URBANITÉ
i.T iOTTis XIV, ayant donné la charge de grand-maître de sa garde-robe au prince de Marsillac , lui écrivit ce billet , plein de cette urbanité qui doit caractériser un monarque français : « Je vous envoie la Gerborie ,
« de qui vous apprendrez une nouvelle qui , selon les « apparences , vous sera fort agréable. Je me réjouis « avec vous comme votre ami , du présent que je vous « fais comme votre maître. »
Le grand Condé étant allé le saluer , après le gain de la bataille de Senef, livi-ée le 11 d’Août 1674, contre le prince d’Orange , le roi se trouva sur le haut du grand escalier. Le prince , qui avoit de la peine à monter à cause de sa goutte , s’écria : «Sire , je demande « pardon à votre majesté, si je la fais attendre. — Mon « cousin lui répondit Louis , ne vous pressez pas : on « ne sauroit marcher bien vite , quand on est aussi « chargé de lauriers que vous l’êtes. *>
Le même prince ayant fait faire halte à son armée, par une ftteessive chaleur , pour rendre au roi , qui y arrivoit , les honneurs qui luiétoientdus, sa majesté exigea que le prince entrât dans l’unique cabane qui se troHVoit , pour se mettre à l’abri des ardeurs du soleil , ajoutant : « Mon cousin , puisque je ne viens « dans votre camp qu’en qualité de volontaire , il n’est « pas juste que je sois à l’ombre , tandis que mon « général est exposé à toute la chaleur du jour. »
2. Lorsque l’empereur Joseph II partit pour la France , le duc de fVirtemberg craignit qu’il ne vou- ' lût , comme à son ordinair#, s’arrêter dans une hôtel-
lerie publique lorsqu’il passcroit par Sluttgard. Pour S’engager à loger chez Jui , il fît ôter toutes les enseignes des auberges de la ville , et sur la seule porte de son palais , il en fit mettre une qui portoit : Notel impérial , gürni. L’empereur , sensible à un empressement aussi flatteur, répondit à l’urbanité du duc , en demeurant avec lui plus de temps qu’il n’a voit projeté.
3. Un soldat de l’armée de M. de Turenne avoiJr pris le nom de ce général , qui lui en fit réprimande. « Que voulez-vous , mon général ? répondit le soldat. « J’ai la folie des noms ; si j’en avois su un plus beau « que le votre , je l’aurois pris. »
4- Le comte d’Evreux venoitvoir quelquefois Fonienellc. Un jour que ce prince , après une longue ^'isite , se préparoit à sortir , FontenelLe dit à scs gens : « Ouvrez donc les deux battAns. — Laissez , je pas- « serai bien un seul ouvert. — Oui , monseigneur , « vous y passeriez bien j mais votre nom n’y passeroîl « pas. »
.5. Après la première cause que M. Coehin plaida au palais , M. le Normand le joignit au sortir die l’audience , et lui protesta tout haut , que de sa vie il n’avoit rien entendu de si éloquent. « On voit bien , « lui réponditPvI. Cochin, que vous n’étes pas de ceux « qui s’écoutent parler. » Voyez Civilité , Politesse , S.vvoin-VivRE , Ton (bon).
i.Î)aril’S I , roi des Perses , voulant faire la guerre aux Scythes , son frère Artabane , pour qui il avoit un grand respect , et qui , de son côté , n’avoit pas moins de zèle pour les véritables intérêts du roi , se crut obligé , dans cette occasion , de lui découvrir scs sciuimcns , avec toute la liberté que demandoit l’importance de l’affaire. « Grand prince , lui dit-il , ceux *f. qui forment de vastes entreprises doivent consûdércr, « avant tout, si elles seront utiles ou préjudiciables i « l’état J si l’exécution exf sera facile ou difficile, si
'« elles pourront contribuer ou nuire à leur "loire ; « cnlin , si elles sont conformes ou contraires aux rè- « "les de la justice. Je ne vois point, seigneur, quand « meme vous seriez assuré du succès , quel avantage « vous pouvez attendre de la guerre que wus entre- « prenez contre les Scythes. Ce sont des peuples « séparés de votre empire par de longs espaces de « terre et de mer , qui habitent d’immenses soli- « tildes ; qui sont sans villes , sans maisons , sans « établisscmens , sans richesses. Ou’y a-t-il*à gagner « pour vos troupes dans une telle expédition , ou « plutôt que n’y a-t-il point à perdre ? Accoutumés « à passer d'une contrée dans une autre , s’ils s’avi- « sent de prendre la> fuite devant vous , non par « crainte on par lâcheté , car tout l’Univers con- « noît leur courage intrépide , mais dans le dessein « de fatiguer et de ruiner votre armée par de conli- « nuelles et de [léniblcs courses , que deviendrons- « nous dans un pays inculte , stérile et dénué de « tout , où nous ne trouverons ni fourrages pour « nos chcvaiii: , ni nourriture pour nos soldats Je « crains , seigneur , qu’une fausse idée de gloire , « et des conseils llntleurs , ne vous précipitent dans « une guerre qui pourra tourner à la honte de la « nation. Vous jouissez d’une paix tranquille au milieu « de vos peuples , dont vous faites l’admiration et le « bonheur. Vous savez que les Dieux ne vous ont « placé sur le trône , que pour être le canal et le « ministre de, leur bonté , encore plus que de leur « puissancê. V ous vous piquez d’être le protecteur *, « le .tuteur , le père de vos sujets ; et vous nous « répétez souvent , parce que vous le pensez ainsi , « que vous ne vous croyez roi , que pour les rendre « heureux. Quelle joie pour vous , grand prince, d’être « la source de tant de biens, et de faire vivre, àl’om- K bre de votre nom , tant de peuples dans un si aima- « ])le repos ! La gloire d’un roi qui aime son peuple, « et qui en est tendrement aimé ; qui , loin de faire « la guerre aux nations voisines ou éloignées, les em- « pêclie de l’avoir entre elles, a'est clic pas infiniment
« plus touchante que celle de ravager la terre , en <( l épandant par-tout le carnage , le trouble , l’horreur, « la consternation , le • désespoir ? Mais un dernier « motif doit encore faire plus d’impression sur votre « esprit , que tous les autres : c’est la justice. Vous « n’êtes point , grâces aux Dieux , de ces princes qui «.ne rcconnoissent d’autre loi que celle du plus fort, « et qui regardent comme un privilège attaché à la « roy-auté d’envahir le bien d’autrui. Vous ne faites « point Consister votre grandeur à pouvoir tout ce « que vous voulez', mais à ne Vouloir que ce que vous « pouvez , selon les lois , et ce que vous devez. En .« effet , sera-t-on injuste et ravisseur , quand on ne « prend que quelques arpens-de terre à son voisin ? « etsera-t-on jusJe, sera-t-on héros, quand on usurpe « et qu’on envahit des provinces entières ? Or , j’ose « vous le demander , seigneur , quel titre avez-vous « pour vous emparer de la Scylhie ? quel tort vous « ont fait les Scythes ? quelle raison pouvez-vous « allégncr pour leur déclarer la guerre.^ Celle que « vous avez faite aux Babyloniens éfoit en même « temps et nécessaire et juste : aussi les Dieux l’ont- » ils couronnée d’un heureux sj^ccès. C’est à vous, «seigneur, de juger si celle que vous entreprenez « maintenant a les mêmes caractères.»
U n’y avoit que le zèle généreux d’un frère unitpiement occupé de la gloire de son prince , et du bien public, qui pût inspirer une telle liberté; mais aussi il n’y avoit du côté du prince , qu’une parfaite modération capable de la souffrir. Darius, loin de se choquer du discours ^ Artahane , le remercia de son conseil; mais il n’en prolita pas. L’engagement étoit pris. Il partit à la tête d’une armée formidable , et fut vaincu sans combattre , comme l’avoit prédit le sage conseiller du monarque.
2. Le comte de Nassau , l’un des généraux de Charles-Quint , menacoit Péronne , en i556 ; et le» habitans, dépourvus de toutes choses , paroi ssment résolus de l’abandonner. Alors un gentilhomme français des environs , nommé signala son zèle
pour sa pairie. Prévoyant les suites funestes qu’entrap neroit la perte de Péroiuie , il s’y Iraspoi ta , avec sa famille et scs enfans , et anima tellement ses concitoyens par ses discours et son exemple , qu’ils se déterminèrent à la défendre jusqu’à la dernière extrémité. Cet homme aussi {'énéreux que brave , y fit conduire tous les {grains qu’il avoit chez lui , et tous ceux qu’il put obtenir de la noblesse du voisinage ; y distribua son argent , et celui qu’il trouva dans la bourse de ses amis , montra une valeur , une activité , une intelligence , qui rassurèrent les plus timides. Cette conduite déconcerta l’ennemi, et l’obligea de se retirer après un mois de siège , pendant lequel il donna quatre fois l’assaut sans pouvoir se loger sur les brèches , qui étoient très-considérables. Le roi , voulant récompenser d’Esturmel ^ le fit son maîlrc-d hôtel, et lui donna une charge considérable dans les finances- 3. M. delà. Feuillade assiégeoit Turin, avec aussi peu de succès que de présomption. Le maréchal de y auban , qui bniloit du désir de combattre pour sa patrie ,. offrit au général de servir sous lui en qualité de volontaire. 11 en fut refusé. Louis Xiy , voyant que le siège ii’avancoit point , le consulta ; et V auban offrit encore d’aller conduire les travaux. « Mais , M. « le maréchal , lui dit le roi , songez-vous que Cet « emploi est au-dessous de votre dignité — Sire , ré- « pondit Vauban , ma dignité est de servir l’état. Je « laisserai le bâton de maréchal à la porte, et j’aiderai «peut-être le duc de la Fçuillade à prendre la ville. » ^4- Le peuple de Gubbip, en Orabrie , s'étoit soulevé ; et 'les séditieux , les armes à la main , menaçoient déjà d’inonder la Ville du sang des citoyens. S. Vbaldy leur évêque , l’apprend : un zèle divin l’enflamme ; il court à la place publique : il emploie les remontrances pour calmer les mutins ; mais ses prières , ses exhortations sont inutiles. Le généreux prélat , ne consultant plus alors que sbn ardente charité^ se précipite au milieu des épées mies. Il se laisse tomber à terre , comme s’il eût été mort ; et chacun crut qu’il l’étoit en effet. Aussitôt les séditieux do^
Soo I ZÈLE!
posèrent les înslrnmcns de leur fureur ; et , se livrant au désespoir d’avoir perdu un paslcur chéri , ils s’arrêtent pour pleurer une mort dont ils se croyoient coupables. Le saint évê(jue , voyant que cet innocent artifice avoit eu un succès heureux , se relève , fait dire au peuple qu’il n’étoit pas blessé. Alors chacun se réconcilie , et ne pense plus qu’à remercier Dieu, de ce que celui qu’ils croyoient avoir perdu par leur faute , leur étoit rendu.
5. Durant une violente persécution que le paganisme avoit excité contre les chrétiens , Arcade , pour mettre sa foi en sûreté , abandonna sa maison , et s’alla cacher dans une solitude où il servoit Dieu dans les veilles , le jeûne et la prière. Les persécuteurs , étant entrés dans sa maison , y trouvèrent un de ses parens , que le gouverneur fit resserrer dans une étroite prison , jusqu’à ce qu’il eût déclaré le lieu Arcade avoit choisi pour retraite. Le saint, l’ayant appris , sortit aussitôt de son asile , et vjnt se présenter au gouverneur. « Si c’est à cause de moi , lui « dit-il , que vous retenez mon parent prisonnier , je « viens me remettre moi-même entre vos mains , pour « vous déclarer ce que vous voulez savoir , et qu’il « ne pouvoit vous apprendre. Relâchez - le mainte- « nant , car je vous rendrai compte de tout. » Le gouverneur dit à Arcade qu’il pardonnoit à son parent, et qu’il lui pardonnei’oit à hii-mênie, s’il vouloit sacrifier aux dieux. « Savez-vous , Arcade , ce que c’est
« qu’un serviteur de DieurC Vst un homme qui ne ^ « laisse ni aflToiblir par l’amoi^ide la vie, ni ébranler pS « lacraintede la mort. C’est Jésus-Christ qui est sa vie; « et la mort, est un gain pour lui. Imaginez contre nous « les supplices les plus horribles, et vous veiTez que « rien ne peut nous séparer de notre Dieu.» Legouverneur, piqué de ce discours, mitla constance d’y5/rc<z<fe à l’épreuve des plus affreux tourmens. Il lui fit couper , l’un après l’autre, ti. à plusieurs reprises, les doigts , les mains, les bras, les jambes. Lcsaint martyr, au milieu, de ces supplices, qui faisoientsouffrirlesspectatenrset les bourreaux même , conscfvoit une tranquillité loti-;
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Jours égale , ne cessant de louer Dieu , et de le prier pour la conversion de ceux IJui le fiiisoicnl sonfiTrir. Enfin, réduit àiéêtreplus qu’un Ironcsans meniLres, et baigné dans son sang, il rendit son esprit à Dieu , avec la gloire d’être tout ensemble le martyr delà foi chrétienne et de la charité fraternelle.
6. L’arianisme faisoit de grands ravages dansl’Egliso par la protection que lui doimoit l’empereur^ alens. Un pieux solitaire , nommé A])hraatc , dont la réputation éloit grande, crut que Dieu demandoil de lui qu’il s’y opposât de tout son pouvoir. IN e consultant que son zèle pour la défense de la foi de Jésus-Christ , il quitta sa retraite , vint Antioche, et fortifia le peuple dans la saine doctrine , autant par la sainteté de sa vie que par l'éloquence de scs discours. Onvoyoit , non sans admiration , ce solitaire exténué par ses grandes austérités , à I'<àge de près de quatre-vingts ans, parcourir les rues , aller dans les places publiques et dans les maisons, pour animer lesFidclles à souffrir la persécution , les prémunir contre le venin de l’erreur, les confirmer dans la vérité , cl par-tout faire triompher la divinité de Jésus- Christ, cm confondant l’impiété cl l’hérésie. L’empereur voulut lui faire un reproche de ce qu’il avoit abandonné la solitude, pourcourir par les villes, et exciter, disoitil , les peuples à la lévolle. IMais Aphraate lui répondit , avec celle fermeté que donne un saint zèle ponr Jésus- Christ: « Prince , je suis resté dans ma solitude , tant « que les brebis du troupeau du céleste Pasteur onla-té « en paix ;aujourd’huique je les vois trouljjées et prêles « à être dévorées, me conviendroil-il de demeurer tran- « quille dans ma cellule rSij'étois une fille retirée dans « la maison de mon père, cl que je visse quelqu’un y « mettre le feu , me conseilleriez-vous délaisser faire , « de rester en repos , et de me laisser brû 1er avec la mai- « son PjScme diriez-vous pas plutôt d’aller chercher du « secours, de jeter de l’eau, et défaire tous mes clforls « pour éteindre l’incendie ? C’est ce que je fais mainle- « nant. Vous avez mis le feu à la maison du Seigneur- « I)e ma celluléj’ai aperçu l’incendie, et je tâche de « l’clciuclrc. Uu solitaire pcrd-il la qualité de chrétien
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5d2 zèle.
« pour être dans la retraite ? et les intérêts de Jésus' « Christ ne sont-ils pliîl les siens , parce qu'il a re « noncé à ceux du monde ? » L'empereur ne répliqua point à upe réponse si généreuse, et son silence fit connoître qu’il la trouvoit juste.