CONSOLATION
i.^oLON voyant un de ses amis plongé dans la douleur , et ne pouvant le consoler , le conduisit au haut de la citadelle d^Athènes. Quand ils y furent arrivés , il lui dit de jeter les yeux sur toutes les maisons qu^on découvroit à Pentour. « Songez, ajouta- « t-il ensuite , quel soucis dévorans , quelles peines « cruelles, quels chagrins, quels maux habitent sous « ces toits , et supportez des malheurs que vous par^* « tagez avec tant d'autres. »
^ Henri IV demandoit un jour au duc de Sully soiÉI confident, s^il n^é toit pas bien malheureux, après avoir essuyé, pendant sa jeunesse, plus de disgrâces lui seul , que tous les rois de France n'en avoient jamais éprouvées ensemble , de ne pouvoir jouir d'aucun plaisir durant le cours de sa plus brillante fortune , de ne point posséder le cœur de sa femme , et de voir au nombre de ses ennemis la plupart de ceux qu^il avoit comblés de bienfaits. « Tous ces mal- V heurs , sire , répondit le duc , ne seroient rien , si <^ vous n'y ajoutiez celui d'y être trop sensible. » Voyez
C0NSTAx\CE,
1. |iE phiÎQsophe Chilon , l'un de sept Sages de la Grèce 5 voyant quelqu'un qui se plaignoit de ses maux: « Eh ! mon ami , lui dit-il , considère ceux des autres [ it et les tiens te paroîtront légers. »
2. Peut-on porter plus loin la constance que ne Va. fait Dion , souverain magistrat de Syracuse , après Pexpulsioi^ de Denys le jeune ! Ce grand homme , qui 5 par son courage , a voit rendu la liberté à sa patrie , s'entretenoit avec ses amis : tout-à-coup un bruit terrible se fait entendre. On vient lui apprendre que son fils s est précipité par la fenêtre de son palais. Il ordonne tranquillement ses funéraïUes , et reprend ensuite la conversation qu'il avoit commencée , sans 4pnuer \e moindre si^ne de douleur. Cependant Dion etoit père tendre et sensible : la philosophie triomphoit 4u s.entiment.
3. Tandis que Phistorîen Xénophon étoit occupé à faire un sacrifice , on vint lui apprendre la mort de s.on fils Grillas, Cette triste nouvelle ne lui fit point interrompre la cérémonie ; il ôta seulement son chapeau ^e fleurs. Mais quand on Peut assuré que son nls étoit mort en combattant courageusement , il le remit siur s.a tête , et rendit grâces aux dieux.
4. Coton d^Utique étoit naturellement eimemi, ncjiiseulement des tyrans déclarés , mais encore de toute jouissance suspecte dans un particulier. Un jour, lorsqu'il dçclamoit dans l'assemblée du peuple contre la tyraijnie de Pompée > de César et de Crassus , dont la» puissance réunie sous le nom de triumvirat, asservissoit la, république , le tribun Trébonius envoya un licteur pour Tarracher de la tribune. Coton n'en continua pas moins son discours. Le tribun irrité le fait, ifhasser de la place publique :. rien ne peut ébranler la constance de Tintrépide orateur. Trébonius forieuiic ordonne enim qu'on le conduise en prison ; mais ce-
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dernier outrage ne pouvant encore le rédi^|re an si^ lence , le peuple accourt en foule , et Panache dç» mains des licteurs.
5. Lysandre^ général lacëdémonien , ayant pris k^ ville d^Athènes , changea la forme du gouvernement, et y établit un conseil composé de trente magistrata souverains , qui devinrent bientôt autant de tyrans. Sous prétexte de contenir la nuiltilude dans le devoir , et d^arrêter les séditions , ils s^étoient fait donner des gardes , avoient armé trois mille d'entre les citoyens qui leur servoient de satellites , et en même tempa avoient 6té les armes à tous les autres, La ville entière étoit dans Peffroi et la consternation. Quiconque s^opnosoit à leur injustice et à leur violence ejkdeveuoit la victime. Les richesses étoient un crime : ellçs attiroient à leurs maîtres une condamnation certaine , qui toujours étoit suivie de la mort, et de la confiscatioi\ des biens que les trente tyrans parlageoient entre euxt Les plus considérables d^ entre ces magistrats inji^stesi et barbares, étoient Crfriaj et Théramene» Ce demie» avoit de Fhonneur : il aimoit sa patrie. Quand il vit le^ violences et les cruautés où se portoient ses collègues j, il se déclara ouvertement contre eux ? et par là s'attira^ leur haine, Critias sur-tout devint son plus morte\ ennemi , et n^oublia rien pour le perdre. 11 Taçcus^ devant le sénat, lui reprochant de troubler Vétat, et <Je vouloir renverser le gouvernement présent. Gomme il s'aperçut qu^on écoutoit avec silence et approbatioa la défense de Théramène , il craignit que les sénateurs^ œ le renvoyassent absous. Aussitôt il fît approcher desbarreaux la jeunesse qu'il avoit armée de poignards; puis, élevant la voix ; « Il est du devoir d'un souverain « magistrat , dit-il , d'empêcher que la justice ne soit « surprise ; etc'est ce que je veux faire en ce jour, Maia « puisque là loi ne permet pas qu'on fasse mourir ceunç « qui sont du nombre des trois mille , autrement que « par l'avis du sénat, j'efface Théramène de ce nom^ % bre , et le condamne à mort en vertu de mon autorité « et de celle de mes collègues. » A ces mots, lltéra-^ mène sautajPit sur l'autel^ ; « Athéniwa ^ dU-il y j^
« demah^qiie mon procès mQ soit fait conformément « à la loi ; et Pon ne peut me refuser ma prière sans « la dernière injustice. Ce n^est pas que jignore que « mon bon droit ne me servira de rien , non plus que « la franchise des autels ; mais je veux montrer au « moins que- mes ennemis ne respectent ni les dieux « ni les hommes. Je m^étonne seulement que des gens . « sages comme vous ne voient pas qu^il est aussi facile « de rayer lear nom du rôle des citoyens , que celui « de Théramène. » Alors Cri/io^ ordonna aux officiers de la justice de l'arracher de Tautel. Tout étoit dans le silence et dans la crainte, à la vue des soldats armés, qui environnoient le sénat. De tous les sénateurs , So-, crdte seuHdont Théramène a voit été disciple, prit sa défense , et se mit en devoir de s^opposer aux officiers de la justice ; mais ses foibles efforts ne purent délivrer Pinibrtnnéc victime de l'ambition des tyrans ; et, malgré le plus sage des hommes , Théramène fiit conduit au lieu du supplice , à travers une foule de citoycïis qui fondoient en larmes, et qui voyoient dans, le sort d'un homme également considérable par son zèle pour la liberté , et par ses grands services , ce qu'ils dévoient craindre pour eux-mêmes. Théramène parut seul insensible à sa disgrâce. Il vit approcher avec indifférence l'instant qui devoit être le dernier de sa vie : il triompha du despotisme par sa constance héroïque. Quand on lui eut présenté la ciguë , il prit la coupe empoisonnée d'un air intrépide , et après l'avoir bue , il en jeta le reste sur la table , comme on faisoit dii vin dans les repas de réjouissance. « Cette « libation , disoit-il est pour le beau Critias. »
6. SylLa , s'étant rendu maître de Rome , força le sénat à déclarer Marins , son rival , ennemi de la ré-
Imblique, et l'on rendit tm décret qui ordonnoit à tout e monde de le poursuivre , et de le tuer par-tout où Ton pourroit le prendre. L'infortuné Marins^ sans se laisser abattre par la disgrâce , s'embarqua promptcment ?i Ostie; et porté par un vent favorable , il côtoya l'Italie. Mais une violente tempête s'éleva tout-àcoup , et les matelots craignirent que le v.aissea.u ne
CONSTANCE. 2g
1>fit résister aux efforts des vagues écumanles. D^aileurs , l'illustre proscrit étoit incommodé do l'air de la mer : ainsi ils gagnèrent, avec beaucoup de peine , le rivage deCircé. La tempête augmenloit ; ils navoient plus de vivres : ils descendirent à terre , et furen t errans cà et là, sans avoir aucun but certain. Sur le soir ils rencontrèrent quelques bouviers, qui, recoiinpissant Marias, l'avertirent de se retirer au plus vîtc, parce qu'ils venoient de voir passer des cavaliers qui le cherchoient. A cette effrayante nouvelle, AZanW, sans proférer un seul mot, s'éloigna du grand chemin , et se jeta dans un bois où il passa la nuit dans Tétat le plus triste. Le lendemain, après avoir conjuré ses compagnons de soutenir avec courage les malheurs qui le poursuivoient , il marcha avec eux le long de la côte. En approchant de Mintumes , ils virent une troupe de cavaliers qui venoient à eux , et découvrirent deux barques qui passoient assez près du rivage. D^abord ils se mirent h courir de toutes leurs forces vers le rivage de la mer ; et , se jetant dans Teau , ils gagnèrent à la nage ces deux barques. Mariu^s , qui étoit pesant , et ne pouvoit se remuer qu'avec peine , fut soutenu dans Teau par deux de ses esclaves , qui le mirent sur Tune des barques. Dans ce moment , les cavaliers se montrent, et commandent aux mariniers d'amener la barque à terre , ou de jeter Marius dans la mer. Mais Marius les conjurant avec larmes de ne
f)as le trahir, les maîtres de la barque, après avoir baancé pendant quelques instans , refiisèrent d'obéir y et les cavaliers se retirèrent pleins de dépit. Dhs qu'ils furent éloignés , ces mêmes matelots , changeant de pensëi , ramèrent vers la terre , et conseillèrent à Marius de descendre pour prendre quelque iioumture sur le rivage , et se remettre un peu de ses grandes fatigues. Marius les crut : il descendit, et se coucha sur l'herbe , bien éloigné de songer à la non voile disgrâce qui le menaçoit. A peine fut-il débarqiié, que les perfides matelots l'abandonnèrent , et mirent à la voile. Ce coup imprévu laccabla. 11 demeura quelque temps immobile^ mais bientôt, reprenant courage, et ramassant
50 ^ OONd'Jf'ANCÊ.
le peu qui lui restoit de forces , il se lève , et se mèl à marcher, sans savoir où il dlloit* Après avoir ti'averdé tdes marais profonds , des fossés pleins d'eau et de boui^ be, il arrive enfin à la cabane d^in pauvre vîeillattî qui travailloit à ses marais. Il se jette à ses pieds : il le supplie de sauver un malhenreuxqui, s^iléchappe audanger dont il est menacé , peut le récompenser au delà de ses espérances. « Si vous n^avez besoin que de repos, lui « dit cet homme , ma cabane peut vous suffire 5 mais « si vous avez des ennemis qui vous poursuivent , je t< vous cacherai dans un lieu plus sur et plus tran- « <[uille. » Marins Ta vaut prié de lui rendre ce service, tl le conduisit au fond du marais, le fît coucher dans un lieu creux , le couvrit de roseaux et d'autres mâtiè^ res légères, qui poiivoient le cacher sans Pincommodét de leur poids. Un instant après, arrive une troupe d^ cavaliers qui cherchoient le général fugitifi Ils com»' mencent par effrayer le vieillard > en criant qu'il àvoit reçu chez kii , et qu'il recéloit un eimemi du peuple romain. Marins ^ qui les entendoit, et qui ne se crovoit pas en sûreté , se lève aussitôt du lieu où il étoit èach<î \ et s'étant dépouillé > il se précipite dans l'endroit dii marais où l'eau étoit la plus épaisse et là plus bourbeuse. On l'aperçoit : on court à lui; on le retire tout nu et couvert de fange ; et dans cet état affreux^ ou le conduit à Minturnes pour lui faire son procès. Après avoir lon£j-temps délibéré , les magistrats résolurent eïifin d'onéir au décret fatal. Marius est coudamnë à mort; mais il ne se trouva p^ un seul des cito3'^ens qui Voulût terminerles jours d^un homme si célèbre. Enfih, un cavalier cimbre accepta cette triste commission. Il entre , Tépée à la main , dans la cliambt-e où Mar9k éXoïl enfermé, il étoit alors couché , et se préparoit à prendre quelque repos. Comme le lieu étoit fort obscur > on dit qu'il parut au cavalier que les yeux du proscrit jetoient une flamme très-vive , et qu'il crut entendre une voix terrible qui lui cria : << Malheureux! oses-ttt « tuer Cailla Marius ? » Le Barbare épouvanté prit la fuite; et jetant son cpée loin de lui , il se mit k criei* au miUeu de la rue : « Je rie puis luer Mwius ! »
CONSTANCE. 3l
Ce prodige étoiine les magistrats : à la suq)rise suc-^ cède fa compassion. Ils se reprochent d^avoir voulu faire mourir un homme qui avoit sauvé PItalie. Ils le font sortir de la maison où il etoit : ils l'accompagnent jusqu'au rivage de la mer; ils lui fournissent un vaisseau et des vivres-, et, lorsqu'ils le voient embarque, ils s'dcrient : « Qu'il aille par-tout où il voudra , errant K et fugitif, épuiser ailleurs les maux dont sa destinée « le menace : nous prions seulement les dieux de ne « pas nous punir , si nous jetons hors de notre ville «f Marius nu , et dénué de tous secours. »
Marius , poussé par un vent favorable , aborde à l 'île d'Enaria^ où il trouve GraniuSj son beau-fils et ses autres amis , avec lesquels il continue sa i-oute vers l'Afrique. Mais l'eau leiu* ayant manqué y'Ws furent obliges de relî^cher en Sicile, vis-à-vis la ville d'F>ix. Là, un questeur des Romains , qui gardoft cotte rôle , pensa prendre Marius, et tua seize de ceux qui étoicnt descendus avec lui pour faire de l'eau. Marius se renibari que aussitôt; et doublant de rames , il aborde à Carthage. Sextilius commandoit alors en Afrique. Marius y qui ne lui avoit £iit ni bien ni mal , espéroit que la compassion seule le porteroit à le secourir. Mais à peine eutil pris terre avec un petit nombre de ses gens , qu'un des officiers du gouverneur vint à sa rencontre , s'arrêta devant lui , et lui adressant la parole : <s Ennemi « des Romains , lui dit-il , je viens de la part de Seœd- « lius qui te défend de mettre le pied en Afrique, et ff qui te déclare que, si tu n'obéis , il obéira lui-même « au décret du sénat. » A ces mots , l'illustre proscrit jeta des regards terribles sur l'officier qui lui portoit cet ordre , et garda le silence. L^envoyé fatigué d'attendre, lui demanda enfin quelle réponse il vouloit faire à Seœtilius. Alors poussant un grand soupir : « Mon ami, X lui répondit-il, rapportes à ton général que tu as vu « Marius fugitif assis sur les ruines de Carthage. »
LemalheureuxRomain, poursuivi sans cesse par la fortune ennemie, mais toujours supérieur à ses disgrâces par son invincible constance, se vit ol)5i<j:é d'aban- 'lonner l'Afrique. Il sç^ remit en mer , fit voile vers un
port de Toscane appelé Talaniorij et de là fit publier qii^il donneroit la liberté aux esclaves qui voudroiént s^enrôler sousses auspices. Les laboureurs et les berjçers de la contrée , tous gens libres, accoururent sur la cote au nom de Marius. En peu de jours , il rassemble des troupes si considérables, qu^ilen remplit quarante vaisseaux. Avec ces forces , il alla joindi-e le consul Cinna qui avoit été chassé de Rome par son collègue Oc^at^zW, et qui prétendoit y rentrer à main armée. Cinna reçut Marius h hras ouverts y le nomma proconsul, .et lui envoya les faisceaux et les auti-es marquesde cette dignité. Il les refusa : « Ces ornemens, dit-il, ne conviennent « pas à l'abaissement de ma fortune. » Il continua de porter une méchante robe : il laissa toujours croître ses cheveux ; tt •affecta de marcher d'un pas tardif et pesant, comme un homme accablé par les années et par les travaux. Pir cet al)attement simulé, il vouloit exciter la commisération ; mais au travers de cette humiliation volontaire , on vovoit éclater cette fierté d'ame et ce caractère redoutable q>ii lui étoient naturels. On démeloit dans ses regards , que le changement de sa fortune avoit plus aigri son courage , qu'il ne Pavoit abattu. Cinna et Marius réunis, eurent bientôt triomphé des obstacles qui Içur fermoient les
{)ortes de Rome. Avant qu'ils y entrassent , le sénat eur envoya des députés, pour les prier d'épargner les citoyens. Cinna ^ comme consul, leur donna audience, assis sur son tribunal , et leur fit une réponse pleine de douceur et d'humanité. Marius se tenoit debout derrière le souverain magistrat de la république , et gardoit un profond silence , mais la sévérité de son visage , mais les regards farouches qu'il lancoit sur les députés, annoncoient qu'il rempliroit bientôt la ca-
Î)itale de l'univers de meurtres et de carnage. Après 'audience, Cmna entra dans Rome, environné de ses gardes. Marius ^ s'arrêtant sur la porte , dit avec une ironie mêlée de colère, qu'il étoit banni, et que les lois lui défendoient l'entrée de Rome; que, si l'on avoit besoin de sa présence, il falloit casser par une loi nouvelle^ ceUe qui l'avoit proscrit : comjne s'il eût été fort
scrupuleux
Séhipuleux sur les lois ! comme s'il fût enti'é dans tme ville libre ! Le peuple s'assembla donc dans là place ; mais avant que trois ou cjuatre tribuns eussent aoimé Ifeurs suffrages , Marins ennuyé leva le masque 5 et 5 ise moquant de ces vaines formalités , il entra flans la Ville , environné de ses satellites , qui , sur le moindre si^ne y tuoieut touS ceux qui se présentoie^l. Fatigue plutôt qu'assouvi de meurtres , il laisèoit respirer les citoyens , et tâchoit de prendre quelque repos y après tant d'infortuhfes , lorsqu'il apprit que Sylla , ayant terminé la guerre contré Mithridate , révenoil à Rome avec une puissante année. Cette iiouvelle fit renaître ses alarhies. Affoibli par la vieillesse et pat les malheurs , il ne se sentoit pas en état de résister à un rival jeuhe et victorieux. Pour se distraire dé ces pensées désolantes , il se livra aux plaiéirs de là table , et ne trouva plus de .traricjuillité que flans rivresse : triste ressource de sa constance. Cependant Sylla approehoit , et le bruit côuroit qu'il entreroi t dànS Rome dans peu de jours. Marins y étant un Soir à table avec ses ainis,s'étel3Ldit beaucoup sur lesmalheurs de sa vie, et sur l'inconstance de sa fortune. En- Suite il embrassa tous leà convives y avec lin sentiment de tendresse qai rie lui étdit pas ordinaire , et s'alla coucher. Le lendêinàîn, on le trouva mort dans son lit. 7; Le prince Menzikoffy d'abord garçon pâtissier , ensuite favori du tzàr Pierre-le-Grand , et le principal kiétrument des victoires et de^ réformes de ce prince , confident et ami de la czarine , veuve et héritière de ce monarque fameux ; tuteur absolu du cz^v Pierre It Son petit-fils , près d'en être le beau-père , ayant déjà tine de ses filles fiancée avec son maître, jouissant d'un pouvoir Sans bornes , d'une opulence elcessive , est tout d'un coup écarté de la cour par une cabale adroite qui s'est emparée dcl'espritdu jeune empereur, etrelégué d'abord dans une de ses terres , à deux cent cinquante lieues de la capitale. Bientôtcetéloignementpaitnt à ses ennemis une proximité redoutable : il vient uu ordre de le conduire en Sibérie > à quinze cents lieues de Pétersboûrg. On le dépouilla de ses habits 3 po\xx: Vxâ.
$4 C O N s T A N G Eé
en donner un semblable à ceux que portent les paysans russes. Safemmeetses enfans essuyèrent le même sort: on les couvrit de robes de bure et de bonnets de peaux de mouton. La princesse Men:^ikoff^ née avec un fempërameut délicat , et accoutumée aux commodités de Topulence, ne tarda point à succomber aux fatigues et à la peine : elle mourut dans la route aux environs de Casan. Son mari eut le courage et la force de Pexborter à la mort : elle expira entre ses bras. Cette Réparation causa à Menzikoff la plus vive douleur ; il perdoitdanssa femme sa plus douce consolation. Il fut obligé de lui rendre lui-même les derniers devoirs ^ et l'enterra dans le lieu où elle étoit morte. A peine lui îaissa-t-on le temps de verser des larmes sur son tombeau , on le força de hâter sa route jusqu^à Tobolsk , capitale de la Sibérie. La nouvelle de sa disgrâce et de son arrivée Ta voit devancé. On se repaissoit d^avance du plaisir de voir dans les fers un homme qui , peu de temps auparavant, avoit fait trembler la Russie sous ses volontés. Les premiers objets qui s^ofTrirent à se& regards , lorsqu'il amva dans cette ville , furent deux siei- 'gtieurs russes qui avoient été exilés sous son mini^^tère. Hs vinrent à sa rencontre, et ^accablèrent d'injures genoaiit qu'il traversa la ville. Loin de marquer de l'impatience, il dit à l'un d'eux : « Tes reproches sont justes, 4C jeles ai n^érités : satisfais-toi, puisque tu ne peux tirer i d'autre vengeance dans l'état où je suis. Je t'ai sacrifié % à ma politique, parce que ta vertu et la roideur de k ton caractère me faisoient ombrage. » Se tournant ensuite vers l'autre : « J'ignorois entièrement , lui dit-il, <3t que tu fusses en ces lieux- Ne m'impute point ton mal- « heur. Tu avois sans doute quelques ennemis auprès « dé nioi, qui m'ont surpris pour obtenir l'ordre de << ton exil. J^ai souvent demandé pour quelles raisons « je ne te voyois pas; on me faisait des réponses va- « gués , et j'étois trop occupé pour penser aux affaires « des particuliers. Situ crois cependant que les injiures « puissent adoucir ton chagrin , tu peux te satisfaire. » Un troisième exilé perça la foulq , et , par un raffinemçnt de vengeance, il couvrit de bQue le visage du fils
C0N8TAKCI. 35
^ Menzûiqfel de ses filles. « Eh ! c'est à inbî , s'i^cria le « p^re , pénétré de douleur ; c'est à moi qu'il feut jeter fc ce la boue , non à ces liialheureux enfans qui ne « t'ont rien &it. » Le vice-roi de Sibérie lui envoya, par ordre du Czar , cinq cents roubles pour satisfaire à ses besoins et k ceux de sa famille, ilie/w/to^obtint la permission de lés employer à acheter ce qui pourroit lui être nécessaire dan^ le lieu de son exil , et le mettre à l'abri de l'affreuse misère cjui l'altendoil. En prcnantccs
i>récautions, il ne songeoit qu'à sesenfanS. Pour ce qui e regardoit lui-même , il s'étoit entièrement soumis aux ordres de Dieu. Mais il ne pouvoit envisager sans frémir, le sort affreux qui attendoit les malheureuses victimes de ses fautes. 11 fit a(;heter des scies , des cognées , des outils propres. à remuer la terre. Il se munit de «aines de toute fcspèce et de viandes salées. Il acheta des filets pour prendre du poisson; Lorsque toutes ces emplettes Airent faites, il pria que Ton distribuai aux pauvres ce qui lui restoit d'argent. Le temps qu'on lui avoit afccordé pour séjourner à Tobolsk étant expiré, on lui ordonna de partir avec sa £EimiIle. On les mit sur un chariot découvert , et c(ui n'étoit tiré que par un seul cheval, quelquefois psir des chiens. 11 employa cinq mois pour allët de Tobolsk à Vacoiiska; et Ait pendant ce long et pénible trajet , exposé à toutes les injures de l'air, qui estextrémementfroid dans ce climat. Sa santé et celle de ses enfans n'en reçurent cependant aucune i^tération.Unjour que ses gardes l'avoient fait descendre de son chariot , et entrer dans la càbaiie d'uni paysan de Sibérie avec sa famille , pour se reposer et (nrelidre leur repas , un officier y entra pour le même motif: il revenoildeRamchatka , ôiiil avoit été ènvové ious le règne de-Pzerr€-/e-Grû/ui pour accompagner le capitaine jB^mi^ dans ses découvertes. Cetofficier avoit servi sovLsMenzikoffen qualité d'aide-de-caftip ; mais ce dernier étoit tellement défiguré avec sa longue robe et 80D bonnet de paysan, que l'officier ne le reconnut point.- Menzikojfle remit sur-le-champ, et l'appela par sonf nom. L'oflScier étonné de se voir nommer dané^ un pay?» si éloigné de la capitale , demanda à celui qu'il prenoif
56 Côvfdi^x-scÉ.
^our un malheureux paysan, comment il c?toit côtintt de- lui 5 et qui il étoit. Menzikojflu} réppndit : « Pétois
v< il n'y a pas long-temps le -piince MenzikoJT: je suis 2l « présent Alexandre, » En partant pour ses voyagea, l'officier avoit laissé cet infortuné exilé dans uti état sî brillant, qu^il ne lui paroissoit pas vraisetnblable que ce fftt lui-même qu^il trouvoit dans une position si humiliante. 11 s^imagina qu'il avoit affaire à Un paj^san don1; l'esprit étoit égaré. 11 lui fit des réponses confôt-mes à
' cette idée. Menzikoff s'en aperçut , et pour le désa* buser, le prenant par le bras, il le conduisit auprès d'une fenêtre , et lui dit : « Regarde-moi bien. » L'officier rayant considéré avec attention ; s'écria : « Ah! mon
* « prince , par quelle suite de malheurs votre altesse est- « elle dans un état si déplorable ? — Supprimons, moû « ami 5 ces titres fastueux : je vous ai déjà dit que j6 <« m'appelle Alexandre , et le Ciel m'a remis dans moiï « premier état. » L'officier ne pouvant encore croire ce qu'il voj'^oit et ce qu'il entendoit , s'approcha d'un jeune paysan qui étoit retiré dans un coin de la cabane , et qui attachoit aiVec une corde la semelle de ses souliers iil lui demanda à voix basse qui étoit l'homme auquelfl venoit de parler. Le jeune paysan étoit le fils de Men^ zïkoff, 11 répondit en élevant la voix : « C'est mon père î « notre malheur vous porte-t-^il à nous méconnoître ,
*• « vous qui nous avez tant d'obligations ? » Le prince blâma son fils d'avoir fait cette réponse ; il appela l'officier, et lui dit ; « Pardonnez à ce jeune infortune : « le malheur a aigri son caractère. C'est lui que vou^
' « faisiezjouerdans son enfance. Voilà mes filles.» Elles étoient couchées par terre , tenant une jatte remplie dé lait, dans laquelle elles trenipoient des croiîtes de paîû noir. « Celle-ci , continua-t-il , a eu l'honneur d'être « fiancée avec lempereurPi^rre/l, et elle touchoitatt « moment d'être unie à sa majesté par des liens indisso « lubies. » Ce récit jeta l'officier dans la plus granrfè surprise. 11 y avoit près de quatre ans qu'il étoit séparé de la couf de Russie par des espaces immenses : il igno*roit ce qui s'étoit passé. Menzikofflxii fit un tableau deà révolutions ^ui avoient agite cett«cpur> et après avoif
gardi^ quelque temps le silence , comme pour laisser parler l^officier, dontFétonnementparoissoitêtreà son comble , il reprit toiit-à-<;oup : « Ami , que te dirai-je « (^e plus ? Maître absolu et plus redouté que Pierretle^Grandy]eme croyois au-dessus des revers 5 je me y flattois de jouir tranquillement du fruit de mes traie vaux^ loTsq\ielcSiDoigorouskiciVciran^eiyisterma?i « m^ont précipite dans Tétat où tu me vois. La perte « des honneurs , des biens , de ma liberté même , ne « m'arracl^eroit pas un soupir ; mais ( ajouta-t-il en « vers-ant des larmes et en montrant ses enfans ) voilà « mon supplice , et il durera autant que ma vie. Ces « victiipes mnocentes ont recule jour dans le $ein des « grandeurs etdeTabondance : cj les manquent aujour- « dTbui de tout ; et sans être complices de ce qu^on me « reproche , elles partagent ma disgrâce et mes mal- « heurs. Tu vas à la cour rendre compte de ta commis-* « sion:tu trouveras lesDoZg^oro*/^ /ci et-^j^erma/z à la lé te « des affaires ; dis-leur que je souhaite qu'ils passèdent « tous les talens nécessau^es pour rendre l'empire de& « Russes heureux et florissant. Flatte leur vengeance « en leur disantquetunousas trouvés surtaroute, que « les fatigues d'un long et péniblç voyage , pendant le- « quel nous avons toujours été exposés aux injures de « Tair, n'ontpoint altéré notre santé 5 qu^cllessemblent « au contraire Tavoir fortifiée 5 enfm , que je jouis, dans. . « ma captivité, d'une Uberté d'espiit et d'une tranquil- « lité que je n'avois jamais connues dans le cours de me& ^ prospérités. » L^officier ve^sa des larmes, lorsqu'il le vit rcnrionter dans son chariot, il lui fit les plus tendres ^eux , et se souvint toujours d'avoir trouvé ce prince plus grand dans Thumiliation qu'il ne Tavoit été dans le cours de sa plus.haute faveur. Arrivé au Ueu de son exil > Menzikq^^^Qcc\i]^Sid\i «oin de pourvoir au besoin de ses çnfans, et prit toutes les précautions nécessaires poui: diminuer Thortç ur de l'espèce dç désert oùils dévoient, ce semble, passer le reste de leurs jours. U commença par défricher un assez grand espace de terrain , se fit ?ider par huit domestiques qui ravoient accompagne > wma des grains çt, des Jé^^uznes. H augmenta sa cab^c^ve ^
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abattit des bois propres à bâtir : son exemple eneoanN geoit ses gens. En peu de temps il eut une maison asses tommode. Elle étoit composée d'un oratoire et de quatre chambres. Il prit la première pour lui et pour soA fils; ses filles occupèrent la seconde; il abandonna la troisième à ses domestiques , et la quatrième fut des^ tinée pour les provisions, Sa fille aînée, qui avoit été fiancée avec l'empereur ,sechargeadusoinde la cuisine, l'autre du linge et de raccommoder les bardes. Elles se faisoient aider par les domestiques, et leur abandonnoien t le plus pénible de l'ouvrage. Peu de temps après 3on arrivée , on lui amena un taureau et quatre yacbe^ pleines , un bélier et plusieurs brebis; on lui apporta en même temps ime rtsset grande quantité de volailles pour former une basse-cour. MenzikoJ^ne sut jamais h qui il étoit redevable de cette charité. Sa maison étoit réglée comme un cloître. Tous les matins on aUoit à Moratoire , où il faisioit la prière : on y alloit encore le soir et à minuit. CVtoit dans le sein de la religion que tes inSprtunés puisoient toutes les consolations , tous, les encx)uragemens dont ils avoient besoin. Menzikoff se livra insensiblement à ime tranquillité d'esprit qui auroit rendu jja situation parfaitement heureuse , si ce calme n'eût été quelquefois troublé par les remords , par la douleur de voir ses enfans dans la misère , et d'en être la cause. Six mois après son établissement, sa fille aînée fut attaquée de la petite-vérole. Il fit auprès d'elle tes fonctions de garde et de médecin , mais ses soins furent inutiles : sa fille approchoit de jour en jotir de sa fin. Alors il quitta l'office de médecin, pour prendre cehii de prêtre. Dès qu'elle fut morte, il colla son visage sur le sien, l'arrosa de ses larmes; mais sentant qu'il devoit se conserver lui-même pour ses deux autres enfant, il fit un effort pour résister à la douleur, et dit à son fils et à s^ fille : « Apprenez de votre sœur c \ mourir^ » Il chanta ensuite?, avec ses enfans et ses domestiques , les prières que le rit grec a consacrées aux morts ; les recommença plusieurs fois pendant ^'ingt-qu^trç heures; fit inhumer sa fille dans l'oratoire mrù àyoïï epnstrqit j et m?ircpiia à ses det^X. enl^ns \^
CONSTANCE. Sq
ÏJace cm il vouloit (px'dn l'enterrât : c'ëtoit à cAlë d'elle- Mui «urvécut peu , et mourut le 2 Novembre 1729. Après sa mort , ses deux enfans. eurent un peu plut de liberté. L'officier qui les surveilloit leur permit d'aller à Toffice h. la ville le dimanche , mais pas ensemble : l'un y alloit un dimanche, et l'autre le dimanche suivant. Un jour que la fille revenoit , elle s'entendit appeler par un paysan qui avoit la tête à la Utcarne d'une cabalae, et reconnut, avec le plus giand étonnoment, que ce paysan étoit Dolgorouskiy le persécuteur de sa fiunille. Ce favori momentané, qui s'éloit élevé aussi haut que Menxikoff^ qui avoit aussi voulu fiancer sft fille au jeune czar, venoit d'éprouver précisément les mêmes revers: mais il étoit plus malheureux que sort rival 9 parce qu*abbatu par le désespoir, il h'avoit pu trouver dans son cœur les mêmes ressources que le pâtissier-prince avoit puisées dans le sien. La fille dé Menzikoff vint apprendre cette nouvelle à son frère avec une sorte de satisfaction, qu'il partagea d'abord^ mais bientôt la réflexion lui fit plaindre son ennemi > et regretter de ne pouvoir le secourir. Peu de temp/^ après 5 il f\it rappelé avec sa sœur à Pétersbourg^ par la eeatine Annie. Ils laissèrent à Dolgorouski leur cabane et tout ce qu'ils possédoienl , et se rendirent \ la cour. Le jeune Menzikoff y fut capitaine des gardes , fet reçut le cinquième des biens de son père. Sa sœur devint dame d'hoimeur de l'impératrice , et fut avantageusement mariée , ayant pour dot les sossimes que siMi père avoit placées sur les banques dte Venise et d'Amsterdam, Les ennemis de Mentikcff avoienî voulu s'emparer aussi de cette portion de sa fortune, mais les directeurs de ces banques avoient déclaré qu'ils ne pouvoient les rendre que quand le proprié-^ taire seroit libre.
8. C'étoit un Ae& principes fondamentaux du gou«* ternement romain , de ne connoître d^aatre terme de la guerre que la victoire , et , pour y parvenir ,. de surmonter avec une persévér^mee infatigable tous; les obstacles et tous les dangers qui la pouvoient retarder,. Les plus grands malheurs y les pertes les ig\\x^
4cf C Q N s T A N C B;?
désespérantes , n*éioient point capables d^abattro lette^ fcoura«{e , ni de leur faire admettre aucune couditioni de paix basse et déshonorçoite, pans les conjonctures les plus tristes, les fbibles conseils , loin de prévaloir, n^étoient pas même écoutés. Après la sanglante bataille de Cannes, où plus de cinquante mille Romain;^-^ demeurèrent sur la place , il fut résolu qu^on ne pré-» teroit ToreiUe à aucune proposition de paix. Le consul Varron , qui âvpit été causç de la défaite , fut reçu à Rome comme s^il eût été victorieux , parce que , dftns. un si grand malheur , il n^avoit point désespéré de^^ affaires de la république. C'est ainsi qu'au lieu de dé-, çourager les citoyens par un exemple de sévérité placé mal- à-propos , le sénat leur apprenoit, par soa exemple , à se roidir contre la piauvaise fortune, et à prendre dans les disgrâces la fierté qu'inspire ausj autres le succès le plus complet,
9. Denys le jeune ayant été chassé de Syracuse , chercha une retraite à Corinthe , où il menoit une vie pauvre et précaire. Dims les momens où les in-, commodités de sa nouvelle condition se faisoient le. plus vivement sentir : « Heui^eux , s'écrioit-il , ceux << qui, dès l'enfance, ont fait l'apprentissage du mal- « heur ! » On lui demandoit à quoi lui avoient seï^vi les leçons de Platon et l'étude de la philosophie, «A supporter avec courage le changement de çia^ «fortune , » répondit-il.
10. Le grand Pompée étant arrivé à Rhodes , alla tendre visite au fameux Posisidonius , philosophe stoïcien, alors m?ilade de la goutte. Il lui témoigna le chagrin qu^il avoit de np pouvoir l'çntendre parler sur la philosophie. « Vous le ppuvez , dit Possii^onius , « et la douleur ne sera pas la cause qu'un si grand « hcmime soit venu me trouver en vain. » Il com-, mença dans le moment à traiter un sujet intéressant ; mais sentant , au milieu de son discoiu*s , léa aiguillons de la douleur qxii Iç percpient vivemçnt , il s'écrioit quelquefois ; « Tu as beau faire , douleur j. « obstinée , tu ne me fçrceras jamais d'avouer que ^u « çs un mal. » Voyez Egalité d'ame » Fermeté.