Dictionnaire philosophique
On ne peut trop avertir que ce Dictionnaire n*est point fait pour répéter ce que tant d'autres ont dit.
La connaissance d'un Dieu n'est point empreinte en nous par les mains de la nature ; car tous les hommes auraient la même idée , et nulle idée ne naît avec nous (*). Elle ne nous vient point comme la perception de la lumière, de la terre, etc., que nous recevons dès que nos yeux et notre entendement s'ouvrent. Est-ce une idée philosophique ? non. Les hommes ont admis des dieux avant qu'il y eût des philosophes»
D'où est donc dérivé cette idée ? du sentiment et de cette logique naturelle qui se développe avec l'âgo dans les hommes les plus grossiers. On a vu des effets étounans de la nature, des moissons et des stérilités, ans jours sereins et des tempêtes, des bienfaits et des fléaux , et on a senti un maître. Il a fallu des chefs pour gouverner des sociétés, et on a eu besoin d'admettre des souverains de ces souverains nouveaux que la faiblesse humaine s'était donnés, des êtres dont le pouvoir suprême fit trembler des hommes qui pouvaient accabler leurs égaux. Les premiers souverains
t*J Voyez l'article Idée.
ont à leur tour employé ces notions pour cîmenler leur puissance. Yoilà les premiers pas, voilà pourquoi chaque petite société avait son Dieu. Ces notions étaient grossières, parce que tout l'était, il est trèsnaturel de raisonner par analogie. Une société sous un chef ne niait point que la peuplade voisine n'eût aussi son juge, son capitaine; par conséquent elle ne pouvait nier qu'elle n'eut aussi son Dieu. Mais comme chaque peuplade avait intérêt que son capitaine fût le meilleur, elle avait intérêt aussi à croire, et par conséquent elle croyait que son Dieu était le plus puissant. De là ces anciennes fables si long-temps généralement répandues, que les dieux d'une nation combattaient contre les dieux d'une autre. De là tant de passages dans les livres hébreux qui décèlent à tout moment l'opinion où étaient les Juifs, que les dieux de leurs ennemis existaient, mais que le dieu des Juifs leur était supérieur.
Cependant il y eut des prêtres, des mages, des philosophes dans les grands états où la société perfectionnée pouvait comporter des hommes oisifs, occupés de spéculations.
Quelques-uns d'entre eux perfectionnèrent leur raison jusqu'à reconnaître en secret un Dieu unique et universel. Ainsi, quoique chez les anciens Égyptiens on adorât Osiri, Osiris, ou plutôt Osireîb , qui signifie cette terre est à moi; quoiqu'ils adorassent ence rc d'autres êtres supérieurs, cependant ils admettaient un Dieu suprême, un principe unique qu'ils appelaient Kncf , et dont le symbole était une sphère posée sur le frontispice du temple.
Sur ce modèle les Grecs eurent leur Zeus, leur Jupiter, maître des autres dieux qui n'étaient que ce que sont les anges chez les Babyloniens et chez les Hébreux, et les saints chez les chrétiens de la communion romaine.
C'est une question plus épineuse qu'on ne pense, et très-peu approfondie, si plusieurs dieux égaux en puissance pourraient subsister à la fois.
Nous n'avons aucune notion adéquate de la Divinité , nous nous traînons seulement de soupçons en soupçons , de vraisemblances en probabilités. Nous arrivons à un très-petit nombre de certitudes. Il y a quelque chose d'éternel, car rien n'est produit de rien. Voilà une vérité certaine sur laquelle votre esprit se repose. Tout ouvrage qui nous montre des moyens et une lin, annonce un ouvrier; donc cet univers, composé de ressorts, de moyens dont chacun a sa fin, découvre un ouvrier très-puissant, trèsintelligent. Voilà une probabilité qui approche de la plus grande certitude; mais cet artisan suprême estil infini? est-il partout? est-ii en un lieu? comment répondre à ccUc question avec notre intelligence bornée et nos faibles connaissances ? <
Ma seule raison me prouve un être qui a arrangé la matière de ce monde; mais ma raison est impuissante à me prouver qu'il ait fait celte matière, qu'il l'ait tirée du néant. Tous lus sages de l'antiquité , sans aucune exception , out cru la matière éternelle et subsistante par elle-même. Tout ce que je puis faire sans le secours d'une lumière supérieure, c'est donc de croira que le Dieu de ce monde est aussi éternel et
6 DIEtT.
existant par lui même ; Dieu et la matière existent par ia nature des choses. D'autres dieux ainsi que d'autres mondes ne subsisteraient -ils pas? Des nations eu* Uères, des écoles très-éclairées ont bien admis deux dieux dans ce monde-ci , l'un la source du bien, l'autre la source du mal. Ils ont admis une guerre interminable entre deux puissances égalas. Certes la nature peut plus aisément souffrir dans l'immensité de l'espace plusieurs êtres indépendans , maîtres absolus chacun dans leur étendue , que deux dieux bornés et impuissans dans ce monde, dont l'un ne peut faire le bien, et l'autre ne peut faire le mal,
Si Dieu et la matière existent de toute éternité, comme l'antiquité l'a cru , voilà deux êtres nécessaires; or, s'il y a deux êtres nécessaires, il peut y en avoir trente. Ces seuls doutes, qui sont le germe d'une infinité de réflexions, servent au moins à nous convaincre de la faiblesse de notre entendement. Il faut que nous confessions notre ignorance sur la nature de la Divinité avec Cicéron. Nous n'en saurons jamais plus que lui.
Les écoles ont beau nous dire que Dieu est infini négativement et non privativement , formaliler et non materialitçr 9 qu'il est le premier, le moyen et le dernier acte, qu'il est partout sans être dans aucun lieu. Cent pages de commentaires sur de pareilles définitionJ ne peuvent nous donner la moindre lumière. Nous n'avons ai degré, ai point d'appui pour monter il de telles connaissances. Nous sentons que nous sommes sous la main d'un être invisible; c'est tout# ut nous ne pouvons faire uu pas au delà. Il y a uno
DIEUX. g
témérité insensée à vouloir deviner ce que c'est que cet être , s'il est étendu ou non , s'il existe dans un lieu ou non, comment il existe, comment il opère (*).
section n.
Je crains toujours de me tromper; mais tous les monumens me font voir avec évidence que les anciens peuples policés reconnaissaient un Dieu suprême. Il n'y a pas un seul livre, une médaille, un bas-relief, une inscription, où il soit parlé de Junon , de Minerve, de ISeptune, de Mars et des autres dieux, comme d'un être formateur, souverain de toute la nature. Au contraire, les plus anciens livres profanes que nous ayons, Hésiode et Homère, représentent leur Z eus comme seul lançant la foudre, comme seul maître des dieux et des hommes; il attache Junon à une chaîne, il chasse Apollon du ciel.
L'ancienne religion des bracmanes, la première qui admit des créatures célestes, la première qui parla de leur rébellion , s'explique d'une manière sublime sur l'unité et la puissance de Dieu, comme nous l'avons vu à l'article Ange.
Les Chinois, tout anciens qu'ils sont, ne viennent qu'après les Indiens; ils ont reconnu un seul Dieu de temps immémorial ; point de dieux subalternes, point de génies ou démons médiateurs entre Dieu et les hommes, point d'oracles, point de dogmes abstraits, point de disputes théologiques chez les lettrés; l'empereur fut toujours le premier pontife, la religion fut
(*) Voyez Chéàtion. Infini.
toujours auguste et simple : c'est ainsi que ce vaste empire, quoique subjugué deu\ fois, s'est toujours conservé dans son intégrité, qu'il a soumis ses vainqueurs à ses lois, et que, malgré les crimes et les malheurs attachés à la race humaine, il est encore l'état le plus florissant de la terre.
Les mages de Chaldée, les Sabéens ne reconnaissaient qu'un seul Dieu suprême, et l'adoraient dans les étoiles qui sont son ouvrage.
Les Persans l'adoraient dans le soleil. La sphère posée sur le frontispice du temple de Mcmphis, était l'emblème d un Dieu unique et parfait, nommé Knef par les Égyptiens.
Le titre de Dois optimus max'mus n'a jamais été donné par les Romains qu'au seul Jupiter,
. * Homiuum sator atque deorum ( *).
On ne peut trop répéter cette grande vérité que nous .indiquons ailleurs (<?),
Cette adoration d'un Dieu suprême est confirmée depuis Romulus jusqu'à la destruction entière de l'empire et à celle de sa religion. Malgré toutes les folies du peuple qui vénérait des dieux secondaires et ridicules, et, malgré les épicuriens, qui au fond n'en reconnaissent aucun , il est avéré que les magistrats et les sages adorèrent dans tous les temps un Dieu souverain.
(*) Yirg., fàncid., liv. I, v. 258; et liv. XI, v. 720.
(a) Le prétendu Jupiter, né en Crète, n'était qu'une fable historique ou poétique,, comme celle des autres dieux. Jovis, depuis Jupiter, était la traduction du mot grec Zeus ; et Zew était la traduction du mot pîiénicien Jehova.
Dans le nombre des témoignages qui nous restent de cette vérité, je choisirai d'abord celui de Maxime de Tyr, qui florissait sous les Antonins. ces modèles de la vraie piété, puisqu'ils Tétaient de l'humanité. Voici ces paroles dans son discours intitulé De Dieu selon Platon. Le lecteur qui veut s'instruire est prié de les bien peser.
a Les hommes ont eu la faiblesse de donner à Diea nne figure humaine , parce qu'ils n'avaient rien vu audessus de l'homme ; mais il est ridicule de s'imaginer, avec Homère, que Jupiter eu la suprême divinité a les sourcils noirs et les cheveux d'or, et qu'il ne peut les secouer sans ébranler le cbl.
« Quand on interroge les hommes sur la nature de la Divinité, toutes leurs réponses sont différentes. Cependant, au milieu de cette variété prodigieuse d'opinions, vous trouverez un même sentiment par toute la terre, c'est qu'il n y, a qu'un seul Dieu qui est le père de tous, etc. »
Que deviendront, après cet aven formel et après les discours immortels des Cicéron, des Antonins, desÉpictète; que deviendront, dis-je, les déclamations que tant de ped.an s ignorans répètent encore aujourd hui? A quoi serviront ces éternels reproches d'un polythéisme grossier et d'une idolâtrie puérile, qu'à nous convaincre que ceux qui les font n'ont pas la plus légère connaissance de la saine antiquité? Ils ont pris les rêveries d'Homère pour la doctrine des «âges.
Faut-il un témoignage encore plus fort et plus expressif ? vous le trouverez dans la lettre de Maxime
t* DIEU.
de Madaure à saint Augustin: tous deux étaient philosophes et orateurs; du moins ils s'en piquaient : ih s'écrivaient librement; ils étaient amis autant que peuvent l'être un homme de l'ancienne religion et un de la nouvelle.
Lisez la lettre de Maxime de Madaure , et la réponse de révêque d'Hippone.
Lettre de Maxime de Madaure*
« Or, qu'il y ait un Dieu souverain qui soit sans commencement, et qui, sans avoir rien engendré de semblable à lui , soit néanmoins le père et le formateur de toutes choses , quel homme est assez grossier, assez stupide, pour en douter? C'est celui dont nous adorons sous des noms divers 1 éternelle puissance répandue dans toutes les parties du monde; ainsi, honorant séparément, par diverses sortes de culte, ce qui est comme ses divers membres , nous l'adorons tout entier Qu'ils vous conservent ces
dieux subalternes , sous lc& noms desquels et par lesquels, tout autant de mortels que nous sommes sur la terre , nous adorons le père commun des dieux et des hommes, par différentes sortes de cultes, à la vérité, mais qui s'accordent tous dans leur variété même, et ne tendent qu'à la même fin. »
Qui écrivait cette lettre? un Numide, un haa*ra« an pays d'Alger.
Réponse d'Augustin.
a Il y a dans votre place publique deux statues do Mars* nu dans Tune et armé dans l'autre , et tout au*
DIEUX. l3
près îa figure d'un homme qiu , avec trois doigts qu'il avance vers Mars, tient en bride cette divinité dangereuse à toute la ville. Sur ce que vous me dites que de pareils dieux sont comme des membres du seul véritable Dieu, je vous avertis, avec toute la liberté que vous me donnez, de ne pas tomber dans de pareils sacrilèges : car ce seul Dieu dont vous parlez est sans doute celui qui est reconnu de tout le monde, et sur lequel les ignorans conviennent avec les savans , comme quelques anciens ont dit. Or, direz-vous que celui dont la force, pour ne pas dire la cruauté , est réprimée par un homme mort , soit un membre de celui-là? Il me serait aisé de vous pousser sur ce sujet , car vous voyez bien ce qu'on pourrait dire sur cela ; mais je me retiens , de peur que vous ne disiez que ce sont les armes de la rhétorique que j'emploie contre voui. plutôt que celle do la vérité (/;). »
Nous ne savons pas ce que signifiaient ces deux statues dont il ne reste aucun vestige; mais toutes les Statues dont Rome était remplie , le Panthéon et tous les temples consacrés à tous les dieux subalternes , et même aux douze grands dieux , n'empêchèrent jamais que Deus oplimus maximuSj Dieu très -bon et très-grand , ne fut reconnu dans tout Pempire.
Le. malheur des Romains était donc d'avoir ignoré la loi mosaïque , et ensuite d'ignorer la loi des disciples de notre Sauveur Jésus-Christ, de n'avoir pas
(b) Traduction de Dubois , précepteur du dernier duc dit Guise.
Dici Pli, 4. 3
l4 DIEU.
eti la foi, d'avoir mêlé au culte d'un Dieu suprême le cuîie de Mars, de Vénus, de Minerve, d'Apollon, qui n'exislaient pas , et d'avoir conservé cette rcli^ gion jusqu'au temps des Thcodoses. Heureusement les Goths, les Huns, lés Vandales, les Hérules , les Lombards, les Francs, qui détruisirent cet empire, se soumirent a ia vérité et jouirent d'un bonheur qui fut refusé aux Scipions, aux Catons, aux Métellus, aux Emile, aux Cicéron, aux Yarron, aux Virgile et aux Horaces (*).
Tous ces grands hommes ont ignoré Jésus-Christ qu'ils ne pouvaient connaître, mais ils n'ont point adoré le diable , comme le répètent tous les jours tant de pédans. Comment auraient ils adoré le diable puisqu'ils n'eu avaient jamais entendu parler?
D'une calomnie de Warburtàn contre Cicéron, au sujet d'un Dieu suprême.
Warburtox a calomnié Cicéron et l'ancienne Home ( ) ainsi que ses contemporains. Il suppose hardiment que Cicéron a prononcé ces paroles dans son Oraison pour Flaecus : « Il est indigne de la majesté de l'empire d'adorer un seul Dieu. » Majestatcm vHpciii non dcciill ut anus tântàm Dcus colatur.
Qui le croirait? il n'y a pas un mot de cela dans l'Oraison pour Flaecus , ni dans aucun ouvrage de Cicéron, ïl s'agit de quelques vexations dont on ac*
(*") 'Voyez ïdole. Idolâtre, Idolatkie.
(r) Préface de la dcu^ijme partie dit tome II, delà Légation d^ moïse, $*%i i Q.
DIEUX. l5
eusait Flaccus, qui avait exercé la préture dans l'Asie- Mineure. Il était secrètement poursuivi par les Juifs dont Rome élait alors inondée ; car ils avaient obtenu à force d'argent des privilèges à Rome, dans le temps même que Pompée, après Crassuf , avant pris Jérusalem, avait fait pendre leur roitelet Alexandre, fîïs d'Aristobuîeî Flaccus avaic défendu qu'on fît passer des espèces d'or et d'argent à Jérusalem , parce que ces monnaies eu revenaient altérées et que le commerce en souffrait; il avait fait saisir l'or qu'on y portait en fraude. Cet or, dit Cicéron, est encore dans le trésor; Flaccus s'est conduit avec autant de désintéressement que Pompée.
Ensuite, Cicéron, avec son ironie ordinaire, prononce ces paroles : ((Chaque pays a sa religion, nous avons la nôtre. Lorsque Jérusalem était encore libre, et que les Juifs étaient en paix , ces Juifs n'avaient pas moins en horreur la splendeur de cet empire, la dignité du nom romain, les institutions de nos ancêtres. Aujourd'hui cette nation a fait voir plus que jamais, par la force de ses armes, ce qu'elle doit penser de l'empire romain. Elle nous a montré par sa valeur combien elle est chère aux dieux immortels; elle nous l'a prouvé, en étant vaincue, dispersée, tributaire. »
Sua cwcjue c'vitatirelicjio est; montra nebis. Stantïbus Hierosolymis, paculisqucJudtris, iamen istorum rellig'o sacrorum, a splendore hujus îmjperîi, aravitate nominis noslri, majorum institutis abhorrébat : nuric verô , hoc macjis, cjuod Ma ejens quid de imperio nostro sentiret, ostendit arma : auàm cara diis invnortalilnis esset, docuit, auod est vicia, quvd elacata , quod senvta. (Cic. Oratio pro Flacco, c?p. XXVIHO
iG DIEU.
Il est donc très- faux que jamais ni Cicéron ni aucun Romain ait dit qu'il ne convenait pas à la majesté de l'empire de reconnaître un Dieu suprême. Leur Jupiter , ce Zeus des Grecs, ce Jehova des Phéniciens , fut toujours regardé comme le maître des dieux secondaires; on ne peut trop inculquer cette grande vérité.
Les Romains onî-.ils pris tous leurs dieux des Grecs?
Les Romains n'auraient -ils pas eu plusieurs dieux qu'ils ne tenaient pas des Grecs ?
Par exemple, ils ne pouvaient avoir été plagiaires en adorant Cœlum, quand les Grecs adoraient Duranon; en s'adressant à Saturnus et à Tcilus, quand les Grecs s'adressaient à Gé et à Ciironos.
Ils appelaient Gérés celle que les Grecs nommaient Deo et Dcmiter.
Leur Neptune était Poséidon ; leur Vénus était Aphrodite ; leur Junon s'appelait en grec Éra ; leur Proserpiire , Coré ; enfin leur favori Mars , Arcs ; et leur favorite Beilone, Énio. 11 n'y a pas là un nom qui se ressemble.
Les beaux-esprits grecs et romains s'étaient-ils rencontrés? ou les. uns avaient-ils pris des autres la chose dont ils déguisaient le nom ?
Il est assez naturel que les Romains, sans consulter les Grecs , se soient fait des dieux , du ciel, du temps, d'un être qui préside à la guerre, à la généra? tion, aux moissons, sans aller demander des dieux eu Grèce, comme ensuite ils allèrent leur demander
DIEOXr 17
des lois. Quand vous trouvez un nom qui ne ressemble à rien , il paraît juste de le croire originaire du pays.
Mais Jupiter , ic maître de tous les dieux, n'est-îl pas un mot appartenant à toutes les nations, depuis PEuphrate jusqu'au Tibre ? C'était Jov, Jovis chez les premiers Romains, Zeus chez les Grecs, Jchova chez les Phéniciens, les Syriens, les Égyptiens.
Cette ressemblance î:c paraît-elle pas servir à confirmer que tous ces peuples avaient la connaissance* de l'Être suprême ? connaissance confuse à la vérité; mais quel homme peut l'avoir distincte?
Examen de Spinosdé
Spinosa ne peut s'empêcher d'admettre une intelligence agissante dans la matière , et fesant un tout avec elle.
« Je dois conclure, dit-il (rZ), que l'être absolu n'est ni pensée, ni étendue, exclusivement Tun de l'autre, mais que retendue et la pensée sont Iqs attributs nécessaires de l'être absolu. »
C'est en quoi il paraît différer de tous les athées de Pantiquité, Ocellus Lucauus, Heraclite, Démocrite, Leucipe , Straton , Spicurc , Pythagore , Diagore , Zenon d'Êlée, Amaximandrc, et tant d'autres. Il en diffère surtout par sa méthode, qu'il avait entièrement puisée dans la lecture de Descartes, dont il a imité jusqu'au style.
(d) Page 1 3 , édition de Foppcns.
ï8 DIEU.
Ce qui étonnera surtout la foule de ceux qui crient Spinosa, Spinosa , et qui ne l'ont jamais lu , c'est sa déclaration suivante, il ne la fait pas pour éblouir les hommes , pour apaiser des théologiens , pour se donner des protecteurs, pour désarmer un parti; il parle en philosophe sans se nommer, sans s'afficher ; s'exprime en latin pour être entendu d'un très- petit nombre. Voici sa profession de foi.
Profession de foi de Spinosa.
ci Si je concluais aussi que ridée de Dieu, comprise sous celle de rinfiuité de l'univers (<>), me dis* pense de l'obéissance, de l'amour et du culte, je ferais encore un plus pernicieux usage de ma raison; car il m'est évident que les lois que j'ai reçues, non par le rapport ou l'entremise des autres hommes, mais immédiatement de lui, sont celles que la lumière naturelle me fait connaître pour véritables guides d'une conduite raisonnable. Si je manquais d'obéissance à cet égard, je pécherais seulement contre le principe de mon être et contre la société de mes pareils, mai* contre moi-même, en me privant du plus solide avantage de mon existence. ïl est vrai que cette obéissance ne m'engage qu'aux devoirs de mon état, et qu'elle me fait envisager tout le reste comme des pratiques frivoles, invenLees superstitieusement , ou pour l'utilité de ceux qui les ont instituées.
« À l'égard de l'amour de Dieu, loin que çptte idée îe puisse affaiblir, j'estime qu'aucune autre n'est plus
(e) Page 4 4-
DIEUX. ig
propre à l'augmenter , puisqu'elle me fait connaîtra que Dieu est intime à mon êêre; qu'il me donne l'existence et toutes mes propriétés; mais qu'il me les donne libéralement sans reproche, sans intérêt, sans m'assujettir à autre, chose qu'à ma propre nature. Ello bannit la crainte, Pir.quictiule, la défiance et tous les défauts d'un amour vulgaire ou intéressé. Elle me fait sentir que c'est un Lien que je ne puis perdre, et que je possède d'autant mieux que je le connais et que je l'aime. )>
Est-ce le vertueux et tendre Fénélon, est-ce Spinosa qui a écrit ces pensées? Comment deux hommes si opposés l'un à l'autre ont-ils pu se rencontrer dans l'idée d'aimer Dieu pour lui-même avec des notions de Dieu si différentes (*) ?
Il le faut avouer; ils allaient tous deux au même but, l'un en chrétien, l'autre en homme qui avait le malheur de ne le pas être ; le saint archevêque en philosophe persuadé que Dieu est distingué de la nature, l'autre en disciple très-égaré de Descartes, qui s'imaginait que Dieu est la nature entière.
hc premier était orthodoxe, le second se trompait, j'en dois convenir ; mais tous deux étaient dans la bonne foi : tous deux estimables dans leur sincérité comme dans leurs mœurs douces et simples; quoiqu'il n'y ait eu d'ailleurs nul rapport entre l'imitateur de l'Odyssée et un cartésien sec, hérissé d'argumens; entre un très-bel esprit de la cour de Louis XIV, revètu de ce qu'on nomme une grand* iliijnitéj et un ^1
C*J Voyez Aiioun DE Cieu.
pauvre Juif déjudaïsé, vivant avec trois cents florins de rente (f) dans l'obscurité ia plus profonde.
S'il est entre eux quelque ressemblance ; c'est que Fénélon fut accusé devant le sanhédrin de la nouvelle loi, et Tautre devant une synagogue sans pouvoir comme sans raison; mais l'un se soumit, et l'autre se révolta.
Du fondement de la philosophie de Spinosa.
Le grand dialecticien Bayie a réfuté Spinosa ((/)♦ Ce système n'est donc pas démontré comme une proposition dEuclide. S'il l'était, on ne saurait le combattre. 11 est donc au moins obscur.
J'ai toujours eu quelque soupçon que Spinosa, avec sa substance universelle, ses modes et ses accidens, avait entendu autre chose que ce que Bayle entend, et que par conséquent Bayle peut avoir eu raison, sans avoir confondu Spinosa. J'ai toujours cru surtout que Spinosa ne s'entendait pas souvent lui-même, et que c'est la principale raison pour laquelle on ne l'a pas entendu.
Il me semble qu'on pourrait battre les remparts du gpinosisme par un côté que Bayle a négligé. Spinosa pense qu'il ne peut exister qu'une seule substance; et il paraît par tout son livre qu'il se fonde sur la méprise de Descartes, que tout et plein . Or, il est aussi
(f) On vit après sa mort, par ses comptes, qu'il n'avait quelquefois dépense que quatre sous et demi en un jour pour sa nourriture. Ce ji\st pas là un repas de moines assemblé» en cliapitre.
{$) Voyez l'article Spinosa x Dictionnaire de Bayle.
faux que tout soit plein, qu'il est û\u\ que tout soit vide, il est démontré aujourd'hui que le mouvement est aussi impossible dans le plein absolu, qu'il est impossible que, dans une balance égale, un poids de deux livres élève un poids de quatre.
Or, si tous les mouvemens exigent absolument des espaces vides, que deviendra la substance unique de Spinosa ? Comment la substance d'une étoile entre laquelle et nous est un espace vide si immense, scrat-elle précisément la substance de notre terre, la substance de moi-même ( /< ), là substance d'une mouche mangée par une araignée?
Je me trompe peut-être; mais je n'ai jamais conçu comment Spinosa, admettant une substance infinie doni la pensée et la matière sont les deux modalités, idmetant !a substance, qu'il appelle Dieu, et dont tout ce que nous voyons est mode ou accident, a pu cependant rejeter les causes finales. Si cet être infini, universel, pense, comment n'aurait-il pas des dessoins ! s'ii a des desseins, comment if aurait-il pas une volonté ? Nous sommes, dit Spinosa, des modes de cet être absolu, nécessaire, infini. Je dis à Spinosa : Nous voulons, nous avons des desseins, nous qui ne sommes que des modes : donc cet être infini, nécessaire, absolu, ne peut en être privé, donc il a volonté, desseins, puissance.
Je sais bien que plusieurs philosophes, et surtout
(h) Ce qui fait que Bayle n'a pas presse' cet argument, c'est qu'il n'e'tait pas instruit des démonstrations delNewton, deKeil, de Gregori, de Halley, que le vide est nécessaire pour le mouvement.
Lucrèce, ont nié les causes finales, et je sais que Lucrèce, quoique peu ehâlié, est un très-grand porte dans ses descriptions et dans sa morale; mais en philosophie il me paraît, je l'avoue, fort au-dessous d'un portier de collège et d'un hedeau de paroisse. Affirmer que ni l'œil n'est fait pour voir, ni l'oreille pour entendre, ni l'estomac pour digérer, n'est-ce pas là la plus énorme absurdité, la plus révoltante folie qui soit jamais tombée dans l'esprit humai; ? Tout deuteur que je suis, cette démence me paraît évidente, et je le dis.
Pour moi, je ne vois dans la nature, comme dais les arts, que des causes finales; et je crois un pommier fait pour porter des pommes, comme je crois une montre faite pour marquer l'heure.
Je dois avertir ici que, si Spinosa, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, se moque des causes finales, il les reconnaît plus expressément que personne dans sa première partie, de 1 Être en général et «n particulier.
Voici ses paroles r
« Qu'il me soit permis de m'arreter ici quelques îustans (/) pour admirer la merveilleuse dispensation de la nature, laquelle, ayant enrichi la constitution de l'homme de tous les ressorts nécessaires pour prolonger jusqu'à certain terme la durée de sa fragile existence, et pour animer la connaissance qu'il a de (ui-même par celle d'une infinité de choses éloignées, semble avoir exprès négligé de lui donner des moyens
(îJPage i£.