INTRODUCTION. XXV
Il y a quarante-quatre manières de désigner l'ivresse ; il n'y en a pas une pour indiquer la tempérance.
Enfin la somme des négations est énorme, et il n'y a pas une seule affirmation positive.
De même, « c'est un marlou^ c'est un filou! » se disent aussi bien d'un homme rusé que d'un souteneur ou d*un voleur. Avoir du vice^ c'est avoir l'esprit ingénieux. Ces assimilations dégradantes en disent long sur le danger dans lequel se trouvent trop de consciences.
L'admiration même se trouve, sur ce terrain scabreux, tout imprégnée de je ne sais quelle âcreté. — On n'arrive à l'affirmation de la qualité que par la négation du défaut. On ne dit p^s: je suis bien /ait, on dit :je ne suis pas déjeté; on ne dit pas : je suis beau^ on dit : je ne suis pas déchiré; on ne dit pas : je suis jeune^ on dit : je ne suis pas trop piqué des vers. — Vous êtes fièrement brave ^ rudement bon^ se disent avec la plus douce intention du monde. Un discours éloquent devient un discours tapé; une scène émouvante vous enlève^ vous empoigne; une belle action épate le public. On dit d'une œuvre banale : Cela n'est pas méchant^ cela ne mord pas. Le travailleur est unpiocheur et le zélé est un fanatique ou un féroce, .
Aussi, comme on s*animalisel Votre peau, c'est du cwiV,de la couenne; votre bras, un aileron; vos pieds, vos mains sont des ergots^ des paturons^ des abattis^ des pattes^ des arpions; votre visage est un W2i(/7e; votre barbe, une ^ow^wme; votre bouche, un bec^ une gueule; vos cheveux sont des crins; le bas de votre échine est un croupion. Vous ne mangez pas, vous becquetesf^ vous béquille^y vous tortilles^ du bec^ et votre esto* mac est une bauge ^ jusqu'à l'heure de la crevaison.
En toute justice, cependant, on ne saurait traiter avec une sévérité absolue l'élément populaire qui sert de base aux observations précédentes.
Comment le peuple se piquerait-il de délicatesse en son langage? Le labeur de chaque jour ne lui laisse apprécier que la satisfaction de ses gros appétits. Aussi ne nous étonnons pas en voyant ses néologistes si brutaux. Ces rudes inventeurs
XXVI ÎNTRODUCtlON.
ont fait des mots accentués comme leurs ragoûts favoris et faits pour traverser les palais plébéiens que n'eflErayent pas les fortes ôpices.
Si on veut donc bien ne pas se choquer de la rusticité de cette forme, l'étude de Targot parisien fera découvrir, au degré le plus émînent, certaines qualités de couleur.
Comme il est bien nommé brutal ce canon qui, après avoir grondé de sa grosse voix, culbute tout sans dire gare t
Et béguin^ cet amour terrestre qui vous isole au milieu de la vie mondaine avec les extases du cénobite !
Combien les mots richesse^ crédit^ fortune paraissent fades à côté de ces quatre monosyllabes : lia le sac! — Il a le sacy c'est-à-dire: ses louis sont en tas sous sa main; d'un geste, il peut faire rouler à vos yeux ces belles espèces sonnantes.
Nous avons dit que l'argot forgeait en réalité peu de mots ; — ce sont des acceptions nouvelles qu'il invente de préférence.
Parfois ces sortes de travestissements sont plus raisonnes qu'on ne se le figure.
Ainsi, pour n'en citer qu'un, — toquante^ ognon ou cadran sont bien plus expressifs que montre.
Toquante fait allusion au mouvement de l'objet (toc, toc); ognon^ à sa forme; cadran^ à la figure tracée sur sa paroi. Ces synonymes offrent l'avantage d'une allusion directe à la chose; ils se gravent mieux dans la tête, tandis que montre est, pour la mémoire des simples, beaucoup plus énigmati** que. — Cet exemple est loin d'être le seul, mais il sufiira, je Tespère, pour afiîrmer les tendances mnémotechniques de l'argot.
Selon nous, il doit être aussi beaucoup pardonné aux li« cences du langage populaire, en raison des infortunes qu'il décèle souvent.
Ainsi la plèbe parisienne a . trouvé une équivoque saisissante pour désigner certains quartiers où la misère fait élection de domicile ; elle les appelle quartiers souffrants (i).
(i) On comprendra mieux cette équivoque après avoir lu ce pas*