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puissance de froncer le sourcil. « Il n'y a que Virgile qui le puisse, » répondit tristement le nécromancien. — On proposa donc la paix. Aussitôt le philosophe parut devant l'empereur. Il exigea qu'on lui rendît l'héritage de son père; que l'étendue en fut doublée aux dépens des conseillers du prince, et qu'il fût admis désormais au conseil. Le César consentit à tout. Aussitôt les enchantements s'évanouirent; Virgile reçut l'empereur dans son château et le traita avec une magnificence inouïe. — L'empereur, devenu l'ami de Virgile, lui demanda, puisqu'il était si savant et qu'il maîtrisait la nature , de lui faire un charme au moyen duquel il put savoir toujours si l'une des nations soumises songeait à se révolter, a Par là, dit-il, je préviendrai toutes les guerres et je régnerai tranquille. » — Le philosophe fit une grande statue de pierre qu'il appela Rome, et qu'il plaça au Capitole; puis il prit la principale idole de chacune des nations vaincues, dans le temple où les Romains recevaient tous les dieux ; il les rassembla toutes et les rangea autour de la grande statue , leur mettant à chacune une trompette à la main. Dès-lors, aussitôt qu'une des nations soumises pensait à se révolter, l'idole qui la représentait s'agitait, se tournait vers la statue de Rome, et sonnait de sa trompette d'une manière terrible. L'empereur, ainsi prévenu, envoyait des troupes, qui arrivaient toujours à temps. On appela ce talisman la salvation de Borne. — Virgile avait conçu pour Naples une grande tendresse ; il habitait souvent cette ville riante, que même selon quelques-uns des légendaires il avait fondée et bâtie. Pendant un été très-chaud, de grosses mouches se répandirent dans la ville, et se jetant sur les boucheries empoisonnèrent les viandes. Le philosophe, pour arrêter ce fléau, mit sur l'une des portes de Naples une grosse mouche d'airain qui, durant l'espace de huit ans qu'elle y demeura , empêcha qu'aucune mouche vivante entrât dans la ville. — On trouve dans les vieux récils beaucoup de talismans de cette espèce. Saint Loup n'en eut pas besoin pour préserver de l'invasion des mouches les boucheries publiques de Troyes en Champagne, où en effet les dispositions des courants d'air empêchent qu'elles ne puissent pénétrer, tandis qu'on les voit par myriades aux portes. Fusil assure que , dans la grande boucherie de Tolède, il n'entrait, de son temps, qu'une seule mouche dans toute l'année. Bodin conte dans sa Dêmonomanie qu'il n'y a pas une seule mouche au palais de Venise; mais s'il en est ainsi, ajoute-l-il, c'est qu'il y a quelque philaclère enfoui sous le seuil ;
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comme il s'est découvert depuis quelques années, en une ville d'Égypte ou Ton ne voyait point de crocodile, qu'il y avait un crocodile de plomb enterré sous le seuil de la mosquée; on î'ôta, et les habitants furent dès lors travaillés des crocodiles, comme ceux des autres cités qui bordent le Nil. On sait aujourd'hui que les crocodiles n'entrent pas dans les cités. Mais revenons au magicien. — Virgile était occupé à construire , pour l'empereur , des bains si merveilleux , que chaque baignoire guérissait la maladie dont elle portait le nom, lorsqu'un fléau plus hideux que les mouches vint désoler la ville de Rome. C'était une nuée immense de sangsues, qui, se répandant la nuit dans les maisons, tuaient en les suçant beaucoup de citoyens On eut recours au magicien. Il fit une sangsue d'o'r et la mit dans un puits profond hors de la ville, où elle attira tous les reptiles suceurs. — Voulant ensuite se faire admirer du peuple, Virgile alluma sur un pilier de marbre , au milieu du Forum, une lampe qui brûlait toujours, sans que la flamme eût besoin d'aucun aliment. Elle jetait une si belle clarté que Rome en était partout éclairée. A quelques pas il plaça un archer d'airain, qui tenait une flèche et un arc bandé, avec cette inscription : Si quelqu'un me touche , je tirerai ma flèche. Trois cents ans après, un fou ayant frappé cet archer, il tira sa flèche sur la lampe et l'éteignit. — Pendant qu'il exécutait ces grandes choses, Virgile ayant eu occasion de voir la fille de l'empereur , qui était jeune , belle et malicieuse, en devint très-épris, quoiqu'il fût luimême laid, bossu et philosophe. La princesse, voulant se divertir, fit semblant d'être sensible et lui donna rendez-vous le soir au pied de la tour qu'elle habitait. Il y vint. Au moyen d'une corbeille fixée au bout d'uné corde, la princesse était convenue de le monter jusqu'à sa chambre avec l'aide de sa servante. Il se plaça dans la corbeille, et la jeune fille tira la corde ; mais, lorsqu'elle vit le philosophe à moitié chemin, elle fit un nœud à sa fenêtre, et le laissa suspendu dans les airs. — Gralian du Pont attribue cette méchanceté, dans ses Controverses du sexe féminin et du masculin, non pas à la fille de l'empereur, mais à une courtisane de Rome; il l'apostrophe dans ces vers :
Que dirons- nous du bonhomme Virgile, Que tu pendis, si vrai que l'évangile, Au corbillon? A cet homme d'honneur Ne fis-tu pas un très-grand déshonneur?
Héla*! si fis ; et c étoit dedans Rome Que là pendu demeura le pauvre homme, Par ta cautèle et ta déception, Uu jour qu'on fit grosse procession
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— Le matin, en effet, tout le peuple qui se rendait , non pas à la procession , mais au marché, se moqua du poète, qui ne trouva qu'à la fin du jour une âme compatissante. Descendu à terre, il se hâta de rentrer chez lui ; et là, pour se venger avant tout du peuple qui l'avait raillé , il éteignit à la fois tous les feux qui brûlaient dans Rome. — Le peuple effrayé courut à l'empereur. Virgile fut mandé. « Les feux éteints ne se rallumeront pas que je ne sois vengé, dit-il. — Vengé de qui ? — De votre fille. Il conta sa mésaventure; et il voulut que la princesse ou la courtisane allât en chemise sur un échafaud dressé au milieu de la grande place, et que là, avec un flambeau , elle distribuât du feu à tout le peuple. Ce châtiment, qu'il fallut subir, dura trois jours. Virgile, pour se consoler un peu, s'en fut à Naples, où il se livra à l'étude. Ce fut alors qu'il mit sur une des portes de Naples deux statues de pierre, l'une joyeuse et belle, l'autre triste et hideuse , et qui avaient cette puissance que quiconque entrait du côté de la première réussissait dans toutes ses affaires ; mais ceux qui entraient du côté de l'autre étaient malheureux durant tout le séjour qu'ils faisaient à Naples. — Il se fit un jardin où fleurissaient les plantes et les arbres de toutes les contrées de l'univers. On y trouvait tous les animaux qui peuvent être utiles et tous les oiseaux chanteurs. On y voyait les plus beaux poissons du monde dans de magnifiques bassins. A l'entrée d'une grotte où Virgile renfermait ses trésors immenses, on admirait deux statues d'un métal inconnu , qui frappaient sur une enclume avec tant de mélodie, que les oiseaux s arrêtaient dans les airs pour les entendre. — Il fabriqua un miroir dans lequel il lisait l'avenir, et une tète d'airain qui parlait et le lui annonçait. — Ne voulant pas de bornes à ses points de vue, il avait entouré ses jardins d'un air immobile, qui faisait l'office d'une muraille. Pour ses voyages, il construisit en airain une sorte de pont volant, sur lequel il se transportait aussi vite que la pensée partout où il voulait. On ajoute que c'est encore par son art qu'il creusa le chemin souterrain du Pausilippe , et qu'il mourut là. — Nous n'avons pas parlé des sentiments de Virgile pour la fille du sultan d'Égypte, parce qu'ils ne sont rapportés que par l'auteur du livre intitulé : les Faits merveilleux de Virgile, fits d'un chevalier des Jrdennes, et que ce chroniqueur n'écrivait qu'au seizième siècle. Mais citons l'anecdote d'Osmone sur la mort du philosophe-magicienpoète. Dans son ltnaije du monde Osmone conte que Virgile, sur le point de voyager au
loin, consulta son androïde, c'est-à-dire sa tète magique qu'il avait faite , et qu'elle lui dit que s'il gardait bien sa tête son voyage serait heureux. Virgile crut qu'il lui fallait seulement veiller sur son œuvre ; il ne quitta pas son androïde d'un instant. Mais il avait mal compris ; s'étant découvert le front en plein midi, il fut frappé d'un coup de soleil, dont il mourut. Son corps, comme il l'avait désiré, fut transporté à Naples, où il est toujours sous le laurier impérissable qui le couvre. — Les Napolitains regardent le tombeau de Virgile comme leur palladium; aucun conquérant n'a osé le leur enlever. Ils croient aux merveilles que nous avons racontées et à d'autres encore. Le peuple de Naples vous le dira. Mais, à sa louange, il n'oublie pas les prodigieux faits de Virgde : les Géorgiques et l'Enéide.
Virgile, — évèque de Salzbourg. Voy. Antipodes.
Visions. — Il y a plusieurs sortes de visions, qui la plupart ont leur siège dans l'imagination ébranlée. Aristote parle d'un fou qui demeurait tout le jour au théâtre quoiqu'il n'y eût personne ; et là , il frappait des mains et riait de tout son cœur, comme s'il avait vu jouer la comédie la plus divertissante. — Un jeune homme, d'une innocence et d'une pureté de vie extraordinaires, étant venu à mourir à l'âge de vingt-deux ans, une vertueuse veuve vit en songe plusieurs serviteurs de Dieu qui ornaient un palais magnifique. Elle demanda pour qui on le préparait; on lui dit que C'était pour le jeune homme qui était mort la veille. Elle vit ensuite, dans ce palais, un vieillard vêtu de blanc, qui ordonna à deux de ses gens de tirer ce jeune homme du tombeau et de l'amener au ciel. Trois jours après la mort du jeune homme , son père , qui se nommait Armène, s'étant retiré dans un monastère, le fils apparut à l'un des moines, et lui dit que Dieu l'avait reçu au nombre des bienheureux , et qu'il l'envoyait chercher son père. Armène mourut le quatrième jour 1 . — Voici des traits d'un autre genre. Torquemada conte qu'un grand seigneur espagnol , sorti un jour pour aller à la chasse sur une de ses terres , fut fort étonné lorsque . se croyant seul , il s'entendit appeler par son nom. La voix ne lui était pas inconnue; mais comme il ne paraissait pas empressé, il fut appelé une seconde fois, et reconnut distinctement l'organe de son père , décédé depuis peu. Malgré sa peur , il ne laissa pas d'avancer. Quel fut son étonnement de voir une grande caverne, ou espèce d'abîme, dans laquelle était une longue échelle.
1 Lettre de l'évêque Evode à saint Augustin.
Le spectre de son père se montra sur les premiers échelons , et lui dit que Dieu avait permis qu'il lui apparût, afin de l'instruire de ce qu'il devait faire pour son propre salut et pour la délivrance de celui qui lui parlait , aussi bien que pour celle de son grand-père qui était quelques échelons plus bas; que la justice divine les punissait et les retiendrait jusqu'à ce qu'on eût restitué un héritage usurpé par ses aïeux ; qu'il eût à le faire incessamment, qu'autrement sa place élait déjà marquée dans ce lieu de souffrance. — A. peine ce discours eut-il été prononcé, que le spectre et l'échelle disparurent, et l'ouverture de la caverne se referma. Alors la frayeur l'emporta sur l'imagination du chasseur; il retourna chez lui, rendit l'héritage, laissa à son fils ses autres biens, et se retira dans un monastère, où il passa le reste de sa vie. » — Il y a des visions qui tiennent un peu à ce que les Écossais appellent la seconde vue. Boaistuau raconte ce qui suit : « Une femme enchanteresse, qui vivait à Pavie du temps du règne de Léonicettus , avait cet avantage qu'il ne se pouvait faire rien de mal à Pavie , sans qu'elle le découvrît par son artifice, en sorte que la renommée des merveilles qu'elle faisait par l'art des diables lui attirait tous les seigneurs et philosophes de l'Italie. Il y avait, en ce temps, un philosophe à qui l'on ne pouvait persuader d'aller voir cette femme, lorsque , vaincu par les sollicitations de quelques magistrats de la ville , il s'y rendit. Arrivé devant cet organe de Satan, afin de ne demeurer muet, et pour la sonder au vif, il la pria de lui dire , à son avis , lequel de tous les vers de Virgile était le meilleur. La vieille, sans rêver, lui répondit aussitôt :
Discite justitiam moniti et non temnere divos.
— » Voilà, ajouta-t-elle, le plus digne vers que Virgile ait fait : va-t'en et ne reviens plus pour me tenter. » Ce pauvre philosophe et ceux qui l'accompagnaient s'en retournèrent sans aucune réplique, et ne furent en leur vie plus étonnés d'une si docte réponse, attendu qu'ils savaient tous qu'elle n'avait en sa vie appris ni à lire ni à écrire... — « Il y a encore, dit le même auteur, quelques visions qui proviennent d'avoir mangé du venin ou poison, comme Pline et Édouardus enseignent de ceux qui mangent la cervelle d'un ours, laquelle dévorée, on se croit transformé en ours. Ce qui est advenu à un gentilhomme espagnol de notre temps à qui on en fit manger, et il errait dans les montagnes pensant être changé en ours. — Il reste, pour mettre ici toutes espèces de visions, de traiter des visions
artificielles , lesquelles , ordonnées et bâties par certains secrets et mystères des hommes , engendrent la terreur en ceux qui les contemplent. Il s'en est trouvé qui ont mis des chandelles dans des tètes de morts , pour épouvanter le peuple , et d'autres qui ont attaché des chandelles de cire allumées sur des coques de tortues et limaces, puis les mettaient dans les cimetières la nuit , afin que le vulgaire , voyant ces animaux se mouvoir de loin avec leurs flammes, fût induit à croire que c'étaient les esprits des morts. — Il y a encore certaines visions diaboliques qui se sont faites de nos jours avec des chandelles composées de suif humain ; et pendant qu'elles étaient allumées de nuit, les pauvres gens demeuraient si bien charmés qu'on dérobait leur bien devant eux sans qu'ils sussent se mouvoir de leurs lits : ce qui a été pratiqué en Italie de notre temps. Mais Dieu , qui ne laisse rien impuni, a permis que ces voleurs fussent appréhendés; et, convaincus, ils ont depuis terminé leurs vies misérablement au gibet. » Poy. Main de gloire. — Les traditions populaires de l'Allemagne sont fécondes en visions; nous en citerons quelques-unes. — Un vieux château de la Saxe était visité par un fantôme qui faisait des tours indignes, tellement que le manoir demeurait inhahité d puis plusieurs années. Un jeune homme intrépide se décida à y passer la nuit; il emporta des provisions, des lumières et des armes. A minuit, pendant qu'il s'apprêtait à dormir, il entendit au loin un bruit de chaînes. Après avoir longuement circulé dans les corridors, l'être qui faisait ce bruit remua des clefs , ouvrit la porte, et le jeune audacieux vit paraître un grand spectre paie, décharné, ayant une très-longue barbe, et portant une trousse de barbier... Le curieux fit bonne contenance. Le spectre cependant referma soigneusement la porte ; puis s'étant approché du lit , il fit signe à son hôte de se lever , lui mit un peignoir sur les épaules, et lui indiqua du doigt une chaise sur laquelle il l'invita a s'asseoir. L'Allemand tremblait un peu ; son effroi augmenta quand il vit le fantôme tirer de sa trousse un antique plat à barbe d'un autre siècle et un grand rasoir un peu rouillé. Il se rassura pourtant et laissa faire. Le spectre, qui procédait gravement, lui savonna le menton , lui rasa proprement la barbe et les cheveux , puis ôta le peignoir. — Jusque-là rien de bien nouveau : on savait que l'esprit rasait ainsi tous ceux qui passaient la nuit dans le château ; mais on contait aussi qu'après les avoir rasés, il les assommait de coups avec son gros poing de squelette. Le jeune homme rasé se leva de la chaise : et .
6 — VIvS comme il avait gardé quelque présence d'esprit, il se rassura en voyant le fantôme se mettre à sa place et lui indiquer la trousse qu'il avait déposée sur une table. Tous ceux qui étaient venus avant lui dans ce château avaient eu si grand'peur, qu'ils s'étaient sans doute évanouis pendant qu'on les rasait; ce qui leur avait attiré des coups de poing. Le jeune homme remarqua la longue barbe du spectre, et comprit tout de suite qu'il demandait le même service qu'il venait de rendre. Il le savonna hardiment et lui rasa courageusement la barbe et la tète. — Sitôt que cela fut fait, le fantôme, muet jusqu'alors, se mit à parler comme une personne naturelle. Il appela le jeune homme son libérateur; il lui conta qu'autrefois, suzerain du pays, il avait eu l'usage inhospitalier de raser impitoyablement tous les pèlerins qui venaient coucher dans son château ; que pour l'en punir, un vieux moine , .revenant de la Terre- Sainte , l'avait condamné à raser après sa mort tous ses hôtes, jusqu'à ce qu'il s'en pré. senîât un assez hardi pour le raser lui-même. « Il y a trois cents ans que ma pénitence dure, «ajouta le spectre, et après de nouveaux rcmerciments il s'en alla. — Le jeune homme rassuré acheta le château à bas prix, dit le conte , et y coula des jours heureux, à la grande surprise des bonnes gens, qui le regardèrent comme un habile enchanteur ». — Voici autre chose. — Blendau, partant pour l'Italie, s'arrêta dans une ville du nord de l'Allemagne, chez Rebman , son ami, régisseur d'un domaine royal, qu'il avait visité souvent. — «Mon cher Blendau, lui dit Rebman, nous n'avons de disponible pour l'instant que la chambre grise; mais tu ne voudras pas y coucher. — Pourquoi donc? — As-tu oublié la dame châtelaine? — Bah 1 je n'y pense plus. J'ai vécu cinq ans dans la capitale; actuellement les esprits ne me font plus peur; laissez-moi coucher dans cette fameuse chambre. » Brigitte conduisit Blendau dans la chambre grise. — Un instant après, la femme et les enfants de Rebman arrivèrent de la foire; il ne leur dit rien de Blendau , voulant le lendemain , au déjeuner, les surprendre de cette visite agréable. La chambre grise était au second étage , à l'extrémité d'une des ailes du château. Brigitte posa ses deux llambeaux sur une table, au-dessous d'un vieux miroir, et se hâta de se retirer. Le jeune voyageur se mit à considérer cet appartement antique : l'énorme poêle de fer portait la date 1 G I G ; une porte vitrée, à petits carreaux arrondis,
1 Musœusa tiré parti de cette tradition dans sa légende intitulée l'Amener mt'et.
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enchâssés dans du plomb, donnait sur un long passage sombre qui conduisait à la tour des cachots; le lit était orné d'un grand baldaquin et de rideaux de soie épaisse, brochés en or; les meubles n'avaient pas changé de place depuis plus de cent ans. Mais la dame châtelaine remontait bien plus loin : Gertrude, c'était son nom , avait fait vœu de virginité en son vivant; ne l'ayant pas tenu , elle s'était empoisonnée de désespoir, à dix-neuf ans, dans cette même chambre grise; et, disait-on, elle avait été condamnée à souffrir trois cenfs ans les tourments du purgatoire. Cette pénitence rigoureuse ne sera terminée qu'en 1850 ; jusque-là elle doit apparaître toutes les nuits dans la chambre grise. — Blendau avait cent fois entendu les récits de ces apparilions : la dame châtelaine, disait-on, se montrait avec un poignard. Il n'était pas si rassuré qu'il le disait; cependant il ferma les portes aux verrous, souffla ses bougies et s'endormit. Deux heures après, le son de minuit réveille, il voit la chambre éclairée; il se soulève avec effroi, jette les yeux sur le vieux miroir, et aperçoit le spectre de Gertrude , vêtu d'un linceul , tenant un poignard dans la main droite. Une couronne de romarin et de clinquant est entrelacée dans ses cheveux. H voit dans le miroir, à la clarté des deux bougies , l'éclat fixe des yeux de Gertrude , la pâleur de ses lèvres; elle parle à voix basse. Le jeune homme épouvanté veut sortir du lit; l'effroi l'a paralysé. — Cependant la châtelaine s'avance vers lui le poignard levé , avec un regard terrible. Elle lui applique le poignard sur la poitrine, et sa main laisse tomber des gouttes de poison. Blendau saute hors du lit et court à la fenêtre pour appeler du secours; mais le spectre le prévient; il pose une main sur la fenêtre, de l'autre il saisit Blendau, qui sent sur son dos l'impression glaciale de la mort. Les lumières s'éteignent; Blendau se réfugie dans son lit, s'enfonce sous la couverture, et tout rentre dans le silence. L'extrême fatigue finit par lui faire retrouver un peu de sommeil. — Il s'éveille au point du jour, tout en nage; ses draps étaient trempés... Il ne sut que penser de son horrible aventure : les bougies consumées , le dérangement de certains meubles, tout lui prouvait que sa vision n'était pas un rêve; mais, n'osant en parler à Rebman , il remonta à cheval et partit sur-le-champ... — Quand cette aventure fut publiée, en 1310, dans le journal le Sincère, avec une apostille où M. Blendau attestait, au nom de l'honneur et au péril de sa vie , la vérité de cette histoire , elle fit sensation et occupa toutes les conversations de
Berlin. Un médecin publia alors une aventure du même genre, qui lui était arrivée, non dans une chambre grise , mais dans une chambre noire. — J'allai un jour, dit-il, dans la château du lieutenant-colonel Silberstein, dont la fille était gravement malade ; on me fit rester pour la soigner, et on me prépara une chambre où je me retirai de bonne heure. Elle avait une apparence assez lugubre : des peintures noires en couvraient les portes antiques, le plafond et le lambris. Un domestique vint me demander si je ne me trouvais pas trop seul dans cette chambre, et si je voulais qu'il restât avec moi. Je me moquai de lui et de toutes les histoires de revenants qu'il me conta sur cette chambre noire, qui jouissait d'un mauvais renom. Je m'endormis, après avoir tout visité et tout bien fermé. J'étais dans mon premier sommeil lorsque j'enlendisprononcer mon nom toutbas. J'ouvre les yeux à demi : ma chambre est éclairée d'une lumière extraordinaire; une main froide vient me toucher; et je vois à côté de moi une figure pale comme la mort, revêtue d'un drap mortuaire, qui étend vers moi ses bras glacés. Dans le premier mouvement de terreur, je poussai un cri, et je fis un saut en arrière. A l'instant j'entendis frapper un coup violent. L'image disparut, et je me retrouvai dans l'obscurité. L'horloge sonna : c'était minuit... — Je me levai sur-le-champ; j'al-i lumai deux bougies, je visitai de nouveau; tout était bien fermé. J'allais attribuer tout ce qui s'était passé à un songe, lorsque, m'étant approché de mon lit avec une lumière , j'y découvris une boucle de cheveux bruns posée sur mon oreiller. Elle ne pouvait pas y être venue par un rêve ni par une illusion. Je la pris, et je l'ai conservée. Mais au moment où j'étais interdit de cette circonstance , j'entends marcher à pas précipités; on frappe à ma porte : « Levez-vous, me crie-t-on , mademoiselle se meurt. » — Je vole à la chambre de la malade, que je trouve sans vie : on me dit qu'un peu avant minuit elle s'était réveillée, et qu'après avoir respiré fortement, elle avait rendu le dernier soupir. Sa mère, inconsolable , voulut au moins , avant de quitter le corps inanimé de la jeune fille, emporter une boucle de ses cheveux. Qu'on juge de mon effroi, quand je m'aperçus qu'il manquait une boucle à ses longs cheveux bruns, celle précisément que j'avais reçue dans la chambre noire .. Le lendemain je fus atteint d'une maladie dangereuse, qui fut la môme que celle dont la jeune personne était morte... — Au moment où le médecin rendit cette aventure publique, un avocat ayant couché dans la
même chambre noire et vu à peu près les mêmes choses , la justice visita les lieux. On découvrit un ressort secret qui ouvrait un lambris dans le lit de la chambre fatale; elle communiquait à un cabinet qu'habitait la femme de chambre; c'était cette femme qui , pour ses intrigues personnelles, jouait le personnage de fantôme, afin de posséder seule fa chambre infestée. Le docteur et l'avocat l'avaient prise successivement pour un spectre. — Après que cette histoire fut débrouillée , le journal le Sincère publia l'éclaircissement des aventures de la chambre grise. Tout était l'ouvrage des enfants du châtelain , auxquels Brigitte avait conté l'arrivée de Blendau : la jeune Charlotte faisait le rôle de Gertrude ; ses deux frères avaient ouvert le verrou de la petite porte, en passant une main par un carreau cassé. Quand tout ceci fut dépouillé du merveilleux , on dit que le médecin de la chambre noire s'écria : « Nous vivons dans un siècle pervers et détestable ; tout ce qui est ancien s'anéantit , et un pauvre revenant ne peut même plus loyalement se maintenir... » — Ne quittons pas encore les Allemands, ni surtout les Allemandes, qui ne se refusent pas les hallucinations. — Trois jeunes filles de Berlin , s'étant réunies un jour, demandaient à l'une d'entre elles, Florentine, d'où lui venait la tristesse qu'elles lui remarquaient. Elle en avoua la raison, en ces termes: « J'avais une sœur nommée Séraphine, que vous avez connue ; elle s'entêta des rêveries de l'astrologie et des sciences de la divination, au grand chagrin de mon père. Ma mère mourut , et mon père pensa qu'avec l'âge , ce penchant bizarrese perdrait; mais Séraphine poursuivit son étude : elle disait avoir été ravie, avoir joué avec les esprits ; et je ne suis pas éloignée de le croire, puisque moi et d'autres l'avons vue dans le jardin, tandis qu'elle se trouvait à la maison... Un soir qu'elle était allée chercher ses parures pour aller en soirée, elle rentra sans lumière ; je jetai un cri d'effroi ; son visage avait subi une altération complète, sa pâleur habituelle avait pris la teinte affreuse de la mort; ses lèvres couleur de rose étaient devenues bleues. — « J'ai été saisie d'une indisposition subite , » nous dit-elle enfin tout bas. Après des instances répétées de ma part, elle finit par me dire que l'esprit de notre mère, morte depuis quelque temps, lui avait apparu, qu'elle avait entendu marcher derrière elle , qu'elle s'était sentie retenue par la robe, et qu'effrayée, elle s'était évanouie; qu'après avoir repris ses forces et au moment d'ouvrir son armoire, les deux battants s'étaient déployés d'eux-mêmes, que sa
lumière s'était éteinte, qu'elle avait vu son image fidèle sortir d'un miroir, répandre une grande clarté dans l'appartement, et qu'elle avait entendu une voix lui dire : « Pourquoi trembler en voyant ton être propre s'avancer vers toi pour te donner la connaissance de ta mort prochaine , et pour te révéler la destinée de ta maison? » que le fantôme l'avait instruite de ce qui devait arriver; qu'au moment où elle l'interrogeait sur moi, la chambre s'était obscurcie, et que tout le surnaturel avait disparu ; mais elle ajouta qu'elle ne pouvait me confier l'avenir qu'elle venait de connaître, et que notre père seul le saurait. — J'en dis quelque chose à mon père, le soir même; mais il n'en crut rien. Il pensait que tout ce qui était arrivé à Séraphine pouvait être produit par une imagination exaltée. Cependant , trois jours après , ma sœur étant tombée malade , je remarquai à l'affectation avec laquelle elle nous embrassait mon père et moi , que l'instant de la séparation n'était pas éloigné. « La pendule sonnera-t-elle bientôt neuf heures? disait-elle dans la soirée; songez à moi ! nous nous reverrons ! » Elle nous serra la main , et lorsque 1 heure sonna , elle tomba sur son lit et ne se releva plus. — Mon père désira que cette prétendue vision fût tenue secrète. Je partageai son opinion ; mais je le pressai de me dévoiler le secret qu'on m'avait fait. 11 ne voulut pas y consentir, et je remarquai que son regard inquiet était fixé sur la porte ; elle s'ouvrit tout à coup d'elle-même... » — Je frissonnai d'effroi, et demandai à mon père s'il ne voyait pas une lueur pénétrer dans l'appartement. Il se rejeta encore sur l'imagination ; il en parut cependant frappé. Le temps n'effaça pas le souvenir de Séraphine , mais il nous fit oublier cette dernière apparition. Un soir, je rentrais à la maison après une belle promenade, lorsque les gens de mon père m'avertirent de la résolution où il était d'aller vivre dans une de ses terres. A minuit nous partîmes; il arriva à sa terre , calme et serein ; mais il fut bientôt frappé d'une indisposition que les médecins regardèrent comme très-sérieuse ; un soir il me dit : « Séraphine a dit deux fois la vérité , elle la dira une troisième fois. » Je compris alors que mon père croyait mourir bientôt. En effet il dépérit visiblement et fut forcé de garder le lit. — Un autre soir , il me dit d'une voix faible : « L'expérience m'a guéri de mon incrédulité ; quand neuf heures sonneront , mon dernier moment, suivant la prédiction de Séraphine, sera arrivé. Ne le marie pas s'il est possible ; et si jamais tu songeais sérieusement à le faire , n'oublie pas de lire le papier que
je te donne. > Le son de l'heure fatale où mon père , appuyé sur mon épaule , rendit le dernier soupir, me priva de l'usage de mes sens.
— Le jour de son enterrement fut aussi marqué par la lueur éclatante dont j'ai déjà parlé. Vous savez, continua Florentine, que le comte Ernest me recherche en mariage; dès que cette union fut convenue , je n'hésitai pas , selon l'ordre de mon père, de lire le billet cacheté qu'il m'avait remis. Le voici : « Séraphine t'a sûrement déjà dit que, lorsqu'elle voulut questionner le fantôme sur ton sort, soudain il avait disparu. L'être incompréhensible vu par ta sœur lui a déclaré que , trois jours avant celui qui serait fixé pour ton mariage , tu mourrais à cette même heure qui nous est si funeste. Voilà pourquoi je t'engage à ne pas te marier. » — Florentine s'arrêta et dit : « Vous voyez , mes chères amies , la cause du changement dont vous m'avez quelquefois fait des reproches. Demain le comte revient de son voyage; il avait fixé l'époque de notre mariage au troisième jour après son retour : ainsi c'est aujourd'hui ! et je renonce à un mariage qui, certes, m'eût charmée , plutôt que de renoncer à la vie. »
— Transcrivons maintenant une singulière légende , qui a été publiée en France depuis peu et répétée par plusieurs journaux. — Avant que Luther fût venu prêcher sa désastreuse réforme, on voyait des monastères au penchant de toutes les collines de l'Allemagne. C'étaient de grands édifices à l'aspect paisible^ avec un clocher frêle qui s'élevait du milieu des bois et autour duquel voltigeaient des palombes. Là vivaient des hommes qui n'occupaient leur esprit que des choses du ciel.
— A Olmutz, il en était un que l'on citait dans la contrée pour sa piété et son instruction. C'était un homme simple, comme tous ceux qui savent beaucoup , car la science est semblable à la mer; plus on s'y avance, plus l'horizon devint large, et plus on se sent petit. Frère Alfus, après avoir ridé son front et blanchi ses cheveux dans la recherche de démonstrations inutiles, avait appelé à son secours la foi des petits enfants ; puis, confiant sa vie à la prière, comme à une ancre de miséricorde ; il l'avait laissée se balancer doucement au roulis des pures amours et des célestes espérances. — Cependant de mauvaises rafales agitaient encore par instants le saint navire. Par instants les tentations de l'intelligence revenaient, et la raison interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Alfus devenait triste ; de grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur; son coeur avait froid. Errant dans les campagnes , il s'asseyait sur la
mousse des rochers, s'arrêtait sous l'écume des torrents, marchait parmi les murmures de la forêt; mais il interrogeait vainement la nature; à toutes ses demandes, les montagnes, les flots et les feuilles ne lui répondaient qu'un seul mot : Dieu ! — Frère Alfus était sorti victorieux de beaucoup de ces crises; chaque fois il s'était affermi dans ses croyances, car la tentation est la gymnastique de la conscience : quand elle ne la brise point, elle la fortifie; mais depuis quelque temps une inquiét'.ide plus poignante s'était emparée du frère. Il avait remarqué souvent que tout ce qui est beau perd son charme par le long usage, que l'œil se fatigue du plus merveilleux paysage, l'oreille de la plus douce voix, et il s'était demandé comment nous pourrions trouver, même dans les cieux, un aliment de joie éternelle. Que deviendrait la mobilité de notre âme au milieu de magnificences sans
terme? L'éternité! quel mot pour une
créature qui ne connaît d'autre loi que celle de la diversité et du changement! 0 mon Dieu ! plus de passé ni d'avenir, plus de souvenirs ni d'espérances ! L'éternité ! l'éternité!... 0 mot qui fais pleurer sur la terre, que peux-tu donc signifier dans le ciel ? — Ainsi pensait frère Alfus , et ses incertitudes étaient grandes. Un matin il sortit du monastère avant le lever des frères et descendit dans la vallée. La campagne , encore toute moite de rosée, s'épanouissait aux premiers rayons de l'aube. Alfus suivait lentement les sentiers ombreux de la colline; les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépines, secouant sur sa tète chauve une pluie de rosée , et quelques papillons encore à demi endormis voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher leurs ailes. Alfus s'arrêta à regarder la campagne qui s'étendait sous ses yeux ; il se rappela combien elle lui avait semblé belle la première fois qu'il l'avait vue, et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours. C'est que pour lui, pauvre enfant des villes accoutumé aux ruelles sombres et aux tristes murailles des citadelles, ces fleurs, ces arbres, cet air, étaient nouveautés enivrantes. Aussi la douce année qu'avait été l'année de son noviciat ! que de longues courses dans les vallées ! que de découvertes charmantes ! ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantines roses, fraisières des bois, oh ! quel bonheur de vous trouver une première fois ! Quelle joie de marcher par des sentiers inconnus que voilent les ramées, de rencontrer à chaque pas une source où l'on n'a point encore bu, une mousse que l'on n'a point encore