‹ Dictionnaire philosophique (volume 2)Chapitre 22 sur 49 · I&2 ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

I&2 ÉGALITÉ

battu par un coq se console dans un autre poulailler. Il n'en est pas ainsi de nous. Un petit visir exile à Lemnos un bostangi : le visir Azem exile le petit visir à Ténédos : le padisha exile le visir Azem à Rhodes : les janissaires mettent en prison le padisha et en élisent un autre qui< exilera les bons musulmans à son choix ; encore lui sera-t-on bien obligé s'il se borne à ce petit exercice de son autorité sacrée.

Si cette terre était ce qu'elle semble devoir être, si l'homme y trouvait partout une subsistance facile et assurée et un climat convenable à sa nature, il est clair qu'il eût été impossible à un homme d'en asservir un autre. Que ce globe soit couvert de fruits salutaires ; que l'air qui doit contribuer à notre vie ne nous donne point de maladies et une mort prématurée ; que l'homme n'ait besoin d'autre logis et d'autre lit que de celui des daims et des chevreuils; alors les Gengis-kan et les ïamerlan n'auront de valets que leurs enfans qui seront assez honnêtes gens pour les aider dans leur vieillesse.

Dans cet état naturel dont jouissent tous les quadrupèdes non domptés } les oiseaux et les reptiles f l'homme serait aussi heureux qu'eux; la domination serait alors une chimère, une absurdité à laquelle personne ne penserait; car pourquoi chercher de» serviteurs quand vous n'avez besoin d'aucun service?

S'il passait par l'esprit de quelque individu , à tête tyrannique et à bras nerveux, d'asservir son voisin moins fort que lui 7 la chose serait impossible ; l'opprimé serait sur le Danube avant que l'oppresseur eût pris ses mesures sur le Volga.

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Tous les hommes seraient donc nécessairement e'gaux s'ils étaient sans besoins ; la misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autie homme ; ce n est pas l'inégalité qui est un malheur réel, c'est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s'appelle sa haïUcsse, tel autre sa sainteté; mais il est dur de servir l'un ou Fautre.

Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir; deux petites familles voisines ont des champs ingrats et rebelles; il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente ou qu'elles ï'égorgent : cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain; Fautre va l'attaquer et est battue. La famille servante est Foriginc des domestiques et des manœuvres; la famille battue est l'origine des esclaves.

Il est impossible, dans notre malheureux globe, que les hommes vivans en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une de riches qui commandent, l'autre de pauvres qui servent; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes.

Tu viens, quand les lots sont faits, nous dire : Je suis homme comme vous; j'ai deux mains et deux pieds, autant d'orgueil et plus que vous, lin esprit aussi désordonné pour le moins, aussi inconséquent, aussi contradictoire que le vôtre. Je suis citoyen de Saint- Marin , ou de Raguse , ou de Vaugirard ; donnez-moi ma part de la terre. Il y a dans notre hémissphère connu environ cinquante mille millions d'arpens A cultiver, tant passables que stériles. Nous ne

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sommes qu'environ un milliard d'animaux à deux pieds sans plumes sur ce continent; ce sont cinquante arpens pour chacun, faites-moi justice, donnez-moi mes cinquante arpens.

On lui répond : Va - t'en les prendre chez les Cafres, chez les Hottentols, ou chez les Samoïèdes, arrange-toi avec eux à l'amiable; ici toutes les parts sont faites. Si tu veux avoir parmi nous le manger, le vêtir, le loger et le chauffer, travaille pour nous comme fesait ton père; scrs-nr*us, ou amuse-nous et tu seras payé; sinon tu seras obligé de demander l'aumône, ce qui dégraderait trop la sublimité de ta nature, et t'empêcherait réellement d'être égal aux rois et même aux vicaires de village, selon les prétentions de ta noble fierté.

Tous les pauvres ne sont pas malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation; mais, quand ils la sentent, alors on voit des guerres comme celles du parti populaire contre le parti du sénat à Rome, celles des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l'asservissement du peuple, parce que les puissans ont l'argent, et que l'argent est le maître de tout dans un état; je dis dans un état, car il n'en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer subjuguera toujours celle qui aura plus d'or et moins de courage.

Tout homme naît avec un penchant assez violent

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pour la domination, la richesse et les plaisirs, cl avec beaucoup de goût pour la paresse; par conséquent tout homme voudrait avoir l'argent et les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très -agréables. Vous voyez bien qu'avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux, qu'il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l'un de l'autre.

Le genre humain, tel qu'il est, ne peut subsister à moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes utiles qui ne possèdent rien du tout. Car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la votre; et, si vous avez besoin d'une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. L'égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle , et en même temps la plus chimérique.

Comme les hommes sont excessifs en tout quand ils le peuvent, on a outré cette inégalité; on a prétendu dans plusieurs pays qu'il n'était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hasard l'a fait naître; le sens de cette loi est visiblement : « Ce pays est si mauvais et si mal gouverné, que nous défendons à. chaque individu d'en sortir, de peur que tout le monde n'en sorte. » Faites mieux; donnez à tous vos sujets envie de demeurer chez vous, et aux étrangers d'y venir.

Chaque homme dans le fond de son cœur a droit de se croire entièrement égal aux autres hommes : il ne s'ensuit pas de là que le cuisinier d'un cardinal

doive ordonner à son maître de lui faire à dîner. Mais le cuisinier peut dire : Je suis homme comme mon maître; je suis né comme lui en pleurant; il mourra comme moi dans les angoisses et les mêmes cérémonies. iNous fesons tous deux les mêmes fouettions animales. Si les Turcs s'emparent de Rome, et si alors je suis cardinal et mon maître cuisinier, je le prendrai à mon service. Tout ce discours est raisonnable et juste; mais en attendant que le grand -turc s'empare de Rome, le cuisinier doit faire son devoir , au toute société humaine est pervertie.

A l'égard d'un homme qui n'est ni cuisinier d'un cardinal, ni revêtu d'aucune autre charge dans l'état ; à l'égard d'un particulier qui ne tient à rien , mais qui est fâché d'être reçu partout avec l'air de la protection ou du mépris, qui voit évidemment que plusieurs monsignors n'ont ni plus de science, ni plus d'esprit, ni plus de vertu que lui, et qui s'ennuie d'être quelquefois dans leur antichambre, quel parti doit -il prendre? Geluî de s'en aller*

Précis de l'histoire de V église chrétienne.

Nous ne porterons point nos regards sur les profondeurs de la théologie ; Dieu nous en préserve : l'humble foi seule nous sulLt. Nous ne fesons jamais que raconter.

Dans les premières années qui suivirent la mort de Jésus-Christ Dieu et homme, on comptait chez les Hébreux neuf écoles, ou neuf sociétés religieuses, pharisieus, saducéens, esséniens 7 judaïtes, tlicra-

pcutcs, récabitcs, hérodiens, disciples de Jean, et les disciples de Jésus nommés les [vcres, les galiléens, les fidèles y qui ne prirent, le nom de chrétiens que dans Antioche, vers l'an 60 de notre ère, conduits secrètement par Dieu même dans des voies inconnues aux hommes.

Les pharisiens admettaient la métempsycose, les saducéens niaient l'immortalité de Famé et l'existence des esprits, et cependant étaient fidèles au Pcniateuquc.

Pline le naturaliste (a) (apparemment sur la foi de Flavien Josèphe ) appelle les esséniens gens œterna in <jud nemo nascitur; famille éternelle dans laquelle il ne naît personne ; parce que les esséniens se mariaient très -rarement. Cette définition a été depuis appliquée à nos moines.

Il est difficile de juger si c'est des esséniens ou des judaïtes que parle Josèphe quand il dit {b) : « Ils méprisent les maux de la terre ; ils triomphent des tournions par leur constance; ils préfèrent la mort à la vie lorsque le sujet en est honorable. Ils ont souffert le fer et le feu , et vu briser leurs os , plutôt que de prononcer la moindre parole contre leur législateur, ni manger des viandes défendues. >»

Il paraît que ce portrait tombe sur les judaïtes, et non pas sur les esséniens. Car voici les paroles de Josèphe : « Judas fut Fauteur d'une nouvelle secte , entièrement différente des trois autres, c'est-à-dire, des saducéens, des pharisiens, et des esséniens. » Il

(rt) Lir. Vf cliap. XVII. — (b) Hist., chap#. XXL

continue et dit : « Ils sont Juifs de nation ; ils vivent unis entre eux, et regardent la volupté comme un vice : » Le sens naturel de cette phrase fait croire que c'est des judaïtes dont l'auteur parle.

Quoi qu'il en soit, on connut ces judaïtes avant que les disciples du Christ commençassent à faire un parti considérable dans le monde. Quelques bonnes gens les ont pris pour des hérétiques qui adoraient Julas îscariote.

Les thérapeutes étaient une société différente des esséniens et des judaïtes; ils ressemblaient aux gymnosophistes des Indes et aux brames. <c Ils ont, dit Phiion, un mouvement d'amour céleste, qui les jette dans l'enthousiasme des bacchantes et des corybantes, et qui les met dans l'état de la contemplation à laquelle ils aspirent. Cette secte naquit dans Alexandrie, qui était toute remplie de Juifs, et s'étendit beaucoup dans l'Egypte. ».

Les récabites subsistaient encore; ils fesaient vœu de ne jamais boire de vin; et c'est peut-être à leur exemple que Mahomet défendit cette liqueur à ses musulmans.

Les hérodiens regardaient Hérode premier du nom comme un messie , un envoyé de Dieu , qui avait rebâti le temple. Il est évident que les Juifs célébraient sa fête à Rome du temps de Néron, témoin les vers de Perse : Hêrodis vénère diesy etc. (Sat. v. 180. )

Voici le jour d'Herode où tout infâme Juif Fait fumer sa lanterné avec l'huile ou le suif.

Les disciples de Jean-Baptiste s'étendirent un peu en Egypte, mais principalement dans la Syrie, dans

l'Arabie et vers le golfe Persique. On les connaît aujourd'hui sous le nom de chrétiens de saint Jean; il y en eut aussi dans l'Asic-Mincure. Il est dit dans les Actes des apôtres (chap. XIX) que Paul en rencontra plusieurs à Éphèse ; il leur dit : « Avez -vous reçu le Saint-Esprit? » Ils lui répondirent : « Nous n'avons pas seulement ouï dire qu'il y ait un Saint-Esprit, » Il leur dit : « Quel baptême avez-vous donc reçu ? » Ils lui répondirent : « Le baptême de Jean. »

Les véritables chrétiens cependant jetaient, comme on sait, les fondemens de la seule religion véritable.

Celui qui contribua le plus à fortifier cette société naissante lut ce Paul même qui l'avait persécutée avec le plus de violence. Il était né à Tarsis en Cilicie (c), et lut élevé par le fameux docteur pharisien Gamaliel, disciple de Hillel. Les Juifs prétendent qu'il rompit avec Gamalicl , qui refusa de lui donner sa fille en mariage. On voit quelques traces de cette anecdote à la suite des Actes de sainte Thècle. Ces Actes porteut qu'il avait le front large, la tête ebauve, les sourcils joints, le nez aquilin, la taille courte et grosse, et les jambes torses. Lucien, dans son Dialogue de Philopatris, semble faire un portrait assez semblable. On a douté qu'il fût citoyen romain, car en ce temps- 1A on n'accordait ce titre à aucun Juif; ils avaient été chassés de Rome par Tibère; et Tarsis ne fut colonie romaine que près de cent ans après, sous Caracalla comme le remarque Cellarius dans sa Géographie , liv. III, et Grotius dans son Commentaire sur les

(c) Saint Jérôme dit qu'il était de Giscala en Galilée.

Actes, auxquels seuls nous devons nous en rapporter.

Dieu , qui était descendu sur la terre pour y être un exemple d'humilité et de pauvreté, donnait à son église les plus faibles comrnencemens, et la dirigeait dans ce même état d'humiliation dans laquelle il avait voulu naître. Tous les premiers fidèles furent des hommes obscurs : ils travaillaient tous de leurs mains. L'apôtre saint Paul témoigne qu'il gagnait sa vie à faire des teutes. Saint Pierre ressuscita la couturière Dorcas, qui fesait les robes des frères. L'assemblée des fidèles se tenait à Joppé dans la maison' d'un corroyeur nommé Simon, comme on le voit au chapitre IX des Actes des apôtres.

Les fidèles se répandirent secrètement en Grèce , et quelques-mis allèrent de là à Rome, parmi les Juifs à qui les Romains permettaient une synagogue. Ils ne se séparèrent point d'abord des Juifs ; ils gardèrent la circoncision j et, comme on l'a déjà remarqué ailleurs, les quinze premiers évêques secrets de Jérusalem furent tous circoncis ou du moins de nation juive.

Lorsque l'apôtre Paul prit avec lui Timothée qui était fils d'un père gentil, il ïe circoncit lui-même dans la petite ville de Listre. Mais Tite , son autre disciple, ne voulut point se soumettre à la circoncision. Les frères disciples dé Jésus furent unis aux Juifs jusqu'au temps où Paul essuya une persécution à Jérusalem pour avoir amené des étrangers dans le temple. 11 était accusé par les Juifs de vouloir détruire la loi mosaïque par Jésus-Christ. C'est pour se laver de cette accusation que l'apôtre saint Jacques

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proposa à Papôtre Paul de se faire raser la lêle, et do srallcr purifier dans le temple avec quatre Juifs qui avaient fait vœu de se raser : « Prenez- le avec vous, lui dit Jacques ( chap. XXI , Act. des apôt.) ; purifiezvous avec eux, et que tout le monde sache que ce que Ton dit de vous est faux , et que vous continuez à garder la loi de Moïse. » Ainsi donc Paul qui d'abord avait été le persécuteur sanguinaire de la sainte société établie par Jésus, Paul qui depuis voulut gouverner cette société naissante, Paul chrétien judaîse, « afin que le monde sache qu'on le calomnie quand on dit qu'il ne suit plus la loi mosaïque. »

Sai'ît Paul n'en fut pas moins accusé d'impiété et d'hérésie, et son procès criminel dura long-temps; mais on voit évidemment., par les accusations mêmes intentées contre lui, qu'il était venu à Jérusalem pour observer les rites judaïques.

Il dit à Festus ces propres paroles (chap. XXV des Actes) : « Je n'ai péché ni contre la loi juive, ni contre le temple. »

Les apôtres annonçaient Jésus-Christ comme un juste indignement persécuté, un prophète de Dieu, un fils de Dieu , envoyé aux Juifs pour la réformation des moeurs.

a La circoncision est utile, dit l'apôtre saint Paul (chap. H, Épît. aux Rom.), si vous observez la loi; mais, si vous la violez, votre circoncision devient prépuce. Si un incirconcis garde la loi, il sera comm& circoncis. Le vrai Juif est celui qui est Juif intérieurement. »

Quand cet apôtre parle de Jésus-Christ dans tes

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épîtrcs, il ne révèle point le mystère ineffable de sa consubstantialité avec Dieu. «Nous sommes délivrés par lui (dit- il chap. V, Épît, aux Rom.) de la colère de Dieu. Le don de Dieu s'est répandu sur nous, par la grâce donnée à un seul homme qui est Jésus - Christ... La mort a régné par le péché d'un seul homme, les justes régneront dans la vie par un seul homme qui est Jésus-Christ. »

Et au chap. VIII : « Nous les héritiers de Dieu, et les cohéritiers du Christ. » Et au chap. XVI : A Dieu, qui est le seul sage, honneur et gloire par Jésus-Christ... Vous êtes à Jésus -Christ , et Jésus -Christ à Dieu (I, aux Cor. chap. III).

Et, Ire aux Corinth. chap. XV, v. 27 : « Tout lui est assujetti, en exceptant sans doute Dieu qui lui a assujetti toutes choses. »

On a eu quelque peine à expliquer le passage dt l'Épître aux Philippiens : « Ne faites rien par une vaine gloire; croyez mutuellement par humilité que les autres vous sont supérieurs *, ayez les mêmes sentimens que Christ-Jésus, qui, étant dans l'empreinte de Dieu, n'a point cru sa proie de s'égaler à Dieu. » Ce passage paraît très-bien approfondi , et mis dans tout son jour dans une lettre qui nous reste des églises deVienne et de Lyon, écrite l'an 117, et qui est un précieux monument de l'antiquité. On loue dans cette lettre la modestie de quelques fidèles : a Ils n'ont pas voulu, dit la lettre , prendre le grand titre de martyrs (pour quelques tribulations), à l'exemple de Jésus- Christ, lequel, étant empreint de Dieu, n'a pas cru sa proie la qualité d'égal à Dieu.)) Origène dit aussi

dans son Commentaire sur Jean : La grandeur de Jésus a plus éclaté quand il s'est humilié, « une s'il eut fait sa proie d'être égal à Dieu. » En effet, Pexpîication contraire peut paraître un contre-sens. Que signifierait : « Croyez les autres supérieurs à vous ; imitez Jésus, qui n'a pas cru que c'était une proie, une usurpation de s'égaler à Dieu?» Ce serait visiblement se contredire, ce serait donner un exemple de grandeur pour un exemple de modestie; ce serait pécher contre la dialectique.

La sagesse des apôtres fondait ainsi l'église naissante. Cette sagesse ne fut point altérée par la dispute qui survint entre les apôtres Pierre, Jacques et Jean , d'un côté , et Paul de l'autre. Cette contestation arriva dans Antioche. L'apôtre Pierre, autr3ment Céplias, ou Simon Barjone, mangeait avec les gentils convertis, et n'observait point avec eux les cérémonies de la loi, ni la distinction des viandes; il mangeait, lui, Barnabe, et d'autres disciples, indifféremment du porc, des chairs étouffées, des animaux qui avaient le pied fendu et qui ne ruminaient pas; mais, plusieurs Juifs chrétiens étant arrivés, saint Pierre se mû avec eux à l'abstinence de viandes défendues, et aux cérémonies de la loi mosaïque.

Cette action paraissait très-prudente; il ne voulait pas scandaliser les Juifs chrétiens ses compagnons ; mais saint Paul s'éleva contre lui avec un peu de dureté. « Je lui résistai, dit- il, à sa face, parce qu'il était blâmable. » (Ëpître aux Galates, chap. II. )

Cette querelle paraît d'autant plus extraordinaire de la part de saint Paul , qu'ayant été d'abord persé- Dict. ri». 4« 17

cuteur. il devait être modéré, et que lui-même il était allé sacrifier dans le temple à Jérusalem, qu'il avait circoncis son disciple Timothée , qu'il avait accompli les rites juifs, lesquels il reprochait alors à Céphas. Saint Jérôme prétend que cette querelle entre Paul et Céphas était feinte. ïl dit dans sa première Homélie, lome III, qu'ils firent comme deux avocats qui s'échauffent et se piquent au barreau pour avoir plus d'autorité sur leurs cliens; il dit que Pierre Céphas étant destiné à prêcher aux Juifs, et Paul aux gentils, ils firent semblant de se quereller, Paul pour gagner les gentils, et Pierre pour gagner les Juifs. Mais saint Augustin n'est point du tout de cet avis. « Je suis fâché, dit-il dans l'épître à Jérôme, qu'un aussi grand homme se rende le patron du mensonge, » patronwn mendticii.

Cette dispute entre saint Jérôme et saint Augustin ne doit pas diminuer notre vénération pour eux , encore moins pour saint Paul et pour saint Pierre.

Au reste , si Pierre était destiné aux Juifs jjudaïsans, et Paul aux étrangers, il paraît probable que Pierre ne vint point à Rome. Les Actes des apôires ne font aucune mention du voyage de Pierre en Italie.

Quoi qu'il en soit, ce fut vers Pan 60 de notre ère, que les chrétiens commencèrent à se séparer de la communion juive, et c'est ce qui leur attira tant de querelles et tant de persécutions de la part des synagogues répandues à Rome , en Grèce , dans l'Egypte et dans PAsie. Ils furent accusés d'impiété, d'athéisme par leurs frères juifs, qui les excommuniaient dans leurs synagogues trois fois les jours du sabbat.

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Mais Dieu les soutint toujours au milieu des persécutions.

Petit à petit plusieurs églises se formèrent, et la séparation devint entière entre les Juifs et !es chrétiens avant la -fin du premier siècle; cette séparation était ignorée du gouvernement romain. Le sénat de Rome, ni les empereurs n'entraient point dans ces querelles d'un petit troupeau que Dieu avait jusqm-Li conduit dans l'obscurité, et qu'il élevait par des degrés insensibles.

Le christianisme s'établit en Grèce et à Alexandrie, Les chrétiens y eurent à combattre une nouvelle secte de Juifs devenus philosophes à force de fréquenter les Grecs ; c'était celle de la gnose ou des gnostiques ; il s'y mêla de nouveaux chrétiens. Toutes ces sec les jouissaient alors d'une entière liberté de dogmatiser \ de conférer et d'écrire, quand les courtiers juifs établis dans Rome et dans Alexandrie ne les accusaient pas auprès des magistrats; mais sous Domition, la religion chrétienne commença à donner quelque ombrage au gouvernement.

Le zèle de quelques chrétiens, ( qui n'était pas selon la science, n'empêcha pas l'église de faire les progrès que Dieu lui destinait. Les chrétiens célébrèrent d'abord leurs mystères dans des maisons retirées,' dans des caves, pendant la nuit; de là leur vint le titre de lucif agaces , selon Minutius Félix. Phi- Ion les appelle gesséens. Leurs noms les plus communs, dans les quatre premiers siècles chez les gentils, étaient ceux de galilécns et de nazaréens; mais celui de chrétiens a prévalu sur tous les autres.

Ni la hiérarchie, ni les usages ne furent établis tout d'un coup; les temps apostoliques furent différens des temps qui les suivirent.

La messe, qui se célèbre au matin, était la cène qu'on fesait le soir; ces usages changèrent à mesure que l'église se fortifia. Une société plus étendue exigea plus de règlemens, et la prudence des pasteurs se conforma aux temps et aux lieux.

Saint Jérôme et Eusèbe rapportent que, quand les églises reçurent une forme, on y distingua peu à peu cinq ordres différons : les surveiilans, episcopoï , d'où sont venus les évêques; les anciens de la société, prèsbijteroï) les prêtres; diaconoï , les servans ou diacres ; les pistoï , croyans, initiés, c'est-à-dire, les baptisés, qui avaient part aux soupers des agapes, les catéchumènes, qui attendaient le baptême , et les énergumènes, qui attendaient qu'on les délivrât du démon. Aucun, dans ces cinq ordres, ne portait d'habit différent des autres; aucun n'était contraint au célibat, témoin le livre de Tertullien dédié à sa femme, témoin l'exemple des apôtres. Aucune représentation, soit en peinture, soit en sculpture, dans leurs assemblées, pendant les deux premiers siècles; point d'autels , encore moins de cierges , d'encens et d'eau lustrale. Les chrétiens cachaient soigneusement leurs livres aux gentils : ils ne les confiaient qu'aux initiés; il n'était pas même permis aux catéchumènes de réciter l'Oraison dominicale.

Du pouvoir de chasser les diables donné à l'église.

Ce qui distinguait le plus les cl) retiens, et ce qui a duré jusqu'à nos derniers temps, était le pouvoir de chasser les diables avec le signe de la croix. Origène dans son traité contre Celse, avoue, au nombre 1 33, qu'Antinous, divinisé par l'empereur Adrien, fesait des miracles en Egypte par la force des charmes et des prestiges; mais il dit que les diables sortent du corps des possédés à la prononciation du seul nom de Jésus.

Tertullien va plus loin, et, du fond de l'Afrique où il était, il dit dans son Apologétique, au chapitre XXTII : « Si vos dieux ne confessent pas qu'ils sont des diables à la présence d'un vrai chrétien, nous voulons bien que vous répandiez le sang de ce chrétien. Y a-t-il une démonstration plus claire? »

En efFet, Jésus-Christ envoya ses apôtres pour chasser les démons. Les Juifs avaient aussi de son temps le don de les chasser; car, lorsque Jésus eut délivré des possédés et eut envoyé les diables dans les corps d'un troupeau de mille cochons, et qu'il eut opéré d'autres guérisons pareilles, les pharisiens dirent : 11 chasse les démons par la puissance de Belzébuth. u Si c'est par Bekébuth que je les chasse, répondit Jésus, par qui vos fils les chassent-ils?». Il est incontestable que les Juifs se vantaient de ce pouvoir : ils avaient des exorcistes et des exorcismes. On invoquait le nom de Dieu, de Jacob et d'Abraham. On mettait des herbes consacrées dans le nez. des

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démoniaques. (Josèplie rapporte une partie de ces cérémonies.) Ce pouvoir sur les diables, que les Juifs ont perdu, fut transmis aux chrétiens, qui semblent aussi Tavoir perdu depuis quelque temps.

Dans le pouvoir de chasser les démons était compris celui de détruire les opérations de ia magie ; car la magie fut toujours en vigueur chez toutes les nations. Tous les- pères de l'église rendent témoignage à la magie. Saint Justin avoue dans son Apologétique, au livre III, qu'on évoque souvent les âmes des morts, et il en tire un argument en faveur de l'immortalité de Pâme. Lactance, au livre VII de ses Institutions divines, dit a que, si on csait nier l'existence des âmes après la mort, le magicien vous en convaincrait bientôt en les fesant paraître. Irénée, Clément Alexandrin, Tcrtuîlien, Pévêque Cyprien, tous affirment la même chose. Il est vrai qiraujourd hui tout est changé et qu'il r\y a pas plus de magiciens que de démoniaques. Mais Dieu est le maître d'avertir les hommes par des prodiges dans certains temps, et de les faire cesser dans d'autres.

Des martyrs de V église.

Quand les sociétés chrétiennes devinrent un peu nombreuses, et que plusieurs s'élevèrent contre le culte de l'empire romain , les magistrats sévirent contre elles, et les peuples surtout les persécutèrent. On ne persécutait point les Juifs qui avaient des privilèges particuliers, et qui se renfermaient dans leurs sjmagogues ; on leur permettait l'exercice de leur religion, comme on fait encore aujourd'hui à Rome;

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en souffrait tous les cultes divers repandas dant l'empire, quoique le sénat ne les adoptât pas.

Mais les chrétiens se déclarant ennemis de tous ces cuites, et surtout de celui de l'empire, furent exposés plusieurs fois à ces cruelles épreuves.

Un des premiers et des plus célèbres martyrs, fut Ignace évéque dVuitiochc, condamné par l'empereur Trajan lui-même, alors en Asie, envoyé par ses ordres à Pvomc, pour être exposé aux bêtes, dans un temps où Ton ne massacrait point à Rome les autres chrétiens. On ne sait point précisément de quoi il était accusé auprès de cet empereur renommé d'ailleurs pour sa clémence ; il fallait que saint Ignace eût de bien violons ennemis. Quoi qu'il en soit, l'histoire de son martyre rapporte qu'on lui trouva le nom do Jésus-Ckrist gravé sur le cœur en caractères d'or; et c'est de là que les chrétiens prirent en quelques endroits le nom de Théophorcs, qu'Ignace s'était donné à lui-même.

On nous a conservé une lettre de lui 01) , par laquelle il prie les évêques et les chrétiens de ne point s'opposer à son martyre; soit que dès lors les chrétiens fussent assez puissans pour le délivrer, soit que parmi eux quelques-uns eussent assez de crédit pour obtenir sa grâce. Ce qui est encore très-remarquable, c'est qu on souffrit que les chrétiens de Rome vinssent au-devant de lui, quand il fut amené dans cette capi-

(rf) Dupin, dans sa BiÎ3liothùque ecclésiastique, prouve que oetle lettre est 'uthentique.

liOO ÉGLISE.

taie; ce qui prouverait évidemment qu'on punissait en lui la personne et non pas la secte.

Les persécutions ne furent pas continuées. Origène, dans son livre III contre Celsc, dit : « On peut compter facilement les chrétiens qui sont morts pour leur religion, parce qu'il en est mort peu, et seulement de temps en temps, et par intervalle. »

Dieu eut un si grand soin de son église, que, malgré ses ennemis, il fit en sorte qu'elle tînt cinq conciles dans le premier siècle , seize dans le second , et trente dans le troisième; c'est-à-dire, des assemblées secrètes et tolérées. Ces assemblées furent quelquefois défendues, quand la fausse prudence des magistrats craignit quelles ne devinssent tumultueuses. IJ nous est resté peu de procès verbaux des proconsuls et des préteurs qui condamnèrent les chrétiens à mort. Ce serait les seuls actes sur lesquels on pût constater les accusations portées contre eux et leurs supplices.

Nous avons un fragment de Denys d'Alexandrie, dans lequel il rapporte l'extrait du greffe d'un proconsul d'Egypte, sous l'empereur Valérien; le voici,

« Denys, Fauste, Maxime, Marcel et Chéremon, ayant été introduits à l'audience , le préfet Emilien leur a dit : Vous avez pu connaître par les entretiens que j'ai eus avec vous, et par tout ce que je vous ai écrit, combien nos princes ont témoigné de bonté à votre égard; je veux bien encore vous le redire : ils font dépendre votre conservation et votre salut de vous-mêmes , et votre destinée est entre vos mains. Ils ne demandent de vous qu'une seule chose, que la raison exige de toute personne raisonnable; c'est que

vous adoriez les dieux protecteurs de leur empire, et <jue vous abandonniez cet autre culte si contraire à la nature et au bon sens. »

Denys a répondu : « Chacun n'a pas les mêmes dieux , et chacun adore ceux qu'il croit l'être véritablement. »

Le préfet Émilien reprit : « Je vois bien que vous êtes des ingrats, qui abusez des bontés que les empereurs ont pour vous. Hé bien , vous ne demeurerez pas davantage dans cette ville , et je vous envoie à Cephro, dans le fond de la Lybie; ce sera là le lieu de votre bannissement, selon Tordre que j'en ai reçu de nos empereurs : au reste , ne pensez pas y tenir vos assemblées , ni aller faire vos prières dans ces lieux que vous nommez des cimetières; cela vous est absolument défendu, je ne le permettrai à personne. »

Rien ne porte plus les caractères de vérité que ce procès verbal. On voit par là qu'il y avait des temps où les assemblées étaient prohibées. C'est ainsi qu'en France il est défendu aux calvinistes de s'assembler; on a même quelquefois fait pendre et rouer des ministres ou prédicans , qui tenaient des assemblées malgré les lois; et depuis ijfô il y en a eu six de pendus. C'est ainsi qu'en Angleterre et en Irlande les assemblées sont défendues aux catholiques romains ; et il y a eu des occasions où les délinquans ont été condamnés à la mort.

Malgré ces défenses portées par les lois romaines, Dieu inspira à plusieurs empereurs de l'indulgence pour les chrétiens. Dioclétien même, qui passe chez les ignorans pour un persécuteur, Dioclétien, dont

la première année de règne est encore Fépoquc de l'ère des martyrs , fut pendant plus de dix-huit ans le protecteur déclaré du christianisme, au point que plusieurs chrétiens eurent des charges principales auprès de sa personne. Il épousa même une chrétienne ? il souffrit que dans Nicomcdic , sa résidence , il y eût une superbe église élevée vis-à-vis son palais.

Le césar Galerius ayant malheureusement été prévenu contre les chrétiens, dont il croyait avoir à s*? plaindre, engagea Dioclëtien à faire détruire la cathédrale de Nicomédie. Un chrétien plus zélé que sage mit en pièces redit de l'empereur, et de là vint cette persécution si fameuse, dans laquelle il y eut plus de deux cents personnes exécutées à mort dans l'empire romain , sans compter ceux que la fureur du petit peuple , toujours fanatique et toujours barbare , rit périr contre les formes juridiques.

Il y eut en divers temps^ un si grand nombre de martyrs qu'il faut bien se donner de garde d'ébranler la vérité de l'histoire de ces véritables confesseurs de notre sainte religion , par un mélange dangereux de fables et de faux martyrs.

Le bénédictin do ni Ruinart, par exemple, homme d'ailleurs aussi instruit qu'estimable et zélé , aurait dû choisir avec plus de discrétion ses Actes sincères. Ce n'est pas assez qu'un manuscrit soit tiré de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, ou d'un couvent de céiestins de Paris , conforme à un manuscrit des feuiilans, pour que cet acte soit authentique; il faut que cet acte soit ancien , écrit par des contempo-

rains, et qu'il porte d'ailleurs tous les caractères de la vérité.

Il aurait pu se passer de rapporter l'aventure du jeune Romanus , arrivée en 3o3. Ce jeune Romain avait obtenu son pardon de Dioelétien dans Antioche. Cependant il dit que le juge Asclépiade le condamna à être brûlé. Des Juifs présens à ce spectacle se moquèrent du jeune saint Roman us , et reprochèrent aux chrétiens que leur Dieu les laissait brûler, lui qui avait délivré Sidrac, Micac et Abcîenago, de la fournaise; qu'aussitôt il s'éleva, dans le temps le plus serein, un orage qui éteignit le feu; qu'alors le juge ordonna qu'on coupât la langue au jeune Romanus ; que le premier médecin de 1 empereur, se trouvant la, fit officieusement la fonction de bourreau ut lui coupa la langue dans la racine; qu'aussitôt le jeune homme, qui était bègue auparavant; parla avec beaucoup de liberté; que l'empereur fut étonné que l'on parlât si bien sans langue; que le médecin, pour réitérer cette expérience, coupa sur-le-champ la langue à un passant, lequel mourut subitement:

Eusèbe, dont le bénédictin Ruinart a tiré ce conte, devait respecter assez les vrais miracles opérés dans lancien et dans le nouveau Testament (desquels personne ne doutera jamais) pour ne pas leur associer des histoires si suspectes, lesquelles pourraient scandaliser les faibles.

Cette dernière persécution ne s'étendit pas dans tout l'empire. 11 y avait alors en Angleterre quelque christianisme qui s'éclipsa bientôt pour reparaître ensuite sous les rois saxons. Les Gaules méridionales

et l'Espagne étaient remplies de chrétiens. Le césar Constance-Chlore les protégea beaucoup dans toutes ses provinces. Il avait une concubine qui était chrétienne , c'est la mère de Constantin , connue sous le nom de sainte Hélène; car il n'y eut jamais de mariage avéré entre elle et lui; il la renvoya même dès l'an 292 , quand il épousa la fille de Maximilien-Hercule ; mais elle avait conservé sur lui beaucoup d'ascendant, et lui avait inspiré une grande affection pour notre sainte religion.

De l'établissement de l église sous Constantin.

La divine Providence préparait ainsi , par des voies qui semblent humaines, le triomphe de son église.

Constance-Chlore mourut en 3 06 à Yorck en Angleterre, dans un temps où les enfans qu'il avait de la fille d'un césar étaient en bas âge, et ne pouvaient prétendre à l'empire. Constantin eut la confiance de se faire élire à Yorck par cinq ou six mille soldats allemands, gaulois et anglais pour la plupart. Il n'y avait pas d'apparence que cette élection , faite sans le consentement de Rome, du sénat et des armées, pût prévaloir; mais Dieu lui donna la victoire sur Maxentius, élu à Rome, et le délivra enfin de tous ses collègues. On ne peut dissimuler qu'il ne se rendit d'abord indigne des faveurs du ciel par le meurtre de tous ses proches , et enfin de sa femme et de son fils.

On peut douter de ce que Zozime rapporte à ce sujet. Il dit que Constantin, agité de remords après tant de crimes , demanda aux pontifes de l'empire s'il y avait quelque expiation pour lui , et qu'ils lui dirent

LGLISE. 205

qu'ils n'en connaissaient pas. Il est bien vrai qu'il n'y en avait point eu pour Néron , et qu'il n'avait osé assister aux sacrés mystères en Grèce. Cependant les tauroboles étaient en usage, et il est bien difficile de croire qu'un empereur tout-puissant n'ait pu trouver un prêtre qui voulût lui accorder des sacrifices expiatoires. Peut-être même est -il moins croyable que Constantin, occupé delà guerre, de son ambition > de ses projets et environné de flatteurs», ait eu le temps d'avoir des remords. Zozime ajoute qu'un prêtre égyptien, arrivé d'Espagne, qui avait accès A sa porte, lui promit l'expiation de tous ses crimes dans la religion chrétienne. On a soupçonné que ce prêtre était Ozius, évêque de Cordoue.

Quoi qu'il en soit, Dieu réserva Constantin pour l'éclairer et pour en faire le protecteur de l'église : ce prince fit bâtir la ville de Constantinople, qui devint le centre de l'empire et de la religion chrétienne. Alors l'église prit une forme auguste. Et il est à croire que, lavé par son baptême et repentant à sa mort, il obtint miséricorde , quoiqu'il soit mort arien. Il serait bien dur que tous les partisans des deux évêques Eusèbes eussent été damnés.

Dès l'an 3 1 4? avant que Constantin résidât dans sa nouvelle ville ? ceux qui avaient persécuté les chrétiens furent punis par eux de leurs cruautés. Les chrétiens jetèrent la femme de Maximien dans FOronte; ils égorgèrent tous ses parens; ils massacrèrent dans l'Egypte et dans la Palestine les magistrats qui s'étaient le plus déclarés contre le christianisme. La veuve et la fille de Dioclétien, s'étant cachées à

Dict. Ph. 4- 18

Thessaîouique, furent reconnues, et leurs corps jetés à la mer. Il eût été à souhaiter que les chrétiens eussent moins écouté l'esprit de vengeance ; mais Dieu $ qui punit selon sa justice, voulut que les mains des chrétiens fussent teintes du sang de leurs persécuteurs , sitôt que ces chrétiens furent en liberté d'agir.

Constantin convoqua, assembla dans Nicée, visà-vis de Constantinople, le premier concile œcuménique, auquel présida Ozius. On y décida la grande question qui agitait l'église, touchant la divinité de Jésus-Christ (*).

On sait assez comment l'église , ayant combattu trois cents ans contre les rites de l'empire romain, combattit ensuite contre elle-même, et fut toujours militante et triomphante.

Dans la suite des temps, l'église grecque presque tout entière , et toute l'église d'Afrique devinrent esclaves sous les Arabes, et ensuite sous les Turcs, qui élevèrent la religion mahométane sur les ruines de la chrétienne. L'église romaine subsista, mais toujours souillée de sang par plus de six cents ans de discorde entre Fempire d'occident et le sacerdoce. Ces querelles mêmes la rendirent très-puissante. Les évêques, les abbés en Allemagne, se firent tous princes, et les papes acquirent peu à peu la domination absolue dans Rome et dans un pays considérable. Ainsi Dieu éprouva son église par les humiliations, par les troubles, par les crimes et par la splendeur.

Cette église latine perdit au seizième siècle la moi-

(*) Voyez AbïJlnisjme , Ghbistianisms et CeffCtuEs.

lié de l'Allemagne , le Danemarck, la Suède 3 l'Angleterre , l'Ecosse , l'Irlande , la meilleure partie de la Suisse, la Hollande; elle a gagné plus de terrain en Amérique par les conquêtes des Espagnols quelle n'en a perdu en Europe; mais avec plus de territoire elle a Lien moins de sujets.

La Providence divine semblait destiner le Japon, Siam, l'Inde et la Chine à se ranger sous l'obéissance du pape pour le récompenser de l'Asie Mineure , de la Sj rie , de ta Grèce , de l'Egypte , de l'Afrique, de la Russie et des autres états perdus dont nous avons parlé. Saint François Xavier, qui porta le saint évangile aux. Indes Orientales et au Japon, quand les Portugais y allèrent chercher des marchandises, fît un très-grand nombre de miracles, tous attestés par les Rl\. PP. jésuites; quelques-uns disent qu'il ressuscita neuf morts; mais le fl. P. Ribadeneira, dans sa Fleur des saints, se borne à dire qu'il n'en ressuscita que quatre; c'est bien assez. La Providence voulut qu'en mo;ns de cent années il }r eût des milliers de catholiques romains dans les îles du Japon. Mais le diable sema son ivraie au milieu du bon grain. Les jésuites, à ce qu'on croit , formèrent une conjuration suivie d'une guerre civile, dans laquelle tous les chrétiens furent exterminés en i638. Alors la nation ferma ses ports à. tous les étrangers, excepté aux Hollandais qu'on regardait comme des marchands , et non pas comme des chrétiens, et qui furent d'abord obligés de marcher sur la croix pour obtenir la permission de vendre leurs denrées dans la prison où on les renferme lorsqu'ils abordent a Xangazaki.

La religion catholique, apostolique et romaine, fut proscrite à la Chine dans nos derniers temps , mais d'une manière moins cruelle. Les RR. PP. jésuites n'avaient pas à la vérité ressuscité des morts à la cour de Pékin, ils s'étaient contentés d'enseigner l'astronomie, de fondre du canon, et d'être mandarins. Leurs malheureuses disputes avec les dominicains et d'autres scandalisèrent à tel point le grand empereur Yontchin, que ce prince, qui était la justice et la bonté même , fut assez aveugle pour ne plus permettre qu'on enseignât notre sainte religion, dans laquelle nos missionnaires ne s'accordaient pas. Il les chassa avec une bonté paternelle, leur fournissant des subsistances et des voitures jusqu'aux confins do son empire.

Toute l'Asie, toute l'Afrique, la moitié de l'Europe , tout ce qui appartient aux Anglais, aux Hollandais, dans l'Amérique , toutes les hordes américaines non domptées, toutes les terres australes, qui sont une cinquième partie du globe, sont demeurées la proie du démon pour vérifier cotte sainte parole : Il y a beau coup d'appelés , mais peu d'élus. (Matth. XX. 16.)

De la signification du mot église. Portrait de l'église primitive. D égénèration. Examen des sociétés qui ont voulu rétablir V église primitive, et particulièrement des primitifs appelés Quakers.

Ce mot grec signifiait chez les Grecs assemblée du peuple. Quand on traduisit les livres hébreux en grec, on rendit synagogue par église j et on se servit du

même nom pour exprimer la r.ociêt<: juive , la eoï\c\rctration politique , Vas semblée juive, le peuple jui'l. Ainsi il est dit dans les Nombres (V) : « Pourquoi avez-vous mené l'église dans le désert? » et dans le Dcutéronome (?) : « I/euhuque , le Moabitc , l'Ammonite n'entreront pas dans l'église ; les Idumccns, les Êgyp* tiens n'entreront dans l'église qu'à la troisième gc nération* »

Jésus-Christ dit dans saint Matthieu (7) : <c SI votre frère a péché contre vous (vous a offensé) , reprenezle entre vous et lui. Prenez, amenez avec vous un ou deux témoins, afin que tout s'éclaircisse par la bouche de deux ou trois témoins; et, s'il ne les écoute pas, plaignez-vous à l'assemblée du peuple, à l'église : et, p'j] n'écoute pas l'église, qu'il soit comme un gentiï , . ou un receveur des deniers publics. Je vous dis, ainsi soit-il , en vérité , tout ce que vous aurez lié sur terre sera lié au ciel; et ce que vous aurez délié sur terre sera délié au ciel. » (Allusion aux clefs des portes dont on liait et déliait la courroie.)

Il s'agit ici de deux hommes dont l'un a offensé l'autre et persiste. On ne pouvait le faire comparaître dans l'assemblée, dans l'église chrétienne, il n'y en avait point encore ; on ne pouvait faire juger cet homme dont son compagnon se plaignait, par un évéque. et par les prêtres qui n'existaient pas encore; de plus, ni les prêtres juifs, ni les prêtres chrétiens ne furent jamais juges des querelles entre particuliers;

(p)Chap. XX. v. 4. — (f)Chap. XXIII, v. 1,2,3. (g) Cbap. XVIIT.

c'était une affaire de police. Les évêques ne devinrent juges que vers le temps de Valentinien III.

Les commentateurs ont donc conclu que l'écrivain sacré de cet évangile fait parler ici notre Seigneur par anticipation , que c'est une allégorie, une prédiction de ce qui arrivera quand l'église chrétienne sera formée et rétablie.

Selden fait une remarque importante sur ce passage (•'); c'est qu'on n'excommuniait point chez les Juifs les publicains,les receveurs des deniers royaux. Le petit peuple pouvait les détester; mais, étant des officiers nécessaires, nommés par le prince, il n'était jamais tombé dans la tête de personne de vouloir les séparer de Vas s emblée. Les Juifs étaient alors sous la domination du proconsul de Syrie , qui étendait sa juridiction jusqu'aux confins de la Galilée et jusque dans File de Chypre, où il avait des vice-gérens. ïl aurait été très-imprudent de marquer publiquement son horreur pour les officiers légaux du proconsul. L'injustice même eût été jointe à l'imprudence : car les chevaliers romains fermiers du domaine public , les receveurs de l'argent de César, étaient autorisés par les lois.

Saint Augustin, dans son sermon LXXXI, peut fournir des réflexions pour l'intelligence de ce passage. Il parle de ceux qui gardent leur haine, qui ne veulent point pardonner.

Cœpisti habere fratrem tuum tancjuam publicanum. Ligas illum in terra; sed ut juste allicjes, vide : nam injusta vincula

(h) In Sine^riis Iïcbrœorum , lib. II.

ifsrumpit justifia, Quum autem conexeris et concor uaveris cum fialre fuo, sohisti eum in terra.

« Vous regardez votre frère comme un publicain > « c'est Tavoir lié sur la terre. Mais voyez si vous le « liez justement : car la justice rompt les liens in- « justes. Mais si vous avez corrigé votre frère, si <( vous vous êtes accordé a\ec lui ^ vous lavez délie (( sur la terre. »

Il semble /par la manière dont saint Augustin s'explique, que l'offensé ait fait mettre FofFenseur en prison, et qu'on doive entendre que, s'il est jeté dans les liens sur la terre, il est aussi dans les Mens célestes ; mais que, si l'offensé est inexorable, il devient lié luimême. Il n'est point question de l'église dans l'explication de saint Augustin; il ne s'agit que de pardonner ou de ne pardonner pas ulie injure. Saint Augustin ne parle point ici du droit sacerdotal de remettre les péchés de la part de Dieu. C'est un droit reconnu ailleurs, un droit dérivé du sacrement de la confession. Saint Augustin, tout profond qu'il est dans les types el dans les allégories, ne regarde pas ce fameux passage comme une allusion à l'absolution donnée ou refusée par les ministres de l'église catholique romaine dans le sacrement de pénitence.

Du nom d'église dans les sociétés chrétiennes.

On ne reconnaît dans plusieurs états chrétiens que quatre églises, la grecque, la romaine, la luthérienne, h réformée ou calviniste.il en est ainsi en Allemagne;. les primitifs ou quakers, les anabaptistes, les soeiniens, les memnonistes, les piétistes, les moraves, les

Juifs, et autres, ne forment point d'église. La religion juive a conserve le titre de synagogue. Les sectes chrétiennes qui sont tolérées iront que des assemblées secrètes, des coiwenticulcs ; il en est de même à Londres.

On ne reconnaît l'église catholique ni en Suède", ni en Danemarck, ni dans les parties septentrionales de l'Allemagne, ni en Hollande, nr dans les trois quarts de la Suisse, ni dans les trois royaumes de îa Grande-Bretagne.

De la primitive église, et de ceux qui ont cru la rétablir.

Les Juifs , ainsi que tous les peuples de Syrie , furent divisés en plusieurs petites congrégations religieuses, comme nous Lavons vu : toutes tendaient à une perfection mystique.

Un rayon plus pur de lumière anima ]es disciples de saint Jean , qui subsistent encore vers Mosul. Enfin vint sur la terre le fils de Dieu annoncé par saint Jean. Ses disciples furent constamment tous égaux. Jésus leur avait dit expressément (?) : « Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier... Je suis venu pour servir et non pour être servi . . . Celui qui voudra être le maître des autres les servira. »

Une preuve d'égalité, c'est que les chrétiens, dans les commencemens, ne prirent d'autre nom que celui de \reres. Ils s'assemblaient et attendaient l'esprit; ils prophétisaient quand ils étaient inspirés. Saint Paul;

(t) Matth. , chap. XX ; et Marc, cLap. ÏX et X,

fcGLISE* 2l3

dans sa première lettre aux Corinthiens, leur dit (>): « Si dans votre assemblée chacun de vous a le don du cantique, celui de la doctrine, celui de l'apocalypse, celui des langues, celui d'interpréter, que tout soit à l'édification. Si quelqu'un parle de la langue comme deux ou trois, ei par parties, qu'il y en ait un qui interprète.

« Que deux ou trois prophètes parlent , que les autres jugent; et que si quelque chose est révélé à un autre , que le premier se taise ; car vous pouvez tous prophétiser chacun à part, afin que tous apprennent et que tous exhortent; l'esprit de prophétie est soumis aux prophètes : car le Seigneur est un Dieu de paix. .... Ainsi donc, mes frères, avez tous l'émulation de prophétiser, et n'empêchez point de parle? des langues. »

J'ai traduit mot à mot, par respect pour le texte et pour ne point entrer dans des disputes de mots.

Saint Paul, dans la même épître, convient (/) que les femmes peuvent prophétiser, quoiqu'il leur défende au chapitre XIV de parler dans les assemblées, a Toute femme, dit-il , priant ou prophétisant sans avoir un voile sur la tête , souille sa tête : car c'est comme si elle était chauve. »

Il est clair par tous ces passages, et par beaucoup d'autres , que les premiers chrétiens étaient tous égaux, non-seulement comme frères en Jésus-Christ, mais comme également partagés. L'esprit se communiquait également à eux ; ils parlaient également

[\ Ch (p. XÏY, v. 26 et suiv. — (l) Cliap. XI , v. 5.

diverses langues; ils avaient également le don de prophétiser, sans distinction de rang, ni d^à^e , ni de sexe.

Les apôtres qui enseignaient les néophytes avaient sans doute sur eux cette prééminence naturelle que le précepteur a sur l'écolier; mais de juridiction, de puissance temporelle, de ce qu'on appelle honneurs dans le monde, de distinction dans l'habillement , de marque de supériorité , ils n'en avaient assurément aucune, ni ceux qui leur succédèrent. Ils possédaient une autre grandeur bien différente, celle de la persuasion.

Les frères mettaient leur argent en commun (m). Ce furent eux-mêmes qui choisirent sept d'entre eux pour avoir soin des tables et de pourvoir aux nécessités communes. Ils élurent dans Jérusalem même ceux que nous nommons Etienne, Philippe, Procore , Nicanor , Timon , Parmenas et Nicolas. Ce qu'on peut remarquer, c'est que parmi ces sept élus par la communauté juive, il y a six Grecs.

Après les apôtres, on ne trouve aucun exemple d'un chrétien qui ait eu sur les autres chrétiens d'autre pouvoir que celui d'enseigner, d'exhorter, de chasser les démons du corps des énergumènes, de faire des miracles. Tout est spirituel; rien ne se ressent des pompes du monde. Ce n'est guère que dans le troisième siècle que l'esprit d'orgueil, de vanité, d'intérêt, se manifesta de tous côtés chez les fidèles.

Les agapes étaient déjà de grands festins; on leur

(?n) Actes des apôtres , cliap. VI.

reprochait le luxe et la bonne chère. Tertullien l'avoue (//). « Oui, dit-il, nous fesons grande chère; mais dans les mystères d'Athènes et d'Egypte ne faiton pas bonne chère aussi? Quelque dépense que nous fassions , elle est utile et pieuse , puisque les pauvres en profitent. » Quantiscumque sumptibus constet, lu~ crum est pietatis, siquidem ùwpes refrigerio isto ja* sraimiç.

Dans ce temps-là même, des sociétés de chrétiens qui osaient se dire plus parfaites que les autres, les montanistes, par exemple, qui se vantaient de tant de prophéties et d'une morale si austère, qui regai' daient les secondes noces comme des adultères et 1 1 fuite de la persécution comme une apostasie, qui avaient si publiquement des convulsions sacrées et des extases, qui prétendaient parler à Dieu face à face, furent convaincus, à ce qu'on prétend , de me 1er le sang d'un enfant dun an au pain de l'eucharistie. Ils attirèrent sur les véritables chrétiens ce cruel reproche qui les exposa aux persécutions.

Voici comme ils s'y prenaient, selon saint Augustin (o) ; ils piquaient avec des épingles tout le corps de l'enfant , ils pétrissaient la farine avec ce sang et en fesaientun pain; s'il en mourait, ils l'honoraient comme un martyr.

Les moeurs étaient si corrompues, que les saints pères ne cessaient de s'en plaindre. Ecoutez saint

[n) Tertullien, chap. XXXIX.

(o) Augustin, De hxresibus. Hœres. XXYL

2lG ÉGLISE.

Cypricn dans son livre des Tombés (/>) : « Chaque prêtre, dit-il, court après les biens et les honneurs avec une fureur insatiable. Les évêques sont sans religion, les femmes sans pudeur; la friponnerie règne; oa jure, on se parjure; les animosités divisent les chrétiens; les évêques abandonnent les chaires pour courir aux foires ei pour s'enrichir par le négoce ; enfin nous nous plaisons à nous seuls et nous déplaisons à tout le monde. »

Avant ces scandales, le prêtre Novatien en avait donné un bien funeste aux fidèles de Rome : il fut le premier antipape. L'épiseopat de Rome, quoique secret et exposé à la persécutior , était un objet d'ambition et d'avarice par les grandes contributions des chrétiens et par l'autorité de la place.

Ne répétons point ici ce qui est déposé dans tant d'archives, ce qu'on entend tous les jours dans la bouche des personnes instruites; ce nombre prodigieux de schismes et de guerres; six cents années de querelles sanglantes entre l'empire et le sacerdoce; l'argent des nations coulant par mille canaux , tantôt a Rome, tantôt dans Avignon lorsque les papes y fixèrent leur séjour pendant soixante et douze ans; le sang coulant dans toute l'Europe soit pour l'intérêt d'une tiare, si inconnue à Jésus-Christ, soit pour des questions inintelligibles dont il n'a jamais été parlé. Notre religion n'en est pas moins vraie, moins sacrée, moins divine, pour avoir été- souillée si long-temps dans le crime et plongée dans le carnage.

(p) Voyez les OEuvres de saint Cyprien , et l'Hist. ecclés. de Fleuri, tome II, page i63, édition in-12, 1725,

Quand la fureur de dominer, cette terrible passion du cœur humain, fut parvenue à son dernier excès, lorsque le moine Hildebrand (*) , élu contre les lois évêque de Rome, arracha cette capitale aux empereurs et défendit à tous les évéques d'occident de porter Fancicn nom de pape pour se l'attribuer à lui seul ; lorsque les éveques d'Allemagne à son exemple se rendirent souverains, que tous ceux de France (!t d'Angleterre tachèrent d'en faire autant, il s'éleva, depuis ces temps affreux jusqu'à nos jours, des sociétés chrétiennes qui, sous cent noms diiférens, voulurent rétablir l'égalité primitive dans le christianisme.

Mais ce qui avait été praticable dans une petite société cachée au monde ne Pétait plus dans de grands royaumes. L'église militante et triomphante ne pouvait plus être l'église ignorée et humble. Les évéques, les grandes communautés monastiques riches et puissantes, se réunissant sous les étendards du pontifie de la Rome nouvelle, combattirent alors pro avis et pro focis, pour leurs autels et pour leurs foyers. Croisades, armées, sièges, batailles, rapines, tortures, assassinats par la main des bourreaux, assassinats par la main des prêtres des deux partis x poisons, dévastations par le fer et la flamme, tout fut employé pour soutenir et pour humilier la nouvelle administration ecclésiastique ; et le berceau de Ja primitive église fut tellement caché sous les flots de sang et sous les ossemens de morts, qu'on put à peine le retrouver.

M Grégoire VU.

Pict. Ph. 4» 19

Des primitifs appelés quakers.

Les guerres religieuses et civiles de la Grande- Bretagne ayant désolé l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande , dans le règne infortuné de Charles 1 , Guillaume Penn, fils d'un vice- amiral, résolut daller rétablir ce qu'il appelait la primitive église, sur les rivages de l'Amérique septentrionale, dans un climat doux qui lui parut fait pour ses mœurs. Sa secte était nommée celle des tremblcurs; dénomination ridicule, mais qu'ils méritaient par les tremblemens de corps qu'ils affectaient en prêchant, et par un nasillonncment qui ne fut dans l'église romaine que Je partage d'une espèce de moines appelés capucins. Mais on peut en parlant du nez, et en se secouant, être doux, frugal, modeste, juste, charitable. Personnelle nie que cette société de primitifs ne donnât l'exemple de toutes ces vertus.

Penn voyait que les évêques anglicans et les presbytériens avaient été la cause d'une guerre affreuse pour un surplis , des manches de linon et une liturgie ; il ne voulut ni liturgie, ni linon, ni surplis. Les apôtres n'en avaient point. Jésus-Christ n'avait baptisé personne ; les associés de Penn ne voulurent point ctre baptisés.

Les premiers fidèles étaient égaux ; ces nouveaux venus prétendirent l'être autant qu'il est possible. Les premiers disciples reçurent l'esprit et parlaient dans l'assemblée; ils n'avaient ni autels, ni temples, ni ornemens, ni cierges, ni encens, m cérémonies : Penn et les siens se flattèrent de recevoir l'esprit, et renon-

cèrent à toute cérémonie , à tout appareil. La charité était précieuse aux disciples du Sauveur : ceux de Penn firent une bourse commune pour secourir les pauvres. Ainsi ces imitateurs des esséniens et des premiers chrétiens, quoique errans dans les dogmes et dans les rites, étaient pour toutes les autres sociétés chrétiennes un modèle étonnant de morale et de police.

Enfin cet homme singulier alla s'établir avec cinq cents des siens dans le canton alors le plus sauvage de l'Amérique. La reine Christine de Suède avait voulu y fonder une colonie qui n'avait pas réussi; les primitifs de Penn eurent plus de succès.

(Tétait sur les bords de la rivière Belaware , vers le quatrième degré. Cette contrée n'appartenait au roi d'Angleterre que parce qu'elle n'était réclamée alors par personne, et que les peuples nommées par nous sauvages, qui auraient pu la cultiver, avaient toujours demeuré assez loin dans l'épaisseur des forets. Si l'Angleterre n'avait eu ce pays que par droit de conquête , Penn et ses primitifs auraient eu en horreur un tel asile. Ils ne regardaient ce prétendu droit de conquête que comme une violation du droit de la nature et comme une rapine.

Le roi Charles II déclara Penn souverain de tout ce pays désert , par lacté le plus authentique du 4 niars 1G81. Penn, dès l'année suivante, y promulgua ses lois. La première fut la liberté civile entière , de sorte que chaque colon , possédant cinquante acres de terre, était membre de la législation; la se* condej une défense expresse aux avocats et aux pro-

cureurs de prendre jamais d'argent; la troisième, l'admission de toutes les religions, et la permission même à chaque habitant d'adorer Dieu dans sa maison, sans assister jamais à aucun culte public.

Voici cette loi telle qu'elle est portée.

« La liberté de conscience étant un droit que tous les hommes ont reçu de la nature avec l'existence , et que tous les gens paisibles doivent maintenir, il est fermement établi que personne ne sera forcé d'assister à aucun exercice public de religion.

ce Mais il est expressément donné plein pouvoir à chacun de faire librement l'exercice public ou privé de sa religion, sans qu'on puisse y apporter aucun trouble ni empêchement sous aucun prétexte; pourvu qu'il fasse profession de foi en un seul Dieu éternel , tout-puissant, créateur, conservateur, gouverneur de l'univers, et qu'il remplisse tous les devoirs de la société civile, auxquels on est obligé envers ses compatriotes. »

Cette loi est encore plus indulgente, plus humaine que celle qui fut donnée aux peuples de la Caroline par Locke , le Platon de l'Angleterre , si supérieur au Platon de la Grèce. Locke n'a permis d'autres religions publiques que celles qui seraient approuvées par sept pères de famille. C'est une autre sorte de sagesse que celle de Penn.

Mais ce qui est pour jamais honorable pour ces deux législateurs , et ce qui doit servir d'exemple éternel au genre humain, c'est que cette liberté de conscience n'a pas causé le moindre trouble. On dirait au contraire que Dieu a répandu ses bénédictions

les plus sensibles sur la colonie de la Pcnsilvanie. Elle était de cinq cents personnes en 1682 ; et en moins d'un siècle elle s'est accrue jusqu'à près de trois cent mille; c'est la proportion de cent cinquante à un. La moitié des colons est de la religion primitive; vingt autres religions composent l'autre moitié. Il y a douze beaux temples dans Philadelphie , et d'ailleurs chaque maison est un temple. Cette ville a mérité son nom d'amitié fraternelle. Sept autres villes et mille bourgades fleurissent sous cette loi de concorde. Trois cents vaisseaux partent du port tous les ans.

Cet' établissement, qui semble mériter une durée éternelle , fut sur le point de périr dans la funeste guerre de ijSS, quand d'un côté les Français avec leurs alliés sauvages, et les Anglais avac les leurs, commencèrent par se disputer quelques glaçons de TAcadie.

Les primitifs , fidèles à leur christianisme pacifique, ne voulurent point prendre les armes. Des sauvages tuèrent quelques-uns de leurs colons sur la frontière. Les primitifs n'usèrent point de représailles; ils refusèrent même long-temps de payer des troupes; ils dirent au général anglais ces propres paroles : « Les hommes sont des morceaux d'argile qui se brisent les uns contre les autres; pourquoi les aiderions-nous à se briser? »

Enfin , dans l'assemblée générale par qui tout se règle les autres religions remportèrent; on leva des milices, les primitifs contribuèrent, mais ils ne s'armèrent point. Ils obtinrent ce qu'ils s'étaient proposé, la paix avec leurs voisins. Ces prétendus sauvages

leur dirent : « Envoyez-nous quelque descendant du grand Penn, qui ne nous trompa jamais, nous traiterons avec lui. » On leur députa un petit-fils de ce grand homme, et la paix fut conclue.

Plusieurs primitifs avaient des esclaves nègres pour cultiver leurs terres; mais ils ont été honteux d'avoir en cela imité les autres chrétiens ; ils ont donné la liberté à leurs esclaves en 1769.

Toutes les autres colonies les imitent aujourd'hui dans la liberté de conseierce; et, quoiqu'il y ait des presbytériens et des gens de la haute église, personne n'est gêné dans sa croyance. C'est ce qui a égalé le pouvoir des Anglais en Amérique à la puissance espagnole qui possède l'or et l'argent. Il y aurait un moyen sûr d'énerver toutes les colonies anglaises, ce serait d'y établir l'inquisition.

N. B. L'exemple des primitifs nommés quakers a produit dans la Pensilvanie une société nouvelle dans un canton qu'elle appelle Eufrate; c'est la secte des dunkards, ou des dumplers, beaucoup plus détachée du monde que celle de Penn, espèce de religieux hospitaliers, tous vêtus uniformément : elle ne permet pas aux mariés d'habiter la ville d'Eufrate ; ils vivent à la campagne qu'ils cultivent. Le trésor public fournit à tous leurs besoins dans les disettes. Cette société n'administre le baptême qu'aux adultes ; elle rejette le péché originel comme une impiété, et réternité des peines comme une barbarie. Leur vie pure ne leur laisse pas imaginer que Dieu puisse tourmenter ses créatures cruellement et éternellement, égarés dans un coin du Nouveau - Monde , loin du

troupeau de l'église catholique, ils sont jusqu'à présent, malgré cette malheureuse erreur, les plus justes et les plus inimitables des hommes.

Querelle entre V église grecque et la latine, dans l'Asie et dans l'Europe.

Les gens de bien gémissent, depuis environ quatorze siècles , que les deux églises grecque et latine aient été toujours rivales, et que la robe de Jésus- Christ qui était sans couture ait été toujours déchirée. Cette division est bien naturelle. Rome et Constantinople se haïssent; quand les maîtres se détestent, leurs aumôniers ne s'aiment pas. Les deux communions se disputaient la supériorité de la langue , l'antiquité nies sièges, la science, l'éloquence, le pouvoir.

11 est vrai que les Grecs eurent long -temps tout l'avantage; ils se vantaient d'avoir été les maîtres des Latins, et de leur avoir tout enseigné ! Les évangiles lurent écrits en grec. Il n'y avait pas un dogme, un rite ? un mystère , un usage qui ne fût grec ; depuis le mot de baptême jusqu'au mot d 'eucharistie s tout était gr$c. On ne connut de pères de l'église que parmi les Grecs jusqu'à saint Jérôme qui même n'était pas Romain , puisqu'il était de Dalmatie. Saint Augustin , qui suivit de près saint Jérôme, était Africain. Les sept grands conciles œcuméniques furent tenus dans des villes grecques; les évoques de Rome n'y parurent jamais, parce qu'ils ne savaient que leur latin i qui même était déjà très-corrompu.

L'inimitié entre Rome et Constantinoplc éclata dès

l'an 4^2 au concile de Chalcédoine, assemblé pour décider si Jésus -Christ avait eu deux natures et une personne 5 ou deux personnes avec une nature. On y décida que l'église de Constantinople était en tout égale à celle de Rome pour les honneurs ? et le patriarche de l'une égal en tout au patriarche de l'autre. Le pape saint Léon souscrivit aux deux natures ; mais ni lui ni ses successeurs ne souscrivirent à Légalité. On peut dire que dans cette dispute de rang et de prééminence on allait directement contre les paroles de Jésus -Christ rapportées dans l'Évangile : Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier. Les saints sont saints, mais l'orgueil se glisse partout : le même esprit qui fait écumer de colère le fils d'un maçon de- Venu évêque d'un village , quand on ne l'appelle pas monseigneur (*), a brouillé l'univers chrétien.

Les Romains furent toujours moins disputeurs , moins subtils que les Grecs; mais ils furent bien plus politiques. Les évêques d'orient en argumentant demeurèrent sujets; celui de Rome sans argumens sut établir enfin son pouvoir sur les ruines de l'empire d'occident. Et on pouvait dire des papes ce que Virgile dit des Scipions et des Césars : m Romanos rerum dominos qentemcjue togatam. (YinG.Mneid.,1, 286.)

Vers digne de Virgile, rendu comiquement par un de nos vieux traducteurs.

Tous gens de robe et souverains des rois. La haine devint Une scission du temps de Photius,

(*) Biord , évêque d'Anneci.

papa ou surveillant de l'église bizantine, et Nicolas!, papa ou surveillant de l'église romaine. Comme malheureusement il n'y eut presque jamais de querelle ecclésiastique sans ridicule, il arriva que le combat commença par deux patriarches qui étaient tous deux eunuques; Ignace et Photius, qui se disputaient la chaire de Constantinople , étaient tous deux chaponnés. Cette mutilation leur interdisant la vraie paternité , ils ne pouvaient être que pères de l'église .

On dit que les châtrés sont tracassiers, malins, intrigans. Ignace et Photius troublèrent toute la cour grecque.

Le latin Nicolas I ayant pris le parti d'Ignace, Photius déclara ce pape hérétique , attendu qu'il admettait la procession du souffle de Dieu, du Saint- Esprit, par le Père et par le Fils, contre la décision unanime de toute l'église, qui ne l'avait fait procéder que du Père.

Outre cette procession hérétique, Nicolas mangeait et fesait manger des œufs et du fromage en carême. Enfin, pour comble d'infidélité, le pape romain se fesait raser la barbe ; ce qui était une apostasie manifeste aux yeux des papas grecs, vu que Moïse, 'les patriarches et Jésus- Christ étaient toujours peints barbus par les peintres grecs et latins.

Lorsqu'on 879 le patriarche Photius fut rétabli dans son siège par le huitième concile œcuménique grec, composé de quatre cents évêques, dont trois cents l'avaient condamné dans le concile œcuménique précédent, alors le pape Jean VIII le reconnut pour son frère. Deux légats envoyés par lui à ce concile se

joignirent à l'église grecque , déclarèrent Judas quiconque dirait que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Mais, ayant persisté dans l'usage de se raser le menton et de manger des œufs en carême, les deux églises restèrent toujours divisées.

Le schisme fut entièrement consommé l'an io53 et io54? lorsque Michel Cerularius, patriarche de Constantinople , condamna publiquement l'évêque de Rome Léon IX et tous les Latins, ajoutant à tous les reproches de Photius, qu'ils osaient se servir de pain azyme dans l'eucharistie contre la pratique des apôtres; qu'ils commettaient le crime de manger du boudin et de tordre le cou aux pigeons au lieu de le leur couper pour les cuire. On ferma toutes les églises latines dans l'empire grec, et on défendit tout commerce avec quiconque mangeait du boudin.

Le pape Léon IX négocia sérieusement cette affaire avec l'empereur Constantin Monomaque , et obtint quelques adoucissemens. C'était précisément le temps où ces célèbres gentilshommes normands, enfans de Tancrède de Hauteville, se moquant du pape et de l'empereur grec, prenaient tout ce qu'ils pouvaient dans la Pouille et dans la Calabre, et mangeaient du boudin effrontément. L'empereur grec favorisa le pape autant qu'il put; mais rien ne réconcilia les Grecs avec nos Latins. Les Grecs regardaient leurs adversaires comme des barbares qui ne savaient pas un mot de grec. '

L'irruption des croisés sous prétexte de délivrer les saints lieux, et dans le fond pour s'emparer de

Constantiuople , acheva de rendre les Romains odieux.

Mais la puissance de l'église latine augmenta tous les jours , et les Grecs furent enfin conquis peu à peu par les Turcs. Les papes étaient depuis long -temps de puissans et riches souverains; toute l'église grecque fut esclave depuis Mahomet II, excepté la Russie , qui était alors un pays barbare, et dont l'église n'était pas comptée.

Quiconque est un peu instruit des affaires du Levant , sait que le sultan confère le patriarcat des Grecs par la crosse et par l'anneau, sans crainte d'etre excommunié, comme le furent les empereurs allemands par les papes pour cette cérémonie.

Bien est-il vrai que l'église de Stamboul a conservé en apparence la liberté d'élire son archevêque , mais elle n'élit que celui qui est indiqué par la Porte ottomane. Cette place coûte à présent environ quatrevingt mille francs , qu'il faut que l'élu reprenne sur les Grecs. S'il se trouve quelque chanoine accrédité qui offre plus d'argent au grand-visir, on déposséda le titulaire et on donne la place au dernier enchéris 1 seur? précisément comme Marozia et Théodora don naient le siège de Rome dans le dixième siècle. Si te patriarche titulaire résiste, on lui donne cinquante coups de bâton sur la plante des pieds et on l'exile. Quelquefois on lui coupe la tête, comme il arriva au patriarche Lucas Cyrille, en i638.

Le grand -turc donne ainsi tous les autres cvêchés moyennant finance; et la somme à laquelle chaque évêché fut taxé sous Mahomet II est toujours expri-

mée dans la patente; mais le supplément qu'on a payé n'y est pas énoncé. On ne sait jamais au juste combien un prêtre grec achète son évêché.

Ces patentes sont plaisantes : « J'accorde àN***, prêtre chrétien , le présent mandement pour perfection de félicité. Je lui commande de résider en la ville ci-nommée 5 comme évêque des infidèles chrétiens, selon leur ancien usage et leurs vaines et extravagantes cérémonies; voulant et ordonnant que tous les chrétiens de ce district le reconnaissent, et que nul prêtre ni moine ne se marie sans sa permission. » (C'est-à-dire sans payer.)

L'esclavage de cette église est égal à son igno- '* rance. Mais les Grecs n'ont que ce qu'ils ont mérité; ils ne s'occupaient que de leurs disputes sur la lumière du Thabor et sur celle de leur nombril , lorsque Constantinople fut prise.

On espère qu'au moment où nous écrivons ces douloureuses vérités, l'impératrice de Russie Catherine II rendra aux Grecs leur liberté. On souhaite qu'elle puisse leur rendre le courage et l'esprit qu'ils avaient du temps de Miltiade, de Thémistocle, et qu'ils aient de bons soldats et moins de moines au mont Athos.

De la présente église grecque.

Si quelque chose peut nous donner une grande idée des mahométans, c'est la liberté qu'ils ont laissée à l'église grecque. Ils ont paru dignes de leurs conquêtes, puisqu'ils n'en ont pas abusé. Mais il faut avouer que les Grecs n'ont pas trop mérité la

protection que les musulmans leur accordent; voici ce qu'en dit M. Porter, ambassadeur d'Angleterre en Turquie :

ce Je voudrais tirer le rideau sur ces disputes scandaleuses des Grecs et des Romains au sujet de Bethléem et de la Terre -Sainte, comme ils l'appellent. Les procédés iniques , odieux qu'elles occasionent entre eux, font la honte du nom chrétien. Au milieu de ces débats, l'ambassadeur chargé de protéger la communion romaine, malgré sa dignité éminente , devient véritablement un objet de compassion.

« Il se lève dans tous tes pays de la croyance romaine des sommes immenses pour soutenir contre les Grecs des prétentions équivoques à la possession précaire d'un coin de terre réputée sacrée , et pour conserver entre les mains des moines de leur communion les restes d'une vieille étable à Bethléem, où l'on a érigé une chapelle, et où, sur l'autorité incertaine d'une tradition orale, on prétend que naquit le Christ : de même qu'un tombeau, qui peut être, et plus vraisemblablement peut n'être pas, ce qu'on appelle son sépulcre; car la situation exacte de ces deux endroits est aussi peu certaine que la place qui recèle les cendres de César. »

Ce qui rend les Grecs encore plus méprisables aux yeux des Turcs , c'est le miracle qu'ils font tous les ans au temps de Pâques. Le malheureux évêque de Jérusalem s'enferme dans le petit caveau qu on fait passer pour le tombeau de notre Seigneur Jésus- Christ, avec des paquets de petite bougie; il bat lo briquet , allume un de ces petits cierges, et sort de

Dict. Ph. 4% 20

23û ÉGLOGUE.

60U caveau en criant : « Le feu du ciel est descendu , et la sainte bougie est allumée. » Tous les Grecs aussitôt achètent de ces bougies, et l'argent se partage entre le commandant turc et l'évêque.

On peut juger, par ce seul trait, de l'état déplorable de cette église sous la domination du Turc.

L'église grecque, en Russie, a pris depuis peu une consistance beaucoup plus respectable depuis que l'impératrice Catherine II l'a délivrée du soin de son temporel-; elle lui a ôté quatre cent mille esclaves qu'elle possédait. Elle est payée aujourd'hui du trésor impérial, entièrement soumise au gouvernement, contenue par des lois sages ; elle ne peut faire que du bien; elle devient tous les jours savante et utile. Elle a aujourd'hui un prédicateur nommé Platon , qui a fait des sermons que l'ancien Platon grec n'aurait pas désavoués.

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