‹ Dictionnaire historique d'éducation, où, sans donner de préceptes, on se propose d'exercer et d'enrichir toutes les facultés de l'ame et de l'esprit, ... Par m. Fillassier, des Académies royales d'Arras, de Toulose, de Lyon, de Marseille, etc. Tome premier troisième Tome troisièmeChapitre 41 sur 169 · G REMORDS · texte numérisé non relu

G REMORDS

Ihulc. Tl réfléchit sur son injusticr, et, revint à grands pas à la boutique ; il glissa son argent par les fentes de la porte , en disant : « Cet homme qui est nioil « pour les antres , est encore vivant pour toi. » a. L’amour du commandement et la rivalité avoient rendu Uéraclide, citoyen de Syracuse, l’irréconciable ennemi deDion.Ce grand capitaine formoit-il quelque

proj et pour 1 e bonheur de sa patrie ? 1 ’opi n i àti e//(^/-ac//de

s’y opposoit toujours; et, lâche flatteur d’une populace aveugle, il ne cessoit de cabaler contre le sauveur de Syracuse, afin de’ gagner les bonnes grâces des plnsmé-

Îuisablescitoyens. Mille fois, lesamisdeZtzon voulurent

e débarrasser, par des voies violentes, de ce tyran d’une espèce nouvelle : son aine étoil trop belle , trop généreuse pour y jamais consentir : toujours il arrêta leurs bras prêts à Irapper le séditieux. Enfin, un jour qu’il l’avoit envoyé appeler au conseil, il répondit qu’il n’y iroit point , et qu’étant simple parlicuber , il se trouveroit à l’assemblée avec les autres citoyens , quand elle seroit convoquée ; c’étoit mépriser ouvertement l’autorité (\eDion : il est bien difficile de ne pas oublier «n inslantsavertujceslcequi arriva dans celte occasion au sou verain magistrat de Syracuse. Fatigué de souffrir tant d insultesjii lâcha la main àses amis, et leurpermit de tuer Uéraclide. On vit alois combien le cri de la conscience est capable d'alarmeruneame vertueuse : à peine le meurtre eut-il été commis, qucZ)/o/îne goûta plus de joie vraiment pure : le repos s’éclipsa pour jamais. Unfantome affreux, triste suite deson repentir, se présenta devant lui durant les ténèbres , et le remplit

d untroublc effrayant etd’une noire mélancolie. C’étoit nne lémmed une taille énorme, dont l’appareil lugubre, l'air farouche , le regard furieux jetoicnl l’épouvante dans son amc , et scmbloit , en balayant avec violence sa maison, lui présager les plus grands malheurs.

5. Alexandre le~Gr and , ayant reçu des fruits de la Crccc^, les trou vasibeauxetsi frais, qu’il en voululdonnerà Cliut. s, s.on ami, frère desanonrrire,etqui, dan' un combat , lui avoit sauvé la vie. Clitns alors offroit un • sacrUicé pour la prospérité du roi. Il le quitte pour s«

REMORDS. l5y

rendra auprès dn monarque. Trois moulons qu’il devoit immoler , et sur qui l’on avoit déjà fait les effusions ordinaires, le suivirent ; ce qui fut pris pour un sinistre présage. Afin d’écarter lesidéesfunèbres quecetévénenient singnlier avoit fait naître , ont eut recours aux plaisirs; etlepriucedonnaimfestiu magnifique. Le souper fut long , et l’on y but beaucoup. On y chanta des vers qu’un poète dô la suite de la cour avoit faits contre quelques capitaines macédoniens, qui, depui^peu, s'éloient laissé battre par les Barbares. Los vieux officiers en furent inécontens, et querellèrent le poèteet lenmsicien . et ses favons, au contrai re, s’amusant

deces vers, ordonnèrent au musicien de continuer.Laliqueur bachique avoit déjà troublé la raison deClIfuj: ce capitaine , naturellement fier , se mit tout-à-fait en colère, et dit qu’il étoit honteux de toumeren ridicule, parmi des barbares ennemis, dcsofficiersmacédoniens, qui malgré le malheur qui leur étoit arrivé , valoicnt mieux que ceux qui rioient à leurs dépens. Al^atulre lui réponditqu’eii donnant à une lâcheté l’indulgente dénomination de malheur, il vouloil sans doute s'excuser lui-même. Il n’en falloit pas dîivantage pour mettre à .son comble le courroux d’un homme brave, que le vin anime , et q\i’une longue liberté met au-dessus de la crainte. « Cette lâcheté que vous me reprochez, .s’écria- « t-il en se levant de table, vous a sauvé la vie, à vous, « qui vous çlites fils des dieux,, lorsque vous présentiez « le dos à l’épée ùeSpitriade. Ces Macédoniens que l’on « raille ont répandu leur sang pour vous. Les ble.ssures « qu’ils ont reçues vous ontrendu si grand, quevous dé- « savouez le roi Philippe pour votre père, et que vous « voulez sottementpasserpour le fils de JupitorAnimon. « — Méchant, repartit Alexandre, piqué jusqu’au vif, « crois-tu tenir encore long-temps impmiémenl cesdiscours séditieux que tu répètes sans cesse, pour faire « révolter lesMacedoniens.^— Hélas! noussommoslous « assez punis, répliqua Clitus , par la récompense que « nous recevons de noslravauxetdenosfaligues;ctuous estimons heureux ceux qui sont morts assez tôt pour « ne point voir les Macédoniens battus de verges par les

remords.

« MèdeSjCt pourn’être pasoI)lif,'é de faire la eoiir aux « Perses, afin d’avoir accès auprès de vous.'» Clitus ,\a tête levée, tint encore d ’an très discours semblables, a ux- Alexandre , en colere, repartit pardes injures. Les plus vieux làchoientdel’appaiscretdefairelaireC/z/Mj. Le monarque se tournant alors vers le Gardien JIT^/zodoque, et le Colopbonien Artërnius : «Ne vous semble- « t-il pas , leur dit-il , que les Grecs sont entre les peu- « ples,c©mme des demi-dieux qui se promènent entre « des })êtes sauvages .?» Clitus, ne rabattant rien de son audace et de sa fierté , cnnqw’ Alexandre dît tout haut ce qu’il avoità dire,ou qu’il n’invitàt pas à sa table des bonmies libres , accoutumés ^ parler avec franchise } mais qu’il se tînt avec des liarbarcs , lâches esclaves , par qui sa ceinture à la persienne et sa longue veste blanche etoient adorees. A ces mots le conquérîint de l’Asie, outré de colère , jette une pomme à la tête de Cldas , et cherche son é{)ée qu’Arûop/iane ,nm de ses gardes, lui venoit d’ôter. Les autres convives l’entourent et le supplient de se calmer ; il sort de table , appelle ses gardes en langage macédonien ; et vovant un de ses trompettes , il lui commande de sonner l’alarme. Le trompette refusant d’obéir à cet ordre , il lui donne un coup de poing ; mais cet homme fut dans la suite estimé de tout le monde, et même à.’ Alexandre , parce que sa sage désobéissance avoit empêché toute l’armée de se mutiner. Comme on ne ponvoit parvenir à faire taire Clitus , ses amis le jetèrent hois de la salle ; mais il y rentra par une autre porte, en prononçant à haute voix , ce vers d’Euripide :

Le» mœurs et le» vertu» abandonnent la Grèce.

Ce dernier trait mit le comble à la fureur d’Alexandre.Hors de lui-même , il arrache la javeline d’un de scs gardes, s’élance vers Clitus, le perce , et le renverse mort. La colère du monarque fougueux s’éteignit tout-à-coup dans le sang de sa victime. Dans ce moment , son crime sc présenta devant ses yetix avec toute son énormité , toute sa noirceur. Il venoit de tuer un homme qui avoit , il est vrai , épuisé sa jiatience j mais enfin cet homme l’avoit toujours bien servi j cet

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homme avoil par son courage défendu la vie de son roi, 11 venoilde faire Poffice abominable d^in bourreau, en punissant par un meurtre homble des paroles indiscrètes , que l’on pouvoit imputer à l’effervescence d'une liqueur dangereuse. Comment désormais osera-t-il paroître devant la sœur de son ami immolé ? Comment osera-t-il présenter à cette femme sensible, une main souillée du sang de son frère ? Ne pouvant soutenir ces tristes réflexions , le roi de Macédoine se fette sur le coqis sanglant de CUti/s , en arrache la funeste javeline , et se la porte èia gorge ; mais ceux qui l’environnent lui saisissent les mains , le désarment, et l’entraî- *nenl, malgré lui, dans son appartement. 11 y passa toute la nuit et le jour suivant à pleurer sans cesse, jusqu’à ce que , ne .pouvant plus crier ni se plaindre, il s’étendit sur le plancher pour y pousser de longs gémissemens. Ses amis , n’entendant plus sa voix , et crai-

Îjnant pour ses jours, entrèrent de force dans sa cham- )re ; mais il ne voulut écouter q\\’ Ari^slandre , qui , lui rappelant un songe qu’il avoit eu touchant Clitus, lui persuada que c’étoit un présage de ce qui étoit ar- ,, rivé, et que ce triste événement étoit une suite de l’ordre suprême du destin ; foiblc ressource contre les cris d’une conscience justement alarmée, que les 'flatteries et les faux raisonnemens ne sont point capables de faire taire ! Cependant ces discours , répétés de toutes parts , commencèrent à ramener peu à peu le monarque à lui-même. ÎjC philosophe CalUs/hcne , disciple et petit-neveu d^Aristofe , puis Anaxarqued' Ahdère*, vinrent essayer de calmer entièrement la douleur de leur prince. Le premier , par son industrieuse douceur , entama ce grand ouvrage qui paroissoit impossible ; mais le second , plein de mépris pour les voies ordinaires , et qui par son caractère singulier , s’étoit ac^is le surnom d’écervelé , s’écria dès la porte : « Cieux et terre ! qu’apercois-je ? Quoi ! voilà donc Alexandre-le-Grand , ce héros qtii fixe aujourd’hui tous les regards de l’Uuivers ! le voilà couché parterre etpleiU'am comme un esclave ! Eh ! pourquoi pleuret-il Ml craint les lois j il redoute les hommes ! Souverain

Jupiter ! n’cst-il pas lui-même la loi vivante ? n’a-t-il pas vaincu pour être seigneur et maître ? et le triomphateur de l’Asie doit-il redouter , comme un enfant timide , de vaines opinions ? Sortez , seigneur , sortez de cet état avilissant , et ressouvenez-vods de vousmême : tout ce que vous faites est bien ; votre volonté doit être la loi des mortels , et vos actions d’objet de nos éloges.» Par ces trompeuses ,Anaxarque

vint à bout d’adoucir le désespoir d’Alexandre ;ma\& elles l’accoutumèrent à se livrer sans remords à l’impétuosité de ses passions, y oyez Conscience , Repentir.

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