‹ Dictionnaire idéologique:Chapitre 11 sur 636 · XII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XII INTRODUCTION

A l'exemple de M. Roget, j'ai admis beaucoup d'expressions que les partisans delà pureté classique condamneront peut-être, comme étant grossières, et comme appartenant plutôt au langage des gens mal élevés qu'à celui des lettrés. Je ferai observer à ce sujet que, ne perdant pas de vue les usages multiples auxquels cet ouvrage est destiné, je n'ai pas cru avoir le droit d'exclure aucune des expressions qui sont généralement, et, pour ainsi dire, authentiquement reconnues comme ayant cours *. La convenance ou l'inconvenance de certains termes étant choses de pure convention, je n'ai pu me permettre de tracer une ligne de démarcation et de m'ériger en Aristarque. Je le répète, l'objet de ce dictionnaire n'est pas de régler l'emploi des mots, mais simplement de fournir et de suggérer ceux dont on peut avoir besoin, laissant le choix convenable entièrement à la discrétion et au goût de celui qui doit les employer. Si, par exemple, un romancier ou un auteur dramatique se proposait de mettre en scène quelque personnage grossier, il désirerait pouvoir mettre dans la bouche de ce personnage des expressions en harmonie avec son caractère; de même — pour revenir à une comparaison déjà employée — de même que l'acteur, qui aurait à remplir le rôle d'un paysan choisirait les vêtements d'un paysan , et aurait justement lieu de se plaindre si le costumier du théâtre ne lui fournissait que des habits de cour.

M. Roget a fait entrer dans son Thésaurus beaucoup d'expressions empruntées à d'autres langues, principalement au latin. J'ai inséré ces expressions dans le Dictionnaire idéologique '*. Quelques-unes d'entre elles peuvent être considérées comme déjà naturalisées; tandis que d'autres, tout en conservant leur cachet étranger, sont fréquemment employées dans la composition française, comme rendant la pensée plus vivement et plus laconiquement que les termes de la langue usuelle.

Le plan de classification adopté dans cet ouvrage étant applicable à toutes les langues, vivantes ou mortes, on pourrait composer de la même manière un dictionnaire allemand, itahen, espagnol , latin ou grec, possédant tous les avantages qu'offre le modèle anglais. Plus utile encore serait la combinaison de ces compilations méthodiques appliquées à deux langues, le français et l'anglais, par exemple, en plaçant en regard les colonnes de chaque langue. Pour les étudiants de chacune des deux nations, ce serait un excellent moyen de se perfectionner dans la langue

* Toutes les expressions populaires ou triviales, que j'ai insérées, ont pour elles la sanction de V Académie.

** EWessoni impnmée& en italique.

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de Tautre. Pour les traducteurs^ ce serait un instrument plus précieux qu'un dictionnaire ordinaire. Pour les philologues^, ce serait le moyen le plus facile et le plus efficace d'établir une comparaison exacte entre deux langues, et d'apprécier justement leurs mériles et leurs défauts respectifs. On obtiendrait une somme d'avantages plus grande encore^ en construisant un Lexique polyglotte d'après ce système.

Les métaphysiciens, livrés à de profondes recherches sur la philosophie du langage , trouveront une assistance matérielle dans un travail qui leur aura déblayé le terrain^ par une analyse préalable et par la classification de nos idées; car cette classification est la véritable base de celle des mots, qui sont les symboles des idées. Ce n'est que par de semblables analyses que nous pouvons arriver à la perception claire des rapports qui existent entre ces symboles et les idées correspondantes; ce n'est qu'avec leur aide que nous pouvons parvenir à la véritable connaissance des éléments qui entrent dans la formation des idées composées/ et des éliminations au moyen desquelles nous arrivons aux abstractions, si fréquentes dans les actes du raisonnement et dans la communication de nos pensées.

Enfin, ce n'est qu'à l'aide de semblables analyses qu'on pourra déterminer les principes d'une langue rigoureusement philosophique. Le résultat probable de la création d'une telle langue serait son adoption définitive par toutes les nations civilisées ; réalisant ainsi ce magnifique rêve des philanthropes, l'établissement d'une Langue universelle. Ce projet peut sembler une utopie à la génération actuefie. Bien des tentatives, et entre autres celle de l'évêque Wilkins, ont été faites en vain pour le réaliser; et pourtant son accomplissement n^'est probablement pas entouré de difficultés plus grandes que celles qui ont arrêté la marche de tant de choses, autrefois regardées comme des chimères, aujourd'hui accomplies par les efforts persévérants de rintelhgence humaine. Pourquoi donc ne pas espérer qu'au milieu des progrès qui poussent le monde vers de meilleures destinées, quelque nouvel effort de génie n'atteindra pas enfin la solution de ce grand problème ? Rien ne pourrait amener plus directement l'union et l'harmonie parmi toutes les races humaines que le renversement de cette barrière, — la diversité des langues, — qui s'oppose maintenant à l'échange de la pensée et du bon vouloir entre l'homme et son semblable.

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