ORPHÉE
Oui , mais passato il pericolo, gabbato il santo. (La scène finit -par une âanse figurée d'Orphée, des damnés et des furies, et par une symphonie très-agréable.)
Chaque phénomène extraordinaire passa longtemps , chez la plupart des peuples connus , pour être le présage de quelque événement heureux ou malheureux. Ainsi, les historiens romains n'ont pas manqué d'ohserver qu'une éclipse de soleil accompagna la naissance de Romulus, qu'une autre annonça son décès, et qu'une troisième avait présidé à la fondation de la ville de Rome.
Nous parlerons, à l'article Vision de Constantin, de l'apparition de la croix qui précéda le triomphe du christianisme; et, sous le mot Prophétie, de Tétoile nouvelle qui avait éclairé la naissance de Jésus: bornons-nous ici à ce que l'on a dit des ténèbres dont toute la terre fut couverte avant qu'il rendît l'esprit.
Les écrivains de l'église, grecs et latins, ont cité comme authentiques deux lettres attribuées à Denis l'Àréopagite, dans lesquelles il rapporte qu'étant à Héliopolis d'Egypte avec Àpollophane son ami, iïs virent tout d'un coup , vers la sixième heure , la lune qui vint se placer au-dessous du soleil, et y causer .une grande éclipse ; ensuite, sur la neuvième heure,
ils l'aperçurent de nouveau quittant la place qu'elle y occupait, pour aller se remettre à l'endroit opposé du diamètre. Ils prirent alors les règles de Philippe Aridœus, et, ayant examiné le cours des astres, ils trouvèrent que le soleil naturellement n'avait pu être éclipsé en ce temps-là. De plus, ils observèrent que la lune, contre son mouvement naturel, au lieu de venir de l'occident se ranger sous le soleil, était venue du côté de l'orient, et s'en était enfin retournée en arrière du même côté. C'est ce qui fit dire à Apollophane : « Ce sont la , mon cher Denis, des changemens des choses divines; à quoi Denis répliqua : Ou fauteur de la nature souffre, ou la machine de Punivers sera bientôt détruite, a
Denis ajoute qu'ayant exactement remarqué et le temps et Tannée de ce prodige, et ayant combiné tout cela avec ce que Paul lui en apprit dans la suite, il se rendit à la vérité ainsi que son ami. Voilà ce qui a fait croire que les ténèbres arrivées à la mort de Jésus -Christ avaient été causées par une éclipse surnaturelle, et ce qui a donné tant de cours à ce sentiment, que Maldonat dit que c'est celui de presque tous les catholiques. Comment en effet résister à l'autorité d'un témoin oculaire, éclairé et désintéressé puisque alors on suppose que Denis était encore païen?
Comme ces prétendues, lettres de Denis ne furent forgées que vers le cinquième ou sixième siècle , Eusèbe de Césaréc s'était contenta d'alléguer le témoignage de Phlégon, affranchi de l'empereur Adrien. Cet auteur était aussi païen, et avait écrit l'histoire
des olympiades en seize livres, depuis leur origine jusqu'à l'an i4o de l'ère vulgaire. On lui fait dire qu'en la quatrième année de la deux cent-deuxième olympiade, il y eut la plus grande éclipse de soleil qu'on eût jamais vue; le jour fut changé en nuit à la sixième heure; on voyait les étoiles; et un tremblement de terre renversa plusieurs édifices de la ville de Nicée en Bithynie. Eusèbe ajoute que les mêmes événement sont rapportés dans les menumens anciens des Grecs comme étant arrivés la dix-huitième année de Tibère. On croit qu'Euscbe veut parler de Thallus, historien grec, déjà cité par Justin, Tertullien et Jules Africain ; mais l'ouvrage de Thallus ni celui de Phlégon n'étant point parvenus jusqu'à nous , l'on ne peut juger de l'exactitude des deux citations que par le raisonnement.
Il est vrai que le Chronicon paschale des Grecs, ainsi que saint Jérôme, Anastase, l'auteur de YHistoria miscella, et Freculphe de Luxem parmi les Latins , se réunissent tous à représenter le fragment de P-hlégon de la même manière , et s'accordent à y lire le même nombre qu'Eusèbe. Mais on sait que ces cinq témoins, allégués comme uniformes dans leur déposition , ont traduit ou copié le passage , non de Phlégon lui-même, mais d'Eusèbe, qui l'a cité le premier; et Jean Philoponus, qui avait lu Phlégon, bien loin d'être d'accord avec Eusèbe, en diffère de deux ans. On pourrait aussi nommer Maxime et Madelà comme ayant vécu dans le temps que l'ouvrage de Phlégon subsistait encore , et alors voici le résultat. Cinq des auteurs cités sont des copistes ou des
ÉCLIPSE. lA5
traducteurs d'Eusèbe. Philoponus, là où il déclare qu'il rapporte les propres termes de Phlégon , lit d'une seconde façon, Maxime d'une troisième, et Madela d'une quatrième; en sorte quil s'en faut de beaucoup qu'ils rapportent le passage de la même manière.
On a d'ailleurs une preuve non équivoque de l'infidélité d'Eusèbe en fait de citations. ïl assure que les Romains avaient dressé à Simon, que nous appelons le Magicien, une statue avec cette inscription: Simoni deo sancto , à Simon dieu saint. Théodoret , saint Augustin, saint Cyrille de Jérusalem, Clément d'Alexandrie, Tertullien et saint Justin sont tous six par* faitement d'accord là-dessus avec Eusèbe. Saint Jus^ tin, qui dit avoir vu cette statue, nous apprend qu'elle était placée entre les deux ponts du Tibre, c'est-àdire, dans l'île formée par ce fleuve. Cependant cette inscription, qui fut déterrée à Rome l'an 1 5j4 ? dans l'endroit même indiqué par Justin, porte : Semoni Sanco deo Fidio , au dieu Semo Sancus Fidius. Nous lisons dans Ovide que les anciens Sabins avaient bâti un temple sur le mont Quirinal à cette divinité , qu'ils nommaient indifféremment Semo , Sancus , Sanctus ou Fidius , et l'on trouve dans Gruter deux inscriptions pareilles dont l'une était sur le mont Quirinal» et l'autre se voit encore à Rieti, pays des anciens Sabins.
Enfin les calculs de MM. Hodgson, Halley,Whistoii, Gale Morris ont démontré que Phlégon et Thallus avaient parlé d'une éclipse naturelle arrivée le 24 novembre, la première année de la deux cent
Dict. PhL 4. - l3
deuxième olympiade, er non dans la quatrième année, comme le prétend Eusèbe. Sa grandeur pour Nicéc eu Bithynie ne fut, selon M. Whiston, que d'environ neuf à dix doigts, c'est-à-dire, deux tiers et demi du disque du soleil; son commencement à huit heures un quart , et sa Un à dix heures quinze minutes. Et entre le Caire en Egypte et Jérusalem , suivant M. Gale Morris, le soleil fut totalement obscurci pendant près de deux minutes. A Jérusalem , le milieu de l'éclipsé arriva vers une heure un quart après midi.
On ne s'en est pas tenu à ces prétendus témoignages de Denis, de Phlégon, et de Thallus; on a allégué dans ces derniers temps l'histoire de la Chine, touchant une grande éclipse de soleil que l'on prétend être arrivée contre l'ordre de la nature l'an 32 de Jésus-Christ. Le premier ouvrage où il en est fait mention est une Histoire de la Chine, publiée à Paris en 1672 par le jésuite Greslon. On trouve dans l'extrak qu'en donna le Journal des Savans , du 2 février de la même année, ces paroles singulières :
xc Les annales de la Chine remarquent qu'au mois d'avril de l'an 32 de Jésus-Christ, il y eut une grande éclipse de soleil qui n'était pas selon l'ordre de la nature. Si cela était, ajoute-t-on, cette éclipse pourrait bien être celle qui se fît au temps de la passion de Jésus-Christ, lequel mourut au mois d'avril selon quelques auteurs. C'est pourquoi les missionnaires de la Chine prient les astronomes de l'Europe d'examiner s'il n'y eut point d'éclipsé en ce mois et en cette anne'ej et si naturellement il pouvait y en avoir; parce
que cette circonstance étant bien vérifiée , on en pourrait tirer de grands avantages pour la conversion des Chinois. »
Pourquoi prier les mathématiciens de l'Europe de faire ce calcul , comme si les jésuites Adam Shâl et Verbiest , qui avaient réformé le calendrier de la Chine et calculé les éclipses , les équinoxes et les solstices n'avaient pas été en état de le faire eux-mêmes ? D'ailleurs, 1 éclipse dont parle Greslon étant arrivée contre le cours de la nature , comment la calculer ? Bien plus , de l'aveu du jésuite Couplet, les Chinois ont inséré dans leurs fastes un grand nombre de fausses éclipses ; et le Chinois Yam-Quemsiam , dans sa Réponse à l'apologie pour la religion chrétienne , publiée par les jésuites à la Chine , dit positivement que cette prétendue éclipse n'est marquée dans aucune histoire chinoise.
Que penser après cela du jésuite Tachard , qui , dans Fépître dédicatoire de son premier Voyage de Siam, dit que la sagesse suprême fit connaîtra autrefois aux rois et aux peuples d'orient Jésus- Christ naissant et mourant , par une nouvelle étoile et par une éclipse extraordinaire ? Ignorait-il ce mot de saint Jérôme, sur un sujet à peu près semblable (a). Cette opinion qui est assez propre à flatter les oreilles du peuple, n'en est pas plus véritable pour cela?
Mais ce qui aurait dû épargner toutes ces discussions, c'est que Tertullien, dont nous avons déjà
(a) Sur saint Matthieu, chap. 27.
l48 ÉCLIPSE.
parlé, dit que (&)le jour manqua tout d'un coup pendant que le soleil était au milieu de sa carrière j que les païens crurent que c'était une éclipse, ne sachant pas que cela avait été prédit par Amos en ces termes (c) : Le soleil se couchera à midi , et la lumière se cachera sur la terre au milieu du jour. Ceux ? ajoute Tertullien, qui ont recherché la cause de cet événement, et qui ne l'ont pu découvrir, Pont nié; mais le fait est certain, et vous le trouverez marqué dans vos archives.
Origène (d)7 au contraire, dit qu'il n'est pas étonnant que les auteurs étrangers iraient rien dit des ténèbres dont parlent les évangélistes, puisqu'elles ne parurent qu'aux environs de Jérusalem : la Judée, selon lui, étant désignée sous le nom de toute la terre en plus d'un endroit de l'Écriture. Il avoue d'ailleurs que le passage de l'évangile de Luc (e) où l'on lisait de son temps que toute la terre fut couverte de ténèbres \ à cause de l'éclipsé du soleil, avait été ainsi falsifié par quelque chrétien ignorant, qui avait cru donner par là du jour au texte de l'évangéliste, ou par quelque ennemi mal intentionné, qui avait voulu faire naître un prétexte de calomnier l'église, comme si les évangélistes avaient marqué une éclipse dans un temps où il était notoire qu'elle ne pouvait arriver. Il est vrai, ajoute-t-il, que Phlégon dit qu'il y en eut une sous Tibère j mais comme il ne dit pas qu'elle soit
(h) Apologétique , chap.. 2 1 .
(c)Chap. VIII, v. 9.
(d) Sur saint Matthieu, chap. 27.
(e) Chap. XXIII, v. 45.
ÉCONOMIE. Ij49
arrivée dans la pleine lune, il n'y a rien en cela de merveilleux.
Ces ténèbres , continue Origène, étaient de la nature de celles qui couvrirent l'Egypte au temps de Moïse, lesquelles ne se firent point sentir dans le canton où demeuraient les Israélites. Celles d'Egypte durèrent trois jours , et celles de Jérusalem ne durèrent que trois heures; les premières étaient la figure des secondes ; et*de même que Moïse, pour les attirer sur 1 -Egypte, éleva les mains au ciel, et invoqua le Seigneur, ainsi Jésus -Christ, pour couvrir de ténèbres Jérusalem, étendit ses mains sur la croix contre un peuple ingrat qui avait crié : Crucifiez-le, cruci fiez-le.
C'est bien ici le cas de s'écrier aussi comme Plutarque : Les ténèbres de la superstition sont plus dangereuses que celles des éclipses.
Ce mot ne signifie dans l'acception ordinaire que la manière d'administrer son bien; elle est commune à un père de famille et àvun surintendant des finances d'un royaume. Les différentes sortes de gouvernement, les tracasseries de famille et de cour, les guerres injustes et mal conduites, l'épée de Thémis mise dans les mains des bourreaux pour faire périr 1 innocent, les discordes intestines sont des objets étrangers à l'économie.
11 ne s'agit pas ici des déclamations de ces politiques qui gouvernent un état du fond de leur cabinet par des brochures.
l5o ÉCONOMIE.
Economie domestique.
La première économie, celle par qui subsistent toutes les autres, est celle de la campagne. C'est elle qui fournit les trois seules choses dont les hommes ont un vrai besoin, le vivre, le vêtir et le couvert ; il n'y en a pas une quatrième, à moins que ce ne soit le chauffage dans les pays froids. Toutes les trois bien entendues donnent la santé, sans laquelle il ny a rien.
On appelle quelquefois le séjour de la campagne la vie patriarcale ; mais , dans nos climats, cette vie patriarcale serait impraticable et nous ferait mourir de froid , de faim et de misère.
Abraham va de la Chaldce au pays de Sichem ; de là il faut qu'il fasse un long voyage par des déserts arides jusqu'à Memphis pour aller acheter du bléo J écarte toujours respectueusement , comme je le dois, tout ce qui est divin dans l'histoire d'xlbraham et de ses enfansj je ne considère ici que son économie rurale.
Je ne lui vois pas une seule maison : il quitta la plus fertile contrée de l'univers, et des villes où il y avait des maisons commodes, pour aller errer dans des pays dont il ne pouvait entendre la langue.
Il va de Sodôme dans le désert de Gérar, sans avoir le moindre établissement. Lorsqu'il renvoie Agar et l'enfant qu'il a eu d'elle , c'est encore dans un désert; et il ne leur donne pour tout viatique qu'un morceau de pain et une cruche d'eau. Lorsqu'il va sacrifier son fils au Seigneur, c'est encore dans un dé-
sert. Il va couper le bois lui-même pour brûler la victime, et le charge sur le dos de son fils qu'il doit immoler.
Sa femme meurt dans un lieu nommé Arbé ou Hébron, il n'a pas seulement six pieds de terre à lui pour l'ensevelir : il est obligé d'acheter une caverne pour y mettre sa femme. C'est le seul morceau de terre qu'il ait jamais possédé.
Cependant il eut beaucoup denfans; car, sans compter Isaac et sa postérité, il eut de son autre femme Céthura, à l'âge de cent quarante ans, selon le calcul ordinaire, cinq enfans mâles qui s'en allèrent vers l'Arabie.
Il n'est point dit qu'Isaac eut un seul quartier de terre dans le pays où mourut son père; au contraire , il s'en va dans le désert de Gérar avec sa femme Rebecca, chez ce même Abimelec, roi de Gérar, qui avait été amoureux de sa mère.
Ce roi du désert devient aussi amoureux de sa femme Rebecca, que son mari fait passer pour sa sœur, comme Abraham avait donné sa femme Sara pour sa sœur à ce même roi Abimelec, quarante ans auparavant. Il est un peu étonnant que dans cette famille on fasse toujours passer sa femme pour sa sœur, afin d'y gagner quelque chose; mais, puisque ces faits sont consacrés, c'est à nous de garder un silence respectueux.
L'Écriture dit qu'il s'enrichissait dans cette terre horrible, devenue fertile pour lui , et qu'il devint extrêmement puissant. Mais il est dit aussi qu'il n'avait pas de l'eau à boire , qu'il eut une grande querelle
l52 ÉCONOMIE.
avec les pasteurs du roitelet de Gérar pour un puits ; et on ne voit point qu'il eût une maison en propre.
Ses enfans , Ésau et Jacob , n'ont pas plus d'établissement que leur père. Jacob est obligé d'aller chercher à vivre dans la Mésopotamie, dont Abraham était sorti : il sert sept années pour avoir une des filles de Laban, et sept autres années pour obtenir la seconde fille. Il s'enfuit avec Rachel et les troupeaux de son beau-père qui court aprè&lui. Ce n'est pas là une fortune bien assurée.
Ësau est représenté aussi errant que Jacob. Aucun des douze patriarches, enfans de Jacob, n'a de demeure fixe ? ni un champ dont il soit propriétaire. Ils ne reposent que sous des tentes, comme les Arabes Bédouins.
Il est clair que cette vie patriarcale ne convient nullement à la température de notre air. Il faut à un bon cultivateur tel que les Pignoux d'Auvergne , une maison saine tournée à l'orient, de vastes granges, de non moins vastes écuries, des étables proprement tenues ; et le tout peut aller à cinquante mille francs au moins de notre monnaie d'aujourd'hui. Il doit semer tous les ans cent arpens en blé , en mettre autant en bons pâturages , posséder quelques arpens de vigne , et environ cinquante arpens pour les menus grains et les légumes; une trentaine d'arpens de bois, une plantation de mûriers , des vers à soie , des ruches. Avec tous ces avantages bien économisés, il entretiendra une nombreuse famille dans l'abondance de tout. Sa terre s'améliorera de jour en jour; il supportera sans rien craindre les dérangemens des sai-
ÉCONOMIE. l53
sons et Je fardeau des impôts; parce qu'une bonne année répare les dommages de deux mauvaises. Il jouira dans son domaine d'une souveraineté réelle qui ne sera soumise qu'aux lois. C"est l'état le plus naturel de l'homme , le plus tranquille , le plus heureux , et malheureusement le plus rare.
Le fils de ce véritable patriarche, se voyant riche, se dégoûte bientôt de payer la taxe humiliante de la taille; il a malheureusement appris quelque latin; il court à la ville, achète une charge qui l'exempte de cette taxe, et qui donnera la noblesse à son fils au bout de vingt ans. Il vend son domaine pour payer sa vanité. Une fille élevée dans le luxe l'épouse, le déshonore et le ruine; il meurt dans la mendicité, et son fils porte la livrée dans Paris.
Telle est la différence entre l'économie de la campagne et les illusions des villes.
L'économie à la ville est toute différente. Vivezvous dans votre terre, vous n'achetez presque rien ; le sol vous produit tout, vous pouvez nourrir soixante personnes sans presque vous en apercevoir. Portez à la ville le même revenu, vous achetez tout chèrement, et vous pouvez nourrir à peine cinq ou six domestiques. Un père de famille qui vit dans sa terre avec dpuze mille livres de rente, aura besoin d'une grande attention pour vivre à Paris dans la même abondance avec quarante mille. Cette proportion a toujours subsisté entre l'économie rurale et celle de la capitale. Il en faut toujours 'revenir à la singulière lettre de Mme de Maintcnon à sa belle-sœur Mrae.d'Au-
bigné, dont on a tant parlé ; on ne peut trop la remettre sous les yeux.
<c Vous croirez bien que je connais Paris mieux que vous ; dans ce même esprit , voici , ma chère sœur, un projet de dépense, tel que je l'exécuterais si j'étais hors de la cour. Vous êtes douze personnes, monsieur et madame, trois femmes, quatre laquais, deux cochers, un valet de chambre, « Quinze livres de viande à
cinq sous la livre 3 liv. i5 sous.
Deux pièces de rôti 2 io
Du pain .1 io
Le vin 2 io
Le bois . 2 »
Le fruit . * i i o
La bougie » i o
La chandelle ....)) 8
i4 liv. i3 sous.
« Je compte quatre sous en vin pour vos quatre laquais et vos deux cochers. C'est ce queMmedeMontespan donne aux siens. Si vous aviez du vin en cave, il ne vous coûterait pas trois sous : j'en mets six pour votre valet de chambre , et vingt pour vous deux qui n'en buvez pas pour trois.
« Je mets une livre de chandelle par jour, quoiqu'il n'en faille qu'une demi- livre. Je mets dix sous en bougie; il y en a six à la Vivre qui coûte une liv. dix sous, et qui dure trois jours.
(( Je mets deux livres pour le bois; cependant vous n'en brûlerez que trois mois de Tannée ; et il ne faut que deux feux.
«Je mets une livre dix sous pour les fruits; le sucre ne coûte que onze sous la livre; et il n'en faut qu'un quarteron pour une compote.
« Je mets deux pièces de rôti : ou en épargne une quand monsieur ou madame dîne ou soupe en ville; mais aussi j'ai oublié une volaille bouillie pour le potage. Nous entendons le ménage. Vous pouvez fart bien, sans passer quinze livres, avoir une entrée, tantôt de saucisses , tantôt de langues de mouton ou de fraise de veau, le gigot bourgeois, la pyramide éternelle , et la compote que vous aimez tant (a).
a Cela posé , et ce que j'apprends à la cour, ma chère enfant, votre dépense ne doit pas passer cent livres par semaine : c'est quatre cents livres par mois* Posons cinq cents, afin que les bagatelles que j'oublie ne se plaignent pas que je leur fais injustice. Cinq cents livres par mois font,
« Pour votre dépense de bouche . . 6000 liv.
Pour vos habits iooo
Pour loyer de maison 1000
Pour gages et habits des gens . . . 1000 Pour les habits, l'opéra et les magnificences (&) de monsieuîfV . . 3coo
1 2000 iiV.
« Tout cela n'est-il pas honnête , etc. »
(a) Dans ce temps-là , et c'était le plus brillant de Louis XIV, on ne servait d'entremets que dans les grands repas d'appareil.
(b) Madame de JYlaintenou compte deux cochers^ et ôixblic
l56 ÉCONOMIE.
Le marc de l'argent valait alors à peu près la moitié du numéraire d'aujourd'hui ; tout le nécessaire absolu était de la moitié moins cher : et le luxe ordinaire qui est devenu nécessaire, et qui n'est plus luxe, coûtait trois à quatre fois moins que de nos jours. Ainsi le comte d'Aubigné aurait pu, pour ses douze mille livres de rente qu'il mangeait à Paris assez obscurément, vivre en prince dans sa terre.
Il y a dans Paris trois ou quatre cents familles municipales qui occupent la magistrature depuis un siècle, et dont le bien est en rentes sur l'hôtel ds ville. Je suppose qu'elles aient chacune vingt mille livres de rente, ces vingt mille livres fesaient juste le double de ce qu'elles font aujourd'hui; ainsi elles n'ont réellement que la moitié de leur ancien revenu. De cette moitié on retrancha une moitié dans le temps inconcevable du système de Lass. Ces familles ne jouissent donc réellement que du quart du revenu qu'elles possédaient à l'avènement de Louis XIV au trône; et le luxe étant augmenté des trois quarts, reste à peu près rien pour elles; à moins qu'elles n'aient réparé leur ruine par de riches mariages, ou par des successions, ou par une industrie secrète : et c'est ce qu'elles ont fait.
En tout pays tout simple rentier qui n'augmente pas son bien (ktt une capitale , le perd à la longue. Les terriens qmÇiîtiennent parce que , l'argent augmentant numériquement, le revenu de leurs terres augmente en proportion; mais ils sont exposés à un
quatre chevaux, qui dans ce temps-là devaient, avec l'entretien des voitures , coûter environ deux mille francs par année.
ÉCONOMIE. v ' 1 5^
autre malheur; et ce malheur est dans eux-mêmes. Leur luxe et leur inattention, non moins dangereuse encore, les conduisent à la ruine. Ils vendent leurs terres à des financiers qui entassent, et dont les enfans dissipent tout à leur tour. C'est une circulation perpétuelle d'élévation et de décadence ; le tout faute d'une économie raisonnable qui consiste uniquement à ne pas dépenser plus qu'on ne reçoit.
De l'économie publique.
L'économie d'un état n'est précisément que celle d'une grande famille. C'est ce qui porta le duc de Sulli adonner le nom d'économies à ses mémoires. Toutes les autres branches d'un gouvernement sont plutôt des obstacles que des secours à l'administration des deniers publics. Des traités qu'il faut quelquefois conclure à prix d'or, des guerres malheureuses, ruinent un état pour long-temps ; les heureuses même l'épuisent. Le commerce intercepté et mal entendu l'appauvrit encore; les impôts excessifs comblent la misère.
Qu'est-ce qu'un état riche et bien économisé ? c'est celui où tout homme qui travaille est sûr d'une fortune convenable à sa condition, à commencer par le roi, et finir par le manœuvre.
Prenons pour exemple l'état où le gouvernement des finances est le plus compliqué ; l'Angleterre. Le roi est presque sûr d'avoir toujours un million sterling par an à dépenser pour sa maison, sa table, ses ambassadeurs et ses plaisirs. Ce million revient tout entier au peuple par la consommation; car, si les ambasoîct. ph. 4. j4
ï 58 ÉCONOMIE.
sadeurs dépensent leurs appointemens ailleurs, les ministres étrangers consument leur argent à Londres. Tout possesseur de terres est certain de jouir de son revenu, aux taxes près imposées par ses représentais en parlement, c'est-à-dire,par lui-même.
Le commerçant joue un jeu de hasard et d'industrie contre presque tout l'univers; et il est long-temps incertain s'il mariera sa fille à un pair du royaume , ou s'il mourra à l'hôpital.
Ceux qui, sans être négocians, placent leur fortune précaire dans les grandes compagnies de commerce , ressemblent parfaitement aux oisifs de la France qui achètent les effets royaux et dont le sort dépend de la bonne ou mauvaise fortune du gouvernement.
Ceux dont Tunique procession est de vendre et d'acheter des billets publics sur les nouvelles heureuses ou malheureuses qu'on débite , et de trafiquer la crainte et l'espérance, sont en sous -ordre dans le même cas que les actionnaires , et tous sont des joueurs, hors le cultivateur qui fournit de quoi jouer,
Une guerre survient; il faut que le gouvernement emprunte de l'argent comptant, car on ne paie pas des flottes et des armées avec des promesses. La chambre des communes imagine une taxe sur Ja bière, sur le charbon, sur les cheminées, sur les fenêtres, sur les acres de blé et de pâturage, sur l'importation, etc.
On calcule ce que cet impôt pourra produire à peu près ; toute la nation en est instruite ; un acte du parlement dit aux citoyens : Ceux qui voudront prêter à
la patrie recevront quatre pour cent de leur argent pendant dix ans, au bout desquels ils seront rembourses.
Ce même gouvernement fait un fonds d'amortissement du surplus de ce que produisent les taxes. Ce fonds doit servir à rembourser les créanciers. Le temps du remboursement venu, on leur dit : Voulezvous votre fonds, ou voulez-vous le laisser à trois pour cent ? Les créanciers qui croient leur dette assurée laissent pour la plupart leur argent entre les mains du gouvernement.
Nouvelle guerre , nouveaux emprunts , nouvelles dettes; le fonds d'amortissement est vide, on ne rembourse rien.
Enfin , ce monceau de papier représentatif d'un argent qui n'existe pas, a été porté jusqu'à cent trente millions de livres sterling, qui font cent vingt -sept millions de guinées en l'an 1770 de notre ère vulgaire.
Disons en passant que la France est à peu près dans ce cas ; elle doit de fonds environ cent vingtsept millions de louis d'or • or ces deux sommes, montant à deux cent cinquante-quatre millions de louis d'or, n'existent pas dans l'Europe. Comment payer? Examinons d'abord l'Angleterre.
Si -chacun redemande son fonds, la chose est visiblement impossible , à moins de la pierre philosophale ou de quelque multiplication pareille. Que {aire? Une partie de la nation a prêté à toute la nation. L'Angleterre doit à l'Angleterre cent trente milions sterling à trois pour cent d'intérêt : elle paie
l6o ÉCONOMIE.
donc de ce seul article très -modique trois millions neuf cent mille livres sterling d'or chaque année. Les impôts sont d'environ sept millions (c); il reste donc, pour satisfaire aux charges de l'état, trois millions et cent mille livres sterling, sur quoi l'on peut en économisant éteindre peu à peu une partie des dettes publiques.
La banque de l'état, en produisant des avantages immenses aux directeurs, est utile à la nation, parce qu'elle augmente le crédit, que ses opérations sont connues et qu'elle ne pourrait faire plus de billets qu'il n'en faut sans perdre ce crédit et sans se ruiner elle-même. C'est là le grand avantage d'un pays commerçant, où tout se fait en vertu d'une loi positive , où nulle opération n'est cachée , où la confiance est établie sur des calculs faits par les représentans da l'état , examinés par tous les citoyens. L'Angleterre, quoi qu'on dise, voit donc son opulence assurée , tant qu'elle aura des terres fertiles , des troupeaux abondans et un commerce avantageux (i),
(c) Ceci était écrit en 1770
(1) La dette immense de l'Angleterre et de la France prépare â ces deux nations, non une ruine totale ou une décadence durable, mais de longs malheurs ; et peut-être de grands bouleversemens. Cependant, en supposant ces dettes égales (et celle de l'Angleterre est encore plus forte), la France aurait encore de grands avantages. i°. Quoique la supériorité de sa richesse réelle ne soit point proportionnelle à celle de l'étendue de son territoire et du nombre de ses habitans, cette supériorité est trèsgrande. 2°. L'agriculture, l'industrie et le commerce n'y étant pas aussi près qu'en Angleterre dn degré de perfection et d'activité qu'on peut atteindre, leurs progrès peuvent procurer de
ÉCONOMIE. l6l
Si les autres pays parviennent à n'avoir pas besoin de ses blés et à tourner contre elle la balance du commerce, il peut arriver alors un très-grand bouleversement dans les fortunes des particuliers ; mais la terre reste , l'industrie reste , et l'Angleterre , alors moins riche en argent, l'est toujours en valeurs. rebaissantes que le sol produit; elle revient au même état où elle était au seizième siècle.
Il en est absolument de tout un royaume comme dune terre d'un particulier; si le fonds de la terre es1" bon, elle ne sera jamais ruinée; la famille qui la fesait valoir peut être réduite à l'aumône, mais le sol prospérera sous une autre famille.
plus grandes ressources. La suppression des corvées , celle des ju« randes pour les métiers comme pour le commerce , la liberté du commerce des blés, des vins, des bestiaux, en un mot, les lois faites en 1776, et celles qu'on préparait alors, auraient changé en peu d'années la face de la France. 3°. La dette foncière en France était en très- grande partie à cinq pour cent et au-delà ; tout ministre éclairé et vertueux que Von croira établi dans sa place, trouvant à emprunter à quatre pour cent, lorsqu'il n'empruntera que pour rembourser, pourra diminuer l'intérêt de celte partie de la dette d'un cinquième et au-delà, et former de cela seul un fonds d'amortissement. 4°» La vente des domaines, et celle des biens du clergé qui appartiennent à l'état, est une ressource immense qui manque encore à l'Angleterre. La publicité des opérations peut aussi avoir lieu en France ; et, si la confiance doit être plus grande en Angleterre parce que les membres du parlement sont eux-mêmes intéressés à ce que la nation Boit fidèle à ses engagemens, d'un autre côté, ces mêmes membres du parlement ont beaucoup plus d'intérêt à ce que les finances soient mal administrées que n'en peuvent avoir les minis.res du roi de France.
Il y a d'autres royaumes qui ne seront jamais riches, quelque effort qu'ils fassent : ce sont ceux qui, situés sous un ciel rigoureux , ne peuvent avoir tout au plus que l'exact nécessaire. Les citoyens n'y peuvent jouir des commodités de la vie qu'en les fesanÊ venir de l'étranger à un prix qui est excessif pour eux. Donnez à la Sibérie et au Kamtschatka réunis, qui font quatre fois l'étendue de l'Allemagne, un Cyrus pour souverain, un Solon pour législateur ? un duc de Sulli , un Colbert pour surintendans des finances , un duc de Choiseul pour ministre de la guerre et de la paix , un Anson pour amiral , ils y mourront de faim avec tout leur génie.
Au contraire , faites gouverner la France par un fou sérieux tel que Lass, par un fou plaisant tel que le cardinal Dubois, par des ministres tels que nous en avons vu quelquefois, on pourra dire d'eux ce qu'un sénateur de Venise disait de ses confrères au roi Louis XII , à ce que prétendent les raconteurs d'anecdotes. Louis XII , en colère , menaçait de ruiner la république : Je vous en défie, dit le sénateur, la chose me paraît impossible; il y a vingt ans que mes confrères font tous les efforts imaginables pour la détruire , et ils n'en ont pu venir à bout.
Il n'y eut jamais rien de plus extravagant sans doute que de créer une compagnie imaginaire du Mississipi qui devait rendre au moins cent pour un à tout intéressé ; de tripler tout d'un coup la valeur numéraire des espèces , de rembourser en papier chimérique les dettes et les charges de l'état, et de finir enfin par la défense aussi folle que tyrannique à tout
ÉCONOMIE. lC3
citoyen de garder chez soi plus de cinq cents francs en or ou en argent. Ce comble d'extravagances étant inouï, le bouleversement fut aussi grand qu'il pouvait l'être : chacun criait que c'en était fait de la France pour jamais. Au bout de dix ans il n'y paraissait pas.
Un bon pays se rétablit toujours par lui-même , pour peu qu'il soit tolérablement régi : un mauvais ne peut s'enrichir que par une industrie extrême et heureuse.
La proportion sera toujours la même entre l'Espagne, la France, l'Angleterre proprement dite, et la Suède (2). On compte communément vingt millions dliabitans en France, c'est peut-être trop. Ustaris n'en admet que sept en Espagne, Niçois en donne huit à l'Angleterre, on n'en attribue pas cinq à la Suède. L'Espagnol (l'un portant l'autre) a la valeur de quatre-vingts de nos livres à dépenser par an. Le Français , meilleur cultivateur , a cent vingt livres , l'Anglais cent quatre-vingts, le Suédois cinquante. Si nous voulions parler du Hollandais, nous trouverions qu'il n'a que ce qu'il gagne, parce que ce n'est pas son territoire qui le nourrit et qui l'habille. La Hollande est une foire continuelle où personne n'est riche que de sa propre industrie, ou de celle de son père.
Quelle énorme disproportion entre les fortunes!
(2) C'est-à-dire, si la législation ou l'administration ne changeai point. Car la France , moins peuplée à proportion que l'Angleterre, peut acquérir une population égale; l'Espagne, l.i b'uô-de peuvent eu très-peu de temps doubler leur population.
l64 ÉCONOMIE.
un Anglais qui a sept mille guinées de revenu absorbe la subsistance de mille personnes. Ce calcul effraie au premier coup dœil ; mais au bout de Tannée il a reparti ses sept mille guinées dans l'état, et chacun a eu à peu près son contingent.
En général l'homme coûte très-peu à la nature. Dans l'Inde, où les raias et les nababs entassent tant de trésors, le commun peuple vit pour deux sous par jour tout au plus.
Ceux des Américains qui ne sont sous aucune domination, n'ayant que leurs bras, ne dépensent rien; la moitié de l'Afrique a toujours vécu de même; et nous ne sommes supérieurs à tous ces hommes-là que d'environ quarante écus par an. Mais ces quarante écus font une prodigieuse différence ; c'est elle qui couvre la terre de belles villes, et la mer de vaisseaux.
C'est avec nos quarante écus que Louis XIV eut deux cents vaisseaux, et bâtit Versailles. Et tant que chaque individu, l'un portant l'autre, pourra être censé jouir de quarante écus de rente, Tétat pourra être florissant.
Il est évident que plus il y a d'hommes et de richesses dans un état, plus on y voit d'abus. Les frottemens sont si considérables dans les grandes machines , qu'elles sont presque toujours détraquées. Ces dérangemens font une telle impression sur les es* prits, qu'en Angleterre , où il est permis à tout citoyen de dire ce qu'il pense , il se trouve tous les mois quel* que calculateur qui avertit charitablement ses compatriotes que tout est perdu, et que la nation est
ruinée sans ressource. La permission de penser étant moins grande en France, on s'y plaint en contrebande; on imprime furtivement, mais fort souvent, que jamais sous les enfans de Clotaire, ni du temps du roi Jean, de Charles VI, de la bataille de Pavie, des guerres civiles, et de la Saint -Barthélemi, le peuple ne fut si misérable qu'aujourd'hui.
Si on répond à ces lamentations par une lettre de cachet qui ne passe pas pour une raison bien légitime, mais qui est très-péremptoire, le plaignant s'enfuit en criant aux alguasils qu'ils n'en ont pas pour six semaines, et que Dieu merci ils mourront de faim avant ce temps-là comme les autres.
Bois-Guilbert, qui attribua si imprudemment son insensée Dîme royale au maréchal de Vauban, prétendait dans son Détail de la France, que le grand ministre Colbert avait déjà appauvri l'état de quinze cents millions, en attendant pis.
Un calculateur de notre temps , qui paraît avoir les meilleures intentions du monde, quoiqu'il veuille absolument qu'on s'enivre après la messe , prétend que les valeurs renaissantes de la France, qui forment le revenu de la nation, ne se montent qu'à environ quatre cents millions; en quoi il paraît qu'il ne se trompe que d'environ seize cents millions de livres à vingt sous la pièce, le marc d'argent monnayé étant à quarante-neuf livres dix. Et il assure que l'impôt pour payer les charges de l'état ne peut être que de soixante et quinze millions, dans le temps qu'il l'est de trois cents, lesquels ne suffisent pas à beaucoup près pour acquitter les dettes annuelles.
l66 ÉCONOMIE.
Une seule erreur dans toutes ces spéculations, dont le nombre est très-considérable, ressemble aux erreurs commises dans les mesures astronomiques prises sur la terre. Deux lignes répondent à des espaces immenses dans le ciel.
C'est en France et en Angleterre que l'économie publique est le plus compliquée. On n'a pas d'idée d'une telle administration dans le reste du globe, depuis le mont Atlas jusqu'au Japon. Il n'y a guère que cent trente ans que commença cet art de rendre la moitié d'une nation débitrice de l'autre ; de faire passer avec du papier les fortunes de main en main; de rendre l'état créancier de Pétat; de faire un chaos de tout ce qui devrait être soumis à une règle uniforme. Cette méthode s'est étendue en Allemagne et en Hollande. On a poussé ce raffinement et cet excès jusqu'à établir un jeu entre le souverain et les sujets; et ce jeu est appelé loterie. Votre enjeu est de l'argent comptant ; si vous gagnez, vous obtenez des espèces ou des rentes; qui perd ne souffre pas un grand dommage. Le gouvernement prend d'ordinaire dix pour cent pour sa peine. On fait ces loteries les plus compliquées que l'on peut, pour étourdir et pour amorcer le public. Toutes ces méthodes ont été adoptées en Allemagne et en Hollande; presque tout état a été obéré tour à tour. Ce n'est pas trop sage; mais qui lest? les petits qui n'ont pas le pouvoir de §e ruiner.