popularité, et ne les rendra guère usuelles en dehors des classes dangereuses pour lesquelles elles sont une nécessité.
Les abréviations, qui sont aussi des modifications de mots, sont plus faciles à reconnaître. Sauf deux ( ci-pal pour municipal , et croc pour escroc ), il est à remarquer qu’elles portent sur les finales. Exemples : Autor (ité), — achar (nement),
— aristo (crate), — bac (carat), — bénéf (ice), — cabot (in), — can (on), — champ (agne), — comm (er ce), — consomm (ation),
— démoc (rate), — émos (ion), — dégui (sement), — es (croc),
— estom (ac), — from (âge), — job (ard), — lansq (uenet), — liquid (ation), — méphisto (phélétique), — occas (ion), — paf (fé), — pante (inois), — perpette (uité), — photo (graphie), — poche (ard), — réac (tionnaire), — rata (touille), — sap (in), topo (graphique), — typo (graphe), — voite (ure).
Quelquefois l’abréviation redouble la première syllabe du mot comme dans qouqou : zouave, et nounou : nourrice.
l’argot actuel.
A l’heure qu’il est, l’argot obéit plus que jamais aux tendances abréviatrices signalées ci-dessus. On ne dit plus mastroquet mais troquet , tailbin mais talbin, fourgat mais fourgue, faffiot mais faffe , pédéro mais pédé, radin mais rade. Sans la connaissance des termes anciens, on serait souvent embarrassé de caractériser la formation, ou plutôt la déformation des nouveaux.
Pour ce qui regarde le langage des classes dangereuses, je ne saurais en donner une meilleure preuve que ce fragment des Mémoires d’un voleur nommé Beauvilliers , jugé en police correctionnelle pour tentative de vol en 1873. Il a été publié par le Figaro du 4 août.
J’ai vingt-trois ans, je suis garçon boucher;
A l’âge de quatorze ans je fesai mon apprentissage à la boucherie Duval, à la Madelaine.
INTRODUCTION
ire affaire, 4 milié (4,000 francs), en allant en recête au bout de huit mois que j’étais dans la maison. J’ai mangé tout, l'espace de quatre mois, mon perd les a remboursé et m’a fait mettre à la Roquette pour trois mois. Il est mort dans l’intervalle, de là j’ai goipé au théâtre, fesait la portière et je vendai des talbin , cigare et du feu.
Dix-sept ans : J’ai commencé à faire l’étalage, réussi pendant un an; pas d’enfilage.
Dix-huit ans : Je fesai le rade et la condition , je me camouflait et avec des faux faffe j'allai dans les bureaux de placement avec une tune, je ne manque pas le coche de 2 pille chez un troquet. Premier sapement : six mois. Laissez-là.
Dix-neuf ans : de là fai fait les coquines passage Jouffroi, Notet des ventes (à la salle Drouot qui est voisine?), etc.
Bien réussi un pédé au chantage de 1,800 francs, un bobe et une bride en jonc , harnais de toute sorte avec mon poteau Coconas.
Vingt ans : Je me remets au turbin dans la boucherie, je fais les pièces destaché.
Au bout d’un an, poissé avec une pesée de gigot que j’allais fourgué, deuxième sapement.
Les trois brèmes ( les 3 cartes , jeu de hasard) pendant six mois, réussi.
Ici Beauvilliers se vante de l’exploitation d’une fille qui lui rapportait 2 5o francs par mois, puis il dit mélancoliquement:
Où est ce temps-là, j’avais bonheur, argent, amour tranquille, les jours se suive mais ne se ressemble pas. Mon mignon connaissait l’anglais, l’allemand, très-bien le français, l’auvergna et l’argot que je lui aprenais de la boucherie, folie!!!
Un commencement de jalousie me prend et je fais sortir mon mignon de la maison, et, plus grande folie encore, je la mets sur le turbin.
Pendant six mois gagneuse d’argent gros comme elle. Au bout de six mois, malade, cinq mois, à Saint-Lazare. Rebectage de mon côté, plus d’argent, goipé , paillasson, tourné au vinaigre; hé-* las! plus de femme, je la vais perdu.
Vingt et un an, rangé des voitures.
Dansai avec Peau-Rouge, l’Anglais, Simonne et Flageolet, et moi je remplaçai l’Anglais en Italienne dans les quadrilles grotesques; 5 francs tous les soirs pendant deux mois au concert de la Gaîté, et un mois au Pavillon-de-l’Horloge, aux Champs-Élysées; pendant quatre mois, l’hiver, aux Porcherons, assez heureux.
A vingt-deux ans, je me remets au turbin.
INTRODUCTION
Le Ier avril, le matin, je rencontre des garçons des halles que j’avais vu à Sainte-Pélagie, Godard et Dartagnan; le dernier me dit donc : «J’aurais besoin d’outil, j’ai une condition à faire. » Je lui dis : Je n’en ai pas, seulement j’ai un monseigneur que je pourrai te prêter; bref, je lui dis : « Je te l’apporterai à trois heures, au café de la Boucherie; en même temps j’irai chez mon fourgue lui porter ce que j’ai à la maison. » Donc, à trois heures, je lui porte ce monseigneur, et en même temps j’avais les affaires en questionna bague, la tabatière, les boucles d’oreilles, la montre et l’épingle; nous buvons ensemble deux ou quatre absinthes, et il m’ennuit tant que je finis par aller avec lui voir cette fameuse condition rue Vivienne.
Nous montons, et moi je frappe à la porte; personne. Je sonne et personne ne répond. J’allume, et mon Dartagnan file le luctr 'eme dans la porte ; au même moment, la porte s’ouvre, et une femme paraît et elle gueule à la chienlit. Je descends quatre à quatre les escaliers, et lui aussi; il sort dans la cour, et moi je le suis; mais le concierge l’arrête. Moi je file une poussée au concierge et il se faufile, et moi je cours après en criant : Arrêtez-le ! Bref il est arrêté et moi aussi ; je vais à niord, mais mon imbécile avait gardé son outil et moi j’étais embêté pour mes bijoux que j’avais sur moi, etc.
Tu va peut-être me traité de loufoque d’aller au turbin avec des objets pareille.
Dartagnan avout tout, il prend tout sur lui et il dit : Je ne connais pas ce jeune homme, les témoins ne me connaisse pas, bref tout va bien.
Cette citation sera utilement complétée par la lettre d’un forçat transféré de Rochefort à Toulon, dont je trouve copie dans un manuscrit que M. Eugène Demarquay, alors chef adjoint de la police municipale de Paris, a bien voulu me communiquer en 1876. Ce manuscrit, œuvre de M. Rabasse, inspecteur de police, contenait un glossaire dont la comparaison m’a été utile.
De la traverse de Lontou (Toulon). — Mon cher camerluche, me voilà enfin démarré de ce maudit ponton d’amarrage, par la grâce du meke (de Dieu) ou du barbé (diable), et sans être aquigé, qui nous a trimballé igo après nous avoir secoué pendant quinze reluis au milieu des prés salés.
Tu m’as bonni avant de décarrer que je te raccorde par une lazagen du truc dont les artoupans de cette traverse nous ont pésignés. Je bonnirai qu’ils nous ont embroqués d’une chasse moustique attendu que le quart d’œil de Rochefort nous a
XII INTRODUCTION
rafilé la manquesse (mal noté) auprès de son camerluche de cette
traverse.
Les gafficrs sont plus mouchiques que lago ; il faut igo (ici) avoir le loubion en poigne pour leur jacter; ou ils vous bousculent en véritables artoupans.
La cavale (fuite) est plus difficile que lago; cependant les messiers de cambrouse n’ont pas la même chaleur à pessigner les fagots en campe ( fuite).
La tortillade (nourriture) est la même pour la quantité, mais le pivoi est plus chenu, le larton un peu plus savonné que lago et la batouse à limasse plus chenue aussi.
La satonnade roule à balouf. Le toc est un bridon de gaye qui a une poigne esquintante.
Rien de plus à te bonnir sinon que la Fouine, Classique , Escarpe et Greve-cœur te refilent leurs bécots de chouettes, et, pour mon arga, je crois que je serai jusqu’au moment de canner (mourir), ton dévoué.
La Hyène.
Après ces échantillons de l’argot actuel des voleurs parisiens et des forçats, on ne lira pas sans curiosité sept morceaux d’un argot moins connu, celui des malfaiteurs de province. Il diffère des deux autres en beaucoup de points. Beaucoup de ses termes restent inexpliqués dans le corps de notre glossaire, et font soupçonner bien des dialectes inconnus spéciaux à chaque localité. Nous ne désespérons pas néanmoins d’en trouver la clef lors de notre prochaine édition, et nous les donnons dès aujourd’hui parce qu’ils jettent un jour inattendu sur la complexité de notre œuvre. Il y aurait dès aujourd’hui à établir un glossaire par prison. La collation de ces œuvres locales pourrait seule produire un répertoire vraiment utile.
Les lettres auxquelles sont empruntés les passages ci-dessous sont de 1860; elles ont été écrites par une détenue de la prison de Besançon.