VII . cap. m
{126; Metliod. npud Phot., Cod. CCXXXVI, l">3- 943-
plique n'est point bonne ; car il y a deux choses à considérer dans chaque homœnmérie ; 1". Qu'elle contient une infinité de particules , et cela lui est commun avec les autres; a", que les particules sont rangées d'une certaine manière, et cela lui est particulier : c'est sa forme spécifique , c'est son essence, c'est par là quelle est, ou un petit os , ou une petite goutte de sang , plutôt que toute autre espèce de premiers principes. Afin donc d'ôter à une homœomérie d'os , son essence et son espèce , il suffit d'arranger d'une nouvelle façon les corpuscules qui la composent. Or dès là qu'un entendement, premier moteur, a pu diviser les corps , et les démêler les uns des autres , il a pu déranger les corpuscules de chaque homœomérie particulière , et leur donner une autre combinaison ; il a donc pu les faire changer d'espèce , comme l'on en fait changer à la farine en la pé-
ANAXAGORAS
frissant, c'est-à-dire, en mêlant et en chcnt qu'il imite certains poètes qui
combinant d'une autre manière ses corpuscules.
Je n'objecte point à ce philosophe .
qu'il reconnaissait de la différence entre les parties de la matière avant
font descendre sur le théâtre un Dieu de machine, pour dénouer des dilliculte's qui n'en valent pas la peine.
Mais, si , après avoir suppose que Je3 honiœoméiies ont été formées sans la
qu elles fussent mues. Cette objection direction d'aucune cause intelligente, m'a semblé toujours très-faible : je il supposait une telle cause qui les conçois très clairement que la division eût démêlées et arrangées, on lui suppose la distinction, et qu'une che- pourrait dire qu'il imite ces poètesville de fer fichée dans une pièce de là, au mépris des règles (128). Pour bois , et parfaitement en repos autour voir aisément la force de cette objecdu bois parfaitement en repos , est tion , il suffit de prendre garde qu'il aussi différente du bois , que si elle se est beaucoup plus difficile de faire
mouvait, et le bois aussi.
VllI. Je passe à la dernière objection. Qii'arriverait-il,si l'on accordait gratuitement à ce philosophe, que la même nécessité qui fait exister les corps , les fait exister distincts en une infinité d.''homœoméries , dont chacune doit demeurer nécessairement toujours entière ; la nature des
de bonnes montres , que de les tirer d'un tas de médailles , et de coquillages , avec quoi elles auraient été mêlées , et puis de les ranger , et de les mêler d'une meilleure làcon. Un petit apprenti , un enfant , ferait ce triage et ce nouvel arrangement.
Chacun m'avouera que la formation des hommes («ag) est un ouvrage qui
habide les
choses ayant été telle qu'il fallait que demande plus de direction et d'
dans chaque espèce il y eût des bor- leté , que n'en demande l'art c
nés fixes, comme l'on dit ordinaire- ranger selon les évolutions militaires,
ment qu'il y a un minimum quod sic La plupart des philosophes modernes
(127) > dans chaque espèce de corps supposent que les lois générales de la
vivant ? Cette concession gratuite fe- nature suffisent à faire croître le fœ-
rait-elle beaucoup de bien à l'hypo- tus, pourvu qu'il ait été dans la se-
thèsed'Anaxagoras? N'aurait-il point mence bien formé, bien organisé;
par-là l'incorruptibilité , et l'immu- mais ils supposent que ces petits ani-
tabilité inférieure de ses premiers maux organisés dans la semence sont
principes ? Ne seraient-ils pas un si petit os , qu'en devenant un peu plus petit par la division actuelle de leurs parties, ils ne seraient plus un os , et ainsi des autres espèces ? et ne seraitce pas un signe que la nécessité de la nature les a faits indivisibles ? J'en conviendrais : mais on ne ferait qu'éviter un mal par un autre. Je trouverais ensuite ce défaut dans le système : c'est que le Nouç , ou l'entendement , y entrerait contre les règles ; on le ferait venir pour l'ouvrage le
l'ouvrage du Créateur infiniment puissant et infiniment habile, ils croient donc que la principale difficulté , celle qui demande le plus la direction d'une intelligence , consiste dans la première formation d'une machine organisée, c'est-à -dire, dans la construction de ces petits animaux qu'ils supposent être dans la semence. Chacun de ces petits animaux est à proprement parler une homœomérie d'Anaxagoras. Il est donc plus malaisé de former des homœoméries , que de faire croître les
plus facile , après avoir donné le plus animaux par le moyen de la nourri difficile à une nécessité aveugle. Ab- ture. C'est donc pour expliquer la solument parlant , il est très-vrai que tout philosophe qui veut donner de bonnes raisons de l'arrangement que l'on voit dans les parties de 1 univers , a besoin de supposer une intelligence qui ait produit ce bel ordre. Ji ne doit point craindre que des personnes raisonnables lui repro-
(127) C'e.tt-ît-rhre un Hegré tle j/etilr.rse audussous duqufl l\ niinnl , une fourmi , par ejtempU , ne pourrait pas être une fourmi.
formation des homœoméries , que l'on a principalement besoin d'un entendement ; car toute homœomérie est un certain assemblage d'une infi-
( 1 28) JVf c Deus interdit, nisi dignus vindice nodus Incident. Uor. de Artc Poêt. vs. ic)i.
(12;)) On n entend point ici ce que les pères et les mères ^ contribuent : on entend, non pas la cause matérielle, mais la cause ejfîciente , qui organise le fœtus , cl qui construit celle admirable machine.
ANAXAGORAS
nité de sortes de corps : et cet assem- nécessaire pour lu séparation et pour
blafçe doit être fait selon certaines pro- la distribution de ces homœomeries
portions et certaines situations. Au- mou* déifiez aussi lui donner leur Jor-
tre est l'assemblage qui est nécessaire motion : l'eus n'étendez pas son in-
pour une honiœomérie d'os , et autre Jiuence partout où l'on en Ui'aii be-
celui qui est ne'cessaire pour une ho- soin. Ainsi une partie de i^otre syilènie
mœomérie de chair ; et si vous n'aviez ruine l'autre : i^ous ne l'avez pas formé
pas suivi pre'cisément cette symé- de pièces bien assorties et bien liées
trie-là , vous n'eussiez point eu les premiers principes du sang , ou de la moelle , mais ceux de quelque autre mixte. Or Anaxagoras n'a point supposé qu'il fût besoin d'une intelligence , pour former une inlinité d'espèces d'/towiœomeWes , dont chacune est un certain assemblage de toutes sortes de corps , tellement mêlés ensemble , qu'il faut que ceus d'une espèce prévalent en nombre , et soient situés plutôt d'une façon que
ensemble (i3i). Si nous avions ses écrits , ou tous ceux de Théophrasie (i3a) , nous verrions peut-être qu'il discuta quelques-unes des diiUcultcs que je viens de proposer , et qu'il avoua que ses hypotlièses ne le contentaient pas , et qu'il succombait sous la pesanteur des mystères de la nature. Il disait que tout est rempli de ténèbres ■.Anaxagnras pronunciat circumfusa esse tenebris omnia (i33}.
Plusieurs autres philosophes s'en plai d'une autre , et qu'en général il règne gnentaussi,etjusqu'às'imaginerqueles là plutôt cette proportion , cette sy- ténèbres dont parle Moïse , qui étaient mélrieci , que toute autre. Il a donc
donné pour la cause de ce qui était le plus difficile une nécessité aveugle. Il n'a donc point raisonné conséquemment lorsqu'il a cru nécessaire une intelligence pour ce qui était moins malaisé. Voici , selon sa doctrine , toutes les fonctions de l'intelligence : mettre en ordre ce qui n'y était pas , mouvoir ce qui était en repos , séparer les choses mêlées , orner celles qui manquaient d'ornement. 'Avatt*-
yôpotç. . . . TaSt* TTO.lS'iÙit-, lipX'x TT^V- Ta'V Ô VOÔÇ, X.AI OVTOÇ OLÏtiOÇ KXt Kl/piCÇ
Tœv ÔKmv , Kxi wstsê^tsi Tst^iv Toiç Àtax-
au-dessus de l'abîme avant que Dieu créât la lumière (i34), n'ont été dissipées qu'à l'égard des yeux ; car pour les ténèbres de Vesprit , disent-ils , elles coulèrent encore tout le dessus de l'abîme. La lumière de la i^eritt- concentrée dans ce goufre n'en sort jamais : elle envoie seulement quelques rayons qui parviennent a notre esprit après tant de rtjlexions et de réfractions , et après avoir mêlé leur éclat avec tant de corpuscules sombres dans les espaces ténébreux qu'ils ont traversés , qu'ils ne sont propres qu'à former défausses images.
(H) Les idées des anciens , qui ont
xpiTiv TOf'c f/.if/.tyy.îvoii, x.tt.i Koc-fxov Tok parle du chaos , n'étaient guère
(j3oj. Anax agoras hœc do- justes , et ils n'ont pu dire que cet état
cet: Mens omnium est initiant, eaque causa et omnium domina est , et ordinem confusis prœbet , et motionem inimobilibus , et discrimen commixtts , et ornalum inornatis. Il pouvait être attaqué, et par devant, et par derrière. Ou vous en faites trop, lui pouvaiton dire, ou vous n'en faites pas assez. Si vous croyez que la nature , sans aucune direction , ni connaissance , a formé toutes les homœomeries , vous deviez croire qu'elle les a pu mouvoir, démêler , et distribuer : l' entendement donc est superflu. Que si vous le croyez
(i3o) Hermi.is in Philosophor. Irrisione. Cet Oui'rage d'Hermias se trouve dans la Bibliothèque des Pères, et h la Jin rfe.r OEuvres de Jusim Martyr, e'ilition deVant , en iG'Jtj; el de Cologne , en i63G.
de confusion ne subsistait plus."] J'avais résolu d'étaler ici quelques réflexions sur ce sujet ; mais comme les remarques particulières, et celles qui restent à faire donneront à cetarticle assez d'étendue et même trop, j'ai changé de résolution parijutlque petit pressentiment de prolixité. 11 se présentera assez d'occasions de donner dans un autre article ce que je supprime ici.
(i3i) Voyez ci-dessous , citation (igS), un passage ^/'Aristote. .
(i32) Il avait fait un livre m^l Tcëv 'AvA^oLyapou , de Anaxagorae Decretis. Voyez Diog. Laert. in Tlieophr. , Ub. V . nuin. 42.
(i33) Laclant., Ub. III, cap. XXVIII , png. 217.
(iJ4j Vejrez le I". chapitre de la Cenè.<>c.
ANAXAGORAS
(I) On conte qu' ^'4 nax adoras avait
prédit qu'une pierre tomberait ilu
corps du soleil.'\ Diogène Laërce rapporte cela (i35). Plutarque a parle de ce prodige ; voici ce qu'il dit : « Il y 3) en a aussi qui disent que la cheute 3> d'une pierre fut un présage qui pro- 3) nostiquoit cesie grande desfaite » (i36). Car il tomba du ciel, envi- :» ron ce temps-là , ainsi que plusieurs ■» le tiennent, une fort grande et grosse :>i pierre , en la coste qu'on appelle la 3) rivière de la Chèvre , laquelle pierre j) se monstre encore au jourd'hui tenue 3> en grand' révérence par les habitans 3» du pa3's de la Cherronèse. Et dit- 3) on que le philosophe Anaxagoras » avoit prédit que l'un des corps at- 3) tachés à la voûte du ciel en seroit 3) arraché , et tomberoit en terre par 3) un glissement et un esbranlement 3) qui devoit avenir : car il disoit que 3) les astres n'estoyent pas au propre 51 lieu où ils avoyent esté nez , atenj) du que c'estoyent corps pesans et 3) de nature de pierre ; mais qu'ils re- 3) luisoyent par l'objection et réflexion 3) du feu élémentaire , et avoyent esté i) tirez là sus à force, là où ils estoyent j) retenus par l'irape'tuosité et vio- 3) lence du mouvement circulaire du 3) ciel , comme au commencement du 1) monde ils y avoyent esté arrestez , » et empeschez de retomber ici-bas , » lorsque se fit la séparation des corps j» froids et pesans d'avec les autres j> substances de l'univers (iS^) 3). J'ai rapporté tout ce passage afin que l'on vît en même temps la tradition de ce prodige et la singularité du dogme d'Anaxagoras- Les paroles de Pline ne méritent pas moins d'être citées :
Célébrant Grceci, dit-il (i38), Anaxagorani Clazomenium, Olynipiadis septuagesimœ octavœ secundo anno, prœdixisse cœlestium litteraruni scientiâ , quibus diebus saxuni casurum esset è sole. Idquefactuni interdiii in Thracice parte ad ^gosjlumen. Qui lapis etiain nunc ostcnditur, magnitudine i-'efiis , colore adusto , comète quoque illis noctibus flagrante. Quod si quis prœdictum credat , si/nul Jatealur ne-
(i35) Diog. Laërt. , lih. II , nwn. lo.
(i36) C'est la ruine de laJloUe des Athéniens par Lysander.
[l'i']) Plutarch. in Lysandro, pag. /J3g. Je me sers de la Version «i'Aniiot.
(i38; PUnius, W. //, <.<(/». LVUI.
cesse est, majoris miraculi diuinitatem Anaxagorœ fuisse : solvique rerum naturœ intellectum , et corifundi oninia , si aut ipse sol lapis esse , aut unquhm lapidera in eo fuisse credatur : decidere tamen crebro , non erit dubium. In Abjdi gymnasio ex eâ causa colitur hodièque , niodicus quideni , sed queni in niedio terraruni casurum idem Anaxagoras prœdixisse narratur. Colitur et Cassandriœ, quœ Potidœa focitata est , ob id deducta. Vous voyez là qu'Anaxagoras avait prédit plus d'une fois ces chutes de pierre , et que le culte de ces pierres se multiplia à proportion. Notez qu'A mmien Marcellin et Tzetzès se sont servis du nombre pluriel touchant le prodige de la rivière de la Chèvre. Ils prétendent qu'Anaxagoras prédit qu'il tomberait des pierres du ciel (iSg.) Philostrate s'est exprimé de la même sorte ; voici un peu au long ce qu'il a dit : je n'en retrancherai rien ; car ce sera une matière de critique : Injustement doncques auroit-on blasmé Apollonius d'une telle impiété et erreur, pour avoir préveu plusieurs choses , et en avoir prédict d'autres : de la mesme sorte que Socrates en auroit esté instruit par les esprits de tout plein devant qu'elles advinssent. Anaxagoras aussi : car qui est celui qui ignore , que , comme une J'ois estant allé aux jeux olympiques vestu d'un gaban , pour prédire qu'ilpleuveroit (i4o), encore que le jourfust si clair et serein, qu'il n'y avait aucune apparence de pluye, il ne tarda guères toutes fois qu'il pleut comme à seaux : une autre J'ois , ayant prédict que dans peu de jours une maison devoit Jondre , bien tost après elle tomba. Après , ayant encore adverti que le jour en plein midy tout a un instant deviendrait nuict , et s'obscurcirait de ténèbres : et une autrejois , que des grosses pierres tomberaient du ciel dans la rivière d'Egospotamos , il arriva ainsi. Advouons doncques que ces choses-là et autres semblables préveues d' Anaxagoras Jussent un indice d'un très-grand sçavair seulement , comment les peuton imputer a Apollonius pour un art
(i3q) Ammian. Marcel!. , lib. XXII, cap. FIlI,p,ig. 3o8. TxcUes, chil. II , M. 8i)2.
(i4o) L)iog. Lni'icc , lit'. II , niint. lo. t.lien- Je Animiil. , chap. VIII , cl Smàai , funl aussi mention de cela.
ANAXAGORAS
magique (i40? Un commenlateiir a fait là-dessus une note bien ridicule : Quant a et que dit Philostrate , qu'Anaxagoras prédit la pluye , et qu'une pierre toitiberoil du ciel, et autres choses semblables , il n'y a aujourd'huy.^ si petit astrologue qui n'enjîst autant (142). Quelle absurdité ! Les astioiogues d'aujourd'hui, quelque fous qu'ils puissent être , n'ont point la teme'rité de prédire qu'il tombera des pierres du ciel. Nos faiseurs d'almanacbs, nos plus fameux tireurs d'horoscope se donnent bien garde de commettre si imprudemment leur réputation. Ils savent trop bien que la prévision de telles chutes surpasse toutes leurs lumières. Pline avait raison de dire que la prédiction d'Anasagoras eût été un plus grand miracle , que de voir tomber unei pierre qui aurait été au corps du soleil (i43). Remarquez qu'il y a un intervalle d'environ soixante années entre le temps où Pline dit que la prédiction fut faite , et le temps où , selon Plutarque , elle fut accomplie. Voici une autre observation. Photius, dans ses extraits de la Vie d'Apollonius , prétend qu'Anaxagoras fut considéré comme un grand devin, pour avoir prédit par l'art magique qu'il pleuvrait (i44)- Je ne saurais croire que Photius ait si mal compris la pensée de Philostrate :
j'attribue cette fausseté énorme au mauvais état où son ouvrasie a été rais par les copistes ^ et ]e ne puis assez ra'étonner de ce que le traducteur (145) a pu se résoudre à faire imprimer cette page-là. Sa traduction est un tissu d'impertinences si grossières , et de raisonnemens si monstrueux, et avec cela si formellement contraire à l'original de Philostrate, qu'on ne peut comprendre quoi que ce soit à sa conduite. A-t-il cru que le texte de Photius était correct ? Il fallait donc qu'il rêvilt à quelque autre chose, A-t-il cru que les lecteurs auraient la stupidité de prendre cela pour bon? Il était
(140 Philostr. in Vitâ Apollonii , lib. I, cap. If. Je me sers de la TraducUan de Vigenùre.
(i4î) Artiis Thomas Sr. d'Embri , Annotât, sur la Vie d'ApoUoDius, loin. I , pag. gi.
(143) Voje!. ses paroles ci - dessus , cilatiun 1.138).
(144; Pbolius , Bibliolb. Cod. CCXLI, pa^. 1017, "
(j45) André Schottus.
donc dans une sécurité qui tient du prodige. J'exhorte ceux qui en ont le talent à examiner cet endroit de Photius : ils y trouveront des plaies qui demandent la dextérité des meilleures mains, et qu'ils guériront peut-être par le secours des manuscrits comparés avec le texte de Philostrate.
(K) Touchant le procès d'impiété qu'on lui fit ; les uns disent qu'il fut condamné ; les autres qu'il fut absous."] 11 fut accusé par Cléon comme un im pie , pour avoir dit que le soleil est une masse de matière enflammée j et, malgré la protection de Périclès , il fut condamné au bannissement et à une amende de cinq talens. C'est ainsi que Sotion narrait la chose (146). Mais d'autres disaient que Thucydide le déféra et l'accusa, non-seulement d'impiété, mais aussi de trahison, et que l'accusé fut condamné à la mort par contumace (147). D'autres ont dit qu'il était dans la prison lorsqu'on prononça contre lui l'arrêt de mort. Ils ajoutaient que Périclès demanda aux juges: Troui^ez-fous qu'il ait commis quelque crime ? et qu'ayant compris qu'on ne lui en imputait aucun , il dit : Je suis son disciple : ne le perdez donc point, préi^enus par des calomnies ; croyez-moi plutôt et redonnez lui la liberté. Il obtint cela ; mais l'accusé conçut un si grand chagrin de ce procès , qu'il renonça à la vie (i48). D'autres contaient qu'il fut mené devant les juges par Périclès , et que le chagrin l'avait tellement amaigri et abattu , qu'il avait beaucoup de peine à marcher^ de sorte qu'il fut absous, bien moins parce qu'on le trouva innocent , qu'à cause de la compassion qu'il excita (149). J'ai dit ailleurs (i5o) que Périclès ne trouva point de meilleur moyen de sauver ce philosophe , que de le f;ùre sortir d'Athènes.
Notez un peu quatre choses : 1°. Les accusateurs d'Anaxa§oras(i5i) étaient
(146) Sotion, in Successionibus Philosopborum, npud Diog. Laërt., lib. II,num. la.
(147) Satyrus in Vitis, apud Diog. Lacrt., lib. II , num. la.
(i48) Hermippns,jnVilis, apud Diog. Laërt. lib. II, num. i3.
(149) Hieronymus , in sec. lib. Commentar. varior. apud Diog. Laërt. , lib. II, num. la.
(iSo) Dans ta remarque (M) de l'ariicle de PtRiCLÈs , vers le milieu.
(i5i) Cléon , ou Thucydide. Voret Pliitarqua Jiii.i la Vie de Périclès, pag. 170, el i55.
ANAXAGORAS
des gens dont la faction était opposée aux intérêts de Périclés. Ce ne fut donc point par zèle de religion qu'ils perse'cutèrent ce philosophe : ce fut dans la vue de soutenir leur cabale , et d'affaiblir l'autorité de Périclés , en faisant tomber sur lui très-malignement les soupçons d'irréligion, lis ne pouvaient mieux y réussir, qu'en accusant d'impiété Anaxagoras. C'est presque toujours le premier mobile de cette espèce de procès ; on se veut venger de quelqu'un ou se délivrer de quelque obstacle d'autorité et de fortune j et l'on appelle à son aide les passions -du peuple , par le faux semblant des intérêts du bon Dieu. i°. Il n'est pas vrai que les délateurs d'Anaxagoras se soient fondés sur ce qu'il reconnaissait ({ue l'entendement divin avait fabriqué le monde ^ ils se fondèrent sur ce qu'en disant ({ue le soleil était une pierre, il le dégradait de la qualité de dieu. Ce fut aussi le fondement del'arrêtde condamnation (i52). Disons donc que Vossius a fait ime faute dans ces paroles : Laërtii industria nobis ipsa Anaxagorœ werba conseruawit. Sunt autem hujus modi :
Tiâ.vra. ;(^pM//*'ra nv 'o/aoZ' Ùto. voûç sA.6»y aÙTU. «TiêxôcT/Mo-e. Omnia simul erant : deindèaccessitraens,eaquecomposuit.
Quam apertè hic opificem ab opificio distingua! Hoc ferre nonpoluêre Athenienses , ac rtâsÔTUTct vel à-o-iQuAv uocdrunl (i53). On ne condamna point Anaxagoras précisément à cause de la distinction qu'il établissait entre Dieu et les ouvrages de Dieu, mais à cause qu'il n'enseignait pas comme les poètes que le soleil fût tout ensemble l'ouvrage de Dieu et un dieu; car, selon la loi des peuples, puisée dans les écrits des poètes , le soleil était Apollon , fils de Jupiter, et l'une des plus grandes divinités. La faute de Vossius est toute semblable à celle que l'on ferait si l'on accusait l'inquisition d'avoir fait mourir un homme pour avoir dogmatisé qu'il n'y a que Dieu , l'auteur, le conservateur, le souverain maître de toutes choses , qui mérite le suprême culte de latrie ; et qu'aucune créature qui soit dans le paradis , ne mérite nos invocations et le culte de dnlie.
(i52) foj'ex, Joscphr, liv. If, contre Appioii, p. lO^C), F.; saint Cyrille, lin. VI, contre Julien.
(i53) Vossius lie Orig. et Propre.». IJololatr., lib. I , GOp- I , pag. 5.
Ce dogme contiendrait deux chefs* et ce ne serait que pour le second (jue l'on punirait un homme dans Salamanque. Un protestant ne serait-il pas maJ fondé de dire qu'on aurait puni cet homme à cause du premier chef ?
Disons néanmoins qu'Eusèbe a raison de trouver étrange qu' Anaxagoras ait été presque lapidé comme un athée , nonobstant son orthodoxie à l'égard de l'existence d'un Dieu auteur de ce monde; dogme qu'il avait enseigné le premier de tous les Grecs : @a.i/f/^û.s-itt <r' iç-iv ùéç ûÛTOç TT^ôùTOi va.f'EKXKn toÎ/tov ôio\(iy>\Ta.ç Toy TpoTrov , «Tôçac 'AâMvaiofC ôLôioç êîvsti, oTi /uiii rov "Hxiov 'iôichâyd -,
TOV S'é'HMOV TTOmrilV , fjllKfOU (Tê^V KO-TCL-
xs:/o-Ô«(ç «Ôavê (i54). In quo sanè permirum illud est, qui princeps apud Grœcos eam theologice rationeni intulerat , cum AOieniensihus , quod non jam Soient , ac Solis ipsius effectorem Deuni statueret , atheunt esse ulsum , ac proptereàpariirn abfuisse , quin ab iis lapidibus necaretur. Cela , dis-je , est digne d'étonnement ; car enfin , et c'est ma troisième remarque, on a de la peine à concevoir que dans une ville aussi savante qu'Athènes , un philosophe n'ait pu expliquer par des raisons de physique les propriétés des astres , sans courir risque de la vie.
N'est-ce pas un sort déplorable que d'avoir plus de lumières qu'un peuple superstitieux et conduit par des entêtés ? A quoi sert cette supériorité de génie et de connaissances au milieu de telles gens? Ne tient-elle point lieu de crime ? N'expose-t-elle point à mille diflamations , à mille dangers?
Ne iouirait-on pas mieux des commodités de la vie , si l'on était entraîné par le torrent de l'ignorance et de la superstition ? Oî TTfayiyfctfjifjLiyat TOV \f>lç-OU KcLTCtTO àvôpoiTrivcv hoyaiTTitpstSivTiç Ta. 7rpa.yfAa.Ta. ôsaipiio-a.» xa< èxîy- ^cti, lèç àcriCiiç Ka.1 Trif^iifyoi nç S'ix.a.g-riptat, j)'3^6>i3-av(i55). Quiante Christumjuêre quod rationepro caplu humano innixi res plerasque conleniplarl, explorare , et arguere contenderini , tanquam impii et curiosi ad judicum tribunal ia sunt prolracti. 4°. Je dis en quatrième lieu que l'on doit être choqué qu'un jirocès aussi remarquable que celui d'Anaxagoras , où Périclés , le pre-
(i5/i) Fuseb. Pra>p»r. EvuDgel., lib. XIV, cap. Kiy , f^S' 1^*^ 1 ^■
(i55} Jutinus Martyr, Apolog. I , pag. 48.
ANAXAGORAS
^ier homme d'Athènes , entra si avant , n'ait pas été' mieux connu des historiens. Il y en a qui sur le point capital assurent tout le contraire de ce que les autres nient Cela ne fait point d'honneur à l'antiquité'.
^i'oubiions pas un beau passage de Lucien. On y suppose que le plus grand
cien, assure qu'Anaxagoras fut accusé d'athéisme à cause du dogme de l'entendement premier moteur, etc. (i 58).
C'est un mensonge qu'il a pris de Vossius et que j'ai déjà réfuté. Il dit aussi que l'on promit un talent à qui que ce iùt qui tuerait ce philosophe (iSg). C'est confondre, ce me semble.
des dieux lâcha d'écraser Anaxagorasj Anaxagoras avec l'athée Diagoras. Enmais qu'il le manqua, et que la foudre, fin il compare, en matière d'orthodétournée par Périclès, alla brûler un doxie , Anaxagoras avec Lucien , et se temple et pensa se rompre contre le plaint de ce que Justin Jlartyr met
roc : A/khv S'âiToi/triv, iTrué'a.v Tov mpsiuvov iTriTKiii 0.0-0!. KxTio(.yuiva.i yctp ttÙTOu, x.xi à.TTi'^'of/.aif/.ho.i iio-i iuo à.x.ntvii; ct.tfÂÎy^ç■c^.^, oTron ^iKOTiy.ÔTifov mkqvtuto, Trfottw urt TOV <7-o<f iç-Jiv 'AystÇa^ôptiv , ôç 'ÎTruBi Toûç o/mkhtÀç /jOkTs okcdç êivai Tivaî ))//ac Tot/ç bioùç. 'A\K ÎKUVouy.h S'riiy.a.fTùv \C7ripÎTX,i
yÀp OLÙTùd TnV X^'f*- flê^IXA-MÎ,] Ô (Ts Ki-
fO-uvo; , i;'c tc. àvixeiov ■n-etfo.a-nyi^aii ,
tKilvÔ ti ICa.'TÎ<fXi^i, KO.» AUTOÇ ClKtyOU SitV a-UViTfiS» TTCtfO. TJIV TriTfUtV (l56j.
Lucien entre les athées: Anaxu^orce.., non absiniilis fuit Lucianus noiter, quem immeritô «tSêov i'ocat Juslinus Martyr in oialione contra (jrœcos (i6o). Sa comparaison est aussi fausse que sa plainte ; mais voici la source de son erreur. Il avait lu dans Vossius : Lucianus in Tinione ait Jouem in
u4naxagorœ caput sed Lucianum
quid dico ? Ecce Justinus Martyr oratione ad Grœcos eum «tflêov uocat
Pœnas dubunt siniul alque fulmen (i6i) : et il n'a point compris que cet
prœpara^ero. Namfracti sunt et re- euwi se rapporte au philosophe Anaxa-
tusd cuspide duo radii ejus maximi, goras et non pas à Lucien. quiim nuper acriiis in sophistam A- (L) Dingène Laërce , en rapportant
naxagoram jacularer, qui suis f ami- un bon mot d' Anaxagoras , a commis
liaribus persuadtbat, nuUos esse nos une béuue de chronologie.'] Il dit qu'A-
qui DU l'Ocamur. Ai ab illo aberraui; naxagoras, voyant le sépulcre de .Mau-
aani oblentâ manu Pericles eum pro- sole , s'écria : C'est un monument de
texit : fulmen ^'erô in Casloris et Pol- la conversion de l'or en pierres. Je ne
lucis templum detortum , tum illud m'attache pas à une version littérale •
exussit ,tum ipsum ad saxum penè est mais voici le grec: Ti^oç ■TroM/TêXwc
comminutum. Vossius, qui s'est con tenté de dire que Jupiter lança la foudre contre ce philosophe (iS^), a été cause de ce que M. Moiéri débite qu'Anaxagoras en fut écrasé. Il était assez naturel de le croire; car on ne
\iKiila!fAiv)fC içn oua-ieti iiS'aïKo]/ (iGa). Monumenlum preliosum in lapides conversarum diviliarum imago est. Oa peut croire qu'en effet il débita cette pensée en voyant quelque tombeau somptueux ; mais ce ne fut pas en
se figure pas aisément qu'un coup de voyant celui de Mausole, car sa mort
foudre destiné à la ruine de quelqu'un précéda de plusieurs olympiades la
ue le tue point. Mais cela nous doit construction de ce monument :^M«xa-
apprendre à recourir aux originaux , goras otymp. lxxxvui morluus
sans nous arrêter à des modernes qui est. Mnusoli autern sepulchrum ante
ne rapportent un fait qu'à l'égard des olymp. cvii conditum non est.Aut igi-
circonstances dont ils ont besoin. Vos- turhœci^erbuphilosophusillenondixii
sius, par exemple, qui n'avait que aut alid cerlc occaslone dixit .- Mau-
faire en cet endroit-là de dire si Jupiter réussit ou non, supprima la moquerie de Lucien. Cette omission a été un piège pour M. Moréri; il aurait pu l'éviter s'il eût simplement traduit le latin de Vossius. Pourquoi faisait-il le paraphraste i Lambert Barleus, commentant cet endroit de Lu-
(«56) Lucianus , in Timone , pa^. 65, lom. I Operam.
(157) Vo'siiis, de Ftiilosopb. S«clis, png 27.