INTRODUCTION. XXIII
Il a besoin de très-bons yeux, — des yeux de chat lui permettant de saisir sa proie dans Tombre. On le devine en voyant qu'il les appelle ardents^ reluits^ clairs, quinquets et mirettes.
Que d'images il a trouvées pour répondre au verbe Assassiner : — faire suer^ refroidir, démolir^ rebâtir, connir, terrer, chouriner, expédier^ donner son compte, faire VaffairCy capahuter, escarper, butter, coucher,,.
Il semble n'avoir pas trop de verbes quand il s'agit d'exprimer une fuite : se la briser^ se la casser, s'évanouir, se dé^ guiser en cerf, se pousser de Vair, s'esbigner, se cavaler, se la courir, se la couler, tirer sa crampe, se cramper, lâcher, décarer^ décaniller, se tirer les pattes...
Et quels noms significatifs décernés aux agents chargés de réprimer ses méfaits I Par balai, cogne, raclette, raille ^pousse et grive, il désigne le gendarme qui le balaye ou rencogne, la patrouille qui le racle, l'agent qui Véraille ou le pousse, le soldat qui le grève.
Par une exception bizarre, il a mêlé les idées de cuisine et de dénonciation. L'homme qui le dénonce à la police est un cuisinier, un coqueur (maître coq), une casserole. Dénoncer, c'est casser du sucre, se mettre à table, manger le morceau. Si le malfaiteur est arrêté, il dit qu'il est servi. Serait-ce parce qu'il se voit dé]à flambé, cuit, fumé, frit, fricassé, rôti et brûlé par dame Justice ?
La fréquence des équivalents indique mieux que toutes les statistiques morales, la place tenue par certaines passions.
Niera-t-on que le peuple français soit susceptible d'enthousiasme en voyant tous les synonymes qu'il a trouvés aux mots bon et beau? ^Chic, chicard, chicandard, chouette, bath, rup, chocnosof, snoboye, enlevé, tapé, ça, superlifico, aux pommes, numéro i, aux petits ognons! etc. — Si on n'est pas content, ce n'est point parce qu'on manque des moyens de le dire.
Et l'argent, n'occupe-t-il pas dans le néologisme autant de place que dans les transactions de ce bas monde? — Nerf^
XîtiV INTRODUCTION.
05, huile^ beurre^ graisse^ douille^ rond, cercle^ bille ^ jaunet^ roue de devant, roue de derrière, braise^ thune, médaille, face, monarque, carie, philippe, métal, dale^ P^^^t pimpion, picaillon, noyaux, sonnette, cigale, quibus, quantum, sit nomen, cuivre^ mitraille, patard, vaisselle de poche, sine quâ non^ etc.
Le manger et le boire, — le boire surtout, — ont à leur disposition une légion de synonymes.
Le manger : béquiller, becqueter, tortiller du bec^ chiquer, mastiquer, taper sur les vivres, pitancher, bouffer, etc.
Le boire : étouffer, siffler, flùter, renifler, pomper, siroter, licher, biturer, se rincer Vavaloire, la dalle, le cornet, la corne, s'arroser le lampas, se pousser dans le battant, s'humecter, pictonner, tuer le ver, chasser le brouillard, etc., etc.
Le vin s'appelie/JicfOH, piccolo, nectar, ginglard, ginglet, briolet, bleu, blanc, etc.
Et Teau-de-viel Combien de petits verres dans ces mots : trois-six, fil en quatre, dur, raide, rude, crik, chenique, schnapps, eau d*aff, sacré chien, goutte, camphre, raspail, jaune, tord-boyaux, casse-poitrine, consolation, riquiqui, eau de mort!
Quant à l'absinthe, cet autre poison, n'a-t-on pas inventé autant de noms que de manières de la préparer?
Après la satisfaction des besoins matériels ou l'expression d'une gaieté railJeuse, les misères et les laideurs de cette vie sont largement, exclusivement représentées. Les moralistes pourraient tirer de cette inégalité des conclusions désolantes. Elle affirme mieux que la statistique la fréquence de certains vices.
Chose remarquable ! On trouve vingt mots pour montrer le niais, la dupe ou le fripon ; — il n'y en a pas un pour dire : voici un honnête homme.
La femme digne d'estime est inconnue; — celle qu'on affecte de mépriser se trouve sous le coup d'un déluge d'injures. Chaque année en apporte une de plus au vocabulaire.
Battre se dit de vingt manières *, caresser n'a pas deux synonymes.