‹ Dictionnaire Historique D'Education, ou, sans donner de preceptes, on se propose d'exercerChapitre 65 sur 130 · Tome IL · texte numérisé non relu

Tome IL

21^ ftlBlTtJDC:

1. X LAfON) voyant nn jeune hoHKime occupé l jouer , lui en fit àes reproches trè« - vifs : « Je lie « joue qu'un très-petit jeu , lui répondit le jeiioe « homme 3 Eh! comptez-vous pour rien ^ rëpliqui « le sage , Phahitude du jeu que vous contractei « par là ?»

2. Le comte de Grammont , étant encore fort jeune , étoit en voyage avec son gouverneur , pour se rendre à Parmée de Piémont. lidescendit à Lyon^ dans une auberge. Le gouverneur , qui appréhendcHt que son élève ne trouvât quelque sujet de dissipatktt qui Tarrétât trop long-temps y vouloit le. &ire souper dans une chambre ; mais le comte insista à manger en compagnie. « En pleine auberge ! s'écria le rigid« « Mentor. Eh ! monsieur y vous n'y pensez pas \ « ils sont une douzaine de baragouineurs à jouer aux « cartes et aux dés y qui font un bruit de diable. » A ces mots de cartes et de dés y dit le comte y qui rapporte lui-même son aventure , je sentis mon argent pétiller. Je descendis y et fus un peu surpris de trouver la salle oii l'on mangeoit , rempUe de figures extraordinaires. Mon hôte , après m avoir présenté , m'assura qu'il n'y auroit que dix-huit ou vingt de ces messieurs qui auroieut l'honneur de manger avec moi. Je m'approchai d'une table où l'on jouoit , et je

Îensai mourir de rire. Je m'étois attendu à trouver onne compagnie et gros jeu ; mais c'étoient deux Allemands qui jouoient au trictrac. Jamais chevaux de carrosse n'ont joué comme ils^faisoient ; mais. leur figure sur-tout passoit l'imagination. Celui auprès duquel je me trouvais , étoit un petit ragot, grassouillet et rond comme une boule. 11 avoit une fraise , avec un chapeau pointu haut d'une aune. Non , il n'y a personne qui , d'un peu loin , ne l'eût pris pour le dôme de quelque église avec un clocher dessus, {r

HABITUDE. agi

demandai à Thôté ce que c'étoit. « Un marcharidi « de Bàle , me dît-il y qui vient vendre ici des che- « vaux; mais je crois qu'il n'en vendra guère de là H manière qu'il s^y prend ; car il ne fait que jouer. <( — Joue-t-il gros jeu ? lui dis-je. — Non pas à pré- « sent , répondit-il , ce n'est que pour leur écot , en « attendant le souper. Mais , quand on peut tenir le « petit marchand en particulier , il joue beau jeu* « — A-t-il de l'argent ? lui dis-je. — Oh ! oh ! dit le ^ perfide Cerize , ( c'étoit le nom de l'aubergiste ) « plût à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pis- «« tôles , et moi en être de moitié ! nous ne serions « pas long-temps à les attendre. >> Il ne m'en fallut pas davantage pour m^ditet* là ruine du chapeau pointu. Je me remis auprès de lui pour l'étudier. Il )ouoit tout de travers : écoles sur écoles , Dieu sait ! Jfe commenoois à me sentir qtielques remords sut l'argent que je devois gagner à une petite citrouille tpii en savoit si peu. Il perdit son écot : on servit , .et je le fis mettre auprès de moi. C'étoit uïie tablô de réfectoire , où nous étions pour le moins vingt-* cinq y malgré la promesse de mon hôte. Le plus mauvais repas fini , toute cette cohue se dissipa , je ne sais comment , à la réserve du petit Suisse qui se tint auprès de moi , et de Thôfe qui vint se mettre àê l'auti*e côté. Ils fiimoient comme de^ dragons , et le Suisse me disoit de temps en temps : « Demandé « pardon à monsieur de la liberté grande » ; là-dessus il m'envoyoît des bouffées de tabac à m'étouffer. Cérize , de l'autre côté , me demanda la liberté de me demander si j'avois été dans son pays , et parut surpris de me voir assez bon air saris avoir voyagé en Suisse. Le petit ragot , à qui j^avois aflfaire étoit aussi questionneur que l'autre : il me demanda si je venois de Parmée de Piémont ; et , lui ayant que j'y allois , il me demanda si je voulois acheter des chevaux ; qu'il en avoit bien deux cents , ^ dont il me feroit bon marché. Je commençois à être enfuma comme un jambon ; et , m' ennuyant du tabac et de» questions , je proposai à mon homme de jou^r

une petite pîstole au trictrac , en attendant qnc nos gens eussent soupe. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu^il y consentit , et me demandant J)ardon de la liberté grande. Je lui gagnai partie J revcinche et le tout en un clin-d'œil ; car il se troubloit et se laissoit enfiler , que c^étoit une bénédiction. Brinon ( le gouverneur du comte ) , arriva sur' la fin de la troisième partie , pour me mener coïtéher. Il fit un grand signe de croix , et n'eut aucun égard à tous ceux que je lui faisois de sortir. Il fellut me lever pour en aller donner Pordre en particulier. Il conunença par me faire des réprimandes de ce que je m'encanaillois avec un vilain mone^e comme cela. J'eus beau lui dife que c'étoit un gros marchand qui avoit force argent , et qui ne jouoit non plus qu'un enfant : « Lui marchand , s'écria-t-il ! « ne vous y fiez pas , M. le comte ; je ne sois pas « homme , si ce n'est quelque sorcier. — Tais-toi , « vieux fou , lui dis-je ; il n'est non plus sorcier que « toi , c'est tout dire ; et , pour te le montrer^ je « lui veux gaener quatre ou cinq cents pistoles avant a de me coucher. » En disant cela ^ je le mis dehors ^ avec défense de rentrer ou de nous interrompre. Le jeu fini , le petit Suisse déboutonne son haut-dechausses , pour tirer un beau quadruple d'un de ses

Soussets ; et me le présentant , il me demande paron de la liberté grande , et voulut se retirer. Ce n'étoit pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouyons que pour nous amuser ^ que je ne voulois point de son argent ; et que , s'il vouloit , je lui jouerois ^è% quatre pistoles dans un tour unique. Il en fit quelque difficulté ; mais il se rendit à la fin , et les regagna. Je fus piqué. J'en rejouai une autre; la chance tourna , le dé lui devint favorable ^ et les écoles cessèrent. Je perdis partie , revanche et le tout 5 les moitiés suivirent , le tout enfin. J'étois piqué ; iui beau joueur , il ne me refusa rien , çt me gagna tout , sans que j'eusse pris six trous en huit ou dix parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles j mais , comme il vit que je ne mettois pas

HABITtTDE. 2^

au jeu , il me dit qu'il étoit tard , qu^il falloit qu'H allât voir ses chevaux , et se retira , me demandant pardon de la liberté grande. Le sang-froid dont il me refusa , et la politesse avec laquelle il me fit la révérence , me piqiièrent tellement , que je fus tente de le tner. La rapidité dont je venois de perdrç

E' isqu'à la dernière pistolé m'a voit tellement troulé , que je ne fis pas toutes les réflexions qu'il y a à faire sur l'état où j'étois réduit.

3. -^^^y jeune homme d'ime des meilleures maisons de Tagaste en Afiique , patrie de S. Augustin , étoit allé à Rome pour y étudier ^ droit. Queloues jeunes gen« de ses amis , • et qui étudioient le droit comme lui , l'ayant rencontré par hasard , lui prc^osèrent de venir avec eux voir les combats 4es gladiateurs. Il rejeta avec ..horreur cette proposition , ayant toujours eu un extrême éloignement I)OÛr cet horrible spectacle où l'on voyoit répandre e sang humaih. Sa résistance ne fit que les animer âavtmtage ; et , usant de cette sorte de violence qu'on se fait quelquefois entre amis , ils l'emmenèrent avec eux malgré lui. « Que faites-vous ? leur disoit- « il : vous pouvez bien entraîner mon corps , et me « placer parmi vous à l'amphithéâtre ; mais dispose- « rez-vous de mon esprit et de mes yeux , pour les « rendre attentifs au spectacle ? J'y assisterai comme « n'y assistant point ; et j'en triompherai aussi-bien K que de vous. » Us arrivent , et trouvent tout l'amphithéâtre dans l'ardeur et dans les transports de ces barbares plaisirs. Alipe ferma ses yeux aussitôt , et défendit à son ame de prendre part à une si détestable fureur. Heureux , s'il avoit pu ausçi fermer ses oreilles ! Elles furent "frappées avec violence par un grand cri que jeta tout le peuple , à l'occasion d'un coup mortel porté à un gladiateur. Vaincu par la curiosité , se croyant supérieur à tout y il ouvrit les yeux , et reçut dans le moment une plus grande plaie dans l'ame , que celle que le gladiateur veiioit de recevoir dans le corps. Dès qu'il eut vu couler le sang, loin d'en détourner ses yeux.^

comme il s^étoit flatté de le faire , il y fixa ses re* •çards avides , et s^enivrant , sans le savoir , de ce

}>laisir sanguinaire , il sembloit boire à longs traits a cruauté , ^inhumanité , la fureur ; tant il étoit hors de lui. En un o^ot y il contracta dans un ins^ tant cette funeste habitude : il sortit tout autre qu'il netoit venu , et avec une telle ardeur pour le$ spectacles , qu'il ne respirait autre cho$e , et quç c'étoit lui , depuis ce temps , qui y entriaînoit ses compagnons. Mais Dieu, dont la Providence avoit de crands desseins sur lui, le tira de cet abîme, où l'avoit prédipitd son aveugle présomption : unç réflexion de S. Augustin sur les combats de gla-» diateurs , échappée , ce semble , par hasard à cç grand homme dans une leçon de rhétorique , à la* quelle assistoif ^lip^y toucha vivement ce jeune homme , et lui fit détester la passion inhumaine qui £ 'étoit glissée dans son cœur.

4. Tout un peuple étoit si disposé à la joie et à la gaieté , qu'il n'étoit plus capable d'aucune aSairç sérieuse ; c'étoîcnt les Tirinthiens. Comme ils ne pouvoient plus reprendre leur gravité sur quoi que ce fut , tout étoit parmi eux dans le plus grandi désordre. S'ils s'assembloient , tous leiurs entretiens. rouloient sur des folies , au lieu de s'arrêter sur l'administration publique. S'ils recevoient des ambas.- ^adcurs , ils les tournoient en ridicule. S'ils tenoient le conseil de la villç , les avis des plus graves se-* nateurs n'étoient que de bouffonneries 5 et, en toutes sortes d'occasions , une parole ou une action raisonnable eût été un prodige chez cette nation. Ils se sentirent enfin fort incommodés de cçt esprit de plaisanteries. Ils allèrent consulter l'oraclede Delphes, pour lui demander les moyens de recouvrer uri peu de sérieux. L'oracle répondit que , s'ils pouvoient sacrifier un taureau à Neptune sans rire , il serait désprmais en leur pouvoir d'être plus sages. Un sa-, crifice n'est pas une action si plaisante en elle-» même ; cependant, pour le faire sérieusement, ils y fipportèrçnt biçn des précautions. Ilç^é^olurçut de j^^r

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point recevoir de jeunes gens, mais des vieillards^ et non pas encore toute sorte de vieillards; mais seulement ceux ^iii avoient ou des infirmités ou beaucoup de dettes, où des femmes fâcheuses et incommodes, ttiand toutes ceai personnes choisies furent sur le bord de lamer, pburîmirioler la victime , il fallut encore, malgré leur âge et tous les sujets de dépUisir qu^ils pouvoient avoir, qu'ils com-

Ï)osassent leur air, baissassent les yeux, et se mordissent es lèvres. Jusque-là, cependant, tout alloit le mieux dtkf inonde;mais parmalheur il se trouva 1^ un enfantqui s^y ëtoit glissé.On voulut le chasser, etilcria : « Quoi laveza vous peurquej^avale votre taureau?» Cette sottise^déconcerta toutes ces gravîtes contrefaites : l'habitude triompha de la résolution ; on éclata de rire ; le sacrifice fut troublé, et la raison ne revint point aux Tirinthiens. 5. Le fameux Jean EmesldeBiroriydac de Courlande, ëtoit fils d^un orfèvre , et son père Tavoit destiné à la profession de notaire. Il avoit acquis toutes les qualités qu^elle demande, lorsque , s^ennuyant du séjour d^une^ petite ville , il eut occasion d'offrir ses services au baron; de Goêrtz.y qui avoit été forcé de s^y arréteif, par la mort împrévne de son secrétaire. LejeuheJîiro» se présenta d^assez bonne grâce , pour faire agréer sa personne et se» talei^s. Il suivit le baron à Stockholm, où Pintelligencé qu'il avoit des diverses langues, et sa facilité à lire et à , copiertoutes sortesdecaractères,lerendirentaussiutile qu^ilPavoitfait espérer. Dans Pusage où il étoit depui* soô^nfance, de manier de vieux contrats, la plupart en parchemin, il s'étoit fait une habitude, en écrivant, d'^en tenir toujours quelqu'un entre les lèvres; et , quelque désagréable qu'on puisses'enfigurerle goût,iIétoitparvenu insensiblement à s'en- faire une sorte de plaisir , comme il-arrive à ceux qui s'accoutument à mâchçr du tabac. Ce penchant devenant une passion , il n'étoit jamais sans quelque morceau de vieux vélin, qu'il coupoit promptemeïitpoup le roneer 5 et ses nombreuses occupationsle mettant continuellement au milieu de quantité de papiers, il trouvoit aisément de quoi se satifaire*. Un jour qu'il avoit été retenu dans le cal)inet du baron ie 6oért«>pou£ quèlipie expédition d'importance , spik

§ppétit pourle parchemin lui fit découvrir une pièceefr fninéc qui cloit au coin d'une tabler et, ne portant pai

{)]us loin ses réflexions , il le prit entre ses dents , atee 'envie néannioinsde se borner à le sucer, pour en tirer comme le paifum. Mais, dans Tattention qu'il avcrità son travail , le ^oùt du plaisir lui fit oublier ce qu'il de^ voit craindre. Ce ne fut qu'après trois ou quatre ^leures d'application, que,revenant à lui-même, il aperçut non-, seulement qu'il avoit ton joui^s le même vélin à la boiH che , mais que , l'ayant mâché si long-temps avec aussi peu de ména^emfent que de réflexion , il l'avoit défigori jusqu'à lui faire changer de forme. Sa surprise augmenta encore, lorsques'étanthâté de l'ouvrir, pourdé-. mêler ce qu'il contenoit,il reconnut, à quelque» restes de caractères presque effacés , que c'étoit une pièce ex* ti êmement importante, et quifaisoitla matière d'undi^ . fcrent très-vif , au sujet de la Livonie, entre le roidft Suède et le czar Pierre. Use crut perdu sans ressource. Son esprit ne lui présenta rien qui fut propre à l'excuser; tout le portoit au désespoir, lorsque le baron de Goêrtt entra. Il le trouva avec cette fatale pièce à la main , et crut voir , dans ses yeux et sur son visage , des témoir ■ gnages extraordinaires d'embarras. La seule curiosité snthsoitpour lui faire approfondir ce mystère. Mais que fut-ce, Jorsqu'ayant jeté les yeux sur la pièce, il décoo^ vrit, ri plusieurs marques, que c'étoit ce qu'il avoit alors de pi i is précieux e t de plus nécessaire ! Le premiermou- . vement de sa colèreneluipermettant de rien examiner, de rien entendre , il ne douta point que ce ne fût une trahison de son secrétaire, qui s'étoît laissé gagner par • Je ministre de Moscovie ; et siur-le-champ il le fit coûduire , avec mille reproches , dans une étroite prison» . Quoiqu'avec un peu de liberté pour réfléchir sur son malheur il n'y trouvât rien qui le rendît véritablement coupable, les îipparences étant de natureàne pouvoir jamais être éclaircies,ilconçutquesa perte étoitcertainct . Déjà il pensoi t moins à se justifier, qu'à se préparer à U ■ mort. Cependant , comme l'aveu des circonstances dcsa faute ne pouvait Itii êLi-e nuisible, il étoit résolu de les racoatcr simplement, au risque de se pas trouver dani

ses îugesbeancoup dedisposition a le croiire sincère. On , ne tarda guère à Tinterroger. Quatre des plus graves sénateurs de Stockholm lui reprochèrent son crime , et . le pressèrent de confesser les intelligences qu^il entretenoi t avec la Moscovie. Il ne leur répondit que par une coiirte relation qu'il leur fit, les larmes aux yeux, de la manière dont il si'étoit accoutumé à mâcher de vieux parchemins. Quelque foiblesse qu'il veut dans cette défense , Tair dont il la proi^onçoit fit impression sur Tun des vieux sénateurs , qui avoit assez d^expérience pour démêler les caractères de la droiture etdePiunocence. . S'attachant ae plus en plu^ à Texaminer , il remarqua .

3 ue, taudis qu'il écrivoitsa déposition, et livré, comme étoit , tout entier aux demandes qu'il recevoit , et au soin d'y répondre , il ne laissoit point d'avancer la main par intervalle vers l'écritoire qui étoit sur la table, d'où il tiroit de petits lambeaux de vieux parchemin dont elle étoit doublée , et que, par un mouvement tout naturel, il les portoit à la bouche. Cette observation fit trouver au sénateur plus de vraisemblance dans son récit. Il lui fit plusieurs questions sur la naissance et la force de son habitude; il demanda des circonstances et dcjs preuves. Heureusement l'accusé en avoit de présentes dans ungrand nombre de petits rouleaux de parchemm qu'il tira desespoches. Leur forme, leur odeur, tout s'accordoit avec l'idée qu'il en avoitfaitprendre. Le sénateur devint son défenseur autant que son jùge.D'aatrës informations qu'on fit sur sa conduite et sesliaisons, ayant achevé d'établir son caractère, le baron de Goèrtz fut le- premier à solliciter sa liberté et sa grâce.

Cependant, soit qu'il craignît que safoibJessenel'exposât à quelque nouvel embarras , soit que l'cclal d'une telle aventure l'eût dégoûté de ses services, il le congédia, après l'avoir hcométement récompensé. 11 y avoit peu d'apparence qu'un homme rejeté parle ministre.

Eût trouver d'autres occasions das'étabhr dans la Suède* 16 malheureux secrétaire prit le parti de la quitter ; et passant en Courlande , où son aventure n'étoit pas connue, il s'attacha au premier homme d'affaire qui voulut r^uoployer. Le fortune , ^ le conduisoit par la main j^

l'adressa au receveur-général de Mittau , homn^e livré aux plaisirs, quicherchoit depuis long-temps un écrivaiii habile,surlequelilpûtsereposerdelafatigueètdéssoînê de son emploi. Avec beaucoup d'esprit et d'assiduité, le nouveau secrétaire iSt bientôtreconnoître en lui tous les talens qu'on désiroit. Il se fit aimer, de son maître ; mais il n'étoi t pas guéri de la funeste habitude qui avoit ruiné . sa fortune en S^ède. Le receveur, ayant un jour fini ses comptes, revint muni d'une quittance signée de la. main du duc de Courlande; et, laregardantcommeune pièce d'autant plus importante, que ses ennemis s'étoient déjà prévalus de ses inclinations voluptueuses , pour l'accuserde dissipation et de mauvaise roi, il la remit àson secrétaire, en lui recommandant de la conserver avec soin. Ce papier n'avoit point les qualités qui poûvoient piquer son ancien goût pour le parchemin : ce ne fiit que par distraction et parla force de l'habitude ^^ju'il le mit entre ses lèvres : d^ailleurs, quelques années d'intervalle avoient afToibli l'impression de sa première disgrâce. Quoi qu'il en soiffil exposa malheureusement ce papier à l'avidité de ses dents; et, dans un espace fort court , elles s'y imprimèrent assez, pour corrompre le nom du duc , qui faisoittout le prix de cette pièce, lls'en s^percut aussitôt ; mais le mal étoit déjà irréparable. Il le crut même beaucoup plus grand qu'iln'étoit; et, se rappelant l'aventure de Stockholm , il ne douta pçiut qu'il ne fut à la veille du même danger. Cependant un peu de réflexion lui fît tirer avantagé du passé. Le soupçon d'infidélité étant ce qu'il avait de plus fâcheux à redouter, il se détermina à prévenir son maifere par l'aveu volontaire de cet accident ; et , pour s'attirer plus d'indulgence , en excitant sa CQjpipassion, il com-< liiença par le récit du malheiu^eux événement qui lui avait fait abandonner la Suè'de. Il ne vint qu'en tremblant à ce qu'il vouloit confesser. ■

Le receveur comprit le sujet de sa peine 5 et , n'y trou*

vant que la matière d'une plaisanterie, parce qu'il étoit

sûrde réparer aisément le désordre, il pritplaisiràfairé

durerunescènequiluiparutdivertissante.Enfin,l'ayant

. consolé par de nouveaux témoignages de confiance j ilac

songea gu^à prendre du côté de la cour , les mesurèa qu^il crut nécessaires à sa sûreté; et, dans la relation qu^il fit au duc de toutes les circonstances de Taventure^ilreiîr dit assez de justice au mérite deTson secrétaire, pour lui faire souhaiter de le voir. Sa figure, et quelques momens d^entretien , achevèrent de lui gagner Pestime de ce prince. Sa faveur ne fit qu^augmenter de jour en jour, jusqu^au moment où la fortune le fit succéder au duc de Courlande, par la faveur de rimpératrice Anne IvanoiXP-'

?2a,épouse de ce prince,à laquelle il s^é toit rendu cher par 3on esprit, parsonhabilete,parses talens en tous genres.

Héroïsme.

citoyen romain , nommé Rubrius Flavius , ayant été condamné injustement à être décapité , ^exécuteur lui dit de tendre le cou avec courage ; « Frappe de même » lui répondit-îL

2. Par son amour pour la vertu, par sa hardiesse à dévoiler les vices , Socrate avoit aligné contre lui les esprits des citoyens corrompus , qui le regardoient comme leur ennemi le plus redoutable. Ils conjurèrent la* perte de ce g^^and homme : un certain Mélitus se porta pour accusateur , et intenta dans les formes un procès au plus sage personnage de la Grèce. Ilformoit / contre lui deux chefs d^accusation ; le premier , qu^il n^admettoit point les dieux qui étoient reconnus dans la république , et qu'il introduisoit de nouvelles divinités; le second, qu^il corrompoit la jeunesse d^Athèpes ; et il concluoit à la mort. . *

Jamais accusation n'eut moins de fondement que celle-là, ni même moins d'apparence et de prétexte. Il y avoit quarante ans que Socrate faisoit profession d'instruire la jeunesse : jamais il n'avoit dogmatisé dans les ténèbres. Ses leçons étoientpubhques, et se faisoienten présence d'un grand nombre d'auditeurs. Il avoit toujours gardé la même conduite , toujours enseigné le§ jnêmesprincipes. Dequois'avisedoncM(^Zî^ï/j après tant

il'îUWxéçç ? Cownçnt «Qû^ièlepour le bieii publie , açrè^

3oO HEROÏSME.

«voir été si long-temps endormi^ se réveille-t-il tout- ^coup ?

Dès que le noir complot des ennemis du philosophe eut éclaté , ses pailisans se préparèrent à sa dé&nse. I/ysi€Ls,]e plus habile orateur cfe son temps ^ composa i:ne harangue très-éloquente, dans laquelle il mettoit les raisons et les moyens de Socratedains tout, leur jour. Le sage la lut avec plaisir , la trouva fort bien faite ; mais y comme elle étoit plus conforme aux règles de Part qu^à'la grandeur de soi^ ame , il dit à cet ami zélé : «c Je « suis très-sensible, cherLysiaSyh. la part que vous pre- « nez à ma fortune : votre discours est beau, il est élo- « quent ; mais il ne me convient pas. — Si vous le <r trouvez bon, comment se peut-il faire qu'il ne vous « convienne pas? — Par la raison qu'un habit, quoique « très-beau et très-bien fait , ne va pas à toutes ie« « tailles ; et qu'un soulier , quelqu'élégant qu'il soit, « ne convient pas à tous les pieds. » 11 demeura donc ferme dans la résolution qu'il avoit prise de ne point s'abaisser à mendier les suffrages par toutes les voies pleines de pusillanimité qui étoient alors en usage > il n'employa ni les artifices, ni les couleurs de l'éloquence 5 il n'eut recours ni aux sollicitations, ni aux prières; il ne iit point venir sa femme ni ses enfans , pour fléchir ses juges par leurs gémissemens et par leurs larmes : ' ^innocence , la vérité , une noble assurance , une sage liberté, voilà quels furent ses armes, ses cliens et ses patrons.

Au jour marqué , le procès fut instruit dans les formes, les parties comparurent devant les juges, elMé" litus exposa les griefs dont il accusoit »Socra/e. Plus la cause de cet imposteur étoit mauvaise et dépourvue de preuves , plus il eut besoin d'adresse et a'artifice pour en couvrir le foible. Il n'omit rien de ce qui pouvoit rendre sa partie adverse odieuse ; et , à la place des raisons qui lui manquoient, il substitua l'éclat séduisant d'une éloquence vive et brillante.

Après qu'il eut parlé, Socrate se mit en devoir de lui répondre 3 et s'attachant aux deux crimes principaux qu'^onlui reprochoit: «tDn m'accuse , dit-il, de corrom- « pre les jeunes gens, et de leur inspirer des maximes

It £ R O I s M l!« Soi

^ dangereuses, soit par rapport au culte des dieux, soit « par rapport aux règles du gouvernement. Vous savez, « Athéniens , que ]e n'ai jamais fait profession d'en- « saigner ; et l'envie , quelque animée qu'elle soijt « contre moi , ne me reproche point d'avoir jamais * vendu mes instructions. J'ai , pour attester ce quq « î^avance , un témoin qu'on ne peut démentir : la « pauvreté. Toujours également prêt à me livrer au « riche et au pauvre , et à leur donner tout le loisir de « m'interroger et de me répondre, je me prête à qui- ^ conque cherche à devenir vertueux ; et si , parmi « mes auditeurs , il s'en troirve qui deviennent bons « ou méchans , il ne faut ni m'attribuer la vertu des « uns , dont je ne suis point la cause , ni m'imputer « les vices des airfhes , auxquels je n'ai point contribué. « Toute mon occupation est de vous persuader à tous , « jeunes et vieux , qu'il ne faut pas tant aimer son « corps, ni les richesses, ni toutes les autres choses , « de quelque nature qu'elles soient , qu'il faut aimer « son ame ; car je ne cesse de vous dire que la vertu '« ne vient point des richesses , mais au contraire, que « les richesses viennent de la vertu , et que c'est de « cette source divine que naissent tous les autres biens « qui arrivent aux hommes, en public et en particulier. «Si parler de la sorte , c'est corrompre la jeunesse^ « j'avoue, Athéniens, que je suis coupable et que jemét- « rite d'être puni comme un vil séducteur. Si ce que je « dis n'est pasvrai, ilestaiséde me convaincre de men- « songe : interrogez mes disciples; j'en vois ici un grand « nombre: qu'ils paroissent.Mais un sentiment de rete- « nue et déconsidération le^ empêche peut-être* d'éle- « ver leurs voix contre un maître qui les a instruits.Du <c moins leurs pexes, leurs frères, leurs oncles ne peu- « vent se dispenser , comme bons parens et bons ci- « toyens , de venir demander vengeance contre le cor- « rupteur de leurs fils , de leurs neveux, ou de leurs a frères ; mais ce sont ceux-là même qui prennent ici « ma défense , qui s'intéressent au succès de ma cause. « Jugez comme il vous plaira. Athéniens ; mais je «, ne puis ni me repentir de ma conduite , ni en changer. « 11 ne m'estpoint libre de quitter oud'mtexroixvçt^^^'^

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« fonction que Dieu même m'a imposée : ot , c*est eet « Etre suprême qui m'a chargé du soin d'instruire mes « concitoyens. Si, aprèsavoir gardé fidellement tous les ^ postes où m'ont placé nos généraux àPotidée , à^m* « phipolis , à Délium , la crainte de la mort me Ëdsoit « mam tenant abandonner celui oi\ là divine Providence « m'a mis depuis tant d'années , en m'ordonnant de ^ passer mes jours dans l'étude de la philosophie pout ^ ma propre instruction et pour celle des auttes,<ie seroit ^ là véritablement une désertion bien criminelle , et « qui méritcroit qu'on me citât devant ce tribunal y ^ comme un impie qui ne croit point de dieux. Quant ^ vous seriez disposés à me renvoyer absous , à con- ^ dition que désormais ]e garderois le silence , je vous « répondrois sans balancer : Athénicyp yje vous honora « et je vous aime , mais j'obéirai plutOTàDieu qu'à vou^; ^ et^ pendant qu'il me restera un souffle de vie , je n6 « cesserai jamais de philosopher , en vous exhortant « toujours , en vous répétant à mon ordinaire , et eà « vous disant à chacun y quand je vous rencontrerai : « O mon cher ! ô citoyen de la fameuse cité du mondé, « et pour la sagesse et pour la valeur ! vous accumuler ^ les richesses , vous recherchez avec ardeur la gloire, « le crédit , les honneurs , et vous ne rougissez pas de « négliger les trésors de la prudence, de la vérité, de « la sagesse ? O mes amis ! travaillez donc à donner à « votre ame , à cette partie la plus noble de vou«f- « mêmes , toute la perfection , toute l'excellence K qu'elle peut avoir.

« On me reproche, et Fon n'impute à lâcheté , de ce « que , m'ingérant de donner des avis à chacim en partî- « culier,î'ai toujours évité de me trouver dans vos assem- « blées pour donner mes conseils à la patrie. Je croyoîs « avoir fait suffisammentmes preuves de courage et de « hardiesse, et dans les cahipagnes où j'ai porté les armes « avec vous, et dans le sénat, lorsque seul je m'opposai « au jugement injuste que vous prononçâtes contre les « dix capitaines qui n'avoieiU pas enterré les corps de « ceux qui avoientpéri dans lecombatnavaldesîles Argî- « nuses,et lorsqu'en plus d'une occasion, je résistaien « face aux ordres violens %t cruels des trente tyrans.Ccr

ic qui m^a donc empêché de paroître dans vos assem- ^ blées, Athéniens, ç^est cet esprit familier, cette voix 4c divine dont vous m.^avez si souvent entendu parler , « et que Mélitus veut tourner en ridicule. Cet esprit « &'es% attaché à moi dès mon enfance : c^estune voix ,4c qui ne se fait entendre que lorsqu'elle veut me dé- 4t tourner de ce qne j'ai résolu 5 car jamais elle ne « m'exhorte à rien entreprendre : c'est elle qui s'est «toujours opposée à moi quand j'ai voulu me mêler « des. affaires de la république, et elle s'y est opposée « fort à propos; car il y a long-temps que je ne serois « plus» sur la terre , si j'avois pris quelque part au « gouvernement de l'Etat. Et d'ailleurs , à quoi me» « conseils vous auroient-ilsserviPNe vous fâchez points « je vous supplie, si je vous expose sans déguisement, « en ami de la vérité , en homme libre , tout ce que « je pense à cet égai'd. Quiconque voudra s'opposer « généreusement a tout un peuple , soit à vous, soit à « d'autres ; quiconque formera le projet hardi d'empê- « cher qu'on ne viole les lois , qu'on ne commette des « iniquités dans une ville , ne le fera jamais impuné- « mental faut ^e toute nécessité que celui qui entrer. « prend de combattre pour la justice , pour peu qu'il « veuille songer à sa propre conservation , demeure « simple particulier i et qu'il ne soit pas homme pubhc, « Au reste , Athéniens , si , dans l'extrême danger où « je me trouve, je n'imite pointla conduite de plusieurs ^ citoyens, qui, dans un péril beaucoup moins grand, « ont conjuré leurs juges avec larmes, ontfaitparoîtte « ici leiu^enfans, leurs parens, leurs amis ; ce n'est ni « par une opiniâtreté superbe, ni paraucun mépris que « j'aie jpour vous , mais pour votre honneur, pour celui « de toute laville.llÊiutqu'onsache que vous avez des « citoyens qui ne regardent point la mort comme un « mal, etquinedonnent ce nom qu'à l'injustice , à l'in- « famie. A l^âge où je suis , avec toute ma réputation « vraie ou fausse , me conviendroit-il , après toutes m les leçons que j'ai données sur le mépris de la mort, <t de lacraindre , etde démentir par un dernier acte tous € les principes , tous les sentûneus de ma vie passée ?

« Mais , sans parler de la gloire , qui seroît si ftft « blessée par tme telle démarche, je ne crois pas qù'H 4t soit permis de prier son juge , ni de se faire absoudre <c par de timides supplications: il faut le persuader, H « fautle convaincre. Le juee n^est pas assis sur sonsi^ « pour faire plaisir en violant la loi, mais pour rendre « justice en obéissant à la loi ; il n'a point préié serment « de faire grâce à qui il lui plaira, mais de, faire jus- « tice à qui il la doit : il ne faut donc pas que noul « vous accoutumions au parjure, et vous ne devez pas « vous-mêmes vous y laisser accoutumer ; car, les mis « et lès autres, nous blesserions également la justice « et la religion, et nous nous rendrions tous coupables. « N'attendez donc point de moi , Athéniens , que « j'aie recours auprès de vous à des moyens que je ne <( crois ni honnêtes , ni permis , sur-tout dans une 00»-. « casion oà je suis accusé d'impiété par Mélitus; car> « si je vous iléchissois par mes prières , si je vous for- « çois par pies larmes à violer votre serment ^ il est « évident que je vous enseignerois à ne pas croire de « dieux y et en voulant me défendre et me justifier 5 « je foumirois des armes à mes adversaires ; je prouve verois contre moi-même que je ne crois point àPexis- « tence de cet Etre suprême , qui venge le parjure. « Loin de moi des pensées si criminelles ! Je suis plus « persuadé de l'existence de Dieu que mes accusateurs; « et j'en suis tellement persuadé , que je m'abandonne « à vous et à Dieu , afin que vous me jugiez comme « vous le trouverez le meilleur, pour vous et pour moi.» •Socra^eprononçace discours d'un ton ferme etintrépide . Son air , son geste , son visage annonçoient sa gran* deur d'ame , sans hii faire rien perdre de la modestie qui lui étoitnaturelle : mais une contenance si noble déplut^ cette magnanimité , cet héroïsme indisposa les esprits Personne néanmoins n'avoit dessein de le condamner à mort ;on voulut même lui laisser le choix de la peine , et on lui demanda quelle punition il croyoit avoir méritée ? « Athéniens , dit-il , puisque vous m'ordonnez ^ de prononcer moi-même ma sentence , je me con- « damne à êtrfi nourri^ le reste de mes. jours, aux dé*

«penft.

HEROÏSME. 3o5

»'pen5 de la république, pour avoir passe toute iha vie « à vous instruire , vous et vos enfans ; pour avoir né- « gligé , dans cette vue , affaires domestiques, emplois, « dignités 5 pour m^être consacré tout entier au service « de là patrie , en travaillant sans cesse à rendre mes « concitoyens vertueux. » Ce dernier trait irrita tellement les juges ,' qu^ils le condanmèrent à mort.

Cetinj us te arrêt n'ébranlapointlaconstance deSocrate. « Je vais , dit-il en s*adressant aux juçes avec une noble « tranquillité ; je vais être livre à la mort par votre. « ordre : la nature m^y avoit condamné dès le premier « moment^de ma naissance; mais mes accusateurs vont « être livré à l'infamie qui d ordinaire accompagne la « calomnie. Auriez-vous exigé de moi que , pour me « tirer de vos mains ,y eusse employé , selon Tusage^des « paroles flatteuses et touchantes , les manières timide^ « et rampantesd^un suppliant ?En justice, comme à la « guerre, un honnête homme ne doit pas sauver sa vie « par toutes sortes de moyens : il est également désho- « norant, dans Tune et dans l'autre, de ne la racheter « que par des prières , par des larmes et par des bas- « sesses.» A peine la sentence fut-elle prononcée ,qu^-^pollodorey son intime ami , s^approcha de lui , en versant un torrent de larmes ^ il déploroit sa destinée , il s^emportoit contre ^ingratitude des juges. «Quelle douleui: « pour moi, mon cher Socrate^ disoit-il, de vous voir « mourir innocent! — Aimeriez-vous mieux, lui répon- « dit le sage en souriant, me voir mourir coupable ?»

Après que le héraut eut lu publiquement Tarrêt, Socrû/c, avec cette même fermeté de visage quiavoittenu les tyrans en respect, s'achemina vers la prison, qui perdit ce nom dès qu^il y fut entré , et qui devint dès-lors le séjour de la probité la plus pure, de la vertu la plus sublime. Ses amis Vy suivirent , et continuèrent aie visiter pendant trente jours qui se passèrent entre sa condamnation et sa mort. Durant ce long intervalle, il eut le loisir de l'envisager avec toutes ses horreurs , et de mettre sa constance à l'épreuve, non-seulement parles rigueurs excessives du cachot , où il avoit les fers aux pieds,maisencoreplus parlavuçcontiimelle etlacruelle Tome IL Y

3o6 HEROI8MK.

attente d^un événement avec laquel la nature ne se fsonitiarise point. Dans ce triste état , il ne laissent pas de jouir de cette profonde tranquillité d*esprit que ses amis avoient toujours admirée en lui. Il les entrenoit avec la même douceur qu^il avoit toujours fait paroître. Il composa même alors un hymne en llionneur d^ Apollon et de Diane , et mit en vers une*fable d'Esope.

La veille du jour marqué pour la mort de ce grand homme ^ Criton , Pun de ses amis les plus chers , vint le trouver de grand matin pour lui apprendre qu'il ne tenoit qu'à Im de sortir de la prison ; que le geôlier étoit gagné ; qu'il trouveroit les portes ouvertes , et qu'il lui offroit une . retraite sûre -«n Thessalie. Il employa les motifs les plus pressans pour le persuader de se rendre aux vœux de tous les gens de bien ^ de ses amis , des étrangersmême qui vouloient avoir l'honneur de contribuera sa conservation : ces raisons touchoient peu le philosophe. Il essaya d'alarmer son amour paternel : <c Si vous méprisez assez la vie , lui dit-il , poiu* ne ' <c vouloir prendre aucun soin de la conserver 3 songez « du moins à vos enfans que vous laissez orphefans. « Hélas ! dans quel état vont se voir ces infortunés , « et que vont-ils devenir? Ah! iS'ocra/e , cheTSocrate l « pouvez-vous oublier que vous êtes père , pour vous « souvenir seulement que vous ê€es ami de la sasesse ?»

«Ami, lui répondit Socrate y\e loue ton zèle, et je, « t'en remercie. Mais rappelons nos principes , et tâ- « chons ici d'en faire usage. Il est toujours demeuré « constant parmi nous, qu'il n'est jamais permis, sous « quelque prétexte que ce puisse être, de commettre « aucune injustice, pas mêmeà l'égardde ceuxquinous « en font , ni de rendre le mal pour le mal \ et que quand « on a une fois engagé sa parole, on est tenu de lagar- « der inviolablement, sans qa^aucun intérêt puisse nous « en dispenser.Or si, dans le temps que je serois près « de m'enfuir, les lois et la république venoient se pré- « senter en cprps devant moi, que répondrois-je aux « questions suivantes qu'elles pourroient me faire? A « quoi songez vous, 5ocra^e? Vous dérober de la sort^ « à la justice, n'est-ce pas ruiner entièrement les lois et (L la république? Croyez-vous qu'une villesubsisteaprès

H IC R O ï s M E. S07

« <|ue lajustice non-seulement n'y a plus de force , mais « qu^elle a été même corrompue , renversée, et ifoulce « aux pieds par des particuliers? Mais, dira-t-on ,1a ré- « publique a prononcé contre vous un jugement ini- « que. Avez-vous oublié que vous êtes convenu avec « nous de vous soumettre aux décisions de la républi- « que? Si notre police, si nosrcglemens ne vous acrom- « modoientpas, vouspouviez vous retirer ailleurs.Mais « un séjour de soixante et dix ans dans notre ville mar- « que assez que sesrèglemensne vous ont point dcj)lu> « et que vous les avez acceptés avec connoissance de « cause, avec liberté. Vous leur devez tout ce que vous « êtes et tout ce que vous possédez, naissance, nourrice ture, éducation, établissement; car tout cela est sous « la sauve-garde et sous la protection de la république . « Vous croyez-vous maître de rompre rengagement que « vous avez pris avec elle, et que vous avez scellé par <K plus d'un serment? Quand eue songeroit à vous pei> « dre , pouvez-vous lui rendre mal pour mal , injure « pourinjure?Etes-vousen droit d'en user ainsiàPégafd « d'un père et d'une mère ?Et ne savez- vous pas que la « patrie est plus considérable , plus digne de respect « et de vénération devant Dieu et devant les hommes^ « que ni père , ni mère , ni tous les parens ensemble; « qu'il faut honorer sa patrie, lui céder dans ses em- « portemens,la ménager avec douceur dans les temps « de sa plus grande colère ; en un mot , qu'il faut la « ramener par de sages conseils et de respectueuses « remontrances , ou se soumettre à ses ordres , et « souffrir , sans murmurer , toujt ce qu'elle vous com- « mandera ? Quant à vos enfans , Socrate ^ les dieux « qui vous les ont donnés ne les abandonneront pas ; « vos amis Xem tiendront lieu de père , et la républi- « que les regardera toujours comme des citoyens « (Ju'elle doit défendre , qu'elle doit protéger. Rendez- « vous donc à nos raisons ; suivez les conseils de celles « qui vous ont fait naître , qui vous ont nourri , qui « vous ont élevé. Préférez à vos enfans , à vos amis , « à votre famille , à votre vie même , cette justice « austère , dont vous vous êtes montré le zélé défeiir

3lO B i R O ï 8 Bf E.

voisine pour se haigner. Après qu'il fîit Sorti dw ^^ , on lui porta ses cnfans. Il leur parla , pendant qi:^^^ temps , avec une tendresse vraiment paternelle, ^^^ ses ordres aux femmes qui en prenoient soin, pu ^*" fit retirer. Etant rentré dans la chambre , il se mW^ son lit. Dans ce moment on aperçut le valet desO^

?uivenoitliii déclafCIrque le temps de prendre la c^ toit arrivé. 11 lui présenta d'une main tremblante/^ funeste breuvage , versa des larmes , et détourna fc^ yeux, 'i Voyez, dit Socrate^X^ bon cœur de cethomioel <( Pendant ma prison , il m'est venu voir souvent , et « s'est efforcé de charmer mon ennui. O mon ami, qoe « j'estime tes larmes! Que le Ciel récompense digne « ment ta sensibilité ! ^ Il prit la coupe , et demanda ce qu'il avoit à faire : « Rien autre chose , lui dit le <c valet , sinon , quand vous aurez bu , de vous pro- « mener jusqu'à ce que vous sentiez vos jambes ap- « pesanties, et de vous coucher ensuite sur votre lit* Alors, sans aucune émotion, sans changer de couleni jii de visage , et regardant toujours le valet d'un oeil ferme et assuré : « Que dis-tu de ce breuvage , lui « demanda-t-il encore ? Est-il permis d'en Éiire des « libations ? » Cet homme lui répondit qu'il n'y en aval que pour ime prise. « Au moins, continua-t-il , il est « permis, et il est bien juste de faire ses prières anx « dieux , et de les supplier de rendre mon départ de X dessus la terre , et mon dernier voyage heureux : « c'est ce que je leur demande de tout mon cœur. > Après avoir dit ces paroles , il garda quelque temps le silence , et but ensuite toute la coupe avec une tranquillité plus qu'humaine, avec la douceur d'une ame qu'aucun événement, aucune disgrâce nepeutébranler- Jusques-*là, ses amis s'étoient fait violence pour retenir leurs larmes ; mais en le voyant boire , et aprèi qu'il eut bu, ils n'en furent plus les maîti*es ; et ellei coulèrent en abondance. ApoUodore^ qui n'avoit presque pas cessé de pleurer pendant toute la conversationy se mit alors à jeter des cris horribles, de manière qu'il n'y eut personne à qui il ne fît fendre le cœur. SocraU 6çul n'en fut point ému : il en fit même quelque!

héroïsme; 309

sage ; car elle n^emporte avec elle que ses bonnes ou

ses mauvaises actions^ que ses vertus ou ses vices , qui

Bont une suite ordinaire de l'éducation qu^on a reçue ,

et la cause d'un bonheur ou d'un malheur ëlemeL

« Quand les morts sont arrivés au rendez-vous fatal

des ames^ elles sont toutes jugées. Celles qui ne sont

lûentièrement criminelles, ni absolumentinnocentes,

sont envoyées dans un endroit où elles souffrent des

^ines proportionnées à leurs fautes , jusqu'à ce que ,

jmrgées et nettoyées de leurs souillures , et mises

ensuite en liberté , elles reçoivent la récompense des

IxHines actions qu'elles ont faites. Celles qui sont ju-

1[ées incurables, à cause de l'énormité de leurs crimes, a fatale destinée, qui leur rend justice, les précipite dans le Tartare , d'oii elles ne sortent jamais. Enfin j celles qui ont passé leur vie dans une sainteté particulière , délivrées des demeures basses et terrestres, comme d'une prison, sont reçues dans le céleste séjourj et comme la philosophie les asuffisamment purifiées , elles y vivent, sans leurs corps, pendant toute l'éternité , dans une joie , dans des déUces qu'une Louche mortelle ne sauroit décrire. Voilà le prix de la vertu : avec quelle ardeur ne devons-nous donc pas chercher à l'acquérir? Mais, quand Timmortahté de l'ame ne seroit que douteuse , tout homme de bon sens ne devroit-ii pas préférer cette incertitude consolante à une triste réalité ? En effet, quelle illusion plus charmante que celle qui me porte à la sagesse , et qui me met à l'abri des remords qui déchirent sans cesse le cœur de l'impie, du scélérat? Enivrons-nous, mes amis , de ce bienheureux espoir 5 et mourons avec joie , quand nous sommes vertueux. »

Quand il eut cessé déparier, Criton luidemandacôment il vouloit être enseveli : « J'ai donc perdu mon temps, répondit 5*0 rra^e, puisque je n'ai pas encore pu persuader à Criton qu'aprcs ma mort je m'élèverois dans les cieux, et que rien de moi nerestcroit sur la terre ? Cependant, mon cher Criton ^ si tu me trouves quelque paît, ensevelis-moi comme tu voudras.» En arissant ces paroles, il se leva , etpassa dans une chambre

5i2 HÉROÏSME. I

« de vous ôter même la vie? — Celui qui ne possèfc « rien, répondit le prélatine peut rien perdre, à moim « que vous ne vouliez peut-être m^arracher ces misë^ « ral)les vétemens , et un petit nombre délivres qui font « toute ma richesse. Quant à Pexil, je ne le connoij « pas : toute la terre est h Dieu; par-tout elle sera ma « patrie, ou plutôt Je lieu démon passage. La mort me « sera une grâce, elle me fera passer dans la véritabk « vie: il y a même long-temps quejesuismortàcelle-cij Ce discours, animé de la seule vraie philosophie, mais tout nouveau pour les oreilles d^un homme de cour, étonna le préfet. «Personne, dit-il, ne m^a encoreparié « avecunepavaillehardiesse.— C'est apparemment, ré- « ponditfroidement BaJzZe , que vous n^avezencoreren- « contré aucun évoque.» Modeste ne "pnt s'empêcher d'admirer l'héroïsme de cette ame intrépide. Il alla rendre compte à l'empereur du peu de succès de sa commission. «Prince, lui dit-il, nous sommes vaincus pair « un -seul homme. N'espérez ni l'effrayer par des me- « naces , ni le gagner par des caresses : il ne vous « reste que la violence.» f^alens ne jugea pas à propos d'employer cette voie : il craignoit le peuple de Césarée, et sentoit, malgré lui , du respect pour Je saint prélat.

4'Un capitaine hollandais, nommé»/ca« Scaffelaary occupoit la tour de Bamevelt , en 1482. On vint l'y assiéger, et d'abord on le somma de se rendre. Il ne voulut capituler que lorsqu'on l'attaqueroit avec da canon. On fit la brèche : il consentit à se rendi*e. Pour j préliminaire , les assiégeans demandèrent qu'on leur . jetât le capitaine du haut du donjon. Les assiégés jurèrent de se faire tous tuer plutôt que d'écouter une telle proposition. Mais le généreux Scaffelaar^embm" sant un des crénaux; « Mais amis, leur dit-il, comme « il faut que je meure un jour ^jamais il ne se présen- « tera un plus beau moment , puisque je vous sauve « par ma mort ; » et il se précipita du haut de la tour.

S.Dans un débordement derAdige,lepont de Vérone venoit d'être emporté, à l'exception de l'arcade du milieu , çur laquelle étôitune maison où toute une famille étoit renfermée. On la voyoit du rivage tendre les mains et implorer du seco\3a:s .Cependant la violence du

héroïsme; 3i3

torrent détruisoit à vue d'oeil les piliers de Farcade. Dans ce danger extrême, le comte ^e Spoherinipvo^ pose une bourse de cent louis à celui qui aura le courage d'aller surim bateau délivrer ces malheureux.On risquoit d'être emporté par la rapidité du fleuve , ou d'être écrasé par les ruines de l'arcade , en abordant dessous. Le concours du peuple étoit innombrable , et

{)ersonne n'osoit s'offrir. Dans ce moment passe un \ih ageois ; on l'instruit de l'entreprise proposée , et de la récompense qui y est attachée. Il monte aussitôt un bateau, gagne , à force de rames, le milieu du fleuve , aborde , attend au bas de la pile que toute la famille , père , mère , enfans et vieillards, se glissantle long d'une corde, soient descendus dans le bateau. «Courage !s'é- <c cria-t-il , vous voilà sauves ! » Il rame , il surmonte l'effort des eaux, et regagne enfin le rivage. Le comte de Spoherini veut lui donner la récompense promise: « Je ne vends point ma vie , lui dit le magnanime vil- « lageois ; mon travail sui£t pour me nourrir , moi , <c ma femme et mes enfans : donnez cela à cette pau- « vre famille , qui en a plus besoin que moi. »

6. Le célèbre Eschine , le rival , et presque l'égal de DémosthèneyajBiït accusé ce grand orateur de trahison , et n'ayant pu prouver ses calomnies, fut banni d'Athènespar les suffrages de tout le peuple. Le vainqueur usa de sa victoire en héros ; car , au moment qn Eschine sortitd' Athènes pour aller à Rhodes, il courut après lui la bourse à la main, et l'obligea d'accepter une somme considérable, pour le dédommager, en quelque sorte , des biens qu'il venoit djB perdre par son imprudence. Eschine ^éloimé d'une générosité si héroïque, s'écria: « Comment ne regretterois-je pas une patrie où je « laisse un ennemi si magnanime, que je désespère de « rencontrer ailleurs des amis qui lui ressemblent! »

7. Le comte de Mansfeld, l'un des plus grands capitainesdusiècledemier, eutdes preuves certaines qu'un apothicaire avoît reçu tine somme considérable pour l'empoisonner. Il l'envoya chercher; et lorsqu'il parut devant lui : « Mon ami , lui dit-il , je ne puis croire « qu'une personne àquijen'aijamaisfaitdemal,veuille '< m otcr la vie.Sila nécessité vous rcduVvk ea«imfc^^:l^

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