‹ Dictionnaire historique d'argot; des excentricités du language, augmentée d'un supplément, mis à la hauteur des révolutions du jourChapitre 7 sur 622 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Pauvre Jacques, quand je pense te voir dans une position si triste, et si injustement, je ne peux pas croire à une telle scélératesse pareille : ne te décourage pas. Le curieux (juge d’instruction) m’a dit que je faisais tes passes, je ne l’ai pas avoué. Pauvre viorne (vieux), je crois que le juge retarde pour le mois de mai, c’est pour le faire venir ici. Dis moi si on lui a donné des passets, ils avaient du sauvais dedans une livre.

Quatre billets d’homme, pris à la même source, compléteront utilement ce spécimen de l’argot des voleurs de province :

Je n’ai pas grand chose à te dire que les malheurs se suivent dur. Un accident (une arrestation) sur la ligne (dans la bande) est arrivé, il y a neuf blessés (neuf faits prisonniers). Enfin, avec les chemins de fer, toujours la même chose.

INTRODUCTION

Ne te chagrine pas à mon sujet, je fais attention du mieux que je peux. Nous avons trouvé partout le rouge à boudin qui nous gêne un peu.

Mon cher ami, c’est avec bien de la peine que je te fais savoir par mon honorée de ce jour que, ainsi que je te l’avais promis, je ne peux me trouver à Tours à la fin du mois, il m’est impossible, mais, en revanche, je compte bien m’y trouver le i5 février.

La cause en est que l’on va procéder à une opération à ma tante et qu’il faut que je m'y trouve, je te fais savoir aussi que Louis est bien malade (en jugement). Quand tu m’écriras, écris-11 oi toujours poste restante à Bordeaux (Gironde.)

Plus rien à te dire, je te salue, ainsi que ta femme.

Ton ami — Gros Marro.

Je te souhaite une bonne santé, quant à moi je vais bien.

Chère femme,

Je fais réponse à ta lettre que j’ai reçue à Saint-Pourçain. Je me porte bien et je désire que la présente vous trouve de même, quant à celle de Moulins, je n’ai pu l’avoir faute d’occasion.

Je te dirai que je pars pour Fontainebleau, tu me feras réponse à Paris, Loiset, pour le 23. — 'Les affaires sont toujours les mêmes; ça ne va pas, il y a de quoi se dégoûter ; mais ma foi ça changera bien, il le faudra. Ne te chagrine pas à mon sujet; je fais attention du mieux que je peux; nous avons trouvé partout le rouge à boudin qui nous grime (chagrine) un peu. Je ne t’en mets pas davantage. Je suis pressé, je pars par le train de midi pour Fontainebleau, sans ça je te mettrais quelques lignes de plus. Bien des compliments de ma part à M. et Mme Louis. — Je finis ma lettre en t’embrassant de tout cœur pour la vie ton homme qui t’aime.

Emile.

Je te demande (donne) des nouvelles de la Mina (bande) très mauvaises. Madame Jean trois pige (a trois ans de prison), ainsi que les deux Juliettes; la mère quatre et les autres une au moins Ainsi, tu vois les affaires. M. Baron est malade (en jugement) il y a six mois, mais ça ne sera rien; Jean le mari de madame Jean aussi. J’ai vu Laurent.

INTRODUCTION

P. S. — Bien des compliments de la part de mon beau-frère à tous, et s’il y passe pas trop loin je sais qu’il viendra.

Comme cette correspondance édifiante le prouve, les malfaiteurs de province composent une vraie famille trop bien unie, dont les membres dispersés par les nécessités du métier ne descendent du chemin de fer que pour aller prendre leurs lettres à la poste restante. De vrais commis voyageurs en vols et en assassinats!...

Je ne sais si le lecteur partagera notre impression, mais la dernière lettre signée Émile nous paraît plus particulièrement sinistre que toutes les autres. Cette phrase : « Les affaires sont toujours les mêmes, ça ne va pas, mais, ma foi, ça changera bien, il le faudra , » suinte le crime par chaque mot. On sent que celui qui l’a écrite est prêt à tout, dans l’intérêt de son commerce.

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