‹ Dictionnaire historique d'éducation, où, sans donner de préceptes, on se propose d'exercer et d'enrichir toutes les facultés de l'ame et de l'esprit, ... Par m. Fillassier, des Académies royales d'Arras, de Toulose, de Lyon, de Marseille, etc. Tome premier troisième Tome troisièmeChapitre 18 sur 169 · PITIÉ · texte numérisé non relu

PITIÉ

Deücétius, chef des peuples d’une partie de la Sicile,après plusieurs succès fort heureux,et plusieurs actions où il avoitremporté de grands avantages sur les en*» nemis,et en particulier sur les Syracusains,vit tout d’un coup changer sa fortune par la perte d’une bataille, et fut abandonné de presque toutes ses troupes. Dans la consternation et l’abattement où le jeta une désertion si générale et si subite, il prit une résolution que le désespoir seul pouvoit inspirer. 11 se retira sur le soir à Syracuse, s’avança jusques dans la place publique; et là , humble , suppliant , prosterné aux pieds des autels , il aliandonna sa vie et ses élats àla merci des Syracusains. Lasingulariléduspeclaclealtiraunefouledepeuple.Les magistrats aussitôt convoquèrent l’assemblée, et mirent l’affaire en délibération. On commença par entendre les orateurs,chargcsordinairementdeharanguerlepeuple, qui l’animèrent extrêmement coxAvoDeucétius comme contre un ennemi public , que la Providence elle-même sembloit leur présenter , pour venger et punir , par sa mort , tous les torts qu’il avoit faits à la république. Un tel discours fit horreur à tout ce qu’il y avoit de cens de bien dans l’assemblée. Les plus sages et les plus Tome 111. E

anoicns d'enirc les sénateurs représentèrent « qn'il ne falloil pas eonsidérer ici ce que iiiériloil Deucétius , mais ce qui convenoit aux Syracusains ; qti’ils ne dévoient pins i-nvisnijer en lui un ennemi , mais un suppliant, qualité qui rendoit sa personne sacrée etinviolal)le;qiie la déesse Mémésis , vengeresse *des crimes, et sur-lout de la cruauté et de l^inipiété , nelaisseroit pas cet attentat impuni -, qu'outre qn’il y a de la bassesse et de l'inhumanité d’insulter h l’infortune des malheureux , et de vouloir écraser ceux qilton trouve déjà abattus sous ses pieds , il étoit de la grandeur et du bon naturel des Syracusains de faire paroître de la bonté et de larlémence à l’égard de ceux mêmes qui en sont le moins dignes. » Tout le peuple se rendit à cet avis , et , d’un commun consentement , conserva • la vie à Deucétius. La ville de Corintlie , métropole et fondatrice de Syracuse , lui fut marquée pour lieu de sa retraite ; et les Syracusains, pour mettre le comble :i la pitié généreuse dont ils étoient touchés , s'engagèrent à lui fournir tout ce qui lui étoit nécessaire pour y vivre honorablement, oyez Compassion.

1 .P HiMPPE , père du grand Alexanâre , entendoit la plaisanterie, aimoil les bons mots , et en disoit. Ayant reçu près du gosier une blessure considérable , et son chirurgien l’importunant, tous les jours de quelque nouvelle demande : « Prends tout ce que lu voudras , « dit-il ; tu inc tiens à la gorge.»

2. Un bon mot ou une saillie a quelquefois plus fait en faveur de celui qui demandoit une grâce , que les plus fortes sollicitations. Philippe II, roi d’Espagne , venoit d’accorder une modique pension à l’un de ses soldats. Ce guerrier se présente une seconde fois devant son m.aître. «Ne vous ai-je pas donné une récom- « pense Pluiditle roi. — Oui, sire, répondit le soldat, « votre maje.sté m’a donné de quoi manger ; mais je « n’ai pas de quoi boire. » Le monarque sourit , et ajouta une nouvelle gratification à la première.

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. FLAISANTERTK. 6^

Sons le ministère du cardinal t/eF/e^r/, on avoit accordé des récompenses à tout un réf,ûmcnt , excepté le rhcvalier<fe férigouse , lieutenant dans ce ré<;i ment. Ce clievalierétoitGascon.Unjourqu'ilse présentoità l’aiidiencedu ministre: «Je ne sais, monseigneur, lui dit-il ,

« par quelle fatalité je melrouve sous le parapluie, tan- « dis que votre éminence fait pleuvoir des gracas dans « tout le régimént.» Cette expression singulière fut remarquée du ministre, et peu de temps après, le chevalier obtint laréconipcnsequ’ildemandoit.

5. J,e <-éièbre Dominique , arlequin de la comédie Italienne, se trouvant au souper àc I,ouis Xlf'', avoit les veux fixés sur im certain plat de perdrix. Le mon.arque, qui sVn aperçut, dit à l’odicier qui desscrvoit : « Que l'on donne ce plat à Dominique. — Quoi !

« sire , et les perdrix aussi ? » Le roi , qui entra dans la peiisc^c du comédien , reprit : « Et les perdrix aussi. » Ainsi Dominique , par cette adroite plaisanterie , eut, avec les perdrix , le plat qui étoil d"or. ’

4- Lisimaque voulant se divertir aux dépens d'un parasite nommé liithis, fit attacher adroitement sur son habit un scorpion de bois , si bien imité , qu’on l’auroit pris pour l’animal véritable. Le parasite ne l’eut pas plutôt aperçu qu’il sauta de frayeur, et fit rire tous les convives. Mais Bitkis, sans s’étonner, dit à Lisimaque: «Prince , vous venez de me faire grand’peur ; je « gage que je vous fais peur à mon tour. — Voyons, dit « le roi. — Eh bien ! reprit le parasite, donnez-moi « mille écus. » Lisimaque étoit avare ; et rien ne fait pâlii- un avare , comme de lui demander de l’argent.

5. Diogène Ifeoit un livre fort long et très-ennuyeux. Lorsqu’il fut arrivé à la dernière page , il s’écria comme les matelots à la fin d’une longue navigation :

« (jourage , amis ! je vois la Icixe.»

Un philosophe expliquoit, avec emphase, au peuple

as.semblé,plusieurs phénomènes célestes. Diog^è//e,qui

étoit présent , lui demanda: « Depuis quand , homme « admirable , êtes-vous revenu du ciel.^»

Un jour il entra dans un bain fort mal-propre. * « Enseignez-nroi , je vous prie , demanda le cyjûque « pu se lavent ceux qui se sont baignes ici ? » ^

11 avoit coutume de s’adresser aux statues , et de leur demander quelque < hose. Quelqu'un lui reproehoit celte habitude bizarre : « Mon anû , lui dit-il , ne vois- « tu pas que je m’accoutume à supporter des refus ?»

Voyant un homme qui tiroit de l’arc avec peu d’adresse , il alla s’asseoir auprès du biiH On lui en deraandb la raison : « C’est rèpbndit-il , de peur qu’il « ne m’attrape. •»

Un jour que le peuple se pressoit pour entrer au théâtre , le philosophe repenssoit la foule , et faisoit tous ses efforts pour reculer. «Que fais-tu donc , Dio- « gène ? lui dit quelqu’un. — Ce que j’ai dessein de « faire toute ma vie , répondit-il. Un véritable sage « se roidit contre le torrent des préjugés , et ne se « laisse pas entraîner avec la multitude.»

Un physicien lui demandoit pourquoi l’or avoit ime couleur pâle : « H craint, répondit-il , d’être attrapé « par tant de gens qui courent après lui. » '.’s

6. Un assez mauvais poète , nomme Admète, vantoit beaucoup une épitaphe qu’il avoit composée pour être gravée sur son tombeau après sa mort. « Cette «'épitaphe me plaît tant, lui dit le philosophe Dd/«o- « nax , qui l'avoit entendu réciter , que je voudrois « déjà la voir sur la tombe de son auteur. »

. Antlgonus ,\’nn des plus célèbres capitaines lexandre , et qui , après la mort de ce conquérant fameux, futdéclaré souveraind’une partie de l’Asie, étoit borgne , ctsouffroit , sans se fâcher, qu’on le badinât sur ce défaut dont il plaisanloit lui-même. Un jour, il reçut une lettre écrite en caractères extœmement gros :

« Ib seroient lisibles , dit-il , pour un a^ugle même. »

8. Alexcandre-le-Grand fut averti par un oracle de sacrifier le prenrier qu’il rencontreroit à la sortie d’une vilîé qu’il quittoit ; et le premier qu’il rencontra fut un boÉiime qui condiiisoit un âne : il le fit prendre. Cet homme ayant demandé pour quelle raison on l’arrêtoit, puisqii'ilne se senloit coupable en rien : on l’instruisit de l’oracle. «En ce cas , dit-il , ce n’est pas moi, seî- « gneur , qu’il demande , c’est mon âne ; vous l’avez ren- « contré le premier. «Cette interprétation lui sauva la., vie , et l’on immola le pauvre roussin d’i^adie, ^ ^ -

9. Un courtisan ayant demandé une somme d’argent h yînfigonus , roi d’Asie, en fut refusé. Avant de s’en retourner , il pria le monarque de lui prêter une escorte de ses gardes poifr le recondiiire à sa maison.

« Qiiel besoin avez-vous d’cse.orte r lui dit le prince. —

« J'ai iieur , répondit le courtisan , qu’on ne me vole « en chemin ce que vous m’avez donné. »

10. Un homme , dont les cheveux eommeneoient à blanchir, vint demander unegrace^l’empcremv/<//7e/<; ce prince la lui refusa. Quelque temps après . le même homme ayantteint ses cheveux en noir, revint demander encore la meme faveur. Lempereur le reconnut , et l’t'conduisil encore, en lui disant : « Mon ami, je « l’ai déj.à refusée à tofi père.»

11. Un jour , le philosophe yiristippe demandnit à Denys le tyran une somme assez considérable : « Ne « in aviez-vous pas dit, répondit le prince , qu’un phi- « losophe ne manquoit jamais de rien } — Donnez « toujours , reprit ylristippe , et nous parlerons de « cela après. » IjC philosophe ayant reçu l’aigent: «Eh « bien ! dit-il au despote, n’avois-je pas raison de vous « dire que les .sages ne manquoient jamais de rien }

« V ous le voyez ; lorsqu’ils ont besoin de quelque « chose , ils trouvent qni le leur fournit. »

Une autre fois , il demandoit une grâce au même prince ; mais il n’en étoit pas écouté. Alors Aristippe se jeta à ses pieds , et le pressa tant , qu’il obtint ce qu’il désiroit. Quelques personnes de grand sens représentèrent ensuite à ce sage qu’il étoit indigne d’un philosophe de se prosterner aux pieds d’un autre homme :

« Ce n’est pas ma faute, répondit-il ; il faut en accuser « Denys qui a les oreilles aux pieds. »

12. Caninius Rébuliis avoit été choisi pai' César , pour remplacer Fabius Maxvnus qui étoit mort ; mais sa dignité ne dura qu’un \o\ir. Cicéron dit, en plaisantant : « Nous avons eu un consul bien vigilant ; il « n’a pas dormi pendant sa magistrature.»

Lorsque ce Romain alla avec ses cliens, pour félicir ter le nouveau magi.strat : « Ilâlons-nous , mes amis ,

« disoit-il en chemin , pour que nous arrivions avant . a fin de son consulat. » E 5

Un jour, se promenant dans la place pnhliqne , il se senlit pressé do la soif, et demanda de l'eau. 11 étoit près de boire , lorsqu’il aperçut le censeur Cotta , homme fort adonri^ au vin ; alors il appela ses amis ; « Cachez-moi bien , leur dit-il ; car si notre censeur « me voyoit boire de l’eau , il me chasseroitdu sénat. »

, C. Popilius , homme ignorant et stupide, se donnoit pour un habile jurisconsulte. Ayant été appelé pour être témoin dans une affaire , il répondit qu’il ne savoit rien : «Vous croyez peut-être , lui dit Cicéron , qu’ou « vous interroge sur le droit ? »

Fabia Dolahella disoit souvent qu’elle n’avoit qfte trente ans : «Cela est vrai , dit Cicéron / car il* y a vingt « ans que vous le dites. »

i3.^wg«.vle, revenant à Home apres la bataille d’Actium,futsalué parun artisan qui luiprésentaun corbeau, à qui il avoit appris à dire ces mots : «Je vous salue, Cé- « jctr vainqueur. >> Le prince, charmé , acheta cet oiseau .six mille écus. Un voisin jaloux alla dire à l’empereur que cet homme avoit encore un au Ire corbeau qui disoit des choses plaisantes.y^ugwAle voul ut le voir ; et l’anim al fit entendre ces mots: « Je vous salue, Antoine vain- « queur.ü L’artisan , homme prudent, avoitinstruit cet autre oiseau en cas Antoinefhi triomphant. Auguste n’en témoigna aucune colère, ; il oi’donua seulement à cet homme de partager avec son voisin les six mille écus.

A l’exemple du corbeau , un perroquet fit à Auguste le même compliment, et fut acheté trè.s-cher ; une pie’ vint ensuite, et rendit son instituteur opulent: enfin im’ pauvre cordonniervonlnt aussi apprendre un corbeau à faire cette salutation. II eut bien de la peine i réussir;^ souvent il se désespéroit , et s’écrioit en colère : « Je « perds mon temps et ma peine. » Il vint enfin à bout de son entreprise, et courut aussitôt attendre y/w^«.v/ei sur son passage. Il lui présenta le corbeau , qui répéta fort bien sa leçon ; mais le prince se contenta de dire : « J’ai assez de ces complimenleurS'làdans mon palais.» Alors le corbeau se ressouvenant de ce qu’il avoit entendu dire è son maître , répéta : «J’ai perdu moi» « temps et ma peine. » Auguste se mit à rire , et acheta cet oiseau plus cher que tous les auü’Cs. -

l»LAISA-\TEniE. 71

S. Louis, après son voyage de la Terre-Sainte, . étant débarqué aux îles d’Hicres en Provence, envoya de tous côtés cberclicr des chevaux , dont tout le monde inanquoit. L’abbé de Cluni , qui se trouyoit pour lors à Marseille , lui en donna deux qui valoient bien cinq cents livres chacun , et lui fit demander une audience qu’il lui accorda avec plaisir. Elle fut longue; ce qui fit croire qu’elle avoi télé favorable. «]N’esl-il pas « vrai , sire , lui dit plaisamment le sire de Joitwille ,

« que le présent du bon moine n’a pas peu contril)ué « .à le faire écouler aussi longuement ? » liC roi convint qu’il en pouvoit être quelque chose. «Jugez donc ,

« sire , reprit le bon clievalier , ce que feront les gens « de votre conseil , si votre majesté no leur défend pas « de rien prendre de ceux qui auront à faire par de- « vant vous ; car , comme vous voyez , on en écoulé « toujouis plus volontiers.» l ouis ne put s’empêcher de rire de la naïveté ; nyiis il sentit toute la sagesse du bon mot , et ne l’oublia jamais.

i5.Le baron des Adrets, capitaine huguenot, ayant pris une petite plai’C aux catholiques, rondamiiales soldats qui i'avoienldéfendue, à sauter duhaut en bas d'une lourde la forteresse. Un de ces infortunes guerriers s'avança par deux fois au }>ord du précipice , et recula deux fois , pour ne point faire le saut fatal : « Allons « donc , mon ami , lui dit le baron , dépêche : est-ce si « difficile ? — Eh bien , monsieur , repartit le soldat ,

« puisque cela vous paroît si facile , je vous le donne << eu quatre. » Celte plaisanterie plut si fort au cxuel baron , qu’il s’adoucit en sa faveur , et lui donna la vie.

iG.llenri avoit un clieval qu’il aimoit beaucoup: il avoit ditcpi’il feroit pendre celui qui lui apprendroit sa mort. Le. cheval paya le tribut à la nature. Un Cascon^apprit ainsi cette perle au roi ; «Hélas! sire , dit-il ,

« votre cheval ! ce beau cheval ! le cheval de

« votre majesté ! ô ciel ! ce magnifique cheval !....

« — Je pariequ’il cslmort, s’écria le monarque alarmé.

— Vous serez pendu , sire , reprit le Gascon ; vous « vous êtes donné la première nouvelle. »

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