L’enipereur , mettant tout en oeuvre pour
établir l’errOir ries Eutychiens , entreprit de gagner à son parti le célèbre 7'héodose , chef d’une nombreuse compagnie de solitaires. Il lui envoya une très-grosse somme d’argent , comme une aumône , poiir assister les pauvres et les malades. Le saint abbé s’aperçut bien de l’artifice : néannjoins il reçut l’argent , et en fit l’emploi. Quelque temps après , l’empereur lui fit proposer de souscrire une confession de foi , qui contenoit l’hérésie proscrite. Aussitôt il assembla tousses moines , les avertit du péril ou étoit la foi , et les exhorta vivement à défendre la vérité , atix dépens même de leur vie. 11 écrivit ensuite au monarque une lettre pleine de l’esprit apostolique , dans laquelle , après avoir réfuté solidement l’erreur d’Eutychès , il dit : « Puisque nous n’avons qu’un choix à faire , ou de « conserver honteusement notre vie en siiiVhnt l’cr- « reur , ou de mourir avec honneur dans la vraie foi « que les saints pères nous ont enseignée , je déclare « à votre majesté que nous préférons la mort à la vie.*» Anastase , étonné de cette liberté , lit au zélé patriarche une réponse fort respectueuse, et l’assura qu’il ne désiroit autre chose que de procurer la paix à l’Eglise. Mais il jdpcommença la guerre bientôt après , par des édits sanglans qu’il publia contre les catholiques , et qu’il fit exécuter à main armée. A celle nouvelle , Théodose courut à Jérusalem , fit assembler le peuple dans l’église ; et , étant monté dans la tribune ou l’on faisoit les lecturçs elles instructions', il dit allante voix: « Si. quelqu’un ne révère pas les quatre conciles écu- « méiéujues de Nicée, de Constantinople , d’Ephèse « et de Chalcédoine , comme les quatre Evangiles , « qu’ibsoit anathème ! » Une action si hardie , dans un vieillard de quatre-vingt-quatorze ans, rendit le courage à ceux que la-rigueur des édits avoit elïrayés.
K E Ea 3o3
8w Abraham étoit, assis à la porte de sa tente , pour 'voir s’il ne trouvcroit pas qiielqu’occasion d’exercer , envers les voyageurs , les devoirs sacrés de l’hospitalité. 11 aperçoit trois jeunes hommes : il court à eux , les invite avec instance à entrer dans sa tente , les reçoit avec joie , les sert avec empressement, et , après le repas , les conduit dans le chemin. Ces trois voyageurs éloient trois anges que Dieu envoyoit pour punir le crime de Sodome. On marchoit de compagnie dans la route de cette ville eoupaUle , lorsque range , qui jusques-là avoit fait le principal personnage , s’écria tout-d’un-coup : « Pourrai - je me résoudre à cacher « plus long-temps à Abraham les desseins que je suis « près de faire éclater ? Non ; ouvrons-nous .à lui sans « réserve , et ne craignons point de lui faire une con- « fidence dont il est digne... La clameur des énormes « péchés dont Sodome et Gomorrhe se sont déshono- « rées , s’est fait entendre jusqu’à moi , et me demande ' « vengeance; tant leurs iniquités sont infâmes et into- « léraLles ! J’irai moi-même , et je verrai si le bruit de « ces forfaits n’en exagère point la grandeur , pour « punir ensuite les coupables , suivant la mesure de « leur iniquité. »
Deux des voyageurs, à ces mots, quittèrent çt s’avancèrent rapidement vers Sodome. Mais le saint patriarche ne quitta point celui dont il venoil d’entendre les oracles , et qu’il âvoit eu tout le loisir de reconnoître pour l’envoyé du Seigneur. Il s’approcha respectueusement de lui ; tant la charité et le zèle donfnent quelquefois du courage ! et il prit la liberté de lui dire : « Mais quoi ! Seigneur, voudriez-vous confondre « dans la même punition , l’innocent et le coupable ?
« Si l’une de ces villes criminelles renferme dans son « sein cinquante justes mêlés dans la foule des pécheurs,
« les ferez-vous périr tous ensemble ; ou plutôt 5 ne « pardormerez-vous pas à la multitude des coupables,
« en faveur des cinquante justes ? Oui , Seigneur , vous « ferez miséricorde. Malheur à moi , si je pensois que « vous pussiez en user autrement ! Vous qui jugez tous « les hommes , et qui êtes la souveraine justice , vous Tome III. Z
Digiiiz: ; ; ^ ijOOgle
« lie perdrez point le juste avec l’impie. Non, vous ne « le ferez point ; vous ne pourrez vous y résoudre. »
La candeur et la simplicité d’une prière si touchante magnèrent le cœur de Dieu , et attirèrent à Ahraham. la plus consolante réponse. « Vous serez content, lui « dit le Seigneur ; si Sodome offre à mes yeux cin- < quante justes qui se soient préservés de la contagion,
« je ne détruirai point la ville; et les cinquante justes « obtiendront la grâce de tous les criminels. — Que vous « êtes bon , Seigneur! reprit Abraham , et que j’avois « bien jugé de votre clémence infinie ! Mais puisque « j’ai commencé à vous parler, moi qui ne suis que « cendre et poussière , j’ajouterai encore un mot ; vous « n’en serez point offensé. Bornez - vous tellement la « grâce de Sodome au ftombre de cinquante justes ,
« que s’il en mamjHoit cinq sur la totalité, vous repris- « siez tous vos droits ; et voudriez-vous perdre une ville « dont l’innocence de quarante-cinq de vos serviteurs' « solliciteroit le pardon ? — Non , reprit le Seigneur,
« quarante-cinq justessuffirontpourdésarmerma veu- « geance. — Mais , mon Dieu ! continua le zélé patriar- « che,si,par malheur. Une s’en trouvoitque quarante, « que feriez-vous ? — Je ne vous refuserois pas encore, « dit le Seigneur, et je pardonnerois. »
Abraham en avoit déjà beaucoup fait; et tout autre eût regardé une démarche de plus , comme une hardiesse insoutenable. Mais l’innocence , qui fait les aipis de Dieu , leur donne des droits que les autres hommes ne connoissent pas ; et , ce qui seroit dans ceux-ci témérité punissable et folle présomption, est dans ceuxlà simplicité de cœur et resi>eçtueuse liberté. Aussi Abraham , qui d’abord ne faisoit ses conditions avec Dieu que de cinq en cinq, passejensuile jusqu’à dix; et, retranchant ce nombre de celui de quarante : k Ne' « vous irritez point , Seigneur , dit-il , si votre pre- « mière condescendance me donne la hardiesse de vous « parler encore une fois. Au cas qu’il ne se trouvât « que trente justes dans Sodome, faudfoit-il désespérer « du pardon ? — Non , répondit le Seigneur , et ce se-' « roit assez pour surpendre ma justice. - Hélas ! Sei-;
Digiti- by
« gneür , ce seroit bien peu que vingt Justes dans une « grande ville ; mais , après tout , ce petit nombre « d’ames innocentes ne seront-elles d'aucune consi- « dération devant vous ? — Oui , sans doute ; et vingt « justes me désarmeront. »
Abraham délibéra alors , et commença à craindre l'excès de son importunité ;.mais l'ange , après tout , ne le quittoit point , et ne p'aroissoit point fâché de l'entendre, « Je le vois bien , Seigneur , dit-il , vous « voulez que je vous presse encore -, mais ce sera pour « la dernière fois , et je m’assure que vojis me par- « donnerez , si je vous dis que dix justes suivront « pour autoriser votre indulgence. — Oui, sans doute, « ils me suffiront. Pour dix justes , je consens à épar- « gner des milliers de coupables.» Peut-être Abraham étoit-il tenté de faire un dernier effort; car la charité des saints est bien difficile à rebuter. Mais le Seigneur ne lui en laissa pas le loisir. L’ange , qui le représentoit, disparut ; et le vertueux patriarche l'elourna chez lui , comblé des mérites de son zèle , pénétré de la craintedes jugemens du T rès-Haut , et dans l’attente de la funeste punition dontétoient menacées les villes coupables pour lesquelles il avoit inutilement prié.