TOME II
BAUDIUS,
tions.} On le fit postuler long-temps une augmentation de gages, quoiqu’on ne pût point ignorer les persécutions assommantes qu'il souffrait de ses créanciers. Îl ne demandait que d’entrer dans la secte des millenaires, c’est-à-dire d'obtenir que ses gages allassent jusqu’à mille francs (27); et à peine put-il obtenir cela après une infinité de basses sollicitations, lorsque la pension de Scaliger fut partagée à plusieurs autres professeurs.
Multis collegarum aucta sunt stipendia, quo nomine illis gratulor, non invideo : sanè omnes videntur quast facto agmine concurrisse ad cernendam hcæreditatem et legenda spolia mazximivirorum JosephiS caligeri(28).
Lœsus esse videor quod præteritis comitiis nulla sit habita Baudii ratio nec in augendo peculio, nec in causé ordinariatiüs , quum tamen multi collegarum etiam plura obtinuerint quan ausi erant sperare (29). Alors même, le pauvre Baudius fut le dernier dont onse souvint, quoiqu'il alléguât qu’il avait contribué autant que qui que ce fût à attirer ce grand homme dans la Hollande (30). Enfin on lui augmenta sa pension ; mais on oublia à un autre égard ses instances redoublées : on le laissa professeur extraordinaire, quoiqu'il ne cessit depuis long-temps de demander place parmi les professeurs ordinaires, afin de jouir du droit de suffrages dans les assemblées de l’académie , sans quoi.
il ne pouvait avoir part aux émolumens qui reviennent des promotions.
Intellexi hesternd die ex sermone nostri Heinsii heroïs , habitam esse Baudit rationem in supplemento peculii.
Quo nomine plurimüm me collegio Curatorum , in primis autem benevolentiæ tuæ , debere confiteor. Sed si eâdemoperd in ordinemredactus essem, null& ex parte beneficium claudicaret.
ÎVisi fortè honortficentius est quod extra ordinem nobis ob sedulam ir publico munere obeundo curam ac di= ligentiam prœmium sit decretum, quam si adscriptus essem manipulo ordinariorum. Îihi quidem judicia bo-
(27) Voyez la Ne. lettre de la III. cent., pag. 324. j
(28) Tbidem.
(29) Epist. w/t., cent, IT , pag. 313 : elle est daiée du 14 février 1609.
(30) Pas. 324.
DS. , norum et optimæ voluntatis conscien- Lia potior est omniprærogativé sententiæ dicendeæ : tamen aliquid dandum estfamcæ, et publico hominum errori (31). Notre homme n’avait guëre profité du conseil de Juste Lipse. Je fais plus de cas, disait-il, de l'estime des honnétes gens, et du témoignage de ma conscience ; que du privilége de donner ma voix ; mais si faut-il qu’on accorde quelque chose à la renommée , et à l'erreur populaire. Voilà comme on aime à se flatter, et à tromper le public : on veut jouir des honneurs , et de la gloire de les mépriser en même temps. Je ne me soucie point d’un tel grade, ou d’une telle prérogative , dit-on ; je sollicite néanmoins pour l'avoir : c'est parceque le vulgaire me méprisera, si je ne puis l’obtenir. Mais qu'avait dit Lipse à Baudius? Regardez comme de petites gens ceux qui vous mésestimeront à cause qu'ils ne vous verront pas favorisé de La fortune. Si Baudius avait rofité de cette sage maxime , auraitil dit qu’il faut donner quelque chose aux opinions populaires ? Laissant là cette digression morale , je dis que ce professeur ne mourut pas sans parvenir au droit du sufirage. Il fut mis enfin dans la classe des professeurs ordinaires (32) ; maïs par la maxime,
Turpius ejicitur quum non admitlitur hospes,
(Ovid., Trist., lib. V, Eleg. VI, vs. 343.) il aurait mieux valu qu’il n’y eût pas été mis; car on l'en dégrada : et, parce que durant cette suspension il avait pris le haut bout d’un professeur ordinaire dans un enterrement, on lui fit unerude mercuriale en plein conseil académique, où on le cita pour plusieurs autres raisons (33). Je ne dis rien de la défense qu’on lui fit de réciter la Harangue qu’il avait préparée contre les écoliers de Leyde, qui avaient commis séditieusement mille désordres (34). On lui défendit aussi de la publier. Elle a été publiée depuis. C’est une trés-bonne pièce. Je
(3x) Baudii epistola VI, centur. III , datée du: 13 mai 1000.
(32) Cela n'était pas fait encore le 179 mars 1610. Voyez la lettre XV de la III. centur. Cela était faitle23 mars 1611. Voy. la LXXIXS. Lettre de la même centur.
(33) Voyez la XCIX®. lettre de x TITI.
centur., pag. 470, datée du 2 de juillet 16x12.
(34) L'an 16008. Vorez la LXXXIV®, et la LXKXVIIE, lettre de la II°. centur.
BAUDIUS.
n’ai pas dit qu’on lui ôta la profession en jurisprudence (35), et que le conseil académique lui déclara , le jour qu’il fut agrégé au corps des professeurs ordinaires, qu'il marcherait le dernier de tous (36). Il ne voulut pas se soumettre à cette sentence , et allégua encore son lieu commun, qu'il fallait donner quelque chose aux erreurs du peuple. Belles chansons! Fortiter contemno et stoïcé firmitate concoquo ineptias illas et concertationes de loco , quum ad rectam rationem et ad serium ac severum judicium rem exigo. Sed obsecundandum est populo et scenæ, cujus calculo magni sæpè viri ex ejusmodi inanibus vel æstimantur vel depretiantur (37). C’est déclarer nettement que l’on règle sa conduite, non pas sur la droite raison bien connue, mais sur des sottises populaires bien connues. Passons à d’autres chosés : sa mauvaise économie le fit tomber dans la misère, et sous la main de ses créanciers, d’une manière qui, en sa personne, faisait quelque déshonneur à l’académie : ainsi on le mit en curatelle comme incapable de l'administration de son bien. Ut liberer ab imperiosé auctoritate curatoris homo jam quinquagenario major, nec , ut opinor, ætatis vitio delirus , aut ad agnatos et gentiles remittendus...… dedecus vero publicum fuerit nos in hoc regno libertatis administratione bonorum prohiberi, quasi rebus nostris superesse non possimus (38). Nous parlerons ci-dessous du concubinage qui le rendit le jouet de tout le pays.
En un mot, ce pauvre homme essuya tant de chagrins, qu’il dit dans une de ses lettres (39), qu'il aurait mis fin à sa vie, si Dieu ne nous ordonnait de nous tenir dans ce poste jusqu’à ce qu'il nous en retire, Son courage et le vin le soutinrent. Il ne s’étonna point lorsque la faction de ses collègues le menacait de le chasser de la chaire de jurisprudence, ou de lobliger au si-
. (35) Ce fut sans aucune note de déshonneur: Nec ordine motus est quasi nescius exercendi, sed honesté missione donatus, stipendiis nullam Partem imminulis, ut onere sublevaretur. Meursius, Athen. Bat., pag. 156. Voyez aussi Bäud., epist. LXXIX, centur. ILE, pag. 445.
(36) Epist. LXXIX, céritur. TITI.
(35) Baüdius, ibid., pag. 447.
(38) Epist. IX, cent. IV7, dat. du 13 juin
(39) C’est la XIX®, de la IF. centur. pag.
Aoû.
BAUDIUS.
lence par le grand bruit que feraient les écoliers (40). Ne vaudrait-il pas mieux vivre comme un ermite , qu’avec de semblables collègues ?
(F) Deux harangues qu'il fit sur la paix... excitèrent de grands murmures... | Disons mieux, elles le pensérent perdre ; car on fit accroire au prince Maurice qu'il y était offensé, et l’on débita que l'ambassadeur de France avait corrompu l’auteur avec une bonne somme d’argent , pour Pengager à écrire sur la trêve. Il fallut que Baudius écrivit au prince et au secrétaire du prince, pour sa Justification ; et qu’il déplorât sa destinée, qui l’exposait à une foule de malins calomniateurs ou de sinistres interprètes de ses paroles (41). « Je veux , » disait-il , que je n’ale pas assez » connu tous les faits particuliers » pour conseiller ce qui est le plus » expédient à la patrie: s’ensuit-1l » que j'aie fait l’action d’un mauvais » sujet, en disant librement ce que je » pense dans une république comme » la nôtre? » Quod si per imprudentiam factum est, ut à recté suadendo mens aberraverit, quandoquidem pleraque Toy Lab’ tuasa me latent, circa quorum cognitionem recti consilii nôrma gubernari non potest : saliem nihil fécisse arbitror præter officium boni civis , siin regno ac domicilio libertatis, quæ sub ejus præsidio secura conquiescil, ausus sum uti felicitate temporum quibus et sentire quæ velis, et que sentias fidentereffari liceat (42).
Dans toutes sortes de pays, il n’y a que trop de gens quis’imaginent qu’on ne peut raisonner autrement qu'eux sur les affaires d’état, sans être gagné par les ennemis de la patrie. [l y en a d’autres qui sont beaucoup plus éclairés : ils savent fort bien qu'avec un grand zèle pour le bien public, on peut opiner d’une manière toute contraire à la leur ; mais ils ne laissent pas de semer parmi le peuple que cette maniére d’opiner sent la trahison.
Il faut qu'ils le fassent, afin d’empécher qu’on n’ose les contredire. Que cela vienne, ou de l'humeur soupconneuse des ignorans , qui croient qu’il
(4o) Epist. LVIIT, cent. TITI, p. 408, 41x,
(43) Voyez les II€., IIL®. et IVE. lettres de la III. centur.
(42) Baudü epistola IV, centur, ITI, pag.
n’y a de chemin droit que celui qu’ils suivent (43) , ou de l'adresse des habiles gens, qui font accroire la même chose sans en être eux-mêmes persuadés , on est également à plaindre, quand on se voit exposé comme Baudius à la fureur de la médisance. 14lud in universum obtinet, dit:l (44), vitio humanæ mälignitatis , ut nihil tam commode dicatur à viris alicujus Jamæ et existimationis , quin lævé interpretatione depravari possit.…. Quid porro absurdius eo genere hominum qui me rumoribus distulerunt, quasi redemptus essem pretio ab amplissimo præside et legato Jeanninio, ut scilicet inanes logos pro insigni liberalitate rependerem, et succenturiarer doctor umbraticus viro in summis rebus trito ac subacto ?
(G) ..…. de même que les vers qu’il fit pour Spinola.]| Le marquis de Spinola était allé en Hollande avant qu'il y eût rien de conclu ou pour la paix ou pour la trêve. Baudius fit imprimer un poëme à la louange de ce marquis; mais il en retint les exemplaires jusqu'à ce que l’on vît plus clair dans l'affaire qui l’amenait. Il en donna seulement aux amis les plus intimes. HZitto tibi exemplum Carminis quo gratalatus sum marchioni Spinolæ, quim in hanc regionem illius ergo adveniret. Curavi, ut vides, illud typis excudendum. Sed ex consilio amicorum hactenus asservavi intra penetralia Vesiæ, nec communicavi nisi cum paucissimis intimcæ admissionis. Certènon est visum consultum, ut ipsi traderetur.
Von quodillic quidquam sit indignum constanti viro vel bono cive : sed quia non videtur, etc. (45). On ne laissa pas de savoir que ce poëme était imprimé, et peu s’en fallut que l’auteur ne fût banni. Il n’évita cette peine que parce qu’il se trouva des gens équitables parmi ceux qui examimé-
(43) Homine imperito nunquäm quidquam injustius, Qui nisi quod ipse facit nihil rectum putlat.
Terent. Adelph. Act. I, Sc. IT.
M. Morus, Præf. Notar. in Novum. Test. goulait qu'au lieu d'imperito, on mft semidocto. Ce qu'ily a.de certain , c'est que dans la matière dont il s'agit ici, d n'y a point de juges plus faux el plus iéméraires, que les demi-savans.
(44) Baudius, epist. HE, centur. TITI, pag.