G REMORDS
Ihulc. Tl réfléchit sur son injusticr, et, revint à grands pas à la boutique ; il glissa son argent par les fentes de la porte , en disant : « Cet homme qui est nioil « pour les antres , est encore vivant pour toi. » a. L’amour du commandement et la rivalité avoient rendu Uéraclide, citoyen de Syracuse, l’irréconciable ennemi deDion.Ce grand capitaine formoit-il quelque
proj et pour 1 e bonheur de sa patrie ? 1 ’opi n i àti e//(^/-ac//de
s’y opposoit toujours; et, lâche flatteur d’une populace aveugle, il ne cessoit de cabaler contre le sauveur de Syracuse, afin de’ gagner les bonnes grâces des plnsmé-
Îuisablescitoyens. Mille fois, lesamisdeZtzon voulurent
e débarrasser, par des voies violentes, de ce tyran d’une espèce nouvelle : son aine étoil trop belle , trop généreuse pour y jamais consentir : toujours il arrêta leurs bras prêts à Irapper le séditieux. Enfin, un jour qu’il l’avoit envoyé appeler au conseil, il répondit qu’il n’y iroit point , et qu’étant simple parlicuber , il se trouveroit à l’assemblée avec les autres citoyens , quand elle seroit convoquée ; c’étoit mépriser ouvertement l’autorité (\eDion : il est bien difficile de ne pas oublier «n inslantsavertujceslcequi arriva dans celte occasion au sou verain magistrat de Syracuse. Fatigué de souffrir tant d insultesjii lâcha la main àses amis, et leurpermit de tuer Uéraclide. On vit alois combien le cri de la conscience est capable d'alarmeruneame vertueuse : à peine le meurtre eut-il été commis, qucZ)/o/îne goûta plus de joie vraiment pure : le repos s’éclipsa pour jamais. Unfantome affreux, triste suite deson repentir, se présenta devant lui durant les ténèbres , et le remplit
d untroublc effrayant etd’une noire mélancolie. C’étoit nne lémmed une taille énorme, dont l’appareil lugubre, l'air farouche , le regard furieux jetoicnl l’épouvante dans son amc , et scmbloit , en balayant avec violence sa maison, lui présager les plus grands malheurs.
5. Alexandre le~Gr and , ayant reçu des fruits de la Crccc^, les trou vasibeauxetsi frais, qu’il en voululdonnerà Cliut. s, s.on ami, frère desanonrrire,etqui, dan' un combat , lui avoit sauvé la vie. Clitns alors offroit un • sacrUicé pour la prospérité du roi. Il le quitte pour s«
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rendra auprès dn monarque. Trois moulons qu’il devoit immoler , et sur qui l’on avoit déjà fait les effusions ordinaires, le suivirent ; ce qui fut pris pour un sinistre présage. Afin d’écarter lesidéesfunèbres quecetévénenient singnlier avoit fait naître , ont eut recours aux plaisirs; etlepriucedonnaimfestiu magnifique. Le souper fut long , et l’on y but beaucoup. On y chanta des vers qu’un poète dô la suite de la cour avoit faits contre quelques capitaines macédoniens, qui, depui^peu, s'éloient laissé battre par les Barbares. Los vieux officiers en furent inécontens, et querellèrent le poèteet lenmsicien . et ses favons, au contrai re, s’amusant
deces vers, ordonnèrent au musicien de continuer.Laliqueur bachique avoit déjà troublé la raison deClIfuj: ce capitaine , naturellement fier , se mit tout-à-fait en colère, et dit qu’il étoit honteux de toumeren ridicule, parmi des barbares ennemis, dcsofficiersmacédoniens, qui malgré le malheur qui leur étoit arrivé , valoicnt mieux que ceux qui rioient à leurs dépens. Al^atulre lui réponditqu’eii donnant à une lâcheté l’indulgente dénomination de malheur, il vouloil sans doute s'excuser lui-même. Il n’en falloit pas dîivantage pour mettre à .son comble le courroux d’un homme brave, que le vin anime , et q\i’une longue liberté met au-dessus de la crainte. « Cette lâcheté que vous me reprochez, .s’écria- « t-il en se levant de table, vous a sauvé la vie, à vous, « qui vous çlites fils des dieux,, lorsque vous présentiez « le dos à l’épée ùeSpitriade. Ces Macédoniens que l’on « raille ont répandu leur sang pour vous. Les ble.ssures « qu’ils ont reçues vous ontrendu si grand, quevous dé- « savouez le roi Philippe pour votre père, et que vous « voulez sottementpasserpour le fils de JupitorAnimon. « — Méchant, repartit Alexandre, piqué jusqu’au vif, « crois-tu tenir encore long-temps impmiémenl cesdiscours séditieux que tu répètes sans cesse, pour faire « révolter lesMacedoniens.^— Hélas! noussommoslous « assez punis, répliqua Clitus , par la récompense que « nous recevons de noslravauxetdenosfaligues;ctuous estimons heureux ceux qui sont morts assez tôt pour « ne point voir les Macédoniens battus de verges par les
remords.
« MèdeSjCt pourn’être pasoI)lif,'é de faire la eoiir aux « Perses, afin d’avoir accès auprès de vous.'» Clitus ,\a tête levée, tint encore d ’an très discours semblables, a ux- Alexandre , en colere, repartit pardes injures. Les plus vieux làchoientdel’appaiscretdefairelaireC/z/Mj. Le monarque se tournant alors vers le Gardien JIT^/zodoque, et le Colopbonien Artërnius : «Ne vous semble- « t-il pas , leur dit-il , que les Grecs sont entre les peu- « ples,c©mme des demi-dieux qui se promènent entre « des })êtes sauvages .?» Clitus, ne rabattant rien de son audace et de sa fierté , cnnqw’ Alexandre dît tout haut ce qu’il avoità dire,ou qu’il n’invitàt pas à sa table des bonmies libres , accoutumés ^ parler avec franchise } mais qu’il se tînt avec des liarbarcs , lâches esclaves , par qui sa ceinture à la persienne et sa longue veste blanche etoient adorees. A ces mots le conquérîint de l’Asie, outré de colère , jette une pomme à la tête de Cldas , et cherche son é{)ée qu’Arûop/iane ,nm de ses gardes, lui venoit d’ôter. Les autres convives l’entourent et le supplient de se calmer ; il sort de table , appelle ses gardes en langage macédonien ; et vovant un de ses trompettes , il lui commande de sonner l’alarme. Le trompette refusant d’obéir à cet ordre , il lui donne un coup de poing ; mais cet homme fut dans la suite estimé de tout le monde, et même à.’ Alexandre , parce que sa sage désobéissance avoit empêché toute l’armée de se mutiner. Comme on ne ponvoit parvenir à faire taire Clitus , ses amis le jetèrent hois de la salle ; mais il y rentra par une autre porte, en prononçant à haute voix , ce vers d’Euripide :
Le» mœurs et le» vertu» abandonnent la Grèce.
Ce dernier trait mit le comble à la fureur d’Alexandre.Hors de lui-même , il arrache la javeline d’un de scs gardes, s’élance vers Clitus, le perce , et le renverse mort. La colère du monarque fougueux s’éteignit tout-à-coup dans le sang de sa victime. Dans ce moment , son crime sc présenta devant ses yetix avec toute son énormité , toute sa noirceur. Il venoit de tuer un homme qui avoit , il est vrai , épuisé sa jiatience j mais enfin cet homme l’avoit toujours bien servi j cet
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homme avoil par son courage défendu la vie de son roi, 11 venoilde faire Poffice abominable d^in bourreau, en punissant par un meurtre homble des paroles indiscrètes , que l’on pouvoit imputer à l’effervescence d'une liqueur dangereuse. Comment désormais osera-t-il paroître devant la sœur de son ami immolé ? Comment osera-t-il présenter à cette femme sensible, une main souillée du sang de son frère ? Ne pouvant soutenir ces tristes réflexions , le roi de Macédoine se fette sur le coqis sanglant de CUti/s , en arrache la funeste javeline , et se la porte èia gorge ; mais ceux qui l’environnent lui saisissent les mains , le désarment, et l’entraî- *nenl, malgré lui, dans son appartement. 11 y passa toute la nuit et le jour suivant à pleurer sans cesse, jusqu’à ce que , ne .pouvant plus crier ni se plaindre, il s’étendit sur le plancher pour y pousser de longs gémissemens. Ses amis , n’entendant plus sa voix , et crai-
Îjnant pour ses jours, entrèrent de force dans sa cham- )re ; mais il ne voulut écouter q\\’ Ari^slandre , qui , lui rappelant un songe qu’il avoit eu touchant Clitus, lui persuada que c’étoit un présage de ce qui étoit ar- ,, rivé, et que ce triste événement étoit une suite de l’ordre suprême du destin ; foiblc ressource contre les cris d’une conscience justement alarmée, que les 'flatteries et les faux raisonnemens ne sont point capables de faire taire ! Cependant ces discours , répétés de toutes parts , commencèrent à ramener peu à peu le monarque à lui-même. ÎjC philosophe CalUs/hcne , disciple et petit-neveu d^Aristofe , puis Anaxarqued' Ahdère*, vinrent essayer de calmer entièrement la douleur de leur prince. Le premier , par son industrieuse douceur , entama ce grand ouvrage qui paroissoit impossible ; mais le second , plein de mépris pour les voies ordinaires , et qui par son caractère singulier , s’étoit ac^is le surnom d’écervelé , s’écria dès la porte : « Cieux et terre ! qu’apercois-je ? Quoi ! voilà donc Alexandre-le-Grand , ce héros qtii fixe aujourd’hui tous les regards de l’Uuivers ! le voilà couché parterre etpleiU'am comme un esclave ! Eh ! pourquoi pleuret-il Ml craint les lois j il redoute les hommes ! Souverain
Jupiter ! n’cst-il pas lui-même la loi vivante ? n’a-t-il pas vaincu pour être seigneur et maître ? et le triomphateur de l’Asie doit-il redouter , comme un enfant timide , de vaines opinions ? Sortez , seigneur , sortez de cet état avilissant , et ressouvenez-vods de vousmême : tout ce que vous faites est bien ; votre volonté doit être la loi des mortels , et vos actions d’objet de nos éloges.» Par ces trompeuses ,Anaxarque
vint à bout d’adoucir le désespoir d’Alexandre ;ma\& elles l’accoutumèrent à se livrer sans remords à l’impétuosité de ses passions, y oyez Conscience , Repentir.