‹ Dictionnaire historique des événemens remarquablesChapitre 102 sur 183 · NIL · texte numérisé non relu

NIL

Fronton se met à bâtir. 11 y trouve la

Sersécution la plus horrible, qui durait epuis très long-temps. Sept vierges chrétiennes , dont la plus jeune avait soixante et dix ans, venaient d'être condamnées , selon l'usage, a perdre leur pucelage par le ministère de tous les jeunes gens de la ville. La jeunesse d'Ancyre, qui avait probablement des affaires plus pressantes , ne s'empressa pas d'exécuter la sentence. 11 ne s'en trouva qu'un qui obéit à la justice : il s'adressa à sainte Thécuse, et la mena dans un cabinet avec une valeur étonnante. Tbécusc se jeta a ses genoux , et lui dit : « Pour Dieu , mon fils , un peu de vergogne ! voyez ces yeux éteints , cette chair demi-morte , ces rides pleines de crasse* que soixante et dix ans ont creusées sur mon front, ce visage couleur de terre.... t quittez des pensées si indignes d'un jeune homme comme vous, Jésus-Christ vous en conjure par ma bouche; il vous le demande comme une grâce ; et, si vous la lui accordez, vous pouvez attendre tout de sa reconnaissance. > Ce discours de la vieille et son visage firent rentrer tout à coup l'exécuteur en lui-même. Les sept vierges ne furent point déflorées.

Le gouverneur, irrité , chercha xm au tre supplice ; il les fit initier sur-le-champ aux mystères de Diane et de Minerve.

Il est vrai qu'on avait institué de grandes l'êtes en l'honneur de ces divinités ; mais on ne connaît point, dans l'antiquité, les mystères de Minerve et de Diane.

Saint Nil «intime ami du cabaretier Tbéodote, auteur de cette histoire merveilleuse , n'était pas au fait.

On mit, selon lui, les sept belles demoiselles toutes nues sur le char qui portait la grande Diane et la sage Minerve au bord d'un lac voisin. Le Thucydide saint Nil paraît encore ici fort mal informé. Les prêtresses étaient toujours couvertes d'un voile; et jamais les magistrats romains n'ont fait servir la déesse de la chasteté et celle de la sagesse par des filles qui montrassent aux peuples leur devant et leur derrière.

Saint Nil ajoute que le char était précédé par deux chœurs de ménades qui portaient le thym en main. Saint Nil a pris ici les prêtresses de Minerve pour celles de Bacchus. Il n'était pas versé dans la liturgie d'Ancyre.

Le cabaretier, en entrant dans la ville, vit ce funeste spectacle ; le gouverneur,

a8o NIL

les ménades , la charrette , Minerve , Diane et les sept pucelles. Il court se mettre en oraison dans une hutte avec un neveu de sainte Thécuse; il prie le ciel que ces sept dames soient plutôt mortes que nues. Sa prière est exaucée; il apprend que les sept filles, au lieu d'être déflorées , ont été jetées dans le lac , une pierre au cou , par ordre du gouverneur. Leur virginité est en sûreté. A cette nouvelle, ie saint se relevant de terre, et se tenant sur Us genoux , tourna ses yeux vers ie ciel; et, parmi les divers mouvemens d'amour, de joie et de reconnaissance qu'il ressentait , il dit : Je vous rends grâces , Seigneur, de ce que vous n'avez pas rejeté la prière de vvtre serviteur.

Il s'endormit y et, pendant son sommeil , sainte Thécuse, la plus jeune des noyées, lui avparut. Eh quoi, mon fils Théodote , lui dit-elle, vous dormez sans penser d nous ; avee-vous oublié sitôt les soins que j'ai pris de votre jeunesse ? Ne souffrez pas y mon cher Théodote, que nos corps soient mangés des poissons.

Allez au lac, mais gardez -vous d'un traître.

Ce traître était le propre neveu de sainte Thécuse.

J'omets ici une foule d'aventures miraculeuses qui arrivèrent au ca baretier, pour venir à la plus importante. Un cavalier céleste armé de toutes pièces, précédé d'un flambeau céleste, descend du haut de l'empyrée , conduit au lac le cabaretier au milieu des tempêtes, écarte tous les soldats qui cardaient le rivage , et donne le temps à Théodote de repêcher les sept vieilles et de les enterrer.

Le neveu de Thécuse alla malheureusement tout dire. On saisit Théodote ; on essaya en vain pendant trois jours tous les supplices pour le faire mourir. On ne put en venir à bout qu'en lui tranchant la tête ; opération à laquelle les saints ne résistent jamais.

11 restait de l'enterrer. Son ami le curé Fronton , à qui Théodote , en qualité de cabaretier, avait donné deux outres remplies de bon vin , enivra les gardes et emporta le corps. Alors Théodote apparut en corps et en âme au curé. « Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne t'avais-je pas bien dit que tu aurais des reliques pour ta chapelier»

C'est là ce que rapporte saint Nil, témoin oculaire , qui ne pouvait être ni

trompé ni trompeur; c'est là ce que transcrit dom Ruinart comme un acte sincère. Or tout homme sensé , tout chrétien sage lui demandera si on s'y serait pris autrement pour déshonorer la religion la plus sainte, la plus auguste de la terre , et pour la tourner en ridicule.

( D ici ionnaire pftilosoph ique. ) NINON DE LENCLOS. — sa vis ii sa mobt. — A M*'*. 1771. — Je suis biea aise, Monsieur, qu'un ministre du saint Évangile veuille savoir des nouvelles d'une prêtresse de Vénus. Je n'ai pas l'honneur d'être de votre religion, et je ne suis plus de l'autre; mais j'ai voulu laisser passer le saint temps de Pâques avant de répondre à vos questions, jugeant bien que vous n'auriez pas voulu lire ma lettre pendant la semaine sainte.

Je vous dirai d'abord, en historiographe exact, que le cardinal de Richelieu eut les premières faveurs de Ninon, ui probablement eut les dernières e ce grand ministre. C'est, je crois, la seule fois que cette fille célèbre se donna sans consulter son goût. Elle avait alors seize à dix-sept ans. Son père était un joueur de luth , nommé Leoclos. Son instrument ne lui fît pas une grande fortune, mais sa fille y suppléa par lt sien. Le cardinal de Richelieu lui donna deux mille livres de rentes viagères, qui étaient quelque chose dans ce temps-là.

Elle se livra depuis à une vie un. peu libertine, mais ne fut jamais courtisane publique. Jamais l'intérêt ne lui lit faire la moindre démarche. Les plus grands seigneurs du royaume furent amoureux d'elle , mais ils ne furent pas tous heureux , et ce fut toujours son coeur qui la détermina. Il fallait beaucoup d'art, et être fort aimé d'elle, pour lui làire accepter des présens.

Dans le commencement de la régence d'Anne d'Autriche, elle fit un peu trop parler d'elle. On sait l'aventure du veau billet qu'a la Châtre; les Lais et les Thaïs n'ont assurément rien fait ni rien dit de plus plaisant.

Une querelle entre deux de ses amans fut cause qu'on proposa à la reine de la faire mettre dans un couvent. Ninon, à qui on le dit, répondit qu'elle le voulait bien , pourvu que ce fût dans un couvent de cordeliers. On lui dit qu'on pourrait bien la mettre aux Filles Repenties ; elle répondit que cela n'était pas juste , parce qu'elle n'était ni fille , ni repentie. Elle

avait trop d'amis , et était à» trop bonne compagnie , pour qu'on lui fit cet affront; et cnlin la reine, qui était très indulgente, la laissa vivre à sa fantaisie. On y venait admirer son luth, son clavecin et sa beauté. Huyghens , ce philosophe hollandais qui découvrit en France une lune de Saturne, s'attacha aussi àobservcr mademoiselle Ninon de Lenclos* Elle métamorphosa un moment Je mathématicien en galaot et en poê'te. Il fit pour elle ces vers qui sont un peu géométriques :

Kllc a cîfîfj instrument dont je suis amoureux , Lc$ deux premiers ses maint, le* deux autre* ses yeux.

Poux le plus beau de tou* , le cinquième qui reste , Il faut être fringant et leste.

Les plus beaux esprits du royaume , et la meilleure compagnie , se rendaient chez. elle. On y soupait; et, comme elle n'était pas riche , elle permettait que chacun y portât son plat. Sain t-Évre mont eut quelque temps ses bonnes grâces. On la quittait rarement, mais elle quittait fort vile, et restait toujours lamie de ses anciens amans. Elle pensa bientôt en philosophe , et on lui donna le nom de moderne Leontium.

Sa philosophie était véritable , ferme , invariable , au-dessus des préjuges et des vaincs recherches. Elle eut , à l'âge de. vingt-deux ans, une maladie qui la mit nu bord du tombeau. Ses amis déploraient sa destâpée*x{ui l'enlevait à la Heur de sou âge. An! dit-elle , je ne laisse au tnond c que des mourant. 11 me semble que ce mot est bien philosophique. Elle mérita les quatre vers que Saint-Evremcnt mit au bas de son portrait , et qui sont plus connus que tous les autres vers de cet auteur :

L'indulgente et sage rature A formé Pâme de Ninon, De la volupté" d'Epicure, Et de U vertu de C.ton.

En effet, elle était digne de cet. éloge. Elle disait qu'elle n'avait jamais l'ait à Dieu qu'une prière : ■ Mon Dieu, faites de moi un honnête homme , et n'en faites jamais une honnête femme.»

Les grâces de son esprit et la fermeté de ses sentimens lui Grent une telle réputation, que, lorsque la reine Christine vint en France, en i654, cette princesse lui fit l'honneur de l'aller voir dans une petite maison de campagne où elle était alors.

NIN *8i

Lorsque mademoiselle d'Aubigné (depuis madame de Matntenoo), qui n'avait alors aucune fortune, eut cru faire une bonne affaire en épousant Scarron , Ninon devint sa meilleure amie. Elles couchèrent ensemble quelques mois de suite :

c'était alors une mode dans l'amitié. Ce qui est moins à la mode, c'est qu'elles eurent le même amant et ne se brouillèrent pas. M. de Yillarceaux quitta madame de Maintenon pour Ninon. Elle eut deux enfans de lui. L'aventure de l'aîné est une des plus funestes qui soient jamais arrivées. Il avait été élevé loin de sa mère , qui lui avait été toujours inconnue. Il lui fut présenté, à l'âge de dixneuf ans , comme un jeuue homme qu'on voulait mettre dans le monde. Malheureusement il en devint éperdûment amoureux. Il y avait auprès de la porte Saint- Antoine un assez joli cabaret, où dans ma jeunesse les honnêtes gens allaient encore quelquefois souper. Mademoiselle de Lenclos, car on uc l'appelait plus alors Ninon, y soupait un jour avec la maréchale de La Ferté , l'abbé de Chàteaitoeuf , et d'autres personnes. Ce jeuue homme lui fit , dans le jardin , une déclaration si vive et si pressante , que mademoiselle de Lenclos fut obligée de lui avouer qu'elle était sa mère. Aussitôt ce jeune homme , qui était venu au jardin à cheval , alla prendre un de ses pistolets à l'arçon de la selle, et se tua tout roîdc. U n'était pas si philosophe que sa mère.

Son autre fils nommé La Boissière est mort tout doucement de sa belle mort, en 172s, à la Rochelle, où il était commissaire de marine. La mort tragique de son fils ainé rendit mademoiselle de Lenclos un peu plus sérieuse, mais ne l'empêcha pas d'avoir des amans. Elle regardait l'amour comme un plaisir qui n'engageait à aucun devoir, et l'amitié comme une chose sacrée. Elle aima quelques années de très bonne foi le marquis de Sévigné, le fils de cette célèbre madame de Sévigné dont nous avons des lettres charmantes. Elle le préféra au maréchal de Choiseul. Ce maréchal lui avant fait un jour une longue énumération de toutes ses bonnes qualités, comme si par là on se fesait aimer, elle lui repondit par ce vers de Corneille :

O ciel , que de vertus vous me faite* haïr !

Cependant elle était elle-même la per-

sonne qui avait le plus de vertu , à prendre ce mot dans le vrai sens ; et cette vertu lui mérita le nom de (a telle gardais* de cassette.

Lorsque M. de Gourville, qui lut nommé vinet-quatre heures pour succéder a M. Colbert, et que nous avons vu mou* rir l'un des hommes de France les plus considérés; lors, disie, que ce M. de Gourville, craignant d être pendu en personne, comme il le fut en effigie, s'enfuit de France, en 1661 , il laissa deux cassettes pleines d'argent, l'une à mademoiselle de Lenclos, l'autre à un dévot. A son retour, il trouva che* mademoiselle Rinon sa cassette en fort bon état; il j avait même plus d'argent qu'il n'en avait laissé, parce que les espèces avaient augmenté depuis ce temps-là. Il prétendit

3u'au moins le surplus appartenait de roit à la dépositaire ; elle ne lui répondit qu'en le menaçant de faire jeter la cassette par les fenêtres. Le dévot s'y prit d'une autre façon. Il dit qu'il avait employé son dépôt en œuvres pies , et qu'il avait préféré le salut de l'âme de Gourville a un argent qui sûrement l'aurait damné.

Le reste de la vie de mademoiselle de Lenclos n'a pas de grands événemens ; quelques amans, beaucoup d'amis, une vie sédentaire , de la lecture , des soupers agréables; voilà tout ce qui compose la fin de son histoire.

Je ne dois pas oublier que madame de Maintcnon , étant devenue toute-puissante, se ressouvint d'elle, et lui fit dire que, si elle voulait être dévote, elle aurait soin de sa fortune. Mademoiselle Lenclos répondit qu'elle n'avait besoin ni de fortune ni de masque. Elle resta chez elle paisible avec ses amis, jouissant de sept à huit mille livres de rente, qui en valent quatorze d'aujourd'hui, et n'aurait pas voulu de la place de madame de Maintenon avec la gêne où cette place l'aurait condamnée. Plus heureuse que son ancienne amie, elle ne se plaignit jamais de son état , et madame de Maintenon se plaignit quelquefois du sien.

Elle ne pouvait pas souffrir les ivrognes, qui étaient encore un peu à la mode de son temps. Chapelle, qui l'était, et qu'elle ne j>ut corriger , fut exclus de sa maison et devint son ennemi. Il jura que pendant un mois entier il ne se coucherait jamais sans être ivre, et sans avoir fait une chanson contre elle. Il tint parole.

Page 1