‹ Dictionnaire philosophique (volume 2)Chapitre 23 sur 49 · ÉGLOGUE · texte numérisé non relu

ÉGLOGUE

Il semble qu'on ne doive rien ajouter a ce que M. le chevalier de Jaucour et M. Marmontel ont dit de Péglogue dans le Dictionnaire encyclopédique; il faut, après les avoir lus, lire Théocrite et Virgile, et ne point faire d'églogues. Elles n'ont été jusqu'à présent parmi nous que des madrigaux amoureux , qui auraient beaucoup mieux convenu aux filles d'honneur de la reine-mère qu'à des bergers.

L'ingénieux Fontenelle, aussi galant que philosophe, qui n'aimait pas les anciens, donne le plus de ridicule qu'il peut au tendre Théocrite, le maître $e Virgile; il lui reproche une églogue qui est entic-

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rement dans le goût rustique ; maïs il ne tenait qu'à lui de donner de justes éloges à d'autres églogues qui respirent la passion la plus naïve, exprimée avec toute Pélégance et la nielle douceur convenable aux sujets.

Il y en a de comparables à la belle ode de Sapho traduite dans tou es les langues. Que ne nous donnait-il une idée de la Pharmaceutrée imitée par Virgile, et non égalée peut-être? on ne pourrait pas en juger par ce morceau que je vais rapporter; mais c'est une esquisse qui fera connaître la beauté du tableau à ceux dont le goût démêle la force de l'original dans la faiblesse même de la copie.

Reine des nuits, dis quel fut mon amour; Comme en mon sein les frissons et la flamme Se succédaient, me perdaient tour à tour ; Quels doux transports égarèrent mon âme; Comment mes yeux cherchaient en vain le jour? Comme j'aimais, et sans songer à plaire. Je ne pouvais ni parler ni me taire.... Reine des nuits , dis quel fut mon amour.

Mon amant vint. O momens délectables !

Il prit mes mains , tu le sais , tu le vis , Tu fus témoin de ses sermens coupables , De ses baisers , de ceux que je rendis , Des voluptés dont je fus enivrée.

. Momens charmans , passez-vous sans retour ?. Daphnis trahit la foi qu'il m'a jurée.

Reine des nuits , dis quel fut mon amour.

Ce n'est là qu'un échantillon de ce Théocritc dont Fontenelle fesait si peu de cas. Les Anglais qui nous ont donné des traductions en vers de tous les poètes anciens, en ont aussi une de Tliéocrite; elle est de

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M; Fawkes : toutes les grâces de l'original s'y retrouvent. Il ne faut pas omettre qu'elle est en vers rimes, ainsi que les traductions anglaises de Virgile et d'Homère. Les vers blancs, dans*tout ce qui n'est pas tragédie, ne sont, comme disait Pope, que le partage de ceux qui ne peuvent pas rimer.

Je ne sais si, après avoir parlé des églogues qui enchantèrent la Grèce et Rome, il sera bien convenable de citer une églogue allemande, et surtout une églogue dont l'amour n'est p^is le principal sujet \ elle fut écrite dans une ville qui venait de passer sous une domination étrangère.

Églogue allemande.

HERNAND, DERNIN.

DERNIN.

Consolons-nous, Hernand, l'astre de la nature Va de nos aquilons tempérer la froidure ; Le zéphyr à nos champs promet quelques beaux jours. Nous chanterons aussi nos vins et nos amours : Nous n'égalerons point la Grèce et l'Ausonie ; Nous sommes sans printemps , sans fleurs et sans génie \ Nos voix n'ont jamais eu ces sons harmonieux Qu'aux pasteurs de Sicile ont accordés les dieux. Ne pouvons-nous jamais, en lisant leurs ouvrages, Surmonter lapreté de nos climats sauvages , Yers ces coteaux du Rhin que nos soins assidus Ont forcés à s'orner des trésors de Bacchus ?

Forçons le Dieu des vers , exilé de la Grèce 2 A venir de nos chants 'adoucir la rudesse. Nous connaissons l'amour, nous connaîtrons les vers. Orphée était de ïhrace ; il brava les hivers ; Il aimait ; c'est assez. Vénus monta sa lyre.

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Il polit son pays ; il eut un doux empire Sur des cœurs étonnés de céder à ses lois.

HERNÀND.

On dit qu'il amollit les tigres de ses bois. Humaniserons-nous les loups qui nous déchirent !

Depuis qu'aux étrangers les destins nous soumirent, Depuis que l'esclavage affaissa nos esprits, Nos cliants furent changes en de lugubres Cris. D'un commis odieux 1 insolence affamée Vient ravir la moisson que nous avons semée , Vient décimer nos fruits, notre lait, nos troupeaux ; C'est pour lui que ma main couronna ces coteaux Des pampres consolans de l'amant d'Ariane.

Si nous osons nous plaindre, un traitant nous condamne ; Nous craignons de ge'mir, nous dévorons nos pleurs. Ah ! dans la pauvreté', dans l'excès des douleurs, Le moyen d'imiter Théocrite et Virgile ! 11 faut pour un cœur tendre un esprit plus tranquille. Le rossignol tremblant dans son obscur séjour, PT élève point sa voix sous le bec du vautour. Fuyons, mon cher Bernin, ces malheureuses rives. Portons nos chalumeaux et nos lyres plaintives Aux bords de l'Adigo, loin des yeux des tyrans.

Et le reste,

Ce mot, selon quelques-uns , vient d'eiectus, choisi. On ne voit pas qu'aucun autre mot latin puisse être son étymologie : en effet, il y a du choix dans tout ce qui est élégant. L'élégance est un résultat de la justesse et de l'agrément.

On emploie ce mot dans la sculpture et dans la peinture. On opposait ekgans signum à signum ri~ (jens ; une figure proportionnée, dont les contours ar-

rondis étaient exprimés avec mollesse , à une figure trop raide et mal terminée.

La sévérité des anciens Romains donna à ce mot, elcgantia, un sens odieux. Ils regardaient l'élégance en tout genre comme une afféterie, comme une politesse recherchée , indigne de la gravité des premiers temps : Vitii, non laudis fuit, dit Aulu-Gelle. Ils appelaient un homme élégant à peu près ce que nous appelons aujourd'hui un petit-maître, belhis homuncio, et ce que les Anglais appellent un beau; mais vers le temps de Cicéron , quand les mœurs eurent reçu le dernier degré de politesse, elegans était toujours une louange. Cicéron se sert en cent endroits de ce mot pour exprimer un homme , un discours poli ; on disait même alors un repas élégant : ce qui ne se dirait guère parmi nous.

Ce terme est consacré en français, comme chez les anciens Romains, à la sculpture, à la peinture, à Téloquencc, et principalement à la poésie. Il ne signifie pas, en peinture et en sculpture, précisément la même chose que grâce.

Ce terme grâce se dit particulièrement du visage, et on ne dit pas un visage élégant, comme des contours clégans : la raison en est que la grâce a toujours quelque chose d'animé, et c'est dans le visage que paraît l'âme ; ainsi on ne dit pas une démarche élégante, parce que la démarche est animée.

L'élégance d'un discours n'est pas l'éloquence , € en est une partie; ce n'est pas la seule harmonie , le seul nombre, c'est la clarté, le nombre elle choix des paroles.

Il y a des langues en Europe dans lesquelles rien n'est si rare qu'un discours élégant : des terminaisons rudes, des consonnes fréquentes, des verbes auxiliaires nécessairement redoublés dans une même phrase, offensent l'oreille même des naturels du pays.

Un discours peut être élégant sans être un bon discours , l'élégance n'étant en effet que le mérite des paroles ; mais un discours ne peut être absolument bon sans être élégant.

L'élégance est encore plus nécessaire à la poésie que l'éloquence, parce qu'elle est une partie de cette harmonie si nécessaire aux vers.

Un orateur peut convaincre , émouvoir même sans élégance, sans pureté, sans nombre. Un poëme ne peut faire d'effet , s'il n'est élégant : c'est un des principaux mérites de Virgile. Horace est bien moins élégant dans ses satires, dans ses épîtres; aussi est- il moins poëte, sermoni propior.

Le grand point, dans la poésie et dans l'art oratoire, c'est que l'élégance ne fasse jamais tort à là force ; et le poëte , en cela comme dans tout le reste , a de plus grandes difficultés à surmonter que l'orateur; car l'harmonie étant la base de son art, il ne doit pas se "permettre un concours de syllabes rudes , il faut même quelquefois sacrifier un peu de la pensée à l'élégance de l'expression : c'est une gêne que l'orateur n'éprouve jamais.

Il est à remarquer que, si l'élégance a toujours Tair facile, tout ce qui est facile et naturel n'est cependant pas élégant. Il n'y a rien de si facile, de si naturel que,

La cigale ayant chanté Tout l'été :

(La Fontaine, liv, I, fab. I.) Maître corbeau sur un arbre perché.

(ZU,liv. I, fab. II.)

Pourquoi ces morceaux manquent-ils d'élégance ? C'est que cette naïveté est dépourvue de mots choisis et d'harmonie.

Amans, heureux amans, voulez-vous voyager? Que ce soit aux rives prochaines t

(14, liv. IX, fab. II.)

Et cent autres traits ont., avec d'autres mérites, celui de l'élégance.

On dit rarement d'une comédie, qu'elle est écrite élégamment. La naïveté et la rapidité d'un dialogue familier excluent ce mérite, propre àtoute autre poésie.

L'élégance semblerait faire tort au comique : on no rit point d'une chose élégamment dite ; cependant \â plupart des vers de l'Amphytrion de Molière , excepté ceux de pure plaisanterie, sont élégans. Le mélange des dieux et des hommes dans cette pièce unique en son genre, et les vers irréguliers qui forment un grand nombre de madrigaux, en sont peut-être la cause

Un madrigal doit bien plutôt être élégant qu'une épigramme , parce que le madrigal tient quelque chose des stances , et que l'épigramme tient du comique ; l'un est fait pour exprimer un sentiment délicat , et l'autre un ridicule.

Dans le sublime, il ne faut pas que l'élégance se remarque ; elle l'affaiblirait. Si ou avait loué l'élé-r gance du Jupiter-Olympien de Phidias , c'eût été en

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faire une satire. L'élégance de la Vénus de Praxitèle pouvait être remarquée.

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