‹ Dictionnaire philosophique (volume 2)Chapitre 2 sur 49 · D1£UX · texte numérisé non relu

D1£UX

pour bien connaître celle dont il est cMigé de Faire un usage plus ordinaire, même les individus de sa propre espèce. Cependant , à le bien prendre , c'est moins TeiFct d'un refus que celui d'une extrême libéralité, puisque, s'il y avait quelque être intelligent qui en pût pénétrer un autre contre son gré, il jouirait d'un tei avantage au-dessus de lui, que par cela même il serait exclus de la société; au lieu que, dans l'état présent, chaque individu jouissant de lui-même avec une pleine indépendance , ne se communique qu'autant qu'il lui convient. »

Que conclurai-je de là? que Spinosa se contredisait souvent ; qu'il n'avait pas toujours des idées uetlcs; que dans le grand naufrage des systèmes il so sauvait tantôt sur une planche, tantôt sur une autre; qu'il ressemblait par cette faiblesse à Malcbranche , à Arnauld, àEossuet, à Claude, qui se sont contredits quelquefois dans leurs disputes ; qu'il était comme tant de métaphysiciens et de théologiens. Je conclurai que je dois me défier à plus forte raison de toutes mes idées en métaphysique , que je suis un animal très-faible, marchant sur des sables meuvans qui se dérobent continuellement sous ivoi , et qu'il n'y a .peut-être rien de si fou que de croire avoir toujours raison.

Vous êtes très- confus } Baruc (h) Spinosa; mais •&.CS-VOUS aussi dangereux qu'on le dit ? Je soutiens que non; et ma raison, c'est que vous êtes confus,

(1c; Il s'appelle Came, et non Benoît, cai il ne fut jamais baptisé-

&4 dieu.

que vous avez écrit en mauvais latin , et qu'il n'y a pas di\ personnes en Europe qui vous lisent d'un bout à Pautre, quoiqu'on vous ait traduit en français. Quel est l'auteur dangereux? c'est celui qui est lu parles oisifs de la cour et par les danies.

Du système de la nature.

L'auteur du Système de la nature a eu l'avantage de se faire lire des savans, des ignorans, des femmes; il a donc dans le style des mérites que n'avait pas Spinosa. Souvent de la clarté , quelquefois de l'éloquence ; quoiqu'on puirse lui reprocher de répéter, de déclamer et de se contredire, comme tous les autres. Pour le fond des choses, il faut s'en défier trèscouvent en physique et en morale. 11 s'agit ici de Pin* térêt du genre humain. Examinons donc si sa doctrine est vraie et utile , et soyons courts si nous pouvons.

L'ordre et le desordre n'existent peint, etc. (I) Quoi! en physique, un enfant né aveugle ou privé de ses jambes, un monstre n'est pas contraire à la nature de l'espèce? N'est-ce pas la régularité ordinaire de la nature qui fait Tordre , et Fit-régularité qui en est le désordre ? N'est-ce pas un très-grand dérangement, un désordre funeste qu'un enfant «à qui la nature a donné la faim et a bouché l'œsophage ? Les évacuations de toute espèce sont nécessaires, et souvent les conduits manquent d'orifices; on est obligé

(Q Première parii3 , ^a^e fio,

d'y remédier : ce désordre a sa cause ? sans doute. Point d'effet sans cause, mais c'est un effet très-désordonné.

L'assassinat de son ami , de son frère , n'est-il pas un désordre horrible en morale? Les calomnies dïm Garasse , d'un Le Tellier . d'un Doucin , contre des jansénistes et celles des jansénistes contre des jésuites ; les impostures des Patouillet et des Paulian ne sont-elles pas de petits désordres? La Saint-Barthélemi, les massacres d'Irlande, etc., etc., ne sontils pas des désordres exécrables? Ce crime a sa cause dans des passions , mais l'effet est exécrable ; la cause est fatale; ce désordre fait frémir. Reste à découvrir, si Ton peut, l'origine de ce désordre; mais il existe.

L1 'expérience prouve que les matières que nous regardons comme inertes et mortes, -prennent de l'action, de l ^intelligence* ■ de la vie, quand elles sont combinées d'une certaine façon (m).

C'est là précisément la difficulté. Comment un

germe parvient-il à la vie ? l'auteur et le lecteur n'en

savent rien. De là les deux volumes du Système; et

tous les systèmes du monde ne sont-ils pas des rêves?

Il faudrait définir la vie, et c'est ce que j'estime impossible (n).

Cette définition n'est-elle pas très-aisée, très-commune? la vie n'est-elle pas organisation avec sentiment? Mais que vous teniez ces deux propriétés du mouvement seul de la matière , c'est ce dont il est impossible de donner une preuve : et, si on ne peut le prouver, pourquoi l'affirmer? pourquoi dire tout haut, je sais, quand on se dit tout bas, j'ignore?

lm) Page 69. — (n) Page 78.

DictPh. 4- 3

L'on demandera ce que c'est cjue l'homme, etc. (o) Cet article n'est pas assurément plus clair que les plus obscurs de Spitiosa, et bien des lecteurs s'indigneront de ce ton décisif que l'on prend sans rien expliquer.

La matière est éternelle et nécessaire, mais ses formes et ses» combinaisons sont passagères et contin cj entes , etc. (p)

Il est difficile de comprendre comment la matière estant nécessaire et aucun être libre n'existant, selon l'auteur, il y aurait quelque chose de contingent. On entend par contingence ce qui peut être et ne pas être : mais, tout devant être d'une nécessité absolue, toute manière d'être qu'il appelle ici mal à propos contingent, est d'une nécessité aussi absolue que l'être même. Cest là où l'on se trouve encore plongé dans un labyrinthe où Ton ne voit point d'issue.

Lorsqu'on ose assurer qu'il n'y a point de Dieu, que la matière agit par elle-même, par une nécessité éternelle, il faut le démontrer comme une proposition d'Euclide, sans quoi \ous n'appuyez votre système que sur un peut-être. Quel fondement pour la chose qui intéresse le plus le genre humain !

Si l'homme, d'après sa nature, est forcé d'aimer son bienêtre, il est forcé d'en aima' les moyens. Il serait inutile et peutêtre injuste de demanda1 à un homme d'être vertueux, s'il ne peut l'être sans se rendre malheureux. Dès que le vice le rend heureux, il doit aimer le vice ^)v

Cette maxime est encore plus exécrable en morale que les autres ne sont- fausses en physique. Quand il

(o) Page 80. — (p) Page 82. — (9) Page r52.

serait vrai qu'un homme ne pourrait être vertueux sans souffrir, il faudrait l'encourager à l'être. La proposition de Fauteur serait visiblement la ruine de la société. D'ailleurs, comment saura-t-il qu'on ne peu! être heureux sans avoir des vices? n'est-il pas au contraire prouvé par l'expérience que la satisfaction de les avoir domptés est cent fois plus grande que le plaisir d'y avoir succombé ; plaisir toujours empoisonné, plaisir qui mène au malheur? On acquiert, en domptant ses vices, la tranquillité, le témoignage consolant de sa conscience; on perd, en s'y livrant, son repos, sa santé; on risque tout. Aussi l'auteur luimême en vingt endroits veut qu'on sacrifie tont à la vertu; et il n'avance cette proposition que pour donner dans son système une nouvelle preuve de la nécessité d'être vertueux.

Ceux qui rejetient avec tant de raison les idées innées,,,, auraient dû sentir que celte intelligence ineffable que Von place au gouvernail du monde, et dont nos sens ne peuvent constater ni l'existence ni les qualités, est un être de raison (r).

En vérité, de ce que nous n'avons point d'idées innées, comment s'ensuit-il qu'il n'y a point de Dieu? cette conséquence n'est-elle pas absurde? y a-t-il quelque contradiction à dire que Dieu nous donne des idées par nos sens? n'est-il pas au contraire de la plus grande évidence que, s'il est un être tout-puissant dont nous tenons la vie , nous lui devons nos idées et nos sens comme tout le reste ? Il faudrait avoir prouvé auparavant que Dieu n'existe pas; et c'est ce que

M Page 167.

Fauteur n'a point fait; c'est même ce qu'il n'a pas encore tenté de faire jusqu'à cette page du chapitre X.

Dans la crainte de fatiguer les lecteurs par l'examen de tous ces morceaux détachés, je viens au fondement du livre, et à l'erreur étonnante sur laquelle il a élevé son système. Je dois absolument répéter ici ce qu'on a dit ailleurs.

Histoire des anguilles sur lesquelles est fondé le Système (*).

Il y avait en France vers l'an i 75o un jésuite anglais nommé Needham, déguisé en séculier, qui servait alors de précepteur au neveudeM.Dillon, archevêque de Toulouse. Cet homme fesait des expériences de physique et surtout de chimie.

Après avoir mis de la farine de seigle ergoté dans des bouteilles bien bouchées, et du jus de mouton bouilli dans d'autres bouteilles , il crut que son jus de mouton et son seigle avaient fait naître des anguilles , lesquelles même en produisaient bientôt d'autres ; et qu'ainsi une race d'anguilles se formait indifféremment d'un jus de viande , ou d'un grain ds seigle.

Un physicien qui avait de la réputation, ne douta pas que ce Needham ne fût un profond athée. Il conclut que, puisque l'on faisait des anguilles avec de la farine de seigle, on pouvait faire des hommes avec de la farine de froment; que la nature et la chimie pro-

(*) Voyez Anguilles , chap. XX des Singularités de la nature < volume de Physique.

(luisaient tout, et qu'il était démontré qu'on peut se passer d'un Dieu formateur de toutes choses.

Cette propriété de la iarine trompa aisément un homme (s) malheureusement égaré alors dans des idées qui doivent faire trembler pour la faiblesse de l'esprit humain. 11 voulait creuser un trou jusqu'au centre de la terre pour voir le feu central, disséquer des Patagons pour connaître la nature de Tàme , enduire les malades de poi* résine pour les empêcher de transpirer, exalter son âme pour prédire l'avenir. Si on ajoutait qu'il fut encore plus malheureux en cherchant à opprimer deux de ses confrères, cela ne ferait pas d'honneur à l'athéisme , et servirait seulement à nous faire rentrer en nous-mêmes avec confusion.

Il est bien étrange que des hommes, en niant un créateur, se soient attribué le pouvoir de créer des anguilles.

Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est que des physiciens plus instruits adoptèrent le ridicule système du jésuite Needham , et le joignirent à celui de Maillet, qui prétendait que l'Océan avait formé les Pyrénées et les Alpes, et que les hommes étaient originairement des marsouins, dont la queue fourchue se changea en cuisses et en jambes dans la suite des temps, ainsi que nous l'avons dit. De telles imaginations peuvent être mises avec les anguilles formées par de la farine.

Il n'y a pas long-temps qu'on assura qu'à Bruxelles

(s) Maupertuis,

un lapin avait fait une demi-douzaine de lapereaux à une poule.

Cette transmutation de farine et de jus de mouton en anguilles fut démontrée aussi fausse et aussi ridicule qu'elle J'est en effet, par M. Spalanzani , un pej. meilleur observateur que Needham.

On n'avait pas besoin même de ses observations pour démontrer l'extravagance d'une illusion si palpable. Bientôt les anguilles de Needham allèrent trouver la poule de Bruxelles.

Cependant, en 1768) le traducteui exact, élégant et judicieux de Lucrèce se laissa surprendre au point que non -seulement il rapporte dans ses notes du livre VIII, page 36 1 , les prétendues expériences de Needham, mais qu'il fait ce qu'il peut pour en constater la validité.

Voilà pour le nouveau fondement du Système de la nature. L auteur dès le second chapitre s'exprime ainsi :

En humectant de la farine avec de Veau , et en renfermant ce mélange, on trouve au bout de quelque temps , à l'aide du microscope, qu'il a produit des êtres organisés dont on croyait la farine et Vécu incapables. C^est ainsi que la nature inanimée peut passer à la ine , qui n'est elle-même quun assemblage de mouvemens {t).

Quand cette sottise inouïe serait vraie, je ne vois pas, à raisonner rigoureusement, qu'el'e prouvât qu'il n'y a point de Dieu; car il se pourrait très-bien qu'il y eût un être suprême, intelligent et puissant^

(t) Première partie, page 23. Voy. sur les anguilles de Needham le volume de Physique, ch. XX des Singularités de la nature.

d i ha x. 3 1

a::\ ayant formé le soleil et tous les astres, daigna former aussi des animalcules sans germe. Il n'y a point là de contradiction dans les termes. Il faudrait chercher ailleurs une preuve démonstrative que Dieu n'existe pas, et c'est ce qu'assurément personne n"a trouvé , ni ne trouvera.

L'auteur traite avec mépris les causes finales , parce que c'est un argument rebattu : mais cet argument si méprisé est de Cicéron et de Ne\vton. Il pourrait par cela seul faire entrer les athées en quelque défiance d'eux-mêmes. Le nombre est assez grand des sages qui, en observant le cours des astres et l'art prodigieux qui règne dans la structure des animaux et des végétaux , reconnaissent une main puissante qui opère ces continuelles merveilles.

L'auteur prétend que la matière aveugle et sans choix produit des animaux intelligens. Produire sans intelligence des êtres qui en ont î cela est -il concevable ? ce système est-il appuyé sur la moindre vraisemblance ? Une opinion si contradictoire exigerait dos preuves aussi étonnantes qu'elle-même. L'auteur n'en donne aucune ; il ne prouve jamais rien, et il af* firme tout ce qu'il avance. Quel chaos, quelle confia sion ! mais quelle témérité !

Spinosa du moins avouait une intelligence agissanté dans ce grand tout, qui constituait la nature; il y avait là de la philosophie. Mais je suis forcé de dire que je n'en trouve aucune dans le nouveau système.

La matière est étendue, solide, gravitante, divisible; j'ai tout cela aussi-bien que cette pierre. Mai?

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