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foulée ! — Mais, hélas î ces plaisirs eux-mêmes durent peu ; bientôt vous avez parcouru toutes les routes de la forêt, vous avez entendu tous ses oiseaux, vous avez cueilli de toutes ses fleurs, et alors, adieu aux beautés de la campagne, à ses harmonies : l'habitude qui descend comme un voile entre vous et la création vous rend aveugle et sourd. — Hélas! frère Alfus en était là, semblable à ces hommes qui , après avoir abusé des liqueurs les plus enivrantes, n'en sentent plus la puissance, il regardait avec indifférence le spectacle naguère si ravissant à ses yeux. Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement cette âme que les œuvres de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu'un instant? Tout en se proposant à lui-même cette question, Alfus s'était enfoncé dans la vallée. La tête penchée sur sa poitrine et les bras pendants,, il allait toujours sans rien voir, franchissant les ruisseaux, les bois, les collines. Déjà le clocher du monastère avait disparu; Olmutz s'était enfoncé dans les brumes avec ses églises et ses fortifications ; les montagnes elles-mêmes ne se montraient plus à l'horizon que comme des nuages; tout à coup le moine s'arrêta, il étaità l'entrée d'unegrande forêtqui se déroulait à perte de vue , comme un océan de verdure ; mille rumeurs charmantes bourdonnaient à l'entour, et une brise odorante soupirait dans les feuilles. Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité des bois, Alfus y entra en hésitant, et comme s'il eût craint de faire quelque chose de défendu. Mais à mesure qu'il marchait , la forêt devenait plus grande ; il trouvait des arbres chargés de fleurs, qui exhalaient un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'enivrant comme ceux de la terre ; on eût dit une sorte d'émanation morale qui embaumait Pâme :

c'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue d'une bonne action , ou comme l'approche d'un homme dévoué que l'on aime. Bientôt Alfus entendit une harmonie qui remplissait la forêt; il avança encore, et il aperçut de loin une clairière tout éblouissante d'une lumière merveilleuse. Ce qui le frappa surtout d etonnement, c'est que le parfum, la mélodie et la lumière ne semblent former qu'une même chose : tout se communiquait à lui par une seule perception , comme s'il eut cessé d'avoir des sens distincts, et comme s'il ne lui fût resté qu'une âme. Cependant il était arrivé près de la clairière et s'était assis pour mieux jouir de ces merveilles , quand tout à coup une voix se fait entendre, mais une voix telle que ni le bruit des rames sur le lac , ni la brise riant dans les

saules, ni le souille d'un enfant qui dort, n'auraient pu donner une idée de sa douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murmures enchanteurs, ce que les langues et les musiques humaines ont de séductions semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n'était point un chant, et cependant on eût dit des flots de mélodie; ce n'était point un langage, et cependant la voix parlait! Science, poésie, sagesse, tout était en elle. Pareille à un souffle céleste, elle enlevait l'âme et la faisait onduler dans je ne sais quelle région ignorée. En l'écoutant, on savait tout , on sentait tout; et comme le monde de la pensée qu'elle embrassait en entier est infini dans ses secrets, la voix toujours unique était pourtant toujours variée; l'on eût pu l'entendre pendant des siècles sans la trouver moins nouvelle. Plus Alfus Técoutait, plus il sentait grandir sa joie intérieure. Il semblait qu'il y découvrait à chaque instant quelques mystères ineffables ; c'était comme un horizon des Alpes à l'heure où les brouillards se lèvent et dévoilent tour à lour les lacs, les vais et les glaciers. — Mais enfin la lumière qui alluminait la forêt s'obscurcit, un long murmure retentit sous les arbres et la voix se tut. Alfus demeura quelque temps immobile, comme s'il fût sorti d'un sommeil enchanté. Il regarda d'abord autour de lui avec stupeur, puis voulut se lever pour reprendre sa route; mais ses pieds étaient engourdis, ses membres avaient perdu leur agilité. Il parcourut avec peine le sentier par lequel il éi ait venu , et se trouva bientôt hors du bois. — Alors il chercha le chemin du monastère ; ayant cru le reconnaître , il hâta le pas, car la nuit allait venir ; mais sa surprise augmentait à mesure qu'il avançait davantage ; on eût dit que tout avait été changé dans la campagne depuis sa sortie du cou-vent. Là où il avait vu les arbres naissants, s'élevaient maintenant des chênes séculaires; il chercha sur la rivière un petit pont de bois tapissé de ronces, qu'il avait coutume de traverser : il n existait plus, et à sa place s'élançait une solide arche de pierre. En passant près d'un étang, des femmes, qui faisaient sécher leurs toiles sur les sureaux fleuris, s'interrompirent pour le voir et se dirent entre elles : v< Voici un vieillard qui porte la robe des moines d'Olmutz; nous connaissons tous les frères , et cependant nous n'avons jamais vu celui-là. — Ces femmes sont folles, » se dit Alfus, et il passa outre. Cependant il commençait à s'inquiéter, lorsque le clocher du couvent se montra dans les feuilles. Il pressa le pas, gravit le petit sentier, tourna la prairie et s'élança vers le seuil. Mais, ô surprise ! la

porte n'était plus à sa place accoutumée ! Alfus leva les yeux et demeura immobile de stupeur. Le monastère d'Olmutz avait changé d'aspect; l'enceinte était plus grande, les édifices plus nombreux , un platane qu'il avait planté lui-même près de la chapelle quelques jours auparauvant, couvrait maintenant l'asile saint de son large feuillage. Le moine , hors de lui , se dirigea vers la nouvelle entrée et sonna doucement : ce n'était plus la même cloche argentine dont il connaissait le son. Un jeune frère gardien vint ouvrir. «Que s'est-il donc passé? demanda Alfus. Antoine n'est-il plus le portier du couvent? — Je ne connais point Antoine,» répondit le frère. Alfus porta les mains à son front avec épouvante. « Suisje devenu fou? dit- il; n'est-ce point ici le monastère d'Olmutz, d'où je suis parti ce matin ? » Le jeune moine le regarda. «Voilà cinq années que je suis portier, répondit-il, et je ne vous connais pas. » Alfus promena autour de lui des yeux égarés ; plusieurs moines parcouraient les cloîtres; il les appela, mais nul ne répondit aux noms qu'il prononçait; il courut à eux pour regarder leurs visages, il n'en connaissait aucun. «Y a-t-il ici quelque grand miracle de Dieu? s'écria-t-il ; au nom du ciel, mes frères, regardez-moi. Aucun de vous ne m'a-t-il déjà vu? N'y a-t-il personne qui connaisse le frère Alfus ? » Tous le regardèrent avec étonnement. « Alfus ! dit enfin le plus vieux, oui, il y eut autrefois à Olmutz un moine de ce nom ; je l'ai entendu dire à mes anciens. C'était un homme savant et rêveur qui aimait la solitude. Un jour il descendit dans la vallée, on le vit se perdre au loin derrière les bois, puis on l'attendit vainement, on ne sut jamais ce que frère Alfus était devenu. Depuis ce temps, il s'est écoulé un siècle entier. » A ces mots, Alfus jeta un grand cri , car il avait tout compris. Il se laissa tomber à genoux sur la terre , et joignant les mains avec ferveur : «0 mon Dieu, dit-il , vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé en comparant les joies de la terre à celles du ciel. Un siècle s'est écoulé pour moi comme un seul jour à entendre votre voix ; je comprends maintenant le paradis et ses joies éternelles ; soyez béni , ô mon Dieu ! et pardonnez à votre indigne serviteur.» Après avoir parlé ainsi, frère Alfus étendit les bras, embrassa la terre et mourut. — L'histoire du moine Alfus fait partie d'un des ouvrages de Schubert, l'un des écrivains les plus populaires de l'Allemagne. Elle est dans le livre De l'ancien et du nouveau; son titre est l'Oiseau du Paradis. Nous avons donné ici la belle traduction de M. Émile Souvestre, qui a

13 — VIS bien surpassé encore l'original. — Ce qui suit n'a pas un intérêt aussi grave. Au milieu du dix-septième siècle il y avait à Bruxelles, dans une espèce de cul-de-sac de la rue Notre- Dame-du-Sommeil , qu'on appelle encore le coin du Diable, une petite maison de simple apparence , dont le propriétaire était un architecte estimé ; son histoire nous a été conservée comme une grande leçon. — Cet architecte s'appelait Olivier. Il avait gagné par d'heureuses affaires une fortune modeste, lorsqu'il se chargea de construire le pont et la grande écluse qui croisent la Senne à son entrée dans Bruxelles, entre les portes de Hal et d'Anderlecht. Il avait cru trouver là un terrain solide; mais il lui fallut faire des dépenses imprévues pour affermir les fondations sur un sol marécageux et mouvant. — Toutefoisla première pierre fut posée te28 avril <\ 658, comme le constate une inscription que les réparations, faites il y a peu de temps, ont découverte, et qui porte les noms de J. J. Van Hecke, H. D. Bruyne et J. Bassery, officiers de la ville présents à cette cérémonie. Olivier suivit ses travaux avec courage. Bientôt tout ce qu'il possédait y fut dévoré; il reconnut qu'il s'était trompé grandement; son entreprise était à peine élevée d'un tiers qu'il se vit obligé de la suspendre, n'ayant plus même de quoi faire la paye de ses ouvriers. — Cette pensée l'accabla ; il allait être déshonoré ; la ville pouvait le poursuivre ; ceux qu'il avait employés attendaient leur pain : il alla frapper à la porte de ses amis et leur demanda secours pour quelques mois. Mais ceux qui lui avaient offert leur bourse lorsqu'ils savaient bien qu'il ne l'accepterait pas, la fermèrent sous d'honnêtes prétextes, et il s'en revint désenchanté de l'amitié. — Il s'enferma seul pour méditer au parti qu'il avait à prendre : aucun moyen satisfaisant ne se présenta à sa pensée. Tous ceux sur qui il avait cru pouvoir compter l'abandonnaient. II ne trouva d'affection réelle que dans une jeune veuve qu'il devait épouser, et qui se hâta de lui offrir tout ce qu'elle possédait. Mais ces ressources n'étaient pas suffisantes; la détresse reparut bientôt. — Il regagnait un soir son logis, désespéré, ne sachant s'il ne devait pas fuir pour éviter sa honte du lendemain. La nuit commençait, elle s'annonçait sombre et triste ; le vent hurlait et la pluie tombait par torrents. En entrant chez lui, on lui annonça qu'un homme l'attendait. Il monta surpris et empressé ; il vit assis dans sa chambre , auprès du feu, un inconnu habillé de vert. «Vous êtes dans l'embarras, lui dit brusquement cet homme. — Qui vous l'a dit? s'écria Olivier.

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— Vos amis. Vous n'avez pas lieu de vous louer des hommes. Si personne ne vient à votre secours, demain vous êtes perdu. — Je le sais et je n'ose vous demander le motif qui vous amène .. » Il se fit un silence. La lumière que la servante de l'entrepreneur avait allumée jetait une lueur pâle ; mais les yeux de l'inconnu flamboyaient ; sa figure était rude; un sourire, dont il s'efforçait de dissimuler l'amertume , dilatait par instants ses lèvres minces. Après qu'il eut fixé quelques minutes l'architecte palpitant : « Je m'intéresse à vous,» lui dit-il. Olivier tressaillit; il voulait prendre la main de celui qu'il appelait déjà son salut ; le gros homme l'évita et retira promptement cette main que recouvrait un gant noir. — « Point de démonstrations, lui dit-il. Je prête à intérêts. — N'importe ! mon sang, ma vie, tout est à vous. » Un éclair plus vif jaillit des yeux de l'étranger. «De quelle somme avez -vous besoin?

Je crois que nous nous entendrons, dit-il. — Oh ! pour le moment de peu de chose, dit l'architecte. Mais si vous voulez me sauver l'honneur, il faut que j'achève mon entreprise; et cent mille florins.... — Vous les aurez si mes conditions vous conviennent. — J'y souscris sans les connaître. C'est le ciel qui vous envoie. — Non, pas le ciel, dit l'homme vert en fronçant le sourcil. Mais vous ne pouvez vous engager sans savoir ce que vous faites. Je suis venu de loin pour vous voir. J'apprécie vos talents; il faut que vous soyez à moi. — A la vie et à la mort. — Entendons-nous bien, dit l'inconnu. Je vous donne dix ans. Au bout de ce terme, vous me suivrez ; je vous emmènerai où je voudrai ; je serai le maître ; vous serez à moi. — L'entrepreneur surpris, sans pouvoir se rendre compte du sentiment qu'il éprouvait , et redoutant de comprendre ce qu'il commençait à soupçonner, regardait son hôte avec inquiétude. Son cœur battit avec violence, lorsqu'il vit l'étranger tirer de son portefeuille cent mille florins en mandais à vue sur les premières maisons de Bruxelles.

— Songez que sans moi vous alliez mourir, dit-il. Signez donc cet engagement.» Il présentait en même temps une feuille de parchemin, et de sa main droite il tenait une plume d'or. «Excusez-moi, dit enfin l'architecte interdit, cette scène me confond; que du moins je sache à qui je me dois ! — Que vous importe ! dit l'inconnu. Je vous laisse dix ans dans votre pays. Je vous le répète, je tiens à vous, je ne veux pas me nommer encore. Mais vous allez reprendre demain voire crédit ; une jeune épouse vous attend. Vous hésitez? Les cent mille florins ne suffisent-ils pas? Voici un

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demi-million. » Olivier, dans le délire, ne se posséda plus à la vue de tant d'argent, qui le rendait riche et glorieux. Il saisit les deux mains de l'inconnu, les baisa sans que celui-ci ôtât ses gants, prit brusquement la plume d'or et signa l'engagement de suivre dans dix ans celui qui l'avait acheté. Quand il eut fini,, l'homme vert plia le parchemin, le mit dans son portefeuille et sortit en disant : «Adieu ! dans dix ans, à pareil jour, vous serez prêt? — Je le serai. » On pense bien qu'après ce qui venait de se passer, Olivier ne put dormir. Il passa la nuit à méditer devant son demimillion. Le lendemain il fit sa paye et satisfit à tous ses engagements; il publia qu'il n'avait voulu qu'éprouver ses amis; il doubla ses ouvriers. On le combla d'honnêtetés et de politesse. Il n'oublia pas sa jeune veuve; ia fortune ne le rendit pas inconstant; il épousa celle qui lui avait prouvé qu'elle l'aimait. Mais il ne confia jamais sa bonne fortune à personne. — Il écartait d'abord autant qu'il le pouvait les pensées sinistres qui venaient l'inquiéter. Il eut des enfants ; ses entreprises prospérèrent; la fortune lui rendit des amis, et il semblait vivre joyeusement à Bruxelles. Seulement on était surpris de le voir toujours pâle et préoccupé. Il s'était bâti, entre la porte j de Flandre et la porte du Rivage, une petite maison de plaisance où il cherchait à s'étourdir dans les pariies de plaisir. On se rend en core, par la rue du Chant-des-Grenouilles, à ' celte maison, qu'on appelle la maison du Diable. — Pendant neuf ans Olivier vécut ainsi. Mais lorsqu'il vit approcher l'instant où il de- •vait tout quitter pour suivre l'inconnu, son cœur commença à se troubler. Des frayeurs cruelles s'emparèrent de lui; il maigrissait et ne dormait plus. En vain sa femme, qu'il aimait, cherchait-elle à pénétrer dans les replis de son cœur, le secret qu'il y tenait renfermé était inaccessible ; les caresses de ses enfants lui faisaient mal; on le voyait pleurer, et deux fois déjà sa femme avait remarqué qu'il ne passait jamais qu'en tremblant sur le pont de la grande écluse qu'il avait construit, quand parfois leurs promenades se dirigeaient de la porte de Hal à la porte d'Anderlecht. — Enfin le jour fatal approcha où l'étranger devait venir exiger l'accomplissement du marché qu'il avait fait. Olivier invita à souper ses amis, ses parents, ceux de sa femme. Cette dame, ne sachant comment relever le cœur de son mari, s'avisa, sans rien dire, d'engager à ce festin le bon vieillard Jean Van- Nufl'el, chanoine de Sainte-Gudule, son confesseur, en qui Olivier avait confiance, quoique depuis dix ans il ne fît plus ses devoirs de

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catholique ; ce qui était causé par une circonstance singulière : il ne pouvait entrer dans une église sans y élouffer et s'y trouver mal. Le digne prêtre, ayant longuement réfléchi à la conduite de l'architecte, en tirait des inductions qu'il ne manifestait pas, mais qui l'engagèrent à une précaution dont il reconnut bientôt la sagesse. — 11 y avait une heure qu'on était à table. Olivier, dont la pâleur était effrayante, s'efforçait vainement de reprendre courage dans quelques verres d'excellent vin. li avait bu énormément, et ses idées ne se troublaient pas. Il entendit sonner neuf heures. C'était le moment où l'inconnu l'avait quitté il y avait dix ans. Avec un mouvement convulsif et dans une sorte d'angoisse il voulut boire encore, et, trouvant les bouteilles vides, il envoya sa servante à la cave en lui recommandant, d'apporter de son meilleur vin. La servante prit une chandelle et se hâta d'obéir. Mais lorsqu'elle fut descendue , elle aperçut, assis sur la dernière marche, un gros homme à figure sombre, vêtu de velours vert. Elle recula effrayée et lui demanda ce qu'il cherchait. «Allez dire à votre maîlre que je l'attends, répondit-il , il saura bien qui je suis. »La servante remonta au plus vite et fit sa commission d'une voix troublée. L'architecte acheva de perdre contenance. Voyant qu'il n'y avait plus à différer, il céda enfin aux instances de sa femme : il conia son aventure et se leva au désespoir. Sa femme, ses enfants, ses amis frémissaient bouleversés. « Ne désespérons pas encore de la bonté de Dieu, dit le vieux prêtre. Qu'on aille dire à l'étranger de monter. La femme d'Olivier était aux genoux du bon chanoine, et les enfants, qui comprenaient qu'ils a llaient perdre leur père, lui baisaient les mains. Olivier, qu'un rayon d'espérance rattachait déjà à la vie, s'était un peu ranimé. La servante fit un effort de courage et alla crier à l'inconnu qu'on l'attendait dans la salle. Il y parut à l'instant, marchant d'un air ferme et digne, et tenant à la main l'engagementsigné par Ofivier. Un sourire indéfinissable épanouissait sa bouche et ses yeux. — Le chanoine l'interpella : «Vous ne pensiez peut-être pas me trouver ici, dit-il à l'homme vert. Vous savez que j'ai sur vous quelque pouvoir... » — L'inconnu baissa les yeux et parut mal à son aise. Mais le vieux prêtre, élevant une mesure pleine de grains de millet, reprit : « Je ne vous demande qu'une faveur ; accordez- nous quelques instants; jurez que vous laisserez Olivier en paix jusqu'à ce que vous ayez ramassé grain a grain tout le millet qu'il y a dans cette mesure. — J'y consens, répondit l'homme vert après un moment de silence. — Jurez- le moi

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par le Dieu vivant,» dit le vicaire, en commençant par verser les grains sur le plancher. L'inconnu les recueillait avec une agilité effrayante. Il frissonna et dit d'une voix sourde: « Je le jure. «Alors Jean Van-Nuffel ayant fait un signe, un enfant de chœur s'approcha tenant un bénitier; il versa ce qui restait de la mesure dans l'eau bénite; l'homme vert n'y eut pas plutôt mis le doigt qu'il poussa un hurlement et disparut. — Ainsi l'architecte fut sauvé. Mais depuis, le pont de la Grande- Écluse, entre les portes de Hal et d'Anderlecht, s'est toujours appelé le pont du Diable.

Nous reproduirons maintenant quelques pièces curieuses et rares.

Discours épouvantable d'une étrange apparition de démons en la maison d'un gentilhomme en Siléxie , en 1609, tiré de l'imprimé à Paris , 1 609.

Un gentilhomme de Silésie ayant convié quelques amis, et, l'heure du festin venue, se voyant frustré par l'excuse des conviés, entre en grande colère, et commence a dire que , puisque nul homme ne daignait être chez lui, tous les diables y vinssent! Cela dit, il sort de sa maison et entre à l'église, où le curé prêchait ; lequel il écoute attentivement. — Comme il était là, voici entrer en la cour du logis des hommes à cheval, de haute stature et tout noirs, qui commandèrent aux valets du gentilhomme d'aller dire à leur maître que les conviés étaient venus. Un des valets court à l'église avertir son maîlre , qui, bien étonné, demande avis au curé. Icelui, finissant son sermon , conseille qu'on fasse sortir toute la famille hors du logis. — Aussitôt dit , aussitôt fait ; mais de hâte que les gens eurent de déloger, ils laissèrent dans la maison un petit enfant dormant au berceau. Ces hôtes, ou, pour mieux dire, ces diables (c'est le sentiment du narrateur) commencèrent bientôt à remuer les tables , à hurler, à regarder par les fenêtres, en forme d'ours, de loups, de chats, d'hommes terribles, tenant à la main ou dans leurs pattes des verres pleins de vin , des poissons, de la chair bouillie et rôtie. — Comme les voisins, le gentilhomme, le curé et autres contemplaient avec frayeur un tel spectacle, le pauvre père se mit à crier : « Hélas! où est mon pauvre enfant? » Il avait encore le dernier mot à In bouche, quand un de ces hommes noirs apporta l'enfant aux fenêtres, et le montra à tous ceux qui étaient dans la rue. Le -gentilhomme demanda à un de ses servileurs auquel il se fiait le mieux : « Mon ami , que ferai-je? — Monsieur, répond le serviteur,

je recommanderai ma vie à Dieu ; après quoi j'entrerai dans la maison, d:où, moyennant son secours, je vous rapporterai l'enfant. — A la bonne heure , dit le maître , Dieu t'accompagne, t'assiste et te fortifie 1 » Le serviteur, ayant reçu la bénédiction de son maître , du curé et des autres gens de bien . entra au logis, et approchant du poêle , où étaient ces hôtes ténébreux , se prosterne à genoux , se recommande à Dieu et ouvre la porte. Voilà les diables en horribles formes , les uns assis, les autres debout, aucuns se promenant, autres rampant sur le plancher, qui tous accourent contre lui , criant ensemble : «Hui! hui! que viens-tu faire céans? » Le serviteur, suant de détresse et néanmoins fortifié de Dieu, s'adresse au malin qui tenait l'enfant et lui dit : « Çà , baille-moi cet enfant. » Non , répond l'autre , il est mien ; va dire à ton maître qu'il vienne le recevoir. Le serviteur insiste, et dit : « Je fais la charge que Dieu m'a commandée, et sais que tout ce que je fais selon icelle lui est agréable; partant, à l'égard de mon office , en vertu de Jésus-Christ, je t'arrache et saisis cet enfant, lequel je rapporte à son père. » — Ce disant , il empoigne l'enfant, puis le serre entre ses bras. Les hôtes noirs ne répondent que par des cris effroyables et par ces mots : « Hui ! hui! méchant; hui ! garnement! laisse, laisse cet enfant, autrement nous te dépiècerons. » Mais lui, méprisant ces menaces, sortit sain et sauf, et rendit l'enfant au gentilhomme, son père ; et quelques jours après tous ces hommes s'évanouirent, et le gentilhomme, devenu sage et bon chrétien , retourna en sa maison....

Le grand feu, tonnerre et foudre du ciel, advenu sur Véglise ca thédrale de Quimper-Corentin, avec la vision publique d'un trèsépouvantable démon dans le feu sur ladite église. Jouxte l'imprimé à Rennes, 1620.

« Samedi, premier jour de février 1620, il arriva un grand malheur et désastre en la ville de Quimper-Corentin; une belle et haute pyramide, couverte de plomb, étant sur la nef de la grande église , fut brûlée par la foudre et feu du ciel, depuis le haut jusqu'à ladite nef, sans que l'on pût y apporter aucun remède. Le même jour, sur les sept heures et demie , tendant à huit du matin, se fit un coup de tonnerre et d'éclair terrible. A l'instant fut visiblement vu un démon horrible, au milieu d'une grande onde de grêle, se saisir de ladite pyramide par le haut et au-dessous de la croix, étant ce démon de couleur verte, avec une longue queue. Aucun feu ni fumée

n'apparut sur la pyramide, que vers une heure après midi, que la fumée commença à sortir du haut d'icelle, et dura un quart d'heure : et du même endroit commença le feu à paraître peu à peu , en augmentant toujours ainsi qu'il dévalait du haut en bas : tellement qu'il se fit si grand et si épouvantable, que Ton craignait que toute l'église ne fut brûlée, et non-seulement l'église, mais toute la ville. — Les trésors de ladite église furent tirés hors ; les processions allèrent à l'entour, et finalement on fit mettre des reliques saintes sur la nef de l'église, au devant du feu. Messieurs du chapitre commencèrent à conjurer ce méchant démon , que chacun voyait dans le feu , tantôt bleu, vert ou jaune ; ils jetèrent des agnus Dei dans icelui et près de cent cinquante barriques d'eau , quarante ou cinquante charretées de fumier, et néanmoins le feu continuait. Pour dernière ressource, on fit jeter un pain de seigle de quatre sous, puis on prit de l'eau bénite, avec du lait d'une femme nourrice de bonne vie, et tout cela jeté dedans le feu, tout aussitôt le démon fut contraint de quitter la flamme ; et avant de sortir il fit un si grand remuc-jnénage que l'on semblait être tous brûlés , et qu'il devait emporter l'église et tout avec lui ; il ne s'en alla qu'à six heures et demie du soir, sans avoir fait autre mal, Dieu merci, que la totale ruine de ladite pyramide, qui est de douze mille écus au moins. — Ce méchant étant hors, on eut raison du feu, et , peu de temps après, on trouva encore ledit pain de seigle en essence, sans être endommagé, hors que la croûte était un peu noire; et sur les huit ou neuf heures et demie, après que tout le feu fut éteint, la cloche sonna pour amasser le peuple afin de rendre grâces à Dieu. — Messieurs du chapitre, avec les choristes et musiciens, chantèrent un Te Deum et un Stabat mater, dans la chapelle de la Trinité , à neuf heures du soir. Grâces à Dieu , il n'est mort personne ; mais il n'est pas possible de voir chose plus horrible et épouvantable qu'était ce dit feu. »

Effroyable rencontre, apparue proche le château de Lusignan, en Poitou , aux soldats de ia garnison du lieu et à quelques habitants de ladite ville , la nuit du mercredi 22 juillet 1620. A Paris, chez Nicolas Robert, rue Saint-Jacques. 1620.

« La nuit du mercredi 22 juillet, apparut, entre le château de Lusignan et le Fare, sur la rivière, deux hommes de feu, extrêmement puissants, armés de toutes pièces, dont le harnais était enflammé, avec un glaive en

feu dans une main et une lance flambante dans l'autre, de laquelle dégouttait du sang. Ils se rencontrèrent et se combattirent longtemps, tellement qu'un des deux fut blessé, et en tombant fit un si horrible cri qu'il réveilla plusieurs habitants de la haute et basse ville, et étonna la garnison. — Après ce combat, parut comme une souche de feu qui passa la rivière et s'en alla dans le parc, suivie de plusieurs monstres de feu semblant des singes. Des gens qui étaient allés chercher du bois dans la forêt rencontrèrent ce prodige , dont ils pensèrent mourir, entre autres un pauvre ouvrier du bois de Galoche, qui fut si etfrayé qu'il eut une fièvre qui ne le quitta point. — Comme les soldats de la garnison s'en allaient sur les murs de la ville, il passa sur eux une troupe innombrable d'oiseaux, les uns noirs, les autres blancs, tous criant d'une voix épouvantable. Il y avait des flambeaux qui les précédaient , et une figure d'homme qui les suivait faisant le hibou; ils furent effrayés d'une telle vision , et il leur tardait fort qu'il fût jour pour la raconter aux habitants. — Voici (ajoute le narrateur) l'histoire que j'avais à vous présenter, et vous me remercierez et serez contents de ce que je vous donne, pour vous avertir de ce que vous pouvez voir quand vous allez la nuit dans les champs. »

Description d'un signe qui a été vu au ciel le 5e jour de décembre dernier, en la ville d'Altorff ', au pays de Wurtemberg , en Allemagne : imprimée à Paris, rue Saint-Jacques, à l'Eléphant, devant les Mathurins, 4 678, avec privilège du Roi.

« Guicciardin écrit en son Histoire italique que, sur la venue du petit roi Charles VIII à Naples , outre les prédictions de frère Hiérôme Savonarole, tant prèchées au peuple que révélées au roi même , apparurent en la Pouille, de nuit, trois soleils au milieu du ciel, offusqués de nuages à l'entour, avec force tonnerres et éclairs; et vers Arezzo furent vues en l'air de grandes troupes de gens armés à cheval , passant par là avec grand bruit et son de tambours et trompettes ; et en plusieurs parties de l'Italie , maintes images et statues suèrent , et divers monstres d'hommes et d'animaux naquirent , de quoi le pays fut épouvanté. On vit depuis la guerre qui advint au royaume de Naples , que les Français conquirent et puis perdirent. — En la ville d'Altorff, au pays de Wurtemberg, en Allemagne, à une lieue de la ville de Tubingue, et aux environs, on a vu, le cinquième jour de décembre 1577, environ sept heures

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du matin , que le soleil, commençant à se lever, n'apparaissait pas en sa clarté et splendeur naturelle, mais montrait une couleur jaune, ainsi qu'on voit la lune quand elle est pleine , et ressemblait au rond d'un gros tonneau , et reluisait si peu , qu'on le pouvait regarder sans s'éblouir les yeux. Bientôt après, il s'est montré à l'entour autant d'obscurité que s'il s'en fût suivi une éclipse , et le soleil s'est couvert d'une couleur plus rouge que du sang, tellement qu'on ne savait pas si c'était le soleil ou non. — Incontinent après, on a vu deux soleils, l'un rouge, l'autre jaune , qui se sont heurtés et battus : cela a duré quelque peu de temps, où l'un des soleils s'est évanoui , et on n'a plus vu que le soleil jaune. Peu après s'est apparue une nuée noire, de la forme d'une boule , laquelle a tiré tout droit contre le soleil , et l'a couvert au milieu, de sorte qu'on n'a vu qu'un grand cercle jaune à l'entour. Le soleil ainsi couvert est apparue une autre nuée noire, laquelle a combattu avec lui, et l'un a couvert l'autre plusieurs fois , tant que le soleil est retourné à ladile première couleur jaunâtre. Un peu après est apparue derechef une nuée longue comme un bras , venant du côté du soleil couchant, laquelle s'est arrêtée près dudit soleil. — De cette nuée est sorti un grand nombre de gens habillés de noir et armés comme gens de guerre , à pied et à cheval , marchant en rang, lesquels ont pa=sé tout bellement par dedans ce soleil vers l'Orient , et cette troupe a été suivie derrière d'un grand et puissant homme qui a été beaucoup plus haut que les autres. Après que cette troupe a été passée , le soleil s'est un peu obscurci, mais a gardé sa clarté naturelle et a été couvert de sang, en sorte que le ciel et la terre se sont montrés tout rouges, parce que sont sorties du ciel plusieurs nuées sanglantes et s'en sont retournées par-dessus , et ont tiré du côté de l'Orient, tout ainsi qu'avait fait avant la gendarmerie. — Beaucoup de nuées noires se sont montrées autour du soleil , comme c'est coutume quand il y a grande tempête, et bientôt après sont sorties du soleil d'autres nuées sanglantes et ardentes, ou jaunes comme du safran. De ces nuées sont parties des réverbérations semblables à de grands chapeaux hauts et larges, et s'est montrée toute la terre jaune et sanglante, couverte de grands chapeaux, lesquels avaient diverses couleurs, rouge, bleu, vert, et la plupart noirs; ensuite il a fait un brouillard , et comme une pluie de sang, dont non-seulement le ciel, mais encore la terre et tous les habillements d'hommes se sont montrés sanglants et jau •

nàtres. Cela a duré jusqu'à ce que le soleil ait repris sa clarté naturelle, ce qui n'est arrivé qu'à dix heures du matin. — Il est aisé de penser ce que signifie ce prodige; ceci n'est autre chose que menaces, » dit l'auteur. Quant à nous, comme il n'y a dans le pays ;l'Altorff aucun témoignage qui appuie ce merveilleux récit, nous n'y verrons qu'un puff du dix- septième siècle.

Signe merveilleux apparu en forme de procession , arrivé près la ville de Bellac , en Limousin. Imprimé à Paris en 1621.

« Il n'y a personne qui ait été vers la ville de Bellac, en Limousin, qui n'ait passé par une grande et très-spacieuse plaine nullement habitée. Or en icelle , quantité de gens dignes de foi et croyance , môme le sieur Jacques Rondeau , marchand tanneur de la ville de Montmorillon , le curé d'Isgre , Pierre Ribonneau, Mathurin Cognac, marchand de bois, demeurant en la ville de Chanvigné, étant tous de même compagnie , m'ont assuré avoir vu ce que je vous écris : — 1° trois hommes vêtus de noir, inconnus de tous les regardants, tenant chacun une croix à la main ; — 2° après eux marchait une troupe de jeunes filles vêtues de longs manteaux de toile blanche , ayant les pieds et les jambes nus , portant des chapeaux de tleurs desquels pendaient jusques aux lalons de grandes bandes de toile d'argent , tenant en leur main gauche quelques rameaux , et de la droite un vase de faïence d'où sortait de la fumée; — 3° marchait après celles-ci une dame accoutrée en deuil, vêtue d'une longue robe noire qui traînait fort longue sur la terre, laquelle robe était semée de cœurs percés deilèches, de larmes et de flammes de satin blanc, et ses cheveux épars sur ses vêtements; elle tenait en sa main comme une branche de cèdre , et ainsi vêtue cheminait toute triste ; — 4° ensuite marchaient six petits enfants couverts de longues robes de taffetas vert, tout semé de flammes de satin rouge et de gros flambeaux allumés, et leurs tètes couvertes de chapeaux de fleurs. — Ceci n'est rien, car il marchait après une foule de peuples vêtus de blanc et de noir qui cheminaient deux à deux, ayant des bâtons blancs à la main. Au milieu de la troupe était comme une déesse , vêtue richement, portant une grande couronne de tleurs sur la tète, les bras retroussés, tenant en sa main une belle branche de cyprès, remplie de petits cristaux qui pendaient de tous côtés. A l'entour d'elle il y avait comme des joueurs d'instruments , lesquels toutefois ne formaient aucune mélodie. A la suite de

cette procession étaient huit grands hommes nus jusqu'à la ceinture , ayant le corps fort couvert de poil, la barbe jusqu'à mi-corps, et le reste couvert de peaux de chèvre , tenant en leurs mains de grosses masses ; et comme tous furieux suivaient la troupe de loin. La course de cette procession s'étendait tout le long de l'île, jusqu'à une autre île voisine , où tous ensemble s'évanouissaient lorsqu'on voulait en approcher pour les contempler. — Je vous prie , à quoi tend cette vision merveilleuse , vous autres qui savez ce que valent les choses?.... » — Nous transcrivons le naïf écrivain. Nous ajouterons que la mascarade qu'il raconte eut lieu à l'époque du roman de l'Astrée, et que c'était une société qui se divertissait à la manière des héros de Don Quichotte.

Grandes et merveilleuses choses advenues dans la ville de Besançon, par un tremblement de terre; imprimé à Château-Salins, par maître Jacques Colombiers; 1564.

« Le troisième jour de décembre, environ neuf heures du matin , faisant un temps doux et un beau soleil , l'on vit en l'air une figure d'un homme de la hauteur d'environ neuf lances, qui dit trois fois : « Peuples, peuples, » peuples, amendez-vous, ou vous êtes à la » fin de vos jours. » Et ce advint un jour de marché, devant plus de dix mille personnes, et après ces paroles , ladite figure s'en alla en une nue comme se retirant droit au ciel. Une heure après, le temps s'obscurcit tellement, qu'à vingt lieues autour de la ville on ne voyait plus ni ciel ni terre. Ii y eut beaucoup de personnes qui moururent ; le pauvre monde se mit à prier Dieu et à faire des processions. Enfin , au bout de trois jours , vint un beau temps comme auparavant et un vent le plus cruel que Ton ne saurait voir, qui dura environ une heure et demie, et une telle abondance d'eau , qu'il semblait qu'on la jetait à pipes, avec un merveilleux tremblement de terre, tellement que la ville fondit, comprenant quatorze lieues de long et six de large , et n'est demeuré qu'un château, un clocher et trois maisons tout au milieu. On les voit en un rondeau de terre assises comme par devant; on voit quelques portions des murs de la ville, et dans le clocher et le château, du côté d'un village appelé des Guetz , on vuit comme des enseignes et étendards qui pavolent; et n'y saurait-on-aller. Pareillement on ne sait ce que cela signifie, et n'y a homme qui regarde cela à qui les cheveux ne dressent sur La tète , car c'est une chose merveilleuse et épouvantable. »

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Dissertation sur les visions et les apparitions, où l'on prouve que les morts peuvent revenir, avec quelques règles pour connaître si ce sont des âmes heureuses ou malheureuses , par un professeur en théologie. Lyon, 1675.

Sans être très-crédule, l'auteur de ce petit ouvrage admet les apparitions, et reconnaît que les unes viennent du démon , les autres de Dieu. Mais il en attribue beaucoup à l'imagination. Il raconte l'histoire d'un malade qui vit long-temps dans sa chambre un spectre habillé en ermite avec une longue barbe, deux cornes sur la tète et une figure horrible. Cette vision, qui épouvantait le malade sans qu'on pût le rassurer, n'était, dit le professeur, que l'effet du cerveau dérangé. 11 croit que les morts peuvent revenir, à cause de l'apparition de Samuel; et il dit que les âmes du purgatoire ont une figure intéressante et se contentent en se montrant de gémir et de prier, tandis que les mauvais esprits laissent toujours entrevoir quelque supercherie et quelque malice. — Terminons les visions par le fait suivant , qu'on lit dans divers recueils d'anecdotes : — Un capitaine anglais, ruiné par des folies de jeunesse, n'avait plus d'autre asile que la maison d'un ancien ami. Celui-ci , obligé d'aller passer quelques mois à la campagne , et ne pouvant y conduire le capitaine , parce qu'il était, malade , le confia aux soins d'une vieille domestique , qu'il chargeait de la garde de sa maison quand il s'absentait. La bonne femme vint un matin voir de très-bonne heure son malade , parce qu'elle avait rêvé qu'il était mort dans la nuit; rassurée en le trouvant dans le même état que ia veille, elle le quitta pour aller soigner ses affaires , et oublia de fermer la porte après elle. Les ramoneurs, à Londres, ont coutume de se glisser dans les maisons qui ne sont point habitées, pour s'emparer de la suie, dont ils font un petit commerce. Deux d'entre eux avaient su l'absence du maître de la maison, et ils épiaient le moment de s'introduire chez lui. Ils virent sortir la vieille, entrèrent dès qu'elle fut éloignée , trouvèrent la cham bre du capitaine ouverte , et sans prendre garde à lui grimpèrent tous les deux dans la cheminée. Le capitaine était en ce moment assis sur son séant. Le jour était sombre; la vue de deux créatures aussi noires lui causa une frayeur inexprimable ; il retomba dans ses draps, n'osant faire aucun mouvement. — Le docteur arriva un instant après; il entra avec sa gravité ordinaire , et appela le capitaine en s'approchant du lit; le malade reconnut la voix, souleva ses couvertures et

regarda d'un œil égaré, sans avoir la force de parler. Le docteur lui prit la main et lui demanda comment il se trouvait. « Mal , répondit-il ; je suis perdu ; les diables se préparent à m'emporler, ils sont dans ma cheminée... » Le docteur, qui était un esprit fort, secoua la tète , tâta le pouls et dit gravement : « Vos idées sont coagulées ; vous avez un luciclum caput , capitaine... — Cessez votre galimatias, docteur : il n'est plus temps de plaisanter, il y a deux diables ici... — Vos idées sont incohérentes, je vais vous le démontrer. Le diable n'est pas ici ; votre effroi est donc... » — Dans ce moment, les ramoneurs, ayant rempli leur sac, le laissèrent tomber au bas de la cheminée et le suivirent bientôt. Leur apparition rendit le docteur muet; le capitaine se renfonça dans sa couverture, et, se coulant aux pieds de son ht, se glissa dessous sans bruit , priant les diables de se contenter d'emporter son ami. Le docteur, immobile d'effroi, cherchait à se ressouvenir des prières qu'il avait apprises dans sa jeunesse ; se tournant vers son ami pour lui demander son aide, il fut épouvanté de ne plus le voir dans son lit. Il aperçut dans ce moment un des ramoneurs qui se chargeait du sac de suie; il ne douta pas que le capitaine ne fût, dans ce sac. Tremblant de remplir l'autre , il ne fit qu'un saut jusqu'à la porte de la chambre , et de là au bas de l'escalier. Arrivé dans la rue , il se mit à crier de toutes ses forces : « Au secours! le diable emporte mon ami ! » — La populace accourt à ses cris ; il montre du doigt la maison ; on se précipite en foule vers la porte, mais personne ne veut entrer le premier... Le docteur, un peu rassuré par le nombre, excite à un exemple tout le monde en particulier, exemple qu'il ne donnerait pas pour tout l'or des Indes. Les ramoneurs, en entendant le bruit qu'on faisait dans la rue, posent leur sac dans l'escalier, et, de crainte d'être surpris, remontent quelques étages. Le capitaine, mal à son aise sous son lit, ne voyant plus les diables, se hâte de sortir de la maison; sa peur et sa précipitation ne lui permettent pas de voir le sac, il le heurte, tombe dessus, se couvre de suie, se relève et descend avec rapidité; l'effroi de la populace augmente à sa vue : elle recule et lui ouvre un passage ; le docteur reconnaît son ami , et se cache dans la foule pour l'éviter. — Enfin un ministre qu'on était allé chercher pour conjurer l'esprit malin parcourt la maison , trouve les ramoneurs, les force à descendre, et montre les prétendus diables au peuple assemblé. Le docteur et le capitaine se rendirent enfin à

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l'évidence; mais le docteur, honteux d'avoir, par sa sotte frayeur, démenti le caractère d'intrépidité qu'il avait toujours affecté , voulait rosser ces coquins , qui , disait-il, avaient fait une si grande peur à son ami.

Vocératrlces. — Lorsqu'un homme est mort, en Corse, particulièrement lorsqu'il a été assassiné, on place son corps sur une table ; et les femmes de sa famille, à leur défaut des amies ou même des femmes étrangères connues par leur talent poétique, improvisent devant un auditoire nombreux des complaintes en vers dans le dialecte du pays. On nomme ces femmes voceratrici, ou, suivant la prononciation corse, buceratrici,-et la complainte s'appelle vocero, buceru, buceratu, sur la côte orientale ; baîlata sur la côte opposée. Le mot vocero, ainsi que ses dérivés vocercir, voceratrice vient du latin vociferare. Quelquefois plusieurs femmes improvisent tour à tour, et fréquemment la femme ou la fille du mort chante elle-même la complainte funèbre l.

Voile. — Chez les Juifs modernes, c'est une tradition qu'un voile qu'on se met sur le visage, empêche que le fantôme ne reconnaisse celui qui a peur. Mais si Dieu juge qu'il l'ait mérité par ses péchés , il lui fait tomber le masque , afin que l'ombre puisse le voir et le mordre.

Voisin ( la) , — devineresse qui lirait les cartes , faisait voir tout ce qu'on voulait dans un bocal plein d'eau, et forçait le diable à paraître à sa volonté. Il y avait un grand concours de monde chez elle. Un jeune époux . remarquant que sa femme sortait aussitôt qu'il quittait la maison, résolut de savoir qui pouvait ainsi la déranger. Il la suit donc un jour, et la voit entrer dans une sombre allée; il s'y glisse, l'entend frapper à une porte qui s'ouvre, et, content de savoir où il peut la surprendre, il regarde par le trou de la serrure, et entend ces mots : « Allons, il faut vous déshabiller ; ne faites pas l'enfant , ma chère amie, hâtons-nous.... » La femme se déshabillait; le mari frappe à la porte à coups redoublés. La Voisin ouvre, et le curieux voit sa femme, une baguette magique à la main , prête à évoquer le diable.... — Une autre fois, une dame très-riche était venue la trouver pour qu'elle lui tirât les cartes. La Voisin, qui à sa qualité de sorcière joignait les talents de voleuse, lui persuade qu'elle fera bien de voir le diable , qui ne lui fera d'ailleurs aucun mal; la dame y consent. La bohémienne lui dit d'ôter ses vêtements et ses bijoux. La

1 Prospcr Mérimée, Colomba.

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