MÉRITE
1. Jr RANÇOis I combloit de bienfaits Jacques de Gourdon de Genouillac , dit Galiot , qui venoit de contribuer plus que personne , par le moyen de son artillerie, . au gain délia bataille de Marignan en i5i5. La chambre des comptes représenta que ces pécômpenses étoient e^ aliénations du domaine. « Je le sais bien , répondit « le monarque : vous faites votre devoir de m'en averse tir; et moi, je fais le mien, en passant par-dessus les ^ règles ordinaires , pour récompenser un homme ex- (( traordiuaire. » L'envie dçs courtisans ne tarda point
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à exagérer et à rendre suspectes les richesses et les dépenses de Galiot; et le prince lui en pailla, «c On vousa \ « dit vrai , sire ; je suis très-riche : je n'ai pourtant que | « ce que vous m'avez donné. Tous mes biens sont 1 « vous; reprenez-les : je n'aurai pçint à me plaindre, et « je ne vous en servirai pas avec moins de zèle. — Mon « cher ami ^ reprit le roi en l'embrassant , aimez-moi tou- « jours , et servez-moi comme vous avez fait. L'envie en « veut à ma gloire ^ quand elle en veut à vos biens : des ^services tels que les vôtres ne peuvent ê tre assez payés.» 2. Jamais le chevalier jBoyarii ne brigua aucane chai^; Jamais il n'étala aux yeux de son souverain sea longs et glorieux services, pour parvenir à quelque récompense* «Nos belles actions > disoit-il, doivent parler pour nous « etdemandercessortesdechoses qu'il est plus glorieux 4( de mériter , que de posséder sans en être digA<^. »
3. Le fameux Apelle rendoit justice avec joie au mérite des grands ouvriers^ et ne rougissoit point de se les préférer ^ lui-même , pour de certaines qualités : ainsi il âvouoit ingénument q^i'Amphion l'emportoit sur lui pour la disposition^ elAsclépiodore pour la régularité du dessin. Protogène ^ le plus grand rival de ce peintre immortel , n'étoit pas beaucoup estimé des PUiodiens , ses compatriotes, rendant qu.' Apelle étoit avec lui à Rhodes , cet artiste lui demanda ce qu'il vendoit ses ouvrages lorsqu'il y avoit mis la dernière main. «Très- « peu de chose, Té^ondit Protogène ;^ et il énonça une somme très-modique : «Et moi, reprit Apelle , je vous « offre cinquante talens pour chacun : je les prendrai « tous à ce prix ; » ajoutant qu'il ne seroit point en peine de s'en défaire , et qu'il les vendroit comme étant de ^a propre main. Cette offre, qui étoit sérieuse, fit ouvrir les yeux aux Rhodiens sur le mérite de leur peintre , qui, de son côté , s'en prévalut, et ne livra plus ses chefs-d'œuvre qu'à un prix très-considérable.
4. Les talens de]VI.ilfôry,fameux anatomiste,étotent si connus , quoique par sa conduite il s'efforçât de les cacher, que les rois d'Espagne et de Portugal lui firent alternativement les offres ïes plus avantageuses pour le fixer dans leurs états. Mais rien ne put vamcre l'amour
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de la patrie. Sa répntatron s'étoit répandue dans tout le monde savant ^ et cependant il en ignoroit l^éclat. Après quHl ayoit rempli, dans la dernière exactitude, les fonctions indispensables de sa profession , il se renferinoit dans son cabinet, (tàilétudioit^nenpas tant les livres, que la nature même. Il n'avoitde commerce qu'avecles morts , et cela dans un sens beaucoup plus étroit qu^oû ne le dit d^ordinairedessavans.Ils'instruisoit donc infi^ niment ; mais personne n'en eût rien su, si les opérations merveilleusesqu'ilfaisoit tous les jours, n'eussent trahi le secret de son habileté. Ceux qui sont fortement occupas à exercer une profession ou un talent y parlent du moins plus volontiers dans l'intérieur de leur famille , ) âoit de leurs occupations présentes, soit de leurs projets : 0» est obligé de les écouter , et ils ont une liberté entière de se feire valoir. Mais il n'usoit point de ses droits à cet égard : on ne le voyoit qu'aux heures des r<epas 5 et il n'y tenoit point de discours inutiles. Tout étoit enseveli dans un profond silence j et il est presque étonnant que M. Méry ait été connu. Il n'a rien Dais du sien, dans sa réputation , que son rare mérite*
1 . LJ N insolent donna un vigoureux soufflet au célébré jéboU'Hanifahy fameux docteur musulman , et chefde la fliectedesHâni6tes: « Je pourrois, lui dit ce grand hom- « me , vous rendre injure pour injure ; mais je ne le veux « point. Je pourrois vous accuser devant le calife ; mais « je ne suis point délateur. Je pourrois, dans mes prières t à Dieu, me plaindre de l'outrage que vous m'avez faitj « jnais je m'en garderai bien. Enmi je pourrois demander « qu'au jour du jugementDieu me vengeâtjmais à Dieu M ne plaise c[ue je conçoive cette pensée ! Au contraire , « ^ ce terrible jour arrivoit dans ce moment , et que « mon intercession pût vous être utile, je ne voudrois « entrer en paradis qu'avec vous.» Exemple admirable d'une ame calme , tranquille , et. disposée au pardon !
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à.. Démonîdes avoit les pieA tortus et tout éfmtie^ &it8. Ses souliers lui ayant un jour été volés , il se; contenta de s^écrier : « Puissent-ils bien* aller âuii pieds de celui qui me les a pris ! »
o. L^attachement inviolable d^^rûtù2epour la jostieey ^ Tobligeoit souvent de s^opposer à Thé^fdstocle y mky soi* ce points ne se piq[uoit pas de délicatesse^ et qui mit en usage toutes sortes d^intrigues et de cabales pour écarf ter^ par les suffrages du peuple^ un rival' qu'il trbuvoît toujours contraire a ses dessems ambitieux. Uparutbien dans cette occasion qu'on peut être supérieur enmérite' et en vertu , sans Tetre en crédit. L'éloquence impé^ tueuse de Thémistocle l'emporta sur la justice A'ArU* tide. Il vint à bout de le faire bannir. Dans cette sorte 1 de jugement, les citoyens donnoient leur suffrage j en écrivant le nom de l'accusé sur une coquille (i). Ûa paysan ^ qui ne savoit pas écrire y et qpû ne connoissoit ipomt Aristide y s'adressa à lui^méme^ pour le prier ds mettre le nom à Aristide sur sa coquille. «Cet homme ^ vous a-t-il fait quelque mal, dit Aristide y pour le con^ . « damner ainsi? — Mon : je ne le connois pas nçiéme ^ « mais je suis fatigué , je suis blessé de l'entendre par- « tout appeler le Juste. \ Le sage citoyen, sans répondre une seule parole, prit tranquillement la coquille, y écrivit son nom, et la lui rendit. 11 partit pour son exil, en priant les dieux de ne pas permettre qu'il arrivât à sa patrie aucun accident qui le fît regretter. Pendant qu'on le conduisoit hors d'Athènes, un de ses ennemis lui cracha au visage. 11 s'essuya sans se plaindre f et se tournant vers le magistrat qui l'accofasipagnoit i « C'est à vous , lui dit-i) , d'avertir cet homm^e-, de^ « peur qu'il n'en agisse ainsi envers quelque autre. .»-
4; On vint dire à M. Colbert que le poète Hénaut avoit fait contre lui un sonnet injurieux et satirique> très-fameux dans le temps , et qui commence, par ce& mots : Ministre avare et lâche , etc. Colbert remsa de. le lire , et demanda seulement si le roi y étoit attaquée.
(i) Elle s'appelait en grec &?p«xov> d'où est vénale noq^
i'ostracisme^
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On lui rëpondit que non. « Eu ce cas , reprit ce grand « homme , qu'on laisse Tauteur tranquille. »
5. Philippe y père du grand Alexandre y assistoit aux ^ jeux olympiques. Les habitans duPëloponnèse^ àqui ce *^ prince avoit rendu des services importans, Pinsultoient cependant par des railleries sanglantes. Les amis du roi de Macédoine Texhortoîent à punir ces insolens ; ma.is ce monarque leur répondit : « Si ces gens sont assez
« méchans pour insulter ceux qui leur font du bieii , « que ne. feront-ils pas à ceux qui leur font du mal ! » Une autre fois, on lui conseilloit de détruire la ville d'Athènes , la perpétuelle rivale de sa grandeur : « Aux dieux ne plaise , répondit-il , que je renverse tf lé plus beau théâtre de ma gloire ! »
6. Un citoyen diffamé par ses vices,accabloit d'injures Coton l'ancien. « Au nom des dieux, lui dit ce grave « Romain, ne me forcez pas d'entrer en lic'e avec vous : « la partie n'est pas égale. Accoutumé à répandre sur « les autres l'opprobre dont vous êtes couvert , vous a l'emporterez aisément sur un homme aussi peu fait « pour dire des injures , que pour en recevoir. »
Quelqu'un l'ayant frappé dans le bain , un de ses amis le reprit de ce qu'il souffroit cette insulte sans ^n tirer vengeance : « Je ne me rappelle point, dit-il, « d'avoir été frappé ; mon ressentiment a passé aussi « vite que la douleur du coup que j'ai reçu. »
7.Le poète Sçsithée récita en public des vers contre le philosophe Cléanthe. Cépage les écouta tranquillement et sans s'émouvoir. Le peuj)le, charmé de sa patience vraiment stoïque , lui donna de grands applaudissemens, et'chassa»So^zVA^e. Ce poète ayant ensuite témoi- ,gné son repentir à Cléanthe y ce grave personnage lui répondit: « Bacchus, Hercule et les autres dieux souf- « frent bien les impertinences des poètes ; pourquoi <c m'en offenserois-je , moi qui ne suis qu'un mortel ? »
8. Le xnnsicienNicodrome , irrité des railleries du philosophé Cro/è^, lui donna un grand coup de poing dans le visaffe,qui le fit enfler. CraUs^ pourtoute vengeance, s'àttachasurlefront une tablette où il avoit écrit : «G^est « Nicodrome qyL\\'d^fù\i>> allusion plaisante à l'usage ,
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des artistes 5 qui mettent leur nom à leurs ouvrages. Ainsi Craths se promenant avec sa tumeur et son ëcriteau, faisoit connoître à tout le monde la brutalité de Nicodromey sans cependant sortir des règles qae la modération philosophique peut prescrire.
9. Le philosophe Démonax reprenoit un athlète de ce qu'après avoir remporté la victoire aux jeux olympiques^ il s'abandonnoit à la mollesse. Cethonune reçut fi>rt mal son avis , et lui jeta une grosse piètre qui lui fit une plîâe considérable à la tête. Les assistons , indignés y conseilloient au blessé d^aller trouver le magistrat : « Je vais plutôt trouver le médecin , dit le philoso* ^ phe ; il faut guérir le mal avant de s'en venger. »
lo.Quand il fut question de nommer un généralissime pour commander la flotte destinée à combattre celle de Xerxèsy les Athéniens/ qui seuls en avoient fourni les deux tiers, prétendirent que cet honneur leur appartenoit; et rien n'étoit plus juste que leur prétention. Cependant tous les suffrages des aUiés se reunirent en hYeurd'Eury-biade, lacéaémonien. Thémistocle,qafft'
Ïie fort avide de gloire, crut que, dans cette occasion, devoit oublier ses propres intérêts pour le bien commun de la patrie; et ayant fait entendre aux Athéniens que , pourvu qu^ils se conduisissent en gens de courage , bientôt tous les Grecs leur déféreroient d'euxmêmes le commandement; il leur persuada de céder, aussi-bien que lui, aux Spartiates. C?tte sage modération de Thémistocle sauva TEtat ; ca/ les alliés menaçoient de se retirer, si Ton prenoit un autre parti; et cette désunion eût perdu la Grèce.
1 1 . Le maréchal ^ie ZaFerfevoulantdonner du chagrin à M. de Turenne, maltraita grossièrement un de ses gardes, qui ne manqua pas de lui porter ses plaintes. « Vous êtes un fripon et un coquin , lui dit le vicomte; « car M. de laFerté ne vous eût point frappé , si vous « ne Teussiez pas mérité.» Il le fit mener au maréchal, pour en tirer telle justice qu^il lui plairoit. Mais M. de la Ferté reconnut , malgré lui , l'héroïque modération de Turenne. 11 renvoya le garde en lui faisant compter quelques louis , et lui dit : « Rapporte à ton maitre « qu^il sera toujours sage , et moi toujours fou. ^
12. On disoit au Tasse qu^il avoit une belle occasiau de se venger d'un homme qui, par haine et par jalousie, lui a^oit rendu mille mauvais services. « Ce n'est pa» « le bien, répondit ce poète célèbre , ce n'est pas la « vie ou l'honneur que je désire ôter à cet envieux , « mais uniquement sa mauvaise volonté. »
i3. La principale vertu de Théodose II y et celle qui faisoit le fond de son caractère, étoit une sa^ et noble mçdestie. Placé entre Dieu et ses sujets, il apercevoit l'espace immense qui le séparoit de la divinité, et l'étroit intervalle qui le distinguoit des autres hommes. Il ne put souffrir les hommages presque divins , qu'une adulation passée en coutume rendoit aux statues des empereurs. On les omoit de fleurs 5 on brùloit devant elles de l'encens et d'autres parfums : on se prostemoit à leurs pieds. Il proscriyit ces honneurs idolâtres , et ordonna de réserver à l'Être suprême tous ces signes d'adoration, qui ne peuvent convenir aux hommes ,qu,elque élevés qu'ils soient. On raconte que ce prince s'étant éloigné de ses gens dans une chasse , arriva , très-fatigué , à une cabane écartée. C'étoit la cellule d'un anachorète qui étoit venu d'Egypte s'établir dans le voisinage de Constantinople. Le solitaire le prit pour un officier de la cour, et le reçut avec honnêteté. Ils firent la prière, et s'assirent. T'A^odose entra en conversation, et lui demanda ce que fai-?^ soient les moines d'Egypte : « Ils prient pour nous, ré- ^ pondit l'anachorète. » L'empereur, jetant les yeux de toutCiS parts, ne vit dans la cellule qu'une corbeille où étoient un morceau de pain et un vase plein d'eau. Son hôte l'invita à manger et à boire. Le prince l'accepta ; et après ce repas frugal, s'étant fait connoître pour ce qu'il étoit, comme le solitaire se jetoit à ses pieds , il le releva , en lui disant : « Qne vous êtes heureux , mon père , de « vivre loin des affaires du siècle ! Le vrai bonheur « n'haljite pas sous la pourpre. Je n'ai jamais trouvé « de plus grand plaisir qu'à manger votre pain et à « boire votre eau. » En même temps , ses gens, qui le cherçhoient , étant arrivés , il partit , en se recommandant aux prières de l'anachorète. Celui-ci , craignant que cette aventure ne lui attirât quelque consi-*aération , quitta sa cellule , et s'enfuit en Egypte.
phine, étant venue à mqunr , tontes les dames de 11 cour hriguèrent cette charge. Madame de MaùUeMirf qu'on jugeoit trop petite pour la remplir^ mais asio giimde poiur la donner y ëtoit dépositaire des intéféti et des sentimens de chaque parti. Le roi s'en remit àfa décision de madame la dauphine^ qui le pria de gmdff son choix Aie roi Vassura qu'il ne youloit point la g^PKTf La princesse lui réponditqu'ellen'avoitd'àutreg(mt<|tte le sien. « Si cela est, lui dit le monarque^ votre choil € sera bientôt fait. % Sur-le-champ madame la dau;Ame nommamadame€2eJI2aintén«it.Leroi,chamiédemettt« à la tête dé la cour la femme qui régnoit dans son cceur, voulut être le premier témoin des transports de joie qitt lui causeroit cette nouvelle : tant le cœur de madàftieft Maintenonim étoit encore peu connu ! Elle lareçutaveC la plus respectueuse indifférence, et parut plus digns qu'avide de la première place. Elle lui représenta dte cette chaire exciteroit contre elle l'envie , qu'il 'fiiUEift plutôt désarmer par la modération , qu'irriter par l'cr- ^ gueil* « Quant à l'honneur , ajouta-t-elle y quexsettè I « place me feroit , ne le trouvé-] e pas tout entier dans « r offre que me fait votre majesté ? » Louis -Y J/^ insista ; madame de Maintenon persévéra dans son refus. «Pois- « que vous ne vouleîs pas, lui dit enfin le roi, jouir de « mes çraces , il faut du moins , madame , que vous « jouissiez de vos refus. » Elle le supplia de garder 1« silence 5 mais le roi ne put s'empêcher de raconter à tous ses courtisans ce rare exemple de modération.
i5.Le fameux Caïus Marivs, pendant son consulat^ ayant vaincu lesTeutons,appritque lesCimBres étoient
{>rès d'arriver. Considérant alors que la république aloit être exposée à un nouveau danger , il différa !e triomphe qu'il avoit mérité ; et s'étaiit joint à CatuluSy il défit les Cimbres auprès de Verreil. Cette double victoire étoit difçne d'un double triomphe. Marins se contenta d'un seul, et voulut que son collègue le partageât avec lui. Bel exemple d'une généreuse modération, que Marins lui-même ne sut pas toujours conserver \ . 16. Le célèbre maréchal de Câlinât commandoit en
Itafie
MODURATrON. 449
Italie Tarmée française contre le prince Eugène.Gêné par les ordres de la cour, il n'eut pas tout le succès qu'on attendoit 5 et comme il n'avoit point de caÎDale qui le soutînt y on lui ôta le commandement» Le maréchal de J^illeroKxxt choisi pour réparer les prétendues fautes de Catinat ; et le vainqueur de Stafarde et de MarsdiUe fut obligé àe servir sous lui. Ca^z/za^supportaavec une fermeléhéroïquerinjustice qu'onlui faisoit, ets'acquit par là plus de £*loire aux yeux des sages, que s'il eût remporté les plus éclatantes victoires. /^zZZeroz ordonna d'abordqu'ôn attaquàtle princelÎMg^èTie au poste de Chiari . près de l'Oglio. Les officiers-généraux jugeoient qu'il étoit contre toutes les règles de la guerre d'attaqnerce poste , parce qu'il n'étoit d'aucune conséquence , et que les retranchemens en étoient inabordables ; qu^on ne gagneroit rien enle prenant , et que si on avoit le malheur de le manquer , ce qui paroissoit indubitable , on perdroit la réputation de la campagne. /^i/Z^roi envoya un aide-de-camp ordonner de sa part au maréchal dç Catinat d'attaquer. Catinat se fît répéter l'ordre trois fois ; et se tournant vers les officiers qu'il commandoit : « Allons , dit-il , allons , messieurs , il faut obéit*. » On marcha aux retranchemens. Catinat chercha à se faire tuer. Il fut blessé ; niais tout blessé qu'il étoit , voyant les troupes du roi rebutées , et le maréchal dé faille*' roi ne donnant point d^ordre , il tît la retraite ; après quoi il quitta l'armée , et vint à Versailles rendre compte de sa conduite au roi , sans parler de personne* i7.LesParthes, dans la chaleur d'une sédition, avoi eut détrôné \e\iTroiArtahan.Ce prinCe eut recours aJaxaty roidesAdiabènes^quilevadcs troupes pour le rétablir. LesParthesserepentoient déjà d'avoir chassé leuriho-^ narqué : redoutantd'aillenrs laguerre qui les menaçoit^ ils envoyèrent des ambassadeurs aux deuxprinces^pour leur déclarer qu'ils étoient prêts à rentrer dans leur de-, voir. Il se présentoit cependant un obstacle à leur des-*^ seinzils avoient couvonnèCinnaîne à la place à'Artaban; ils lui avoient juré fidélité , etils se faisoient un scrupule de violer leur serment. Cf/z/it^we sachant ce qui les aiTe^ toit, écrivitaux deux rois qu'ils pouvoientv/^nir ,et qu'il Tome IL F f
i5o MODÉRATIOPr.
céderoit sans peine la couronne à son véritable itiaîtrf. Aleurarrivée, C/'/z/îû/n^revêtii de ses habits royaux, k front ceint de sou diadème , alla au devant d^eux. Déi qu'il apperçut Artaham, , il descendit de cheval , et Ini dit : « Frince , j'ai reçu , à la prière des Parthes , b « couronne qu'ils vous avoient enlevée ; mais, dèsque « j ai appris qu'ils vouloient vous rétablir sur le trône , ^ et que j'étois le seul obstacle à leur» desseins, non- < seulement je ne m'y suis point opposé , mais je viens « de moi-même remettre entre vos mains Fempire qui « vous appartient.» Aussitôt il ôte sa tiare , et la met sur la tête à*Artaban : exemple d'une modération bieo rare ! Lorsqu'il s'agit du trône , les hommes , d'onïnaire , se croient dispensés d'être justes ; les plus grands crimes leur semblent permis.
18. Apollonius de Tyane étant à Babylone , le roi lui offrit un logement dans son palais. « Seigneur , dit « ce philosophe, si vous veniez à Tyane , ma patrie, « et que je vous invitasse à loger chez moi, voudriez fc vous y consentir ? — Non , de par Jupiter ! répondit f le monarque , à moins que l'édifice oi\ vous vou- « driez me loger , ne fût assez spacieux pour contenir « tous mes officiers et toute ma garde. — Je suis dans « le même cas , répliqua le sage : si j'étois logé au- « dessus de ma condition , je ne me trouverois pas à « l'aise : car le trop fatigue plus le véritable phuosophe , que le trop peu ne vous déplaît. »
19. Méandre , tyrau de Samos , pour-se dérober aux poursuites des Perses, s'étoit retiré à Lacédémone. 11 y étala des sommes d'argent considérables : il en offrit même duroiCléomène ; mais cet austèreLacédémonien ne voulut rien recevoir. Craignantmêmequeles richesses dcMéandre ne corrompissent quelques citoyens, il alla trouver les éphores , et leur représenta qu'il étoit de l'intérêt de la ^^atrie que MécLndr esorûl duFéloponjièse. Les éphores suivirent son avis , et ordonnèrent au tyi-an fugitif de chercher une autre retraite. Un si grand mépris des richesses doit paroître incroyable dans un siècle où l'on sacrifie tout pour en acquérir.
20. Timoléony après avoirchassé les tyrans delà Sicile, et rendu la liberté àSyracuse,préférantleséjourde celle
WODEIIATIOK. 4^1
Ville à celui deCorinlhe sa patrie y y fixa sa demeure, jouissantduplaisir si doux de voir tantde. milliers d%ommes lui devoir leur repos et leur bonheur. Il se trouva cependant deux citoyens qui osèrent Paccuser de plusieurs crimcs,et le citer en justice.Lepeuple, quiadoroit le restaurateur de la liberté , voulut s^isoulever contre cesmalheureux,ets^opposer,à leurpoursuite;mais Timo. léon n'y voulut pas consentir: «Pourquoi, dit-il, me suis- « \e exposé volontairement à tantde dangers]; pourquoi x< ai-je essuyé tant de fatigues et tant de travaux, si ce « n^estpourmettre chaque citoyen de Syracuse en droit . « defaireobserverleslois?»UncertainJ5^/nfi»èreraccusa , en pleine assemblée , de plusieurs malversations , .pendantqiVil commandoiti'armée. Timoléonne s'arrêta pointa réfuter ces calomnies : il s^écria seulement au'il rendoit grMKaux dieux de ce qu^ils avoient exauce ses prières ; et ^^enfin il voyoit les Syracusains jouir de la pleine liberté de tout dire , comme il lavoit souhaité. . jai .Dion, chassé de Syracuse , après avoir rendu à cette ^izigrate patrie les plus signalés services , alla chercher .11X1 asile à Mégare , où Préodote remplissoit alors la su-
Srême dignité. Dion eut un jour besoin de ses services : se renaît dans son palais ; mais le souverain magistrat, accablé d'affaires, étoit d^m accès fort difficile. On fit long-temps «ittendre Texilé de Syracuse , sans aucun égard pour sa grandeur passée. Ses amis étoient indignés de voir traiter de la sorte un homme autre- £oi» si craint et si respecté. « Consolons-nous , me» « amis, leur dit tranquillementDzow; n^ai-je pas sou- « vent fait la même chose, lorsque j^étois à Syracuse?» 22.Quelques habitans de 111e deChio étant à Laçédéxnone , vomirent , après leur repas , sur les bancs où s^asseyoîent les éphores , et poussèrent llndécence jusqu'à «enaettre dessus pour satisfaire à leurs besoins. Lorsque cette in&mie f utdécouverte , on fity ne exacte recherche .des auteurs de cette action, et Ton connut bientôt les coupables. Les éphores, pour toute vejageance , firent publier , par un crieur public , que les habitans de Chic seroient dispensés désormais d^observer la décence et l'honnêteté quand ils séjouvneroient à Sparte. . a3. Darius ^Gisd'Hystaspes , en mourant , n'ayoit point
désigné son successeur ; etdeux de ses fils , Artahazane eiXerxès^se disputèrcntla couronne. Apeine le mona^ que eut-il rendu Tcsprit , que Xerxès , profitant de Tab- »ence de sbn frè re , pri t toutes les marques de la royauté , et en exerça lesfonctions.Mais aussitôt que sonfrèrefîl arrivé, il quiltale diadème et la tiare qu^ilporloit d'une manière auine convenoitqu'ausouverain, alla audevant de lui, et le combla d'honnêtetés. Jamais on ne vit deux ri¥auxsi unis,ni de dispu te sur une matière aussi intéresfiante,terminée d'une manière pi usdouce etpluspaisibie* Dariif^ avoit trois fils de sa première femme, tous tnns nés avant qu'il fût parvenu au trône ; et qualre autres A'AtossCy nlle de (Wfus, saseconde femme ^ qui étoiest nés depuis qu'on l'avoit choisi pour roi. Artahœumt étoit l'aîné des premiers , etXerxè^des^Konds.^rtohaiane allé2;uoit en sa faveur y qu'étanlKfaié de tons s^^ fières , la coutume et l'usage de toutes les nationi lui adjugeoient la succession préférablement i tout autre. Xersaès répliquoit qu'il étoit fils de Darius mt Atosse , fille de Cyrus , qui avoit fondé l'empire desl^ ses , et qu'il étoit plus juste que la couronne de Cyrm tombât à un de ses descendans , qu'à un autre qui ne l'étoit pas. Démarate , roi de Lacédémone , qui , après avoir été déposé injustement par ses sujets, vivoit alors en exil à la cour de Perse , lui suggéra secrètement ime autre raison : c'est q\i' Artahazane étoit , à la vérité , le fils aîné de Darius, mais que hnXerœès étoit le fils aîné du roi; qu'ainsi, Artahazane étantné lorsque son père n'étoitencore qu'homme privé, il ne pouvoitprétendre, par sondroitd'aînesse,qu^àses biens propres; au lieu que pourlui,Xer^<?j, étant le fils aîné du roi, le droit de succéder à la couronne lui appartenoit. Il appuya cette raison deTexeniple des Lacédémoniens,quin'appeloient à la succession du royaume, que des enfansqni étoient nés depuis que Icurçère étoit roi. Enfin, les deux princes convinrent de prendre pour arbitre de leur différent Artahane leur oucle , et de s'en rapporter sans appela son jugement. Pendant tout le temps que dura cette contestation , les deux frères se donnèrent réciproquement toutes les marques d'une amitié véritablement fraternelle, se faisant des présens, et s'invitant
MODERATIOWr. 45^3
i mutuellement à des repas , d'où lestime et la confiance ccartoient , de part et d'autre y toute crainte et tout soupçon , pour y faire re«ner une joie pure , et une pleine sécurité : spectacle bien digne d'admiration ! s^ecrie Ji/j/zw. Pendant que la plupart des frères se disputent , presque à main armée , un médiocre patrixnoine , ceux-ci attendoient avec la plus tranquille modération un jugement qui devoit décider du plus grand empire qui fut dans l'univers. Quand Artabane eut prononcé en faveur AeXerxèsy dans le moment même son jfrère se prosterna devant lui , le reconnoissant
. pour son maître, et le plaça de sa propre main sur le trône, montrant par cette conduite une grandeur d'ame véritablement royale ; et infiniment supérieure à toutes les grandeurs humaines. Ce prompt acquiescement à une sentence si préjudiciable à s^es intérêts
. n^étoit point l'effet d'une adroite politique , qui sait dissimuler dans l'occasion , et se faire honneur de ce qu'elle ne peut empêcher : c'étoit respect pour lesi lois , vraie affection pour un frère , indifférence pour ce qui pique si vivement l'ambition des hommes , et i^rme souvent les plus proches les uns contre les autres. ^rtabazane demeura toujours attaché constamment aux intérêts de Xerxès : il servit toujours ce monarque avec tant d'ardeur , qu'il perdit la vie dans la l^ataille de Salamine , en combattant pour sa gloire.
24- r. Quindus Crispinus^ l'un des soldats romains qui assi^eoient Capoue, étoit lié avec un Campanien> iXO\ïïïXieÉ€idiuSy et par les droits de l'hospitalité, et par une amitié étroite, qui en étoitlasuitcCequiavoit encore contribuéà en resserreçles nœuds, c'estqwe Badius étant tombé mala.de à Rome chez Quindus , avant la révolte de Capoue, il avoit reçu de lui tous les secours qu'on peut attendre d'un bon et généreux ami. Ce Bar^ 4iuSjyoyaiit les trwpes romaines campées devantles murailles de Capoue, s'avança jusqu'aux premiers corpsde-garde, et demanda, à haute voix, qu'on lui fît veniï^ Crispinus. Celui-ci , ayant été averti, crut que Badius vouloit lui parler comme à un ancien ami , et s'avança avec des dispositions pacifiques , conservant , malgré la. rupture entre lesdeusnatioilSale souvenir d'une Uai&Qi:^
porsoTinelle etparticnlitTe. QviaTidBadius vit qu'il vtoîi à portée de l^entendre : « Je vous défie au combat, dit- << il à Crispinus ; montons h cheval , et voyons qui '< de vous ou de moi fera paroître plus de courage. » Crispinus j qui ne s'altendoit à rien moins, lui répondit que, Fun et Tauti'e, ils avoient assez d'ennemis contrt qui ils potivoient épi'ouver leur valeur et lein^s Ibrces. « Pour moi , ajouta-t-il , quand je vous rencontrerois « par hasard dans la mêlée , je me détoumerois , pour « ne point souiller mes mains du sang de mon ami et '< de mon hôte. » 11 se mettoit en devoir de retonnitsr dans le canip. Alors Badius , plus fier qu^auparavant , commença à traiter de crainte et de lâcheté cette wodération et cette honnêteté de son ami, en l'accablant de reproches que lui seul méritoit. « Tu feins , disoit- « il , de vouloir épargner ma vie, parce que tu sais bien « (pie tu n^es pas en état de défendre la tienne contre ^ moi. Mais, situ crois que la guerre, qtii arompural- « liance des deux peuples , n'a pas sumsramm^nt aboli « toutes nos liaisons particulières,apprendsqueBa^zW « de Capoue renonce solennellement àFamitié de Titus « Crispinus, Romain. Je prends à témoins de ma décla- « ration les soldats des deux armées qui m'entendent. « Je ne veux plus avoir rien de commun avec un homme « qui est venu attaquer ma patrie et mes dieux , tant « publics que particuliers. Si tu as du cœur , viens « combattre. » Crispinus , peu sensible à toutes ces vaines et frivoles incartades , fiit long-temps san»vouloir accepter le défi , et ^.e ne fut que sur les instances vives et réitères de ses camarades, qui 1 ui rem on troient combien il éloit honteux de souffrir qu'un Campaiiicn l'insultât impunément , qu'enfin il l'accepta. Mais , avant toutes choses , sachant que tout combat particulier lui é toit interdit par les lois de la guerre, il alla demander aux consuls la liberté de combattre , hors de rang , un ennemi qui le défioit ; ce qui lui fut accordé sans peine. Alors, muni d'un pouvoir légitime, il prend ses annes, monte h cheval ; et , ayant appelé Badius par son nom , il lui déclare qu'il estprêt ?i se battre contre lui. J?ûAW se présente sur-le-champ. ï'is n'eurent pasplntôtpotisse
leurs chevaux l^un contre Pautre , que Crispinus perça Pépaule deson ennemid^un coupdelance.Cetle blessure ayantfait tomber leCampanien, le vainqueur met pied à terre , e t vole vers Badius pour achever son triomphe. IVIais le lâche lui abandonne son bouclier et son cheval ^ prendlafuite, ets'enfonce dans son armée. Crispinus retourna vers les Romains avec les dépouilles du vaincu, et fut conduit) avec de cris de joie et d^applaudissemens, à la tente des généraux, qui donnèrent 3i sa modération et à sa valeur les récompenses qui lui étoient dues. , aSi, AgésUas^ roi de Lacédémone , députa vers ceux deLarissé, ville deThessalie, Xenoclès elScythèsp^our &ire avec eux un traité d'alliance. Les Larisséens, sans aucun sujet , et par un de ces caprices ordinaires à la
Epulace lorsqu'elle commande, firent mettre en prison » deux ambassadeurs Spartiates. Aussitôt les Lacédémoniens crièrent à Tattentat ; et, pour venger le droit desgeDtsîndignementviolé, ils voulurent assiegerla ville coupable* «Arrêtez, leurdit-^^^^£Z«^;jeiie voudroispas « Élire la ccMiquéte de toute laThessalie aux dépens de la « vie de Tun des deux députés ; je les perdrois certaine- « xxient tous deux , si je me rendois à vos désirs. ï>\l aima donc mieux les racheter aux conditions qui lui furent imposées. On a trouvé cette action plus digne d'un hon^ néte homme que d^'un général •, et Ton s'est trompé . N'étoit-ce pas consulter les véritables intérêts de là patrie, que de commander à sa colère pour sauver deux citoyens uti|es ? Plût à Dieu que tous ceux qui gouvernent , dignes imitateurs de la modération du roi de Lacédémone , sacrifiassent leurs resseniimens , leurs intérêts même , à la conservation.d'un seul homme nécessaire au bienpublic ! ^oyez Médiocrité, Ristenue.
1 . xVprès la bataille de Chéronée , Philippe , roi de Macédoine , se laissa quelque temps enivrer par sa prospérité 5 mais bientôt il fit réflexion snr l'état de son orne j et 3 pour arrêter les progrès de l'orgueil >
i^56 MODESTIE.
ii chargea lui-même un de ses esclaves de venir tous les niîitins lui répéter ces paroles , en Réveillant : « Roi , lève-toi , et songe que tu es homme. »
2. Quand le prêtre du temple de Jupiter-Ammon déci:ir 3L]e grand Jllexandre fj\s de ce dieu : « Celan'estpas ^ étonnant, dit-il ; tous les hommes sont par nature ûk « de Jupîter , et les bons le sont d^une manière pliis « particulière par adoption. » Comme , depuis • 1 adulation publiait par-toiit qu^il étoit dieu : « Le som- « meil , dit-il , m^apprend bien que je suis homme. » Au sortir d'une grande maladie , il dit à ceux qui lui prodiguoient ce titre : « Cesser , mes amis , cessez « de vous moquer ; la foiblesse de ma santé m'avertit « que je suis mortel, et que je ne dois pas porter mes « pensées trop haut. » Un jour, ayant reçu une grande blessure à la cuisse , il dit à ces mêmes courtisans qui l'environnoient : « Eh bien ! le sang que vous « voyez vous paroît^il la liqueur qui coule des bles- « sures des dieux immortels ? » tl faisoit aljusion à ce qu'Homère dit dai^s ^'Iliade , au sujet du sang qui couîoit de la blessure que Vénus reçut de Uiomède.
3. Après une maladie qui Pavoitconduit aux bordsdu tOTnhesLWy^ntigoneyroi d'une partie de l'Asie, ditàses courtisans,commeu4/eiraH/?re:«Cetaccidentn'estpoint « un malheur pour moi ; je viens d'apprendre à ne point « m'enorgueîUir , puisque je suis mortel. » Le poète llermodon Taj^ant appelé, dans quelques vers y dieu ^^L du jo/e/7;«C'est,àil-ii,ce que cetesclave qui nettoiema « garde-robe5etmoi,nonsavions ignoré jusqu'à ce jour.x
4- Le célèhre Paul'Emile venoit de vaincre Persée. et de soumettre pour toujours à la domination romaine, laMacédoine, cette patrie d'Alexandre-le-grandy et de tant de puissans monai^ques. Le modeste con-» quérant , loin de se laisser enfler d'un vain orgueil , ne s'occupa qu'à faire de sérieuses réflexions sur le caprice de la forlune. Il tendit la main à P-çrsée avec bonté , et le releva ; après quoi , prenant avec lui ses fils 5 sçs gendres et les fils des principaux officiers de l'armée , il se rçtiia dans sa tente. Là , il demeura quelque temps recueilli en lui-même , sans proférer \iuc ç^uje parolçi Les jeunes gens (jui VenvijconiiQieat >
srirpris de ce silence profend, atlendoîent avec respect que Paul-Emile leur parlât. Enfin, le général , sortant de ses réflexions , leur dit d^un ton grave et sérieux : « Songez 5 mes enfans , qu\ui instant a suffi pour ren- « verser la maison A' Alexandre qui étoit parvenu au « plus haut degré de puissance, et qui avoil assujetti la .« plus grandepartiedePunivers. Nousfoulonsaux pieds <' ce trône jadis siflorissant-j ettous ces princes, naguère « environnés d^me armée si formidable , sont réduits « en ce jour à recevoir de la main de leurs ennemis un « peu de grain pour soutenir une vie malheureuse, <r Après un exemple si frappant des caprices de la for- « tune, qui de nous, mes enfans, osera se flatter d^une « félicité constante? Ne vous laissez donc point enivrer « par cet orgueil frivole,que 1 a victoire inspire aux j eunes << coeurs , et songez que le moment de la plus brillante a prospérité est presque toujours celui que la fortune « choisît pour nous faire éprouver quelques revers. »
5, Platon y voulant voir les jeux olympiques, se rendit à Olympe , où il logea avec des personnes qu^il ne connoissoit pas , et dont il n^étoit pas connu lui-même, Il*se les attacha bientôt par ses manières polies , son caractère plein de douceur , ses discours éloignés de toute affectation , et de ce faux air de sagesse qui fait Tunique mérite de bien des gens. Ces étrangers étoient charmés de la compagnie d'un homme si aimable. Il ne leur parla ni de Socrate^ ni de son académie , seulement il leur dit qu'il s'appeloit Platon. Après la célébration des jeux , ils allèrent à Athènes où le philosophe les reçut avec cette aimable politesse qui distingue les vrais ^ges. Alors ses hôtes lui dirent: «Faites-nous voir, s'il « Vbus plaît , ce disciple de Socrate , qui porte votre fc nom , et dont la renommée fait par-tout tant de bruit* ^ Menez-nous à son école, et présentez-nous à lui, afin « çnie nous retirions quelque fruit de sa conversation. — « C'est moi-même , » leur répgndit Platon , avec un souris modeste. Ces étrangers furent singulièrement snrpris d'apprendre qu'ils avoient eu, sans le savoir, un compagnon de cette espèce. Ils comprirent aUssitôtque tout ce que l'on disoit de Platon étoit encore bien au-
ssous diu vrai y puisque uii homme cjui a\ovV \.;^w\ ^^
droit de se livrer à Torgueil et de tftnter son mérite , se piquoit cependant de la modestie la plus rare , et laissoit aux autres le soin de parler de lui.
6. Quelques pêcheurs de rUe de Cos ayant jeté leurs filets dans la mer , des étrangers qui passoient , achetèrent le poisson qui se trouveroit pris , avant même que les filets fussent tirés ; mais , au lieu de poisson , il s'y trouva un trépied d'or. 11 y eut entre les pécheur» et les étrangers une grande contestation : Poracle les mit d'accord ^ en déclarant qu'il falloit le donner au plus sa^ge de la Grèce. On l'envoya à Thaïes de Milet, qui étoit alors en grande réputation : Thaïes^ aussi modeste que sage , le renvoya à Bios ; celui-ci , à un autre \ et ainsi y de main en main j il revint à TTialès , qui le consacra k Thèbes dans le temple d'Apollon : grand et rare exemple de la modestie des sages du paganisme ( 7. Agêsilas , le plus grand roi peut-être qui ait honoré Lacédémone, portoit à son comble la modestie, cette vertu si rare dans les princes ; mais autant il étoit modeste , autant il détestoit l'orgueil et l'arrogance dans les autres. Le médecin Ménécrate , ayant réussi dans la cure de quelques maladies désespérées > fut admiré du peuple qui le nomma Jupiter. Ce docte personnage , aussi vain que le sont ordinairement bien des gens de sa profession , ne fit pas difficulté de se parer lui-même de ce surnom. Le monarque lacédémonien en reçut une lettre qui commençoit ainsi : « Mené- « crate-Jupiter , au roi agêsilas , salut. s> Le prince lui écrivit : « Le roi Agésllas , à Ménécrate , sagesse. > Ce religieux amour de la modestie s'accmt dans son ame avec l'âge , et l'accompagna jusqu'au tombeau. Près de mourir , il chargea ceux qui l'environnoient d'avoir soin qu'on ne lui érigeât nulle part aucune statue y et qu'on ne plaçât son portrait dans aucun endroit : « Si j'ai fait , leur dit-il , quelques belles « actions , ce seront les monumens de ma gloire 5 mais , « si je n'ai rien fait qui mérite l'estime des hommes , « les portraits et les statues, ouvrages de vils ouvriers, « ne rendront point ma mémoire illustre. »
S.Qiioique Frontin^ écrivain célèbre, eûtrempli^avec
éclat, les premières difjnilés de l'empire, souslerrgne de f^espasien, il ne se livrajamaisaii moindre sentiment d'orgueil ; et il ne se distingua de ses concitoyens que
f>ar im grand mérite accompagné d'nnc rare modestie. 1 défendit, par son testament, qu^on lui élevât, après sa mort, aucun monument superbe : «Siî^aifaitdehelles « actions pendant ma vie , disoit-il , elles feront plus « d^honneur à ma mémoire qu'un vain tombeau. Si j'ai « vécu dans le crime et dans Topprobre, il n'est pas be- « soîn qu'un magnifique mausolée éternise mahonte. :»
9. PescennU/S'NigerHysmléXé piwJamé empereur, un courtisan voulut réciter devant lui son panégyrique ^ mais le prince ne le souffrit pas. « Faites , si vous « voulez , lui dit-il, T-éloge de Scipion^ de Marins^ ou « de quelqu'autre ancien capitaine ; mais «ouvenez- « vous que louer les vivans, et sur-tout les empereurs, « c'est s'en moquer , et les prendre pour des sots. »
10. Un flatteur ennuyeux , croyant qu'Alphonse V étoit fort avide de louanges , le complimenta un jour sur sa noblesse , et bii dit avec emphase : « Sire , vous « n'êfees pas simplement roi comme les autres ; vous « êtes encore frère, neveu et fils de roi. — Eh! mon ^ IDieuîque prouvent tous ces titres, lui répondit le « sage «îonarqrijB ? que je tiens la couronne de mes « ancêtres , et que je l'ai eue par succession , sans « avoir ri^i fait de grand qui me l'ait méritée. »
t % .Ii€C€lM)rei9oiZetfaprésentaàL<wwA'/iPiscmépître svTT le passage du Rhin . A près en avoir éc wité la lectu re : « Cela est beau, lui dit le modeste monarque ; ctjeTOus « louerois davantage , si vous m^aviez moins loué. » L^académie française rendoit régulièrement compte à ce prince des sujets qu'elle proposoit pour les prix. Il y cwt une année ou elfe donna poqr sujet, laquelle de tontes les vertus du roi méritoit la préférence } Dans cette occasion , on aùroit pu la donneur à sa modestie ; car ce prince sage défendit qu'un pareil sujet fîlit traité.
1 2. Le grand Gustave- Adolphe ^ au milieude ses (X)nqnêtes,*conservoitdcssentimensdemodesticetdepiélé, bien ra^esdans unconquciantenvironné de gloire. Elanit rctouméenSaxe^peudelempsavantlabatailiedeLutzcn,
^c peuple lereeut avec des aeclamations extraordinaires Ce prince , confus de tant d'honneurs, se tonmaver&son chapelain Fabrice^ et lui dit : «Tout me réussit ; mais €. je crains hien que Dieu ne me punisse de 1^ folie du « peuple. Ne diroiton pas que ces gens me regardent « comme IcurdivinilérGrandDieu! lum^es témoin corn* « bien tous ces vains applaudissemens me déplaisent!»
i3. Charles A^, ayimt jeté les yeux sur Bertrand du Guesclin , pour le créer connétable de France , le fit entrer dans le palais où toutson conseil é toit assemblé , etluiditd'uu tonde maître: «2?ï^6rMejcZîw, prenez mou « épée, et remployez contre les ennemis de la France.» Du Gue sclin la refusa , s'excusant sur son incapacité , et principalement sur sa naissance qui devoit l'éloigner d'une si haute chaîne ; mais le roi lui dit : « Sachez > € messire Bertrand , que n'ai ni frère , ui cousin , ni € neveu, ni baron dans mon royaume , qui n'obéisse à « vous ; et si quelqu'un y é toit contraire, il m'irriteroit « tellement, qu'il s'en apercevroit. Ainsi, prenez cet « office avec joie ; et je vous en prie. » Alors ce brave guerrier , ne pouvant résister plus long-temps à la volonté d'im maître qu'il servoit avec zèle et avec courage , prit l'épée et la tira du fourreau , en disait : « Je « ne l'y remettrai jamais , qu'après avoir chassé les « ennemis du royaume. » 11 tint , en effet , sa parole.
i4- Louis XIV voulut honorer le maréchal Fahert du cordon bleu, sur la fin de l'an 1661 5 mais ce modeste général le refusa, prétendant qu'il ne devoit être porté que par l'ancienne noblesse. Le monarque , loin d'en être offensé, admira le généreux désintéressement du maréchal , et lui écrivit lui-même pour exalter son refus ; « Pai un regret très-sensible , lui dit-il , de voir « un homme qui, par sa valeur et sa fidélité , est par- « venu si dignement aux premières charges de ma cou- « ronne , se priver lui-même de cette nouvelle marque « d'honneur , par un obstacle qui me lie les mains. « Ainsi , ne pouvant rien faire davantage pour rendre « justice à votre vertu , je vous assurerai du moins > « par ces lignes,que ceux à qui jevais distribuerlecollier, « oe peuvent jamais en recevoir plus de lustre d^n& Iflb
M Ot V H s. 4^1
It monde , que le refas que vous en faites , par un prid^ « cipe si généreui[ , vous en donne auprès de moi» J^ i5. Quand le vicomte fi?e r«r^/27z«erendoitcomptedfe ses glorieux exploits , Padmira tion de toute PEurope , ou eût dit que rien n^étoit plus simple et plus ordinaire que ises actions , et qu^il n'y avoiteu presque aucune part. Le cardinal Mazarin fit faire une relation de la journée de Bléneau. Elle commençoitparle conseil que Turennè avoit donné au maréchal d'Hoquincourt , et dont le mépris avoit cause son entière défaîte. Le vicomte pria le ministre d'ôter cet article , avant qu^on Timprimât, lui représentant que ce maréchalavoitdéjàassezdechagrîn d^avoir été battu , sans Paugmenter encore par une circonstance si mortifiante. Mais c^é toit au fond pour épar- §ner sa modestie , et fermer la bouche à Penvie. Le ca^» inal eut égard à sa prière , et Tarticle fut supprimé. 16. Louis XIV y se promenoit dans les jardins de Versailles , entre Mansard et Le Nostre; et regardant ^ tantôt la façade du château y tantôt la disposition du grand parterre : « Il faut en convenir , leur dit-il , on « ne sauroit mieux réussir que vous avez fait Pun et « l'autre : tout cela est admirable. » Mansarde natu-* Tellement fier et ébloui de sa faveur , goûtoit toute là douceur d^une pareille approbation, lorsque Le Nostre répondit , avec autant d^esprit que de modestie : « Il « y a 5 sire , quelque chose encore de plus admirable: « — Quelque chose de plus admirable , dit le roi sur- « pris r — Oui , sire ; et c^est de voir le plus grand roi « du monde s^entretenir avec tant de bonté avec son « maçon et son jardinier. » Voyez Humilité.