IV. Voici une autre contradiction
C'est se contredire , que d'établir une hypothèse qui ramène d'un côté l'inconvénient qu'on lui veut faire chasser de l'autre. Voilà le mal du système d'Anaxagoras. Ce philosophe, ayant supposé que les parties de la matière avaient été éternellement dans un état de confusion ; c'est-à-dire , que les ^e r raDles et rêveries que tout plus petits corpuscules homogènes cela. Anaxagoras n'eût pu résoudre avaient été entourés partout de corcette objection , qu'en supposant que puscules hétérogènes , supposa qu'en-
chaque partie sensible d'un grain de blé est tellement conditionnée , que les hétérogénéités y sont en plus petit nombre, et enveloppées des particules du blé ; et que de là vient , qu'en brisant le blé entre deux meules , nous ne découvrons jamais les parties hétérogènes ; mais si nous portions la
tin une intelligence chassa ce désordre , par la séparation des particules semblables d'avec celles qui ne leur ressemblent point. Mais il renversait lui-même sa supposition , puisqu'il se voyait contraint d'avouer que toutes sortes d' homœontéries étaient mêlées ensemble dans tous les corps ; et
division jusqu'aux particules insensi- cela, quant aux particules insensibles
blés, ce serait alors que le sang, la chair , les os , etc. se montreraient à des yeux plus fins que les nôtres. En un mot, il ne se peut tirer de ce mauvais pas que par la divisibilité à l'inlini ; et c'est imiter un homme qui , pour éviter un coup d'épée , se précipite à corps perdu dans un abîme d'une profondeur inconcevable. Mais attachons-nous seulement aux difficultés qui enferment quelque sorte de contradiction.
III. Je dis en troisième lieu, qu'Anaxagoras devait supposer que les particules semblables se trouvaient, et en plus grand nombre et en plus petit nombre dans le pain : en plus grand nombre . puisque ce composé s'appelait du pain : en plus petit nombre, puisque |)eu d'heures après que le pain a été mangé, il s'appelle chyle, et ne montre dans
toutes .ses particules sensibles, que fundereiitur qiddem omnia , nunqu'am les qualités du chyle. On comprendra
plusfacilement cette objection, si l'on (120) ArUtotel. Pliysic, lib. I, cap. ir, compare la pâte avec le blé, ouïe ^"f'^^jj ' -m . x. >l ttt v
„ ■ "^ 1 A. ,^ Ti (121) /««n, Metaphys. , «(&. III , cap, V,
pain avec la pâte. On verra qu il ^o». 671 , C. . /- >
fallait que ce philosophe demeurât ("i 22) piaio in Phœdone, pa^. 54.
Il y avait , selon lui, une infinité de petils os et de petites gouttes de sang, etc. , dans chaque brin d'herbe, et dans chaque morceau de pain : tout était mêlé dans tout, puisque chaque chose se faisait de chaque chose : Aiô
<])Ct3-« TtcVI ÈV TTCL^TI f/.ilxi'X^ tL\ , (TlOTI 7r*V
in. TTciVToç icepcd]/ yivo/j-ivov (120). Ç)iiapropter inquiunt quodque in quoCibet esse mistum , quia quodlibet ex quotns oriri i^idebant. 'Avci^etyôpAç fMjulx^ett vâ.v (V -TTo-vri (^ticri (121). Anaxagoras ontne in onini misceri ait. Quel plus grand état de confusion voulez-vous voir que celui-là ? Platon en jugeait ainsi ; car plus d'une fois il emploie la doctrine d'Anaxagoras comme un symbole de chaos : K*v i\ o-t/yK^ivotTo //lev Tretvrtt, S'ia.KpivoiTo Js ju>i , Tot^w «tv TO T0(/ 'Avitçayopau yiyovoç ii» , cjuou TrâvTet. Xf^/^'^'T". (122). Proindè si con-
ANAXAGORAS
uerà discernerentur , Anaxagorœ illud point dans la ressemblance de tontes
repente contingeret, unirersa uidelictt esse simul.W dit ailleurs: Ta toc/ A-
Vst^ctyâfioii âv TTohù iiv , à (fixi TlmXi.... e/Lii^u stv 7ra.VTa. 'X^^yiy.a.Ta. i<^upiTO êv Tm
ItUTOù , A;tf»Tû)V t' ivTCCV TftJV T{ l/^lêivâv
iixiia.Tpixùûv Ka.1 i'xj.oTroiHTiKaJv (l'iSj. lllud ■^naxagorce prorsits acctderet , amive J'oie. . . . omnia fidelicet in eodeni indiscreta coinmiscerentur , et quœ ad medicinam pertinent et salutem, etquœ ad coquinuriani attinent. M. Ménage rapporte que Luther donnait le nom de théologiens anaxagoristes à ceux qui trouvaient tout dans chaque texte de l'Ecriture : Atque indè estquod Luthero theologicus Anaxagoricus dicitur is qui quodiibet in quolibet loco Scripturœ Sacrce ini^enire possit (124).
leurs parties , mais dans la conformité qui se trouve entre Tarrangement des nélérogéneités d'un petit os , par exemple , et l'arrangement des hetcrogénéilés de tout autre os. « Je ne « prétends point, eût-il pu dire, qu'un » os de dix pouces , divisé en cent » mille parties , ou , ce qui est la » même chose dans mon hypothèse , )) en cent mille petits os, ne contienne j) absolument aucun corpuscule qui ne )) ressemble à tous les autres. J'avoue J) que chacun de ces petits os est un » mélange de toutes sortes de princi- « pes 5 il contient des chairs j il con- J) tient du sang et des membranes , » etc. ; mais comme ces matières dif- » férentes sont rangées selon la même
V. Ses premiers principes l'étaient " symétrie dans chacun de ces pe et ne l'étaient pas : ils l'étaient, selon » tits os , j'ai raison de soutenir ((ue
» l'assemblage de cent mille de ces
sa supposition 5 et ils ne l'étaient pas réellement , puisqu'ils étaient composés et corruptibles , tout autant qu'aucun autre corps. Il admettait la divisibilité à l'infini : il devait donc dire, qu'il y avait une infinité de corpuscules dans la plus petite goutte d'eau ; et par conséquent , qu'elle n'en contenait pas un moindre nombre que toute la terre. D'ailleurs ce nombre infini de corpuscules était un amas de toutes sortes ^''hétérogénéités. Il n'était donc pas plus simple qu'un arbre 5 et, à cet égard, il ne difléraitdes corps qu'on appelle mixtes, que parce que les yeux de l'homme n'auraient pas pu découvrir les parties dissimilaires , comme ils les découvrent dans un arbre. Enfin l'entendement, qui avait mû la matière , pouvait diviser à l'infini ces prétendus premiers principes, aussi aisément que le feu divise le bois 5 il était donc aussi périssable que le bois : d'où il résulte que s'ils existaient dans la nature des choses , ce n'était pas en qualité de premiers principes. Outre cela , que pourraiton supposer de plus absurde , que d'établir pour principes ce qui n'existait point du tout ? Or il est certain , selon l'hypothèse d'Anaxagoras, qu'il n'y avait aucune homœoniérie dans l'univers.
)) petits os est un composé homogène , » ou un tas d'homœoméries : et puis- » que je suppose que l'entendement , » qui en a fait le triage , les a trou- « vées toutes faites , je puis soutenir » que chacune d'elles prise à part est )) indestructible : car elles ont tou- )) jours existé par elles-mêmes ».
Cette réponse contient deux chefs :
l'un est l'explication de l'hypothèse à l'égard du sens du mot homœoniérie ; l'autre regarde l'inconuptibilité de ces homœoniéries. Je vais éclaircir le premier par un exemple. Mettez dans une bibliothèque tous les exemplaires d'un même livre , reliés de la même façon. Ce sera un amas de livres semblables , un amas homogène : non pas à cause que chacun de ces volumes est composé de parties qui se ressemblent parfaitement, mais à cause que le blanc et le noir, les espaces , les lettres , les accens , les points , les virgules , et les autres parties hétérogènes , ont la même symétrie dans l'un que dans tous les autres. Laissons en repos cette explication d'Anaxagoras, et contentons-nous d'attaquer le second point de sa réponse.
VI. Je ne lui demande point pourquoi cette intelligence , qu'il a reconnue, a laissé les homœoniéries dans la confu-
Examinons une rt-ponse qu'il aurait sion pendant foute l'éternité , ni d'où
i)U faire. Il aurait pu supposer que vient qu'elle s'est avisée si tard de 1rs
'essence des homœoniéries ne consiste mouvoir et de les unir , ni pourquoi
(.>3) Idem, i/iCoigl.". , pas- 3i:. »! "'« ^"6 dc ricn on puisse produire
(124) Mcuog , iuLacriiuiu, lit/. IT, pag 73. quelque chose, lui qui avoue que le
ANAXÂGORAS.
mouvement a commence' ? Ces trois objections , et quelques autres , embarrassent étrangement tous ceux qui admettent une matière éternelle, incréée, et distincte de l'Être divin 5 mais , comme ce sont des difficultés
motrice, ila pu porter la désunion dans chaque partie de l'univers, et mettre en pièces quelque homœomérie que ce soit que vous voudriez prendre pour une unité. Si elle était un atome d'Epicure, un corps parfaitement simple.
qu'on peut alléguer aussi-bien contre parfaitement unique , exempt de toute
d'autres philosophes , que contre composition , j'avoue que rien ne le
Anaxagoras , il ne serait pas à propos pourrait diviser ; mais Anaxagoras ne
de s'y arrêter, j'éclaircirai seulement reconnaît point de tels corps , ni au-
un peu la dernière. Il est certain que cunc homœomérie , pour si petite
la production d'une qualité distincte qu'elle soit , qui ne renferme une in-
de son sujet ne diffère pointd'ime vraie finité de corpuscules distincts , et dif-
créatioa. C'est ce que les philosophes modernes (laS) prouvent démonstrativement aux aristotéliciens , qui admettent une infinité de formes substantielles et accidentelles, distinctes delà matière ; car, puisqu'elles ne sont point composées d'aucun sujet préexistant , il s'ensuit qu'elles sont faites de rien. La meilleure réponse que puissent faire les sectateurs d'Aristote, est de rétorquer cette objection , et de dire que
férens même en qualité les uns des autres. 11 est donc vrai, que ce qu'il nomme premiers principes est une chose aussi sujette à destruction , que les corps les plus composés , qu'un bœuf, par exemple : cela , dis-je, est très-vrai , lors même que l'on suppose que les homœoméries existent éternellement par elles-mêmes j car il suffit qu'une cause externe les puisse faire passer du mouvement au repos, quoi-
les cartésiens sont donc obligés de re- qu'elle n'ait pas la puissance , ni de connaître, que le mouvement ne se les faire exister, ni de les anéantir.
peut produire que par création. Les cartésiens avovient cette conséquence :
ils n'attribuent qu'à Dieu la production du mouvement ; et ils disent que mouvoir la matière , n'est autre chose
3 ne la créer dans chaque moment , en itlérens lieux. Concluez de tout ceci ,
Le recours au progrès à l'infini serait inutile dans cette rencontre. On ne pourrait pas me répliquer , que les homœoméries étant composées d'une infinité de corpuscules, celles qui font un petit os peuvent être divisées à l'infini sans cesserd'être un petit os : elles
qu' Anaxagoras et plusieurs autres se deviennent seulement un plus petit contredisaient lorsque, d'un côté, ils os , après chaque division. Cette rê-
ne voulaient pas admettre que de rien on pût faire quelque chose ; et qu'ils avouaient de l'autre, que le mouvement, ou quelque autre modification, avait commencé dans le chaos éternel (126). Mais, laissant cela , attachonsnous seulement aux difficultés qui ne concernent qu'Anaxagoras.