‹ Dictionnaire infernalChapitre 368 sur 368 · ZOU · texte numérisé non relu

ZOU

la divine Egérie, de qui Numa Pompilius reçut toutes ses lois. Ce fut elle qui engagea Numa à bâtir un temple en l'honneur de Vesta, sa mère. Les livres secrets de l'ancienne cabale nous apprennent qu'elle fut conçue dans l'espace de temps que Noé passa sur les flots, réfugié dans l'arche cabalistique.

Zoubdadeyer. — En l'an 408, le roi de Perse Cabadès apprit, dit Théophanes, qu'il y avait aux frontières de ses états un vieux château appelé Zoubdadeyer, plein de richesses gardées par des démons. Il résolut de s'en emparer, mais les magiciens juifs qu'il employa pour mettre en fuite les bandes infernales n'y réussirent pas. Un évêque chrétien put seul dissiper les prestiges du château ensorcelé.

— ZUi\ Zoureg , — serpent mystérieux , long d'un pied, que les Arabes disent habiter le désert, où il est doué d'une puissance qui lui permet, dans ses courses , de traverser sans se détourner les plus rudes obstacles, un rocher, un mur, un arbre , un homme. L'homme que le zoureg traverse en passant meurt aussitôt. On ne peut tuer ce petit serpent qu'en lui coupant la tète pendant qu'il dort.

Zozo , — démon qui , accompagné de Mimi et de Crapoulet, posséda, en 1816, une jeune fille du bourg de Teilly en Picardie. Voy. Possédés.

Zundel, — capitaine des Bohémiens. Voy.

Bohémiens.

APPENDICE

Quelques Légendes infernales.

Un grand sorcier. — On trouve dans les

lettres curieuses de Cyrano-Bergerac, sur la magie, le passage très-piquant qui suit : — « Il m'est arrivé une aventure si étrange, que je veux vous la raconter. Vous saurez qu'hier, fatigué de l'attention que j'avais mise à lire un livre de prodiges , je sortis à la promenade pour dissiper les ridicules imaginations dont j'avais l'esprit rempli. Je m'enfonçai dans un petit bois obscur, où je marchai environ un quart d'heure. J'aperçus alors un manche à balai , qui vint se mettre entre mes jambes et sur lequel je me trouvai à califourchon; aussitôt je me sentis volant par le vague des airs. Je ne sais quelle route je fis sur cette monture; mais je me trouvai arrêté sur mes pieds, au milieu d'un désert où je ne rencontrai aucun sentier. Cependant je résolus de pénétrer et de reconnaître les lieux. Mais j'avais beau pousser contre l'air, mes efforts ne me faisaient trouver partout que l'impossibilité de passer outre. — A la fin, fort harassé, je tombai sur mes genoux ; et ce qui m étonna, ce fut d'avoir passé en un moment de midi à minuit. Je voyais les étoiles luire au ciel avec un feu bleueltant; la lune était en son plein, mais beaucoup plus pâle qu'à l'ordinaire; elle s'éclipsa trois fois, et trois fois dépassa son cercle ; les vents étaient paralysés, les fontaines étaient muettes; tous les animaux n'avaient de mouvement que ce qu'il leur en faut pour trembler; l'horreur d'un silence effroyable régnait partout, et partout la nature semblait attendre quelque grande aventure. — Je mêlais ma frayeur à celle dont la face de l'horizon paraissait agitée, lorsqu'au clair de la lune, je vis sortir d'une caverne un grand et vénérable vieillard, vêtu de blanc, le visage basané, les sourcils touffus et relevés, l'œil effrayant, la barbe renversée par-dessus les épaules. Il avait sur la tête un chapeau de verveine , et sur le dos une ceinture de fougère de mai tressée. A l'endroit du cœur était attachée sur sa robe une chauve-souris à demi morte, et

autour du cou un carcan chargé de sept différentes pierres précieuses, dont chacune portait le caractère de la planète qui la dominait.

— Ainsi mystérieusement habillé , portant à la main gauche un vase triangulaire plein de rosée, et à la droite une baguette de sureau en sève, dont l'un des bouts était ferré d'un mélange de tous les métaux, il baisa le pied de sa grotte, se déchaussa, prononça en grommelant quelques paroles obscures, et s'approcha à reculons d'un gros chêne, à quatre pas duquel il creusa trois cercles l'un dans l'autre. La nature, obéissant aux ordres du nécromancien, prenait elle-même, en frémissant, les figures qu'il voulait y tracer. Il y grava les noms des esprits qui présidaient au siècle, à l'année, à la saison, au mois, au jour et à l'heure. Ceci fait , il posa son vase au milieu des cercles, le découvrit, mit un bout de sa baguette entre ses dents, se coucha la face tournée vers l'orient, et s'endormit. — Vers le milieu de son sommeil, je vis tomber dans le vase cinq grains de fougère. 11 les prit quand il fut éveillé, en mit deux dans ses oreilles, un dans sa bouche; il replongea l'aulre dans l'eau, et jeta le cinquième hors des cercles. A peine fut-il parti de sa main , que je le vis environné de plus d'un million d'animaux de mauvais augure. Il loucha de sa baguette un chat-huant, un renard et une taupe qui entrèrent dans les cercles en jetant un cri formidable. Il leur fendit l'estomac avec un couteau d'airain, leur ôla le cœur, qu'il enveloppa dans trois feuilles de laurier et qu'il avala ; il fit ensuite de longues fumigations. Il trempa un gant de parchemin vierge dans un bassin plein de rosée et de sang , mit ce gant à sa main droite , et après quatre ou cinq hurlements horribles, il ferma les yeux et commença les évocations.

— Il ne remuait presque pas les lèvres; j'entendis néanmoins dans sa gorge un bruit semblable à celui de plusieurs voix entremêlées. Il fut enlevé de terre à la hauteur d'un demipied , et de fois à autre il attachait attentive-

APPENDICE

rnenl la vue sur Tcngle de l'index de sa main gauche; il avait le visage enflammé et se tourmentait fort. — Après plusieurs contorsions effroyables, il tomba en gémissant sur ses genoux; mais aussitôt qu'il eut articulé trois paroles d'une certaine oraison , devenu plus fort qu'un homme, il soutint sans vaciller les violentes secousses d'un vent épouvantable qui soufflait contre lui. Ce vent semblait tacher de le faire sortir des trois cercles ; les trois ronds tournèrent ensuite autour de lui. Ce prodige fut suivi d'une grêle rouge comme du sang, et celte grêle fit place à un lerrent de feu , accompagné de coups de tonnerre. — Une lumière éclatante dissipa enfin ces tristes météores. Tout au milieu parut un jeune homme, la jambe droite sur un aigle, la gauche sur un lynx , qui donna au magicien trois fioles de je ne sais quelle liqueur. Le magicien lui présenta trois chevaux, l'un pris au devant de sa tète, les deux autres aux tempes; il fut frappé sur l'épaule d'un petit bâton que tenait le fantôme; et puis tout disparut. — Alors le jour revint; j'allais me remettre en chemin pour regagner mon village, mais le sorcier, m'ayant envisagé, s'approcha du lieu où j'étais. Quoiqu'il parût cheminer à pas lents, il fut plus tôt à moi que je ne l'aperçus bouger. Il étendit sur ma main une main si froide, que la mienne en demeura long-temps engourdie. I! n'ouvrit ni les yeux, ni la bouche; et dans ce profond silence il me conduisit à travers des masures, sous les ruines d'un vieux château inhabité, où les siècles travaillaient depuis mille ans à mettre les chambres dans les caves. Aussitôt que nous fûmes entrés : — « Vante-toi , me dit-il en se tournant vers moi , d'avoir contemplé face à face le sorcier Agrippa , dont l'âme est par métempsycose celle qui animait autrefois le savant Zoroastre , prince des Bactriens. — Depuis près d'un siècle que je disparus d'entre les hommes , je me conserve ici , par le moyen de l'or potable, dans une santé qu'aucune maladie n'a interrompue. De vingt ans en vingt ans , je prends une prise de cette médecine universelle, qui me rajeunit et qui restitue à mon corps ce qu'il a perdu de ses forces. S. tu as considéré trois fioles que m'a présentées le roi des Salamandres, la première en est pleine, la seconde contient de la poudre de projection , et la troisième de riiuile de talc. — Au reste, tu m'es obligé, puisque, entre tous les mortels, je t'ai choisi pour assister à des mystères que je ne célèbre qu'une l'ois en vingt ans. — C'est par mes charmes que sont envoyées, quand il me plaît, les stérilités et les abondances.

Je suscite les guerres en les allumant entre les génies qui gouvernent les rois. J'enseigne aux bergers la patenôtre du loup. J'apprends aux devins la façon de tourner le sas. Je fais courir les feux follets. J'excite les fées à danser au clair de la lune. Je pousse les joueurs à chercher le trèfle à quatre feuilles sous les gibets. J'envoie à minuit les esprits hors du cimetière, demander à leurs héritiers l'accomplissement des vœux qu'ils ont faits à la mort. Je fais brûler aux voleurs des chandelles de graisse de pendu , pour endormir les hôtes pendant qu'ils exécutent leur vol. Je donne la pistole volante, qui vient ressauJer dans la pochet e quand on l'a employée. Je fais présent aux 1 quais de ces bagues qui font aller et revenir d'Orléans à Paris en un jour. Je fais tout renverser dans une maison par les esprits follets, qui culbutent les bouteilles, les verres, les plats, quoique rien ne se casse et qu'on ne voie personne. Je montre aux vieilles à guérir la fièvre avec des paroles. Je réveille les villageois la veille ce la Saint-Jean , pour cueillir son herbe à jeun et sans parler. J'enseigne aux sorciers à devenir loups-garous. Je tords le cou à ceux qui, lisant dans un grimoire, sans le savoir, me font venir et ne me donnent rien. Je m'e i retourne paisiblement d'avec ceux qui me donnent une savate, un cheveu ou une paille. J'enseigne aux nécromanciens à se défaire de leurs ennemis, en faisant une image de cire, et la piquant ou la jetant au feu , pour faire sentir à l'original ce qu'ils font souffrir à la copie. Je montre aux bergers à nouer l'ai guillette. Je fais sentir les coups aux sorciers, pourvu qu'on les batte avec un bâton de sureau. Enfin, je suis le diable Vauvert, le Juif errant, et le grand veneur de la forêt de Fontainebleau.... » — Après ces paroles, le magicien disparut, les couleurs des objets s'éloignèrent...; je me trouvai sur mon lit, encore tremblant de peur. Je m'aperçus que toute cette longue vision n'était qu'un rêve ; que je m'étais endormi en lisant mon livre de noirs prodiges, ét qu'un songe m'avait fait voir tout ce qu'on vient de lire. »

lia légende de Henri-Ie-Lion. — Nous

l'empruntons à Musrcus, dont les contes populaires sont riches de tant de traditions merveilleuses. — Pendant que la croisade de Fr édéric-Barberousse occupait le monde chrétien, il y eut grand bruit dans toute l'Allemagne de l'aventure merveilleuse arrivée au duc Henri de Brunswick. — Il s'était embarqué pour la Terre-Sainte. Une tempête le jeta sur la côte d'Afrique. Échappé seul du

APPENDICE

naufrage, ii trouva un asile dans l'antre d'un lion. L'animal, couché à terre, lui témoigna tant de douceur qu'il osa s'en approcher ; il reconnut que cette humeur hospitalière du redoutable animal provenait de l'extrême douleur qu'il ressentait à la patte gauche de derrière; il s'y était enfoncé une grosse épine , et la douleur le faisait souffrir à un tel point qu'il ne pouvait se lever et qu'il avait complètement perdu l'appétit. La première connaissance faite et la confiance réciproque établie, le duc remplit auprès du roi des animaux les fonctions de chirurgien; il lui arracha l'épine et lui pansa le pied '. Le lion guérit, et, reconnaissant du service que lui avait rendu son hôte, il le nourrit abondamment de sa chasse et le combla de toutes les caresses qu'un chien a coutume de faire à son maître. — C'était fort bien. Mais le duc ne tarda pas à se lasser de l'ordinaire du lion , qui, avec toute sa bonne volonté, ne lui servait pas la venaison aussi bien apprêtée que le faisait son cuisinier. Il désirait ardemment de retourner dans sa résidence , la maladie du pays le tourmentait nuit et jour; mais il ne voyait aucun espoir de pouvoir jamais regagner ses états. — Le tentateur s'approcha alors du duc, que la tristesse accablait. Il avait pris la forme d'un petit, homme noir ; Henri d'abord crut voir un orang-outang, mais c'était bien Satan en personne qui lui rendait visite. « Duc Henri, lui dit-il, pourquoi te lamentes-tu? Si tu veux prendre confiance en moi , je mettrai fin à tes peines ; je te ramènerai près de ton épouse; aujourd'hui même tu souperas à Brunswick, où l'on prépare ce soir un grand festin; car la duchesse, qui te croit mort, donne sa main à un nouvel époux. » — Cette nouvelle fut un coup de foudre pour le duc; la fureur étincelait dans ses yeux ; son cœur était en proie au désespoir. Il aurait pu songer que, depuis trois ans qu'on avait annoncé son naufrage , il était bien permis à la duchesse de se croire veuve. Il ne s'arrêta qu'à l'idée qu'il était outragé. « Si le ciel m'abandonne, pensa-t-il, je prendrai conseil de l'enfer. » Il était dans une de ces situations dont le diable sait profiter. Sans perdre le temps en délibérations, il chaussa ses éperons, ceignit son épée et s'écria : « En route, camarade. — A l'instant, répliqua le démon , mais convenons des frais de transport. — Demande ce que tu voudras, dit le duc, je te le donnerai, sur ma parole. — Hé bien! il faut que ton âme

1 C'est ainsi que commença l'aventure d'Androclès , qui trouva, comme le duc de Brunswick, un ami dans son lion.

m'appartienne dans l'autre monde. — Soit, répondit le duc, dominé par la colère; » et il toucha la main du petit homme noir. — Le marché se trouva donc conclu entre les parties intéressées. Satan prit la forme d'un griffon, saisit dans une de ses serres le duc Henri , dans l'autre le fidèle lion , et les transporta, des côtes de la Libye, dans la ville de Brunswick , où il les déposa sur la place du Marché, au moment où le guet venait de crier l'heure de minuit. Puis il disparut. — Le palais ducal et la ville entière étaient illuminés; toutes les rues fourmillaient d'habtants qui se livraient à une bruyante gaietô , et couraient au château pour y voir la fiancée et pour être spectateurs de la danse des flambeaux qui devait terminer les fêtes du jour. — Le voyageur aérien , qui ne ressentait pas la moindre fatigue, se glissa à travers la foule sous le portail du palais, et, accompagné de son lion fidèle, il fit retentir ses éperons d'or sur l'escalier, entra dans la salle du festin, tira son épée et s'écria : « A moi ceux qui sont fidèles au duc Henri ! mort et malédiction aux traitres ! » — En même temps , le lion rugit, secouant sa crinière et agitant sa queue. On croyait entendre les éclats du tonnerre. Les trompettes et les trombonnes se turent ; mais les voûtes antiques retentirent du fracas des armes et les murs du château en tremblèrent. — Le fiancé aux boucles d'or et la troupe bigarrée de ses courtisans tombèrent sous l'épée de Henri. Ceux qui échappaient au glaive étaient déchirés par le lion. Après que le pauvre fiancé, ses chevaliers et ses valets eurent mordu la poussière, et que le duc se fut montré le maître de la maison d'une manière aussi énergique que jadis Ulysse avec les prétendants de Pénélope, il prit place tà table à côté de son épouse. Elle commençait à peine à se remettre de la frayeur mortelle que lui avaient causée ces massacres. Tout en mangeant avec grand appétit des mets que son cuisinier avait apprêtés pour d'autres convives, et en régalant son compagnon de ragoûts qui ne paraissaient pas non plus lui déplaire, Henri jetait les yeux de temps en temps sur sa femme, qu'il voyait baignée de larmes. Ces pleurs pouvaient s'expliquer de deux manières; mais, en homme qui sait vivre, le duc leur donna l'interprétation la plus favorable ; il adressa à la dame, d'un ton affectueux, quelques reproches sur sa précipitation à former de nouveaux nœuds, et il reprit ses vieilles habitudes. — Henri-le-Lion , surnommé ainsi à cause de son aventure, disparut en 1195, emporté par le petit homme noir.

La vieille sorcière de Berkeley. — Ballade écossaise. — « Vers le onzième siècle , dans une ville d'Angleterre, une femme adonnée à la magie étant un jour à dîner, une corneille qu'elle avait toujours auprès d'elle lui croassa je ne sais quoi de plus clair qu'à l'ordinaire. Elle pâlit, poussa de profonds soupirs et s'écria : « J'apprendrai aujourd'hui de grands malheurs. » — À peine achevait-elle ces mots, qu'on vint lui annoncer que son fils aîné et toute la famille de ce fils étaient morts de mort subite. Pénélrée de douleur, elle assembla ses autres enfants, parmi lesquels étaient un moine et une religieuse, et leur dit en gémissant : « Jusqu'à ce jour, je me suis livrée aux arts magiques ; je n'ai d'espoir que dans vos prières : je sais que les démons sont à la veille de me posséder pour me punir de mes crimes ; je vous prie, comme votre mère, de soulager les tourments que j'endure déjà ; sans vous ma perte me paraît assurée , car je vais mourir à l'instant. Renfermez mon corps, enveloppé d'une peau de cerf, dans une bière de pierre recouverte de plomb que vous lierez par trois tours de chaîne ; si pendant trois nuits je reste tranquille, vous m'ensevelirez la quatrième ; quoique je craigne que la terre ne veuille point recevoir mon corps : pendant cinquante nuits, chantez des psaumes pour moi, et que pendant cinquante jours on dise des messes. » — Ses enfants exécutèrent ses ordres, mais sans succès. Les deux premières nuits, tandis que les clercs chantaient des psaumes , les démons enlevèrent, comme si elles eussent été de paille, les portes du caveau et emportèrent les deux chaînes qui enveloppaient la caisse : la troisième nuit, vers le chant du coq, tout le monastère semblait ébranlé par les démons qui entouraient l'édifice. L'un d'entre eux, le plus terrible et d'une taille colossale, réclama la bière. 11 appela la morte par son nom, et lui ordonna de sortir. « Je ne le puis, répondit le cadavre, je suis liée. — Tu vas être déliée, lui dit Satan ; » et aussitôt il brisa comme une ficelle la troisième chaîne de fer qui restait autour de la bière , découvrit d'un coup de pied le couvercle, et prenant la morte par la main , il l'entraîna en présence de tous les assistants. Un cheval noir se trouvait là, hennissant fièrement, couvert de crochets de fer; on plaça la malheureuse sur son dos et il disparut ; on entendit seulement dans le lointain les derniers cris de la sorcière !.

La vision du suicide. — Ceci est un COnle

fantastique, extrait de Nicolas Nikleby , de

1 Vincent de Guillerin, Spect. hist., liv. XXVI.

APPENDICE

M. Charles Dickens. — Le baron von Koeldwethout de Grogzwig en Allemagne, était au désespoir: sa femme venait de lui donner son treizième enfant, et à chaque nouveau-né elle devenait plus grondeuse. La famille de sa femme s'en mêlait; il venait de reconnaître que ses coffres étaient vides. Le baron ne chassait plus, ne riait plus : « Je ne sais que faire, dit-il; j'ai envie de me tuer. » — C'était une brillante idée ! — Le baron prit dans une armoire un vieux couteau de chasse, et l'ayant repassé sur sa botte , il fit mine de l'approcher de sa gorge. — « Hem ! dit-il, s'arrêtant tout court, il n'est peut-être pas assez affilé. » — Le baron le repassa de nouveau ; et il faisait une seconde tentative, quand il fut interrompu par les clameurs bruyantes des jeunes barons et baronnes; car leur chambre était dans une tour voisine, dont les fenêtres étaient garnies de barres de fer, pour les empêcher de tomber dans le fossé. « 0 délices du célibat! s'écria le baron en soupirant, si j'avais été garçon, j'aurais pu me tuer cinquante fois sans être dérangé. Holà ! mettez

un flacon de vin et la plus grande de mes pipes clans la petite chambre voûtée, derrière la salle d'armes. » — Un valet, qui s'appelait Jean, exécuta l'ordre du baron dans l'espace d'une demi-heure ou à peu près, et le sire de Grogzwig, informé que tout était prêt, passa dans la chambre voûtée , dont les boiseries sombres étincelaient à la lueur des bûches amoncelées dans le foyer. La bouteille et la pipe étaient prêtes, et, somme toute, la pièce avait un air confortable. — « Laisse la lampe, dit le baron. — Vous faut-il encore autre chose, monseigneur? demanda le valet. — Vat'en. » — Jean obéit, et le baron ferma la porte. — « Je vais fumer une dernière pipe, dit-il, et tout sera fini. » — Mettant de côté le couteau de chasse en attendant qu'il en eut besoin , et se versant un grand verre de vin, le sire de Grogzwig s'étendit sur son fauteuil, allongea les jambes sur les chenets et se mit à fumer. — Le baron eût été certainement romantique si le romantisme eût été inventé à cette époque; mais il était doublement disposé à la rêverie par sa qualité d'Allemand et de fumeur. Rien n'est plus favorable que la pipe aux hallucinations. La monotonie du mouvement d'aspiration et d'expiration jette l'esprit et les sens dans une espèce de somnolence Les vapeurs narcotiques du tabac surexcitent et exaltent l'imagination. Il semble que du foyer de la pipe s'échappe une multitude d'êtres aériens qui flottent et tourbillonnent avec la fumée, se cherchent et se saisissent au milieu du nuage azuré, et mon-

APPEN

lent nu ciel en dansant. — Le baron songea à une foule de choses, à ses peines présentes, à ses jours de célibat et aux gentilshommes vert-pomme, depuis long-temps dispersés dans le pays, sans qu'on sût ce qu'ils étaient devenus , à l'exception de deux qui avaient eu le malheur d'être décapités, et de quatre autres qui s'étaient tués à force de boire. Son esprit errait au milieu des ours et des sangliers, lorsque, en vidant son verre jusqu'au fond, il leva les yeux et crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul. — A travers l'atmosphère brumeuse dont il s'était entouré , le baron distingua un être hideux et ridé , avec des yeux creux et sanglants, une figure cadavéreuse et d'une longueur démesurée, ombragée de boucles éparses de cheveux noirs. Ce personnage fantastique était assis de l'autre côté du feu , et, plus le baron le regarda , plus il demeura convaincu de la réalité de sa pré- sence. L'apparition était affublée d'une espèce de tunique de couleur bleuâtre, qui parut au baron décorée d'os en croix. En guise de cuissards, ses jambes étaient encaissées dans des planches de cercueil, et sur son épaule gauche était jeté un manteau court et poudreux , qui semblait fabriqué d'un morceau de linceul. Elle ne faisait aucune attention au baron, mais contemplait fixement le feu. — « Ohé! s'écria le baron frappant du pied pour attirer les regards de l'inconnu. — Ohé! répéta celui-ci levant les yeux vers le baron, mais sans bouger. — Qu'est-ce ? dit le baron sans s'effrayer de cette voix creuse et de ses yeux mornes ; je dois vous adresser une question. Comment êles-vous entré ici? — Par la porte. — Qui êtes-vous? — Un homme. — Je ne le crois pas. — Comme vous voudrez. » — L'intrus regarda quelque temps le hardi baron de Grogzwig, et lui dit familièrement : « Il n'y a pas moyen de vous tromper, à ce que je vois. Je ne suis pas un homme. — Qui êtes-vous donc? — Un génie. — Vous n'en avez pas l'air, repartit dédaigneusement le baron. — Je suis le génie du désespoir et du suicide , dit l'apparition; vous me connaissez à présent. » — A ces mots , l'apparition se tourna vers le baron , comme si elle se fût préparée à agir; et ce qu'il y eut de remarquable, ce fut de la voir mettre de côté son manteau , exhiber un pieu ferré qui lui traversait le milieu du corps, l'arracher brusquement et le poser sur la table aussi tranquillement que si c'eût été une canne de voyage. — « Maintenant, dit le génie, jetant un coup d'œil sur le couteau de chasse, êtes-vous prêt? — Pas encore ; il faut que j'achève ma pipe. — Dépêchez-vous. — Vous semblez pressé. — Mais

oui, je le suis; par ces temps de misère et d'ennui , j'ai beaucoup à faire en Angleterre et en France, où je vais de ce pas, et tout mon temps est pris. — Buvez- vous? dit le baron touchant la bouteille avec la tête de sa pipe. — Neuf fois sur dix et largement, reprit le génie d'un ton sec. — Jamais avec modération? — Jamais, répliqua le génie en frissonnant ; cela engendre la gaieté. » — Le baron examina encore son nouvel hôte , qu'il regardait comme un visiteur extraordinairement fantasque, et lui demanda enfin s'il prenait une part active à tous les simples arrangements du genre de ceux dont il s'agissait en ce moment. « Non , répondit évasivement le génie ; mais je suis toujours présent. — Pour voir si l'affaire va bien? je suppose. — Précisément, répondit le génie en jouant avec son pieu dont il examinait le fer. Ne perdez pas une minute, je vous prie, car je suis mandé par un jeune homme affligé de trop de loisir et d'argent. — Se tuer parce qu'on a trop d'argent ! s'écria le baron, se laissant aller à une violente envie de rire. Ah ! ah ! ah ! voilà qui est bon ! » — C'était la première fois que Je baron riait depuis long-temps. « Dites donc , reprit le génie d'un ton suppliant et d'un air d'anxiété, ne recommencez pas, s'il vous plaît. — Pourquoi ? — Vos rires me font mal ; soupirez tant que vous voudrez, je m'en trouverai bien. » — Le baron soupira machinalement, et le génie, reprenant son courage, lui tendit le couteau de chasse avec la plus séduisante politesse. — « Ah ! ce n'est pas une mauvaise idée , dit le baron sentant la froide pointe de l'acier, se tuer parce qu'on a trop d'argent ! — Bah ! dit l'apparition avec pétulance , est-ce une meilleure idée de se tuer parce qu'on n'en a pas assez? » — Je ne sais si le génie s'était compromis par mégarde en prononçant ces mots, ou s'il croyait la résolution du baron assez bien arrêtée pour n'avoir pas besoin de faire attention à ce qu'il disait ; je sais seulement que le sire de Grogzwig s'arrêta tout à coup, ouvrit de grands yeux, et parut envisager l'affaire sous un jour complètement nouveau. « Mais, en effet, ditil , rien n'est encore désespéré. — Vos coffres sont vides, s'écria le génie. — On peut les remplir. — Votre femme gronde. — On la fera taire. — Vous avez treize enfants. — Ils ne peuvent tous mal tourner. » — Le génie s'irritait évidemment des opinions avancées par le baron ; mais il affecta d'en rire, et le pria de lui faire savoir quand il aurait fini de plaisanter. « Mais je ne plaisante pas , au contraire, reprit le baron. — Eh bien! j'en suis charmé, dit le génie, parce que, je l'a-

54G APPKN

voue franchement, toute plaisanterie est mortelle pour moi. Allons, quittez ce monde de misères. — J'hésite, dit le baron, jouant avec le couteau de chasse; ce monde ne vaut pas grand'chose, mais.... — Dépêchez-vous, s'écria le génie en grinçant des dents. — Laissezmoi , dit le baron ; je cesserai de broyer du noir, je prendrai gaiement les choses, je respirerai le frais, j'irai à la chasse aux ours, et si l'on me contrarie , j'enverrai promener les gens. » — A ces mots, le baron tomba en arrière dans son fauteuil, et partit d'un éclat de rire si désordonné, que la chambre en retentit. — Le génie recula de deux pas, regarda le baron avec une expression de terreur, reprit son pieu ferré , se l'enfonça violemment au travers du corps , poussa un hurlement d'effroi et disparut. — Le sire de Grogzwig, comme le bûcheron de la fable, ne revit plus le génie de mort. Conformant ses actions à ses paroles, il vécut long-temps après sans beaucoup de fortune , mais heureux, laissant une nombreuse famille exercée sous ses yeux à la chasse aux ours. — Bonnes gens, si de semblables motifs vous rendent jamais hypocondres et mélancoliques, je vous conseille d'examiner les deux faces de la question en appliquant à la meilleure un verre grossissant.

x.a chaire grise. — Le château d'Esnes, dit M. Henri Berthoud , à qui nous devons ce récit, est une de ces vieilles habitations féodales que l'on rencontre si fréquemment dans la Flandre. Au rebours de la plupart des autres forteresses, on a bâti celle-là au fond d'une vallée que des hauteurs dominent de toutes parts ; et ses murailles de pierres blanches énormes, loin d'être noircies par le temps, se détachent éblouissantes sur la verdure sombre d'un bois immense. On ne connaît pas l'époque précise où fut construit le château d'Esnes, et son architecture, pleine de bizarrerie et d'un caractère particulier, ne donne aucune lumière à cet égard. — A l'extrémité septentrionale du château, et par une exception dont il est difficile de se rendre compte, s'élève une petite tourelle construite en grès; ses formes élégantes et légères présentent avec le reste du manoir un contraste singulier. Ses ogives, à triples colonnettes, sont unies entre elles par une tète d'une expression bouffonne , et , sur les parois , des figurines d'un travail exquis joignent leurs mains dans l'attitude de la prière. L'œil, blessé par la blancheur uniforme de tous les objets qui l'entourent, se repose avec charme sur cette délicieuse petite construction qui rappelle par sa forme ce que l'on nomme, en architecture militaire, nid d' hirondelle , mais

bip;.

qui ne peut servir en aucune façon à la défense du manoir. Les habitants du pays désignent cet objet sous le nom de caiere grise ( chaire grise ) ; sans doute à cause de la couleur des grès avec lesquels on l'a construite.

— Les Flamands aiment trop le merveilleux pour ne point expliquer par l'intervention du diable l'origine de la Chaire grise ; et voici la tradition répandue à cet égard. — Lorsque saint Vaast, l'apôtre de la Flandre, vint prêcher le christianisme dans ce pays barbare , ses miracles, bien plus encore que ses prédications, convertissaient les sauvages Nerviens. Satan poussa des cris de douleur en voyant ceux qu'il regardait naguères comme une proie certaine courir au-devant du saint évêque, et recevoir de lui le baptême et la foi. Il résolut, pour maintenir sa puissance chancelante, d'opposer miracle à miracle; pour cela, il fit tomber le feu du ciel sur le château d'Esnes, dont il ne resta bientôt plus pierre sur pierre.

— Le baron d'Esnes, propriétaire de ce manoir, était un nouveau converti ; il courut se jeter aux pieds de saint Vaast, en le suppliant de reconstruire son château par un miracle Le saint répondit au nouveau chrétien par une remontrance paternelle, et lui prêcha la résignation aux décrets de la volonté divine. — Comme le baron d'Esnes s'en revenait triste et désappointé, le diable lui apparut. Il s'offrit de reconstruire en une nuit le château brûlé, si le baron voulait abjurer sa religion nouvelle. Le baron accepta le parti, et, le lendemain, à la grande surprise de tout le pays, le château d'Esnes, reconstruit d'une façon nouvelle, apparut au lieu des ruines fumantes et des débris qui la veille couvraient la terre. — Une merveille si grande ébranla beaucoup les témoins du refus qu'avait fait saint Vaast d'en opérer une semblable. L'apôtre, pour détruire cette mauvaise impression, se rendit au château d'Esnes; et, comme on lui en refusa l'entrée, il s'adossa contre les fortifications, pour parler à la foule accourue de toutes parts. Tandis que le saint faisait une exhortation à ces chrétiens chancelants, un rayon brûlant de soleil vint tomber sur la tète chauve du vieillard : soudain, des anges descendirent et construisirent autour de lui la Chaire Grise. A ce miracle, dont plus de quatre mille personnes furent témoins , dit la tradition , les blasphèmes se changèrent en prières; et tous ceux qui n'avaient point encore reçu le baptême le reçurent aussitôt des mains de saint Vaast. Le baron d'Esnes ne put résister luimême à cette preuve de la puissance de Dieu ; et le diable, confus ef chassé, s'en retourna aux enfers.

£>a Chasse aux sorcières. — Le vieux

John Podgers vivait à Windsor, sous le règne de Jacques Ier. C'était alors une ville originale que Windsor; c'était aussi un curieux personnage que John. Windsor et lui se convenaient et ne se quittaient guère. — Gros et court et doué d'un vaste appétit , tel était John. Mangeur et dormeur, il faisait deux parts de son temps, s'endormant dès qu'il avait mangé, et mangeant dès qu'il s'éveillait. Quoi qu'il en soit, la ville rendait hommage à sa prudence. Ce n'était pas tout à fait un homme très-vif; mais c'était un homme solide et qui gardait en réserve, disai:-on, plus d'esprit qu'il n'en montrait. Cette opinion était fortifiée par l'habitude qu'il avait de hocher la tète avec gravité lorsqu'on lui demandait son avis, et de ne jamais se prononcer avec une clarté qui eût pu le compromettre. — John Podgers semblait donc le plus heureux des hommes. Mais, hélas! en dépit de son apathie, une inquiétude continuelle troublait son repos. Dans ce temps-là une foule de vieilles femmes, vulgairement connues sous le nom de sorcières, causaient à Wrindsor maints désordres et tourmentaient les bonnes gens par de rudes malices. Le roi , qui avait peu de sympathie pour elles, prit la peine de rédiger un édit où il indiquait divers moyens ingénieux de faire tourner leurs maléfices à leur confusion. Grâce à cet édit, il ne se passait guère de jour où quelque sorcière ne fût pendue, noyée ou brûlée dans quelque lieu des trois royaumes. La plupart des livres qui se publiaient alors traitaient de cette malière, et répandaient sur les sorcières et leurs victimes d'effrayantes rumeurs. — La petite ville de Windsor n'échappa point à la contagion. Les habitants célébrèrent la fête du roi Jacques en brûlant une sorcière, et ils envoyèrent à la cour quelques-uns de ses restes, avec une respectueuse adresse qui exprimait leurs sentiments de fidélité. Le roi daigna répondre aux bourgeois de Windsor. Il leur traça des règles pour découvrir les sorcières; et parmi les charmes puissants qu'il leur recommanda contre elles, il désigna surtout les fers à cheval, à cause de leur forme cabalistique. Plusieurs en conséquence crurent qu'ils mettraient leurs fils à l'abri de tout maléfice en les plaçant comme apprentis chez des maréchaux-ferrants , profession qui devint fort estimée. — Au milieu de cette perturbation, on remarqua que John Podgers hochait la tête plus que par le passé. Il achetait tous les livres qu'on publiait contre la sorcellerie. Il s'instruisit à fond dans la science des charmes et des exorcismes. Il ne rêva

mm. 5ui

plus que vieilles femmes courant la nuit à cheval sur un manche à balai ; ces images l'absorbèrent tout entier; et comme il n'était pas embarrassé par le nombre de ses idées, celle-ci régna sans rivales dans sa tête. Dès lors il s'appliqua à dresser dans les rues ce qu'on pourrait appeler des pièges à sorcières et à en épier l'effet. Les engins dont il se servait consistaient en brins de paille placés en croix au milieu du chemin, ou en petits lambeaux de quelque couverture de Bible, sur lesquels il mettait une pincée de sel. Il assurait que ces exorcismes possédaient une vertu souveraine. S'il arrivait à une vieille femme de trébucher en passant sur ces objets, John Podgers soudain arrêtait la coupable et appelait du secours. La sorcière découverte ainsi était entraînée et jetée à l'eau. — La chasse opiniâtre qu'il ne cessait de faire à des êtres aussi malfaisants et la manière sommaire dont il les expédiait, lui acquirent une réputation extraordinaire. Une seule personne n'avait pas foi en son pouvoir: c'était son propre neveu, étourdi de vingt ans, qui plaignait son oncle, tout en lui lisant les livres de littérature satanique. Les voisins s'assemblaient le soir sous le petit porche de la maison de John, et prêtaient une oreille attentive aux histoires effrayantes que Wiil Marks lisait tout haut.

— Un soir d'été, Wili Marks, assis au milieu d'un groupe d'auditeurs, et tous ses traits exprimant uue gravité comique, lisait, avec maints ornements de sa façon, l'histoire véridique d'un gentleman du Northamptonshire , devenu la proie des sorciers et du diable. John Podgers s'était placé en face du lecteur, toute sa contenance annonçant Thorreur dont il était pénétré ; les autres assistants, le cou tendu, la bouche béante, écoutaient en tremblant et en souhaitant de trembler encore plus. Par intervalles, maître Will faisait une pause. Il promenait sur l'assemblée un regard dont il s'efforçait de cacher la raillerie malicieuse. — Cependant le soleil s'était couché; tout à coup Will s'interrompit et ses auditeurs levèrent la tète au bruit du trot dun cheval : un cavalier s'arrêta devant le porche et demanda où demeurait Jean Podgers. — «Ici même,» crièrent une douzaine de voix. Le cavalier, descendant de cheval , s'approcha de John d'un air empressé. «D'où viens-tu? demanda John brusquement. — De Kingston, monsieur. — Et quelle affaire t'amène ici ?

— Une affaire importante ; une affaire de sorcellerie.» — A ce mot de sorcellerie, chacun regarda le messager avec consternation. Will seul resta calme — Le messager répéta sa réponse d'un ton encore plus solennel; puis

548 APPE il raconta comment depuis plusieurs nuits les habitants de Kingston étaient réveillés par les cris affreux que poussaient les sorcières autour du gibet de la ville ; comment des voyageurs les avaient distinctement aperçues; comment trois vieilles femmes des environs étaient véhémentement soupçonnées.... Ici les assistants frissonnèrent. John Podgers hocha la tête d'un air qui parut singulièrement significatif. — Le messager continua : un conseil avait été tenu, dit-il; les magistrats avaient été d'avis que, pour constater l'identité de ces créatures, quelqu'un veillerait auprès du gibet. Mais il ne s'était présenté aucun homme de bonne volonté ; et on l'avait dépêché vers John Podgers comme vers un personnage de renom, qui bravait les sortilèges et les maléfices. — John reçut cette communication avec un air digne. Il répondit en peu de mots qu'il serait heureux de pouvoir rendre service aux habitants de Kingston ; mais que son penchant à s'endormir len rendait incapable. «Cependant, ajouta— t-il , il y a ici un homme qui passe sa vie à fabriquer des fers à cheval, et qui, par conséquent, n'a rien à craindre du pouvoir des sorcières. Je ne doute pas, d'après sa réputation de courage, qu'il ne se fasse un plaisir de me remplacer.» — Le maréchalferrant interpellé remercia John Podgers de l'opinion flatteuse qu'il avait conçue de sa bravoure. «Mais pour ce qui regarde l'affaire en question, dit-il, je suis forcé de me récuser. Je ne m'appartiens pas; l'idée de me savoir engagé dans une aventure ferait mourir ma femme.» Tous les gens mariés applaudirent, en déclarant aussi qu'ils se devaient à leur famille. Will, qui était garçon et qui s'était permis de rire plus d'une fois de la croyance aux sorcières, attira alors tous les regards ; chacun chuchotait : « Pourquoi ne pas s'adresser à Will ? » Le jeune homme se hâta de dire qu'il était prêt, et que dans cinq minutes il serait en selle, si personne ne lui disputait la gloire de se dévouer pour la ville de Kingston. Et sans attendre de réponse, il courut préparer son cheval. John Podgers, devenu pensif, suivit son neveu , afin d'essayer quelques remontrances, qui restèrent inutiles. Pour lui cette affaire l'intimidait; il avait cent fois affronté les sorcières à la face du soleil, mais jamais pendant la nuit; or, c'était partout dans les ténèbres qu'elles accomplissaient leurs plus redoutables enchantements. La circonstance du gibet n'était pas non plus faite pour rassurer. Enfin le vétéran ne voulait pas risquer une réputation acquise par tant de dangers. Mais il témoigna à son neveu plus d'intérêt qu'il ne lui en avait jamais

NDTCF.

montré; il lui donna les conseils que lui suggérait sa vieille expérience; Will, en ce moment, se grandissait à ses yeux de tout le courage que lui-même ne se sentait pas. — Au bout de quelques minutes, Will reparut couvert d'un ample manteau et armé d'une longue rapière. — «Maintenant, camarade, dit -il en s'adressant au messager, montrezmoi le chemin. Adieu, mes maîtres: adieu, mon oncle. Je présenterai vos compliments aux sorcières de Kingston.» Will et son compagnon s'éloignèrent au grand trot de leurs chevaux. — Les bourgeois de Kingston étaient encore plongés dans leur premier sommeil, lorsque Will et son guide arrivèrent aux portes de la ville et se dirigèrent vers une maison où les principaux magistrats tenaient conseil. Quand ils virent entrer à la place de John , qu'ils attendaient, un jeune homme bien fait, mais dont l'extérieur n'avait rien d'imposant, leur désappointement fut extrême. Ils l'acceptèrent pourtant faute de mieux. Les instructions qu'ils lui donnèrent consistaient à se cacher près du gibet, auquel était attaché le corps d'un malfaiteur inconnu, que des agents du gouvernement, munis d'ordres secrets, avaient exécuté l'avant-veille ; à se montrer soudainement au milieu des sorcières et à les charger à grands coups d'épée. Les prudents magistrats avaient calculé que les meurtrissures et les estafilades feraient reconnaître le lendemain celles des vieilles femmes de la ville qui auraient couru le sabbat pendant la nuit. Will loua très-fort cette invention. Il fit son profit des conseils et des recommandations; mais il profita encore bien plus d'un bon souper qui lui fut offert. Il attendit devant une bonne table onze heures et demie ; alors d'un pas insouciant il suivit les magistrats au lieu où il devait se placer en embuscade. — Il faisait une nuit sombre et menaçante; de gros nuages noirs étaient suspendus dans les airs et interceptaient la faible clarté des étoiles. Par intervalles le roulement du tonnerre se mêlait aux sifflements d'un vent impétueux. Will, qui était sorti le dernier, se trouva, on ne sait comment, en tête de la petite troupe. Enveloppés de leurs manteaux et l'oreille tendue, les dignes bourgeois se serraient autour du hardi jeune homme. Ils marchaient sur ses talons et semblaient chercher un abri derrière sa personne. A la fin, ils s'arrêtèrent. Une lande aride et désolée s'étendait devant eux ; une ligne noire se dessinait dans les airs à quelque distance. C'était le gibet. Will reçut ses dernières instructions ; après quoi ses conducteurs prirent congé de lui à la hâte. Il fut même tenté de croire qu'ils s'enfuyaient à

APPE

toutes jambes; mais on sait que les illusions sont filles de la nuit. — Il se dirigea résolument vers l'objet funèbre et reconnut avec satisfaction que les bras de la machine n'étaient chargés d'aucune dépouille humaine, et que nul être vivant ne se trouvait au pied. Qu'était devenu le corps du supplicié? Will ne s'occupa point d'expliquer ce mystère. On n'entendait d'autre bruit que le grincement des chaînes de fer, lorsque le souffle du vent les balançait dans le vide. Le jeune homme étudiait la disposition du terrain ; et s'étant assuré que personne n'était caché dans les environs, il s'établit au pied même du gibet, choisissant le côté qui élait tourné vers la ville , d'abord parce qu'il se mettait ainsi à l'abri du vent, ensuite parce qu'il pouvait apercevoir de là plus facilement les visiteurs qu'il attendait et qui viendraient sans doute dans celte direction- Il attendit ainsi, le corps enveloppé dans son manteau , la main droite libre et prête à saisir son épée. Will Marks était un garçon intrépide; cependant, lorsque l'humidité de la nuit eut rafraîchi son sang, après qu'il fut resté immobile deux longues heures sur ce théâtre de morts violentes, il commença à repasser dans son esprit tout ce que l'on racontait des sorcières et de leurs courses nocturnes. Ces images lugubres, qu'il ne pouvait plus écarter, le troublèrent peu à peu. Ses yeux plongeaient dans l'obscurité pour en interroger les profondeurs ; son oreille saisissait tous les bruits que le vent lui apportait des divers points de l'horizon. 11 aurait voulu marcher pour réveiller la circulation de son sang ; une vague appréhension le retenait cloué à ce poteau qui soutenait un gibet, et dont il s'était fait un rempart. Bientôt l'orage éclata dans toute sa fureur ; et des rafales de pluie , fouettées avec violence par le vent, ajoutèrent leurs ténèbres aux ombres déjà si épaisses de la nuit. Tout à coup Will Marks entendit une voix étouffée qui murmurait à son oreille : «Grand Dieu ! il est tombé à terre; et le voilà debout comme s'il était en vie.» — Le jeune homme aussitôt, écartant son manteau et tirant son épée, saisit par sa robe une femme, qui tomba presque défaillante à ses pieds. Une autre femme, vêtue de noir comme celle qu'il arrêtait, se tenait immobile devant lui et le regardait d'un air effaré. — «Qui êtes-vous? cria Will, en se remettant un peu de la surprise où l'avait jeté cette apparition inattendue, que venezvous faire ici ? — Qui êtes-vous vous-même? demanda celle des deux femmes qui était restée debout; comment troublez -vous de votre présence ce lieu funèbre? qu'avez-vous

fait du corps ? — Du corps ? balbutia Will , inquiet de la tournure que prenait cet entretien. — Oui, qu'est devenu le corps qui chargeait ce gibet? répéta la femme d'une voix plus ferme. Vous ne portez pas la livrée des agents de la police et vous n'êtes pas un des nôtres. Pourquoi vous trouvez-vous ici? — Pourquoi je me trouve ici , répondit le jeune homme en se remettant assez vite d'un moment de frayeur, j'ai presque honte de le dire. Qu'il vous suffise de savoir que je ne suis ni un espion , ni un homme malintentionné. Si je ne me trompe , c'est vous qu'on a entendues gémir et vous lamenter ici la nuit dernière. — C'est nous en effet. L'infortunée que voilà pleure un mari, et moi je pleure un frère. La loi de sang qui a frappé celui que nous avons perdu ne fait pas de notre douleur un crime. — Quelque affaire de rébellion, pensa Will, quelque attaque contre les sujets du roi. Poltrons de magistrats !» — Il s'efforça alors de distinguer les traits des deux femmes ; et malgré l'obscurité il y réussit. Celle à qui il parlait accusait déjà un certain âge; mais l'autre lui parut jeune. Toutes deux portaient des habits de deuil; leurs cheveux, trempés par la pluie, flottaient épars sur leurs épaules ; leur extérieur était celui de l'accablement. Il se sentit ému de compassion. — Écoutez, reprit-il après un moment de silence, je ne suis qu'un bourgeois de Windsor. J'étais venu ici pour défendre ce gibet contre les esprits et les sorcières ; sottises dont je suis honteux à présent. Mais si je puis vous être de quelque secours, parlez et comptez sur ma discrétion et mon dévouement. — Ce gibet, demanda encore la plus âgée des deux femmes, en cherchant à ranimer sa compagne, comment ne porte-t-il plus les restes de...? — Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que, quand je suis venu il y a deux heures, il était comme vous le voyez. D'après vos questions, il paraît que le corps a été enlevé cette nuit même, avant mon arrivée et à l'insu des bourgeois de la ville. Cela est étrange en effet. Réfléchissez. N'avez-vous pas des amis qui aient pu exécuter cette entreprise ? — Les deux femmes commencèrent à s'entretenir à voix basse. Will les entendait gémir et sangloter. — «Si c'étaient des bohémiennes? se demanda-t-il. Les gens de cette race se secourent mutuellement. Mais le corps enlevé du gibet! que diront les magistrats de Kingston?» — La plus jeune des deux femmes se rapprochant alors : «Vous nous avez offert votre aide , dit-elle d'une voix douce et plaintive — Et je vous l'offre de nouveau, répondit Will ayee résolution. — Vous êtes

APPENDICE

prêt à nous accompagner? — Partout où il vous plaira do me conduire. Au diable les sorcières et les complots, et les fous qui m'ont placé en sentinelle ! — Eh bien! suivez-nous donc, brave jeune homme. — Will, s'enveloppant de son manteau , marcha aussitôt sur les traces des deux femmes. — Après qu'il eut fait un mille environ dans l'obscurité, il se trouva, précédé de ses deux guid.-s, devant une gorge par laquelle plusieurs grands arbres étendaient leurs rameaux. Un homme s'y tenait caché avec trois chevaux de selle. Il se concerta quelques instants avec les deux femmes, offrit son cheval à Will, qui ne fît pas difficulté de l'accepter, et regarda partir ses compagnons au galop de leurs chevaux avec leur nouveau conducteur. Puis cet homme s'éloigna lui-même dans une direction opposée. — Will et les deux dames ne s'arrêtèrent qu'auprès de Putney, devant une grande maison isolée. Ils laissèrent leurs chevaux à un domestique qui semblait placé là pour les attendre, et ils entrèrent, en suivant un passage étroit, dans une petite chambre où Will fut laissé seul un moment. Il réfléchit à sa situation, lancé dans une aventure dont le commencement du moins était fort singulier. Il songea qu'il valait mieux servir de protecteur à deux femmes malheureuses que de trembler auprès d'un gibet. Pendant qu'il faisait mille conjectures sur ses taciturnes protégées, il se sentit un peu troublé en voyant entrer un homme dont le visage était couvert d'un masque noir. Il se tint sur ses gardes, examinant avec soin le personnage, qui paraissait avoir de quarante à cinquante ans , et dont l'extérieur annonçait une vigueur peu commune.

Ses habits étaient riches, élégants, mais souillés par la boue et la pluie. On voyait à ses éperons qu'il venait aussi de voyager à cheval. Ce fut lui qui rompit le silence. — «Vous êtes jeune et entreprenant, dit-il au neveu de John Podgers, et vous aimeriez sans doute à faire fortune. — Je n'y ai pas encore songé, répliqua Will. Mais que voulez-vous en conclure ? — Que l'occasion de vous enrichir se présente à vous. — Eh bien ! je ne la repousserai pas. Mais il faut savoir de quoi il s'agit.» — Le jeune homme commença à croire qu'il se trouvait engagé avec des fraudeurs. — « Apprenez d'abord, reprit l'homme masqué, que vous avez été attiré ici, de peur que vous n'allassiez raconter trop tôt votre histoire à ceux qui vous avaient placé en sentinelle. — Ah ! comme les dignes bourgeois de Kingston seront ébahis ce matin ! La précaution çst excellente. Mais apprenez à Notre tour que nous n'en aviez pas besoin , et (pie je sais me

taire quand il faut. — C'est parfait. Maintenant, écoutez. Vous ne vous trompiez pas en conjecturant que le corps avait été enlevé du

gibet avant votre arrivée Il est dans cette

maison. — Dans cette maison? répéta Will, commençant à s'alarmer. — Oui, reprit l'interlocuteur; et il s'agit de le transporter plus loin. Celui qui s'en était chargé manque à la promesse qu'il nous avait faite. Êtes -vous homme à le remplacer?» — L'aventure prenait un caractère grave. Ma:s il était difficile de reculer. Cependant Will ne put s'empêcher de porter autour de lui un œil défiant . — «Vous êtes à ma discrétion, lui dit tranquillement l'homme masqué, qui semblait lire ses pensées dans ses yeux. Choisissez donc de transporter le corps dont il s'agit, par des moyens que je vous indiquerai , jusque dans l'église de Saint-Dunstan à Londres (et ce service sera richement récompensé), ou de. . . Mais vous saurez, quand il le faudra, l'alternative. — Permettez-moi, demanda Wil': dont toutes les idées étaient de nouveau confondues, permettez-moi de vous adresser d'abord une petite question. — Aucune. Vous voudriez apprendre quel était celui dont les restes vous seront confiés : cela ne vous regarde pas. Ne cherchez pas à le savoir; je vous le répète, ne le cherchez pas. C'est un homme qui a péri sur un gibet , comme tous ceux que la loi ou la politique condamnent. Que cela vous suffise — Le mystère d'une telle affaire en montre assez le danger. Quelle sera la récompense? — Deux mille guinées. Il n'y a pas de danger bien grand , pour vous surtout en qui l'on ne saurait découvrir le partisan d'une malheureuse cause. Cependant il y en a. — El si je refuse , dit Will , relevant la tète et fixant ses yeux perçants sur les yeux qui le considéraient à travers le masque, quelle sera l'alternathe? — Réfléchissez d'abord, avant de refuser.» — C'était l'époque des entreprises hasardeuses. Les ressources bornées de la police favorisaient alors l'esprit aventureux. Will avait entendu parler de conspirations, de révoltes sanglantes ; il n'eut voulu pour rien au monde devenir sciemment le complice d'un crime de lèse-majesté. Mais ici il était obligé de s'avouer à lui-même qu'il ne savait rien. — « Deux mille guinées , pensa-t-il , avec cette somme j'épouserai Alix. Allons, allons, il était écrit que j'aurais la compagnie de ce pendu. » — Lorsqu'il eut fait connaître au cavalier masqué sa résolution, celui-ci lui apprit qu'une voiture couverte avait déjà été préparée ; que le moment de son départ serait calculé de manière à ce qu'il arrivât au puni de Londres dans la suirée et qu'il Ira-

APPKf

versât la Cité au milieu de la nuit. Des gens apostés devaient recevoir le cercueil et !e descendre immédiatement sous les dalles de l'église. Si quelques questions lui étaient adressées dans le trajet, il répondrait aux curieux que le corps était celui d'un homme qui s'élait noyé dans la Tamise. En un mot, Will Marks reçut des indications si complètes et si précises que le succès lui sembla assuré. — En ce moment un autre cavalier, également masqué , vint joindre ses recommandations à celles du premier; et la plus jeune des deux dames, celle dont les larmes avaient produit quelque impression sur Will Marks, acheva de le décider par se& prières. Il ne songea donc plus qu'aux moyens de gagner la récompense qui lui était offerie. — Le lendemain, à l'heure où l'obscurité descendait sur la ville de Londres, une voiture s'avançait lentement à travers les rues de la Cité. Will, déguisé avec soin, tenait la bride du cheval et marchait d'un pas tranquille. Personne n'eût soupçonné, en le voyant, un homme parvenu au moment le plus critique d'une entreprise dangereuse. — Il était huit heures du soir. Une heure plus tard les rues devenaient désertes, et l'on ne pouvait plus s'y hasarder sans un péril extrême. 11 n'était bruit que de meurtres et de vols à main armée. Déjà on avait fermé les boutiques du pont. Will franchit sans accident le passage périlleux; et il poursuivait péniblement sa marche, arrêté par un tapageur pris de vin qui prétendait monter de force dans sa voiture, par des bourgeois curieux qui voulaient savoir quelle marchandise il transportait si tard, par des gardes de la Cité, dont il fallait repousser les investigations au moyen d'histoires vraisemblables. A travers mille obstacles il gagna heureusement Fleet-street, et distingua enfin la masse sombre de l'édifice qui était le terme de son voyage. — Toutes les précautions qu'on lui avait annoncées étaient prises. A peine eut-il conduit sa voilure au pied des hautes murailles, que quatre hommes parurent tout à coup à ses côté?, en enlevèrent le cercueil, qu'ils portèrent dans l'église. Un cinquième monta sur la voiture, et jetant à Will un petit paquet qui contenait son manteau et sa loque, fouetta le cheval, s'éloigna précipitamment et s'enfonça dans les rues obscures de la cité. Tout cela s'était fait à la hâte et sans qu'aucun mot fût échangé. Will , laissé à lui-même, suivit le corps et entra dans l'église, dont la porte fut aussitôt fermée. L'édifice n'était éclairé que par la lueur de deux torches que tenaient deux hommes masqués et couverts de longs manteaux. Chacun de ces

iSitt. 551

hommes soutenait une femme dont les traits étaient cachés sous un voile noir. Les assistants gardaient un profond silence. Will s'approcha et vit qu'une des longues dalles de la nef avait été levée d'avance. On descendit le cadavre dans cette espèce de caveau funéraire. Toutes les têtes se découvrirent pour un dernier et solennel adieu. Après quoi la dalle fut scellée de nouveau. Alors l'un des personnages mystérieux qui portaient les torches glissa dans la main de Will Marks une bourse pesante : « Prends, lui dit une voix que le jeune homme crut avoir déjà entendue la veille ; éloigne-toi et ne parle jamais de ce qui s'est passé. — Que les bénédictions d'une veuve désolée vous conduisent , généreux jeune homme , dit une voix dont Will Marks reconnut le timbre harmonieux. Que la sainte Vierge et les saints anges soient avec vous ! » — Will Marks fit un mouvement involontaire pour rendre la bourse. Mais les deux cavaliers éteignirent leurs torches et l'avertirent qu'il fallait se séparer sans retard. Il entendit en même temps le bruit de leurs pas sur les dalles de l'église; lui-même se dirigea au milieu de l'obscurité vers la porte par où il était entré et qui était encore entr'ouverte. Au bout de quelques instants, il se trouva seul dans la rue. Ceux qu'il venait de voir s'étaient évanouis dans les ténèbres. — Par mon patron , dit alors le neveu de John Podgers, les sorcières sont bonnes pour quelque chose : J'épouserai Alix. — Cependant les dignes magistrats de Kingston avaient jugé nécessaire de veiller toute la nuit. Maintes fois ils crurent entendre de cris sinistres apportés par le vent. Lorsque la pluie retentissait sur les volets extérieurs et que l'orage remplissait les airs de ses hurlements , faisant crier les enseignes des boutiques voisines, ils tressaillaient de peur, et, se serrant les uns contre les autres, ils se rapprochaient du feu. II est juste de dire qu'ils buvaient fréquemment à la santé du hardi jeune homme qui faisait sentinelle au pied du gibet dans l'intérêt de la bonne ville. La nuit s'écoula de la sorte; mais le lendemain malin on attendit vainement Will Marks. On apprit bientôt que le corps suspendu au gibet avait disparu aussi bien que la sentinelle. Toute la ville fut en rumeur. On multiplia les recherches; on dépêcha des messagers dans différentes directions : tout fut inutile. Il semblait que le malheureux Will Marks eût été emporté à travers les airs. Qu'on se figure les suppositions auxquelles les bourgeois de Kingston se livrèrent, lorsqu'ils virent la journée et la nuit suivante se passer sans en recevoir de nouvelles! ils

552 APPEiN s'étaient tellement pénétrés de l'idée qu'il était devenu la proie des sorcières, tant de gens affirmaient qu'on n'en entendrait plus parler, qu'il y eut désappointement général lorsqu'il reparut. — C'était bien lui cependant , la mine riante , la démarche pleine d'aisance, la toque sur l'oreille. Les magistrats ouvraient des yeux émerveillés ; John Podgers, que l'on avait envoyé chercher à la hâte, n'était pas encore sorti de son étonnement. Will, qui avait embrassé son oncle, se vit alors accablé de tant de questions , que pour y répondre, pour être mieux entendu et mieux vu de la foule impatiente, il monta sur une table. — Mais si son retour inattendu avait désappointé les amis du merveilleux, ils furent amplement dédommagés par l'histoire qu'il leur raconta, histoire véritablement surprenante et entremêlée de sauts et de pantomimes; car Will, pour mieux décrire à ses auditeurs la danse satanique des sorcières, ne dédaigna pas de leur donner une représentation à l'aide d'un manche à balai qu'on lui tendit. Il dit ensuite comment elles avaient emporté le cadavre dans un chaudron de cuivre; comment, par l'effet de leurs enchantements , il avait lui-même perdu les sens ; comment enfin il s'était trouvé sous une haie à dix milles de Kingston. Cette histoire, débitée avec une rare assurance, excita l'admiration générale. Le bruit s'en répandit jusqu'à Londres. Hopkins, l'homme de son temps qui découvrit le plus de sorcières, voulut interroger Will Marks ; et , après s'être fait rendre compte de certaines particularités un peu obscures, il prononça que c'était l'histoire la plus extraordinaire et la plus digne de foi. Elle fut publiée sous le titre d'Histoire surprenante et véritable, à l'enseigne des Trois- Bibles, sur le pont de Londres, en petit in-4°, avec un dessin du chaudron d'après l'original. — Ajoutons que Will eut soin de décrire les sorcières qu'il prétendait avoir vues sous des traits qu'il était impossible de rencontrer. Il sauva ainsi de la corde ou du feu non-seulement trois vieilles femmes que l'on soupçonnail, mais aussi toutes celles que l'on fit passer en revue devant lui, afin qu'il tachât de reconnaître les coupables. — Chose inconstante que la gloire et la popularité ! On oublia John Podgers pour ne parler que de son neveu. John lui-même se sentit dépassé. Mais, trop grand pour être jaloux, il conçut pour Will une sorte de respect et parut disposé à le doter convenablement. — Et maintenant , avons-nous besoin de décrire la joie d'Alix, en revoyant son fiancé qu'ello croyait perdu? L'aventure dont il était le héros le lui rendait

plus cher encore. Will s'efforça de la rassurer contre les suites qu'elle en redoutait pour lui. Mais il ne parvint jamais à dissiper entièrement la croyance qu'elle avait aux sorcières. — Grâce aux libéralités de son oncle , il l'épousa ; et l'argent qu'il avait gagné par son courage, et dont il se servait avec discrétion, entretint dans son ménage une heureuse aisance. Quant aux scènes mystérieuses où il avait joué un rôle, le voile qui les cachait ne fut point levé; et pour lui-même la prudence lui défendit de faire aucune recherche *.

La Chapelle des boucs. — Ce qui va suivre explique quelque chose des mystères de la sorcellerie et surtout du sabbat. Nous devons ce récit intéressant à M. André Van Hasselt, qui l'a publié à Bruxelles , dans YEmancipation. — Nous voici en l'année 1773. Par une chaude journée du mois d'août , nous suivons lentement l'ancienne route de Maastricht à Aix-la-Chapelle; cette voie nonchalante et paresseuse qui se traîne , par de longs détours, à travers les villages de Meersen et de Houthem, touche au bourg de Fauquemont, puis se dirige par Heeck. Climmen et Gunroot vers Heelen , d'où elle s'avance sur Aix-la- Chapelle, après avoir traversé Kerkraede et Ricterick. Nous venons de sortir de Fauquemont ; voici à notre gauche le clocher pointu de Heeck avec sa croix. Après avoir dépassé Climmen, quittons la grand'route et descendons dans ce vallon où glisse la rivière de Geleen , charmante à suivre. Si le lecteur n est pas fatigué, il entrera dans un taillis et y trouvera les ruines d'un petit manoir près de la croix plantée au bord du sentier qui se dirige de Hoensbroek à Vaesraedt. — Ces ruines , que l'on ne découvre pas sans peine sous les ronces et la mousse qui les couvrent, sont celles du château de Scheurenhof, manoir habité en 4773 par les restes de l'ancienne famille , réduite maintenant à deux têtes, le vieux chevalier de Scheurenhof et sa fille. — Rarement les habitants du village voyaient le vieux chevalier; il vivait dans la retraite la plus profonde. Sa fille, Mathilde, avait dix-huit ans, et on la citait, dans cette contrée, connue par la beauté et la fraîcheur de ses jeunes filles, comme la plus fraîche et la plus belle. Elle était encore un ange de bonté. Il fallait voir avec quels soins, avec quelle affectueuse piété, elle s'appliquait à adoucir les derniers jours de son vieux père. — Et ce n'était pas trop de tout cet amour pour donner la résignation au vieillard ; car les douleurs et les infirmités de la vieillesse

1 jMaster humphry's clock,

APPE

ne troublaient pas seules la vie du chevalier de Scheurenhof. Un autre motif, et un motif plus grave, ne lui laissait point de repos. — A lepoque où se passe l'événement que nous allons raconter, cette partie du Limbourg était singulièrement agitée , non point par une guerre, mais par quelque chose de pire, par une bande de brigands dont le souvenir a laissé des traces dans tout le pays. Celte bande étendait le théâtre de ses exploits dans tout le vaste carré compris entre Aix-la-Chapelle, Maestricht, Ruremonde et Wassemberg. Elle déborda même souvent jusque dans la Campine liégeoise. Elle avait à elle tous les villages , tous les hameaux, tous les bourgs compris dans les quatre angles de ce territoire , et elle y régnait par la terreur et l'épouvante. Ceux qui la composaient, habitants de ces bourgs, de ces hameaux , de ces villages, se reconnaissaient entre eux par un mot d'ordre et par une petite carte marquée d'un signe hiéroglyphique. Le jour, ils travaillaient aux champs, ou buvaient dans les tavernes (car l'argent ne leur manquait jamais). La nuit , ils se rassemblaient au signal d'un coup de sifflet qui partait du fond d'un hallier ou qui retentissait dans les solitudes d'une bruyère. Alors l'effroi se répandait de toutes parts. Les fermes tremblaient. Les églises étaient dans l'inquiétude. Les châteaux frémissaient d'anxiété. Partout on se disait avec terreur et tout bas : — « Malheur! voilà les Boucs qui vont venir! » — Et les bandits allaient dévalisant les fermes, dépouillant les châteaux, pillant les églises, souvent à la lueur de l'incendie , toujours les armes à la main et un masque au visage. — Le matin , tous avaient disparu. Chacun avait repris son travail de la journée, tandis que l'incendie allumé par eux achevait de s'éteindre et que les victimes de leurs vols et de leurs déprédations se désolaient sur les ruines de leurs fortunes. — Le grand nombre d'expéditions qui se multipliaient de tous côtés et souvent dans la même nuit, avait fait naître parmi le peuple une singulière croyance. On disait que les bandits possédaient le pouvoir de se transporter en un instant d'un point de la province à l'autre, et qu'un pacte, conclu avec l'enfer, mettait à leurs ordres le démon , qui, sous la forme d'un bouc, les emportait sur son dos à travers les airs. De là le nom de Boucs qui leur fut donné. — L'origine de cette bande doit être attribuée à quelques déprédations isolées commises avec succès. Mais plus tard , quand le nombre immense des Boucs se fut accru au point d'inspirer des craintes sérieuses à la république des Pro-

vinces-Unies , on soupçonna des ramifications si étendues et des plans si étranges, que l'historien doit douter de la vérité des convictions acquises par plus d'un des juges qui siégèrent pour examiner les brigands dont la justice parvenait à s'emparer. On allait jusqu'à dire que Frédéric-le-Grand , pour avoir les coudées franches en Allemagne et occuper les Provinces-Unies , entretenait lui-même par des agents secrets ce terrible incendie. On ajoutait même que l'initiation des adeptes se faisait d'après un moyen inventé par d'Alembert. — Voici comment ces initiations avaient lieu. — Dans quelque chapelle perdue au fond d'un bois ou d'une bruyère , s'allumait une petite lampe, au milieu d'une nuit obscure et orageuse. L'adepte était conduit par ses deux parrains dans ce bois ou dans cette bruyère , et la chapelle s'ouvrait. Il en faisait trois fois le tour à quatre pattes; puis il y entrait à reculons après une copieuse libation de liqueur forte. Deux brigands affublés de vêtements cabalistiques recevaient son serment et concluaient avec lui le pacte infernal. On le hissait alors sur un bouc de bois, placé sur un pivot. Le récipiendaire assis , on se mettait à tourner le bouc. Il tournait, il tournait toujours, il ne cessait de tourner. Le malheureux, déjà le cerveau pris par la boisson, devenait de plus en plus ivre. Il bondissait sur sa monture , la sueur ruisselait le long de ses tempes , il croyait traverser l'air à cheval sur un démon. Quand il avait long-temps tourné ainsi , on le descendait harassé, n'en pouvant plus, dans un vertige inexprimable. Il était Bouc, il était incendiaire, il était voleur, il était bandit, il était assassin. Il appartenait à tous les crimes. Il était devenu un objet de terreur, un être exécrable. La soif de l'or avait fait tout cela. — Mais, si les Boucs répandaient ainsi l'épouvante , la justice ne demeurait pas inactive. Ce fut dans le pays de Rolduc que les premières poursuites eurent lieu. Et, ces poursuites commencées, on alla bon train. La seigneurie de Fauquemont , l'ammanie de Montfort, tout le territoire de Juliers, se couvrirent de roues, de gibets, de bûchers; Heclen fit construire deux potences. La seigneurie de Schaesberg, Noensbroek, Ubach, Nuth, presque chaque village en firent ériger une au moins. Et plus on rouait, plus on pendait, plus on écartelait , plus on brûlait, plus aussi les Boucs devenaient redoutables par leur nombre et par leur audace. On eût dit qu'une lutte s'était établie entre le crime et la loi , et que l'un rivalisait avec l'autre , comme s'il se fût agi de savoir à qui des deux reste-

rait la victoire. — Cela dura vingt ans tout entiers. Celui qui voudrait, comme nous avons eu le courage de le faire , interroger les registres formidables des différentes justices qui, dans le Limbourg, eurent à s'occuper des procès des Boucs, serait stupéfait devant le chiffre énorme des malheureux, coupables ou non (car la justice se trompait quelquefois), qui périrent de par la loi dans cet espace de temps. Dans un rôle du tribunal de Fauquemont seul , nous avons compté cent quatre pendus et écartelés en deux années, de 4772 à 1774. — Le manoir de Scheurenhof était situé précisément au milieu du foyer de ces brigandages. — Le vieux chapelain entra dans la salle. — « Nous apportez-vous de mauvaises nouvelles, mon père? lui demanda vivement le seigneur. — Il est difficile d'en espérer de bonnes, répondit le prêtre. La nuit passée, l'incendie a éclaté sous les toits de Bingelraedt. — Ainsi l'orage s'amasse de plus en plus : cette nuit Bingelraedt, il y a trois jours Schinveldt , il y a six jours Neuenhagen. » — Et en disant ces mots, le vieillard baissa tristement les yeux vers la terre. — Le jour était entièrement tombé et l'obscurité avait envahi le ciel de toutes parts. La jeune fille , au bord de la fenêtre , ouvrit tout à coup de grands yeux et jeta un cri terrible : — « Le feu! le feu! » — Le vieillard bondit sur son siège. — « Le feu , dis-tu? Et de quel côté? — Du côté de Hegen , répondit Mathilde avec un profond serrement de cœur. — Ce n'est rien, » dit le vieillard froidement. — Ces paroles poignantes firent rouler une larme sur chacune des joues de la jeune fille. Elle suffoquait à ce tableau sinistre et à l'idée que là peut-être une tête bien chère allait tomber sous les haches impitoyables des Boucs. — Le petit château de Hegen, situé à l'est de Scheurenhof, était habité par une famille qu'une haine héréditaire faisait vivre dans une inimitié héréditaire aussi avec la famille de Scheurenhof. Le voisinage , le temps , les mille rapports que doit nécessairement établir le contact continuel de deux maisons situées, pour ainsi dire, côte à côte, rien de tout cela n'avait pu dominer cette haine. Au contraire, elle devenait plus ardente d'année en année. Mais, si cette division acharnée s'était mise entre ces deux châteaux, il y avait pourtant un lien secret et caché qui les réunissait. Mathilde était aimée de Waltcr de Hegen. Le vieux châtelain de Scheurenhof ne songeait guère , il est vrai, à donner le titre de gendre à Walter, comme le maître du manoir de Hegen repoussait de toutes ses forces l'idée que son lils put donner un jour à Ma-

thilde le titre d'épouse. En dépit de la haine des deux pères , ni le fils ni la fille ne quittaient cet espoir. Et c'était la crainte d'un danger pour Walter qui avait fait couler les larmes des yeux de l'héritière de Scheurenhof au moment où l'incendie éclata devant elle du côté du manoir. — « Vous avez donc pris vos mesures? demanda le chapelain en se tournant vers le sire de Scheurenhof. — Mes murailles sont assez fortes encore pour que nous puissions repousser la première attaque, » répondit celui-ci — A peine le chevalier eut-il achevé ces mots, qu'un serviteur de la maison , Job , entra tout effaré dans la salle. — « Eh bien ! Job , que veut dire cette pâleur? fit le maître du manoir. — Messire, des hommes du village désirent vous parler. — Et qui est à leur tète? — Le bailli de Hoensbroek. — Qu'on les laisse entrer. » — Quand les habitanfs de Hoensbroek se trouvèrent devant le châtelain de Scheurenhof, le bailli prit la parole : — « Noble seigneur, nous venons vous offrir nos services en ce moment de danger. Vous avez toujours été pour nous charitable et bon. Il est juste que nous vous soyons reconnaissants. » — Le visage du vieillard s'éclaircit à ces paroles; il jeta un re~ gard rapide sur les braves accourus à son secours, en les nommant chacun par leur nom comme d'anciennes connaissances. Mais ses yeux s'arrêtèrent avec étonnement sur une figure cachée à demi dans un des coins les plus obscurs de la salle. C'était un vigoureux jeune homme, dont le front était bruni parle soleil , dont les bras eussent déraciné un arbre du sol et dont les prunelles trahissaient à la fois la ruse et l'audace. — « Hé! Martin, exclama le sire de Scheurenhof, comment se fait-il que je te rencontre ici parmi mes amis? — Châtelain de Scheurenhof, répondit l'autre sans manifester la moindre surprise, je n'ai jamais été que l'ennemi du gibier de voire chasse, parce que je suis d'avis que Dieu n'a pas donné de maître à ce qui vit dans l'eau, dans l'air et dans les forêts, et qu'il a créé pour le valet aussi bien que pour le seigneur le lièvre de la forêt, l'oiseau du ciel et le poisson de la rivière. Vous, messire, ne pensez pas de même, et plus d'une fois vous me l'avez montré par votre justice , sans cependant que vous ayez jamais à mon égard agi avec inhumanité comme vos lois vous permettaient de faire. Or, je vous en suis reconnaissant aussi , et mon bras est à vous. » — Le vieillard contint l'émotion qui agitait son cœur; et, se tournant vers les autres : — « Mes amis , je n'ai que deux souhaits à former : le premier, c'est le salut de ma fille ; le

APPI^

second , c'est que le ciel me mette un jour à même de récompenser votre loyauté. Vos services , je ne puis les accepter, parce que vous avez vos maisons, vos femmes , vos enfants. Si l'on vous savait ici, on brûlerait vos maisons, on dévasterait vos champs, on ruinerait vos biens, on vous réduirait à la misère. Toi, Martin, demeure ici. Tu n'as rien à perdre. Je te nomme, dès ce moment, mon premier garde-chasse. Tu t'acquitteras bien de cette charge , car nul mieux que toi ne sait les sentiers de mes bois. Vous, mes amis, rentrez dans vos demeures. » — En disant ces mots, il tendit la main au bailli et à tous ses compagnons, qui ne se retirèrent qu'à regret. — A peine furent-ils parvenus au bas du sentier qui conduit à Hoensbroek, qu'ils entendirent un cavalier glisser à côté d'eux , mais ils ne purent le distinguer suffisamment pour le reconnaître à cause de l'obscurité de la nuit. — « Qui va là? s'écria le bailli. — A m i ! répondit une voix qu'ils ne reconnurent pas davantage. » — Le cavalier avait déjà gravi la hauteur, et le bruit de son coursier s'était éteint du côté de Scheurenhof. — Peu de minutes après, la poignée d'une épée frappa vivement à la porte du manoir. — « Qui frappe ainsi? demanda Martin, armé d'un fusil de chasse de son maître. — Un ami, qui veut parler au sire de Scheurenhof, répondit la voix que les habitants de Hoensbroek avaient déjà interrogée. » — La porte s'ouvrit, et le cavalier entra. Martin, tenant le canon de son fusil tourné vers l'étranger, lui dit : — « Avancez jusque sous cette lanterne et dites ce que vous voulez. — Je te l'ai dit, parler à ton maître. — Qui êtes-vous?

— Ton maître le saura. » — Martin abaissa son arme. 11 avait reconnu la figure de l'étranger. — « Ah ! c'est vous , messire? murmura-t-il avec étonnement. Suivez-moi » — Ils se dirigèrent vers la salle où se tenaient le sire de Scheurenhof, sa fille et le chapelain regardant l'incendie qui diminuait et la flamme qui devenait de plus en plus faible. — « Attendez ici que je vous annonce, » fit Martin à son compagnon. — A ces mots, il ouvrit la porte de la salle et dit à haute voix :

— « Messire Walter de Hegen! — Walter! exclama Mathilde avec une émotion indicible.

— De Hegen ! » s'écria le vieux châtelain avec un accent inexprimable. — Le jeune homme s'avança d'un pas ferme vers le vieillard. — « Messire, lui dit-il, je ne suis plus maintenant le fils de votre ennemi. L'incendie m'a chassé de ma maison et m'a fait orphelin sur la terre ; mon père est mort ; ma mère est morte; toute ma famille est tombée. Je n'ai

ÏD1CE. 5b5 plus de toit, et je viens vous demander une place sous le vôtre. — Jeune homme , l'hospitalité est une vieille habitude de ma maison ; qu'elle soit la tienne ; je t'y offre un asile qui demain n'appartiendra plus à nous-mêmes peut-être. — Messire, si mon cœur est fort, mon épée est forte aussi, » répliqua le jeune homme avec fermeté. — On allait inviter Walter à prendre place à table pour partager le repas du soir, quand Martin reparut et s'avança vers le châtelain en jetant sur Hegen un regard de défiance. — « Que désires-tu , Martin? demanda le vieillard. — J'ai quelque chose à vous confier, messire. — Parle à haute voix. Cet homme est mon hôte: il peut savoir tout ce qui nous intéresse. — Voici donc, reprit Martin. Mon ange gardien m'inspira, sans doute, de m'en aller au dehors et écouter ce qui se passe autour de la maison; et j'avisai près de notre porte Jean-le-Bancal , le ménétrier; il ne hante que les tavernes, et à chaque fête du village on est sûr de trouver son violon. Il me reconnut; comme nous nous sommes rencontrés plus souvent dans les cabarets que dans les églises, il me demanda si je voulais l'aider à espionner le château et à préparer les moyens de faire tomber Scheurenhof par surprise aux mains des Boucs. — Ils ne me prendront pas comme un rat dans une souricière ! s'écria le vieillard. La colère m'a rendu les forces que l'âge m'avait prises. Ils sentiront ce que pèse mon bras, si mon épée est bien pointue et si mes carabines visent juste. Cet homme est-il parti? — Non , messire ! J'ai feint d'entrer dans ses projets et je l'ai pris comme un renard dans une trappe. — Qu'on le pende à l'instant même à la tour la plus haute de ma maison ! — Ne croyez-vous pas, messire, qu'il serait plus prudent de se borner à le tenir enfermé dans un de nos souterrains pou'r ne pas donner l'éveil à ses compagnons? Nous aurons toujours le temps de lui faire faire des entrechats entre ciel et terre... — Tu as raison, fit le sire de Scheurenhof. Dans le cas où nous sommes, prudence vaut mieux peut-être que témérité. Or, voici le moyen qui me semble préférable. Martin fera semblant d'entrer dans les vues de l'espion. Il sortira avec lui du château et le conduira secrètement dans le bois du Calvaire en lui disant qu'une troupe de gens d'armes doit venir, cette nuit , à notre secours. Tous nos hommes armés et à cheval feront en silence un détour à travers le bois et rentreront au manoir en passant près de l'endroit où Martin se sera posté avec son compagnon , afin de faire croire ainsi aux bandits que ce secours nous est réellement

APPENDICE

arrivé. » — Cette ruse s'exécuta aussitôt et elle réussit. Avant que minuit eût sonné , un bruit sinistre circula parmi les brigands. — « Il est arrivé une troupe de soldats à Scheurenhof. — Une troupe nombreuse de cavaliers, répéta Jean-le-Bancal . tous armés jusqu'aux dents et prêts à nous tailler une rude besogne. — Combien en as-tu compté? reprit le capitaine. — Un grand nombre , fit le ménétrier. L'obscurité ne m'a pas permis de les distinguer suffisamment. Mais j'ai vu luire leurs armes à la faible clarté de la lune et j'ai entendu leurs chevaux hennir comme après une longue course. » — Le récit du Bancal et les assurances qu'il ne cessait de donner augmentèrent dans l'esprit des bandits la conviction que Scheurenhof venait de recevoir une garnison capable d'une longue défense. — Le capitaine était le seul qui doutât des paroles du ménétrier. — « Jean , lui dit-il , lu as vu, tu as entendu, seulement lu as oublié de compter combien ils étaient. Tes yeux avinés auront, à coup sur, doublé, triplé, décuplé le nombre. En tout cas, nous allons aviser à un autre moyen. Quatre hommes se rendront à Scheurenhof pour demander la place. Cinquante hommes, toi, Pierrele-Diable , avec ta compagnie, vous les accompagnerez pour les proléger contre toute attaque. Vous ferez halte dans le bois du Calvaire et vous attendrez le retour de mes députés. » — Le chef ayant fait choix de ses quatre messagers qu'il munit de ses instructions, Pierre-le-Diable rassembla ses hommes et la troupe se mit en route vers le château. — Parvenus au pont-levis du manoir, ils donnèrent un coup de sifflet pour s'annoncer. Martin passa la gueule de son fusil par une des meurtrières. — « Faut-il faire feu? » demande-t-il à son maître. — Et sans attendre la réponse', il lâcha la détente. La balle siffla à l'oreille d'un des envoyés des Boucs. — « Trahison i s'écrièrent les quatre voix toutes ensemble. — Arrière, Martin ! s'écria le châtelain en repoussant le garde chasse. — Puis s'adressant aux députés : — « Ce n'e?t qu'une méprise, compagnons, leur ditil. On va vous ouvrir la porte, et foi de gentilhomme! vous sortirez sains et saufs de ma maison. » — Aussitôt le pont-levis s'abaissa ; la porte s'ouvrit. — Les envoyés des Boucs entrèrent. — « Que voulez-vous ? demanda le châtelain. — Deux choses, répondit l'un d'eux. — La première? — C'est que vous nous rendiez toutes les armes qui se trouvent en vos mains , répliqua le bandit. — La seconde? — C'est que vous nous remettiez tout l'argent qui est gardé en ce château, — Aile/ dire à

ceux qui vous envoient qu'ils viennent prendre les armes et l'argent s'ils le peuvent, » répondit le seigneur de Scheurenhof. — La porte se rouvrit et les députés sortirent. Le pont-levis relevé derrière eux, Martin se remit devant la meurtrière, dans laquelle il replaça son fusil rechargé. — « Faut-il faire feu, maître? — Ce ne sont pas des lièvres, Martin. Ces hommes sont sous ma sauvegarde de gentilhomme. » — Le braconnier ne céda qu'à regret à cet ordre et retira son fusil dont le chien était déjà sur le point de faire partir la balle. — Maintenant la position du châtelain était dessinée tout entière. Le danger était pressant. Aussi Ton s'occupa de tout disposer pour une vigoureuse défense. Les domestiques furent armés de bons fusils et de fléaux et placés près de la porte , les murailles du manoir étant assurées par leur élévation contre l'attaque des bandits. Tout cela fait, on ouvrit les caveaux et le souterrain qui, conduisant du château au bord du ruisseau de Geleen , offrirait une retraite assurée si le manoir était enlevé. — Deux heures pouvaient s'être écoulées, quand U s abords de Scheurenhof se trouvèrent cernés d'une multitude de bandits. On n'entendait que des armes qui s'entre-choquaient, que des sifflets qui s'interrogeaient et se répondaient de toutes parts, que des voix qui se parlaient et des ordres qui couraient de rang en rang. Le gros de la troupe avait atteint le pont-levis.

— « En avant! » s'écria aussitôt le capitaine.

— Et les bandits s'avancèrent. — Mais, au même instant, une détonation terrible partit de toutes les meurtrières du château, qui était demeuré jusqu'alors dans le plus profond silence. — « Bien visé, » Martin, dit le châtelain , en voyant chanceler le chef des assaillants qu'une balle avait frappé à la poitrine

— Le bandit tourna sur lui-même et leva son épée en l'air. Puis il tomba au milieu des siens en murmurant d'une voix rauque : — « En avant! » — Les brigands hésitèrent un moment et n'osèrent avancer. — Une deuxième détonation illumina les meurtrières, et six hommes mordaient la poussière à côté du cadavre de leur capitaine. — Alors le trouble redoubla. Mais un cri de vengeance éclata presque aussitôt parmi la foule exaspérée :

— Hourra ! hourra ! Et ils se ruèrent en avant avec une incroyable fureur. C'était une masse compacte et serrée où portaient toutes les balles qui parlaient du château comme une grêle de plomb. Une partie des Boucs, descendus dans le fossé , s'étaient hissés au pont-levis au moyen de cordes et travaillaient à scier les chaînes qui le retenaient. V\\ nw*

APPE

ment après lo pont s'abaissa avec fracas. La porte craquait sur ses gonds, entamée par le tranchant du fer. Cha jue coup grondait sous la voûte d'enlrée et mêlait son bruit sourd au bruit des armes à feu et aux blasphèmes qui tonnaient dans la foule comme un orage. La porte tomba déracinée et la multitude se précipita en hurlant sous la voûte ténébreuse. Tout à coup une explosion terrible éclata et ébranla les murailles du manoir jusque dans leurs fondements. Ce ne fut qu'un instant, ce ne fut qu'une seconde. Puis tout était retombé dans une obscurité épaisse, et vous n'eussiez plus entendu que des cris, des gémissements de blessés et de mourants. Une clameur générale couvrit bientôt ces gémissements et ces cris : Victoire! victoire! — Et les bandits se ruèrent par la brèche en passant sur quarante cadavres des leurs , que l'explosion de la mine, pratiquée sous la porte, avait broyés. Les Boucs s'étaient jetés dans la cour du château. Mais plus un coup de fusil qui leur répondît, plus un homme qui fut là pour leur tenir tète. — «N'avancez pas trop vite, compagnons, s'écria Pierre-le- Diable qui avait pris le commandement de la troupe. Soyons sur nos gardes avant tout ! » Car il craignait qu'une autre mine, pratiquée sous le sol où ils marchaient, ne fit un nouveau carnage parmi les siens. — «Ne redoutez rien! avancez, si vous n'êtes des lâches! répondit aussitôt une voix que vous eussiez reconnue pour celle de Walter de Hegen. — A l'attaque ! reprit Pierrele-Diable.» Et les bandits se rangèrent en un vaste cercle autour du jeune homme qui, son épée à la main, se tenait sur le seuil de l'habitation dont il essayait de défendre l'entrée. — Alors recommença un combat terrible. Les mains vigoureuses de Walter brandissaient sa redoutable épée, qui semblait se multiplier et faire une roue de fer autour de lui. Cependant le cercle qui l'enveloppait se rétrécissait de plus en plus et le serrait de plus près. Un moment arriva où les bandits triomphèrent de cet homme seul et jetèrent un hurlement de joie : « Il est pris !» — On le renversa sur le sol. Dix haches, dix sabres étaient levés sur lui , dix canons de fusils étaient braqués sur sa poitrine. — « Arrêtez, s'écria le capitaine en écartant les brigands. Cet homme ne peut mourir comme un brave, fît Pierre. — Qu'on le pende aux bras du pont-levis! dit Jean-le-Bancal. — Qu'on le jette dans le Geleen, continua un autre. — Je sais mieux que cela, reprit Pierre-le -Diable. Qu'on aille chercher son cheval, et qu'on m'apporte l'un des câbles qui ont servi à monter le pont.» — Alors on jeta le prisonnier en travers du che-

NDICE. 557

va!, sur lequel on se mit en devoir de rattacher avec force après lui avoir noué les bras et les jambes. Puis au moyen des cordes on se mit à frapper le pauvre animal ; et, quand on l'eut frappé long-temps: «Maintenant qu'un le lâche! s'écria le capitaine.» — Le cheval fut lâché, et il partit comme un éclair, à travers les buissons, à travers les halliers, courant comme si un ouragan l'emportait. Le cheval et le cavalier ayant disparu, on se mit à fouiller dans le château; on brisa toutes les portes, on força tous les meubles, on interrogea tous les réduits. — «C'est une chose inconcevable, se dirent les bandits quand, après avoir tout fouillé, ils n'eurent rien trouvé, ni hommes ni argent. — Comment ont-ils pu s'enfuir d'ici? demanda le chef. — J'ai vu à la tourelle de l'est une échelle de corde attachée au mur et qui descend jusque dans le fossé, dit un homme de la Iroupe. — Us se sont donc sauvés par là, reprit Pierre. — Vers Amstenraedt, ajouta Jean-le-Bancal. — Nous les rejoindrons, continua Pierre-le-Diable.» Et tous les bandits prirent la route d'Amstenraedt. — Après avoir donné le signal de l'explosion qui fit sauter la porte d'entrée , le seigneur de Scheurenhof et les siens s'étaient retirés par le souterrain qui conduisait au bord du ruisseau de Geleen. Walter avait refusé de les suivre, afin de protéger leur retraite. Une échelle de corde avait été attachée à la tourelle de l'est pour faire supposer que les fugitifs s'étaient échappés de ce côté. Le sire de Scheurenhof et toute sa maison marchaient dans l'ob-cur souterrain, éclairés parla lumière d'une lanterne sourde que Martin portait devant eux. Parvenus à l'issue au milieu d'un épais fourré, Martin éteignit sa lanterne, et tous virent les pâles étoiles au ciel. — On entendait de loin la rumeur des Boucs qui s'éloignait et s'éteignaitdansla nuitvers le village d'Amstenraedt, dans une direction opposée à celle que suivaient les fugitifs. — Mais à peine le châtelain eut-il mis le pied hors du souterrain, qu'il recula, saisi d'effroi, et que Mathilde jeta un cri. Il s'était fait un grand bruit dans les buissons, comme celui d'un cavalier dont le cheval , effrayé par un coup de tonnerre , aurait pris le mors aux dents. Ce bruit devenait de plus en plusdistinct. C'étaient des branches qui se cassaient, des feuillages qui se froissaient, des hennissements étouffés. Au même instant quelque chose de lourd vint s'abattre aux pieds de la jeune fille. — «Walter de Hegen !» dit Mathilde. C'était lui en effet; les chairs à demi déchirées par les cordes qui le nouaient au cheval , mais sain et sauf. Une larme de joie roula sur les joues de l'héritière de Scheu-

;V)8 Am§ renhof, et tous se mirent en devoir de défaire les nœuds qui étreignaient Walter. — «Comment cela s'est-il fait? demanda le vieillard à peine revenu de son étonnement. — Je vous dirai cela plus tard, répondit le jeune homme. Songeons d'abord à nous mettre en sûreté. Je connais près d'ici le meunier d'Hullebroeck. Nous y trouverons des chevaux. Nous nous dirigerons vers Geulh , où nous passerons la Meuse. » Et, sans se donner le temps de reprendre haleine, il conduisit la troupe. — Ils avaient laissé à leur gauche le village de Heeck , et descendaient un étroit ravin vers le clocher de Saint-Peter. Ils n'y furent pas plutôt engagés que Martin, qui marchait à la tête de la troupe en guise d'éclaireur, s'arrêta brusquement et dit à voix basse: «Arrêtez.» — Tous firent halte , parce que tous savaient combien était développé dans ce braconnier cet jnstinct de bête fauve qui flaire le danger, qui comprend le langage du vent, qui entend au frôlement des feuillages d'un hallier si c'a-t un ami ou un ennemi qui l'a produit. — Après s'être assuré de la direction d'où venait la rumeur qui le frappait, le garde-chasse mit son fusil en bandoulière et se disposa à grimper le long de la berge du ravin. Sans déranger un caillou, sans froisser une plante, sans rompre la branche d'un buisson, il atteignit avec la légèreté d'un chat la crête de la berge et regarda autour de lui en écoutant de toutes ses oreilles. Il reconnut aussitôt quel était ce bruit, car il avisa à quelque distance la sinistre petite lampe qui ne s'allumait qu'au sein des nuits ténébreuses pour éclairer l'initiation des Boucs. Un cri de terreur se fut échappé de la bouche des fugitifs, s'il leur eut dit : — Nous sommes près de la chapelle des Boucs. Mais il se pencha au bord du ravin, et leur fit signe de marcher avec précaution : «Avancez à pas de loup, leur dit-il tout bas; nous sommes ici dans un endroit plein de péril.» — Toute la troupe descendit le ravin dans le plus grand silence. Ils laissèrent à leur gauche les toits d'Ooste, et entrèrent après une demi-heure de marche à Fauquemont. — «Grâce au ciel! nous voici sauvés!» s'écria le sire de Scheurenhof. — Pendant ce temps Martin s'était glissé à travers les buissons et les hautes herbes jusqu'auprès de l'entrée de la chapelle. 11 y vit accomplir les mystères d'une initiation. Devant l'autel se tenait debout ce fameux juif Abraham Nathan, qui joua un rôle si terrible dans l'histoire de la bande. Il était vêtu d'une espèce de chasuble brodée d'or et recevait le serment d'un pauvre vacher que l'on venait de descendre du bouc de bois. «Tu renies Dieu? lui demandait

le juif. — Oui, répondit le paysan d'une voix avinée. — Et la Vierge et les saints ? — Oui, la Vierge et les saints. — Tu consens à donner ton âme au démon, afin qu'il t'accorde en échange les biens de la terre, l'or, les richesses et le pouvoir de te transporter par ta volonté partout où tu voudras ? — Oui. — Eh bien ! j'accepte au nom de l'enfer ton âme à ce prix, dit Nathan. Et maintenant tu es des nôtres. Voici la carte qui te fera reconnaître des frères. Puis , après lui avoir remis une carte marquée d'un signe hiéroglyphique, le juif lui donna l'accolade fraternelle et lui répéta : A ce soir. — Cela ne sera pas, » se dit Martin en lui-même. Et, passant le canon de son fusil entre les branches d'un buisson, derrière lequel il se tenait caché, il ajusta Nathan qui se penchait vers son compagnon et lui donnait le baiser d'initiation. Au même instant la détente partit; une balle fracassa la tête du nouvel initié et entra dans les chairs du bras droit du juif. Un cri effroyable retentit dans la chapelle : « Trahison ! trahison ! » — Le nouveau Bouc roula sur les marches de l'autel, se tordit un instant et rendit le dernier soupir. Le juif éleva son bras ensanglanté et dit aux deux compagnons qui lui restaient en montrant le mort : « Frères, vengez-moi et vengez cet homme.» — Les deux parrains prirent leurs carabines et sortirent de la chapelle, dirigeant leurs armes vers l'endroit où ils avaient aperçu le feu du braconnier. Leurs deux balles partirent à la fois. — « Mal visé ! mes compères, » s'écria Martin qui avait rechargé son fusil double et tenait deux cojps à la portée de ses adversaires. — Il lâcha le premier, et l'un des hommes tomba. Il lâcha le second, et l'autre tomba aussi. Il ne restait plus que le juif. Mais Nathan s'enfuit à travers les fourrés du bois et disparut dans les dernières ténèbres de la nuit. — Martin rentra avec l'aube à Fauquemont. Il instruisit le bailli de ce qui s'était passé. La justice se rendit avec une forte escorte à la chapelle d'initiation et n'y trouva que deux cadavres, qui furent enterrés ignominieusement par le bourreau sous le gibet infâme. — Nathan fut pris quinze jours plus tard, et pendu le 24 septembre 1772, à Heeck, sur la bruyère de Graed. — Malgré la sévérité des juges, malgré les placards nombreux publiés par les nobles et puissants seigneurs des Provinces-Unies et les mesures prises par les princes évêques de Liège, les Boucs ne purent être entièrement exterminés. Quelques écrivains contemporains font remonter cette bande à l'an 1736 On ne parvint à la dompter qu'en 1779. Elle eut un grand nombre de chefs, parmi lesquels

APPl^

figurent surtout le fameux chirurgien de K., du pays de Rolduc, le juif Abraham Nathan , Herman L. et Antoine B. , surnommé le Mox. Elle possédait même un chapelain qui prêchait tous les crimes; il portait le nom de Léopold L. Les chapelles où les initiations avaient lieu ordinairement étaie t celle de Sainte-Rose près de Sittard, celle de Saint- Léonard près de Rolduc, et une autre située aux environs d'Urmon près de la Meuse. Tous ces endroits sont encore redoutés aujourd'hui des villageois voisins, qui trouvent dans l'histoire des Boucs de quoi défrayer amplement leurs longues soirées d'hiver. — Mathilde de Scheurenhof et Walter de Hegen finirent comme tous les héros de romans : ils se marièrent et obtinrent une nombreuse postérité.

— Ceux d'entre nos lecteurs qui désirent de plus amples détails sur l'histoire de la bande des Boucs, peuvent consulter un petit livre contemporain qui fut publié en 1779, à Maèstricht, sans lieu ni date, et qui porte ce titre curieux : Qorspong , Oorzaeke , bewys , etc. Origine, cause, preuve et découverte d'une bande impie et conjurée de voleurs de nuit et de brigands dans les pays d'outre-Meuse et contrées adjacentes, avec une indication exacte des exécutés et des fugitifs, par S.-P.-J. Sleinada.

Kleudde — Kleudde, tout barbare, tout cacophonique que doit vous paraître ce nom. est un lutin, et un lutin national, un lutin vivant des brouillards de la Flandre et du Brabant, un lutin belge en un mot! — Si vous avez quelque feu dans l'imagination , sans doute qu'à ce seul nom de lutin , vous vous formez déjà toute une cour fantastique, idéale, surnaturelle, composée de gnomes aux yeux malins, de sylphes aux ailes d'azur, aux cheveux d'or, de salamandres aux pieds de feu.

— Poètes, jeunes filles, enfants, Kleudde, avec son enveloppe sombre , avec son nom aussi affreux que son être, Kleudde doit d'un seul mot tuer l'échafaudage de vos songes. Kleudde est un lutin malfaisant qui a les regards du basilic et la bouche du vampire , l'agilité du follet et la hideur du griffon ; Kleudde aime les nuits froides et brumeuses, les prairies désertes et arides, les champs incultes et blanchis par des os de morts, les arbres frappés de la foudre, Pif et le cyprès; il se plaît au milieu des ruines couvertes de mousse ; il fuit les saints lieux où reposent des chrétiens, l'aspect d'une croix l'éblouit et le torture; il ne boit qu'une eau verte croupis-

* Cette notice est de M. le baron Jules de Saint-Genois, qui l'a donnée, il y a quelques années, dans le Journal des Flandres.

)ICi<:. 559 sant au fond d'un étang desséché : le pain n'approche jamais de ses lèvres ; Kleudde évite la foule; la lumière du grand jour lui brûle les yeux; il n'apparaît qu'aux heures où le hibou gémit dans la tour abandonnée ; une caverne souterraine est sa demeure ; ses. pieds n'ont jamais souillé le seuil d'une habitation humaine ; le mystère et l'horreur entourent son existence maudite : vagues comme les atomes de l'air, ses formes échappent aux doigts et ne laissent aux mains de l'imprudent qui essaierait de les étreindre qu'une ligne noire et douloureuse comme une brûlure. Son rire est semblable à celui des damnés ; son cri, rauque et indéfinissable, fait tressaillir jusqu'au fond des entrailles; Kleudde a du sang de démon dans les veines. Malheur à qui le soir dans sa route rencontre Kleudde, le lutin noir! — Dans certains villages du Brabant le nom seul de Kleudde exerce sur l'esprit des paysans un empire si redoutable, qu'il serait impossible de les faire sortir de leur maison à une heure avancée de la nuit pour les envoyer dans un champ, un bois, une prairie où la croyance populaire place ce lutin. Les enfants en ont une grande peur ; on les menace de la présence de Kleudde lorsqu'ils font mal. La frayeur des jeunes filles n'est pas moins enracinée pour cette espèce de loup-garou ; plus d'une le soir arrive essoufflée au foyer paternel raconter en tremblant qu'elle a aperçu Kleudde agitant ses chaînes dans l'ombre. — Au dire des campagnards, ce lutin est un véritable protée, prenant les formes les plus diverses , les plus bizarres; tantôt c'est un arbre d'abord trèspetit, ensuite s'allongeant peu à peu à une hauteur prodigieuse; puis se mouvant tout à coup, il s'élève de terre et disparaît dans les nuages; le seul mal que Kleudde fasse réellement sous cette forme, c'est de déraciner et de renverser les autres arbres qu'il rencontre sur son passage. Tantôt il se revêt de la peau d'un chien noir, il marche sur ses pattes de derrière , agile une chaîne qu'il porte au cou et saute à l'improviste sur les épaules de celui qu'il voit la nuit dans un sentier isolé, l'étreint, le jette par terre et s'enfuit. Souvent Kleudde est un cheval maigre et efflanqué ; alors il devient l'épouvantail des garçons d'écurie. On sait que c'est l'usage dans les grandes fermes de mettre pendant la nuit les chevaux en pâture dans les prairies; les domestiques rapportent avec une bonne foi rustique qu'il leur arrive parfois, lorsqu'ils croient monter sur une de leurs juments, d'enfourcher Kleudde, qui aussitôt se met à courir de toutes ses forces, jusqu'à ce qu'arrivé près d'un étang

APPENDICE

ou d'un ruisseau , il se cabre et y précipite son cavalier; ensuite, pendant que la victime se débat dans l'eau , il se couche un instant à plat ventre, pousse un éclat de rire et disparait au moment que le cavalier sort de son bain. — Selon les circonstances, Kleudde se change en chat, en crapaud, en chauve-souris ou en tout autre animal. Les paysans prétendent pouvoir reconnaître son approche à deux petites flammes bleues qui vacillent et s'avancent en sautillant , mais toujours en ligne droite ; ces petites flammes sont les prunelles de ses deux yeux ; le seul moyen alors d'éviter Kleudde, c'est de s'enfuir en zigzag, comme ferait celui que poursuit un serpent. — Il y a de cela trois mois , je logeais par hasard dans une ferme à Ternath, aux environs de Bruxelles. C'était le soir je me trouvais en compagnie avec tout le personnel de la ferme, réuni autour d'un large foyer d'hiver. En société de ces bons et simples paysans , c'était pour moi une nouveauté d'autant plus piquante , que je comptais mettre la soirée à profit pour recueillir quelques renseignements sur Kleudde. J'amenais la causerie sur ce sujet, sur les lutins, sur les kabotermannekens et autres follets dont le nom m'échappe. — Monsieur, savez-vous l'origine de Kleudde? me dit un vieux domestique. — Non , lui répondisse, ravi de son interpellation. — C'est affreux à entendre , continua le vieillard. Voici comme on le raconte dans notre endroit. Il y a bien cent ans , on voyait au bout du bois qui borde la partie nord du village, une petite et chétive maison habitée par une femme si décrépite , si hideuse qu'on songea plus d'une fois à s'emparer d'elle afin de la brûler comme sorcière; car tout le monde disait qu'elle avait des rapports avec le diab!e et que sa baraque servait de lieu de réunion pour le sabbat. Un soir qu'un orage , tel qu'on n'en avait entendu de mémoire d'homme , ébranlait toutes les habitations, le feu du ciel tomba sur la masure suspecte et la consuma ainsi que la vieille femme, dont on aperçut le lendemain le corps noirci gisant dans les cendres. Pendant trois jours personne n'osa approcher du lieu de l'incendie; mais enfin comme le propriétaire du bois voulait utiliser cette portion de son terrain , il prit avec lui quelques-uns de ses plus courageux domestiques munis de longs crochets pour retirer la sorcière des décombres. Les valets de ferme se mirent en tremblant à l'ouvrage ; à peine eurent-ils touché la sorcière de leurs crocs , qu'ils entendirent un grand bruit et reçurent dans tous les membres une violente commotion ; ils virent un petit homme noir sortir du

corps de la vieille , grandir tout à coup et s'échapper des ruines, en criant: Kleudde, Kleudde , Kleudde! Tous les domestiques perdirent connaissance, et lorsqu'ils revinrent à eux, ils n'aperçurent plus rien sur le théâtre de l'incendie qu'un élang rempli d'une eau croupissante dont l'odeur soulevait le cœur. — L ame damnée de la sorcière était passée dans le corps de cet homme noir, ou pour mieux dire dans le corps de ce diable, qui depuis, n'ayant plus aucun repos, parcourt les campagnes et les plaines cherchant à nuire à tout ce qu'il rencontre....

Glubbdubdrib. — Si le fragment de Cyrano-Bergerac sur Agrippa présente l'idée qu'on avait des sorciers en France sous Louis XIII, le passage que Swift leur a consacré au siècle suivant ne mérite pas moins d'être mis sous les yeux du lecteur. On le trouve aux chapitres vu et vin du troisième Voyage de Gulliver. — «Glubbdubdrib, si j'interprète exactement le mot, signifie l'île des sorciers ou des magiciens. Elle -a trois fois l'étendue de l'île de Wight ; elle est très-fertile. Cette île est sous la puissance d'un chef d'une tribu toute composée de sorciers, qui ne s'allient qu'entre eux, et dont le prince est toujours le plus ancien de la tribu. — Ce prince ou gouverneur a un palais magnifique et un parc d'environ trois mille acres, entouré d'un mur de pierres de taille haut de vingt pieds. Ce parc renferme d'autres petits enclos pour les bestiaux, le blé et les jardins. — Le gouverneur et sa famille sont servis par des domestiques d'une espèce assez extraordinaire. Par la connaissance qu'il a de la nécromancie , il possède le pouvoir d'évoquer les morts et de les obliger à le servir pendant vingt-quatre heures, jamais plus long-temps; et il ne peut évoquer le même esprit qu'à trois mois d'intervalle, à moins que ce ne soit pour quelque grande occasion. — Lorsque nous abordâmes à l*île, il était environ onze heures du matin. Un de mes deux compagnons alla trouver le gouverneur, et lui dit qu'un étranger souhaitait avoir l'honneur de saluer son altesse. Ce compliment fut bien reçu. Nous entrâmes tous trois dans la cour du palais, et nous passâmes au milieu d'une haie de gardes armés et habillés d'une manière très-ancienne, et dont la physionomie avait quelque chose qui me causait une horreur indicible. Nous traversâmes les appartements et rencontrâmes une foule de domestiques de la même sorte avant de parvenir jusqu'à la chambre du gouverneur. — Après que nous eûmes fait trois révérences profondes , il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de son trône. Il me

fit différentes questions au sujet de mes voyages; et pour marquer qu'il voulait en agir avec moi sans cérémonie, il fit signe avec le doigt à tous ses gens de se retirer; et en un instant, ce qui m'étonna beaucoup, ils disparurent comme les visions d'un rêve. — J'eus de la peine à me rassurer. Mais le gouverneur m'ayant dit que je n'avais rien à craindre, et voyant mes deux compagnons parfaitement tranquilles, parce qu'ils étaient faits à ce spectacle, je commençai à prendre courage et racontai à son altesse les différentes aventures de mes voyages, non sans un peu d'hésitation, ni sans regarder plus d'une fois derrière moi la place où j'avais vu les fantômes disparaître. — J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, qui nous fit servir par une nouvelle troupe de spectres. Je remarquai que ma frayeur était moins grande à cette seconde apparition. Nous fûmes à table jusqu'au coucher du soleil; je priai son altesse de permettre que je ne couchasse pas dans son palais, comme il avait la bonté de m'y engager-, et mes deux amis et moi nous allâmes chercher un lit dans la ville voisine , capitale de la petite île. — Le lendemain matin, nous revînmes rendre nos devoirs au gouverneur, comme il avait bien voulu nous le recommander; et nous passâmes de celte manière une dizaine de jours dans cette île, demeurant la plus grande partie de la journée avec le gouverneur et la nuit à notre auberge. Je parvins à me familiariser tellement avec ies esprits, que je n'en eus plus peur du tout, ou du moins, s'il m'en restait encore un peu, elle cédait à ma curiosité. — * Son altesse me dit un jour de lui nommer tels morts qu'il me plairait, qu'il me les ferait venir et les obligerait de répondre à toutes les questions que je leur voudrais faire, à condition toutefois que je ne les interrogerais que sur ce qui s'était passé de leur temps, et que je pourrais être bien assuré qu'ils me diraient toujours vrai; car le mensonge est un talent inutile dans l'autre monde. — J'acceptai avec de très-humbles actions de grâces l'offre de son allesse. — Nous étions dans une pièce d'où l'on avait une très-belle vue sur le parc; et comme mon premier souhait fut de voir des scènes pompeuses et magnifiques, je demandai à voir Alexandre-le-Grand à la tête de son armée, tel qu'il était à la bataille d'Arbelles. Aussitôt, sur un signe du gouverneur, le prince grec parut sur un vaste champ audessous de la fenêtre où nous étions. — Alexandre fut invité à monter dans la chambre. J'eus beaucoup de peine à entendre son grec , n'étant pas moi-même très-versé dans cette lan~

gue. Il m'assura sur son honneur qu'il n'avait pas été empoisonné, mais qu'il était mort d'une fièvre causée par un excès de boisson. — Je vis ensuite Annibal passant les Alpes ; et il me dit qu'il n'avait pas une seule goutte de vinaigre dans son camp. — Je vis César et Pompée à la tête de leurs troupes prêtes à se charger. Je vis le premier dans son grand triomphe. Je voulus voir le sénat romain dans une grande salle, avec une assemblée législative moderne rangée de l'autre côté. Le sénat me sembla une réunion de héros et de demi-dieux; l'autre assemblée m'avait l'air d'un tas de porte-balles, de filous, de voleurs de grand chemin et de matamores. — ■ Je fatiguerais le lecteur si je citais le grand nombre de personnages illustres qui fut évoqué pour satisfaire au désir insatiable que j'avais de voir toutes les périodes de l'antiquité , mises sous mes yeux. Je les réjouis principalement par la contemplation des destructeurs, des tyrans, des usurpateurs et des libérateurs, des nations opprimées. Mais il me serait impossible d'exprimer la satisfaction que j'éprouvai, de manière à la faire partager à ceux qui liront ces pages. Désirant voir les anciens les plus renommés pour l'esprit et la science, je voulus leur consacrer un jour. Je demandai que l'on fit apparaître Homère et Aristote à la tête de leurs commentateurs; mais ceux-ci étaient tellement nombreux qu'il y en eut plusieurs centaines qui furent obligés d'attendre dans les antichambres et dans les cours du palais. Au premier coup d'œil je reconnus ces deux grands hommes et les distinguai non-seulement de la foule, mais aussi l'un de l'autre. Homère était le plus grand et avait meilleure mine qu'Aristote. Il se tenait très-droit pour son âge, et ses yeux étaient les plus vifs, les plus perçants que j'eusse jamais vus. Aristote se courbait beaucoup et il se servait d'une canne. Son visage était maigre, ses cheveux rares et lisses, sa voix creuse. Je m'aperçus bientôt qu'ils étaient l'un et l'autre parfaitement étrangers au reste de la compagnie et n'en avaient pas entendu parler auparavant. — Un spectre , que je ne nommerai point, me dit à l'oreille que ces commentateurs se tenaient toujours le plus loin qu'ils pouvaient de leurs auteurs dans le monde souterrain, parce qu'ils étaient honteux d'avoir si indignement représenté à la postérité les pensées de ces grands écrivains. — Je priai le gouverneur d'évoquer Descartes et Gassendi , et j'engageai ceux-ci à expliquer leurs systèmes à Aristote. Ce grand philosophe reconnut ses erreurs dans la physique, lesquelles provenaient de ce qu'il avait raisonné d'après des conjectures, comme tous

562 APPEN

les hommes doivent le faire; Cl ii nous fit remarquer que Gassendi et les tourbillons de Descartes avaient été à leur tour rejetés. Il prédit le même sort à l'attraction, que les savants de nos jours soutiennent avec tant d'ardeur. Il disait que tout système nouveau sur les choses naturelles n'était qu'une mode nouvelle et devait varier à chaque siècle, et que ceux qui prétendaient les appuyer sur des démonstrations mathématiques auraient de môme une vogue momentanée et tomberaient ensuite dans l'oubli. — Je passai cinq jours à converser avec d'autres savants hommes de l'antiquité. Je vis la plupart des empereurs romains. Le gouverneur eut la complaisance d'évoquer les cuisiniers d'Héliogabale pour apprêter notre dîner ; mais ils ne purent nous montrer toute leur habileté , faute de matériaux. Un ilote d'Agésilas nous fît un plat de brouet noir lacédémonien, et nous ne pûmes avaler la seconde cuillerée de ce mets.... — Mes découvertes sur l'histoire moderne furent mortifiantes. Je reconnus que des historiens ont transformé des guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés et de petits génies en grands politiques, des flatteurs et des courtisans en gens de bien, des athées en hommes pleins de religion, d'infâmes débauchés en gens chastes, et des délateurs de profession en hommes vrais et sincères. — Un général d'armée m'avoua qu'il avait une fois remporté une victoire par sa poltronnerie et son imprudence ; et un amiral me dit qu'il avait battu malgré lui une flotte ennemie , lorsqu'il avait envie de laisser battre la sienne. — Comme chacun des personnages qu'on évoquait paraissait tel qu'il avait été dans le monde , je vis avec douleur combien le genre humain avait dégénéré... »

Orthon le Farfadet1. — Le voyageur qui parcourt aujourd'hui la France ne peut guère se faire une idée de la physionomie variée qu'elle présentait au moyen âge. La centralisation du pouvoir a relié tant bien que mal les éléments hétérogènes dont elle se composait; une teinte uniforme part de Paris, et tend à absorber de plus en plus les individualités tranchées des provinces. C'est là peut-être pour l'économiste un résultat heureux, un louable progrès; mais, à coup sûr, l'artiste déplore ce nivellement monotone; et il revient avec amour vers cette France du temps passé, si pleine de passions ardentes et colorées, de croyances naïves, où chaque

' Coite légende et les trois historiettes [qui la suivent sont empruntées aux Légendes et traditions populaires de la France, qui ont été publiées récemment par M. le comte Amodie de Beaulort.

DICF.

province était un centre autour duquel venaient quelquefois se grouper les plus grands intérêts. II importe de se reporter à ces idées pour le récit qui va suivre. — Orthez, qui n'est plus qu'une petite ville sans importance, était au moyen âge le siège d'une cour brillante, la résidence des comtes de Foix. Le quatorzième siècle a vu l'apogée de sa gloire : Gaston III en était alors le suzerain. Surnommé Phœbus, soit à cause de sa beauté, soit à cause du soleil qu'il plaça dans son écusson , Gaston ne resta pas au-dessous de cet emblème glorieux. L'illustration des armes, celle des richesses et l'habileté politique si nécessaire pour se maintenir au faîte d'une haute position, tout concourut à le placer à la tête de ces grands vassaux de la couronne, féodales grandeurs qui devaient s'abaisser sous la main puissante de Richelieu et -de Mazarin. Plus d'une fois les intérêts de la France entière se concentrèrent autour de lui dans cette petite cour. Pendant que les ambassadeurs des puissances voisines venaient s'y disputer son appui, les savants, les troubadours et les jongleurs accouraient y briguer les faveurs et les encouragements de cette main quasi royale. On aurait en vain cherché ailleurs , même à la cour du roi de France, un modèle plus accompli de cette chevalerie qui brillait d'un lustre si éclatant alors qu'il allait s'éclipser. — Les chants du gai-savoir, les nobles déduits de la chasse trouvaient auprès de Gaston un amateur aussi éclairé que magnifique. La chasse était alors une passion, une affaire sérieuse, qui exigeait des éludes approfondies. Plus un seigneur était puissant et riche, plus il y déployait de luxe. Gaston y excellait, et il en a laissé le traité le plus complet du temps. — « Ses équipages pour ce plaisir, dit l'historien de sa vie, surpassaient en magnificence ceux des princes les plus riches1 ; ses écuries ne nourrissaient pas moins de deux cents chevaux, la plupart destinés à cet usage, et il avait de douze à seize cents chiens. Ses lévriers étaient les plus légers et les plus beaux

2 Et pourtant, sans compter le roi de France et les rois étrangers, bien d'autres seigneurs et princes poussaient alors l'amour de la chasse à un point extrême et rivalisaient de dépendes entre eux. Le duc de Bourgogne avait un équipage de chasse dans lequel on comptait : six pages de chiens courants, six de lévriers, douze sous-pages de chiens, six valets de chiens limiers, douze valets de chiens courants, six valets d'épagneuls, six valets de petits chiens, six valets de chiens anglais et de chiens d'Artois. Quelle dut être la surprise du duc, quand il vit, lorsqu'il lut fait prisonnier à Nicopolis, que Bajazet avait sept mille fauconniers et autant de veneurs! A la n.ême époque, le comte de Sanceire signala sa passion pour la chasse d'une façon particulière ; il fonda un ordre de chevalerie sôus le titre de l'Onhr ,l„ Lr-rirr. iNote de l'.hi.stoi k n .)

de la chrétienté, cl ses chien.; pour le cerf, le daim, le rangier, pour les grands ours des Pyrénées, pour le loup et le sanglier, les plus forts et les plus courageux Tous les oiseaux de fauconnerie étaient au-si élevés avec grand soin chez le comte de Foix. Rien n'était noble à voir comme la compagnie du châtelain d'Orthez partant pour une chasse à la volerie : les chevaliers, sur de beaux palefrois, escortant galamment les dames montées sur d'élégantes haquenées, et portant sur le poing chacune un bel oiseau qu'elles caressaient de temps en temps avec leur blanche main. Et puis les écuyers et pages aux couleurs de Foix et de Béarn, vêtus de vert en été et de fourrure de gris en hiver; et les gens de service, si nombreux et si bien mis, qui apportaient tous les engins et filets les plus ingénieux qu'il soit possible d'imaginer. Gaston aimait à un tel point tous ces divertissements de chasse, qu'il en avait fait une étude particulière, et qu'il se plaisait à en enseigner les préceptes aux hommes qu'il y destinai!. » — Mais ces nobles plaisirs ne lui faisaient point oublier de régler avec une admirable sagesse l'administration de ses étals. C'est peut-être le seul exemple d'un haut et puissant seigneur de cette époque qui n'ait point tout sacrifié à la passion de la guerre. Aussi sa réputation était immense, et les populations de Béarn le bénissaient. Un tel personnage devait être entouré de cette auréole de merveilleux qui ne manque jamais aux héros du moyen âge. Il élait trop aimé des troubadours et des jongleurs pour qu'on ne célébrât pas sa gloire avec l'exagération mythique de quelque merveilleuse légende. Froissart, le crédule et naïf chroniqueur, nous en a conservé le plus précieux document. — C'est en -1388 qu'il visita la cour brillante d'Orthez. Curieux et questionneur, il se passionna pour les récits des vaillants chevaliers qu'il y rencontra. Là, un écuyer lui apprit que le sire comte savait tout ce qui se passait avant personne, et que celte science lui devait venir par aucune voie de nécromancie: puis, comme le chroniqueur lui demanda avec instance des détails, lecuyer le tira a part en un anglet de la chapelle du châtel d'Orthez, et commença ainsi : « Il peut y avoir environ vingt ans qu'il régnait en ce pays un baron qui s'appelait de son nom Raymond. Il était seigneur de Coarasse : c'est une ville à sept lieues d'Orthez. A celte époque dont je vous parle, le sire de Coarasse avait un procès à Avignon devant le pape, contre un clerc de Catalogne, au sujet des dîmes de l'église de Coarasse. Ces dîmes va-

3TCE. 563

îaient bien cent florins de revenu par an, et le clerc disait qu'il y avait droit. Or, comme il était bien appuyé dans le clergé, il montra et prouva son droit , et le pape Urbain V, séant en consistoire général, condamna le chevalierà payer. Lorsque le clerc eut levé les bulles du pape , il chevauche à grandes journées vers le Béarn pour venir prendre possession de son dîmage. Mais la décision du pape avait grandement irrité le sire de Coarasse ; il s'avança vers le clerc , et lui dit : « Or çà, maître Pierre ou maître Martin, suivant son nom , pensez-vous que par vos lettres je doive perdre mon héritage? Ne soyez pas assez hardi pour toucher à ce qui m'appartient; car, si vous le faites, c'est votre vie que vous y laisserez. Allez ailleurs obtenir bénéfice, car vous n'aurez rien de mon héritage; et une fois pour toutes, je vous le défends. » Le chevalier était cruel, le clerc eut peur et n'osa poursuivre. Il se décida donc à retourner à Avignon. Mais avant de partir il voulut protester contre cette violence. II vint trouver le sire de Coarasse, et lui parla ainsi : « Sire , c'est votre force et non le droit qui m'enlève les biens de mon église, vous méfaites grandement en conscience : je ne suis pas aussi puissant que vous ici, mais sachez que je vous enverrai tel champion que vous redouterez plus que moi. » Raymond ne tint aucun compte de ses menaces. « Va, lui dit-il , fais ce que tu pourras , je ne te crains pas plus mort que vif. Tes paroles ne me feront rien abandonner de mon héritage. » Le clerc partit donc : retourna-t-il en Catalogne ou en Avignon? point ne le sais-je; toujours est-il qu'il n'oublia pas ses menaces. Trois mois après, alors que le chevalier y pensait le moins, des messagers invisibles vinrent le trouver. Ils commencèrent à heurter et à bouleverser tout ce qu'il y avait dans le château, de telle façon qu'on eut dit qu'ils allaient l'abattre; la porte de la chambre de monseigneur en était tout ébranlée, et la dame qui se couchait se mourait de frayeur. Quant au chevalier, il entendait bien tout ce tapage, mais il ne disait mot, car il ne voulait pas montrer un cœur susceptible de faiblesse; d'ailleurs il était assez brave pour attendre l'issue de toutes sortes d'aventures. — Ce tapage dura toute la nuit. Au matin, les serviteurs du château se réunirent et vinrent trouver le baron qui était encore couché, a Monseigneur, lui dirent-ils, n'avezvous rien ouï cette nuit comme nous? » Le sire de Coarasse fit l'étonné. « Et qu'avezvousouï? » leur répondit-il. Alors les serviteurs lui racontèrent comment on avait bouleversé

56Z» A PPEN

le château et cassé toute la vaisselle de la cuisine. Le chevalier se mit à rire, en disant qu'ils l'avaient songé, et que ce n'avait été que vent. « Mon Dieu! dit la dame à demi voix, je l'ai bien entendu. » La nuit suivante, le même vacarme se renouvela, mais cctie fois plus violent encore , les portes et les fenêtres tremblaient sous les coups, les chaises dansaient dans la chambre. Le chevalier n'y put tenir, il se leva sur son séant. « Or çà , s'écria— t-il , qu'est-ce qui heurte ainsi à ma chambre à cette heure? — C'est moi, lui futil répondu, c'est moi. — Qui t'envoie? reprit le seigneur. — Le clerc de Catalogne, à qui tu fais grand tort, car tu lui ravis les droits de son bénéfice. Aussi ne te laisserai-je en paix que quand tu lui auras rendu justice et qu'il sera content. — Eh ! comment te nommet-on, toi, si bon messager? — On me nomme Orthon. — Eh bien , Orthon , le service d'un clerc ne te vaut rien , il te donnera trop de peine. Abandonne-le, je te prie, pour me servir, je t'en saurai gré. » Cette proposition tenta Orthon, le courage du chevalier lui plut : « Le veux-tu? lui dit-il. — Oui, et pourvu que tu ne fasses mal à personne céans , je m'attacherai à toi , et nous serons bien d'accord. — Sois tranquille, je n'ai d'autre puissance que celle de t'empêcher de dormir, toi et les autres. — Eh bien donc laisse ce méchant clerc et viens me servir. » Lors Orthon s'éprit tellement du seigneur de Coarasse qu'il le visitait souvent pendant la nuit, et quand il le trouvait endormi, il soulevait son oreiller et heurtait de grands coups aux portes et aux fenêtres. Le chevalier avait beau dire : « Orthon, laisse-moi dormir, je t'en prie. — Je n'en ferai rien, reprenait l'autre, avant de t'avoir conté des nouvelles. » Cependant la femme du sire de Coarasse avait une telle frayeur, que les cheveux lui dressaient sur la tète , et qu'elle s'enfonçait bien avant sous sa couverture. Une fois réveillé, le châtelain demandait au messager quelles nouvelles il avait à lui dire et de quel pays il venait. — Celui-ci répondait : « Je viens d'Angleterre, ou d'Allemagne, on de Hongrie; j'en suis parti hier, et telles et telles choses y sont advenues. » Ainsi, le sire de Coarasse savait à merveille tout ce qui se passait de par le monde. — Cela dura environ cinq ans ; mais comme le comte de Foix s'émerveillait de ce que le sire de Coarasse était toujours si bien informé, le chevalier, après beaucoup d'instances, lui parla de son gentil messager. « Sire de Coarasse, dit le comte, je voudrais bien en avoir un semblable; il ne vous coûte rien, et vous savez vé-

rilabîement tout ce qu'il advient de par le monde. Vous plairait-il, messire , me communiquer les nouvelles d'Orthon? — Monseigneur, répondit le chevalier, ainsi ferai-je pour l'amour de vous. » Donc toutes les fois qu'Onhon avait apporté des nouvelles, Raymond en écrivait au comte de Foix. Un jour celui-ci lui demanda s'il n'avait jamais vu son messager. « Par ma foi , monseigneur, je n'y ai jamais pensé. — Eh bien, à \otre place, point n'y aurais manqué; je l'aurais prié de se montrer à moi. Veuillez vous mettre en peine , et me direz de quelle forme et de quelle façon il est. Vous m'avez dit qu'il parle le gascon comme vous et moi. — C'est vérité, répondit le sire, et puisque vous me le conseillez , je me mettrai en peine de le voir. » Quelques jours après , arrive Orthon qui, selon sa coutume , se met à secouer l'oreiller du sire de Coarasse qui fort dormait: quant à sa femme, elle y était accoutumée et n'en avait plus peur. « Qui est là? dit le chevalier en se réveillant. — C'est moi, Orthon!

— Et d'où viens-tu? — Je viens de Prague en Bohême; l'empereur de Home est mort.

— Et, quand est-il mort ? — Avant-hier. — Combien y a-t-il d'ici à Prague? — 11 y a soixante journées. — Et lu es déjà revenu?

— Oui vraiment; je vais plus vite que le vent. — Tu as donc des ailes? — Nenni, point. — Et comment donc peux-tu aller si vite? — Vous n'avez que faire de le savoir.

— Il est vrai, mais je te verrais volontiers pour savoir de quelle forme lu es. ■ — Que vous importe, pourvu que je vous apporte des nouvelles véritables? — C'est que, Orthon , je t'aimerais mieux si je t'avais vu. — Puisque vous avez ce désir , la première chose que vous verrez demain malin en quittant votre lit, ce sera moi. — Il suffit. Or, va , je te donne congé pour cette nuit. » Le lendemain malin , voilà le sire qui se lève. La dame avait une telle frayeur qu'elle lit la malade, disant qu'elle ne se lèverait point ce jour-là. Et comme son seigneur insistait: «Vraiment, dit-elle, je verrais Orthon ; et je ne veux ni le voir ni le rencontrer, s'il plaît à Dieu. — Eh bien, dit le chevalier, je veux le voir, moi. >; Et aussitôt il sauta résolument hors de son lit et s'assit sur le bord; il croyait se trouver face à face avec Orthon, mais il ne vit rien. Il courut ouvrir les fenêtres pour y voir plus clair, mais il n'aperçut rien qui put lui faire dire : « Voici Orthon. » Le jour se passe, la nuit vient. A peine est-il couché, voici Orthon qui se met à causer avec lui comme à l'ordinaire. « Va, lui dit le chevalier, tu n'es qu'un trompeur; tu te devais

APPEiN

hier montrer à moi et tu n'en as rien fait. — Mais si , je me suis montré. — Mais non. — Gomment? n'avez-vous rien vu quand vous avez sauté hors de votre lit? » Le sire de Coarasse réfléchit un instant. « Ma foi, dit-il, comme je pensais à toi, j'ai aperçu sur le pavé deux longs fétus qui tournoyaient et jouaient ensemble. — C'était moi, dit l'esprit, j'avais pris cette forme. — Cela ne me suffit point, prends une forme à laquelle je puisse clairement te reconnaître. — Vous ferez tant, reprit Orthon, que vous me perdrez et que je me lasserai de vous, car vous êtes trop exigeant. — Tu ne te lasseras point de moi, car si je te vois une seule fois cela me suffira. — Eh bien , vous me verrez demain. Prenez bien garde à la première chose que vous apercevrez en sortant de votre chambre, ce sera moi. — C'est bien, dit le sire, va-t'en donc, car je veux dormir. » Le lendemain à 1 heure de tierce, le sire de Coarasse se lève et s'apprête comme il convient à son rang. Il sort de sa chambre et vient dans une galerie qui avait vue sur le milieu de la cour du château. Il jette les yeux autour de lui, et la première chose qui frappe ses regards, c'est une énorme truie, la plus grande qu'on eût jamais vue; elle était si maigre qu'elle ne montrait que les os et la peau ; son museau était aigu et affamé. Le sire de Coarasse ne vit point volontiers cet affreux animal, il appela ses gens. « Or, tôt, leur dit-il, faites sortir les chiens, je veux que cette truie soit pillée. » Les valets obéirent et lâchèrent les chiens sur la truie. Elle poussa un grand cri, jeta un long regard sur le sire de Coarasse, et s'évanouit comme une fumée, sans qu'on pût savoir ce qu'elle était devenue. Comme le sire rentrait tout pensif dans sa chambre, il vint à se souvenir d'Orthon. « Las! dit-il, je crois que j'ai vu mon messager; combien je me repens d'avoir lancé mes chiens sur lui ! Ce sera un grand hasard si je le revois, car il m'a dit que dès que je l'irriterais il ne reviendrait plus. » Ce fut la vérité : Orthon ne revint plus , et le sire de Coarasse mourut Tannée suivante. — On dit que le gentil messager est passé au service du comte de Foix, car on ne fait rien ici ou ailleurs qu'il n'en soit très -bien informé, même quand on s'en défie le plus. Et c'est la ferme croyance de presque tous les habitants du Béarn. >: — Ainsi parla l'écuyer, et Froissart ne manqua pas de bien mettre en mémoire un conte aussi merveilleux.

Le Saut de l'Ermite — A quelques lieues de Louvois, près d'un poétique hameau nommé Ville-en-Selve, il existait encore, il y a plusieurs

années , une sombre excavation, qui avait été autrefois une carrière, et qui portait le nom singulier de Saut de l'ermite. Les habitants des environs racontent des choses étranges et merveilleuses au sujet de ce précipice. Il est vrai que sa position a dû singulièrement prêter aux récits fantastiques des conteurs de légendes. Le Saut de Termite est situé au milieu d'une forêt séculaire, loin de toute habitation; d'épaisses broussailles en défendent l'entrée , et des cavités profondes semées tout alentour rendent son accès dangereux à ceux que les bruits populaires n'en éloignent pas. Pendant les troubles de la terreur, une bande de brigands avait choisi cet abîme pour repaire, ce qui n'a pas médiocrement contribué à augmenter sa mauvaise réputation. Aussi, quand les rudes labeurs de la journée sont terminés, le gouffre fatal fournit toujours à la veillée quelquesuns de ces mystérieux récits qui resserrent autour de l'âtre à demi éteint le cercle effrayé des jeunes filles de Ville-en-Selve; tantôt ce sont les terribles aventures d'une jeune princesse enlevée à son père en passant dans la forêt, et dont on n'a jamais pu retrouver les traces ; tantôt les crimes épouvantables de monstres à formes humaines, qui ont porté le ravage et la mort jusque dans le village même. Quelquefois le narrateur rustique mêle des images riantes à ces sombres tableaux ; c'est ainsi qu'il se plaît à conter comment une femme d'une majestueuse beauté s'est élevée un jour du fond du Saut de Vermite, et a calmé la tempête qui avait déjà détruit la moitié de Ville-en-Selve. Mais parmi ces récits, l'origine du Saut de l'ermite est celui qu'il reproduit avec le plus d'amour. Le voici dans toute sa simplicité. — Vers la fin du neuvième siècle, vivait dans les bois de Germaine un vénérable ermite, qui avait nom Fulgunde. Ce saint homme passait sa vie à prier Dieu et à parcourir les hameaux voisins; à dix lieues à la ronde il était connu et chéri de tous. Aux riches, il recommandait les pauvres; aux malades, il apportait quelques secours; à tous, il donnait des consolations. Le bon ermite ne demandait rien pour lui-même, et cependant une idée fixe le préoccupait; il avait un désir, un désir aussi saint qu'il était ardent : il voulait élever une chapelle en l'honneur de la Vierge, c'était le seul vœu de sa vie ; il se mêlait à tous ses rêves , à tous ses travaux , à toutes ses prières. — Un soir que Fulgunde s'était endormi, bercé par cette douce pensée , un jeune homme lui apparut; il était vêtu d'une robe blanche, et avait ce visage éclatant et radieux qui n'appartient qu'aux anges. « Bon

APPEiNDICE.

ermite, lui dit-il, le Fils de Dieu a entendu vos prières ; ce que vous désirez s'accomplira comme vous le voulez. Prenez cette image de sa sainte Mère ; par elle, vous opérerez des prodiges. Souvenez-vous seulement des paroles du Fils de Dieu : Veillez et priez. » Fulgunde éveillé par cette vision , trouva seulement auprès de son chevet une petite image de la Vierge. Il la prit, la plaça dans le lieu le plus apparent de son oratoire, puis il se jeta à genoux. Avec quelle effusion il remercia la Vierge sainte ! comme il était heureux et reconnaissant ! Tout à coup une idée soudaine traversa son esprit : ,c Je punirai Satan, pensa-t-il; c'est lui qui édifiera la chapelle de la Vierge. » Aussitôt Fulgunde prit l'image mystérieuse, et ordonna à Satan de paraître. — Au même instant la terre s'ouvrit, et le diable parut. Quoiqu'il n'eut pas l'air tout à fait humble et soumis , il ressemblait plutôt à un serviteur indiscipliné qu'à un ange déchu ; pourtant, à le considérer attentivement, on pouvait apercevoir en lui quelque chose d'étrange et en même temps de terrible. « Or çà, maître Satan, lui dit l'ermite, la bonne Vierge m'a permis de lui édifier une chapelle , j'ai pensé à toi pour la lui bâtir. » On peut imaginer quelle horrible grimace fit le monstre à cet ordre. Lui, Satan, bâtir une chapelle à la Mère de son juge, sortir de son repos pour voir abaisser son orgueil à une œuvre d'esclave; c'était trop. 11 essaya de fuir, l'image de la Vierge le retint comme une chaîne brûlante. — Depuis long-temps, l'ermite avait choisi le lieu où il désirait que sa chapelle fût élevée ; c'était une riante colline, couronnée au sommet d'un bouquet d'arbres touffus, et qui dominait les villages voisins. — Arrivé là avec Satan, Fulgunde lui ordonna de creuser les fondements. Quand ce travail fut terminé, l'ermite se rendit dans un vallon, dont le sol pierreux lui paraissait propre à fournir les matériaux dont il avait besoin. Il avait pris avec lui l'image sainte ; il n'eut qu'à la tourner vers la terre, et aussitôt le vallon s'entr'ouvrit, et les pierres en sortirent avec un grand fracas. On raconte que le démon ne mit que trois jours à les transporter sur la colline et à les tailler. Il est vrai que l'ermite ne lui laissait pas un instant de relâche; chaque fois que Satan voulait se reposer, Fulgunde tournait vers lui l'image miraculeuse, et le démon se remettait aussitôt au travail en faisant d'horribles contorsions, ("/était merveille de voir avec quelle habileté il maniait la pierre, et lui donnait une forme élégante et pleine de vie; sous ses griffes elle se découpail en ro-

saces brodées comme une fine dentelle, elle s'élançait en clochetons aériens , en longues colonnetles semblables à des tuyaux d'orgues, elle se sculptait en bas-reliefs, en figurines de toute espèce. Jamais ouvrier n'avait mis la main à un chef-d'œuvre aussi accompli. A chaque nouvelle pierre qui enrichissait sa chère chapelle, Fulgunde souriait de bonheur et de joie ; il en aurait presque moins haï Satan, si cela eût été possible. — Cependant la nuit du quatrième jour approchait, et l'ermite n'avait pas pris un instant de repos. Malgré lui, le sommeil fermait ses paupières; il avait beau redoubler d'efforts, il ne pouvait plus surveiller le diable avec autant d'attent!on ; disons-le à la honte de la faiblesse humaine, Fulgunde s'endormit. — A cette vue, un sourire épouvantable contracta le visage de Satan. Le sommeil du maître lui rendait sa liberté; il ne pouvait en profiter que pour la vengeance. Ce n'était plus cet esclave soumis qui obéissait au moindre signe, c'était l'ange du mal déchaîné , joignant à son indomptable orgueil la rage d'avoir été asservi. Il se trouvait alors sur le faîte du clocher, dont il achevait d effiler l'aiguille percée à jour; il glissa doucement le long de la pente extérieure, comme un enfant qui se Lusse aller sur le penchant d'une vcite colline; en passant, il jetait un regard moqueur et une insulte à chaque statuette de saint qu'il avait sculptée; on dit même qu'il porta l'audace jusqu'à promener sa queue sur le visage de ces saintes images. Arrivé au bas du clocher, il poussa un rire épouvantable, et renversa d'un coup de pied la merveilleuse chapelle. Le fracas de la chute éveilla le pauvre ermite. Pour juger de sa désolation, ligurezvous la douleur d'un homme qui voit échouer au port le vaisseau qu'il avait chargé de tes biens. Fulgunde était consterné. Au même instant le messager de la Vierge parut; il avait l'air triste et affligé, a Pauvre ermite, lui dit-il, vous avez été vaincu par Satan; vous êtes son esclave. Vous n'avez pas su veiller et prier jusqu'à la lin. » La figure horrible du diable remplaça presque aussitôt celle de l'ange auprès de Fulgunde. « Marche, marche, lui disait-il; tu as creusé un précipice, tu y tomberas. » Et ce disant., il le poussa dans un vallon qui avait servi de carrière, et l'y précipita. » Le pauvre ermite ne mourut pas de sa chute : le bon ange le soutint sur ses ailes; il intercéda même si ardemment pour lui auprès de la Vierge, qu'au bout de deux ans d'expiation Fulgunde l'ut rendu à son cher ermitage. La miséricorde de la Vierge ne se borna pas au pardon; elle

fit redevenir Satan esclave, et cette fois l'ermite sut se montrer si vigilant qu'avant la nuit la chapelle était construite et le diable replongé dans l'enfer.

Le Pas de Souci. — En remontant les rives pittoresques du Tarn, on arrive à un bassin d'un aspect si sauvage, qu'on le dirait bouleversé par une main surnaturelle et malfaisante. Figurez-vous une espèce de cirque fermé presqu'entièrement par des rochers inaccessibles; aucune trace de culture, aucune végétation n'adoucissent aux yeux leur âpre nudité; le lierre et le buisson ne croissent pas même dans leurs fissures. Seulement, quelques lichens verdâlres, des arbustes rares et rabougris , rampent au pied de ces masses désolées; et pourtant il y a quelque chose de riche et d'énergique dans ces pics aigus et dépouillés, dans ces roches tantôt à pans larges et lourds, tantôt découpées en dentelures délicates, comme par la fantaisie d'un artiste. Le soleil fait éclater les chaudes teintes dont elles sont colorées. Ici , des aiguilles d'un ton ardent et rougeàtre s'enlèvent en lumière sur le fond sombre et béant de cavités profondes; là, une immense pierre, coupée comme une muraille, offre les teintes grises d'une ruine; plus loin, et par de larges ouvertures, d'autres rochers, disposés en perspective , passent d'un bleu foncé au bleu le plus transparent. Tous ces jeux de l'ombre et de la lumière à travers ces formes bizarres animent celte nature si âpre, et peuvent fournir à la palette du peintre les plus piquantes oppositions. — L'enceinte que forment ces masses abruptes est parfaitement en harmonie avec leur aspect sauvage; tout y indique urt effrayant cataclysme : les rochers y sont entassés dans le plus étrange désordre, et c'est à peine si le voyageur peut se frayer un passage à travers leurs débris. Jadis, deux immenses pyramides se dressaient dans ce lieu à une hauteur prodigieuse : l'une se nomme le roc d'Aiguille, et son nom indique sa forme; celui-là seul est resté debout. L'autre s'appelle le roc de Lourdes; de celui-ci il ne reste plus que la base, il s'est écroulé dans la vallée. C'est à travers les débris de ce géant terrassé que le Tarn a dû se frayer un passage; arrêté à chaque pas par mille obstacles, tantôt serré entre deux couches il s'élance avec fracas de leur extrémité , tantôt faible et inaperçu il s'est creusé sans bruit un étroit canal. Ce n'est plus une seule rivière, mais une multitude de sources, dont le murmure trouble seul le silence de la vallée. — Le bassin désolé que nous venons de décrire a reçu des habitants

DtCE. 567

des montagnes voisines le nom de Pas de Souci. L'imagination naïve et pittoresque du moyen âge n'a pas manqué de s'exercer sur un lieu qui prêtait si bien à la légende ; aussi, quelle que soit la cause que la science pourrait attribuer au cataclysme dont celte vallée a été le théâtre, voici celle que lui a assignée la pieuse crédulité des anciens temps. — A peu de distance du Pas de Souci, il existe un village dont la situation pitteresque est parfaitement en harmonie avec le site qui l'environne; seulement, le paysage est plus varié que dans le bassin de Souci, et abonde en oppositions charmantes. Ici, la même nature sauvage et grandiose ; là , sur les bords de la Junte, une verdure émailïée de fleurs, des eaux limpides et murmurantes: puis, derrière, un rideau de peupliers. Audessus de rochers moussus , s'élève le village de Sainte-Énimie et le clocher pointu de sa petite église. La civilisation n'y a point encore passé; plaise à Dieu qu'elle en oublie les rustiques habitants! — C'est dans ce village que vivait, au huitième siècle, un saint homme, nommé Guillaume. Un jour, on l'avait vu arriver, seul et grave, un bâton blanc à la main, vêtu d'un simple habit de bure. D'où venait-il? On l'ignorait. Avait-il un autre nom? Personne ne put jamais le savoir. Mais, certainement, il avait été habitué à porter d'autres habits crue ceux qui le couvraient; dans son air noble et fier, el qu'il cherchait à rendre humble et modeste, on lisait l'habitude du commandement. Il choisit sa demeure dans l'excavation profonde d'un rocher, et sa vie fut bientôt admirée comme le modèle d'une grande perfection. Le village de Sainte-Énimie ne tarda pas à ressentir d'heureux effets du voisinage du saint homme ; il se connaissait merveilleusement en simples, et sa haute sagesse le faisait consulter dans les affaires les plus difficiles. Il fut bientôt vénéré comme l'ange du village, et chaque jour quelque nouveau bienfait, quelque prodige inouï, que l'on racontait à la veillée, venaient augmenter sa réputation. — Le village de Sainte-Énimie était alors le centre qu'avaient choisi les populations voisines pour les ventes et les marchés. Ces réunions ressemblaient assez à nos foires. Ces jours-là, le seul endroit guéable de la Junte qui conduisait à Sainte-Énimie se trouvait encombré, et alors des rixes sanglantes, des blasphèmes et des jurements éclataient à chaque instant. Un de ces jours que le bon Guillaume passait tout auprès de ce lieu aimé de Satan , il fut grandement surpris d'entendre comment le nom de Dieu était peu respecté. Deux paysans,

568 4 AFPEN

montés chacun sur une mule, s'interpellaient violemment, et des menaces ils allaient bientôt en venir aux coups. Le saint homme fut obligé d'intervenir, et comme il ne put apaiser leur colère, il se mit à genoux, priant Dieu de les éclairer. « Mort Dieu ! dit l'un des paysans, messire ermite, mieux vaudrait prier le ciel de nous bâtir ici un pont. — Mon fils, dit le saint, Dieu est tout-puissant; mais il ne faut pas le tenter. » Puis à force d'instances, il apaisa la querelle. Mais depuis lors, il passait les jours de marché à pleurer et à jeûner, s'offrant en expiation pour tous les péchés qui se commettaient à ce fatal passage de la Junte. — Dieu tenait son serviteur en trop grande estime pour ne pas prendre en considération ses prières et ses vœux ardents. Un soir, Guillaume était en prières; un ange lui apparut. Il portait une blanche tunique; son front était ceint de la céleste auréole, son visage respirait la douceur et la bonté. « Dieu a ouï ta prière, dit-il au saint; il en a été touché. Mais, Guillaume, qu'est-ce que la foi qui n'agit point! A l'œuvre donc; Dieu t'aidera. » Il n'en fallut pas davantage pour enflammer le zèle du saint. Il se rend aussitôt à l'église, et après une homélie sublime d'une éloquente simplicité, il entraîne les habitants de Sainte- Énimie sur les bords de la Junte pour y construire un pont. Le secours de Dieu fut visible. En peu de jours, le pont s'éleva comme par enchantement. Les habitants bénissaient Guillaume, qui s'humiliait en renvoyant toutes les louanges à Dieu. — Mais ce succès merveilleux ne faisait pas le compte de mons Satan, qui se voyait ainsi enlever désormais toutes les âmes qui se damnaient au passage de la Junte. Il eut l'audace de s'adresser à Dieu pour se plaindre de celui qu'il regardait comme son ennemi, Guillaume; il lui renouvela le même discours qu'il lui avait tenu autrefois au sujet du saint homme Job '. « Ce n'est pas gratuitement que Guillaume craint votre droite, lui dit-il; n'avez-vous pas béni l'œuvre de ses mains? » Le Seigneur lui répondit : « Va, détruis le pont de Guillaume ; je t'en abandonne jusqu'à la dernière pierre. » Satan ne perdit pas temps, il se rendit sur les bords de la Junte, et d'un souffle il renversa le pont. La ruine en fut si complète qu'il était impossible que les matériaux qui avaient servi à l'édifier fussent employés une seconde fois. Guillaume ne fut pas découragé un instant; il adressa une fervente prière au ciel, et les ouvriers se mirent à l'œuvre.

' On retrouve constamment le souvenir de l'Écriture mêlé aux traditions populaires.

Mais, au moment où le pont allait être fini , le saint se douta bien que Satan allait renouveler ses infernales manœuvres : il passa donc la nuit en prières et en oraisons dans son ermitage. Vains efforts! le matin le pont était renversé. Cette fois la terreur était à son comble dans la contrée, et Guillaume ne put réunir les ouvriers pour recommencer les constructions. « A quoi bon, disaient-ils, fatiguer nos bras? Satan est plus fort que nous » L'ermite usa d'un dernier moyen; il se rendit à l'église et prêcha une belle homélie sur les ruses de l'esprit malin, sur la confiance en Dieu et sur la nécessité de la persévérance; les habitants se laissèrent toucher, et un troisième pont vint bientôt remplacer les deux premiers. — Celte fois le saint voulut défendre son œuvre. Dès qu'il fut nuit, il se rendit sur les bords de la Junte, se cacha derrière un rocher d'où il pouvait voir ce qui allait se passer, et attendit en redoublant d'oraisons. — Il était à peine minuit, lorsqu'il vit se dresser une grande figure à quelques pas du pont. Ce personnage, à mise suspecte, regarda de tous les côtés, poussa un sauvage éclat de rire et s'avança vers le pont. Il é.ait impossible de ne pas reconnaître Satan à cet air insolent de réprouvé. D'ailleurs, malgré l'obscurité profonde, Guillaume aperçut le pied fourchu de l'esprit de ténèbres. 11 n'hésita pas un instant et marcha droit à lui. Satan, étourdi des nombreux signes de croix dont il était assailli , ne vit de salut que dans la fuite; mais celte victoire ne parut point assez décisive au saint : il voulut terrasser Satan et le forcer de renoncer à son infernal projet. Il se mit donc à le poursuivre sans se laisser intimider ni par les obstacles, ni par l'obscurité profonde de la nuit. Il était guidé dans sa course par une foi ardente et par un certain rayonnement qui s'échappait du front de l'ange maudit. Celle course dura longtemps. Peut-être l'espace d'une nuit humaine ne lui suffit -il pas. — Quoi qu'il en soit ils arrivèrent, l'homme de Dieu et Satan , dans les lieux où le Tarn s'étendait en large et profond bassin au pied des rocs de Lourdes et (Y Aiguille. Parvenu au bord de l'eau , Satan se retourne; se voyant serré de près par son adversaire, il n'hésite pas et s'élance dans le Tarn, ni plus ni moins que si l'eau eût été son élément naturel. A peine y est-il plongé qu'elle s'élève en gros bouillons et sort de son lit. Mais déjà Satan a atteint l'autre bord; déjà il a posé une main sur la base du roc de Lourdes. C'en est fait, il va échapper. — Guillaume ne perd pas courage , il se jette à genoux et implore le ciel. — Au même in-

APPENDICE

stant un craquement affreux se fait entendre. Le roc de Lourdes, ébranlé jusque dans ses fondements, se balance un instant sur sa base, et, s'écroulant avec fracas, couvre de ses débris le lit du Tarn et la vallée tout entière. Satan était pris. Cependant le roc d'Aiguille, qui était resté debout, craignit un instant que son frère ne fût point assez fort pour contenir l'esprit infernal. « Frère, s'écria-t-il, est-il besoin que je descende? — Et non, répondit l'autre, je le tiens bien. » Cette victoire préserva non-seulement le pont de Guillaume , mais encore le village de Sainte-Énimie des maléfices do Satan. Seulement, comme celui-ci se plaignit à Dieu, le bassin où coulait le Tarn lui fut laissé en propriété. On l'entend souvent la nuit pousser des gémissements lamentables sous les rochers qui le tenaient captif. — Guillaume mourut longtemps après en odeur de sainteté, laissant la contrée parfaitement rassurée. S'il lui était donné de reparaître dans ce monde , peutêtre trouverai L — î 1 que Lourdes a lâché sa proie.

Saint Guillem du »éserï. — A quelques lieues de Montpellier, entre Aniane et Lodève, on trouve une vallée riante qui forme une sorte d'easis au milieu d'un pays âpre et sauvage. De hautes montagnes couvertes de plantes aromatiques l'entourent de toutes parts, et la dérobent aux yeux du voyageur. La vigne et l'olivier croissent dans la plaine, et rendent le paysage aussi riche que varié. A la seule extrémité accessible, coule l'Hérault, qui, resserré entre deux rochers, s'élance avec fracas d'une assez grande hauteur. Ses eaux, dans leur course rapide, font jaillir une écume bleuâtre qui reçoit du soleil l'éclat d'une poussière transparente et dorée ; plus bas, devenues calmes et limpides, elles réfléchissent l'azur des cieux et les teintes plus sombres des rochers. Un pont jeté d'un bord à l'autre sur deux énormes masses calcaires taillées à pic joint le désert à la fertile plaine d'Aniane ; on l'appelle le pont de Saint-Jean de Fos. Le lieu que nous décrivons se nommait autrefois Gellone; il porte aujourd'hui le nom de Guillem du Désert. — A l'entrée de cette vallée, et comme pour faire contraste avec la culture qui atteste partout la main de l'homme, s'élève une antique abbaye à moitié ruinée, et au-dessus de cette abbaye, un château féodal dont il reste encore moins de vestiges. Le monastère a eu pour fondateur le duc Guillaume. On ignore par qui fut bâti le château ; il nous paraît à peu près contemporain de l'abbaye. — Voici deux légendes que la tradition a conservées

jusqu'à nous sur les lieux que nous venons de décrire. — Guillaume, duc de Toulouse, et parent de Charlemagne, célébré par les poètes du moyen âge sous le nom de Marquis-au-Court-Nez, pacifia l'Aquitaine, et la défendit contre les Sarrazins d'Espagne. Après d'aussi glorieux travaux, il aurait pu goûter en paix les charmes du repos ; mais son esprit était trop actif pour se complaire en une molle oisiveté; il voulut, à la gloire d'un conquérant, joindre celle d'un pieux fondateur d'abbaye. La solitude de Gellone lui ayant paru favorable à son projet, il résolut de s'y fixer. — Au neuvième siècle , Gellone était un désert aride, couvert de buis, de chênes et de sapins; les ronces y étendaient partout une luxuriante végétation , et il n'avait pour habitant qu'un géant à forme humaine, dont les meurtres et les déprédations répandaient au loin la terreur. Un poème du moyen âge le dépeint ainsi : « A travers le » pays, se démène un géant horrible à voir, » également cruel pour les femmes et les en- » fants : quand il les surprend, il les étran- » gle ; quand la faim le presse, il les mange... » Il rôde à travers rochers et montagnes, et » toute la contrée est tremblante d'effroi. Le » païen a quatorze pieds de stature : sa tête » est monstrueuse ; ses yeux sont grands et » ouverts. Il a déjà tué dans le jour quatre » hommes qui n'ont pas eu le temps de se » confesser, et un abbé avec sept de ses moi- » nés. 11 est armé d'une massue si bien fer- » rée, qu'un homme, quelle que fût sa force, » ne la soulèverait point sans se rompre les » nerfs. » Le duc Guillaume , qui , pour être moine, n'avait point oublié qu'il était gouverneur d'Aquitaine, fit sommer le monstre par deux hérauts d'armes de venir lui faire hommage de son château. Le géant répondit par des bravades. Le duc emporté par son courage lui offrit alors le combat; mais le félon lui fil répondre qu'il l'attendait dans son castel , et qu'il ne ferait pas un pas vers lui. — Le duc vit le piège, et ne s'y laissa pas prendre : ne pouvant employer la force, il eut recours à la ruse. — Un jour qu'il rôdait autour du Verdus ( c'était le nom du château du géant), il vit venir à lui une jeune fille qui portait un vase sous le bras , et allait puiser de l'eau dans la rivière. « A quoi appartenez-vous? lui dit le duc. — Beau sire chevalier, répliqua la jeune fille, je suis au service de monseigneur le géant. » Une pensée soudaine traversa l'esprit de Guillaume. «Maudit soit le géant, s'écria-t-il, car sa soif le perdra !... » Et s'adres;ant à la servante : « Vous allez changer d'habits avec

APPENDICE

moi, et, ce faisant, vous me rendrez un service dont vous serez largement récompensée.

— Mais, beau sire, mon maître me tuera.

— Il sera mort avant de pouvoir le tenter. » La jeune tille n'osa pas résister ; elle se retira derrière un quartier de roche. Guillaume lui passa une à une les pièces de son armure, et en reçut en échange ses grossiers vêtements dont il s'affubla. Cela fait, il attendit que la nuit fut venue; puis il prit le vase sous son bras,- et à la faveur de son déguisement, il s'introduisit dans le château. — Mais à ce moment, son projet faillit échouer par une circonstance qu'il n'avait pu prévoir. Une maudite pie le reconnut, et aussitôt elle se mit à crier : « Gare, Guillem! Gare G uil— lem !... s Le géant, qui ne se doutait pas que le danger fût si proche, courut à une des fenêtres pour observer les dehors du château. Au même instant, Guillaume saisit le monstre par les pieds, et le précipita sur les rochers, où il se brisa. — Quant à la pie, le saint voulut aussi la punir. Il prononça contre elle un anathème qu'il étendit à toutes les pies de la contrée. Les vieillards du pays assurent que depuis lors elles ne peuvent jamais y vivre plus de trois jours. — Délivré de son ennemi, Guillaume construisit son monastère, et le château du Verdus en devint une des dépendances. Cependant l'esprit du mal n'avait pas entièrement disparu avec le géant. Guillaume, qui allait souvent- visiter son ami saint Benoit au couvent d'Aniane, voulut construire un pont sur l'Hérault au lieu ordinaire de sa traversée; mais là encore il trouva le génie malfaisant, qui tenta de s'y opposer. Le diable veillait dans les ténèbres, et renversait la nuit ce que l'homme de Dieu avait édifié à grand'peine pendant le jour. Celui-ci ne se décourageait pas : il espérait à force de constance faire lâcher prise à Satan. Il n'en fut rien : la nuit venue, des sifflements se faisaient entendre , et tout à coup un grand bruit annonçait que l'œuvre de la journée avait disparu dans le gouffre. Guillaume se lassa de cette, lutte sans fin , il appela le diable en conférence, et lit un pacte avec lui. Il en obtint qu'il pouvait construire son pont, à condition que le premier passager lui appartiendrait. Le saint, plus rusé que Satan , fit connaître le marché à tous ses amis pour les en préserver; puis il lâcha un chat qui le premier traversa le pont, et dont Satan fut bien forcé de se contenter. -— Depuis ce temps, dans ce pays, les chats appartiennent au diable, et le pont à saint Guillem.

Ballade de l'Ajournement. — La Rci'llfi

de Paris a publie en 1831 l'analyse d'une

ballade singulière Nous reproduisons ici g tte pièce pathétique en résumé. — Solisa , l'infante , seule dans son oratoire, versait des larmes et se disait avec désespoir qu'il n'y aurait plus de mariage pour elle. Le roi sofi père la surprit en ce moment, et, cherchant à la consoler, il apprit d'elle que le comte Alarcos l'avait aimée, puis qu'il l'avait oubliée pour en épouser une autre depuis trois ans. Le roi fait venir le comte et le somme de tenir la parole qu'il a donnée jadis à sa fille. — « Je ne nierai pas la vérité, répond Alarcos; je craignais que Votre Majesté ne voulût jamais consentir à m'accorder la main de sa fille. Je me suis uni à une autre femme. — Vous vous en débarrasserez, dit le roi. — Épargnez, sire, celle qui est innocente; ne me condamnez pas à un affreux assassinat.» Le roi est inflexible; il faut que la comtesse meure cette nuit même, ou que le comte ait la tète tranchée le lendemain.» Alarcos retourne à sa demeure, « triste pour sa femme et pour ses trois enfants. » — Il aperçoit la comtesse sur sa porte. (Un jeune page avait pris les devants pour la prévenir du retour de son époux.) « Soyez le bien-venu, mon seigneur, dit-elle; hélas! vous baissez la tête! Ditesmoi pourquoi vous pleurez? — Vous le saurez , mais ce n'est pas l'heure, répondi'.-il ; nous souperons et je vous dirai tout plus tard.»

— On sert le souper; la comtesse se place auprès d'Alarcos, pâle et triste; mais elle ne mange ni ne boit. Ses enfants étaient bilcncieux auprès de leur père. Tout à coup il penche sa tête sur la table et cache avec ses mains son visage en larmes. « J'ai besoin de dormir, » dit-il. Il savait bien qu'il n'y aurait pas de sommeil pour lui cette nuit-là. Les deux époux entrent dans la chambre et y demeurent seuls avec leur plus jeune enfant encore à la mamelle. Le comte ferme les portes aux verrous, ce qu'il n'avait pas I habitude de faire. «Femme malheureuse ! s'écriet-il, et moi le plus à plaindre des hommes !

— Ne parlez pas ainsi , mon noble seigneur; elle ne saurait être malheureuse, celle qui est l'épouse d'Alarcos. — Trop malheureuse cependant, car dans le mot que vous venez de prononcer est compris tout votre malheur. Sachez qu'avant de vous connaître j'avais juré à l'infante que je n'aurais jamais d'autre épouse qu'elle; le roi notre seigneur sait tout; aujourd'hui l'infante réclame ma main; et , mot fatal à prononcer, pour vous punir d'avoir été préférée à l'infante, le roi ordonne que vous mouriez cette nuit. — Est-ce donc là, répondit la comtesse effrayée, le prix de ma tendresse soumise? Ah! ne me tuez pas,

APPENDICE

noble comte, j'embrasse vos genoux; renvoyez-moi dans la maison de mon père, où j'étais si heureuse, où je vivrai solitaire, où j'élèverai mes trois enfants. — Cela ne se peut... mon serment a été terrible... Vous devez mourir avant le jour. — Ah ! il se voit bien que je suis seule sur la terre; mon père est un vieillard infirme..., ma mère est dans son cercueil, et le fier don Garcia est mort.., lui, mon vaillant frère, que ce lâche roi fit périr. Oui, je suis seule et sans appui en Espagne.... Ce n'est pas la mort que je crains, mais il m'en coûte de quitter mes fils... Laissez-moi du moins les presser encore sur mon cœur, les embrasser une dernière fois avant de mourir. — Embrassez celui qui est là dans son berceau, vous ne reverrez plus les autres. — Je voudrais au moins le temps de dire un Ave. — Dites-le vite, a Elle s'agenouilla. «0 seigneur Dieu, dit-elle, en ce moment de terreur, oubliez mes péchés ; ne vous souvenez que de votre miséricorde.» — Quand elle eut prié, elle se releva plus calme. «Alarcos, ditelle, soyez bon pour les gages de notre amour et priez pour le repos de. mon âme.... Et maintenant donnez-moi notre enfant sur mon sein , qu'il s'y puisse désaltérer une dernière fois avant que le froid de la mort ait glacé le lait de sa mère. — Pourquoi réveiller le pauvre enfant? Vous voyez qu'il dort. Préparezvous; le temps presse; l'aurore commence à paraître. — Eh bien ! écoute-moi , comte Alarcos, je te pardonne. Mais je ne puis pardonner à ce roi si cruel, ni à sa fille si fière. Que Dieu les punisse du meurtre d'une chrétienne. Je les appelle de ma voix mourante devant le trône de l'Éternel d'ici à trente jours. » — Alarcos, barbare et ambitieux, étrangla la pauvre comtesse avec son mouchoir. Il la recouvrit avec les draps du lit; puis appelant sesécuyers, il leur fit un faux récit pour les tromper, et s'en alla épouser l'infante. — Mais la vengeance céleste s'accomplit au delà des malédictions de la comtesse; car, avant que le mois fut expiré, trois âmes coupables, le roi, l'infante et le comte, parurent devant Dieu.

Kantius-Ie-Silésien. — L'histoire de Jean Kantius, racontée au docteur More par un médecin de la Silésie, est un des exemples les plus frappants de celte croyance aux revevants qui a régné en souveraine sur les esprits. — On dit que Kantius sortant du tombeau apparut dans la ville qui l'a vu naître; mais ce qui est positif, c'est que de nombreuses rumeurs, relatives à ce mjême fait, jetèrent une agitation violente et une terreur profonde parmi ses concitoyens et dans toute l'étendue

de la Silésie. — Jean Kantius était un des échevins de la ville de Pesth; sa réputation de probité et son jugement droit lui avaient acquis une grande considération. Un jour le maire l'envoya chercher pour l'aider à terminer une affaire qui venait de s'élever entre des voituriers et un négociant pannonier. L'affaire arrangée, le maire invita Kantius, et l'invitation fut acceptée. Or, le repas était excellent , et cette circonstance n'était pis d'un médiocre inléiêt pour Kantius, qui savait jouir en connaisseur des plaisirs de la table; aussi était-il de très-bonne humeur. Cependant sa gaieté paraissait ce soir-là plus folle que réelle; tout en sablant un grand verre de vieux vin du Rhin, il prononça ces mots : « Plongeons-nous dans les joies de ce monde, car un malheur peut arriver à tout moment.» Ce qui était d'une morale médiocre. — Kantius fut obligé do quitter la société de bonne heure pour veiller aux préparatifs d'un voyage. Arrivé chez lui, il alla à l'écurie, examina son cheval, qui lui sembla avoir perdu le fer de l'un des pieds de derrière; il voulut lui prendre la jambe pour voir le sabot, et reçut une violente ruade dans l'estomac. Il s'écria sur-le-champ : « C'est fait de moi.» — On le porta au lit; bientôt sa situation futdésespérée. Pendant son agonie il fut en proie à une grande tourmente d'esprit; il répétait souvent : « Mes péchés sont tels que le Tout- Puissant ne me les pardonnera jamais ! » Cet aveu était si étrangement contraire à l'opinion qu'on avait de lui , que les assistants ne savaient comment s'en rendre compte. On en vint à soupçonner qu'il s'était vendu au prince des ténèbres; et ce soupçon subit ne laissait pas d'être appuyé sur quelques faits auxquelson n'avait pas encore songé, entre autres sur ceux-ci : qu'il avait acquis ses immenses richesses avec une soudaineté inconcevable, et qu'il possédait dans son logis un chat noir d'une grosseur extraordinaire. — L'heure de la mort de Kantius fut signalée par un orage qui ne cessa qu'après ses funérailles. Aussitôt que le cadavre se trouva déposé dans la fosse, les éléments rentrèrent dans le calme , comme si la terre eut été délivrée de la présence de quelque démon. — Bientôt le bruit courut qu'un spectre se promenait dans les appartements du défunt. Le garde de nuit du quartier avait, disait-il, entendu un étrange tumulte dans la maison de Kantius; il lui avait semblé qu'on jetait çà et là sur le parquet les glaces et les meubles, en liant aux éclats d'un rire aigu et salanique. Des grilles de fer qui chaque soir étaient fermées aux verrous, se trouvaient ouvertes le lendemain sans

572 APPEN

que personne eût passé par là. — Ce bouleversement surnaturel s'étendit même aux écuries de l'échevin défunt ; tous les matins les chevaux étaient couverts d'écume, comme s'ils eussent fait une excursion dans de loinlaines contrées; et cependant, à entendre les trépignements extraordinaires dont toute la nuit ils ébranlaient le sol , on pouvait être assuré qu'ils n'avaient pas quitté l'écurie. Les chiens ne cessaient d'aboyer et de hurler de la manière la plus pitoyable. — Les habibants de Pesth ne pouvaient fermer l'œil de la nuit. Une vieille domestique, qui prêtait une grande attention à tout ce qui se passait, jura avoir ouï quelqu'un monter et descendre les escaliers à cheval, et parcourir les appartements au galop. L'acquéreur de la maison de Kantius, épouvanté de tout ce vacarme, se promenait un jour dans les environs de la ville; il vit distinctement, sur la terre couverte de neige, l'empreinte de pas qui n'appartenaient à aucune créature humaine, à aucun animal terrestre. L'inquiétude devint inexprimable lorsqu'on acquit la certitude, par le témoignage de personnes dignes de foi, que Kantius se promenait à cheval non-seulement dans la cour de son ancienne maison, mais encore dans les rues de la ville, dans les vallées et sur les collines des environs, courant avec la rapidité de l'éclair, comme si quelque chasseur infernal eût été à sa poursuite. — Un juif prétendit que Kantius avait engagé une lutte avec lui et lui avait fait souffrir une torture inouïe. Un charretier déclara qu'en approchant de Pesth il avait rencontré Kantius, qui lui avait vomi à la figure de longues flammes bleues et rouges. — Mais voici qui est plus surprenant : Tous les soirs, lorsque le pasteur se mettait au lit , Kantius venait le rouler dans les draps en avant et en arrière, jusqu'à ce que l'uniformité du mouvement et la fatigue le fissent succomber au sommeil. Il se glissait auprès de lui sous la forme d'un nain à travers les fentes de la cloison. — Il arriva encore que les lèvres d'un enfant furent tellement collées ensemble qu'on ne put les séparer : c'était l'œuvre de Kantius. A certaines heures de la soirée, la lumière des flambeaux devenait tout à coup blanche et triste ; c'était le signe infaillible de la visite de Kantius. — Des vases qui contenaient du lait la veille furent trouvés le lendemain vides ou remplis de sang. L'eau des fontaines devint insalubre et corrompue; des vieillards furent étranglés dans leurs lits sans que l'on parvînt à découvrir les auteurs de ces crimes répétés. Tous ces événements irréguliers, et bien d'autres encore qu'il serait

trop long d'énumérer, ne devaient -ils pas être attribués à Kantius? — Qu'il nous suffise pour dernier trait de dire qu'à la funèbre clarté de la lune apparaissait à la lucarne d'une vieille tour une tête aux yeux étincelanls, qui tout à coup prenait la forme d'un manche à balai ou d'une chauve-souris. Cette tète était celle de Kantius et ne pouvait être celle d'un autre. — Enfin, la frayeur et le désespoir des habitants de Pesth furent poussés au dernier point. Les voyageurs évitaient la ville, le commerce s'anéantissait : les citoyens finirent par chercher un remède à cet état de choses ; il fut résolu en conseil de commune que l'on commencerait par s'assurer si l'échevin était bien mort. — En conséquence, les plus courageux des habitants se mirent en route pour le cimetière , où ils ouvrirent plusieurs fosses avec précaution. Ils remarquèrent, non sans surprise, que les voisins de Kantius, qui avaient été enterrés avant ou après lui, étaient tous réduits en poussière, tandis que sa peau, à lui, était tendue et vermeille. On lui mit un bâton dans la main, il le saisiufortement, ouvrit les yeux et les referma aussitôt. On lui ouvrit une veine de la jambe et le sang coula en abondance. Et cependant il y avait six mois qu'il avait été mis en terre. Le maire fit sur son compte une enquête semblable à celle qui avait eu heu pour un cordonnier de Breslaw. — Le tribunal condamna Jean Kantius, échevin de Pesth, à être brûlé comme vampire. Mais l'exécution rencontra un obstacle étonnant. On ne put tirer le corps de la fosse, tant il était pesant. Enfin , les citoyens de Pesth , bien inspirés, cherchèrent et découvrirent le cheval dont la ruade avait tué Kantius ; ce cheval parvint à grand'peine à amener hors de terre les restes de son ancien maître. Mais lorsqu'il s'agit d'anéantir ces restes, une autre difficulté se présenta. On mit le corps sur un bûcher allumé , et il ne se consuma pas. Alors on fut obligé de le couper en morceaux que l'on réduisit partiellement en cendres; et depuis lors l'échevin Jean Kantius cessa de faire des apparitions dans sa ville natale.

lie noueur d'aiguillette. — C était un

grand deuil à Coulommiers, dans la maison de Moureau, le 15 juin de Tan de grâce 1582. Le petit homme s'était marié la veille, plein de liesse, et se promettant heureux ménage avec Fare Fleuriot, son épousée. Il était vif, homme de tète, persévérant dans ses affections comme dans ses haines ; et il se réjouissait sans ménagement de son succès sur ses rivaux. Fare, qui l'avait préféré, semblait partager son bonheur et ne se troublait pas

plus que son mari des alarmes que les menaces d'un rival dédaigné avaient fait naître chez les convives. Fare Fleuriot, habile ouvrière en guipure, n'avait pu hésiter dans son choix entre Jean Moureau, armurier fort à son aise, et ce concurrent redouté, nommé Abel de la Rue, surnommé le Casseur, à cause de sa mauvaise conduite; homme réduit au métier de savetier, et qu'on accusait de relations avec le diable à cause de ses déportements. C'était justement cette circonstance mystérieuse qui effrayait les amis de l'armurier. — «Vous avez supplanté Abel, lui disaient- ils; il vous jouera quelqu'un de ses mauvais tours. — Les gens de justice de notre roi Henri troisième nous sauront bien rendre raison du Casseur, répondit Jean Moureau. — Et qui sait, dit une vieille tante, s i ï vous ne jetterai pas un sort? — Patience ; telie avait été la réponse du jeune marié. » Mais Fare était pourtant moins rassurée. La noce toutefois s'était faite joyeusement. — Or, le lendemain, comme nous avons dit, c'était dans la maison grand deuil et pleine tristesse. Les deux époux, si heureux la veille, paraissaient effarés de trouble. On annonçait timidement ce qui était survenu ; le résultat en paraissait pénible; le mari et la femme ensorcelés sentaient l'un pour l'autre autant d'éloignement qu'ils s'étaient témoigné d'affection le jour précédent. Cette nouvelle se répandit en peu d'instants dans la petite ville. Le second jour Téloignement devint de l'antipathie, qui, le jour d'après, eut tout l'air de l'aversion. Cependant les jeunes mariés ne parlaient pas de demander une séparation; seulemeut ils annonçaient que quelque ennemi endiablé ou quelque sorcière maudite leur avait noué l'aiguillette. — On sait que ce maléfice, qui a fait tant de bruit aux seizième et dix-septième siècles, rendait les mariés repoussants l'un pour l'autre, et, les accablant au physique comme au moral , les conduisait à se fuir avec une sorte d'horreur. — Il ne fut bruit dans tout Coulommiers que de l'aiguillette nouée à Jean Moureau. Abel de la Rue, le savetier, en avait ri si méchamment, qu'il fut à bon droit soupçonné du délit; il était assez généralement détesté. La clameur publique prit une telle consistance, que les jeunes époux ensorcelés se crurent autorisés à déposer leur plainte. — Messire Nicolas Quatre-Sols était lieutenant civil et criminel au bailliage de Coulommiers. Il fit comparaître Abel devant lui. Le chenapan, qui était hypocondre et morose, avoua qu'il avait recherché Fare Fleuriot, mais il nia qu'il eût rien fait contre elle et contre son mari. Comme il était malheureusement chargé

de la mauvaise réputation qu'on faisait alors de ces vauriens qui cherchaient dans la sorcellerie une prétendue puissance et de prétendues richesses toujours insaisissables, on le mit au cachot en l'invitant à faire ses réflexions; et le lendemain, sur son obstination à ne rien avouer, on l'appliqua à la question. Il déclara qu'il allait confesser. — « Ayez soin, dit Nicolas Quatre-Sols, que votre confession soit entière et digne de notre indulgence. Pour ce, vous nous exposerez dès le commencement toutes vos affaires avec Satan. II fit donner au savetier un verre d'eau relevée d'un peu de vinaigre, afin de ranimer ses esprits; et il s'arrangea sur son siège dans la position d'un homme qui écoute une histoire merveilleuse. — Abel de la Rue, voyant que son juge était prêt, recueillit ses esprits et se disposa à parler. D'abord il se recommanda à la pitié et à la compassion de la justice, criant merci et protestant de sa repentance ; puis il dit ce qui suit : « Je devrais être moins misérable que je ne suis et faire autre chose que mon pauvre métier. Étant petit enfant, je fus mis par ma mère au couvent des Cordeliers de Meaux. Là le frère Caillet, qui était maître des novices, m'ayant corrigé, je me fâchais si furieusement contre lui que je ne rêvais plus autre chose, sinon la possibilité de me venger. Comme j'étais e.i celte mauvaise volonté, un chien barbet, maigre et noir, parut tout à coup devant moi. Il me sembla qu'il me parlait, ce qui me troubla fort; qu'il me promettait de m'aider en toutes choses et de ne me faire aucun mal, si je voulais me donner à lui.... — Ce barbet, interrompit le juge, était certainement un démon. — C'est possible, messire. Il me sembla qu'il me conduisait dans la chambre du couvent qu'on appelle la librairie. Là il disparut et je ne le revis jamais. — Et quelle vengeance avez-vous eue du frère Caillet? — Aucune, messire, ne l'ayant pas pu. — Que fites-vous alors dans la librairie ? — Je pris un livre ; car on m'a enseigné la lecture. Mais voyant que c'était un missel, je le refermai ; je sortis et je demeurai quelques semaines triste et pensif. Un jour je pris un autre livre, c'était un grimoire. Je l'ouvris au hasard ; et à peine avais-je lu quelques lignes que je ne comprenais point, quand je vis paraître devant moi un homme long et mince, de moyenne stature, blême de visage, ayant un effroyable aspect, le corps sale et l'haleine puante. — Sentait-il le soufre? — Oui, messire. Il était vêtu d'une longue robe noire à l'italienne, ouverte par devant. Il avait à l'estomac et aux deux genoux comme des visages d'hommes,

de pareille couleur- que les autres. Je regardai ses pieds, iftii étaient des pieds de vache. Tout l'auditoire frissonnait. — Cet homme blême, poursuivit l'accusé, me demanda ce que je lui voulais et qui m'avait conseillé de l'appeler. Je lui répondis avec frayeur que je ne l'avais pas appelé, et que j'avais ouvert le grimoire sans en prévoir les conséquences. Alors cet homme blême, qui était le diable, m'enleva et me transporta sur le toit de la salle de justice de Meaux. en me disant de ne rien craindre. Je lui demandai son nom, et il me répondit : Je m'appelle maître Rigoux. Je lui témoignai ensuite le désir de m'enfuir du couvent ; là-dessus il me reporta au lieu où il m'avait pris. Du moins je m'y retrouvai comme sortant d'une sorte d'étourdissement. Le grimoire était à mes pieds. Je vis devant moi le père Pierre Berson , docteur en théologie, et le frère Caillel , qui me reprirent d'avoir lu dans le grimoire et me menacèrent du fouet si je louchais encore à ce livre. Tous les religieux descendirent à la chapelle et chantèrent un Salve à mon intention. Le lendemain, comme je descendais pour aller à l'église , maître Rigoux m'apparnt encore. Il me donna rendez-vous sous un arbre près de Vaulxcourtois, entre Meaux et Coulommiers. Là, je fus séduit. Je- repris sans rien dire les habits que j'avais à mon entrée dans le couvent, et j'en sortis secrètement par une petite porte de l'écurie. Rigoux m'attendait sous la figure d'un bourgeois ; il me mena chez maître Pierre, berger de Vaulxcourtois, qui me reçut bien; et j'allais conduire les troupeaux avec lui. Deux mois après, ce berger, qui était sorcier, me promet de me présenter à Yassemblée, ayant besoin de s'y rendre lui même parce qu'if n'avait plus de poudre à malélices. L'assemblée devait se tenir dans trois jours. Nous étions à l'avcnt de Noël 4 575. Maître Pierre envoya sa femme coucher au dehors et il me fit mettre au lit à sept heures du soir. Mais je ne dormis guère. Je remarquai qu'il plaçait au coin du feu un très-long balai de genêt sans manche. A onze heures du soir, il fit grand bruit et me dit qu'il fallait partir. 11 prit de la graisse, s'en frotta les aisselles et me mit sur le balai, en me recommandant de ne pas quitter cette monture. Maître Rigoux parut alors; il enleva mon maître par la cheminée ; moi je le tenais au milieu du corps; et il me sembla que nous nous envolions. La nuit était très-obscure , mais une lanterne nous précédait. Pendant que je voyageais en l'air de la sorte, je crus apercevoir l'abbaye deRpbais Nous descendîmes dans un lieu plein d'herbe où se trouvaient beaucoup do gens

réunis. — Oui faisaient le sabbat4? interrompit le juge. — Oui, messire. J'y reconnus plusieurs personnes vivantes et quelques morts, notamment une sorcière qui avait été pendue à Lagny. Le maître du lieu, qui était le diable , ordonna , par la bouche d'un vieillard , que l'on nettoyât la place. Maître Rigoux prit incontinent la forme d'un grand bouc noir, se mit à grommeler et à tourner ; et aussitôt l'assemblée commença les danses, qui se faisaient à revers, le visage dehors et le derrière tourné vers le bouc. — C'est conforme à l'usage du sabbat , comme il est prouvé par une masse de dépositions. Mais ne chanta-t-on point? et quelles furent ces chansons? — On ne chanta point , messire. Après la danse , qui avait duré deux heures, on présenta ses hommages au bouc1. » Chaque personne de l'assemblée fit la même chose. Je m'approchai du bouc à mon tour ; il me demanda ce que je voulais de lui ; je lui répondis que je voulais savoir jeter des sorts sur mes ennemis Le diable m'indiqua maître Pierre, comme pouvant mieux qu'un autre m'enseigner cette science. Je l'appris donc. — Et vous en avez fait usage contre plusieurs, notamment contre les époux qui se plaignent? Avez-vous eu d'autres relations avec le diable ? — Non , messire, sinon en une circonstance. Je voulais rentrer dans la voie. Un jour que j'allais en pèlerinage à Saint-Loup, près de Provins, je fis rencontre du diable , qui chercha à me noyer. Je lui échappai par la fuite.» — Tout le monde dans l'assemblée ouvrait de grandes oreilles, à l'exception d'un jeune homme de vingt ans, le neveu du lieutenant civil et criminel. Ii faisait les fonctions d'apprenti greffier. — Mon oncle, dit-il en se penchant à l'oreille de maître Nicolas Quatre-Sols, ne pensez-vous pas que le patient n'est qu'un mauvais drôle qui a le cerveau malade, qui est sujet peut-être à de mauvais rêves? — Pendant que l'oncle réprimandait le neveu à voix basse, Abel de la Rue levant la tète : « De tout ce que j'ai fait de mal, dit-il, je suis repentant et marri; et je crie merci et miséricorde à Dieu , au roi , à monseigneur et à la justice. — C'est bien, dit Nicolas Quatre-Sols, qu'on le ramène au cachot. » — Le soir de ce même jour, le maléfice de Jean Moureau se trouva rompu. L'antipathie qui avait surgi entre lui et sa jeune épouse s'évanouit. Le corps du principal délit avait, donc disparu. Néanmoins, peu de jours après, le 6 juillet, sur les conclusions du procureur fiscal, la Rue

1 Histoire de la magie en Fran:e , par M. Jules Garinet. Voyez un peu plus haut la légende de la Chapelle des Boucs.

APPË>

fut condamne à être brûlé vif. Il appela de sa sentence au parlement de Paris , et le 20 juillet 1582, le parlement de Paris, prompt à expédier ces sortes d'affaires, rendit un arrêt qui porte qu'Abel de la Rue, appelant, ayant jeté des sorts snr plusieurs, prêté son concours au diable, communiqué plusieurs fois a\ec lui, assisté aux assemblées nocturnes et illicites , pour réparation de ces crimes la cour condamne l'appelant à être pendu et étranglé à une potence qui sera dressée sur le marché de Coulommiers, et renvoie Abel de la Rue au bailli chargé de faire exécuter ledit jugement et brûler le corps du sorcier après sa mort. — Cet arrêt, qui adoucissait un peu la sentence du premier juge, fut exécuté selon sa teneur, au marché de Coulommiers, par le maître des hautes-œuvres de la ville de Meaux, le 23 juillet 1582. — « Au reste, dit un auteur sensé, ces sorciers qu'on brûlait méritaient presque toujours châtiment par quelque vilain et odieux côté. »

Le château de ELonqueroîles. — Dans les

Mémoires du Diable, livre dont nous ne pouvons, malgré le talent de l'auteur, recommander la lecture, M. Frédéric Soulié débute par une scène et des détails qui réclament leur place dans ce livre. Nous croyons devoir les transcrire en partie. — «Le 1er janvier 18..., le baron François-Armand de Luizzi élait assis au coin de son feu, dans son château de Ronquerolles. Quoique je n'aie pas vu ce château depuis plus de vingt ans, je me le rappelle parfaitement. Contre l'ordinaire des châteaux féodaux , il était situé au fond d'une vallée ; il consistait alors en quatre tours liées ensemble par quatre corps de bâtiment , les tours et les bâtiments surmontés de toits aigus en ardoise , chose rare dans les Pyrénées. — Ainsi, quand on apercevait ce château du haut des collines qui l'entouraient, il paraissait plutôt une habitation du seizième ou du dix -septième siècle qu'une forteresse de l'an 1327, époque à laquelle il avait été bâti. — Aujourd'hui que nous savons que de tous les matériaux durables le fer est celui qui dure le moins, je me garderai bien de dire que Ronquerolles semblait être bâti de fer, tant l'action des siècles l'avait respecté ; mais ce que je dois affirmer, c'est que l'état de conservation de ce vaste bâtiment était véritablement très-remarquable. On eût dit que c'était quelque caprice d'un riche amateur du gothique qui avait élevé la veille ces murs, intacts, dont pas une pierre n'était dégradée, qui avait dessiné ces arabesques fleuries dont pas une ligne n'était rompue, dont aucun détail n'était mutilé. Cependant, de mémoire d'homme on n'avait vu

m% Ô75 personne travailler à l'entretien ou à la réparation de ce château. Il avait pourtant subi plusieurs changements depuis le jour de sa construction, et le plus singulier est celui qu'on remarquait lorsqu'on approchait de Ronquerolles du côté du midi. Aucune des six fenêtres qui occupaient la façade de ce côté n'était semblable aux autres. La première à gauche était une fenêtre en ogive, portant une croix de pierre à arêtes tranchées qui la partageaient en quatre compartiments garnis de vitraux à demeure. Celle qui suivait était pareille à la première, à l'exception des vitraux, qu'on avait remplacés par un vitrage blanc à losanges de plomb porté dans des cadres de fer mobiles. La troisième avait perdu son ogive et sa croix de pierre. L'ogive semblait'avoir été fermée par des briques, et une épaisse menuiserie , où se mouvaient ce que nous avons appelé depuis des croisées à guillotine, tenait la place du vitrage à cadres de fer. La quatrième , ornée de deux croisées , l'une inférieure, l'autre extérieure, toutes deux à espagnolettes et à petites vitres, était en outre défendue par un contrevent peint en rouge. La cinquième n'avait qu'une croisée à grands carreaux, plus une persienne peinte en vert. Enfin, la sixième était ornée d'une vaste glace sans tain, derrière laquelle on voyait un store peint des plus vives couleurs. Cette dernière fenêtre était en outre fermée par des contrevents rembourrés. Le mur uni continuait après ces fenêtres , dont la dernière avait paru aux regards des habitants de Ronquerolles le lendemain de la mort du baron Hugues-François de Luizzi , père du baron Armand-François de Luizzi , et le matin du 1er janvier 18..., sans qu'on pût dire qui l'avait percée et arrangée comme elle l'était. — Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la tradition racontait que toutes les autres croisées s'étaient ouvertes de la même façon et dans une circonstance pareille, c'est-à-dire sans qu'on eût vu exécuter les moindres travaux , et toujours le lendemain de la mort de chaque propriétaire successif du château. Un fait certain, c'est que chacune de ces croisées était celle d'une chambre à coucher qui avait été fermée pour ne plusse rouvrir, du moment que celui qui eût dû l'occuper toute sa vie avait cessé d'exister. — Probablement si Ronquerolles avait été constamment habité par ses propriétaires , tout cet étrange mystère eût grandement agité la population; mais depuis plus de deux siècles, chaque nouvel héritier des Luizzi n'avait paru que durant vingt-quatre heures dans ce château, et l'avait quitté pour n'y plus revenir. Il en avait

576 APPE^

été ainsi pour le baron Hugues-François de Luizzi; et son fils François-Armand de Luizzi, arrivé le 1er 18..., avait annoncé son départ pour le lendemain. — Le concierge n'avait appris l'arrivée de son maîlre qu'en le voyant entrer dans le château ; et letonnement de ce brave homme s'était changé en terreur, lorsque, voulant faire préparer un appartement au nouveau venu , il vit celui-ci se diriger vers le corridor où étaient situées les chambres mystérieuses dont nous avons parlé, et ouvrir avec une clef qu'il tira de sa poche une porte que le concierge ne connaissait pas encore, et qui s'était percée sur le corridor intérieur comme la croisée s'était ouverte sur la façade. La même variété se remarquait pour les portes comme pour les croisées. Chacune était d'un style différent , et la dernière était en bois de palissandre incrusté de cuivre. Le mur continuait apiès les portes dans le corridor, comme il continuait à l'extérieur après les croisées sur la façade. Entre ces deux murs nus et impénétrables, il se trouvait probablement d'autres chambres.

Mais destinées sans doute aux héritiers futurs des Luizzi , elles demeuraient, comme l'avenir auquel elles appartenaient, inaccessibles et fermées. Celles que nous pourrions appeler les chambres du passé étaient de même closes et inconnues , mais elles avaient cependant gardé les ouvertures par lesquelles on y pouvait pénétrer; la nouvelle chambre, la chambre du présent si vous voulez , était seule ouverte ; et durant toute la journée du 1er janvier, tous ceux qui le voulurent y pénétrèrent librement. — Ce corridor, qui en vérité nous parait un peu sentir l'allégorie, ne parut sentir à Armand de Luizzi que l'humidité et le froid ; et il ordonna qu'on allumât un grand feu dans la cheminée en marbre blanc de sa nouvelle chambre. Il y resta toute la journée pour régler les comptes de la propriété de Ronquerolles ; en ce qui concernait le château, ils ne furent pas longs. Ronquerolles ne rapportait rien et ne coûtait rien. Mais Armand de Luizzi possédait aux environs quelques fermes dont les baux étaient expirés et qu'il voulait renouveler... — La journée entière se passa à discuter et à arrêter les bases des nouveaux contrats, et ce ne fut que le soir venu qu'Armand de Luizzi se trouva seul. Il était assis au coin de son feu, une table sur laquelle brûlait une seule bougie était près de lui. Pendant qu'il restait plongé dans ses réflexions, la pendule sonna successivement minuit, minuit et demi, une heure. Luizzi se leva et se mit à se promener avec agitation. Armand était un homme d'une taille élevée ;

l'allure naturelle de son corps dénotait la force, et l'expression habituelle de ses traits annonçait la résolution. Cependant il tremblait et son agitation augmentait à mesure que l'aiguille approchait de deux heures. Quelquefois il s'arrêtait pour écouter si un bruit extérieur ne se faisait pas entendre ; mais rien ne troublait le silence solennel dont il était entouré. Enfin Armand entendit ce petit choc produit par l'échappement de la pendule et qui précède l'heure qui va sonner. Une pâleur subite et profonde se répandit sur son visage ; il demeura un moment immobile et ferma les yeux comme un homme qui va se trouver mal. A ce moment le premier coup de deux heures résonna dans le silence. Ce bruit sembla réveiller Armand de son affaiblissement ; et avant que le second coup ne fût sonné, il avait saisi une petite clochette d'argent posée sur sa table et l'avait violemment agitée en disant ce seul mot : « Viens. » — Tout le monde peut avoir une clochette d'argent, tout le monde peut l'agiter à deux heures précises du matin et en disant ce mot: Viens! mais très-probablement il n'arrivera à personne ce qui arriva à Armand de Luizzi. La clochette qu'il avait secouée ne rendit qu'un son faible et ne frappa qu'un coup unique qui vibra tristement et sans éclat. Lorsqu'il prononça le mot viens! Armand y mit tout l'effort d'un homme qui crie pour être entendu de loin, et cependant sa voix, poussée avec vigueur de sa poitrine, ne put arriver à ce ton résolu et impératif qu'il avait voulu lui donner ; il sembla que ce fût une timide supplication qui s'échappait de sa bouche, et lui-même s'étonnait de cet étrange résultat, lorsqu'il aperçut à la place qu'il venait de quitter un être , qui pouvait être un homme, car il en avait l'air assuré; qui pouvait être une femme, car il en avait le visage et les membres délicats, et qui était assurément le diable, car il n'était entré par nulle part et avait simplement paru. Son costume consistait en une robe de chambre à manches plates , qui ne disait rien du sexe de l'individu qui la portait. — Armand de Luizzi observa en silence ce singulier personnage, tandis qu'il se casait commodément dans le fauteuil à la Voltaire qui était près du feu. Le diable, car c'était lui-même, se pencha négligemment en arrière et dirigea vers le feu l'index et le pouce de sa main blanche et effilée; ces deux doigts s'allongèrent indéfiniment comme une paire de pincettes et prirent un charbon dans le feu. Le diable, car c'était le diable en personne, y alluma un cigare qu'il prit sur la table. A peine en eut-il aspiré

APPEiN

une bouffée qu'il rejeta le cigare avec dégoût, et dit à Armand de Luizzi : « Est-ce que vous » n'avez pas de tabac de contrebande?» Armand ne répondit pas. — «En ce cas, acceptez du mien , » reprit le diable. — Et il tira de la poche de sa robe de chambre un petit porte-cigares d'un goût exquis. Il prit deux cigarettes, en alluma une au charbon qu'il tenait toujours et le présenta à Luizzi. Celui-ci le repoussa du geste, et le diable lui dit d'un ton fort naturel : « Ah ! vous faites le dédaigneux, mon cher, tant pis.» — Puis il se mit à fumer, sans cracher, le corps penché en arrière et en sifflotant de temps en temps un air de contredanse, qu'il accompagnait d'un petit mouvement de tête tout à fait impertinent.... — Armand demeurait toujours immobile devant ce diable étrange. Enfin il rompit le silence; et s'armant de cette voix vibrante et saccadée qui constitue la mélopée du drame moderne, il dit: — « Fils de l'enfer, je t'ai appelé....

— D'abord, mon cher, dit le diable en l'interrompant , je ne sais pas pourquoi vous me tutoyez. C'est de fort mauvais goût. C'est une habitude qu'ont prise entre eux ce que vous appelez les artistes. Faux semblant d'amitié, qui ne les empêche pas de s'envier, de se haïr et de se mépriser. C'est une forme de langage que vos romanciers et vos dramaturges ont affectée à l'expression des passions poussées à leur plus haut degré , et dont les gens bien nés ne se servent jamais. Vous qui n'êtes ni homme de lettres ni artiste, je vous serai fort obligé de me parler comme au premier venu ; ce qui sera beaucoup plus convenable. Je vous ferai observer aussi qu'en m'appelant fils de l'enfer, vous dites une de ces bêtises qui ont cours dans toutes les langues connues. Je ne suis pas plus le fils de l'enfer que vous n'êtes le fils de votre chambre parce que vous l'habitez. — Tu es pourtant celui que j'ai appelé, » répondit Armand en affectant une grande puissance dramatique.

— Le diable regarda Armand de travers et répondit avec une supériorité manquée : — «Vous êtes un faquin. Est-ce que vous croyez parler à votre groom? — Je parle à celui qui est mon esclave , s'écrie Luizzi en posant la main sur la clochette qui était devant lui.

— Comme il vous plaira , monsieur le baron, reprit le diable. Mais , par ma foi , vous êtes bien un véritable jeune homme de notre époque, ridicule et butor. Puisque vous êtes si sûr de vous faire obéir, vous pourriez bien me parier avec politesse , cela vous coûterait peu. D'ailleurs, ces manières-là sont bonnes pour les manants parvenus qui, parce qu'ils se vautrent dans le fond de leur calèche, s'i-

maginent qu'ils ont l'air d'y être habitués. Vous êtes de vieille famille, vous portez un assez beau nom, vous avez très-bon air, et vous pourriez vous passer de ridicules pour vous faire remarquer. — Le diable fait de la morale! c'est étrange... » — Ce dialogue avait eu lieu entre ce personnage surnaturel et Armand de Luizzi , sans que l'un ou l'autre eût changé de place. Jusqu'à ce moment Luizzi avait parlé plutôt pour ne point paraître interdit que pour dire ce qu'il voulait. Il s'était remis peu à peu de son trouble et de l'étonnement que lui avaient causé la figure et les manières de son interlocuteur, et il résolut d'aborder un autre sujet de conversation , sans doute plus important pour lui. Il prit donc un second fauteuil , s'assit de l'autre côté de la cheminée , et examina le diable de plus près. Il acheva son inspection en silence, et, persuadé qu'une lutte d'esprit ne lui réussirait pas avec cet être inexplicable , il prit sa clochette d'argent et la fit sonner encore une fois. — A ce commandement, car c'en était un , le diable se leva et se tint debout devant Armand de Luizzi dans l'attitude d'un domestique qui attend les ordres de son maître. Ce mouvement, qui n'avait duré qu'un dixième de seconde , avait apporté un changement complet dans la physionomie et le costume du diable. L'être fantastique de tout à l'heure avait disparu , et Armand vit à sa place un rustré en livrée avec des mains de bœuf dans des gants de coton blanc , une trogne avinée sur un gilet rouge, des pieds plats dans ses gros souliers, et point de mollets dans ses guêtres. « Voilà m'sieur, dit le nouveau paru.

— Qui es-tu ? s'écria Armand blessé de cet air de bassesse insolente et brute , caractère universel du domestique français. — Je ne suis pas le valet du diable, je n'en fais pas plus qu'on ne m'en dit, mais je fais ce qu'on me dit. — Et que viens-tu faire ici ? — J'attends les ordres de m'sieur. — Ne sais-tu pas pourquoi je t'ai appelé ? — Non , m'sieur. — Tu mens? — Oui, m'sieur. — Comment te nommes-tu? — Comme voudra m'sieur. — N'astu pas un nom de baptême? » Le diable ne bougea pas ; mais tout le château se mit à rire depuis la girouette jusqu'à la cave. Armand eut peur, et pour ne pas le laisser voir, il se mit en colère C'est un moyen aussi connu que celui de chanter. « Enfin , réponds, n'astu pas un nom? — J'en ai tant qu'il vous plaira. J'ai servi sous toute espèce de nom...

— Tu es donc mon domestique ? — Il a bien fallu. J'ai essayé de venir vers vous à un autre titre; vous m'avez parlé comme à un laquais. Ne pouvant vous forcer à être poli ,

578 APPK

je me suis soumis a êire insolenté, et me voilà comme sans doute vous me désirez. M'sieur n'a-t-il rien à m'ordonner? — Oui, vraiment. Mais j'ai aussi un conseil à te demander. — M'sieur permettra que je lui dise que consulter son domestique c'est faire de la comédie du XVIIe siècle. — Où as-tu appris ça ? — Dans les feuilletons des grands journaux. — Tu les as donc lus ? Eh bien ! qu'en penses-tu ? — Pourquoi voulez- vous que je pense quelque chose de gens qui ne pensent pas? » — Luizzi s'arrêta encore , s'apercevant qu'il n'arrivait pas plus à son but avec ce nouveau personnage qu'avec le précédent. Il saisit sa sonnette ; mais avant de l'agiter , il dit au diable : « Quoique tu sois le même esprit sous une forme différente, il me déplaît de traiter avec toi du sujet dont nous devons parler tant que tu garderas cet aspect. En peux-tu changer ? — Je suis aux ordres de m'sieur. — Peux-tu reprendre la forme que tu avais tout à l'heure? — A une condition : c'est que vous me donnerez une des pièces de monnaie qui sont dans cette bourse. » — Armand regarda sur la table et vit une bourse qu'il n'avait pas encore aperçue. Il l'ouvrit, et en tira une pièce. Elle était d'un métal inestimable, et portait pour toute inscription :

UN MOIS DE LA VIE DU BARON FRANÇOIS— AR- MAND de luizzi . Armand comprit sur-le-champ le mystère de cette espèce de paiement , et remit la pièce dans la bourse, qui lui parut très-lourde, ce qui le fit sourire. « Je ne paie pas un caprice si cher. — Vous êtes devenu avare ? — Comment cela? — C'est que vous avez jeté beaucoup de cette monnaie pour obtenir moins que vous ne demandez. — Je ne me le rappelle pas. — S'il m'était permis de vous faire votre compte, vous verriez qu'il n'y a pas un mois de votre vie que vous ayez donné pour quelque chose de raisonnable. — Cela se peut ; mais du moins j'ai vécu . — C'est selon le sens que vous attachez au mot vivre. — 11 y en a donc plusieurs? — Deux trèsdifférents. Vivre, pour beaucoup de gens, c'est donner sa Vie à toutes les exigences qui les entourent. Celui qui vit ainsi se nomme , tant qu'il est jeune, un bon enfant; quand il devient mûr, on l'appelle un brave homme , et on le qualifie de bon homme quand il est vieux. Ces trois noms ont un synonyme commun : c'est le mot dupe. — Et tu genses que c'est en dupe que j'ai vécu ? — Je crois (jue m'sieur le pense comme moi , car il n'est venu dans ce château que pour changer de façon de vivre, et prendre l'autre. — Et cellelà , peux-tu me la définir? — Comme c'est le sujet du marché que nous allons faire ensem-

mum,

ble.. . — Ensemble '.. . . Non , reprit .\rmand eh inlerrompant le diable; je ne veux pas traiter avec toi ; cela me répugnerait trop. Ton aspect me déplaît souverainement. — C'était pourtant une chance en votre faveur : on accorde peu à ceux qui déplaisent beaucoup. Un roi qui traite avec un ambassadeur qui lui plaît lui fait toujours quelque concession dangereuse... Pour ne pas être trompé, il ne faut faire d'affaire qu'avec les gens déplaisants. En ce cas, le dégoût sert de raison. — Et il m'en servira pour te chasser, » dit Armand en faisant sonner la cloche magique qui lui soumettait Je diable. — Comme avait disparu l'être androgyne qui s'était montré d'abord, de même disparut, non pas le diable, mais cette seconde apparence du diable en livrée, et Armand vit à sa place un assez beau jeune homme. Celui-ci étaitde cette espèce d'hommes qui changent de nom à tous les quarts de siècle , et que , dans le nôtre , on appelle fashionables. Tendu comme un arc entre ses bretelles et les sous-pieds de son pantalon blanc , il avait posé ses pieds en bottes vernies et éperonuées sur le chambranle de la cheminée , et se tenait assis sur le dos dans le fauteuil d'Armand. Du reste , ganté avec exactitude, la manchette retroussée sur le revers de son frac à boutons brillants, le lorgnon dans l'œil et la canne à pomme d'or à la main, il avait tout à fait l'air d'un cama rade en visite chez le baron Armand de Luizzi. — Cette illusion alla si loin , qu'Armand le regarda comme quelqu'un de connaissance.

« Il me semble vous avoir rencontré quelque part? — Jamais ! Je n'y vais pas. — Je vous ai vu au bois à cheval. — Jamais! Je fais courir. — Alors c'était en calèche ? — Jamais ! Je conduis. — Ah! pardieu ! j'en suis sûr, j'ai joué avec vous chez Mme... — Jamais ! je parie. — Vous valsiez toujours avec elle. — Jamais! Je galope. — Vous ne lui faites pas la cour? — Jamais! J'y vais; je ne la fais pas. » — Luizzi se sentit pris de l'envie de donner à ce monsieur des coups de cravache pour lui ôter un peu de sottise. Cependant la réflexion venant à son aide , il commença à comprendre que s'il se laissait aller à disculer avec le diable , en vertu de toutes les formes qu'il plairait à celui-ci de se donner, il n'arriverait jamais au but de cet entrelien. Armand prit donc la résolution d'en finir avec celui-ci aussi bien qu'avec un autre, et il s'écria en faisant encore tinter sa clochette : — « Sa (an . écoute-moi et obéis. » — Ce mot était à peine prononcé, que l'être surnaturel qu'Armand avait appelé se montra dans sa sinistre splendeur. — (Vêlait bien l'ange déchu que la

poésie n rêvé. Type de beauté tlétri par la douleur, altéré par la haine, dégradé par la débauche, il gardait encore, tant que son visage restait immobile, une trace endormie de son origine céleste ; mais dès qu'il parlait , Faction de ses traits dénotait une existence où avaient passé toutes les mauvaises passions. Cependant, de toutes les expressions repoussantes qui se montraient sur son visage, celle d'un dégoût profond dominait les autres. Au lieu d'attendre qu'Armand l'interrogeât, il lui adressa la parole le premier. « Me voici pour accomplir le marché que j'ai fait avec ta famille et par lequel je dois donner à chacun des barons de Luizzi , de Ronquerolles , ce qu'il me demandera ; tu connais les conditions de ce marché, je suppose? — Oui , répondit Armand; en échange de ce don , chacun de nous t'appartient, à moins qu'il ne puisse prouver qu'il a été heureux durant dix années de sa vie.— Et chacun de tes ancêtres, reprit Satan, m'a demandé ce qu'il croyait le bonheur , afin de m'échapper à l'heure de sa mort. — Et tous se sont trompés, n'est-ce pas ? — Tous. Ils m'ont demandé de l'argent, de la gloire, de la science, du pouvoir, et le pouvoir, la science , la gloire, l'argent, les ont tous rendus malheureux. — C'est donc un marché tout à ton avantage, et que je devrais refuser de conclure? — Tu le peux. — N'y a-t-il donc aucune chose à demander, qui puisse rendre heureux ? — Il y en a une. — Ce n'est pas à toi de me la révéler , je la sais; mais ne peux-tu pas me dire si je la connais? — Tu la connais ; elle s'est mêlée à toutes les actions de ta vie , quelquefois en toi , le plus souvent chez les autres, et je puis t'affirmer qu'il n'y a pas besoin de mon aide pour que la plupart des hommes la possèdent. — Est-ce une qualité morale? est-ce une chose matérielle?— Tu m'en demandes trop. As-tu fait ton choix? Parle vite : j'ai hâte d'en finir. — Tu n'étais pas si pressé tout à l'heure. — C'est que tout à l'heure j'étais sous une de ces mille formes qui me déguisent à moi-même, et me rendent le présent supportable. Quand j'emprisonne mon être sous les traits d'une créature humaine vicieuse ou méprisable , je me trouve à la hauteur du siècle que je mène, et je ne souffre pas du misérable rôle auquel je suis réduit. La vanité se satisfait de grands mots, mais l'orgueil veut de grandes choses, et tu sais qu'il fut la cause de ma chute; mais jamais il ne fut soumis à une si rude épreuve. Après avoir lutté avec Dieu , après avoir mené tant de vastes esprits , suscité de si fortes passions, fait éclater de si grandes catastrophes, je suis honteux d'en être réduit aux

basses intrigues et aux sottes prétentions de" l'époque actuelle , et je me cache à moi-même ce que j'ai été. pour oublier, autant que je puis , ce que je suis devenu. Cette forme que tu m'as forcé de prendre m'est par conséquent odieuse et insupportable. Hâte-toi donc, et dis-moi ce que tu veux. — Je ne le sais pas encore, et j'ai compté sur toi pour m'aider dans mon choix. — Je t'ai dit que c'était im^ possible. — Tu poux cependant faire pour moi ce que tu as fait pour mes ancêtres ; tu peux me montrer à nu les passions des autres hommes, leurs espérances, leurs joies, leurs douleurs , le secret de leur existence , afin que je puisse tirer de cet enseignement une lumière qui me guide. — Je puis faire tout cela, mais tu dois savoir que tes ancêtres se sont engagés à m'appartenir avant que j'aie commencé mon récit. Vois cet acte ; j'ai laissé en blanc le nom de la chose que tu me demanderas : signe-le ; et puis après m'avoir entendu, tu écriras toi-même ce que tu désires être , ou ce que tu désires avoir. » — Armand signa et reprit. « Maintenant je t'écoute. Parle. — Pas ainsi. La solennité que m'imposerait à moi-même cette forme primitive fatiguerait ta frivole attention. Écoute : mêlé à la vie humaine, j'y prends plus de part que les hommes ne pensent. Je te conterai mon histoire, ou plutôt je te conterai la leur. — Je serai curieux de la connaître. — Garde ce sentiment ; car du moment que tu m'auras demandé une confidence, il faudra l'entendre jusqu'au bout. Cependant tu pourras refuser de l'entendre en me donnant une des pièces de monnaie de cette bourse. — J'accepte , si toutefois ce n'est pas une condition pour moi de demeurer dans une résidence fixe. — Va où tu voudras , je serai toujours au rendez-vous partout où tu m'appelleras. Mais songe que ce n'est qu'ici que lu peux me revoir sous ma véritable forme. Tu m'appelleras avec cette sonnette à toute heure , en tout lieu , sur queique place que ce soit... » —Trois heures sonnèrent, et le diable disparut. Armand de Luizzi se retrouva seul. La bourse qui contenait ses jours était sur sa table. Il eut envie de l'ouvrir pour les compter, ma:s il ne put y parvenir, et il se coucha après l'avoir soigneusement placée sous son chevet... » — Nous le répétons, il est fâcheux que les histoires racontées par le diable soient généralement de nature à ne pouvoir être lues d'un lecteur chrétien ; car, dans ce cadre, l'auteur, dont on ne saurait nier le grand mérite , eût pu faire un très-bon livre.

Le magicien du Caire. — NOUS empruntons à M. Léon de Laborde un fragment curieux qu'il a publié en août 1833 dans la Re-

580 APPJS'B vue des deux Mondes , et qu'on retrouve dans ses Commentaires géographiques sur la Genèse. Nous en avions dit quelque chose au mot Verre. — ; « L'Orient, cet antique pays, ce vieux berceau de tous les arts et de toutes les sciences, fut aussi et de tout temps le domaine du savoir occulte et des secrets puissants qui frappent l'imagination des peuples. — J'étais établi au Caire depuis plusieurs mois (4827), quand je fus averti un matin par lord Prudhoe qu'un Algérien , sorcier de son métier, devait venir chez lui pour lui montrer un tour de magie qu'on disait extraordinaire. Bien que j'eusse alors peu de confiance dans la magie orientale, j'acceptai l'invitation ; c'était d'ailleurs une occasion de me trouver en compagnie fort agréable. Lord Prudhoe me reçut avec sa bonté ordinaire et cette humeur enjouée qu'il avait su conserver au milieu de ses connaissances si variées et de ses recherches assidues dans les contrées les plus difficiles à parcourir — Un homme grand et beau , portant turban vert et benisch de même couleur, entra: c'était l'Algérien. Il laissa ses souliers sur le bout du tapis, alla s'asseoir sur un divan et nous salua tous à tour de rôle de la formule en usage en Égypte. Il avait une physionomie douce et affable, un regard vif, perçant, je dirai même accablant, et qu'il semblait éviter de fixer, dirigeant ses yeux à droite et à gauche plutôt que sur la personne à laquelle il parlait ; du reste , n'ayant rien de ces airs étranges qui dénotent des talents surnaturels et le métier de magicien. Habillé comme les écrivains ou les hommes de loi, il parlait fort simplement de toutes choses et même de sa science, sans emphase ni mystère, surtout de ses expériences, qu'il faisait ainsi en public et qui semblaient à ses yeux plutôt un jeu à côté de ses autres secre's qu'il ne faisait qu'indiquer dans la conversation. On lui apporta la pipe et le café , et pendant qu'il parlait on fit venir deux enfants sur lesquels il devait opérer. — Le spectacle alors commença. Toute la société se rangea en cercle autour de l'Algérien, qui fit asseoir un des enfants près de lui, lui prit la main et sembla le regarder attentivement. Cet enfant, fils d'un d'Européen, était âgé de onze ans et parlait facilement l'arabe. Aehmed, voyant son inquiétude au moment où il tirait de son écritoire sa plume de jonc, lui dit: «N'aie pas peur, 'enfant, je vais t'écrire quelques mots dans la main, tu y regarderas et voilà tout.» — L'enfant se remit de sa frayeur, et l'Algérien lui traça dans la main un carré entremêlé bizarrement de lettres et do chiffres, versa au milieu une encre épaisse

et lui dit de chercher le reflet de son visage. L'enfant répondit qu'il le voyait. Le magicien demanda un réchaud qui fut apporté sur-lechamp ; puis il déroula trois petits cornets de papier qui contenaient différents ingrédients , qu'il jeta en proportion calculée sur le feu. 11 l'engagea de nouveau à chercher dans l'encre le reflet de ses yeux, à regarder bien attentivement, et à l'avertir dès qu'il verrait paraître un soldat turc balayant une place. L'enfant baissa la tête; les parfums pétillèrent au milieu des charbons; et le magicien, d'abord à voix basse, puis l'élevant davantage, prononça une kyrielle de mots dont à peine quelques-uns arrivèrent distinctement à nos oreilles. — Le silence était profond ; l'enfant avait les yeux fixés sur sa main; la fumée s'éleva en larges flocons, répandant une odeur forte et aromatique. Achmed , impassible , semblait vouloir stimuler de sa voix, qui de douce devenait saccadée, une apparition trop tardive, quand tout à coup, jetant sa tète en arrière, poussant des cris et pleurant amèrement, l'enfant nous dit, à travers les sanglots qui le suffoquaient, qu'il ne voulait plus regarder, qu'il avait vu une figure affreuse ; il semblait terrifié. L'Algérien n'en parut point étonné , il dit simplement : « Cet enfant a eu peur, laissez-le; en le forçant on pourrait lui frapper trop vivement l'imagination. » — On amena un petit Arabe au service de la maison et qui n'avait jamais vu ni rencontré le magicien ; peu intimidé de tout ce qui venait de se passer, il se prêta gaiement aux préparatifs et fixa bientôt ses regards dans le creux de sa main, sur le reflet de sa figure, qu'on apercevait, même de côté, vacillant dans l'encre. — Les parfums recommencèrent à s'élancer en fumée épaisse, et les formules parlées en un chant monotone, se renforçant et diminuant par intervalles, semblaient devoir soutenir son attention : « Le voilà ! s'écria-t-il; et nous remarquâmes l'émotion soudaine avec laquelle il porta ses regards sur le centre des signes magiques. — Comment est-il habillé ? — Il a une veste rouge brodée d'argent, un turban et des pistolets à sa ceinture. — Que fait-il ? — Il balaie une place devant une grande tente riche et belle; elle est rayée de rouge et de vert avec des boules d'or en haut. — Regarde qui vient à présent? — C'est le sultan suivi de tout son monde. Oh! que c'est beau!... Et l'enfant regardait à droite et à gauche comme dans les verres d'une optique dont on cherche à étendre l'espace. — Comment est son cheval .' — Blanc , avec des plumes sur la tête. — Et le sultan? — Il a une barbe noire, un benisch

vert. » Ensuite l'Algérien nous dit : « Maintenant, messieurs, nommez la personne que vous désirez faire paraître ; ayez soin seulement de bien articuler les noms, afin qu'il ne puisse pas y avoir d'erreur. » Nous nous regardâmes tous, et comme toujours dans ce moment personne ne retrouva un nom dans sa mémoire. — «Shakspcare, dit enfin le major Félix , compagnon de voyage de lord Prudhoe. — Ordonnez au soldat d'amener Shakspeare, dit l'Algérien. — Amène Shakspeare ! cria l'enfant d'une voix de maître. — Le voilà ! » ajouta-t-il après le temps nécessaire pour écouter quelques-unes des formules inintelligibles du sorcier. Notre étonnement serait difficile à décrire , aussi bien que la fixité de notre attention aux réponses de l'enfant. — ■ « Comment est-il ? — Il porte un benisch noir, il est tout habillé de noir, il a une barbe. — Est-ce lui ? nous demanda le magicien d'un air fort naturel , vous pouvez d'ailleurs vous informer de son pays , de son âge. — Eh bien! où est-il né? dis-je. — Dans un pays tout entouré d'eau.» Cette réponse nous étonna encore davaniage. — Faites venir Cradock, ajouta lord Prudhoe avec celle impatience d'un homme qui craint de se fier trop facilement à une supercherie. Le Caouas l'amena. — Comment est-il habillé? — 11 a un habit rouge, sur sa tète un grand tai bousch noir, et quelles drôles de bottes ! je n'en ai jamais vu de pareilles : elles sont noires et lui viennent par-dessus les jambes. » — Toutes ces réponses, dont on retrouvait la vérité sous un embarras naturel d'expressions qu'il aurait été impossible de feindre, étaient d'autant plus extraordinaires qu'elles indiquaient d'une manière évidente que l'enfant avait tous les yeux des choses entièrement neuves pour lui. Ainsi, Shakspeare avait le petit manteau noir de l'époque , qu'on appelait benisch, et tout le costume de couleur noire qui ne pouvait se rapporter qu'à un Européen, puisque le noir ne se porte pas en Orient, et en y ajoutant une barbe que les Européens ne portent pas avec le costume franc, c'était une nouveauté aux yeux de Tenfanl. Le lieu de sa naissance, expliqué par un pays tout entouré d'eau , est à lui seul surprenant. Quant à l'apparition de M. Cradock, qui était alors en mission diplomatique près du pacha, elle est encore plus singulière , car le grand tarbousch noir, qui est le chapeau militaire à trois cornes, et ces bottes noires qui se portent par-dessus la culotte, éiaient des choses que l'enfant avouait n'avoir jamais vues auparavant; et pourtant elles lui apparaissaient. — Nous fîmes encore apparaître plusieurs per-

sonnes, et chaque réponse, au milieu de son irrégularité , nous laissait toujours une profonde impression. Enfin le magicien nous avertit que l'enfant se fatiguait , il lui releva la tète en lui appliquant ses pouces sur les yeux et en prononçant des paroles mystérieuses; puis il le laissa. L'enfant était comme ivre : ses yeux n'avaient point une direction fixe, son front élait couvert de sueur, tout son être semblait violemment attaqué. Cependant il se remit peu à peu , devint gai , content de ce qu'il avait vu ; il se plaisait à le raconter, à en rappeler toutes les circonstances, et y ajoutait des détails comme à un événement qui se serait réellement passé sous ses yeux. — Mon étonnement avait surpassé mon attente ; mais j'y joignais une appréhension plus grande encore : je craignais une mystification et je résolus d'examiner par moi-même ce qui, dans ces apparitions en apparence si réelles et certainement si faciles à obtenir, appartenait au métier de charlatan, et ce qui pouvait résulter d'une influence magnétique quelconque. Je me retirai dans le fond de la chambre et j'appelai Bellier, mon drogman. Je lui dis de prendre à part Achmed et de lui demander si pour une somme d'argent, qu'il fixerait, il voulait me dévoiler son secret; à la condition, bien entendu, que je m'engagerais à le tenir caché de son vivant. — Le spectacle terminé, Achmed, tout en fumant, s'était mis à causer avec quelques-uns des spectateurs, encore tout surpris de son talent; puis après il partit. J'étais à peine seul avec Bellier, que je m'informai de la réponse qu'il avait obtenue. Achmed lui avait dit qu'il consentait à m'apprendre son secret. Le lendemain nous arrivâmes à la grande mosquée El-Ahzar, près de laquelle demeurait Achmed l'Algérien. Le magicien nous reçut poliment et avec une gaieté affable; un enfant jouait près de lui : c'était son fils. Peu d'instants après, un petit noir d'une bizarre tournure nous apporta les pipes. — La conversation s'engagea. Achmed nous apprit qu'il tenait sa science de deux cheicks célèbres de son pays, et ajouta qu'il ne nous avait montré que bien peu de ce qu'il pouvait faire. — « Je puis, ditil, endormir quelqu'un sur-le-champ, le faire tomber, rouler, entrer en rage, et au milieu de ses accès le forcer de répondre à mes demandes et de me dévoiler tous les secrets. Quand je veux aussi je fais asseoir la personne sur un tabouret isolé, et, tournant autour avec des gestes particuliers , je l'endors immédiatement; mais elle reste les yeux ouverts, parle et gesticule comme dans l'état de veille. — Nous réglâmes nos conditions ; il

APPENDICE

demanda quarante piastres d'Espagne et le serment sur le Koran de ne révéler ce secret à personne. La somme fut réduite à trente piastres ; et, le serment fa;t ou plutôt chanté, il fil monter son petit garçon et prépara, pendant que nous fumions, tous les ingrédients nécessaires à Sun opération. Après avoir coupé dans un grand rouleau un petit morceau de papier, il traça dessus les signes à dessiner dans la main et les lettres qui y ont rapport; puis, après un moment d'hésitation, il me le donna. — J'écrivis la prière que voici sous sa dictée : «Anzilou-Aiouha el-Djenni-Aiouhael-Djennoun-Anzilou-Betakki-Matalahoutouhou-Aleikoum-Taricki, Anziloù, Taricki. » — Les trois parfums sont: « Takeh - Mabachi.

— Ambar-lndi. — Kousombra-Djaou. » — L'Algérien opéra sur son enfant devant moi. Ce petit garçon en avait une telle habitude que les apparitions se succédaient sans difficulté. Il nous raconta des choses fort extraordinaires, et dans lesquelles on remarquait une originalité qui ôtait toute crainte de supercherie. — J'opérai le lendemain devant Achmed avec beaucoup de succès, et avec toute l'émotion que peut donner le pouvoir étrange qu'il venait de me communiquer. À Alexandrie Je fis de nouvelles expériences, pensant bien qu'à, cette distance je ne pourrais avoir de doute sur l'absence d'intelligence entre le magicien et les enfants que j'employais, et, pour en être encore plus sûr, je les allais chercher dans les quartiers les plus reculés ou sur les routes, au moment où ils arrivaient de la campagne. J'obtins des révélations surprenantes qui toutes avaient un caractère d'originalité encore plus extraordinaire que l'eût été celui d'une vérité abstraite. Une fois entre autres, je fis apparaître lord Prudhoe, qui était au Caire, et l'enfant, dans la description de son costume , se mit à dire : « Tiens, c'est fort drôle, il a un sabie d'argent. » Or, lord Prudhoe était le seul peut-être en Egypte qui portât un sabre avec un fourreau de ce métal.

— De retour au Caire, je sus qu'on parlait déjà de ma science, et un matin, à mon grand

étonnement, les domestiques de M. Msarra , drogman du consulat de France, vinrent chez moi pour me prier de leur faire retrouver un manteau qui avait été volé à l'un d'eux. Je ne commençai cette opération qu'avec une certaine crainte. J'étais aussi inquiet des réponses de l'enfant que les Arabes qui attendaient le recouvrement de leur bien. Pour comble de malheur, le caouas ne voulait pas paraître malgré force parfums que je précipitais dans le feu, et les violentes aspirations de mes invocations aux génies les plus favorables; enfin il arriva, et après les préliminaires nécessaires, nous évoquâmes le voleur. 11 parut. — Il fallait voir les tètes tendues, les bouches ouvertes, les yeux fixes de mes spectateurs, attendant la réponse de l'oracle, qui en effet nous donna une description de sa figure, de son turban, de sa barbe: «C'est Ibrahim, oui, c'est lui, bien sur!» s'écria-ton de tous côtés, et je vis que je n'avais plus qu'à appuyer mes pouces sur les yeux de mon patient ; car ils m'avaient tous quittés pour courir après Ibrahim. Je souhaite qu'il ait été coupable; car j'ai entendu vaguement parler de quelques coups de bâton qu'il reçut à cette occasion.

Dans ce dédale d'erreurs et d'illusions dont nous venons de rassembler les bizarres tableaux, on ne perdra pas de vue ce grand fait, — que tout ce qui est faux et monstrueux a été le fruit des égarements de l'esprit humain ; que ces égarements n'ont pu être produits que par les illusions d'une fausse philosophie qui a continué de répandre ses erreurs sous des masques divers. Mais il est une lumière qui brille au milieu de toutes ces ténèbres, quoique plusieurs ferment les yeux pour ne la point voir : — Lux in tenebris lucet , et tenebrœ eam non ccmprehenderunf. — Cette vraie lumière n'est jamais entière que dans l'Église catholique, centre de la vérité et delà liberté, — où Dieu nous maintienne !

Page 1