‹ Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (volume 4)Chapitre 68 sur 109 · BÉRYTE · texte numérisé non relu

BÉRYTE

la rétablit (d), et qui en fit une colonie, que l’on nomma Julia felix (e), et qui jouissait du droit italique (f). Agrippa y conduisit deux légions (g). C'était l’une des trois villes où l’on enseignait publiquement la jurisprudence (B) : les deux autres étaient Rome et Constantinople. On a lieu de croire qu'il y avait dans Béryte plus de professeurs que dans chacune des deux autres (GC). Les incendies , les inondations, et les tremblemens de terre, qui laruinerent en divers temps, n’empêécherent pas que les ecoles de droit ne s’y rétablissent (D). La dignité métropolitaine , que Théodose-le-Jeune accorda à l’évêque de Béryte, ne fut que titulaire (E).

(d) Euseb. in Chron., num. 2003.

(e) Plinius, lib. V, cap. XX, pag. 574.

(SJ) Ulpianus, de Censibus , apud Scalig.

Anidmadv. in Euseb. , num. 1003, pag. 171,

(g) Strabo , Lib. XVI, pag. 520.

(A) Ælle avait aussi nom Beroë. ] Le témoignage d’Eusèbe , allégué par le pére Hardouin {1), ni celui d’'Étienne de Byzance , allégué par Guil- Jaume Grotius (2), ne me servent point de preuve ; car je n’ai point trouvé qu'Eusèbe, n1 qu'Étienne de Byzance disent cela. Mes preuves sont celles que Scaliger a trouvées dans les Epigrammes de Jean Barbucailes sur lincendie de Béryte , et dans le XLI®, livre des Dionysiaques de Nonnus (3) ; et celles que M. Ménage a découvertes dans le iII®. livre des mémes Dionysiaques (4),, et dans une épigramme de l’Anthologie (5) où Bertrand (6) a voulu changer, sans rai-

(x) Nam et Beræam appellatam esse auctor est Eusebius in Chron. Harduin., in Plin., lib. F, cap. XX, pag. 554.

(2) Guil. Grotius, de Vitis juriscons., lb.

ET, cap. VT,, pag. 144.

(3) Scalig,, Animadv. in Euseb., num. 1713, pag. 130.

(4) Menagius, Juris Civil, Amænit., cap.

XXIV , pag. 132.

(5) Elle est au titre T°*. du livre IV.

(6) Bertrand. , de Vitis Jurisconsultorum, pag. 4.

son le mot Bspôn en celui de Bmpu- Tos (7).

(B) C'était l’une des trois villes où l’on enseignait publiquement la jurisprudence.] n’y avait dans tout l’empire romain que ces trois villes qui eussent la permission d’avoir des écoles de droit. Cela est surprenant, quand on considère l'étendue de cet empire , et plus encore quand on songe à la multitude d’universités qui sont aujourd’hui dans l’Europe. Quel changement de coutumes! Les sept Provinces-Unies , qui ne sont qu’un point sur la carte én comparaison de la monarchie romaine, ont deux ou trois fois plus d'écoles de jurisprudence qu’il n’y en avait dans ce vaste état. Prouvons ce qu’il faut prouver : Hæc autem tria volumina, c’est Justinien qui parle (8), à nobis composita , tradi eis tam in regiis urbibus (9), quäam in Berytiensium pulcherrimé civitate ( quam et legem nutricem benè quis appellet), tantummodd volumus : quod jam et à retro principibus constitutum est, el non in aliis locis quæ à majoribus tale non meruerint privilegium. Ces paroles :

uous apprennent que les prédécesseurs de Justinien fixèrent à trois le nombre des auditoires de jurisprudence ; mais on ne sait pas en quel temps se fit cette fixation. Le premier qui, au sentiment de M. Ménage (10), ait fait mention de l’école de Béryte, est Grégoire ‘T'haumaturge (r1), qui vivait sous Alexandre Sévère. L’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe fait mention d’un jeune martyr, qui souffrit la mort sous l’empire de Maximien, et qui avait fait ses études à Béryte (12). Cette école était alors bien florissante (13). Elle ne l'était pas moins lorsque Zacharie de Mitylène écrivit contre Ammonius : il nomme Béryie prépa Tôv vouwy, parentem legum.

A florissait au VI. siècle, Son traité se trouve dans le onzième tome de la

(7) M. Ménage et Guillaume Grotius, le réfutent dans les ouvrages qu'on vient de ciler.

(8) Justinian., Præf. in Digestà de Juris decendi Ratione.

(9) C'est-a-dire, Rome et Constantinople.

(10) Menagii Ameænit. Juris, pag. 133.

(x1) In Oratione Panegyricà ad Origencm.

(32) Eusebius , de Martyrib. Palæstinæ, cap.

IV, pag. 323

(:3) Voyez Bertrand in Vitis Juriscons., pag. 5, qui cite L, 1. G. qui æt. se excus.

WW

Bibliothéque des Pères, de l’édition de Paris, en 1644.

(C) .… Hy avait... plus de pro- Jesseurs, que dans chacune des deux autres. ] Le titre de Studiis liberalibus Urbis Romcæ et Constantinopolitanæ, dans le Code Théodosien , et dans celui de Justinien, nous apprend qu’il n’y avait que deux professeurs en droit à Rome, et deux à Constantinople. Or, comme Justinien adresse à huit professeurs en jurisprudence la Constitution de Juris docendi Ratione, il faut conclure qu'il y en avait quatre dans l’école de Béryte. Voyez M. Ménage (14).

(D) Les, incendies , les inondations ,.…... n'empécherent pas que les écoles de droit ne s’y rétablissent. ] Je vous en donnerai pour preuve ces paroles de Francois Baudouin. Berytum Syriæ urbem fuisse nutricem legum Ro. ait noster Just. ut et matrem Jurisprudentiæ Eunapius vocat, et ante utrumque ]Vonnus mulio magis.

Quid igitur ? Tempore Constantii terræ motu convulsam fuisse ait Cedrenus. Sed firisse restitutam et tempore Justiniani nostri floruisse constat.

Cüm verd Justinianus jam illi suos juris civilis libros explicandos tradidisset, ecce horribiliori terræ mrtu cum aud:toribus et doctoribus absorpta est. Testis est Agathias. Sed idem testis est eo casu minimè deterritum Justinianum fuisse quominüs illam inslauraret. Ergô rursüs instauratam esse, quo magis semper extaret sedes Jurisprudentiæ. Mirum verd , ecce paulo post inundatione et incendio iterum vastatam esse lego. Nam id testatur vetus liber Grœcorum. Epigr'ammatum. IVecdum tamen cesserunt talibus tempestatibus qui afflictæ jurisprudentiæ opem ferre debuerunt (15).

(£) La dignité métropolitaine...

de son évéque ne fut que titulaire. ] Théodose-le-Jeune , surpris par Eustathius , évêque de Béryte , lui expedia ce décret (16): Propter multas Justasque causas metropolitano nomine et dignitate civitatem Berytum decernimus exornandam, jam suis virtuti-

{x4) Menagii AmϾnit. Juris, pag. 133.

(25) Franciscus Balduinus ad L. si Pact. C.

de part., sub fin.

(16) IL se trouve dans le onzième livre du

Code de Justinien, titre XXI.

|: BERNARD

bus coronatam. ITgitur hæc quoque metropolitanam habeat dignitatem , Tyro nihul de suo jure derogetur. Six illa mater provinciæ majorum nostrorum beneficio : hæc nostro. L’empereur déclare qu’il ne veut diminuer en nulle manière les droits de la métropole de Tyr : il ne prétendait donc pas que l’évêque de Béryte donnât atteinte à ces droits-là. Néanmoins Eustathius, poussé d’ambition, usurpa l’autorité sur plusieurs églises qui relevaient de la métropole de Tyr.

On en fit des plaintes au concile de Chalcédoine , qui le mit à la raison ; et le privilége que Théodose lui avait accordé fut comme celui que Marcien accorda depuis à la ville de Chalcédoine. Chalcedonensem civitatem in qu sanctæ fidei concilium gestum

-est metropolis privilegia habere san-

cimus nomine tantum , salv& videlicet Nicomediensium civitati proprid dignitate. Consultez le père No-

ris (17).

(17) Nonis, de Anno et Epochis Syro-Macedonum, dissert. IV, cap. TITI, pag. 4oo, ho, edu. Lips., ann. 1696.

BERNARD (Suitr) , abbé de Clairvaux , florissait au XII°.

siècle. Il s’acquit une si grande considération , qu’il semblait que toutes les affaires de l’église reposassent sur ses épaules , et que les rois et les princes l’eus— sent choisi pour larbitre général de leurs différens (A). Il est certain qu’il avait de fort gran— des qualités, et beaucoup de zèle : mais quelques-uns prétendent que ce zèle lui donnait un peu trop de jalousie envers ceux qui S'acquéraient un grand nom par l’étude des sciences humaines ; et ils ajoutent que son naturel doux et facile le rendait un peu trop credule, quand il s’agissait d'écouter le mal que l’on disait de ces savans-là. Ils croient que par ces principes 1l se laissa trop préoccuper contre

Abélard (B), Il est diflicile de s’1-

Yi

BERNARD

maginer qu’il ne sesoit pas mêlé beaucoup de passions humaines dans les mouvemens perpétuels

w’il se donnait pour faire acca-.

bler d’anathemes tous ceux qui lui paraissaient hétérodoxes. Mais il est fort facile de comprendre que sa bonne réputation, et l’ardeur avec laquelle il sollicitait la condamnation de ses adversaires, surprenaient les juges, et faisaient succomber sous le poids des préjugés et des procédures peu régulières les personnes accusées. Quoi qu'il en soit, il vérifia l'interprétation du songe qu'avait fait sa mere. Elle songea , lorsqu'elle était grosse de lui, qu’elle accoucherait d’un chien blanc, dont l’aboi serait fort sonore (C). Étonnée de ce songe , elle consulta un bon religieux, qui lui dit, ayez bon courage , vous aurez un fils qui gardera la maison de Dieu, et qui aboiera bien contre les ennemis de la for (D). Saint Bernard fit plus que ne portait la prédiction ; car 1l aboya quelquefois contre des ennemis chimeériques, contre des erreurs qui n'étaient ou que pures bagatelles, ou qu'une interprétation inique des paroles et des pensées d’autrui (a) : et soit qu’il eût raison , soit qu’il eût tort, 1l savait admirablement donner l'alarme , et faire retentir le tonnerre de ses triomphes (E). Il fut plus heureux à exterminer les hétérodoxes , qu'à ruiner les infidèles ; et cependant 1l aittaqua ces derniers, non-seulement avec les armes ordinaires de son éloquence , mais aussi avec les armes ex

(a) Voyez la remarque (D), de l’article BÉRENGEr.

traordinaires de la prophétie. 11 grossit par ce moyen les troupes de la croisade plus que l’on ne saurait dire; mais toutes lesbelles promesses dont 1l les avait re pus s’en allerent en fumée : et lorsqu'on voulut se plaindre qu’il avait mené à la boucherie sans sortir de son pays une infinité de chrétiens, il en fut quitte pour dire que les péchés des croisés avaient empêché l'effet de ses prophéties (F). Ii n’y a point d’imposteur qui ne se puisse ca cher derriere ce retranchement.

Saint Bernard a été canonise :

c’estun des grands saints de la communion romaine ; et l’on prétend qu'il a fait une infinité de miracles, soit pendant sa vie, soit après sa mort. Notez qu'il se mit une fois dans l’eau jusqu’au cou pour se délivrer de la tentation où la vue d’une femme l’avait induit (b). La meilleure édition que nous ayons de ses œuvres est celle de 1690 : c’est la seconde que le savant pere Mabillon a eu soin de procurer. Les journalistes de Leipsick en ont parlé fort exactement (c). Elle est ac— compagnée de plusieurs doctes préfaces : il y en a une où l’on reconnaît que saint Bernard à enseigné que l’âme des bienheu— reux est reçue au ciel, et dans la société des anges , des qu’elle est séparée du corps ; mais qu’elle jouitseulement de la vue de l’humanité de Jésus-Christ, et non de la vue de Dieu.

(b) Vita Bern., Lib. T, cap. IIT, apud Lyserum, tract. de Polygam., pag. 130.

(c) In sect. XI Supplementorum, tom.

TI, pag. 556.

(A) II s'acquit une si grande considération, qu'il semblait que... Les : che AR à princes l’eussent choisi pour l'arbitre

de leurs différens. ] I ne sera pas hors de propos d’écouter là - dessus Francois d’Amboise : voici de quelle manière 1l s'exprime. Plus favoris in humilitate adeptus quäm Salomon in omni glori& sud, ita omnes in sut admirationem..…, ad famam sui nominis, ad sut amorem et observantiam rapuit, ut ad eum iotius orbis vola concurrerent , ut ab ejus monitis et exemplis lota res monastica et ecclesiastica pendere visa sit, ut ab ejus oraculis præsules , principes , populi, consilium expeterent, eumque induciarum ac pacis arbitrum agnoscerent, etse ejus orationibus omnes ordines cupiverint esse commendatos (1).

(B) Son zèle lui donnait de la jalousie ,.... et son naturel doux le rendait trop crédule .... à l'égard des savans, et particulièrement d’'Abélard. | Jai cité un long passage de François d’Amboise, dans la remarque précédente : en voici un encore plus long. Pace igitur sancti abbatis liceat dicere quod de eo ausus est Annalibus mandare ejus discipulus Clarævallensis quondam monachus , demm abbas Morimontanus Otho episcopus Frisingensis , Leopoldi Pü Marchionis Austriæ filius, Frederici Î Ænobarbi, cujus vitam scripsit, patruus , qui quamvis abbatem suum in magnd habuerit veneratione, tamen scribit eum ex religionis christianæ Jervore zelotypum , et ex habitudinali ( sic enim loquitur ) mansuetudine quodammodo credulum , ut magistros qui humanis rationibus et sæculari saptentiæ confidenter nimium inhærebant abhorreret, et de talibus sinistrum quid recitanti facilè aurem præberet juxta illud Festi, Tà mona Ypédpara clic paviay reprpére. Quo Jieri potuit ut sibi in animum induxerit quædam esse dicta aut scripta ab Abælardo, quæ non essent, aut quæ in pejorem partem accipi non deberent (2).

(GC) Sa mère... grosse de lui, songea qu'elle accoucherait d’un chien blanc, dont l'aboi serait fort sonore.] Elle s'appelait Alethe : son mari, père de saint Bernard, portait le nom de Tesselin. Cùm mater Aletha uxor

(x) Franciscus Amboesius, Præfatione Apo- DDR A CON Petro Abælardo, præfxé Operibus

ælardi.

{2) Idem , ibid.

BERNARD

Tesselini in utero gestaret, sommio vidit præsagium futuri partüs , catellum scilicet se pariluram totum candidum , in dorso subrufum et clarë latrantem (3).

(D) … Un bon religieux lui dit.

qu'elle aurait un bien contre les ennemis de la foi. | Continuons à citer Francois d’Amboise. Cui ( Alethæ) de illo terriculamento anxiæ et sciscitanti respordit religiosus quidam vaticinii spiramine afflatus : « Optimi catuli mater eris, » qui, domus Dei custos futurus , » validos pro ed:contra inimicos fidei » editurus est latratus (4). » H ne descend point à l’explication particulière du blanc et du roux, comme font d’autres, qui disent que la blancheur de ce chien signifiait que saint Bernard serait doux et débonnaire envers les amis de la maison, c’est-à-dire envers les personnes pieuses ; et que la rousseur du dos signifiait qu’il serait sauvage et farouche envers les impies et les étrangers, et qu’il japerait éternellement après eux (5) : car c’est le propre d’un bon chien de caresser les amis et les domestiques de son maître, et de s'élever fièrement contre l’étranger, par des abois continuels, et même par des morsures. {n peregrinos Jerus et atrox eos caudé erectä continuis latratibus , imd morsibus interdum insectetur (6). Francois d’Amboise , laissant là cette distinction des deux couleurs, observe que saint Bernard confirma la prophétie, et n’épargna qui que ce soit. Firmav it valicinium eventus , nec enim ulli pepercit (7). 1 s’éleva contre Abélard, contre Arnaud de Bresse, contre Pierre de Bruys, contre Gilbert Porretan, etc. En un mot, ce n’est point atteindre à son mérite, que de l’appeler simplement chien de meute, chien au grand collier : il faut, en un certain sens, le comparer à Nimrod , et dire qu'il était un grand veneur de-

vant l'Eternel (8).

(3) Tdem, ibid., ex Willelmo, Vitæ Bernardi lib. I.

(4) Thidem , ex eodem.

(5) Voyez Philippus Cæsins à Zesen , in Cœlo Astronomico Poetico, pag. 256.

(6) Idem , ibid.

(7) Fr, Amboesius, t»Præf. Apologet. ad Abxlardi Opera.

(8) Voyez Genèse, chap. X, vs. 0.

Is... qui aboierait-

BERNARD

Qu'il me soit permis de faire une digression sur le songe de la mère de saint Bernard. La pensée de celui qui V'expliqua fut heureuse ; car enfin quel meilleur symbole de la vigilance peut-on trouver que le chien ? Quelle image plus heureuse des combats livrés à l’erreur , tant de vive voix que par écrit, que l’aboi d’un chien ? Il faudraitseulement prendre bien garde de ne pousser pas trop loin la comparaison , vu qu'il ne se trouve que trop de gens dans tous les pays et dans tous les siècles qui, pour éviter le blâme de chiens muets, aboient à propos et hors de propos, et mordent et déchirent tout ce qui ne leur plaît pas. Les chiens qu’on entretenait à Rome pour la garde du Capitole étaient destinés à faire du bruit en cas qu’il vint des voleurs : à cause de cela, on ne trouvait pas étrange qu’ils aboyassent pendant la nuit, qui que ce fût qu’ils entendissent ; car c’est une heure indue, qui autorise les soupcons, et qui empêche le discernement.

On les laissait donc aboyer, suit que ceux qu’ils entendaient venir fussent gens de bien, soit que ce fussent des voleurs ; mais si en plein jour ces chiens eussent aboyé contre les personnes qui venaient au temple pour faire leurs dévotions, on leur eût rompu les jambes. J’emprunte ceci d’un ancien Romain : il est aisé d’en faire l'application. Anseribus cibaria publicè locantur , et canes aluntur in Capitolio, ut significent si fures venerint. At fures internoscere non possunt , significant tamen, si qui nociu in Capitolium venerint ; et quia id est suspiciosum , lametsi bestiæ sunt , tamen near parlem polius péccant quæ est cautior. Quod si luce quoque canes lairent quum Deos salutatum aliqui venerint, opinor üs crura suffringantur , quod acres sint eliam tum quüum suspicio nulla sit (9). Le public vous entretient pour la garde de la vérité :

faites donc du bruit contre tout venant , si vous êtes assez ingénu pour vous comparer à un chien qui dans les ténèbres de la nuit ne peut discerner personne. Si vous êtes dans les ténèbres, ou à cause de votre incapacité, ou à cause que les passions vous offusquent le jugement, et si vous avez la bonne foi de reconnaître la

(9) Cicero, pré Roscio Amerino, cap. XX.

nuit qui vous énvironne , on doit vous faire grâce et vous excuser ; mais si vous prétendez à la qualité d’An grand docteur, qui n’agit que pour la gloire de Dieu, sans aucun motif de vengeance personnelle , et que néanmoins vous enveloppiez une infinité d’hounêtes gens dans vos délations, dans vos libelles , dans vos dénonciations , vous méritez d’être puni : vous êtes indigne de votre poste : vous êtes un chien qui se rue indifféremment sur les amis et sur les ennemis de la maison ; ce qui ne peut causer que mille désordres. Vous êtes de ces dogues d'Angleterre , dont le jésuite Maimbourg fit une fois l’une des quatre parties de son sermon (10). On a vu en Hollande, depuis peu d'années , je ne sais combien d’imprimés farcis de gémissemens , et d’extraits de lettres plaintives, comme si une très-considérable partie des ministres réfugiés avaient conspiré d'établir les plus abominables erreurs, partout où ils étaient dispersés (11). Il s’est trouvé, qu’au bout du compte, on n’a su découvrir un seul coupable, quelque peine qu’on se soit donnée. De tels chièns destitués de discernement devraient-ils demeurer impunis ?

(E) Z{ savait admirablement donner l'alarme , et faire retentir le tonnerre de ses triomphes.] Je ne fais que suivre pied à pied le sieur d’Amboise, auteur trés-bon catholique *. Il remarque que les lettres, écrites par saint Bernard aux prélats de Rome et au pape, étaient les plus propres du monde à les prévenir, et à les irriter contre Abélard : elles ne parlaient que de sacriléges , que de lions, que de dragons. Legite si placet Librum quemr dicit Theologiæ, legile et alium quem dicunt Sententiarum jus, necnon et

(xo) Voyez la préface de la Défense de la traduction de Mons, édition de Cologne, en

(1x1) M. l'évêque de Meaux en a tiré de grands avantages dans ses Avertissemens. Voyez l'Histoire des Ouvrages des Savans, mois de mai 1692 , pag. 409 et suiv.

* Joly reproche à Bayle d’avoir suivi d'Amboise , éditeur d’Abélard , de préférence à Mabillon , éditeur de saint Bernard. Il renvoie, au reste, aux Mémoires de Trévoux , mars et août 1739, qui contiennent l’Apologie de saint Bernard , et dit que dans la Bibliotheca manuscriptorum nova de Montfaucon, pag. 1384, on trouve une Jongue et curieuse lettre de saint Bernard en français et en latin gui n'avait pas encore été imprimée.

364, illum qui inscribitur Scito teipsum , et animadvertite quantæ ibi sivescant segeles Facrilegiorum et errorum..…..

Leonem evasimus, sed incidimus in Draconem (12). Il ne se contenta pas d’écrire en son nom, il dicta des lettres à l'archevêque de Reims et à trois de ses suffragans, par lesquelles ils demandaient les foudres de la cour de Rome : et quand ils eurent obtenu la condamnation des propositions qu'ils avaient fournies au pape, ils firent sonner cela comme un plein triomphe, quoiqu'au fond le pape n’eût rien prononcé contre la personne d’Abélard. Leurs fanfares et leurs vacarmes empéchèrent que la cause de l’accusé n’eût audience nulle part. Ils préoccupèrent les esprits partout. Ce sont les artifices ordinaires des cabalistes :

je ne dis pas que d’autres ne s’en soient jamais servis. -Ât accusatores potentissimitanquam albis equis trium- Jantes lætum pæana cantérunt, victoriamque suam toto orbe dissemindrunt ; ia ut miser ille inauditus apud

probos quamplurimos malè audiret , et -

ejus exemplaria quæ Galliam ltadiamque splendore collustrdrant, tanquam horrendi criminis carminat@vel voracibus rogis cremanda traderentur, vel in situ, squalore, et cinere veterum bibliothecarum latitantia putrescerent (13).

(F) Lorsqu'on lui reprocha le mauvais succès de sa croisade, il en fut quitie pour dire que les péchés des croisés avaient empéché l'effet de ses prophéties. | C’est dans le vrai tout le centre de son manifeste (14) : car s’il allègue l'exemple de Moïse, afin de se mettre à couvert sous l'autorité inviolable d’un si grand nom, c’est parce qu'il prétendait que les membres de la croisade ne s'étaient pas moins souillés de crimes, que les enfans d'Israël; et qu’ainsi les uns et les autres avaient détourné l'effet des promesses, Voyez ce qu'a pensé ladessus un philosophe moderne (15).

(x2) Amboesius, in Præfatione Apolog. ad Opera Abælardi.

(13) Idem, ibidem.

(14) Lisez l'Histoire des Croisades, par le père Maimbourg, liv. IV, pag. 39 et suiv. du TI Ie.1ome, édition de Hollande.

(15) L'auteur des Pensées diverses sur les comètes, pag. 779 780.

BÉROALDE (Marrmieu (A)),

BÉROALDE

natif de Paris * , enseignait la langue hébraïque à Orléans , en 1565. Ceux de la Rochelle lui offrirent de l'emploi dans leur collège, l’an 1571 (a). Je crois qu'il ne l’accepta point. Il était dans Sancerre, lorsque le maré— chal de la Châtre lassiégea peu après la Saint-Barthélemi (d); etil rendit de grands services aux habitans , parses bons et courageux conseils (B). Au sortir de Sancerre, il se retira à Sedan, et y fit des leçons sur l’histoire.

Tout le FOR ne fut point édifié de la manière dont on prétend qu’il parla de François 1”.

dans ses leçons (C). Je ne sais pas bien en quel temps il fut ministre de Geneve (D) ; mais on ne peut douter qu'il ne lait été :

et puisqu'il y enseignait la philosophie l’an 1576 (c), on peut croire qu'il y exerçait alors le ministère. Il publia un livre de chronologie, Van 1595, oùuily a sans doute beaucoup de savoir, mais au fond tres-peu de solidite. À force de vouloir faire honneur à l’Écriture, il s’'embarrasse dans des labyrinthes dont il ne saurait se tirer. [l prétend pe ne faut suivre d’autre guide dans la doctrine des temps, que les écrits inspirés de Dieu (E). Scaliger a montré clairement la nullité de cette hypothèse; mais 1l s’est trop emporté contre l’au— teur. M. Moréri s’avance trop, quand il assure , qu’outre la chronologie latine on vit divers

* La Monvoie , dans ses notes sur La Croix du Maine , dit que Béroalde était né à Saint-Denis près Paris, d'où lui est venu le nom'de Dyonisianus.

(a) Colomes., Gallia oriental, , pag. 45.

(b) Voyez l'Histoire de Sancerre, pag.

(c) Voyez la remarque (D).

euvrages de la facon de Béroalde, ét qu'il mourut vers l’an 1575 ou 76. La Croix du Maine, qu’il cite, ne lui a point donné droit d'assurer cela ; mais seulement que Béroalde n’était plus en vie l’an 1584, et qu'apparem-— ment ses autres compositions seraient publiées par les soins du sieur de Verville son fils.

(A) IT s'appelait Marrmeu.] Théohile Raynaud lui donne mal le nom de Michel (1). Je trouve que Thomasius doute si c’est une faute (2) : il n’en devait pas douter.

(B) Z{ rendit de grands services aux habitans de Sancerre, par ses bons et courageux conseils. | D’Aubigné le remarque en deux endroits. Les Sancerrois, dit-il (3), composèrent aussi un conseil , où surtout ils se trouvèrent très-bien de Béroalde, autrefois lecteur en hébreu à Orléans. Celui-la accompagna de courage ses conseils.

Les assiègés fort étonnés de ces nouvelles eurent besoin de leurs pasteurs pour les soutenir ; mais surtout des sages et courageux avis de Béroalde, selon lesquels ils résolurent en leurs conseils de soutenir toute infirmité , et que ceux qui ny consenliraient seraient jetés par-dessus les murailles.

(C) On ne fut point édifié de la manière dont on prétend qu'il parla de François 1. dans ses leçons. | Un ministre , qui était alors à Sedan, et qui depuis abjura sa religion, a fait imprimer ce que l’on va lire. « Il est » à notter que Matthieu Béroald, » homme docte entre eux, et de leurs » professeurs, sorty de Sanxerre, et » retiré à Sedan, fut prié par le pré- » sident la Louëtte et quelques autres, » de faire quelques lecons : ce qu’il fit » au lieu même où on presche, et » exposa une chronologie qu’il disoit » avoir faicte. Or, venu au roy Fran- » cois premier de ce nom, prince de » très - heureuse et louable mémoi-

(3) Theopb. Raynaud., De malis ac bonis Libris, pag. 166, et in Theol. Nat,, pag. 66.

(2) Thomasius, de Plagio literar. , pag. 180.

(3) Tom. IT, liv. T, chap. TX, pag. 578 à l'ann. 1572.

(4) La même, chap. XIT , pag. 599, 600.

BÉROALDE

» re, et lequel à bon droict nous de- » vons nommer père des lettres, et » restaurateur des bonnes sciences en » ce royaume de France; bien qu’on » ne sçauroit assez priser , duquel » puis après s’est sentie toute l’Eu- » rope : estant, dis-je, venu au règne » de ce grand et tant vertueux prince, » etil parla de luy et de sa trèsillustre » très-chrestienne postérité tant impu.

» demment , et avec telle irrévérence, » que je ne scache cœur respirant » Jair de la France , qui ne s’en fust » scandalizé. Le président, le baïllif, » et autres justiciers, et tous les mi- » nistres résidentz lors à Sedan, » étoient présens : que s'ils eussent eu » le cœur tant soit peu chrestien et » françois , et non ingrat du bien » receu par le moyen des lettres, que » ce bon prince a fait revivre, il est » certain qu’ils s’en fussent formalisés » autant que moy, et n’eussent tol- » leré un tel homme. Pour le moins, » le président et autres qui avoient » authorité en la ville en eussent ad- » verty le seigneur du lieu , lequel, » (selon qu'il estoit affectionné au » bien de cette couronne et service » du roy,) l’eust, je m’asseure, chas- » tié selon son mérite. Mais cela fut » couvert. J’en parlay moy-même au » président , luy remontrant quelques » autres fautes, quele dit Beroald avoit » faictes en chronologie, et l’exhor- » tay par l’obeyssance que nous de- » vons tous à nos princes, et pour » l'honneur de nostre nation, et pour » leur seureté,même, d’en faire son » devoir: lequel me répondit assez » froidement, qu’il eust bien voulu » que cela n’eust point esté dit, et » que c’estoit à la vérité une impru- » dence. Cependant il fit son rapport » de ma remontrance : qui fut cause » d'asprir davantage leur aigreur » contre moy, sans toutes fois en rien » manifester en apparance, sinon » quelques œillades de travers; mais » ils cherchoiïent occasion (5). » Je consens que l’on tienne ce discours pour suspect de fausseté autant qu’on voudra ; ef s’il est faux, tant mieux pour cedictionnaire, qui doit principalement contenir les mensonges des

(5) Défense de Matthieu de Launoy, et -d'Henri Pennetier , naguère ministres, etc., pag. 32. Ce livre fut imprimé à Paris, l'an

LE autres livres *.GCe qui soit dit à l'égard de cent sortes de passages qu’on pourra citer.

(D)Je ne sais pas bien en queltemps il fut ministre de Genève. | Théodore de Bèze ne le marque pas : il se contente de donner à Béroalde la qualité de son collègue en l'Église; ce qui emporte, comme le remarque trèsbien M. Colomiés (6) , que Béroalde a exercé le ministère à Genève. Il y a enseigné aussi la philosophie, comme l’observe le même M. Colomiés (7), et comme on lé peut prouver par l’épître dédicatoire que Lambert Daneau a mise au-devant du Traité des Hérésies : elle marque , qu’en 1556, Matthieu Béroalde enseignait la philosophie à Genève. Voici les propres termes de Théodore de Bèze. Aliam igitur rursüs rationeïn init vir beatæ memoriæ, el meus superioribus annis in hic ecclesid collega, Beroaldus {8).

Je crois que Béroalde alla professer à Genève , après avoir été à Sedan. 27 lisat avec grand appluudissement , dit Scaliger (9) , et était admiré à Sedan, et a Genève, où il y avait de grands personnages.

(E) 27 ne veut d'autre guide dans la doctrine des temps, que les écrits inspirés de Dieu. |] En conséquence de cette maxime, il a effacé du Catalogue des rois de Perse, Cambyse, et Darius fils d'Hystaspe ; « car, dit-il (10), ces » noms-là ne paraissent nulle part » dans l’Écriture » ; quæ nomina , quia nunquam exstant in Scripturd, à nobis sunt prætermissa. Vossius prétend qu’il se trompe quant au fait ; et que s’1l avait raison à cet égard , il ne laisserait pas d’être très-bläâmable de nier l'existence de ces rois , sous prétexte que l’Écriture n’en aurait point

* Leclerc, dans sa Lettre critique, pag. 121, relève cette phrase de Bayle et y oppose ce que Bayle lui-même dit dans la remarque (F) de l'article Gouzu, tom. VII. Joly, suivant son usage, copie ici Leclerc sans le citer; mais il renvoie en outre au tome XXXIV des Mémoires de Niceron et au Ménugiana ( Dissertation sur de livre intutulé : le Moyen de parvenir) ou il est en effet question de Béroalde.

(6) Colomesii Gallia orient. , pag. 46.

(5) Tbidem , pag. 4ÿ.

(3) Beza, in Acta Apostol., cap. XTTT, vs. 20, où il s'agit des 45o ans qui s'écoulèrent depuis Josué jusqu'a Samuel.

(9) {n Scaligeranis. «

(10) Beroaldus, &b. III Chron., cap. VArT, avug Vossium, de Scientiis mathem. ; pag. 233.

BÉROALDE

fait mention. Scaliger traite de fanatique et de prophétique (en prenant ce dernier mot dans un sens odieux,) cette manière d'expliquer les temps; et il soutient que, si les auteurs profanes n’eussent point fourni de lumicres , on n’eût jamais pu débrouiller la chronologie de l'Écriture. 4etum de chronologiä sacrä absque exoticis monumentis foret (11). A1 appelle Pareüs 4ierophantam Beroaldinum.

(11) Scaliger , in Elencho chronol. Propheticæ, pag. 5, apud Nossium , ibid.

BÉROALDE {Françots), sieur de Verville, fils du précédent , naquit à Paris (A)le 28 d’avril 1558 (a). I] avait de l’érudition et dugénie ; mais il ne choisit pas des matières qui fussent propres à perfectionner ses dons naturels.

Ïl s’amusa à traduire le Songe de Polyphile (b) *, et puis à faire un ouvrage de pareille trempe *?:

ce fut le Voyage des princes fortunés ; 11 l'appelle stéganographique. 1] fit plusieurs autres

(a) La Croix du Maine, Biblioth. franç., pag. G80.

(b) Sorel, Bibl. franç., pag. 173.

*1 Le Songe de Polyphile a pour auteur un religieux dominicain , nommé François Colonna. La Monnoie, dans le tom. IV du Ménagiana, et P. Marchand , dans son Dictionnaire , (au mot COLONNA }), parlent longuement de ce livre et de l’auteur, ainsique des traducteurs. J.-G. Legrand, architecte, mort le 7 novembre 1807, a donné une nouvelle traduction de l'ouvrage de Colonna, Elle est intitulée : Songe de Polyplhile, traduction libre de l'italien, 1804, 2 vol. in-12, qu ne furent publiés qu'après la mort de l’auteur. fl devait y avoir un atlas de planches qui n'a point paru, Cela n'a pas empêché Bodoni de réimprimer la traduction de Legrand , Parme, 1814, 2 vol in-4°, Le Songe de Polyphile « est, au jugement » de Tiraboschi, un confus mélange de fa- » bles, d'histoires , d’architecture, d'anti- » quités , de mathématiques et de mille au- » tres choses. »

*2 Le Voyage des princes fortunés est un livre de chimie: le Songe de Polyphile est un livre d’alchimie. « Il ne faut pas confon- » dre, dit Joly, la chimie qui est une science » utileet licite, avec l'alchimie qui est une » folie dessoutlleurs. »

BERQUIN

livres de chimie, et plusieurs manières de roman (c), fort capables d’ennuyer (B) , et qui ne valent guëre mieux que les écrits de Nervèze, et du sieur des Escuteaux. Il eût mieux fait peut-être de continuer à s’exer-

cer sur les matières par où 1l se

mit aumonde. Des l’âge de vingtdeux ans , il publia des commentaires sur les Mécaniques de

Jacques Besson (d); mais à peine eut-il tenté fortune par cette porte, qu'il courut après la pierre philosophale. On vit sortir de dessous la presse, en l’année 1583 ,ses Appréhensions spirituelles, Poèmes , et autres œuvres philosophiques , avec les recherches de la pierre philosophale (e). L'année d’après il fitimprimer un poëme inti-

tulé ’Idée de la république f).

(c) Là méme, pag. 177 et 256.

(d) Imprimée à Lyon en 158oet 1581, à ce que dit La Croix du Maine, pag. 91.

(e) La Croix du Maine, pag. 02.

(f) Là même, pag. 480.

(À) Il naquit à Paris.] M. de Marolles le doit donc rayer de la liste qu'il a donnée des illustres Tourangeaux (1). ”

(B) 4 fitplusieurs manières de roman (*) , fort capables d’ennuyer. | C’est lui qui a fait les Aventures de Floride , le Cabinet de Minerve, la Pucelle d'Orléans , l'Histoire d’Hérodias, « et d’autres ouvrages , où 1l intro-

{1) Mémoires , pag. 255.

© (*) Verville est aussi auteur du fameux Moyen de parvenir, livre que, sur la foi des compilateurs du Meénagiana, bien des gens croient être d’un chanoine de Tours. Voyez la page 461 et 462 du Palais des curieux du même Verville, impr. in-12 à Paris en 1612. C'est ce même Moyen de parvenir que Naudé, pag. 57Q de la seconde édition de son Mascurat, désigne sous le nom de bouf}onneries du sieur de Verville. Rem. crir. [On peut voir la Dissertation sur le Moyen de parvenir, mise par la Monnoie à la fin du tome IV du Ménagiana. Mais Joly remarque que la Monnoie et le père Niceron n'ont point connu la première édition du Moyen de parvenir, qui fut publiée à Paris, in-12, sans date, et est antérieure à celle des Elzevirs, |

duisait des seigneurs et des dames »

qui couralent diverses fortunes :

mais leurs entretiens n'étaient pas fort subtils ; et ce qu’on doit estimer là-dedans, ce sont les sentimens d'honneur et de vertu qui sont les plus beaux du monde, avec quantité de secrets de la nature et de Part , par le moyen desquels plusieurs choses ‘extraordinaires se font, au lieu que les anciens romans rapportaient tout à la magie, faute d'invention et de doctrine(2),»

(2) Sorel, Biblioth. française, pag. 177.

BERQUIN (Louis nE), gentilhomme du pays d'Artois, fut brülé pour la religion, à Paris, le 22 d'avril 1529 (A). Il était seigneur d’un village dont il portait le nom (a), et il fut considéré à la cour de France, et honoré du titre de conseiller du roi (b). C'était un homme de bonnes mœurs, et qui pratiquait régulièrement les préceptes de l’église (c). Il était laïque et garçon : néanmoins il ne s’éleva contre lui aucune sorte de médisance par rapport à la chas— teté. Érasme, à qui des gens non suspects avaient appris ces sortes de particularités, ajoute, qu'ils lui avaient aussi appris que Berquin abhorrait le lutheranisme (d) ; et que le grand crime qu’on trouvait en lui était

qu'il faisait profession ouverte de haïr les théologiens chagrins et bourrus , et les moines qui n’avaient pas moins de férocité que d’ignorance (e). I1 disait beau-

(a) Erasmus, Epist. IV, Zb. XXIF, pag, 1278. ACTE

(b) Idem, Epist. XLIV , lib. XXX, pag.

rs , Epist. IV, &b. XXI.

(d) Ibid, pag. 1270.

(e) Hoc ajebant in eo crimenesse gra-

vissimum, quod ingenuè præ se ferebat

odium in morosos quosdam theologos ac monachos non mins feroces quàm stolidos,

coup de mal d’eux , tout ouvertement et sans façon. Ce fut l’acheminement à une guerre san— glante, qui commença par le démêlé qu’il eut avec l’un des lus ardens inquisiteurs de ce temps-là (f) (B). On ne tarda guere à le déférer comme hérétique : on tira d’un livre qu’il avait donné au public certaines propositions ; et là-dessus, 1l fut constitué prisonnier : mais les juges ne trouvant poimt de crime en lui, le renvoyerent absous (C). Les délateurs prétendirent qu’il n’avait évité la peine, que par lautorité royale : pour lui, 1l prétendit ne devoir rien qu’à la justice de sa cause, et ne se ménagea pas plus qu'auparavant.

Il mit en français quelques-uns des livres d’Érasme (D), et Y ajouta du sien quelque chose.

Tout aussitôt, Noël Beda et ses émissaires se remirent en cam— pagne, firent quantité d’extraits de ces livres, et les ayant déférés comme des erreurs pernicieuses, furent cause que l’auteur fut renvoyé en prison. La cause jugée, 1l y eut des moines qui allerent lui prononcer la sentence définitive qu’on avait rendue contre lui. Elle portait que ses livres seraient brülés, qu'il rétracterait ses erreurs, qu'il se soumettrait aux satisfactions qu’on lui prescrirait, et que s’il refusait de le faire il serait brûlé.

Comme c'était un esprit raide et intrépide ,1lne se soumit à rien ; et apparemment on l’aurait envoyé au feu, s’il n’y eût eu quelques juges qui , S'apercevant de In hos palam debacchabatur, nec stomachum suum dissimulare poterat. Erasmus,

Epist. IV, lib. XXIV , pag. 1279.

(S) Guilhelmus Quernus, 04 à Quercu.

BERQUIN

l’excessive animosité des déla teurs, firent en sorte que l'affaire füt examinée de nouveau. Plusieurs croient, qu'à la recommandation de madame la régente, mere de Francois [”., on donna ce tour à la cause , afin de sauver Berquin. Sur ces entrefaites, François 1%. revint d’Espagne ;, et sachant le péril où était son conseiller ‘entre les grifles de la faction de Beda, il écrivit au parlement de prendre bien garde à ce qu’on ferait , et qu'il voulait connaître lui-méme de la cause de Louis de Berquin. Quelque temps après, on élargit ce prisonnier. Cela lui enfla de telle sorte le courage, qu'il eut bien la hardiesse de se porter pour accusateur contre ses propres accusateurs (9) :1l leur intenta un proces d'irréligion , et 1l se flatta de remporter pleine victoire (h). S'il avait suivi les conseils judicieux d’Érasme , il aurait compté pour un grand triomphe de n’être pas opprimé par ces gens-là (E) , et n’eût point conçu l’espérance de les mettre à la raison. Mais , si d’un côté il se trouva mal d’oser résister en face à ceux avec qui Érasme, pour de tres-bonnes raisons , lui conseillait de n’avoir

jamais affaire (F), ce fut de

l’autre un grand avantage pour lui, puisqu’en devenant la victime de leur haine, il se procura la couronne du martyre.

Il fat mis pour la troisieme fois

(8) Voyez les remarques (B) et (E).

(h) Tiré de la AV°. lettre du XXIFe, livre d'Érasme. Voyez une relation plus exacte de ce procès, dans une letire de Berquin à Érasme , datée de Paris le 17 d'avril 1526, et publiée par Jean Fechtius, in Historiæ ecclesiast. Supplemento, pag. 874,

BERQUIN

en prison : l’arrêt rendu contre lui le condamnait à faire amende honorable de ses erreurs (4), et à une prison perpétuelle (G).

Il ne voulut point acquiescer à ce D :1l eût reconnu parà que ses sentimens étaient erronés. Il fut donc condamné, comme un hérétique opiniâtre, à être étranglé en Grève (k) , et puis brûlé (2). Il souffrit la mort avec une extrême constance. Il était âgé d’environ quarante ans. On dit que le moine qui l’accompagna sur l’échafaud, déclara qu'il avait remarqué en lui quelques signes d’abjuration (H); mais voyez ce qu'Érasme a dit là-dessus (1). Théodore de Beze croyait que Berquin eût été en France ce que Luther fut en Allemagne, si François 1°. avait fait pour lui ce que fit le duc de Saxe pour Luther (m). Il est sûr que c’était un habile homme , et un homme de courage. Nicolas Bérauld était un de ses meilleurs amis, comme l’assure Badius Ascensius, en leur dédiant les æuvres dePolitien.

Depuis la première impression de cet article, il a paru un ouvrage où les différentes procédures que Louis de Berquin eut à essuyer ont été bien débrouillées (K).® J'en donnerai le précis dans la dernière remarque de cet article.

(à Voyez les Acta Martyrum , recueillis par Jean Crépin, pag. 211, édition de 1556, |

(k) Bèze, ist. eccl., pag. 7, dit à la place Maubert, et se trompe.

() Là même , et plus au long dans la TVC, letire du XXIV®e, livre de celles d'Erasme , pag. 1278,

(2) Beza, in Iconibus.

(A) LU fut brulé à Paris, le 22 d'avril 1529.1 Nous avons une preuve de

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