TOME IT
(A) IL était d'une très-basse condition. ] 1] apprend lui-même au public, qu'il était fils d’un cordonnier , et petit fils d’un corroyeur. Hic Perusii , à vulgaribus , ut ipse de se fatetur , Opificibus ortus , cujus quippè avus coriariam , pater Suloriam in adolescentid fecerat , generis obscuritalem sui litierarum splendore illustravit (1).
(B) On a divers livres de sa facon, tant en vers qu’en prose. | Ïl à fait un Traité de Arte Grammaticd ; un poëme intitulé, Triumphus Augustus , sive de Sanctis Perusi translatis, qui contient IV livres; Seraphidos libri tres (2). Je ne trouve point qu'il ait publié ancune grammaire grecque , et je ne sais d’où M. Moréri a tiré cette prétendue grammaire. Il eût eu plus de raison de lui donner un Traité de Zhéthorique, encore que Nicius Érythréus, le seul auteur qu'il ait cité, n’en parle point. Voyez la ‘remarque suivante.
(C)... {l n'a point publié tous ceux qu'il avait dessein de publier | Ii dit dans ses lettres, qu'il s'était chargé de la commission d’écrire la vie de tous ceux qui depuis quatre cents ans avaient fleuri à Pérouse, où dans jes armes, ou dans les sciences (3). Dans le Catalogue de ses OEuvres, à la fin de sa Rhétorique , il témoigne qu’il a fait un livre intitulé, £ricurus, sive Dialogus de antiqu& Philosophid, où il montrait qu'aucun ancien philo- * sophe ne s'était plus approché de la vérité qu'Epicure, ni moins que les stoïciens. Gassendi et Naudé n'avaient Jamais vu ce livre-là, ce qui faisait croire à Gassendi que peut-être il n°étail pas imprimé. M. Antonius Bonciarius Parisiensis Professor (4), in Catalogo Operum suorum (5) se composuisse librum testaiur, cui titulum fecerit Epicurus, sive Dialogns de antiquâ Philosophiâ , in quo efficacibus argumentis et doctorum virorum testimoniis probatur, neminem ex priscis philosophis accessisse propiüs ad veritatem , quèm Epicurum ; contrà, nullos ab eâ longiüs recessisse , quâm stoicos. Tametsi iste quoque liber nunquäam fortassis editus, nec
(1) Nicius Erythræus, Pinacoth. I, pag. 08.
(2) Idem , ibidem, pag. 90, 100.
(3) La méme, pag. 99.
(4) Voyez la fin de celte remarque.
{5) Gassendi met en marge in fine Rh.
nobis est visus nec amico nostro, quem vix tamen ulli rarissimi fugiunt (6).
Gassendi fait 1à une lourde faute.
Bonciarius a toute sa vie enseigné à Pérouse. Il était donc Perusinus Pro- Jessor : de Perusinus on a fait facile:
ment Parisinus ; et de Parisinus , encore plus facilement Parisiensis. Qu’on aille dire, après cela, que les fautes d'impression ne sont pas de conséquence par rapport aux habiles gens.
(6) Gassendus, de Vità et Moribus Epicuri, lib. VII, cap. VIT , pag: 224.
BONFADIUS (Jacques ); l’un des plus polis écrivains du XVI°.
siecle , était né en Italie, proche Îe lac de Garde (A). Il fut secrétaire du cardinal de Ban, à Rome , pendant trois ans, apres quoi, ayant perdu tout le fruit de ses*services par la mort de son maître, 1l entra chez le cardinal Ghinucai , et lui servit de secrétaire , jusques à ce qu’une longue maladie le tira de cet emploi. Lorsqu'il fut guéri, il se trouva si dégouté de la cour, qu'il résolut de chercher fortune par une autre voie. Il ne trouva rien dans le royaume de Naples, où il erra assez longtemps : il alla ensuite à Padoue, et puis à Gênes, où 1l fit des le cons publiques sur la Politique d’Aristote. On le chargea d’en faire aussi sur la Rhétorique ; et comme il y réussissait bien il eut un grand nombre de dis— ciples qui allaient apprendre chez lui les belles-lettres. Sa réputation s’augmenta de jour en jour, de sorte que la république de Gènes le fit sou historiographe, et lui assigna pour cette charge une fort bonne pension. Il s’appliqua de toutes ses forces à la composition des annales de cet étatla, et en mit au jour les cinq
BONFADIUS.
premiers livres *!. I] y parla trop librement et trop satiriquement de quelques familles; et par - là il se fit des ennemis qui résolurent sa perte. Iis le firent accuser de pécher contre nature ; et comme 1l se trouva des témoins pour l’en convaincre , il fut comdamné à être brûlé (a) (B). Quelques auteurs disent que la sentence fut exécutée selon sa forme et teneur ; mais d’autres assurent que les sollicitations de ses amis firent commuer la peine, et qu'il fut décapité (C). Ceci arriva l’an 1660 * (D). Ceux quibläment son imprudence n’ont pas tort, et se sont mal trouvés de l'avoir copiée (D). On a de lui quelques harangues , quelques lettres , et des poésies latines et italiennes *3. Il écrivit un billet à Jean — Baptista Grimaldi le jour de l’exécution , afin de témoigner sa reconnaissance aux personnes qui avaient tâché de
#1 Les Annales Genuenses sont, comme le dit Joly, réimprimées dans le tome 1°". du Thesaurus antiquitztum el historiarum Italie, de Grævius.
(a) Tiré du Ghilini, Teatro d'Huomini illustri, tom. I, pag. 70.
“2 Leclerc blâme Bayle d'avoir adopté cette date de 1560 de préférence à celle de 155x donnée parle Ghilini qu’il cite à Ja note (b): il dit à l'appui , que la lettre écrite par Bonfadius, peu avant son supplice, est imprimée dans un recueil de lettres qui parut à Venise chez Giolito de” Ferrari en 1550.
(b) Thuan., lib. XXVI, pag. 528. Mais le Ghilini , tom.T, pag.70, met la mort de Bonfadio à l'an 1551.
*3 Joly, dans ses additions, note quele Jour-nal des Savans annonce récemment ‘un nouveau recueil d'ouvrages de Bonfadius : il lui donne la date de 1744, el le titre de Lettere f'amigliari di Jacopo Bonfadio, etc.
Ginguené, qui date l'ouvrage, de 1746, ajoute : « 43 lettres familières, une tra- » duction italienne du discours de Cicéron » pro Milone, etun petit nombre de vers » italiens et latins composent ce petit volu- » me ; mais il a un mérite qui maudue à la » plupart des gros recueils; il ne renferme » rien que d’exquis «
BONFADIUS.
le servir. Il s’engagea à leur
apprendre comment il se trouverait dans l’autre monde , si cela se pouvait faire sans les épouvanter. Il n’est pas le seul qui ait fait de telles promesses (E) Il leur recommanda Bonfadino , son neveu , qui est peut-être le PIERRE Bowranius dont on voit des vers dans le Gareggiamento poetico del confuso accademico ordito.
C’est un recueil de vers, divise en VIII parties , et imprimé à Venise lan 1611.
(A) Il était né en Lialie proche le lac de Garde. ] Les auteurs ne sont pas d’accord sur la patrie de Bonfadius. Les uns disent qu’il naquit à Salone * sur ce lac; Salonæ ad Benacum natus (1) ; les autres nomment sa patrie Gazani , lungo picciolo della Riviera di Brescia (2) : je crois qu'ils ont raison; car dans une lettre, où il décrit ce beau lac, et qui est datée di Gazano , vous rencontrez ces paroles, libero mi staro nel mio Gazano.
Cette lettre fut écrite à Plinio Tomacello : elle est au Ile. livre (3) des Lettere volgari , imprimé à Venise , Van 1558. Konig a tort de le faire de Vérone.
(B) On l’accusa du péché contre nature , et il fut condamné à étre brülé.] On l’accusa d’assouvir cette brutale passion avec un de ses disciples. Fu calunniato, che indotto du smisuralo e pazzo amore , che ad un bellissimo giovanetto suo scolare portava, con esso le s0zze e impudiche sue voglie sfogasse ; sopra di questa imputazione fu subito carcerato ; e da testimonii di si grave e enorme eccesso convinto , fu condamnato al fuoco, nel quale fini i suoi giorni l’anno 1551 (4). Voilà le Ghilini qui reconnaît la Justice de l’accusation. Le Cavalier Marin ne l’a pas moins reconnue : voyez les deux madrigaux de
X Mén., dans son Anti-Baillet, n°. LXXXIX, ayant aussi dit Salone, la Monnoie dit qu'il fallait dire Salo.
(x) Thuan. , Lib. XXVT, pag. 538.
(2) Ghilini, Teatr., tom. I, pag. 70.
(3) Folio 3 verso.
(4) Ghilini, Teatro d'Huomini illustri, pag. 4,
ses Ritratti, que M. Ménage rapporte (5). Paul Manuce la reconnaît pareillement dans le poëme qu’il adresse ad eos qui labordrunt pro salute Bonfadii (6). Voici comment 1l parle :
Lapsus erat miser in culpam Bonfadius, index -
Coguntur. .: ” . .
Mais d’autres prétendent que Bonfadius fut opprimé par la calomnie.
C’est le sentiment de Giovanni Matteo Toscano dans son Peplus Italiæ (3), où nous trouvons ce qui suit :
Haud minus intumuit nuper Benacus alumni
Bonfadii, ac Musis, docte Catulle, tuis.
Bis tamen infelix ; rapuit nam Roma Catul-
um , Bonfadium letho das scelerate Ligur.
Historid æternum cujus fera Genua vivis, Immerilum sæv& lege necare potes ?
Mitius est quod te spuinanti vertice marmor Tundit; etes scopulis durior ipsa iuis.
Scipione Ammirato ne prononce ni pour ni contre , et paraît néanmoins plus disposé à douter de linnocence de Bonfadius. Vous verrez dans les paroles qu’on va citer, que la vraie cause des persécutions qui furent faites à ce misérable, fut qu'il portait la jeunesse à désapprouver le gouvernement qui était alors établi. 7rovato che egli tirava la gioventi a governo contrario di quello che allora si era indiritto, sotto colore d’impudici amori gli poser le mani addosso : e peravventura non trovatolo senza colpa , il condennarolo al fuoco. Del cattivetto, per che fosse meno scusabile , si leggono ancor rime , lequal par che rerrdan testimonianza di cotesta sua inclinazione (8). Il y a beaucoup d’apparence qu'il étail coupable du crime énorme dont on l’accusait ; et qu’il n’en eût pas été puni , s’il n’eût fait quelque autre chose qui l’exposa à la haine de certaines gens.
(C) d’autres disent qu'il fut décapité. ] Boccalin , le Ghilini , le Cavalier Marin, et quelques autres, assurent qu'il fut brûlé : Scipione Am-
(5) Ménage, Anti-Baillet, chap. LXXXIX.
(6) Fous le trouverez duns Les Deliciæ Poëta=
. rum italorum.
(n) Voyez Ghilini, pag. vx, et M, Teissier, Elog. , tom. T, pag. 181, édition de 1606.
(8) Scipione Ammirato, dans son Ritratio del Bonladio, cité par Ménage, Anti-Baillet, cho.
miralo le dit aussi. Questo misero col Juoco in Genova..: vedemmo terminare l'infelice vita (9). Mais M. de Thou est plus croyable quand il dit qu’on trancha la tête à Bonfadius. Ob rem tacendam Genuæ..….….. securi percussus (10). Lisez ces paroles de M. Ménage (17): «Il est vrai qu’il fut condamné à » être brûlé ; mais , à la sollicitation » de ses amis , et particulièrement du » jeune Grimaldi , son supplice fut » changé, et il ne fut que décapité.
» C’est ce que nous avons appris du » poëme latin de Paul Manuce, inti- » tulé Æd eos qui laborärunt pro sa- » lute Bonfadii , imprimé dans le » Deliciæ Poëtarum italorum. Voici » l'endroit de ce poëme qui regarde » ce changement de supplice :
»> Exprimitur tandem hoc invito à judice , vivus
» Ne comburatur crepitanti deditus igni:
» Tum se carnifici sævo Bonfadius ultrd ,
» Mente Deum spectars , animo impertlerritus offert.
Ille ministerio properè functurus iniquo ,
T'erribilis rigidam suspendit ad alta securim %*.
(D) Ceux qui blément son imprudence n’ont pas tort, et se sont mal trouvés de l'avoir copiée. ] Jai en vue Boccalin, qui suppose que les plaintes de Bonfadio sortant des flammes (12) , furent rejetées par Apollon ; et que cette divinité du Parnasse lui déclara que , quand même il aurait été innocent du crime qu’on lui imputait , il aurait été puni justement ; pour avoir eu la folie de flétrir l’honweur de quelques familles puissantes.
On lui représenta qu'un historien judicieux imite les vendangeurs et les jardiniers : il attend à parler des faits, que le temps les ait mûris, c’est-à-dire , que les personnes qui ont commis une action mauvaise soient mortes,
(9) Le méme, cité la méme.
(10) Thuan., lib. XXI, pag. 538. Notez que Konig, au lieu de Genuæ, a mis Genevæ ; ce qui fait un gros mensonge.
(11) Ménage, Anti-Baillet, chap. LXXXIX.
* La Monnoie, dans ses Remarques sur l'Anti- Baillet, conclut de ces vers que Bonfadius fut d'abord décapité , puis ensuite brûlé, Leclerc croit qu’il n’a été brûlé ni mort ni vif. Il ne devait pas, où du moins ne savait pas devoir l'être puisque, dans sa lettre rapportée par Ménage dans l'Anti-Baillet, il prie qu'on l’enterre dans l'église de Saint-Laurent.
(12) Dal fuoco tutto brustolito comparue Giacomo Bonfadio. Boccalini, Ragguagli di Parmasso, centur. T, cap. XXXFV , pag. 108.
BONFADIUS.
et que leurs enfans ne puissent pas se venger de celui qui la publie. Che i saggi virtuosi nello scriver le Historie molio prudentemente si consigliavano, all’ hora che imitavano i vendemiatori, e gl’ aliri accorti de’ frutti, i quali percioche conoscevano , che cosa poco grata havrebbono fatio a gli huomini, se dalle viti tagliando l’uva immatura, e da gli alberi staccando i pomi acerbi gli havessero portati al mercato , quella necessaria patienza havevano , che si conveniva anco gli Historici di lasciar che il tempo conducesse i fatti , e le cose passate alla perfettione loro (13). On lui allégua Tacite, qui eut cette précaution , et qui aima mieux oflenser les lois de l’histoire , que de s’exposer au péril. Che lo stesso gran Maestro de gl’ Historici saggi Tacito, all’ hora che ne gli scrüti suoi faceva mentione di quei Senatori grandi , che Tiberio regnante pœnam vel infamiam subiêre , all” hora, che posteri manebant, Tac. lib. 4 Aun., saggiamente alzava la penna della carta , più tosto eksgendasi di offender le leggi historiche , che pregiudicare alla riputatione di quelle famiglie, che non di altra cosa erano conosciule far capital maggiore, che dell'honore , stimando quell” huomo singolare ad un’ Histo:
rico esser cosa di troppo evidente pericolo, nimis ex propinquo diversa arguere. Tac. lib. 4 Ann. (14). Voilà comment l’homme sait mieux connaître les maximes de la prudence, que les pratiquer ; car nous avons vu que Boccalin perdit la vie , pour avoir parlé trop librement contre l’Espagne (15). Les conseils qu’il fait donner par Apollon sont sans doute judicieux.
Rien, n’est plus beau dans la théorie que les idées du législateur des historiens : 1l leur commande de n’oser dire rien qui soit faux, et d’oser dire tout ce qui est vrai (16) ; mais ce sont des lois impraticables, tout comme celles du Décalogue dans l’état où le genre humain se trouve. S'il était permis de comparer les choses humaines
(13) Lu même , pag. 108 , 109.
(14) Lu méme, pag. 100.
(15) Voyez Boccazin, immédiatement après la citation (b) et la citation (c).
(16) Quis nescit primam esse historiæ legem, ne quid falsi dicere audeat, deindè ne quid veri non audeat? Cicero, de Oratore, lib, IE, cap. XV. Voyez la préface de la première édition de ce Dictionnaire , au IF®, paragraphe.
BONFADIUS.
avec des choses divines , l’on dirait que le législateur des historiens a imité le législateur des Juifs : il s’est réglé sur
’état de l’homme innocent , et non pas sur l’état de l’homme pécheur : il a supposé ce franc-arbitre perdu, et ces grandes forces que l’homme aurait eues, s’il eût persévéré dans son 1nnocence originelle. Remarquons d’ailleurs une grande différence entre des lois si semblables. Il n’y a qu’une parfaite sagesse qui puisse accomplir le Décalogue ; et1l faudrait être d’une folie achevée, pour accomplir les lois de l’histoire. La vie éternelle est le fruit de l’obéissance au Décalogue ; mais la mort temporelle est la suite presque inévitable de l’obéissance au législateur des historiens.
(E) ZL s’engagea à leur apprendre comment il se trouverait dans l’autre monde... Îl n’est pas le seul qui ait Jait de telles promesses. ] Voici ses paroles : Se da quel mondo di la si potra dar qualche segno senza spaven- 10 , Lo fard. Elles sont tirées du billet qu’il écrivit à Giovan-Battista Grimaldi : vous le trouverez tout entier dans VAnti-Baillet (17) : M. Ménage l’a pris d’un Recueil de Lettres Italiennes, intitulé, Lettere di diversi Uomini illustri raccolte da diversi libri, imprimé in8 , in Treviso , appresso Fabricio Zanetti , en 1603. Le Barnabite Baranzanus avait fait la même promesse , et ne l’exécuta point. J’en parle dans son article. On prétend que Marsile Ficin , s'étant engagé à la même chose , tint sa parole : lisez ce passage de Pierre de Saint-Romuald.
« Marcille Ficin , prêtre de Florence, » grand philosophe platonicien, et » grand théologien , mourut, et aus-
» sitôt son esprit, sous la forme d’un
» cavalier vêtu de blanc, monté sur » un cheval de même couleur , cou- » rut à toute bride vers la porte du » logis de Michel Mercat son intime, » aussi grand philosophe platonicien, » qui étudiait lorssurl’aube du jouren » soncabineten une ville assez éloignée » deFlorence;etluicria que les discours » qu’ils avaient tenus ensemble tou- » chant l’autre vie étaient véritables ; » et, cela dit, il retourna courant d’où » il était venu , et se déroba promp- » tement aux yeux de son ami, qui
{:7) Ménage, Anti-Baillet, chap. LXXXIX,
» lui criait qu'il l’attendit. C’est çe » qui lui advint, à cause du pacte » qu’ils avaient fait ensemble sous le » bon plaisir de Dieu , que le premier » mourant viendrait dire au survi- » vant si les choses se passaient en » Pautre vie comme Platon l'avait » écrit en son livre de l’immortalité » de l’âme. Le cardinal Baronius as- » sure avoir oui raconter cette his- » toire au petit-fils de Mercat (18). »
Notez que Baronius , rapportant cela dans le Ve. volume des Annales de l'Église (19) , observe que Michel Mer cat , qui avait toujours vécu exemplai-.
rement , et comme un bon philosaphe , poussa plus loin sa vertu depuis cette apparition ; car 1] renonca à l’étude de la philosophie , et s’appliqua tout entier à l'affaire du salut. L’annaliste ajoute que ce qui concerne la promesse réciproque que Marcile Ficin et Michel Mercat se firent, de s’avertir de l’état des choses aprés cette vie , etc., était attesté par plusieurs savans , et avait été souvent raconté au peuple par les prédicateurs. Haud inexplorata referam , sed quæ complurium eruditorum virorum scimus assertione firmata, immo et à religiosis viris ad populum pro concione sæpè narrata (20). C’est dommage que Michel Mercat n’en ait point laissé une attestation juridique sous’ serment, et enregistrée dans les archives de Elorence. Îl eut grand tort de ne le pas faire. Son petit-fils Michel Mercat , qui fit ce conte à Baronius, était protonotaire de lPéglise , et recommandable par sa probité et par son savoir (28).
L'endroit où Sénèque raconte la tranquillité d'esprit avec laquelle Canius Julius alla au dernier supplice, est admirable. Cet honnête homme fut condamné à la mort par Caligula, et ne fut exécuté que dix jours aprés sa condamnation. [les passa sans nulle inquiétude ; et, lorsqu'il fut averti qu'il fallait aller au lieu de l’exécution, il ne perdit rien de sa gaieté.
Pourquoi vous affligez-vous P disait-1l à ses amis. Vous cherchez si l’éme
(18) Pierre de Saint-Romuald, Abrézé chronologique et historique, tom. EI , pag. 251, 252, ad ann. 1499. S
(19) Baronius , ad ann. 411, num. Ga.
(20) Tdeim , ibidem.
(21) Idem , ibidem.
subsiste après notre mort, je le saurat bientôt. Le philosophé qui l’accompagnait lui demanda : 4 quoi pensezvous maintenant ? Je me propose, répondit Canius , de bien observer st mon âme s'apercevra de sa sortie. Il promit que, s’il apprenait quelque chose , il viendrait voir ses amis pour leur déclarer son état. T ristes erant amici, talem amissuri virum. Quid mosti, inquit, estis ? Vos quæritis, an immortales animæ sint : ego jam sciam. /Vec desiit, in ipso veritatem fine scrutart, et ex more suo quætio- ‘nem habere. Prosequebatur illum philosophus suus : nec jam procul erai tumulus , in quo Cæsari Deo nostro fiebat quotidianum sacrum. Quid, inquit, Cani, nunc, cogitas ? Aut quæ tibi mens est ? Cbservare, inquit Canius, proposui 1llo velocissimo momento, an sensurus sit animus, exire se. Promisitque , si quid explordsset , circumiturum amicos, et indicaturum quis esset animarum slalus (22). Sénèque ne nous dit point si l’on apprit quelques nouvelles de ce Julius en conséquence de cette promesse.
On sera peut-être bien aise que jexamine ici deux questions qui se présentent naturellement. La première est, si les amis de ce Julius eurent quelque bon prétexte de douter de l’immortalité de l'âme, en n’apprenant pas les nouvelles qu’il leur avait fait espérer ? la seconde, s’ils eussent eu un bon fondement de croire l’immortalité de l’âme , en cas qu'ils eussent appris de ses nouvelles par quelque fantôme ?
I. Je réponds, quant au premier point, qu’un tel prétexte de mettre en doute l’immortalité de l’âme serait trés-mauvais; car encore qu’on eût
u donner une fort bonne raison de la nullité des promesses de Julius, en supposant que son Âme ne subsistait plus , il ne s'ensuit pas qu’on ait droit de se servir de cette hypothèse, pour marquer les causes de l’inexécution de sa parole, Quand on peut expliquer un phénomène par trois ou quatre suppositions probables, il n’y cu a aucune qui puisse former une juste conviction. On ne peut donner
(22) Seneca, de Tranquillit. Animi, cap. XIF, pag. 6x.
BONFADIUS.
une preuve démonstrative, que lorsque les hypothèses diflérentes de celle que l’on emploie sont , ou impossibles , ou manifestement fausses, Puis donc, qu’en supposant l’immortalité de l’âme , on peut donner de bonnes raisons pourquoi Julius ne revint point dire à ses amis en quel état il était, on peut fort bien rejeter l'hypothèse de la mortalité de PÂâme, encore qu’elle soit trés-propre à expliquer cet événement. On peut supposer avec beaucoup de raison, ou qu’une âme séparée de son corps ne se souvient point de la promesse qu’elle a faite pendant cette vie ; ou que, si elle s’en souvient, elle ignore les expédiens de l’accomplir, ou n’a pas la liberté de les mettre en œuvre, soit qu’elle n'ose, soit qu’elle ne veuille désobéir aux volontés de quelque cause supérieure qui lui défend tout commerce avec les humains. Disons donc que les amis de Bonfadius eussent été de très-mauvais raisonneurs, s'ils eussent voulu inférer la mortalité de l’âme , de ce qu’il n’eût point tenu la parole qu’il leur donna.
IL. Le second point est plus délicat, et je fais d’abord une distinction. Si quelque fantôme, soi-disant l’âme de Jalius, se fût montré aux amis de ce Romain , et leur eût appris des nouveiles de l’autre monde, ils eussent pu regarder, en conséquence de cela, comme une hypothèse très-probable, celle de l’immortalité de l’Âme : mais s’ils avaient pris cette apparition pour une preuve démonstrative que l’âme de Julius subsistait encore, ils n’eussent pas bien jugé; car, comme je Vai déjà dit , une hypothèse ne fournit point de preuves démonstratives lorsque le fait qu’elle explique peut être expliqué par des hypothèses différentes. Il faut qu’une preuve, pour être démonstrative , fasse voir que le contraire est impossible, ou manifestement faux. Puis donc que l’on peut donner des causes possibles de l’apparition d’un fantôme soi - disant Fâme d’un tel homme , accomplissant certaines promesses que cet homme aurait faites à ses amis, puis, dis-je, qu'on peutexpliquer cela par des hypothèses possibles, sans supposer que l'âme de l’homme soit immortelle , il est clair ue les amis de Julius n’eussent pas philosophé avec la dernière exacti-
BONFINIUS. \
tude , s’ils eussent pris une semblable apparition pour une preuve démonstrative que l'âme de leur ami vivait.
« Il est possible, leur pouvait - on » dire, qu’encore que l’âme de votre » ami soit morte, vous ayez vu un » fantôme qui vous a dit ce qu'il » s'était engagé à vous venir annon- » cer. Il y à dans l’univers plusieurs » génies, qui connaissent ce que nous » faisons , et qui peuvent agir sur nos » organes. Quelqu'un d’eux s’est di- » verti à vous tromper : il vous a fait » croire qu'il était l’âme de Julius.
» Par des raisons naturelles et con- » vaincantes, nous ne saurions vous » prouver que cela soit vrai, ni vous » nous prouver que cela soit faux.
» N’allez donc pas si vite, ne con- » cluez rien certainement , contentez- » vous de prendre cela pour une hy- » pothèse bien probable. » Les amis de Julius répliqueraïient que l’existence même de ces génies est ,une preuve de l’immortalité de notre âme; car si ces génies sont immortels, pourquoi notre âme ne le serait-elle pas ? Ou pourrait leur repartir que ces génies auraient la force de faire cent choses, à la place et sous le nom de l'âme morte de Julius, quand même ils seraient mortels. Les hommes ne sont-ils pas tous mortels? Ne meurentils pas tous effectivement, les uns plus tôt, les autres plus tard? Cela les empécherait-1l de tromper les bêtes, dans la supposition que je m'en vais faire. Supposons que l’âme des chiens se persuadât qu'elle subsiste après s'être séparée du corps ; supposons qu’un chien en particulier eût promis aux autres de leur venir dire comment il se trouverait après la mort.
Sapposons enfin qu’un homme connût cette promesse, et la manière dont le chien serait convenu de l’exécuter.
Nest-il pas vrai que cet homme ferait aisément ce qui serait nécessaire pour tromper les autres chiens ? Il leur montrerait des fantômes : il ferait aboyer des marionnettes, etc. Si les chiens en concluaient, donc notre dme est immortelle, pour le moins les hommes sont immortels , ne se tromperaient-ils pas?
Test aisé de comprendre, pour peu qu’on y fasse réflexion , que les esprits invisibles de l’univers, ce que les platoniciens appelaient génies, pourraient faire tout ce que l’art de la
nécromance leur attribue , quand même ils seraient mortels, Il suflirait que leur espèce se conservât malgré la mort successive de tous les individus, comme notre espèce se conserve quoique tous les hommes meurent. Dire que la génération-des individus est impossible parmi les génies, c'est décider témérairement de ce que l’on ne sait pas, et que l’on ne peut savoir, L’infinité de la nature peut contenir mille manières de propagation qui ne nous sont pas connues.
Notez qu'il y a eu des païens, qui ont cru la mortalité des génies.
Concluons de tout ceci, que ce que l’on nomme retour on apparition d’esprits, n’est point rigoureusement parlant une preuve nécessaire (23), ou de l’immortalité de notre Âme, ou de l’immortalité des démons. Je ne nie point que ce n’en soit une preuve , à laquelle on peut acquiescer prudemment, raisonnablement ; mais je parle ici de preuves démonstratives : je parie de preuves qui ne puissent être éludées que par des chicanes dont ôn peut réduire bientôt les défenseurs à l’absurdité.
(23) IL faut qu'on prenne bien garde ü ces deux clauses, la première, rigoureusement parlant ; La seconde, preuve nécessaire.
BONFINIUS {a) (ANroinE), natif d’Ascoli, en Italie, dans la marche d’Ancône , a fleuri au XV®. siecle. Il s’attacha à l’étude des belles-lettres, et y réussit. Matthias Corvin , roi de Hongrie, ayant oui parler de sa science , le fit venir auprès de lui. Bonfinius eut l’honneur de lui faire la révérence à Reez, peu de jours avant que ce prince fit son entrée publique dans la ville de Vienne qu’il avait conquise (b). Des cette première audience , il présenta plusieurs livres qu'il venait de faire imprimer (A), et qu'il avait dédiés ou à ce roi , ou à la reine son épou-
(a) IT se donne le nom de Bonfinis dans
son Histoire de Hongrie.
(b) En 1485, selon Calvisius.
se Béatrix d'Aragon. Le roi lut ces livres , avec beaucoup d’avidité, dans son camp , et assista, accompagne de toute sa cour , à une harangue que Bonfinius récita dans Vienne le 1°. jour de janvier ; et s'étant fait porter les livres de cet auteur , 1l les distribua aux prélats et aux courtisans , et leur recommanda de les lire : et bien loin d’accorder à Bonfinius la permission de s’en retourner en Italie, 1l le retint avec une bonne pension, et Jui donna plusieurs choses à composer, et voulut même qu'il le suivit dans ses armées (c). Il le chargea de composer l’histoire des Huns : Bonfinius commença d’y travailler avant la mort de ce prince (d); mais ce fut par ordre du roi Uladislas, qu'il écrivit toute l'Histoire de Hongrie. S'il n’y a pas réussi d’une maniere qui doive faire regarder son travail comme un ouvrage achevé, 1l est sûr qu’il s’est rendu digne d’avoir place parmi les bons historiens (B). Il a conduit cette Histoire jusques à l’année 1594: elle contient IV décades et demie c’est-à-dire XLV livres. L’original en fut mis dans la bibliothéque de Bude, et le public n’en vit rien qu'après la mort de l’auteur. Un Transylvain, nommé Martin Brenner, recouvra une copie imparfaite de cet ouvrage, et en publia XXX livres l’an 1543. Sambucus trouva les XV autres ; et publia tout l’ouvrage l'an 1568, revu et collationné sur de meilleures copies (e). Je
(c) Ex Bonfinüi decad. IV, lib. VIT, p.463.
(d) Bonfinius, ir Epist. dedicat.
(e) Ilen donna une édition encore meil-
leure l’an 1559, à Fran(fort , Chez André Wichel, L'autre était de Bäle, chez Oporin.
F BONFINIUS.
ne saurais dire, n1 où ; ni quand Bonfinius sortit de ce monde; mas je crois qu'il ne retourna point chez lui, comme firent plusieurs savans d’ltalie que Matthias Corvin avait fait venir dans son royaume (C). On accuse cet historien d’avoir été médisant (D), et d’avoir mis trop de paganisme dans son style (E). Ses Notes sur Horace ne sont point bonnes (.f). Les fautes de M.
Moréri sont ici plus nombreuses
que considérables (F).
(F) Bon/finio nullus ineptit magis, et dum ‘ab aliis dissentire studiosè gestit, siculis gerris vaniora comminiscitur. Hadrian. Junius , Epist. 1, où il donne son jugement des commentaires sur Horace. ù
(A) Il présenta au roi de Hongrie plusieurs livres qu'il venait de faire imprimer.] Cest lui-même qui nous l'apprend : il nous dit que trois de ces livres avaient été dédiés au roi Matthias, savoir : la Traduction d’Hermogène , et celle d’Hérodien , et la Généalogie des Corvins ; qu'il y en avait deux qui avaient été dédiés à la reine, l’un desquels traitait de la Virginité et de la Chasteté conjugale, et l’autre était une Aistoire d’Ascoli; qu'outre cela, il avait dédié un petit Recueil d’Epigrammes au jeune prince Jean Corvin, où il avait Joint une préface qui traitait de l'Education d'un prince (1). Il ajoute, qu'ayant suivi contre son gré Matthias Corvin à l’armée , il avait traduit Philostrate, pourse désennuyer. Castra sequi præceperat scriptoribus et philosophantibus inimica. Quod cum ille invitus Jacere cogeretur, ne ingraio in castrensi tumullu molestidque otio uteretur, oblatum sibi Philostratum tribus mensibus in latinum transtulit (2).
Disons un mot en particulier du livre de la Virginité et de la Pudicité conjugale. Ce sont des dialogues, dont Sambucus procura une édition l’an 1572. On leur donne le titre de Symposion Beatricis. Matthias Corvin et
(1) Bonfin., Rerum Ungaric. decad, IF, lib. VIT, pag. 463, edit. ann, 1690.
(2) La même.
BONFINIUS.
Béatrix d'Aragon, sa femme, y sont fort loués : on y trouve la considération qu'ils avaient pour Bonfinius (3).
La congrégation de l'index a condamné cet ouvrage. f
(B) LL s’est rendu digne d'avoir place parmi Les bons historiens. | Voici ce que Sambucus a dit à la louange de Bonfinius : Quantum ingenio non ad hoc argumentum modd, sed ad omnem omnino philosophiam excelluerit, Dialogi ejus de Pudicitid conjugali vulgd testantur, Herodianus, Hermogenes Latini : nec vino huic opus est hedera.
Praæterire tamen nequeo paucarumt esse gentium historias copid et stylo pares (4). Il ajoute que Seldius disait souvent, /Vullo se in scriptore post Livium et æquales ejus quam ipso hoc Bonfinio vacuas horas libentiüs ponere solitum. La préface des Dialogues ne contient pas un jugement moins favorable, Sambuci in Dialogorum præfatione tale’ de Bonfinio judicium est, ingènio ad omnes res arduas et laudabiles excelluisse, siyloque ut inidoneo non ad historiam minüs quäm philosovhiam vel orationes (5).
(C) Je crois qu’il ne retourna pas chez lui, comme firent plusieurs savans d'Italie, que M. Corvin avait fait venir dans son royaume. ] Bonfinius nous apprend qu'ils s’en retournérent plus misérables qu’ils n'étaient venus. {nvitati etiam muneribus poë- 1æ, rhetores , et grammutici, qui falsi opinione sud museriores longé musas quäm adduxerint in Italiam reduxerunt (6).
(D) On l’accuse d'avoir été trop médisant. ] Sambucus s’est déclaré en
cela l’accusateur de Bonfinius, dont il
s’imagine que la plume fut peut-être souvent dirigée par la complaisance pour Matthias qui l'avait pris à ses gages ; mais 1l remarque que ce prince ne fut pas lui-même trop épargne.
Cœterüm , ut Bonfini laudes non sunt obscuræ , ita dissimulare nequeo nonnihil ipsum officii sui interdum oblitum in mores privatos et vitam calumniosé impotentiusque effusum : secs guam Livium, Salustium, Taciium, Sueltonium , in romanos orbis dominos
(3) Vossius , de Histor. latinis, pag. 659.
(4) Sambuc., in Epist. dedicator.
(5) Vossius, de Hist. latin. , pag. 659.
(6) Bonfin. , decad. IV, lib: VII , pag. 459.
YA gentemque togatam fecisse constat (7):
idque fortasse redempto à Matthid judicio ‘et calamo ejus, quæ rerum seriei nihil detrahunt. Nec Matthiæ tamen pepercit quem impudentem, voluptuosum, theatris deditum, ambitiosum , férum , in adjungendis amicis præcipitem, in relinquendis facilem , adulatoribus benignum , immemorem beneficiorum , ausus sit dicere (8). On pouvait ajouter qu’il a dit que Matthias attira auprès de lui toutes sortes de gens doctes , sans en excepter les magiciens. V’iros quäque arte præstantissimos undique disquisivit, conduxit:
que. Astronomos, medicos , mathematicos , jurisque consultos dilexit.
ÎVe magos quidem et nigromantes abominatus est : nullam artem contemsit unquam (9). Un Allemand, nommé Zeillerus, a observé qu’on se plaint entre autres choses de ce que Bonfinius a dit de la malheureuse reine Gertrude. Taxatur etiam à quibusdam ejus Historia Ungarica, imprimis narratio de morte innocentis reginæ Gertrudis. Vid. Brunnerus, part. 5 Annal. Boic., pag. 6o2 (10).
(E) … Æt d’avoir mis trop de paganisme dans son style.] Le jésuite Raderus est ici l’accusateur , comme le même Zeillerus le rapporte. Mathœus Raderus, volum. 2 Bavariæ sanctæ, pag. 191, hæc de eo scribit : Bonfinius profanus nimium et paganus seriplor, cum sanctos appellat Deos et {Vumina ;: Dei matrem Numen et Deam.Catholicæ religionis disciplina non novit nec colit nisi unum Deum et unurn Numen. Bonfinius dum vult latinè quod ipsum sincerè non potest scribere , superstiliosè et profanè, ne quid dicam graviüs, loquitur. I] faut avouer que quelques auteurs italiens se sont rendus ridicules, pour n’avoir osé employer , en parlant du christianisme , les termes qu’ils ne trouvaient pas dans les écrivains de la bonne latinité (11) ; mais je ne saurais goûter la délicatesse de Raderus, ou plutôt son acception de personne. Il trouve
(9) IL est pourtant vrai que la plupart de ces quaire historiens frondent d'une terrible force les vices et les désordres de Rome.
(8) Sambuc., in Epist. dedicat. Hist, Ungaric.
(a) Bonfin., Hist, Ungaric. , decad. IF, lib. VIT, pag. 450.
(10) Zeiller, de Histor., pag. 21.
(11) Voyez ci-dessus la remarque (B) de l'article Bemsus.
étrange que Bonfinius ait donné à la Sainte Vierge le nom de Vumen ; et n'est-ce pas le style d’une infinité de dévots, comme M. Drelincourt l’a prouvé démonstrativement (12) ?
(F) Les fautes de M. Moréri sont ici plus nombreuses que considérables. | Il dit que Sambuc ajouta V livres qui n'étaient point dans la première édition : il fallait dire XV. Il dit que Bonfinius traduisit la Rhétorique d’Hermagène : il fallait dire d’Hermogène.
Il cite Vossius Lib. 7, de Histor. lat. :
il fallait citer 1. IL. I cite le Mire, in Aust. : il fallait citer in Æuctario.
Il cite Raderus tom. [LIL Bavar: Sanc- 1æ , pag. 191, et tout aussitôt Zeïller :
on peut assurer qu'il ne cite que sur la bonne foi de Zeiller. Or, celui-ci marque le 2°. volume de Raderus, pag. 191, et ne dit point que Raderus blâme autre chose que le paganisme du style de Bonfinius. Cependant , si l’on en croit M. Moréri, ce jésuite trouve bien des choses à reprendre dans son Histoire de Hongrie. La faute qui suit est plus mauvaise. M. Moréri prend Bonfinius pour un;bon homme, qui disait les choses simplement et sans dessein. Jamais critique ne fut plus fausse que celle-là. Bonfinius n'était pas un uniais : il était fin, délié, et digne de son pays; et quand il a médit des gens, ou employé certains termes, ce n’a pas été sans le vouloir bien. Si je marque des fautes qui sont visiblement d'impression, c’est en faveur de tant de gens qui ont acheté le grand nombre d'éditions qu’on a du Moréri. Peut-être y a-t-il cinq cents personnes qui croient fort bonnement que M. Moréri a cité une Histoire d'Autriche , d’Aubert le Mire.
(12) Voyez ses Demandes à M. l'évêque de Bella.
BONGARS (Jacques), en latin Bongarsius , natif d'Orléans, a été un des savans hommes du XVI. siecle. Il suivit le goût dominant de ces temps-là , je veux dire qu'il s’attacha à l’étude de la critique , et s’1l n’alla pas aussi loin que les Lipse et les Casaubon, 1l ne laissa pas d’y acquérir beaucoup de gloire,
BONGARS
et peut-être qu’il les eût atteints dans ce genre d’érudition, s’il avait pu y appliquer tout son temps comme eux ; mais les affaires d'état ne le lui permirent point. Il fut employé pres de trente années dans les plus importantes négociations du roi Henri IV (a) (A), pour lequel il fut résident diverses fois vers les princes d'Allemagne, et ensuite ambassadeur. Les lettres qu'il écrivit pendant ses emplois sont fort estimées (B). Mais pour revenir à ses études de critique, je dois observer qu'il procura une édition de Justin, qu est fort bonine (C) : il rétablit plusieurs passages corrompus, et il éclaircit par ses notes beaucoup de difficultés , et en tout cela 1l fit paraître sa pénétration, son érudition , et la peine qu’il avait prise de consulter les bons manuscrits. Il se connaissait merveilleusement en livres , soit manuscrits, soit imprimés , etilen ramassa un tres-grand nombre.
Il acheta en 1603, conjointement avec Paul Petau , les ma— nuscrits de Pierre Daniel. La portion qui lui échut est tombée enfin dans la bibliothèque du Vatican (D). La bibliothéque de Berne profita beaucoup de celle de Jacques Bongars (4), qu'il avait bien augmentée, en 1604, des débris de la bibliothéque de Cujas (E). Il mourut l’an 1612, âgé de cinquante-huit ans (c).
Ce fut à Paris , et cela donna un nouveau chagrin à Casaubon (F).
Les partisans de l’empereur tà-
(a) Voyez la préface de ses lettres au devant de La traduction française.
(b) Voyez le père Jacob, Traité des Bibl.,
ag. 226.
(ce) Witte, Dior. biograph.
BONGARS
cherent de nuire à la France, en faisant courir certains bruits contre cet agent (G). Il était bien de la religion; mais on trouve dans ses lettres de quoi soupçonner qu'il se faisait des scru— pules par rapport aux guerres Civiles des protestans (H). Le public lui est redevable de l'édition de plusieurs auteurs qui ont fait VHistôire des Expéditions de la ‘Palestine (d). Je ne pense pas qu’il ait jamais été marié : une demoiselle française, qu’il devait épouser , mourut le jour même qu’on avait destiné aux noces, Van 1597 (1).
Il étudiait à Strasbourg l’an 1671, et avait pour précepteur un anabaptiste (e). Il étudiait sous Cujas en 1576 (f). La réponse qu’il publia en Allemagne à un écrit, dans lequel on imputait aux Français qui accompagnaient les Allemands le mauvais succès de l’expédition de lan 1987 ,.a été louée par M. de Thou (K). Mais cette réponse, quelque glorieuse qu’elle puisse être à l’auteur , n’est rien , si on la compare à celle qu’il avait faite à une bulle du pape Sixte, et qu'il avait eu le courage d’afficher dans Rome. Je n’ai lu cela que dans M. Varillas dont je rapporterai les paroles (L) , non sans les accompagner de quelques notes critiques (M). Au reste, ce fut Bongars qui fit imprimer les questions que le jésuite Coton avait dressées pour être faites au
diable (N).
(d) Cet ouvrage est intitulé Gesta Dei per Francos. 74 fut imprimé à Hanaw, L'an 1611, en 2 volumes in-folio.*
(e) Colomiés, Biblioth. choisie, pag. 189.
(SF) Voyez ci-dessus la citation (52) de Particle Bonin.
(A) Il fut employé pendant trente
ans dans les plus importantes négociations du roi Henri IV.1 Il est bien vrai que Bongars négocia en Allemagne, sous le régne de Henri HI; mais c'était pour le roi de Navarre, et non pas pour Henri III, M. Moréri n'a point distingué cela.
(B) Les lettres qu’il écrivit pendant ses emplois sont fort estimées | Il ne s’amusa point, comme les Bembes et les Manuces, à rejeter tous les termes qui ne sont point de la belle latinité ; mais son style ne laisse pas d’être beau, pur, clair, poli, et plein d’agrémens naturels. On fit une traduction de ses lettres, lorsque Monsieur Le dauphin commenca d’apprendre la langue latine, et il paraît par l’épiître dédicatoire à ce jeune prince, et par la préface du traducteur, qu’on jugea que rien ne serait plus propre pour un écolier de qualité, que la lecture de cet ouvrage de Bongars. C’est parce qu’en le lisant on peut apprendre tout à la fois, et à s’exprimer en beaux termes sur les affaires d'état, et à bien juger de la conduite d’un ambassadeur. On peut apprendre , non-seulement des mots et des phrases, mais aussi le cours des affaires de ce temps-là, et plusieurs faits particuliers qui ont encore quelque relation au temps présent, et qui peuvent être d’un plus grand usage que ce qu’on trouve dans Îles lettres de Cicéron. On s'intéresse plus aux affaires limitrophes de notre pays et de notre siècle , qu’à celles des anciens Romains : celles-ci d’ailleurs se maniaient d’une manière quiest infiniment moins conforme au temps présent que la manière dont on négociait au siècle passé , et au commencement de celui-ci. Toutes ces pensées , et plusieurs autres à la louange des lettres de Jacques Bongars , sont tout-à-fait bien expliquées dans la préface du traducteur. M. Morhofius observe qu'on avait publié depuis peu à Paris les lettres francaises de Bongars. Post morten. ejus cditæ fuerunt tum hæ Latinæ epistolæ , tum aliæ gallicä lingud , quæ nuper admodüum Parisiis lucem viderunt (x). I a raison , s’il ne veut parler d’autre chose que d’un petit livre intitulé : Le Secrétaire sans
(1) Morhof., in Polyhist., pag. 306. Ceë ouvrage de Morhofius fut imprimé l'an 1688.
Jard , ou Recueil de diverses lettres du sieur Jacques Bongars, etc+, avec une instruction à lui donnée par feu ÎW. le maréchal de Bouillon. Ce Recueil comprend XXXIV lettres , qui ont élé insérées dans l'édition de ja Haye, en 1695. Je ne dois pas oublier quil règne dans les lettres de Bongars un certain caractère d’honnête homme qui prévient beaucoup les lecteurs.
Notez que la traduction francaise dont jai parlé fut imprimée à Paris l'an 1668, et réimprimée en Hollande bientôt après. On en fit une nouvelle édition l’an 1694 , et l’on marqua au titre qu’elle étuit corrigée et augmentée. C’était tromper les lecteurs : il n'y a que l'édition de la Haye en 1695 , qui mérite que l’on y marque cela. On y a corrigé plusieurs bévues du traducteur, et rétabli plusieurs choses qu’il avait osé retrancher par un esprit de bigoterie (2). Notez aussi que M. Spanheim, professeur en théologie à Leyde, y fit imprimer en 1647 un Recueil des lettres latines de notre Bongars : il y joignit une lettre qui sert de préface, et qui a été insérée dans l'édition de la Haye en 1605.
(C) Zl procura une édition de Justin qui est fort bonne. 1 Je ne m’arrête point au Scaligérana , où l’on trouve qu’il disait qu’un autre Jacques Bongars , et non pas lui, avait publié cet auteur. Je ne vois personne qui n’attribue cet ouvrage au même Bongars qui négocia en Allemagne pour Henri IV (3), et de plus , Scaliger en cet endroit parle si peu exactement, qu’on doit croire qu’il n'avait que des idées confuses de ce qu'il disait. « Il y a » vingt ans, dit-il, que cet autre Ja- » cobus Bongarsius donna son Justin » à M. de l'Escale a Bordeaux. »
Il aurait donc fallu qu’il Peût donné pour le plus tard en l’année 1558 (4), et que les frères Vassan eussent oui dire ceci à Scaligerl’an 1598. Ces deux faits sont impossibles : la première édition du Justin de Jacques Bongars est de Paris , en 1581 , in-8°. Les freres Vassan ne furent auprès de Scali-
(2) Voyez l'avertissement au lecteur , à l’édition de la Haye en 1605.
(3) Voyez l'épitre dédicatoire du Justin de M. Grævius, et une lettre de Fridéric Spanheim au-devant de celles de Bongars.
(4) C'est celle de la mort de Jules-Gésar Scager,
BONGARS
ger que depuis qu'il se fut établi à Leyde, l'an 1593.
(D) Ses manuscrits... sont tombés duns la bibliothéque du V'atican.] Les curieux seront bien aises de trouver ici un morceau de l'Histoire des Bibliothéques , tiré d’un ouvrage du savant père Mabillon. Lorsqu’en 1562 les protestans saccagèrent l’abbaye de Fleuri , ils y trouvèrent quantité de bons manuscrits. Pierre Daniel (5), se servant adroitement de la faveur où il était auprès du cardinal de Chäâtillon , abbé commendataire de cette abbaye, retira d’entre les mains des soldats plusieurs de ces manuscrits, et entre autres un Servius sur Virgile qu’il publia l’an 1600, Après sa mort (6), ses héritiers vendirent les manuscrits , pour la somme de 1600 livres , à Paul Petau et à Bongars. La portion de Paul Petau fut laissée à Alexandre Petau son fils, qui la vendit à la reine de Suéde. Celle de Pongars fut portée à Strasbourg, où il faisait sa résidence : il la laissa par son testament à un nommé Granicet (7), qui était fils de son hôtesse (8).
Gruterus , bibliothécaire de l’électeur palatin , persuada à ce prince d’acheter les manuscrits que Bongars avait laissés à Granicet : et ainsi 1ls furent transportés à Heidelberg , et de là à Rome (9). :
(E) IL avait bien augmenté sa bibliothéque des débris de celle de Cujas.] Ce qu’il raconte là-dessus , dans une lettre du 19 de janvier 1604 , témoigne si clairement la passion extrême qu’il avait pour les études et pour les livres , que je ne saurais m'empêcher de le mettre ici selon la version française. « Tant que jai été dans ce voya- » ge , je n'ai pas pu vous écrire , par- » ce que J'étais tout appliqué à mes » affaires domestiques , auxquelles je » devais tâcher de mettre quelque » ordre avant mon départ. Dans cette » occupation même, le plus grand de » mes soins a été de chercher quei-
(5) Avocat à Orléans , et bailli de l'abbaye de- Fleuri.
(6) IL mourut l'an 1603.
(7) Je crois qu'il eût fallu dire Gravicet , où plutôt Gravisset. me
(8) Elle était de Lyon et femme d'un joaillier. Mabillou : voyez la cilation suivunle.
(9) Mabillon , præfat. libri de Liturgià Gallicanà, publié à Paris l'an 1685.
BONGARS
» ques restes de la bibliothéque de » M. Cujas. Vous rirez sans doute de » bon gœur, lorsque vous vous repré- » senterez cette foule de monde qui » va à la cour comme à une foire, » pour y faire ses affaires, et pour tâ- » cher de tirer du roi quelque ar- » gent ; et qu'en même temps , un » homme de cour comme moi, et qui » n’est pas extrêmement accommodé » s’enfuie en des lieux écartés , pour » employer une partie de son bien à » acheter des livres et des papiers en » désordre, et à demi rongés des vers.
» Vous voyez par-là si je suis un hom- » me fort avare. Lorsqu'il s’agit d’a- ‘» voir des livres , ni la peine , ni la » dépense , ne m'est rien. Plût-à- » Dieu que je fusse libre et en repos » pour pouveir les lire. Je n’envierais » point alors, ni les richesses de M.
» de Rosny , ni les montagnes d’or » des Perses (10),»
(EF) Sa mort donna un nouveau chagrun à Casaubon. | Les lettres de ce grand critique témoignent qu'il avait mille obligations à Jacques Bongars , et qu’il Pestimait beaucoup. Voyezen particulier la DCXCVIII et 1a DCXCIX où il parle de sa mort. C’estlà qu’il regrette que cet honnête homme n’eût point recu à Paris les honneurs funèbres qui lui étaient dus, et qu’infailliblement on lui aurait faits en Allemagne. Qui siin Germanid diem ultimum obiüsset , habuissent docti viri rationem funeris ejus , et ornandæ illius memoriæ pro meritis ingentibus roù pænaæpirou (11). M. Colomiés se trompe , quand il dit que Bongars mourut à Berne (12).
(G) On fit courir certains bruits contre cet agent.] Les lettres du cardinal d’Ossat nous apprennent ce que c’était. On fait dire ici ( voilà ce qu'il écrivait de Rome à M. de Villeroi le 2 de décembre 1600, ) que le roi tient un gentilhomme en Allemagne près les princes protestans, appelé Bongars, dequel dit auxdits princes protesdans , et a ceux de leur secte, que le roi pour sa conversion n'a point chan-
(xo) Bongars, lettre XXXV , pag. 99, édition de la Haye en 1695. Voyez aussi la XLVIIe. lettre de Lingelsheim.
(11) Casaubon., epist, DCXCVIIT, pag. 882, edit. ann. 1656.
(12) Colomiés, Bibliothéque choisie , pag.
: 557 gé d’opinion en son cœur | mais que pour jouir paisiblement de son royaume il a façonné son extérieur , s’accommodant au lemps et à ce que son profit requérait. Je ne peux croire que ledit Bongars tienne ce langage si contraire à la vérité et à la bonne foi dont Le roi doit étre recommandé, nonseulement envers les catholiques, mais aussi envers les protestans mémes , qui autrement ne s'y pourraient fier , et ne voudraient s’employer pour lui : mais je tiens que c'est une invention savoyarde et espagnole (15). Ce cardinal était trop habile pour ne pas comprendre le tort que cela pouvait faire au roi à la cour de Rome : c'est pourquoi il prit le parti de nier que Bongars eût tenu de tels discours. On s’offrit à le lui prouver : voyons les suites qu’eurent ces offres. Me furent mises en main , dit-il, plusieurs lettres en latin, écrites à un homme de lettres allemand ,. appelé Gaspart S'choppius qui est ici, les unes par ledit ongars , et d’auires par un appelé Velser , qui demeurea Ausbourg. Par toutes ces lettres j'appris que ce Schoppius avait été huguenot , et qu'après s'être converti en cette ville , il écrivit à de ses amis huguenots , et entre autres audit Bongars, des lettres âpres et injurieuses , et plus propres à les irriter et endurcir en leur opinion , qu'à les gagner et convertir , dont ledit Bongars se piqua aucunement , et lui répondit brusquement | mais non sans beaucoup de respect et de modestie : et entre toutes ces lettres il ne se trouve un seul mot touchant le susdit langage , ni qui en approche : de facon que la production de ces lettres a été sa justification envers moi pour ce regard. Mais parmi les lettres dudit Felser , je trouve que celles que ledit Bongurs écrivait audit Schoppius, passaient par les mains dudit Velser qui les ouvrait et lisait, et puis les envoyait audit Schoppius ; et y en a une dudit Velser audit Schoppius , par laquelle il suggère audit Schoppius que, en répliquant audit Bongars | il lui reproche la conversion de son roi , et que sur icelle il a tenu tel et tel langage aux princes protestans d'A llemagne. Mais il se voit que ce V'elser est ennemi dudit Bongars , et partial de 58.) D'Ossat:, lettre CCXLT, Ur, WT, pag.
la maison d'Autriche , comme ledit $Schoppius éloit entretenu par feu M.
le cardinal Madruccio , qui était si fort de ladite maison , que le roi d’'Espagne lui avait fié le secret du conclave plutôt qu'à ses ambassadeurs propres , ni aux cardinaux espagnols naturels. De façon que je tiens que cetie imputation et charge mise sur ledit Bongars est une pure calomnie , controuvee pour nuire au roi principalement (14). Pour moi, je trouve assez vraisemblable ce que Velser voulait que Pon reprochât à Jacques Bongars. 1 n’y avait presque personne parmi ceux de la religion , qui, pendant les premières années du catholicisme de Henri IV , fût persuadé que ce prince eût changé de sentiment.
Sun envoyé en Allemagne n'était pas trop homme à s’imaginer qu'à l’âge qu'avait Hlenri IV ,on puisse commencer à croire la transsubstantiation , et ce qui s'ensuit. 1] est donc probable qu’il n'aurait pas cru mentir, en disant que la conversion de son maître avait été un ouvrage de pure nécessité , et semblable au risus sardonius qui ne passe pas les lèvres. Mais supposons qu'il en jugeât autrement , doit-on croire qu'il eût fait difficulté de recourir à un mensonge officieux , pour empêcher que les protestans d'Allemagne ne se refroidissent entiérement envers Henri 1V ? Doit-on croire que pour les tenir attachés aux intérêts de la France, 1l eût fait difficultéde leur dire confidemment, quoi qu’il n’en crût rien , que le roi était toujours dans le fond de l’âme bon huguenot ? C’est comme quand du Bellai faisait accroireaux mêmes princes que François Ie", ne s’éloignait pas de la réforme (15). Fort bien, me dira-t-on ; mais du Bellui était papiste, et Bongars était de la religion. Tant qu’ilvous plaira, répondrai-je; mais un ambassadeur protestant est fait comme un autre : il se sert comme les autres des adresses de la politique ; et s’il se laisse duper , ce n’est pas par zèle ou par scrupule de conscience. Prenez bien garde , que de la manière qu’on Juge des choses, Bongars n’eût rien fait
(14) La méme, lettre CCXLIV, div, VII, pag. 602, datée de Rome, le 2 de janvier 1Gor:
(35) Voyez ci-dessus la remarque (B) de l'ar- &ele de (Guillaume du) Bszear,
BONGARS
contre les devoirs d’un homme d’honneur, en rendant de bons services à son maître par les insinuations dont il s’agit. L'importance était de prendre bien garde que les Espagnols n’en sussent rien.
(H) Z! se faisait quelques scrupules par rapport aux guerres civiles des protestans. ] C'est M. Colomiés qui a fait cette remarque , et qui la insérée à la page 115 de ses Observationes sacræ , imprimées à la Rochelle l’an 1670 , et à la page 226 d’un Recueil qu'il publia en Angleterre l’an 1687. Christianissimè in hanc rem Jacobus Bongarsius , Aurelianensis, Henrici 177 ad Germaniæ principes olim legatus , vir pietate ac eruditione illustris , in guädam ad Joachimum Camerarium Joachimi F. epistold : Hte , clarissime et prudentissime Domine , effundam in sinum tuum amicum et candidum quæ me sæpé agitant , nec turbant tamen. Repete et nostros duces qui armis suis religionem prætulerunt.
Videbis victos vestros à Carolo V, captosque et affectos contumelüs, privatos etiam bonis. In Galliâ captum primo bello Condæum , tertio occisum : amiralium semper victum , tandem trucidatum cum magnâ procerum turb4. In Belgio, Aurangium itidem globo prostratam. Certé judicare aliud non possum , quàm ingrata illorum arma Deo fuisse (16) Ce passage de Bongars se trouve dans sa XIXe. lettre à Joachim Camerarius. On l’a un peu mutilé dans l'édition de Paris. Voyez l'avertissement de l'édition de la Haye en 1695.
(1) Une demoiselle française qu’il devait épouser mourut le jour méme qu’on avait destiné aux noces, l'an 1597.] Elle s'appelait Odette Spifame de Chalonge. Ils s'étaient aimés près de six ans, et avaient souhaité de se marier ensemble ; mais les voyages qu'il fut obligé de faire pour le service du roi s’opposérent pendant ce temps-là à leurs désirs mutuels. Vup- Lias utrinque oplaias peregrinationes mecæ et regta negotia hacterus impediverunt (17). Le roi ne permettant pas à Bongars de Ja venir épouser, elle eut la complaisance d’aller trouver son
(16) Colomes., Observat. sacræ, pag. 115, (17) Bougarsius, Epistol., paz, 7, edit. Ar-
gentin., an. 1660.
BONGARS
amant accompagnée de son père. On était convenu de se marier à Bâle. Elle se rendit à Mombéliard au cœur de l'hiver , et à travers mille périls, et ayant su que Bongars ne pourrait lui venir au-devant qu'au bout de huit jours, elle l’alla trouver jusqu’à Strasbourg. Ce fut là qu’on .résolut de faire les noces : mais la pauvre demoiselle tomba malade au bout de huit jours, et mourut le quatrième jour de sa maladie. Bongars en fut extrêmement affligé, comme il paraît par ses lettres. J'ai tiré ces particularités de la lettre qu’il écrivit à Jean -Guillaume Stuckius , le 8 de février 1597 : elle est à la page 7 de l'édition de Strasbourg en 1660 , et à la page 66 de l’édition de la Haye en 1695. Cette édition de Strasbourg ne contient qu’une petite partie des lettres de Jacques Bongars : mais on y a joint celles que Lingelsheim lui avait écrites, que J’aurais trouvées meilleures que je n’ai fait, si elles n'avaient pas été tronquées d’un grand nombre de noms propres.
Ces mutilations empêchent qu’on ne connaisse de quelles sortes d’affaires Lingelsheim entretenait son ami en ces endroits-là , et font croire que ces endroits étaient curieux. Je ne crois point que M. Morhof ait rien compris dans l'avertissement au lecteur, qui est à la tête des Lettres de Bongars et de Lingelsheim (18).
(K) Sa réponse... touchant l'expédition de 1587 , a été louée par M. de Thou.]} Voici les paroles de ce grand historien : Donavius anno insequenti… librum germanicä lingud edit, quo facti invidiam omnem à se amoliebatur , eamque in ÎVavarri tarditatem , Bullionii imperitiam , et Gallorum ducum imprudentiam , sive in distribuendis mansionibus malignitatem , quæ Gérmanis tumultuandi occasionent dedisset , retorquebat ; idque caplato tempore fecerat Donavius, cm Francofurtensis propediem nundinæ exituræ essent, ne ad scriptum responderi posset , interea volitare illud per manus Germanorum , et nemine contradicente imponeret ea mentibus , quæ haud facilé posteù eximi possent. Werdm astu cognito Jacob. Bongarsius Juvents ingenio et eruditione præstans, et gallici decoris perquam studiosus , qui Vavarri res istic procurabat,
(8) Voyez l'art. LincsLsneim, remarque(B).
scripti exemplo ab amicis accepto ,extemporaneo , sed aculeato scripto contrario , quod et eddem festinatione typis mandari curavit, antequäm nundinæ exirent , respondit, et omnem rei malè gestæ culpam primüm...rejicit… deindè in, ete. (19). Notez que ces paroles ne se trouvent point dans les éditions de M. de Thou ; mais elles étaient dans son manuscrit. Voyez le Thuanus reslitutus.
(L) {l eut le courage d'afficher dans Rome une réponse qu'il fit à une bulle de Sixte VW. Je n'ai lu cela que dans M, Varillas, dont je rapporterai les paroles.] Ayant raconté la procédure violente de Sixte V contre le roi de Navarre , et contre le prince de Condé , il ajoute que la bulle de ce pape demeura long-temps affichée au Champ de Flore , et jusqu'a ce que Jacques Bongars , calviniste ; bourgeois d’Orléans , qui se trouvait alors à Rome , quoiqu'il n’eût que dix-sept ans , se proposa de venger l'honneur de la France , noirci dans les deux premiers princes du sang ,et s’en acquitta d'une manière si intrépide , qu'elle mérite d’avoig place dans l'histoire (20)...
Comme il était déja fort savant, ilcomposa une réponse tout-a-fait forte et satirique à la bulle du pape. Il la transcrivit lui-même en forme de placard : il choisit une nuit tout-àa-fait obscure , et il afficha ce placard au-
près de la bulle dans le Champ de
Flore, Il fut si heureux , que non-seulement on ne l’apercut point , mais encore on ne se douta point que c’eit été lui ; et on l’ignorerait encore, s’il ne s’en était depuis expliqué , et s’il n'en eut donné des preuves convaincantes. Il appelait au nom des deux princes de la bulle de Sixte-Quint, qui se disait pape de Rome, à la cour des pairs de France : il donnait un démenti à sa sainteté , sur le crime d'hérésie dont elle les avcusait , et il offrait de leur part de prouver dans un concile légitimement dssemblé , que le pape était lui-même hérétique, Il le traitait d'Antechrist , s’il ne s’y soumettait , et il lui déclarait en leur nom une guerre perpétuelle et irréconciliable.
Îl protestait que l’on vengerait sur la cour de Rome le tort qu’on venait de
(x9) Thuanus restitutus , pag. 70, 71.
(20) Vanillas, Histoire de Henri III, Li.
IX , à l'an 1585, pag. 19, édit. de Hollande.
faire au roi très-chrétien , à la maison royale, et aux trois états du royaume :
il implorait dans cette vue l'assistance de tous les princes véritablement chrétiens , et il conjurait tous les alliés de la monarchie française de s'opposer a la tyrannie du pape et aux funestes desseins de la ligue (21). M. Varillas affirme , qu’encore que toutes les relations qu'il a vues de cette action supposent que Bongars n’avait alors que dix-sept ans , il ne peut se persuader qu’un écrit de cette force ait été le coup d’essai d’un si jeune homme (22). J'ai longtemps cherché la cause de cette erreur, ajoute-t-il (23), « et ce que J'ai trouvé de plus vrai- » semblable est qu’Étienne de la Bois- » Sie avait écrit, au même âge de dix- » sept ans , la fameuse satire contre » tous les monarques du monde, qu’il » avait nommée le Contre-un, et que » cette satire avait été pour le moins » autant admirée pour la force, que » b'âmée pour la témérité ; que ia » Boissie était catholique , et que les » calvinistes, pour lui opposer un » homme qui approchât de son style, » avaient feint que Bongars , qui était » de leur communion , m’avait pas » plus d'âge que lui, lorsqu'il avait dé- » fendu dans Rome, avec un extrême » danger de sa vie , la dignité des » deux premiers princes du sang de » France. Quoi qu’il en soit, Bongars » n’en demeura pas là, et après qu’il » eut repassé les Alpes , sans que le » pape Sixte-Quint eût pu découvrir » que c'était lui qui lavait si mal- » traité , la cour de France lui donna » successivement one solennelles am- » bassades , dont il s’acquitta avec » beaucoup d’honneur. Je n’ai vu que » la dernière, qui se trouve dans la » PBibliothéque du roi, entre les ma- » nuscrits de Lomenie , et qui regarde » les traités de Henri-le-Grand pour » la succession de Clèves et de Ju- » liers, et j'estime qu'elle suflit en » quelque manière pour consoler le » public de la perte des autres.»
(M) ..... non sans les accompagner de quelques notes critiques. | 1°. 1l est blâmable de n’avoir pas indiqué la source d’où il a pris que Bongars fit
(21) Varillas, Histoire de Henri INT, Liv. IX, à l'an 1585, pag. 30, édit. de Hollande.
(22) La méme , dans la préface.
(23) La méme, felio **7 verso.
BONGARS
cette action. Il ne pouvait pas ignorer que nos plus célèbres historiens (24) ne marquent pas cette circonstance :
il fallait donc qu’elle fût des plus cachées ; il était donc à propos de découvrir comment on avait été plus heureux que tant d’autres écrivains.
2°. Jose bien défier toute la terre , de nommer aucun bon auteur qui ait dit que Bongars n’avait que dix-sept ans, lorsque Sixte-Quint fulmina sa bulle contre le roi de Navarre en 1585. Je doute même qu’il y ait de mauvais auteurs qui l’aient dit avant M. Varillas. Il est certain que Bongars courait alors sa trente-unième année, 3°.
I fallait dire Ætienne de la Boëtie, et non pas {tienne de la Boissie. 4°. Le Contre-un est mal défini une fameuse satire contre tous les monarques du monde. 5°. La Boëtie avait plus de dixsept ans , lorsqu'il fit cet écrit-là. M.
de Thou observe qu’il le fit l’an 1548, ayant à peine dix-neuf ans (25), et qu'il mourut lan 1563 , n'ayant guère plus de trente-trois ans (26). 6°. Il n’y eut jamais de vision plus creuse , que de s’imaginer que ceux de la religion diminuérent l’âge de Bongars , afin d’avoir lieu de se vanter qu'ils avaient produit un homme aussi admirable que celui que les catholiques avaient eu en la personne de la Boëtie. 7°. 11 ÿy a beaucoup d’hyperbole dans les onze solennelles ambassades que M. Varillas assure que la cour de France donna à Bongars. Ce ne furent presque toujours que de simples députations , sous le caractère d’envoyé ou de résident ; et il faut même se sduvenir que les premières n’émanaient pas de la cour de France, mais du seul roi de Navarre. 4b eo ( Henrico IV , ) etiam ad Germaniæ principes creperis rebus sæpids missus , suamregi fidem, candorem et integritatemomnibus probavit, prolegatimunere aliquoties , legati semel et quidem pro dignitate functus (27).
(N) Ce fut lui qui fit imprimer les questions que le jésuite Coton avait dressées pour être faites au diable.] Bénédict Turretin, pasteur et professeur en théologie à Genève, exami-
(24) De Thou, Mézerai, Péréfixe, etc.
(25) Thuan., Histor., lib. 1, pag. 105.
(26) Idem, lib. XXXF, circa fin.
(27) Frid, Spanhem. epist. Litteris Bongarsi præfixa,