‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 2)Chapitre 69 sur 158 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

(C) Malgré les oppositions... d'une partie des docteurs qui la composent.'] Voici quelques extraits dun imprimé qui a pour litre : L'affaire de Marie d'Agreda , et la manière dont on a cabale en Sorbonne sa condamnation (i5). C'est une lettre d'un anonyme à un anonyme. L'odeur de sainteté dans laquelle est morte cette bonne religieuse , et la canonisation que l'on poursuit en la cour de Rome, m' aboient donné une si haute idée de sa personne , que je fus surpris d'apprendre que la faculté de Théologie de Paris s'assembloit pour condamner ses ouvrages. C'est ainsi que parle l'auteur (16). Après cela , il suppose que c'étaient quelques dmes vénales , qui , à sollicitation de trois prélats , ausquels ils sont dévouez , en poursuiuoient la condamnation (17). « En voici toute » l'intrigue , continue-t-il (18). Mon-

» seigneur

prélat plus attaché

» aux sentimens de saint Thomas , )) qu'un jeune jacobin qui ne doit ju- » rer qu'w verba magistri , n'a pu )) souflrir jusqu'à présent que la fa- » culte ait donné avec tant de préci- » pitation dans l'immaculée Concep- )> tion de la Vierge. La haine qu'il )' portoit au F. Thomas Croset, récol- » let et traducteur de ce livre , causée » par le rapport qu'on lui avoit fait j) de ce que le traducteur avoit dit con- » tre lui, après le refus qu'il lui avoit » fait d'une station dans son diocèse ; » et l'envie de dédommager A... , im- » primeur du roi , demeurant à pré- )) sent ici , de la perte considérable » qu'il avoit faite sur ses ouvrages , » et qui avoit pris l'impression de ce » livre, imprimé chez fl... demeurant » à Marseille , furent le fondement du » trouble qui est dans la faculté ; car, )) pour faire vendre un livre , il suffit » qu'on le veuille condamner. Cha- ;> cun y court comme au feu 5 et ce » livre qui ne valoit que 20 s., A... )) le vend 10 liv. , sans ce qui s'en » débite sous le manteau d'une im- ■» pression contrefaite. Ce prélat, pour t> réussir mieux dans son dessein, pré- » vint monseigneur... , prélat des plus

(i5) Quoiqu'on marque au titre qu'on l'a imprimé à Cologne , l'an 1697 , je crois qu'il a été imprimé à Paris. C'est un in -11. de ^o pag,

(16; Pag. 3.

(17) Pag. 12.

(18) Pag. i3e« îuiV.

AGREDA

5) modérez du royaume : fous deux se «joignirent à monseigneur — , d'un j) génie fort médiocre et susceptible )) de prévention , donnant dans la cé- » rémonie et dans la bagatelle : il faut » que vous remarquiez que ces sei- » gneurs se tieunent tous par la main. « Ces triumvirs parlèrent donc à leurs 5) créatures et gagnèrent M. Lefèvre , j) syndic de Sorbonne,» qui proposa à la faculté , le 20 mai , le liure de Marie d'^greda. On nomma des députes pour Texaminer. Us rapportèrent (19) soixante-huit propositions , qu'ils qualifié'eut d'hérétiques , de téméraires , de scandaleuses , et qui offensaient les oreilles chastes. Elles furent imprimées avec les qualifications des députés , et distribuées aniessieurs les docteurs (20) pour y dire leurs sentirnens h la première assemblée ("il). Le pèi'e IMéron , cordelier , dont nous aidons de très-beaux ouvrages , tant de philosophie que de chronologie , supplia la faculté de vouloir ne pas se précipiter dans la condamnation d'un lit're, dont le souuerain pontife s'éloit réservé la connaissance , et avoit député des cardinaux qui l'examinaient à présent (22].... La cabale se déchaîna contre lui ; et il fut contraint de dire que , si l'on passait outre , sans avoir égard a sa supplique , qu'il appelait de tout ce qui se ferait contre ce livre au pontife. Il déclara néanmoins que , si cet appel blessait en quelque manière les droits de l'église gallicane , il s'en désistait (23). Depuis ce jour-là, jusqu'au temps de l'assemblée , on mit en usage plusieurs brigues. Le jour de l'assemblée venu , messieurs du Saussoy et Gobillon condamnèrent le livre (24).--. « mais M. le Caron mon- « tra qu'il n'y a voit rien qui méritât » d'estre censuré , ce qu'il appuya de )) bonnes raisons. Chacun eut ses par- » tisans , qui parurent dans vingtj) neuf assemblées consécutives. Le )> syndic baptisa ceux du parti de M.

» le Caron , Agredins , nom qui leur » reste. » L'afiàire fut conclue le i" septembre. On ciia dans la salle de

(19) Dans l'assemblée du 2 de juillet. Là même, pag. 28.

(20) Là même , pag. 2g.

(21) Indique'e au ^!^ du mois de juillet. (22) Là même , pag. 3o.

(23) Affaire de Marie d'Agreda, pag. 3l. (7.!^J Là même, pag. 35 , 36.

l'assemblée , d'une telle manière, qu il semblait qu'on fust dans une halle (25).... Le lendemain , messieurs du It'las et du Mas , cy-devant conseillers au parlement de Paris , protestèrent de nullité contre la censure , et firent signifier leurs protestations au doyen et syndic de la faculté , qui subsiste , ne s'en estant pas désistez par aucun acte {16). Depuis ce temps , le syndic et les députez se sont assemblez , et ont fait une autre censure

qui fut lue le premier octobre ; mais auparavant la lecture , monsieur le syndic fit savoir a la faculté l'opposition qui lui avait esté signifiée par ces deux messieurs. Il dit de plus, que monseigneur de Paris, les ayant fait venir dans i archevesche , les avait convaincus par de si bonnes raisons , que monsieur l'abbé du Mas s'y estait laissé aller , et qu'il estait sur que lorsque monsieur du Fias aurait ouy la lecture de la censure comme elle estait, il y donnerait les mains. L'on lut donc l'ouvrage du syndic , et l'on fut surpris qu'il y avait des propositions nouvelles et censurées , dont on n'avait point entendu parler dans la faculté , qu'an en avait retranché plusieurs condamnées , etc. (2']). Mes lecteurs jugeront ce qu'il leur plaira de ces extraits.

( Z> ) Que la prévision de ce scandale obligea la compagnie à insérer dans son acte une déclaration.'] « Elle » a fait , avant toutes choses , une pro- )) testation solennelle , qu'elle ne pré- » tendrien diminuer par cette censure » du légitime culte que l'Eglise ca- » tholique rend à la sainte Vierge:

» qu'elle l'honore comme mère de ■» Dieu^ qu'elle a une confiance parti- » culière en son intercession ; qu'elle » se tient au sentiment de ses pères )) touchant la Conception immaculée , » et qu'elle croit son Assomption au » ciel en corps et en âme ( 28 ). » L'auteur de la lettre dont on a vu des extraits dans la remarque précédente , dit que la censure , où l'on a établi pour dogme la Conception et l'ytssamption delà P^ierge , fut faite par le syndic et les députés , depuis

(îS) Là même , pag. 37.

(26) Là même , pag. 38.

(27) Là même , pag. 3g.

(28) Jouroal des Savans , novembre 1696, p- 716, 717.

AGREDA

que le corps de la faculté eut mis la dernière main au jugement (29). Cela montre que Ton n'eut pas le courage de publier la censure de la faculté , sans y joindre des préservatifs ^ et parlà , nous pouvons connaître à quels périls on s'expose , quand on désapprouve les erreurs les plus palpables qui amplifient les honneurs de la sainte Vierge. On s'espose , non-seulement à l'indignation des peuples , mais aussi à celle des moines et de plusieurs autres ecclésiastiques. On cherche donc des moyens de parer le coup par des préfaces étudiées (3o).

Quelle servitude! et qu'elle fait voir que le mal est incurable ! Ce que Tite- Live disait de la république romaine convient aujourd'hui à l'Église de ce nom : Labente deindè paulathn disciplina , Inclut desidentes primo mores sequatur animo : deindè ut m'igis magisque lapsi sint , tîim ire cœperint prœcipites , donec ad hœc tempora , quibus nec l'itia nostra nec remédia pati possumus , perfentum. est (3i).

Elle ne peut souffrir , ni le mal , ni le remède. L'ouvrage de Marie d'Agreda est manifestement plein de fables, et de doctrines absurdes; cependant, comme il favorise les fausses idées que l'on veut avoir de la dignité éminente et du pouvoir illimité de la sainte Vierge , il faut se servir de toutes sortes de machines pour venir à bout de le censurer dans Paris. L'auteur de la lettre (Sa) fait plus de tort qu'il ne pense à son église et à sa nation , lorsqu'il étale les brigues qui ont été employées par ceux qui voulaient faire censurer la Cité mystique de cette abbesse espagnole. 11 n'eût point fallucabaler, si les esprits n'eussent été dans un endurcissement prodigieux ; il n'eût point fallu recourir à des adoucissemens. La censure aurait été faite du bonnet , et personne n'en eût murmuré. Tous les tribunaux de l'inquisition eussent prévenu la faculté de théologie de Paris , au lieu

(29) Affaire de Marie d'Agreda , pag. 3o.

(3o} NoLez que , par rapport aux dévots , on a appliqué sur ce sujet ces deux vers de M. Despréaux :

Un auteur à genoux, dans nne humble préface, Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce.

(3i) Livius, Hlstoriar. lib. I , initia. (32) Dont on n rapporté le titre au commenciment de la remarque ^C]

qu'ils sont tous demeurés muefs jusqu à présent , si je ne me trompe , eux qui sont si alertes à condamner les ouvrages qui s'opposent tant soit peu aux traditions les plus douteuses, mais favorables à l'augmenlation du culte des saints (33).

Notez qu'il y a une raison particulière qui peut obliger la Sorbonne à quelque ménagement, et l'exposer aux oppositions de plusieurs docteurs.

C'est qu'on a tiré tant de conséquences de l'épithète de Mère de Dieu , qu'il n'y a presque point de pensée outrée touchant l'excellence et le pouvoir de la Vierge , qui ne puisse être en quelque façon soutenue par les argumens ad hominem que ces consé-

3uences fournissent. On vous mène de egré en degré presque partout où.

l'on veut : les subtilités des scolastiques vous désolent ; si vous reculez , on vous convainc d'inconséquence.

De là est venu que ceux qui se sont piqués de raisonner conséquemment , et de favoriser tout à la fois la dévotion populaire, ont mieux aimé s'avancer toujours de plus en plus que de reculer. Et néanmoins, leur système n'est pas encore d'une figure régulière : il y manque la divinité de -Vfarie au sens littéral ; pui=;que , selon l'ordre , la mère de Dieu doit éti'e déesse , et univoquement de même nature que son ûls. Elle le serait, si l'on voulait adopter l'imagination du cavalier Borri (34); mais on l'a condamnée. Un jour viendra peut être qu'on en connaîtra la nécessité , et qu'on carrera par ce moyen la figure irrégulière. C'est le vœu , croit -on , de beaucoup de gens (35). Tout est possible en ce genre-là , sous certaines circonstances , comme vous diriez la combinaison des intérêts temporels et des intérêts spirituels. Tout passe , lorsque les princes concourent avec les chefs d'un parti ecclésiastique , pendant certaines dispositions des affaires générales.

Finissons par dire que si la faculté

(33) T.es ActaSanclorum des jésuites d'Anvers ont été condamnés par l'inquisition de Tulhde.

(34) Voyez la remarque (B; de l'article Bo«r.i ^ et le texte de cet article , un peu au-dessus de Cendroil auquel se rapporte cette remarque.

(35) O si angulus ille

Proximus accédai , qui nunc déformât (tsellunu

Horat. Sat, VI , Ub. II , os. S.

AGRICOLA

Maurice, duc de Saxe , mais aussi une partie de son bien ; de sorte qu'il remporta de ses travaux beaucoup plus de gloire que de profit. 11 composa plusieurs ouvrages sur la matière qui lui tenait le plus au cœur , et quelques autres sur divers sujets (A). Il examina ce que Budé , Léonard Porcins et Alciat avaient observé touchant les poids et les mesures , et y remarqua bien des fautes. Alciat se voulut défendre et n'y trouva point son compte.

Bodin soutient qu'en comparaison d'Agricola les Aristote et les Pline n'ont été que des aveugles sur les questions métalliques {b).

AGRICOLA. Un nombre près- i\ ^e faut pas oublier que lorsque que infini d'auteurs portent ce jg j^. Maurice et le duc Auguste nom ; mais comme il n'y en a allèrent joindre en Bohème l'arque trois ou quatre qui me soient ^^^^ ^^ Charles-Quint , Agricola un peu connus , je ne parlerai i^^ sej,^.jt po^r leur témoigner sa

de théologie de Paris a espéré que sa censure ôlerait du chemin de ceux qu'on nomme noui'eaux réunis une pierre d'achoppement, elle s'est trompée ; car les oppositions qu'il lui a fallu surmonterdans son propre corps, et le mécontentement qui a éclaté après la publication de la censure , ont beaucoup plus scandalisé les réunis, que la censure n'aurait pu les édifier. Outre que leur grand sujet de scandale est tout entier dans la pi'éface de cette censure : préface qui est un signal élevé de la continuation d'une controverse capitale , je veux dire d'un culte dont les excès ont excité quelques curieux à philosopher pour en découvrir l'origine (36).

(36) Voyeila remarque (N) de l'article Nes-

TORIOS.

que de ceux-là.

AGRICOLA (George) , médecin allemand , excella dans la connaissance des métaux. Il naquit à Glaucha , dans la Misnie , le 24 mars i494- Les découvertes qu'il fit dans les montagnes de Bohême , après son voyage d'Italie , lui donnèrent une passion si ardente de connaître à fond tout ce qui concerne les métaux , que lors même que par le

fidélité , quoiqu'il fallût qu'il abandonnât le soin de son bien , ses enfans , et sa femme qui était enceinte (c). Il mourut à Chemnits le 21 novembre i555, trèsbon papiste. L'ardeur avec laquelle il combattit sur ses vieux jours la doctrine protestante , dont il n'avait point paru fort éloigné au commencement (B) , le rendit si odieux aux luthériens, qu'ils le laissèrent cinq jours sans

conseil de ses amis il se fut en- sépulture (C). 11 fallut qu'on algagé à pratiquer la médecine à lât tirer de Chemnits ce cada-

Joachimstal {a) , il donnait le plus de temps qu'il pouvait à l'étude des fossiles. Pour mieux satisfaire cette passion, il se transporta à Chemnits , oii il s'appliqua tout entier à cette étude. Il y dépensait non - seuleinent la pension qu'on lui avait obtenue de

(a) C'est-à-dire , la vallée de Joachim. C'est une ville de Misnie.

vre , pour le transporter à Zeits , oii il fut enterré dans la princi-

{b) Bodin. in Metliod. Hisl. Voyez dans Pope Blount, Censura celebrior. Authorum. pag. ^i3 , rin grand nombre d'éloges trèshonorables d'Agricola.

(c) Vxore prœgnanle cum dulcissimis liberis doini reliclâ , fortitnis etiam omnibus posthabitis , ciim jiisjurandum , r/uo eis erat devinctiis, nitllo modo negligendum putaret, in excrcitn eoriim penè senex militavit. M elcli . Adam, Yilie Medic. , pag. 79.

AGRICOLA

pale église {d). Voilà des fruits du zèle aveugle (D).

(d) Id. ibid. , pag. 77 el seq.

irjrj

(A) H composa plusieurs ombrages sur la matière qui lui tenait le plus au cœur, et quelques autres sur dii'ers sujets.} Voici les titres de (|uelqiies-uns : De Orlu et Causis Suhterraneorum.

De naturd eorum quce ejfluunt ex Terra. De naturd Fossiliuin. De niedicatisFontibus. De subterraneis Aniniantibus. De t'eteribus et notais Metallis. De re MetalUcd. Je compte pour un ovivrage de politique , sa Harangue de Belto Turcis injèrendo (i); pour un ouvrage de controverse , son Traite' de Traditionibus Apnstoticis ; et pour un ouvrage de médecine, son Traite' de Peste. Alelchior Adam ignore si ces deux derniers ouvrages ont jamais été imprimés : je l'ignore aussi , quant au traité de controverse ^ mais je sais que l'autre parut à Bâie , l'an i55^ , et qu'il avait été depuis imprimé deux fois avant que Melchior Adam publiait son livre. Voyez Mercklin dans son Lindenius reiioi'utus.

(B) Il n'auait point paru fort éloigne, au commencement, de la doctrine prolestante. ] Il avait désapprouvé , non-seulement le trafic sordide des indulgences , mais aussi plusieurs autres choses. Voici quatre vers de sa façon, qu'on afficha en l'an 1 5 19 dans les rues de Zwickaw (2); ils regardent les indulgences de Rome ;

Si nos injecto salvabil cistuia nuintno , Heu nimi'uin infelix tu miki pauper eris '.

Si nos , Christe ^ lud servatos morte beasli , Jani nihil infelix tu niihi pauper eris.

Melchior Adam a cru que quatre choses empêchèreut la conversion d'Agricola. i^Les écrits téméraires de quelques théologiens. 2° La vie scandaleuse de quelques sectateurs de la réforme. 3° Le brisement des images et la révolte des paysans. 4'^. L'inclination naturelle qu'il avait pour la pompe des cérémonies (3). De ces quatre choses , les trois premières dégoûtèrent entièrement Erasme du parti des protestans. Un grand nombre d'autres personnes c[ui avaient soupiré après la ré'formation de l'Eglise, s'achoppèrent

(1) Imprime' à Baie , Cait i538.

12) Ilj- enseignait le grec.

(ï; Mcfcli. Adam, Vit. Medicor.

pag. 80.

au même piège qu'Érasme j el de là vient que 'Théodore de Bèze rencontre tant de personnes dans son chemin , qui avaient d'abord goûté la bonne semence, et puis s'étaient replongées au bourbier ;4). Quand on parle de cela à des gens qui peuvent entendre raison , on les voit dire que dans l'état où étaient les choses , il n'y avait pas moyen de se soutenir ni de s'avancer avec un sfyle débonnaire , et par la pure patience ; et qu'ainsi la Providence de Dieu, dont les voies sont toujours infiniment sages , laissa voir l'homme dans le grand ouvrage de la réformation , afin de parvenir plus naturellement à son but , qui était , comme l'expérience nous l'apprend , d'empêcher qu'aucune des deux religions n'achevât de ruiner l'autre.

C'est bien dit. Il y a certains moyens qui , par cela même qu'ils sont fort propres à faire la moitié de l'œuvre , sont incapables de la faire toute.

(C) Ils le laissèrent cinq jours sans sépulture. ] Scaliger a condamné avec raison cette conduite. Agricolam, ditil (5) , quo nihil dociius , Lutlierani mortuum sepelire noluerunt ^ quia manserat Ponlificius. Ilalus quidam scripsit et liortatus est , ut sepelirent hominemchristianum ; barbaries magna. Je n'oserais soutenir qu'il est faux qu'un Italien ait exhorté par une lettre à cet office d'humanité ; mais je n'y vois aucune apparence : la mémoire de Scaliger ou celle de ses pensionnaires ont confondu apparemment les objets. 11 y a une lettre de Matthiole , où il fait ses doléances de ce qu'un véritable vieillard tel que George Agricola n'avait pu trouver dans sa patrie autant de terre qu'il en fallait pour couvrir son corps. Id.

MntOiiolus ad Caspar. Ncevium Med.

( lib. 1. Epist.) qiieriliir , hune prœclaruin probumque senem in patrid tantiim îerrœ non im^enisse , quo suiim. operiretur cadat^er. '6). De cela on a pu forger qu'un Italien exhorta par une lettre ceux qui avaient le corps de ce savant homme à l'inhumer. Qu'on ne s'étonne point que je fasse peu de cas de ce que dit ici le grand Scaliger ; car quel fond pourrais-js faire sur lui concernant Agricola , puis-

(4) Korez son Histoire des Eglises.

(.5) In Scaligeraois, pag. 5.

(G)iileli.'u. Adam, Vit. Medicor. , pag. Sa.

A GR ICO LA.

qu'il avait dit un autre jour que c'était UD grand impie qui n'avait mérite qu'à peine d'être enterré ? Non minus eriiditus et in censendâ melalloruin natuiâ curiosus Juil quant uerè inipius , nulli addictus religioni , ut post junrteni mix sepeliri meruerit (7). (Dj f^oila des fruits du zèle ai'eugle. 1 II n'y a point aujourd'hui de protestant qui ne condamne la conduite que l'on tint envers ce cadavre 5 et je ne doute pas que dès ce temps-là la plupart des luthériens ne la condamnassent. Melchior Adam paraît en jeter toute la faute sur le ministre du lieu. Il est maintenant plus aisé de voir le désordre de ce faux zélé ^ le temps a calmé les ressentimens qui , comme des tempêtes impétueuses , dérobaient la vue du ciel :

Eripiunl subito nubes calumque diemque Teucroruni ex oculis : ponto nox incubai atra (8).

A quoi ne se porte- t- on pas pour user de représailles , et lorsqu'on a sujet de parler ainsi ?

Bes dura , et regni noviias , me talia cogunl Moliri (9).

Le sieur Freher remarque qu'Agricola se mit tellement en colère dans une dispute de théologie, qu'il gagna une lièvre chaude qui l'emporta (10). Il ne cite que Melchior Adam , qui n'en dit rien. Il faut croire qu'Agricola avait irrité les luthériens par des marques d'une aversion excessive. Pierre Albinus le représente (11) comme un catholique romain obstiné. Comparez cela , je vous prie , avec le premier Scaligerafia.

(7) Scaligerana prima , pag. ^3.

(8) Virgil. jEnfid. , lib. /, vs. 88.

(9) nido apud Virgilium, yEn. lib. I, m. 563.

(10) Paul. Fielieri Thealr. Viror. Ulusti-. , p.

(il) Dans la Chronique de Misnie.

AGRICOLA (Jean), théologien saxon , né à Islèbe {a) le 20 d'avril 1492 {b) , ne causa que des désordres dans la religion protestante qu'il embrassa. On

(a) Ville du comté de Mansjeld. Il était aussi connu sous le nom de d'islebius t/uc sous celui frAgricola.

(^)Melcli. Adam, Vit. Theologor., pag.

a dit qu'il avait suivi l'électeur de Saxe en qualité de son ministre à la diète de Spire , l'an 1626, et à celle d'Augsbourg , l'an i53o ; mais il est sûr qu'il ne fit ces deux voyages qu'en qualité de ministre du comte de Mansfeld. Il est vrai que ce comte les fit avec l'électeur de Saxe , et que pendant ce tempslà son ministre prêcha quelquefois devant l'électeur, et voilà l'origine de la naéprise. Agricola ne réussit pas mal à prêcher ; cela lui fit croire qu'il était un grand personnage , et qu'il pouvait s'élever au-dessus de Mélanchthon. C'est pourquoi il écrivit contre lui , en i52y (c). Son humeur inquiète et ainbitieuse l'engagea , en i536 , à demander permission de sortir de sa patrie, où il exerçait le ministère et la principalité du collège. Sa de— iTiande fut accompagnée de plaintes , et parut si déraisonnable au comte de Mansfeld , qu'il n'obtint son congé qu'avec de fâcheux reproches d'ingratitude , d'avance et d'ivrognerie; outre qu'on lui dit qu'il avait exercé sa charge négligemment, et plus disputé contre les évangéliques que contre les catholiques. Il s'en alla à Wittemberg , et y obtint une chaire de professeur et de ministre. Il enseigna des doctrines peu édifiantes touchant l'usage de la loi sous l'Évangile ; en un mot il devint fondateur de la secte antinomienne (d). Luther, qui avait été son bon ami (A) , l'attaqua bien rudement , et l'obligea à promettre qu'il rétrac-

(c) C'était touchant le formulaire de la Visite ecclésiastique, dressé par Melanchihnn. ((•/) Voyez ('article IsLÉBlENS.

AGRICOLA

terait ses erreurs ; mais pendant pardon à ceux qu'il avait pu ofquel'on ti-availlait à dresser le for- fenser par ses erreurs, et à Lu— niulaire qu'il devait signer , Luther fit de nouveaux livres dont Agricola se sentit tellement piqué , qu'il présenta (e) à l'électeur une requête fort choquante contre son antagoniste , oii il

ther nommément , et protesta de vouloir vivre et mourir dans la foi qu'il avait combattue. Luther ne se fia point à ces belles protestations. Agricola s'en plaignit à l'électeur de Saxe , et lui

se plaignait entre autres choses témoigna qu'il n'avait jamais eu qu'on lui imputait des sentimens un déplaisir aussi grand que celui qu'il n'avait pas. Luther lui ré- que son démêlé avec l'homme de

qu u n avait j; pondit avec tout son feu ; et pour ne demeurer pas chargé de la note de calomniateur public ,

Dieu lui avait donné (g) , et que puisqu'il ne gagnait rien par l'offre de son serment, il remettait

il fit venir des attestations d'Is- sa cause au juge du monde, suplèbe sur quelques conversations pliant néanmoins très— humblement monsieur l'électeur de lui fairepayer trois mois de gages qui lui étaient dus, dont il avait bon besoin pour nourrir sa femme et ses neuf enfans (/?). Je ne pense

particulières d' Agricola. Les théologiens de Wittemberg accoururent au secours de Luther , et prononcèrent que ses accusations étaient bien fondées. L'électeur

de Saxe, bien embarrassé, avait pas qu'il ait jamais pu rentrer en fait donner des juges aux parties, grâce ni auprès de l'électeur , ni

et témoigné qu'il souhaitait qu'on trouvât des voies d'accommodement; et puis il fit promettre à Agricola de ne se point retirer

auprès de Martin Luther. Il s'en consola sans doute par l'éclat que lui donnait à Berlin sa charge de prédicateur de cour , et par le avant la fin du procès. Cette pro- choix que l'on fit de sa personne messe fut violée ; Agricola se re— pour la composition d'un ouvratira tout doucement à Berlin (J"), sans attendre la réponse à la demande qu'il avait faite de son congé. L'électeur de Brandebourg tâcha de le réconcilier avec Luther; mais il n'y eut rien à faire qiie sous l'une ou l'autre de ces deux conditions , ou qu'Agricola reviendrait poursuivre le jugement du procès, ou qu'il donnerait par écrit une rétractation de ses erreurs, et des injures qu'il avait dites à Luther. Il choisit ce dernier parti (B), et publia un livre à Berlin , où. il demanda

(c^ Le 3o mars iS^o, pendant VassonbU'e de Smalcalde.

{/) En i54o.

ge qui fit grand bruit. Je parle de Vlntéritn qu'il dressa avec Jules Phlug et avec Michel Heldingus (/) , l'an i548. On prétend que l'empereur récompensa largement Agricola de la peine qu'il avait prise en cette rencontre.

La guerre qui s'éleva quelque temps après en Allemagne entre les théologiens protestans (k) fit connaître que ce ministre était

{g) Voyez la remarque (B).

{h) Tiré de la Réponse de Seck^nàorS au Luthéranisme c/k père Maimbourg , liv. Itl, pag. 3o6, 3 10.

(r On le nomme ordinairement Michaël Siduuius parce qu'il était évéque titulaire de Sidon. *

(A) C'était sur la question des choses indifférentes en la religion.

AGRICOLA

un espl-it dangereux et un grand gagner en Saxe un procès à ce prix-là, 1 -11^ Ti r„: „:4. i' ; Les neunles auraient lanirlé lf>s indrïs

es juges

brouillon. Il faisait l'empressé Les peuples auraient lapidé ^ .£ i„. „T „ i* „'^ qui auraient nelri de la sorte la réputation du réformateur.

pour pacifier les choses , et n'épargnait point dans les conférences que l'on tenait sur ces matières le don de langue dont il était pourvu ; miais il n'accommodait rien. Il mourut à Berlin en i566. Il avait été surintendant (/) de la Marche de Brandebourg {m). On dit qu'il aurait voulu ramener l'usage des saintes huiles envers les malades , et qu'il ne doutait point que les guérisons miraculeuses n'y eussent été attachées comme anciennement («). Il ne fit que peu de livres (C). On outre les choses quand on dit qu'il rentra dans la papauté (D).

(/) C'est ainsi qu'on nomme parmi les litihériens les ministres qui ont l'inspection sur plusieurs églises.

(m) Micrœlius , Hist. Eccles. , pag: ^33. Edil. ann. 1679.

n) Melch. Adam, Vit. Tlieolog. , p. t\ll.

(A) Luther auait été son bon

ami. ] Ils étaient de la même ville.

jYous trouvons qu'Agricola servit de secrétaire à Luther dans la conférence de Leipsick , en i5i9(i), et qu'il fut envoyé à Francfort en iSaS (a) , avec une lettre de Luther aux magistrats, pour y être l'un des ministres de l'Évangile. L'auteur que je cite (3) censure M. Varillas , qui a dit que Luther n'entreprenait rien de considérable sans Agricola. C'est pousser la chose trop loin , et l'on ne saurait donner des preuves de ce fait-là.

(B) // choiiit ce dernier parti. ] Il y a quelque a|)parence qu'il se porta à cette bassesse par ces deux raisons.

Premièrement , il ne voyait rien à espérer du jugement de son procès; il ne pouvait le gagner, sans que Luther fût déclaré calomniateur de ses frères.

<^r, il aurait fallu être le plus crédule de tous les hommes pour espérer de

(i) Seckendorf , Hist. Lulh., Ub. I,pag. 93 , II!, r.

(2) I^d. , pag. 143 , lit. c.

(3) Seckendorf, Hist. Luth. , lib. III , pag. 3oG , num. I.

L'Eglise, eûton dit , a besoin de la bonne renommée de Luther; les papistes tireraient trop d'avantage de sa flétrissure. N'avons-nous pas vu des gens qui ne sont que des pygmées en comparaison de Luther, se dérober par cette voie aux peines canoniques qu'ils méritaient ?

La seconde raison dAgricola fut apparemment qu'il craignait de perdre, en ne se soumettant pas , le quartier de gages qui lui était dû. Lisez ce qui suit : JVetfue taincn hoc scripto stattm, utsperai^erat, Luthero deuerd conuersione suâfidenij'ecit ; id quod ipse Agricola llteris d. 19. decemb. apud electorum Saxoniœ queritur, nihilque totâ vitâ sibi gravius accidisse quàm simultatera illam cum viro Dei quem ipse patris loco veneratus sit, et in cujus obsequio mori velit , apud quem tamen nihil proliciat ne juramenti quidem oblatione , ideô se Deo causam committere. Petit tanien ut sibi, ad alendam uxorem novemque liberos , trimestre , quod restare sibi dicit, salarium non deuegetur, se enim id diligenti lectione proraeritum (4).

(C) Il ne fit que peu de litres. ] L'explication de trois cents prouerbes allemands fut un des premiers. Il y maltraita beaucoup Ulric , duc de Wirtemberg (5). On en fit des plaintes qui obligèrent l'auteur à reconnaître sa faute dans une lettre fort soumise. Cela n'empêcha point que le duc Ulric n'alléguât, entre autres griefs , à la diète de Francfort , l'an i536 , que l'on protégeait dans le comté de Mansfeld Jean Agricola , dont il avait été maltraité par des médisances publiques (6). L'auteur augmenta de plus de quatre cents proverbes son ouvrage , dans la seconde édition. Il fit des Commentaires sur saint Luc ; il réfuta l'explication du psaume dix-neuvième, publiée en allemand par Thomas Muncer, etc. (7)*.

(D) //ne rentra pas dans la papauté.^

pag. 3io,

(4) Seclcendorf , Hist. Luther.

nuin. 16.

(5) Idem , lib. II, pag. i35.

(6) Seckendorf, Hist. Luther. , p. 142, lit. b.

(7) Mclch. Adam , Vit. Theolog. , pag. 411. * Jolj- cite les titres de trois autres ouvrages d'.\grirola.

AGRICOLA

C'est un fait certain , qu'en sortant de Saxe il se retira à la cour de Brandebourg, et que l'électeur Joachim II qui avait établi la réformation dans ses états , en l'année iSSg^S), le reçut honorablement , et le tit son prédicateur. Il n'est pas moins certain qu'il a joui toute sa vie de la faveur de ce prince : c'est donc une fausseté que de dire, comme font Melchior Adam et Paul Freher , qu'Agricola élait papiste, tune ponlijîciis sese adjunxerat , lorsque Charles-Quint se servit de lui pour la construction de Ylntérim. Il se relâcha , je l'avoue , sur bien des choses dans cei Intérim ; maisPhluget l'évêque de Sidon ne se reUchèrentils pas aussi sur bien d'autres? Etaientils pour cela luthériens? Le projet de ces trois personnes ne contenta ni les protestans ni les catholiques j cela est très-sûr ] mais il y a une grande distinction à faire entre ceux qui , pour le bien de la paix , abandonneraient quelques parties de la réforma lion, et ceux qui sortent actuellement de la communion protestante , pour entrer dans la communion de Rome.

Agricola était sans doute de cette première classe de gens ; mais , n'ayant pas été de la seconde , il ne doit point passer pour papiste. Trouvez donc une faute dans ces paroles de Micrœlius :

Joh. Agricola noster primo, deindè

suus , tandem Pontificiorum (9). Je ne sais si , quand il dit trois lignes après, HoTiiini Epicurœo similior quant pio Theologo, ut scribit Osiander ad annum i566, quo obiit Agricola, il entend un homme voluptueux ou un homme qui tenait l'indifle'rence des religions.

(8) Seckendorf, Hist. Lather., lib. III , pag. 234 el seq.

(9) Micraelius , Syntagm. Hist. Ecelesjie , pag.

AGRICOLA (Michel), ministre luthérien , à Abo , dans la Finlande , est le premier qui a traduit le Nouveau Testament en la langue du pays, ce qui contribua beaucoup à la propagation du luthéranisme {a).

{a) Ex Mici-ïlio, Hist. Ecclesiast., p. jBS.

AGRICOLA (Rodolphe) a été un des plus savans hommes du

quinzième siècle*. L'Italie , qui en ce temps-là traitait de barbare tout ce qui était au delà des Alpes , n'avait rien à quoi la Frise ne pût comparer son Agricola, sans avoir peur d'être vaincue. Ce grand homme était de basse naissance (A) : il naquit environ l'an 1442 , dans le village de Bqfflon^ à deux milles de Groningue. Il fit connaître dès les basses classes ce qu'il serait un jour; et à peine avait-il recule degré de maître es arts à Louvain , qu'il aurait trouvé tine chaire de professeur s'il avait eu cette envie : son inclination le porta plutôt à voyager. Il passa de Louvain à Paris , après avoir vécu dans la première de ces deux villes comme un athlète ; je veux dire avec beaucoup de sobriété , de chasteté et d'application au travail (B). De Paris , il alla en Italie , et s'arrêta deux ans à Ferrare (C) , oii le duc le gratifia de plusieurs bienfaits. Théodore Gaza expliquait Aristote dans cette ville. Agricola , qui fut l'un de ses auditeurs, se fit entendre à son tour, et ne fit pas moins admirer son style que son accent.

On avait du chagrin en ce payslà qu'un tel homme ne fut pas né en Italie. Il n'eût tenu qu'à lui, lorsqu'il eut regagné son pays natal , d'y occuper des charges considérables ; mais l'amour des livres l'empêcha de songer à ces sortes d'établissemens : on l'en retira bientôt. Il avait accepté enfin une charge dans Groningue , et il suivit la cour de Maximilien F^ pendant six mois pour les affaires de cette ville. Il s'ac-

* Joly annonce que son nom allemand était Cruninïcn.

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