EPIPHANIE
La visibilité) l'apparition, l'illustration, le reluisant.
Ox ne voit pas trop quel rapport ce mot peut avoir
avec trois rois , ou trois mages qui vinrent d'orient
onduits par une étoile. C'est apparemment cette
toile brillante qui valut à ce jour le titre d'Epi*
hanie.
On demande d'où venaient ces trois rois? en quel «droit ils s'étaient donné rendez-vous? Il y en avait n, dit-on, qui arrivait d'Afrique. Celui-là n'était onc pas venu de Torient. On dit que c'étaient trois nages; mais le peuple a toujours préféré trois rois. )n célèbre partout la fête des rois , et nulle part celle les mages.' On mange le gâteau des rois et non pas le
teau des mages. On crie, le roi boit, et non pas le
l'jc boit.
D'ailleurs, comme ils apportaient avec eux beauoup d'or , d'encens et de myrrhe , il fallait bien qu'ils lissent de très-grands seigneurs. Les mages de ce
3l2 EPIPHANIE.
temps-là n'étaient pas fort, riches. Ce n'était pas comme du temps du faux Smerdis.
Tertullien est le premier qui ait assuré que ces trois voyageurs étaient des rois. Saint Ambroise et saint Césaire d'Arles tiennent pour les rois. Et on cite en preuve ces passages du psaume LXXI : « Les rois de Tarsis et des îles lui offriront des présens. Les rois d'Arabie et de Saba lui apporteront des dons. » Les uns ont appelé ces tiois rois Magaiat, Galgalat, Saraîm; les autres Athos, Satos, Paratoras. Les catholiques les connaissaient sous les noms de Gaspard, Meîchior et Balthazar. L'évêque Osorius rapporte que ce fut un roi de Cranganor, dans le royaume de Calicut, qui entreprit ce voyage avec deux mages; et, que ce roi, de retour dans son pays, bâtit une chapelle à la Sainte-Vierge.
On demande combien ils donnèrent d'or à Joseph et à Marie ? Plusieurs commentateurs assurent qu'ils firent les plus riches présens. Ils se fondent sur FÈvangile de l'enfance, dans lequel il est dit que Joseph et Marie furent volés en Egypte par Titus et Dumachus. Or, disent-ils, on ne les aurait pas volés s'ils n'avaient pas eu beaucoup d'argent. Ces deux voleurs furent pendus depuis ; l'un fut le bon larron et l'autre le mauvais larron. Mais l'Évangile de Nicodème leur donne d'autres noms; il les appelle Dimas et Gestas.
Le même Evangile de l'enfance dit que ce furent des mages et non pas des rois qui vinrent à Bethléem; qu'ils avaient été à la vérité conduits par une étoile, mais que, l'étoile ayant cessé de paraître quand ils furent dans l'étable, un ange leur apparut en forme
ÉPOPÉE. 3i3
d'étoile pour leur en tenir lieu. Cet évangile assure que cette visite des trois mages avait été prédite par Zoradasht, qui est le même que nous appelons Zoroastre.
Suarez a recherché ce qu'était devenu Tor que présentèrent les trois rois, ou les trois mages. Il prétend que la somme devait être très-forte, et que trois rois ne pouvaient faire un présent médiocre. Il dit que tout cet argent fut donné depuis à Judas, qui servant de maître d'hôtel devint un fripon, et vola tout le trésor.
Toutes ces puérilités n'ont fait aucun tort à la fête de l'Epiphanie, qui fut d'abord instituée par l'église grecque, co.mme le nom le porte, et ensuite célébrée par l'église latine,
ËROPÉE.
Poëme épique.
Puisque épos signifiait discours chez les Grecs, un poëme épique était donc un discours; et il était en vers parce que ce n'était pas encore la coutume de raconter en prose. Cela paraît bizarre, et n'en est pas moins vrai. Un Phérécide passe pour le premier Grec qui se soit servi tout uniment de la prose pour faire une histoire moitié vraie (a) , moitié fausse , comme elles l'ont été presque toutes dans l'antiquité.
Orphée, Linus, Tamiris, Musée, prédécesseurs d'Homère, n'écrivirent qu'en vers. Hésiode, qui était certainement contemporain d'Homère , ne donne
(a) Moitié vraie, c'est beaucoup, Dict. ph. 4J a*
qu'en vers sa Théogonie et son poëme des Travaux et des Jours. L'harmonie de la langue grecque invitait tellement les hommes à la poésie, une maxime resserrée dans un vers se gravait si aisément dans la mémoire, que les lois, les oracles, la morale, la théologie, tout était en vers.
D'Hésiode.
ÏL fit usage des fables qui depuis long - temps étaient reçues dans la Grèce. On voit clairement à la manière succincte dont il parle de Prométhée et d'Épiméthée, qu'il suppose ces notions déjà familières à tous les Grecs. Il n'en parle que pour montrer qu'il faut travailler, et qu'un lâche repos dans lequel d'autres mythologistes ont fait consister la félicité de lhomme, est un attentat contre les ordres de l'Êlre suprême.
Tâchons de présenter ici au lecteur une imitation de sa fahle de Pandore , en changeant cependant quelque chose aux premiers vers, et en nous conformant aux idées reçues depuis Hésiode; car aucune mythologie ne fut jamais uniforme.
Prométhée autrefois pe'ne'tra dans les cieux.
11 prit le feu sacré, qui n'appartient qu'aux dieux.
Il en fit part à l'homme ; et la race mortelle ,
De l'esprit qui meut tout obtint quelque étincelle.
Perfide ! s'écria Jupiter irrite',
Ils seront tous punis de ta témérité.
Il appela Vulcain ; Vulcain créa Pandore.
De toutes les beautés qu'en Vénus on adore , Il orna mollement ses membres délicats ; Les amours , les désirs forment ses premiers pas.
ÉPOPÉE. 3iJ
Les trois Grâces et Flore arrangent sa coiffure,
Et mieux qu'elles encore elle entend la parure.
Minerve lui donna l'art de persuader ;
La superbe Junon celui de commander.
Du dangereux Mercure elle apprit à séduire ,
A trahir ses amans ? à cabaler, à nuire;
Et par son écoiiere il se vit surpassé.
Ce chef-d'œuvre fatal aux mortels fut laisse; De Dieu sur les humains tel fut l'arrêt suprême : Voilà votre supplice, et ^ordonne quon Y aime (b).
Il envoie à Pandore un écrin précieux ;
Sa forme et son éclat éblouissent les yeux ,
Quels biens doit renfermer cette boîte si belle î
De la bonté des dieux c'est un gage Gd^le ;
C'est là qu'est renfermé le sort du ge*ire ii*in-un.
Nous serons tous des dieux. .. . Elle l'ouvre ; ti soudain
Tous les fléaux ensemble inondent la nature.
Hélas ! avant ce temps , dans une vie obscure »
Les mortels moins instruits étaient moins malheureux ;
Le vice et la douleur n'osaient approcher d'eux ; ▼ ^„„TTy,^»^ i„I .,: ]n „„„„ î ^jo^o
ih. liH pau. vicie j tca St»m» , m tJctu , la. IXltuauna f
Ne précipitaient point le terme de leur vie.
Tous les cœurs étaient purs , et tous les jours sereins , etc.
Si Hésiode avait toujours écrit ?insi, qu'il serait supérieur à Homère !
Ensuite Hésiode décrit les quatre âges fameux , dont il est le premier qui ait parlé (du moins parmi les anciens auteurs qui nous restent). Le premier Age est celui qui précéda Pandore, temps auquel les hommes vivaient avec les dieux. L'âge de fer est celui du siège de Thèbes et de Troie. « Je suis, dit-
(b) On a placé ici ces vers d'Hésiode, qui sont dans le texte avant la création de Pandore.
3l6 EPOPEE.
il, dans le cinquième, et je voudrais n'être pas né. « Que d'hommes accablés par l'envie , par le fanatisme et par la tyrannie, en ont dit autant depuis Hésiode !
C'est dans ce poëme des Travaux et des Jours qu'on trouve des proverbes qui se sont perpétués, comme, « le potier est jaloux du potier; » et il ajoute : « le musicien du musicien, et le pauvre même du pauvre. » C'est là qu'est l'original de cette fable du rossignol tombé dans les serres du vautour. Le rossignol chanta en vain pour le fléchir, le vautour le dévore. Hésiode ne conclut pas que ventre affamé n'a point d'oreilles; mais que les tyrans ne sont point fléchis par les talens.
On trouve dans ce poëme cent maximes dignes des Xénophon et des Caton.
Les hommes ignorent le prix de la société ; ils ne savent pas que la moitié vaut mieux que le tout.
L'iniquité n'est pernicieuse qu'aux petits.
L'équité seule fait fleurir les cités.
Souvent un homme injuste suffit pou* ruiner sa patrie*
Le méchant qui ourdit la perte d'un homme prépare souvent la sienne.
Le chemin du crime est court et aisé. Celui de la vertu est long et difficile; mais près du but il est délicieux.
Dieu a posé le travail pour sentinelle de la vertu.
Enfin ses préceptes sur l'agriculture ont mérité d'être imités par Virgile. H y a aussi de très-beaux morceaux dans sa Théogonie. L'Amour qui débrouille le chaos; Vénus qui, née sur la mer, des parties gé-
ÉPOPÉE. 3iy
hitales d'un dieu, nourrie sur la terre, toujours suivie de l'Amour, unit le ciel , la mer et la terre ensemble, sont des emblèmes admirables.
Pourquoi donc Hésiode eut-il moins de réputation qu'Homère ? Il me semble qu'à mérite égal , Homère dut être préféré par les Grecs; il chantait leurs exploits et leurs victoires sur les Asiatiques, leurs éternels ennemis. Il célébrait toutes les maisons qui régnaient de son temps dans l'Achaïe et dans le Péloponèse; il écrivait la guerre la plus mémorable du premier peuple de l'Europe, contre la plus florissante nation qui fut encore connue dans l'Asie. Son poëme fut presque le seul monument de cette grande époque. Point de ville, point de famille qui ne se crût honorée de trouver son nom dans ces archives de la valeur. On assure même que, long-temps après lui, quelques différends entre des villes grecques, au sujet des terrains limitrophes, furent décidés par des vers d'Homère. Il devint, après sa mort, le juge des villes dans lesquelles on prétend qu'il demandait l'aumône pendant sa vie. Et cela prouve encore que les Grecs avaient des poètes long-temps avant d'avoir des géographes.
Il est étonnant que les Grecs se fesant tant d'honneur des poèmes épiques, qui avaient immortalisé les combats de leurs ancêtres , ne trouvassent personne qui chantât les journées de Marathon, des Thermopiles, de Platée, de Salamine. Les héros de ce tempsla valaient bien Agamemnon, Achille et les Ajax.
Tirtée , capitaine, poëte et musicien, tel que nous avons vu de nos jours le roi de Prusse, fit la guerre,
3l8 ÉPOPÉE.
et la chanta. Il anima les Spartiates contre les Messénicns par ses vers, ejt remporta la victoire. Mais ses ouvrages sont perdus. On ne dit point qu'il ait paru de poëme épique dans le siècle de Périclès; les grands talens se tournèrent vers la tragédie : ainsi Homère resta seul, et sa gloire augmenta de jour en jour. Venons à son Iliade.
De l'Iliade.
Ce qui me confirme dans l'opinion qu'Homère était de la colonie grecque établie à Smyrne, c'est cette foule de métaphores et de peintures dans le style oriental. La terre qui retentit sous les pieds dans la marche de l'armée , comme les foudres de Jupiter sur les monts qui couvrent le géant Typhée ; un vent plus noir que la nuit qui vole avec les tempêtes; Mars et Minerve, suivis de la Terreur, de la Fuite et de l'insatiable Discorde , sœur et compagne de l'homicide dieu des combats, qui s'élève dès qu'elle paraît, et qui, en foulant la terre, porte dans le ciel sa tête orgueilleuse ; toute l'Iliade est pleine de ces images; et c'est ce qui fesait dire au sculpteur Bouchardon : <c Lorsque j'ai lu Homère, j'ai cru avoir vingt pieds de haut. »
Son poëme, qui n'est point du tout intéressant pour nous, était donc très-précieux pour les Grecs.
Ses dieux sont ridicules aux yeux de la raison, mais ils ne l'étaient pas à ceux du préjugé; et c'était pour le préjugé qu'il écrivait.
Nous rions , nous levons les épaules en voyant des dieux qui se disent des injures, qui se battent entre
épopée. 319
eux, qui se battent contre des hommes, qui sont blessés, et dont le sang coule; mais c'était là l'ancienne théologie de la Grèce et de presque tous les peuples asiatiques. Chaque nation , chaque petite peuplade avait sa divinité particulière qui la conduisait aux combats.
Les habitans des nuées, et des étoiles quon supposait dans les nuées, s'étaient fait une guerre cruelle. La guerre des anges contre les anges était le fondement de la religion des bracmanes, de temps immémorial. La guerre des Titans, enfans du ciel et de la terre, contre les dieux maîtres de l'Olympe, était le premier mystère de la religion grecque. Typhon, chez, les Égyptiens, avait combattu contre Oshiret, que nous nommons Osiris, et l'avait taillé en pièces.
Madame Dacier, dans sa préface de l'Iliade, remarque très-sensément, après Eustathe, éveque de Tbessalonique, et Huet, éveque d'Avranches, que chaque nation voisine des Hébreux avait son dieu des armées. En effet, Jephté ne dit-il pas aux Ammonites (c) : a Vous possédez justement ce que votre dieu Chamos vous a donné , souffrez donc que nous ayons te que notre Dieu nous donne. ».
Ne voit-on pas le Dieu de Juda vainqueur dans les montagnes (</) , mais repoussé dans les vallées ?
Quant aux hommes qui luttent contre les immortels, c'est encore une idée reçue; Jacob lutte une nuit entière contre un ange de Dieu. Si Jupiter envoie un songe trompeur au chef des Grecs, le Seigneur
(0 Juges, chap. XI, v. 2\. — (d) Id., chap. I, v. 19.
envoie un esprit trompeur au roi Achab. Ces emblèmes étaient fréquens, et n'étonnaient personne. Homère a donc peint son siècle; il ne pouvait pas peindre les siècles suivans.
On doit répéter ici que ce fut une étrange entreprise dans La Motte de dégrader Homère, et de le traduire ; mais il fut encore plus étrange de l'abréger pour le corriger. Au lieu d'échauffer son génie en tâchant de copier les sublimes peintures d'Homère, il voulut lui donner de l'esprit : c'est la manie de la plupart des Français; une espèce de pointe qu'ils appellent un trait , une petite antithèse, un léger contraste de mots leur suffit. C'est un défaut dans lequel Racine et Boileau ne sont presque jamais tombés. Mais combien d'auteurs, combien d'hommes de génie même, se sont laissés séduire par ces puérilités qui dessèchent et qui énervent tout genre d'éloquence !
En voici, autant que j'en puis juger, un exemple bien frappant.
Phénix, au livre neuvième, pour apaiser la colère d'Achille , lui parle à peu près ainsi :
Les Prières, mon fils, devant vous éplorées, Du souveiain des dieux sont les filles sacrées? Humbles, le front baisse, les yeux baignés de pleurs, Leur voix triste et plaintive exhale leurs douleurs. On les voit, d'une marche incertaine et tremblante, Suivre de loin l'Injure impie et menaçante, L'Injure au front superbe , au regard sans pitié, Qui parcourt à grands pas l'univers effrayé.
Elles demandent grâce et, lorsqu'on les refuse,
C'est au tiône des dieux que leur voix vous accuse; On les entend crier en lui tendant les bras :
Punissez le cruel qui ne pardonne pas : Livrez ce cœur farouche aux affronts de l'Injure ; Rendez-lui tous les maux qu'il aime qu on endure ; , wQue le barbare apprenne à gémir comme nous.
Jupiter les exauce ; et son juste courroux S'appesantit bientôt sur l'homme impitoyable.
Voilà une traduction faible , mais assez exacte ; et, malgré la gêne de la rime el la sécheresse de la langue, on aperçoit quelques traits de cette grande et touchante image, si fortement peinte dans l'original.
Que fait le correcteur d'Homère ? il mutile en deux vers d'antithèses toute cette peinture.
On irrite les dieux ; mais , par des sacrifices , De ces dieux irrités on fait des dieux propices.
( La Motte Houdart, Iliade , chant VI. )
Ce n'est plus qu'une sentence triviale et froide. Il y a sans doute des longueurs dans le discours de Phénix ; mais ce n'était pas la peinture des Prière* qu'il fallait retrancher.
Homère a de grands défauts, Horace l'avoue ; tous les hommes de goût en conviennent; il n'y a qu'un commentateur qui puisse être assez aveugle pour ne ies pas voir. Pope lui-même, traducteur du poëte grec , dit que « c'est une vaste campagne , mais brute, où l'on rencontre des beautés naturelles de toute espèce, qui ne se présentent pas aussi régulièrement que dans un jardin régulier; que c'est une abondante pépinière qui contient les semences de tous les fruits , un grand arbre qui pousse des branches superflues qu'il faut couper. ».
Madame Dacier prend le parti de la vaste cam-
pagne, de la pépinière et de l'arbre, et veut qu'on ne coupe rien. C'était sans doute une femme au-dessus de son sexe, et qui a rendu de grands services aux lettres, ainsi que son mari; mais, quand elle se fit homme, elle se fit commentateur; elle outra tant ce rôle, qu'elle donna envie de trouver Homère mauvais. Elle s'opiniâtra au point d'avoir tort avec M. de La Motte même. Elle écrivit contre lui en régent de collège; et La Motte répondit comme aurait fait une femme polie et de beaucoup d'esprit. Il traduisit très* mal l'Iliade, mais il l'attaqua fort bien.
Nous ne parlerons pas ici de l'Odyssée, nous en dirons quelque chose quand nous serons à Aristote.
De Virgile,
Il me semble que le second livre de l'Enéide, le quatrième et le sixième, sont autant au-dessus de tous les poëtès* grecs", et de tous les latins sans exception r que les statues de Girardon sont supérieures à toutes celles qu'on fit en France avant lui.
On a souvent dit que Yirgile a emprunté beaucoup de traits d'Homère , et que même il lui est inférieur dans ses imitations; mais il ne l'a point imité dans ces trois chants dont je parle. C'est là qu'il est lui-même, c'est là qu'il est touchant et qu'il parle au cœur. Peut^ être n'était -il point fait pour le détail terrible, mais fatigant des combats. Horace avait dit de lui, avant qu'il eût entrepris l'Enéide :
.... Molle atque facetum
Vircjilio annuerunt cjaudentes rure camœnos.
( HorAt., lib. Ij sat. X, v. 44-45.)
Facetum ne signifie pas ici facétieux, mais agréable. Je ne sais si on ne trouve pas un peu de cette mollesse heureuse et attendrissante dans la passion fatale de Didon. Je crois du moins y retrouver Fauteur de ces vers admirables quon rencontre dans ses églogues.
Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error!
(Vicgiu, eglog. VIII, v. 4*4
Certainement le chant de la descente aux enfers ne serait pas déparé par ces vers de la quatrième églogue (vers i5-i;?).
llle Deum vitam accipiet, divisque videbit Permistos heroas , et ipse videbitur Mis ; Pacatumque recjet patrie virtutibus orbem.
Je crois revoir beaucoup de ces traits simples, élégansj attendris sans, dans les trois beaux chants de l'Enéide.
Tout le quatrième chant est rempli de vers tonchans, qui font verser des larmes à ceux qui ont de l'oreille et du sentiment.
Dissimulare etiam sperasti, perfide, tantùm Posse nefasy tacitusque meâ discedere terra! Nec te noster amor, nec te data dextera quondam, Nec moritura tenet crudeli funere Dido.
(v. 3o5-3o8.) Conscendit furibunda roejos ,' ensemque recludit Dardanium, non hos queesitum munus in usus. (v. 646-647-) Il faudrait transcrire presque tout ce chant, si on voulait en faire remarquer les beautés.
Et, dans le sombre tableau des enfers, que de vers
encore respirent cette mollesse touchante et noble h la fois !
Ne, pueri, ne tanta animis assuescite bella. (VI, v. 832.) * Tucjue prior, tu, -parce, ejenus qui duçis Olympo;
Projice tela manu, sanejuis meus.
(VI, v. 834-835.)
Enfin , on sait combien de larmes fit verser à l'empereur Auguste, à Livie, à tout le palais, ce seul demi-vers
Tu Marcellus eris. .- . . . ,
(Vï,v.883,)
Homère n'a jamais fait répandre de pleurs. Le vrai poëte est , à ce qu'il me semble , celui qui remue l'âme et qui l'attendrit; les autres sont de beaux parleurs. Je suis loin de proposer cette opinion pour règle. « Je donne mon avis , dit Montaigne , non comme bon, mais comme mien. ».
De Lucain.
Si vous cherchez dans Lucain l'unité de lieu eh d'action , vous ne la trouverez pas ; mais où la trouveriez-vous? Si vous espérez sentir quelque émotion, quelque intérêt, vous n'en éprouverez pas dans tes longs détails d'une guerre dont le fond est rendu trèssec, et dont les expressions sont ampoulées; mais si vous voulez des id.ées fortes, des discours d'un courage philosophique et sublime, vous ne les verrez que dans Lucain parmi les anciens. Il n'y a rien de plus grand que le discours de Labienus à Caton , aux portes
du temple de Jupiter-Ammon , si ce n'est la réponse de Caton même.
Hceremus cuncti superis; templocjue iacente Nil facimus non sponte Dei.
Stériles nùm legit arenas
Ut caneret paucis ; mersitne hoc pulvere verumS Estne Dei sedes nisi terra , et pontus , et aër, Et cœlum, et virtus? Superos cjuid auœrimus ultra? Jupiter est cjuodcumque vides, quocumque moveris.
(Pharsal., cant. IX, v. 573-574; 576-680.)
Mettez ensemble tout ce que les anciens poètes ont dit des dieux, ce sont des discours d'enfans en comparaison de ce morceau de Lucain. Mais, dans un vaste tableau où l'on voit cent personnages, il nu suffit pas qu'il y en ait un ou deux supérieurement dessinés.
Du Tasse.
Boileau a dénigré le clinquant du Tasse ; mais qu'il y ait une centaine de paillettes d'or faux dans une étoffe d'or, on doit le pardonner. Il y a beaucoup de pierres brutes dans le grand bâtiment de marbre élevé par Homère. Boileau le savait, le sentait , et il n'en parle pas. Il faut être juste.
Ou renvoie le lecteur à ce qu'on a dit du Tasse , dans l'Essai sur lajx>ésie épique (*). Mais il faut dire ici qu'on sait par cœur ses vers en Italie. Si à Venise, dans une barque, quelqu'un récite une stance de la Jérusalem délivrée, la barque voisine lui répond par la stance suivante.
(*) Volume de la Henriade.
Dirt. ph. 4< 28
Si Boiîeau eût entendu ces concerts, il n'aurait eu rien à répliquer.
On connaît assez le Tasse; je ne répéterai ici ni Jes éloges, ni les critiques. Je parlerai un peu plus au long de PArioste.
De ÏArioste.
L'Odyssée d'Homère semble avoir été le premier modèle du Morgante, de YOrlando amoroso, et de YOrlando furioso ; et, ce qui n'arrive pas toujours, Je dernier de ces poèmes a été sans contredit le meilleur.
Les compagnons d'Ulysse changés en pourceaux ; les vents enfermés dans une peau de chèvre ; des musiciennes qui ont des queues de poisson , et qui mangent ceux qui approchent d'elles ; Ulysse qui suit tout nu le chariot d'une belle princesse, qui venait de faire la grande lessive ; Ulysse déguisé en gueux qui demande l'aumône, et qui ensuite tue tous les amans de sa vieille femme, aidé seulement de son fils et de deux valets, sont des imaginations qui ont donné naissance à tous les romans en vers qu'on a faits depuis dans ce goût.
Mais le roman de l'Arioste est si plein et si varié , si fécond en beautés de tous genres, qu'il m'est arrivé plus d'une fois, après l'avoir lu tout entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture. Quel est donc le charme de la poésie naturelle! Je n'ai jamais pu lire un seul chant de ce poëme dans nos traductions en prose.
Ce qui m'a surtout charmé dans ce prodigieux
ouvrage, c'est que l'auteur, toujours au-dessus de la matière, la traite en badinant. Il dit les choses les plus sublimes sans effort ; et il les finit souvent par un trait de plaisanterie qui n'est ni déplacé ni recherché. C'est à la fois l'Iliade , l'Odyssée et don Quichotte ; car son principal chevalier errant devient fou comme le héros espagnol , et est infiniment plus plaisant. Il y a bien plus, on s'intéresse à Roland , et personne ne s'intéresse à don Quichotte , qui n'est représenté dans Cervantes que comme un insensé à qui on fait continuellement des malices.
Le fond du poëme qui rassemble tant de choses, est précisément celui de notre roman de Cassandre , qui eut tant de vogue autrefois parmi nous, et qui a perdu cette vogue absolument , parce qu'ayant la longueur de YOrlando furioso . il n'a aucune de ses beautés; et, quand il les aurait en prose française, cinq ou six stances de J.'Arioste les éclipseraient toutes. Ce fond du poëme est, que la plupart des héros , et les princesses qui n'ont pas péri pendant la guerre , se retrouvent dans Paris après mille aventures , comme les personnages du roman de Cassandre se retrouvent dans la maison de Polémon.
Il y a dans YOrlando furioso un mérite inconnu à toute l'antiquité ; c'est celui de ses exordes*. Chaque chanï est comme un palais enchanté , dont le vestibule est toujours dans un goût différent, tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque. C'est de la moralç, ou de la galanterie, et toujours du naturel et de la vérité.
Voyez seulement cet exorde du quarante- qua-
trième chant de ce poëme, qui en contient quarantesix, et qui cependant n'est pas trop long; de ce poëme qni est tout en stances rimées , et qui cependant n'a rien de gêné ; de ce poëme qui démontre la nécessité de la rime dans toutes les langues modernes; de ce poëme charmant, qui démontre surtout la stérilité et la grossièreté des poèmes épiques barbares, dans lesquels les auteurs se sont affranchis du joug de la rime, parce qu'ils n'avaient pas la force de le porter, comme disait Pope, et comme l'a écrit Louis Racine, qui a eu raison alors.
Spesso in paver i atberghi, e in picciol tetli9 Nélle calamitadi e nei disacji, Meglio s' agcjiungon d'amicizia i p*ltt, Cne fra ricchezze invidiose ed agi Délie piene d' imidie e di sospetti Corti regali, e splendidi palacji, Ove la caritade è in tutto estinta ; Ne si vede amicizia, si norifinta.
Quindi avvien che tra principi e sicjnori, Patti e convention sono si frali.
Fan lega oggi re, papi e imper atori , Voman saran nemici capitali • Perché, quai V apparenze esteriori , Non hanno i cor, non han cjli animi tali, Chè non mirando al torto, pià cli1 al drittn, Àttendon solamente al lor profitto.
On a imité ainsi plutôt que traduit cet cxorde.
L'amitié sous le chaume habita quelquefois ; On ne la trouve point dans les cours orageuses Sous les lambris dore's des prélats et des rois , Séjour des faux sermens , des caresses trompeuses , Des sourdes factions , des effrénés désirs j
Séjour on tout est faux, et même les plaisirs.
Les papes, les césars apaisant leur querelle, Juient sur l'Évangile une paix fraternelle; Vous les voyez demain l'un de l'autre ennemis ; C'était pour se tromper qu'ils s'étaient réunis : Nul serment n'est gardé, nul accord n'est sincère ; Quand la bouche a parié , le cœur dit le contraire. Du ciel qu'ils attestaient ils bravaient le courroux ; L'intérêt est le dieu qui les gouverne tous.
Il n'y a personne d'assez barbare pour ignorer qu'Astolphc alla dans le paradis (chant XXXIV) reprendre le bon sens de Roland, que la passion de ce héros pour Angélique lui avait fait perdre , et qu'il le lui rendit très-proprement renfermé dans une fiole.
Le prologue du trente -cinquième chant est une allusion à cette aventure :
Chi salira per me, Madonà, in cielo A riportarne in mio perduto ingecjno?
Che poi ch' usci da' bë vostri occhi il telo7 Chël cor mi fisse, ocjnor perdendo vecjno ; JSè di tanta jattura mi querelo , Pur chè non cresca, ma stia a questo secjno. Ch'io dubito, se piii si va scemando, Di venir tal, quai ho descritto Orlando. Per riavei* Vingecjno mio m'è avviso, Che non bisogna che per Varia io poejeji Nel cerchio délia luna, o in paradiso, Chël mio non crodo che tant' alto allogcji. Ne' bei vostri occhi, e nel sereno viso, Nel sen d'avorio e alabastrini poejeji Se ne va errando ; ed io con questa labbia Lo corrô ; se vi par cliio lo riabbia.
Ceux qui n'entendent pas l'italien peuvent se faire quelque idée de ces strophes par la version française.
S3o ÉPOPÉE.
Oîi si quelqu'un voulait monter pour moi
Au paradis î s'il y pouvait reprendre
Mon sens commun ! s'il daignait me le rendre !....
Belle Aglae', je l'ai perdu pour toi ;
Tu m'as rendu plus fou que Roland même ;
C'est ton ouvrage : on est fou quand on aime.
Pour retrouver mon esprit égaré ,
Il ne faut pas faire un si long voyage.
Tes yeux l'ont pris , il en est éclairé ;
Il est errant sur ton charmant visage ,
Sur ton beau sein , ce trône des amours ;
11 m'abandonne. Un seul regard peut-être ,
Un seul baiser peut le rendre à son maître ;
Mais sous tes lois il restera toujours.
Ce molle et facetum de l'Arioste , cette urbanité , cet atticisme , cette bonne plaisanterie répandue dans tous ses chants, n'ont été ni rendues, ni même senties par Mirabaud , son traducteur , qui ne s'est pas douté que l'Arioste raillait de toutes ses imaginations. Voyez seulement le prologue du vingt -quatrième chant.
Clii mette il -pie suV amorosa pania Cerchi ritrarlo , e non v%inveschi l'aie; Che non è in somma amor se non insania^ A cjiudicio de' savii universelle.
E seben, corne Orlando, ognun non smania , Suo furor mostra a qualche altro segnale; E quale è di pazzia secjno piii espressô* Che per altri voler perder se stessol
Var] ali effetti son; ma la pazzia !Ë. tutt* una perd cTie li fa uscire.
Gli è corne una cjran selva1 ove la via Conviene a forza ., a chi vi va, fallire; Chi su , chi cjià , chi quà , chi là travjfl.
Ver conclu clerc in somma, io vi vo dire : A chi in amor s'invecchia, oltro ocjni pena Si convengon i ceppi, e la catena.
Ben mi si potria dir : Frate, tu val Ualtrui mostrando, e non vedi iltuo fallo, Io vi rispondo che comprendo assai, Or che di mente ho lucido inteivalîo, Ed ho cjran (e spero farlo ornai) Di riposarmi, e d'uscir fuor di ballo.
Ma tosto far, corne vorreiy nol posso ; Che'l maie è penetratn infino alV osso:
Voici comme Mirabaud traduit sérieusement cette plaisanterie.
« Que celui qui a mis le pied sur les gluaux de l'amour tâche de l'en tirer promptement , et de n'y pas laisser engluer ses ailes ; car, au jugement unanime des plus sages , l'amour est une vraie folie. Quoique tous ceux qui s'y abandonnent comme Roland ne deviennent pas furieux , il n'y en a cependant pas un seul qui ne fasse voir combien sa raison est égarée.
« Les effets de cette manie sont différens, mais une même cause les produit ; c'est comme une épaisse forêt où l'on prend à droite, l'autre prend à gauche ; sans compter enfin toutes les autres peines que l'amour fait souffrir, il nous ôte encore la liberté et nous charge de fers.
a Quelqu'un me dira peut-être : Eh, mon ami, prenez pour vous-même les avis^que vous donnez aux: autres. C'est bien aussi- mon dessein à présent que la raison m'éclaire; je songe à m'affranchir d'un joug qui me pèse, et j'espère que j'y parviendrai. Il
est pourtant vraî que le mal étant fort enraciné, îl me faudra pour en guérir beaucoup plus de temps que je ne voudrais. ».
Je crois reconnaître davantage l'esprit de l'Àrioste dans cette imitation faite par un auteur inconnu.
Qui dans la glu 'du tendre amour s'empêtre De s'en tirer n'est pas long-temps le maître ; On s'y démène , on y perd son bon sens , Témoin Roland et d'autres personnages :
Tous gens de bien , mais fort extravagans ; Ils sont tous fous , ainsi l'ont dit les sages.
Cette folie a différens effets , (Ainsi «ju'on voit dans de vastes forêib, A droite, à gauche , errer à l'aventure, Des pèlerins au gré de leur monture , Leur grand plaisir est de se fourvoyer ; Et pour leur bien je voudrais les lier.
A ce propos quelqu'un me dira : Frère, C'est bien prêché ; mais il fallait te taire. Corrige-toi sans sermonner les gens.
Oui , mes amis ; oui, je suis très-coupable, Et j'en conviens quand j'ai de bons momens ; Je prétends bien changer avec le temps , Mais jusqu'ici le mal est incurable.
Quand je dis que l'Arioste égale Homère dans la description des combats, je n'en veux pour preuve que ces vers
Suona Vun brando, e Valtro', or kasso, or alto ; II martel ai Vulcano era pià tarâo
épopée. 333
Nella spelunca afjumicata , dove Battea alV incude i folqori di Giove.
(Ont. II, st. 8.)
Âspro concentà, orribile urmonia
D'alte querele, d'ululi e di strida.
Délia misera cjente, che peria
Nel fondo, per cacjion délia sua guida;
Istranamenta concordar s'udia
Col fievo suan délia fammaomicida.
(Gant. XIV, st. i34.)
L'alto rumor délie sonore trombe, De' timpani e de* barbari stromenti Gùwt\ al continuo suon d'archi, di frombe Di machine, di ruote e di tormenti; E quel di che più par che'l ciel rimbombe Gridi, tumulti, gemiti e lamenli .
Rendono un aliro suon, clia quel s'accorda Con che i vicin, cadendo, il Nilo assorda,
(tant. XVI, st. 56.)
Aile squallide ripe d'Acheronte Sciolta dal corpo, più freddo che cjhiaccio, Bestemmiando fucjcji Valma sdeqnosa , Che fu si altéra al mondo e si orcjoqliosa.
(Cant. XLVI,st. 140.)
Voici une faible traduction de ces beaux vers.
Entendez- vous leur armure guerrière
Qui retentit des coups de cimeterre ?
Moins violens, moins prompts sont les marteaux
Qui vont frappant les ceclestes carreaux,
Quand tout noirci de fumée et de poudre, Au mont Etna Yulcain forge la foudre.
Concert horrible, exécrable harmonie,
De cris aigus et de longs hurlemens ,
Du bruit des cors , des plaintes des mourans ,
Et du fracas des maisons embrasées
Que sous leurs toits la flamme a renversées !
Des instrumens de ruine et de mort
Volant en foule et d'un commun effort,
Et la trompette organe du carnage ",
De plus d'horreur emplissent ce rivage,
Que n'en ressent l'étonné voyageur
Alors qu'il voit tout le Nil en fureur,
Tombant des cieux qu'il touche et qu'il inonde.
Sur cent rochers précipiter son onde ,
Alors , alors cette âme si terrible , Impitoyable, orgueilleuse, inflexible, Fuit de son corps et sort en blasphémant , Superbe encore à son dernier moment , Et défiant les éternels abîmes Où s'engloutit la foule de ses crimes.
Il a été donné à l'Arioste d'aller et de revenir de ces descriptions terribles aux peintures les plus voluptueuses , et de ces peintures à la morale la plus sage. Ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, c'est d'intéresser vivement pour les héros et pour les héroïnes dont il parle, quoiqu'il y en ait un nombre prodigieux. Il y a presque autant d'événemens touchans dans son poëme que d'aventures grotesques ; son lecteur s'accoutume si bien à cette bigarrure ,
ÉPOPÉE. v 1 35
qu'il passe de l'un à l'autre sans en être étonne.
Je ne sais quel plaisant a fait courir le premier ce mot prétendu du cardinal d'Est : Messer Lodovico , dove avete pigliato tante coglionerie? Le cardinal aurait dû ajouter : Dove avete pigliato tante cose divine? Aussi est-il appelé en Italie il divino Âriosto.
Il fut le maître du Tasse. L'Armide est daprès l'Alcine. Le voyage des deux chevaliers qui vont désenchanter Renaud y est absolument imité du voyage d'Astolphe. Et il faut avouer encore que les imaginations fantasques qu'on trouve si souvent dans le poème de Roland le furieux f sont bien plus convenables à un sujet mêlé de sérieux et de plaisant, qu'au poëme sérieux du Tasse, dont le sujet semblait exiger des mœurs plus sévères.
Ne passons pas sous silence un autre mérite qui n'est propre qu'à l'Arioste ; je veux parler des charmans prologues de tous ses chants.
Je n'avais pas osé autrefois le compter parmi les poètes épiques; je ne l'avais regardé que comme \a premier des grotesques : mais en le relisant je Fai trouvé aussi sublime que plaisant; et je lui fais trèshumblement réparation. Il est très-vrai que le pape Léon X publia une bulle en faveur de YOrlando furioso , et déclara excommuniés ceux qui diraient du mal de ce poëme. Je ne veux pas encourir l'excommunication.
C'est un grand avantage de la langue italienne , ou plutôt c'est un rare mérite dans le Tasse et dans l'Arioste que des poèmes si longs, non-seulement limés, mais rimes eu stances, en rimes croisées, ne
336 épopée.
fatiguent point l'oreille, et que le poëte ne paraisse
presque jamais gêné.
Le Trissin, au contraire , qui s'est délivré du joug de la rime, semble n'en avoir que plus de contrainte, avec bien moins d'harmonie et d'élégance.
Spencer, en Angleterre, voulut rimer en stances son poëme de la Fée reine; on l'estima, et personne ne le put lire.
Je crois la rime nécessaire à tous les peuples qui n'ont pas dans leur langue une mélodie sensible, marquée par les longues et par les brèves, et qui ne peuvent employer ces dactyles et ces spondées qui font un effet si merveilleux dans le latin.
Je me souviendrai toujours que je demandai au célèbre Pope pourquoi Milton n'avait pas rimé son Paradis perdu ? et qu'il me répondit : Bccause he could notj parce qu'il ne le pouvait pas.
Je suis persuadé que la rime irritant, pour ainsi dire, à tout moment le génie, lui donne autant d'élancemens que d'entraves: qu'en le forçant de tourner sa pensée eu mille manières, elle l'oblige aussi de penser avec plus de justesse, et de s'exprimer avec plus de correction. Souvent l'artiste en s'abandonnant à la facilité des vers blancs, et sentant intérieurement le peu d'harmonie que ces vers produisent,- croit y suppléer par des images gigantesques qui ne sont point dans la nature. Enfin il lui manque le mérite de te difficulté surmontée, i
Pour les poëmes en prose, je ne sais ce que c'est que ce monstre. Je n'y vois que l'impuissance/le faire des vers. J'aimerais autant qu'on me proposât un
ÉPOPÉE. 33j
concert sans instrumens. Le Cassandre de la Calprenède sera, si l'on veut, un poème en prose, j'y consens; mais dix vers du Tasse valent mieux.
De M Ut on.
Si Boileau, qui n'entendit jamais parler de Milton, absolument inconnu de son temps, avait pu lire le Paradis perdu, c'est alors qu'il aurait pu dire comme du Tasse :
Eh ! quel objet enfin à présenter aux yeux [Que le diable toujours hurlant contre les deux !
( Boileau , Art poét. , III , 2o5-2o6. )
Un épisode du Tasse est devenu le sujet d'un poëme entier chez l'auteur anglais ; celui-ci a étendu ce que l'autre avait jeté avec discrétion dans la fabrique de son poëme.
Je me livre au plaisir de transcrire ce que dit le Tasse au commencement du quatrième chant.
Quinci avendo pur tutto il pensier vclto A recar né1 Cristiani ultima doglia; Che sia, comanda, il pepol suo raccolto, ( Concilio orrendo!) entro la reqia soalia. Corne sia pur legcjiera impresa \ahi stolto! * Il repugnare alla àivina voglia :
•Stolto, ch1 al ciel s'agguaglia, e in obblio pone, Corne di Dio la destra irata tuone.
(St. a)
Chiama gli abitator delV ombre eterne, Jl rauco suon délia Xartarea tromba ; Treman le spaziose atr* 'caverne , E V aer cieco a quel romor rimbomba, IVé si stridendo mai dalle superne Regioni del cielo il folgor piomba, Dict. Ph. 4» 29
338 épopée.
Ne si scossa giarnmai tréma lu terra .
Quando i vapori in sen aravida séria.
Orrida maestà nel fero aspetlo Terrore aecresce, e pià superbo il rende. Rosseggian (jli ocenj • e di veueno infetto, Corne infausta cometa, il quardo splende. GV involve in mento, e su Viisuto petîo Ispida e folla la qran barba scende , E in quisa di vorayinc profonda , S' âpre la bocca a" atro sang ue. immonda*
(St. 7.}
Quali i fumi stdfurei ed infammat.
Escon di Moncjibello , e'I puzzo e'/ luono ; Tal délia fera bocca i necjri fatiu Taie il fetore, e le faville sono.
Mentre et parlava , Cerbero i latrati Ripresse: e Vldra si fe muta al mono > Resto Cocito, e ne tremar (jli abissi, E in questi dttti il qran rimbombo udissi.
(St. 8.)
Tavtarei rtumi^ di seder più degni Là sovra il sole, ond'è l'or gin vostra, Che meco cjià dai piiï felici reqrii .
Spinse il gran caso in questa orribiL chjosfra ; Gli antichi altrui sospetti , e i feri sdegni, Noti son troppot e Valta impresa nostrv. Or colui Yecjcje.a suo volver le stelU, E noi siau* cjiudicate aime rubelle.
(St.<>)
Ed in vece del di sereno ; e puvo , DelVaureo sol% decjli stellati gin, N'hà qui rinchiusi in questty abisso oacw'0 ; Fe' vuol, ch'al primo onor per noi s'uspiri.. E pdaèia (ahy quanto a ricordarlo è dui;o!
épopée. 33g
Que;i'è quel clic più inaspra i miei mar'iiri.) Ae bei secjq! eeletti h à Y uom ch'amato* Vuom vile, e di vil fancjo in terra nato
( St. i o. )
Tout le poëmc de Milton semble fondé sur ces vers, qu'il a même entièrement traduits» Le Tasse ne s'appesantit point sur les ressorts de cette machine, la seule peut-être que l'austérité de sa religion et le sujet d'une croisade dussent lui fournir. Il quitte le diable le plus tôt qu'il peut , pour présenter son Àrmide aux lecteurs; l'admirable Armide, digne de l'Alcine de l'Arioste dont elle est imitée. îl ne fait point tenir de longs discours à Bclial; à Mammon , à Belzébuth , à Satan.
Il ne fait point bâtir une salle pour les diables; il u'en fait.pas des géans pouf les transformer en pvgmées, afin qu'ils puissent tenir plus à Taise dans la salle. Il ne déguise point enfin Satan en cormoran et en crapaud.
Qu'auraient dit les cours et les savans de l'ingénieuse Italie, si le Tasse, avant d'envoyer l'esprit de ténèbres exciter Hidraot, le père d'Armide, à la vengeance, se fût arrêté aux portes de l'enfer pour s'entretenir avéfc la Mort et le Péché; si le Péché lui avait appris qu'il était sa fille, qu'il avait accouché d'elle par la tête ; qu'ensuite il devint amoureux de sa fille ; qu'il en eut un enfant qu'on appela la Mort; que la Mort (qui est supposée masculin) coucha avec le Péché (qui est supposé féminin), et qu'elle lui fit une infinité de serpens qui rentrent à toute heure dans ses entrailles et qui en sortent.
De tels rendez-vous, de telles jouissances sont aux yeux des Italiens de singuliers épisodes d'un poëme épique. Le Tasse les a négligés, et il n'a pas eu la délicatesse de transformer Satan en crapaud, pour mieux instruire Armide.
Que n'a-t-on pas dit de la guerre des bons et des mauvais anges que Milton a imitée de la Gigantomachie de Claudien ? Gabriel consume deux chants entiers à raconter les batailles données dans le ciel contre Dieu même; et ensuite la création du monde. On s'est plaint que ce poëme ne ôoit presque rempli que d'épisodes; et quels épisodes! c'est Gabriel et Satan qui se disent des injures; ce sont des anges qui se font la guerre dans le ciel, et qui la font à Dieu. Il y a dans le ciel des dévots et des espèces d'athées. Àbdieï, Ariel, Arioc, Rimiel, combattent Moloch, Belzébuth, Nisroch; on se donne de grands coups de sabre; on se jette des montagnes à la tête avec les arbres qu'elles portent, et les neiges qui couvrent leurs cimes, et les rivières qui coulent à leurs pieds. C est là, comme on voit, la belle et simple nature!
On se bat dans le ciel à coups de canon; encore cette imagination est -elle prise de l'Arioste; mais TArioste semble garder quelque bienséance dans cette invention, Voilà ce qui a dégoûté bien des lecteurs italiens et français. Nous n'avons garde de porter notre jugement; nous laissons chacun sentir du dégoût ou du plaisir à sa fantaisie.
On peut remarquer ici que la fable de la guerre des géans contre les dieux, semble plus raisonnable que celle des anges, si le mot de raisonnable peut
ÉPOPÉE. 34l
convenir à de telles fictions» Les géans de la fable étaient supposés les en fan s du ciel et de la terre, qui redemandaient une partie de leur héritage à des dieux auxquels ils étaient égaux en force et en puissance. Ces dieux n'avaient point créé les Titans; ils étaient corporels comme eux. Mais il n'en est pas ainsi dans notre religion. Dieu est un être pur, infini, tout-puissant, créateur de toutes choses, à qui ses créatures n'ont pu faire la guerre ni lancer contre lui des montagnes, ni tirer du canon.
Aussi cette imitation de la guerre des géans, cette fable des anges révoltés contre Dieu même, ne se trouve que dans les livres apocryphes attribués à Enoch, dans le premier siècle de notre ère vulgaire, livre digne de toute l'extravagance du rabbinisme.
Milton a donc décrit cette guerre. Il y a prodigué les peintures les plus hardies. Ici ce sont des anges à cheval , et d'autres qu'un coup do sabre coupe en deux et qui se rejoignent sur-le-champ ; là c'est la mort qui lève le nez pour renifler l'odeur des cadavres qui n'existent pas encore. Ailleurs elle frappe de 5a massue pétrifique sur le froid et sur le sec. Plus loin , c'est le froid , le chaud , le sec et l'humide , qui se disputent l'empire du monde, et qui conduisent en bataille rangée des embryons d'atomes, Les questions les plus épineuses de la plus rebutante scolastique sont traitées en plus de vingt endroits dans les termes mêmes de l'école. Des diables en enfer s'amusent à disputer sur la grâce , sur le libre arbitre , sur la prédestination, tandis que d'autres jouent de la flûte.
Au milieu de ces inventions il soumet son imagi-
Z.\'l EPOPEE.
nation poétique et la restreint à paraphraser 5 dans deux chants, les premiers chapitres de la Genèse.
. . . God saw tlie licjht \vas Qood'f And llght from darkness. ......
Divided : licjlit the dayy and daî-kness nicjht
He named
(Liv. VII, v, 249-202.)
Aqain God said : let there be firmament.
(Ib.,\. 261.)
And saw that it was good. ......
C'est un respect qu'il montre pour l'ancien Testa ment, ce fondement de notre religion.
Nous croyons avoir une traduction exacte de Milton , et nous n'eu avons point. On a retranché , ou entièrement altéré plus de deux cents pages qui prouveraient la vérité de ce que j'avance.
En voici un précis que je tire du cinquième chant.
Après qu'Adam et Eve ont récité le psaume CXLVIII, l'ange Raphaël descend du ciel sur ses six ailes, et vient leur rendre visite; et Eve lui prépare à dîner. « Elle écrase des grappes de raisin, et en fait du vin doux qu'on appelle mous.t; et de plusieurs graines , et des doux pignons pressés elle tempéra de douces crèmes L'ange lui dit, bonjour , eï se servit de la sainte salutation dont il usa long-temps après envers Marie, la seconde Eve : Bonjour, mère des hommes, dont le ventre fécond remplira le monde de plus d'enfans qu'il n'y a de différens fruits des arbres de Dieu entassés sur ta table. La table était un gazon et des sièges de mousse tout
ÉPOPÉE. 3 \o
autour, et sur son ample carre, d'un bout à l'autre ., tout l'automne était empilé, quoique le printemps et l'automne dansassent en ce lieu par la main. Us firent quelque temps conversation ensemble sans craindre que le dîner se refroidît (.'/). Enfin, notre premier père commença ainsi :
« Envoyé céleste, qu'il vous plaise goûter des présens que notre nourricier , dont descend tout Lien parfait et immense , a fait produire à la terre pour notre nourriture et pour notre plaisir; alimens peutêtre insipides pour des natures spirituelles. Je sais seulement qu'un père céleste les donne à tous.
« A quoi fange répondit : Ce que celui dont les louanges soient chantées donne à l'homme en partie spirituelle, n'est pas trouvé un mauvais mets par les purs esprits; et ces purs esprits, ces subslances intelligentes, veulent aussi des alimens, ainsi qu'il en faut à votre substance raisonnable. Ces deux substances contiennent en elles toutes les facultés basses des sens par lesquelles elles entendent, voient, flairent, touchent, goûtent, digèrent ce qu'elles ont goûté , en assimilent les parties , et changent les choses corporelles en incorporelles. Car, vois - tu 7 tout ce qui a été créé doit être soutenu et nourri; les oiémens les plus grossiers alimentent les plus purs; la terre donne à manger à la mer; la terre et la mer à Pair; l'ai; donne de la pâture aux feux éthérés , et d'abord à la lune, qui est la plus proche de nous; c'ctt de là qu'on voit sur son visage rond ses tache*
(<*.] Mo- pour mot : 2Vo [car Lst d'.nncr coot
et ses vapeurs non encore purifiées et non encore tournées en sa substance. La lune aussi exhale de la nourriture de son continent humide aux globes plus élevés. Le soleil, qui départ sa lumière à tous, reçoit aussi de tous en récompense son aliment en exaltations humides, et le soir il soupe avec l'Océan
Quoique dans le ciel les arbres de vie portent un fruit d'ambroisie ; quoique nos vignes donnent du nectar ; quoique tous les matins nous brossions les branches d'arbres couvertes d'une rosée (Je miel; quoique nous trouvions le terrain couvert de graines perlées; cependant Dieu a tellement varié ici ses présens, et de nouvelles délices , qu'on peut les comparer au ciel. Soyez sûrs que je ne serai pas assez délicat pour n'en pas tâter avec vous,
a Ainsi ils se mirent à table, et tombèrent sur les viandes; et l'ange n'en fit pas seulement semblant; il ne mangea pas en mystère, selon la glose commune des théologiens, mais avec la vive dépêche d'une faim très -réelle 3 avec une chaleur concoctive et transsubstantive ; le superflu du dîner transpire aisément dans les pores des esprits ; il ne faut pas s'en étonner, puisque l'empirique alchimiste avec son feu de charbon et de suie peut changer, ou croit pouvoir changer; l'écume du plus grossier métal en or aussi parfait que celui de la mine,
« Cependant Eve servait à table toute nue , et couronnait leurs coupesde liqueurs délicieuses. O innocence, méritant paradis! c'était alors plus que jamais que les enfans de Dieu auraient été excusables d'être amoureux d'un tel objet; mais dans leurs cœurs l'a-
mour régnait sans débauche. Ils ne connaissaient pas la jalousie, enfer des amans outragés. ».
Voilà ce que les traducteurs de Milton n'ont point du tout rendu ; voilà ce dont ils ont supprimé les trois quarts, et atténué tout le reste. C'est ainsi qu'on en a usé quand on a donné des traductions de quelques tragédies de Shakespeare; elles sont toutes mutilées et entièrement méconnaissables. Nous n'avons aucune traduction fidèle de ce célèbre auteur dramatique, que celle des trois premiers actes de son Jules- César, imprimée à la suite de China, dans l'édition de Corneille avec des commentaires.
Virgile annonce les destinées des descendans dÉnée, et les triomphes des Romains. Milton prédit le destin des enfans d'Adam; c'est un objet plus grand, plus intéressant pour l'humanité; c'est prendre pour son sujet l'histoire universelle. Il ne traite pourtant à fond que celle du peuple juif, dans les onzième et douzième chants; et voici mot à mot ce qu'il dit du reste de la terre,
« L'ange Michel et Adam montèrent dans la vision de Dieu; c'était la plus haute montagne du paradis terrestre , du haut de laquelle l'hémisphère de la terre s'étendait dans l'aspect le plus ample et le plus clair. Elle n'était pas plus haute , ni ne présentait un aspect plus grand que celle sur laquelle le diable emporta le second Adam dans le désert, pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire. Les yeux d'Adam pouvaient commander de là toutes les villes d'ancienne et de moderne renommée; sur le siège du plus puissant empire, depuis les futures
murailles de Combalu , capitale du grand kan du Catai, et de Samarcande sur FOxus, trône de Tamerlan, à Pékin des rois de la Chine , et de là à Agra J et de là à Lakor du grand -mogol jusqu'à la Chnsonèse d'or , ou jusqu'au siège du Persan dans £cbatane , et depuis dans Ispahan ) ou jusqu'au czar russe dans Moscou, ou au sultan venu du Turkestan dans Bjzance. Ses yeux pouvaient voir l'empire du Négus jusqu'à son dernier port Ercoco, et les royaumes maritimes Mombaza , Quiloa et Mélinde, et Safala qu'on croit Ophlr, jusqu'au royaume de Congo et Angola plus au sud. Ou bien de là il voyait depuis le fleuve Niger jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor , de Fez et de Maroc ; Sus , Alger , Tremisen, et de là l'Europe, à l'endroit d'où Rome devait gouverner le monde. Peut-être il vit en esprit le riche Mexique , siège de Montezume , et Cusco dans le Pérou, plus riche siège d'Atabalipa ; et la Guiane, non encore dépouillée, dont la capitale est appelée Eldorado par les Espagnols. »
Après avoir fait voir tant de royaumes aux yeux d'Adam, on lui montre aussi un hôpital; et l'auteur ne manque pas de dire que c'est un effet de la gourmandise d'Eve.
•(( Il vit un lazareth où gisaient nombre de malades, spasmes hideux, empreintes douloureuses, maux de cœur, d'agonie, toutes les sortes de fièvres, convulsions, épilepsies, terribles catarrhes et ulcères dans les intestins, douleurs de coliques, frénésies diaboliques, mélancolies soupirantes, folies lunatiques,
épopée. 34;
atropines, marasmes, poste dévorante ati loin, hydropisics, asthmes, rhumes, etc. »
Toute cette vision semble une copie de l'Ariostc ; car Astolphe, monté sur l'hippogriffe, voit en volant tout ce qui se passe sur les frontières de l'Europe et sur toute l'Afrique. Peut-être, si on Tose dire, la fiction de TArioste est plus vraisemblable que celle do son imitateur; car, en volant, il est tout naturel qu on yoie plusieurs royaumes l'un après l'autre ; mais >:i ne peut découvrir toute ia terre du haut d'une montagne.
On a dit que Milton ne savait pas l'optique ; mais ~ette critique est injuste; il est très-permis de feindre ]u'un esprit céleste découvre au père des hommes es destinées de ses descendans.. 11 n'importe que eo »oit du haut d'une montagne ou ailleurs. L'idée au noms est grande et belle.
Voici comme finit ce poénie.
La Mort et le Péché construisent un large pont de
pierre qui joint l'enfer à la terre pour leur commodité
*t pour celle de Satan quand ils voudront faire leur
royage. Cependant Satan revoie vers les diables par
m autre chemin ; il vient rendre compte à ses vas-
auv du succès de sa commission; il harangue les
iables, m.ais il n'est reçu qu'a7ec des sifflets. Dieu le
hange en grand serpent, et ses compagnons devien-
ont serpens aussi.
U] eu aisé de reconnaître dans cet ouvrage, au
uliou de ses beautés 7 je ne sais quoi esprit de fana-
de férocité peda-ntesquo qui dominaient en
j'ie du temps do Cro.mwell , lorsque tous les
Anglais avaient la Bible et le pistolet à la main. Ces absurdités théologiques , dont l'ingénieux Butler, auteur d'Hudibras s'est tant moqué, furent traitées sérieusement par Milton. Aussi cet ouvrage fut regardé par toute la cour de Charles II avec autant d'horreur qu'on avait de mépris pour l'auteur.
Milton avait été quelque temps secrétaire pour la langue latine du parlement, appelé le rump 9 ou le croupion. Cette place fut le prix d'un livre latin en faveur des meurtriers du roi Charles I ; livre ( il faut l'avouer) aussi ridicule par le style que détestable par la matière ; livre où l'auteur raisonne à peu près comme lorsque dans son Paradis perdu il fait digérer un ange, et fait passer les excrémens par insensible transpiration ; lorsqu'il fait coucher ensemble le Péché et la Mort; lorsqu'il transforme son Satan en cormoran et en crapaud ; lorsqu'il fait des diables géans , qu'il change ensuite en pygmée pour qu'ils puissent raisonner plus à l'aise , et parler de controverse 7 etc.
Si on veut un échantillon de ce libelle scanda* leux qui le rendit si odieux, en voici quelques-uns. Saumaise avait commencé son livre en faveur de la maison Stuart, et contre les régicides, par ces mots :
« L'horrible nouvelle du parricide commis en Angleterre, a blessé depuis peu nos oreilles et encore plus nos coeurs, n
Milton répond à Saumaise : «Il faut que cette horrible nouvelle ait une épée plus longue que celle de " saint Pierre qui coupa une oreille à Malchus, ou les oreilles hollandaises doivent être bien longues pour
ÉPO'PÊE. 34 f)
que le coup ait porté de Londres à La Haye; car une {.elle nouvelle ne pouvait blesser que des oreilles d'une. »
Apres ce singulier préambule , Milton traite de pu 'HUviimcs et de lâches les larmes que le crime de la faction de Cromwell avait fait répandre à tous \cs hommes justes et sensibles: «Ce sont, dit-il, des iarmes telles qu'il en coula des yeux de la nymphe Salmacis, qui produisirent la fontaine dont les eaux énervaient les hommes, les dépouillaient de leur virilité, leur ôtaient le courage, et en fesaient des hermaphrodites. » Or, Saumaise s'appelait Salmatius en latin. Milton le fait descendre de la nymphe Salmacis. Il Tappellc eunuque et hermaphrodite , quoique hermaphrodite soit le contraire d'eunuque. 11 lui dit que ses pleurs sont ceux de Salmacis sa mère, et qu'ils Font rendu infâme.
. . . Infamis ne cjuem miilè fortihus undis
Salmacis enervet
(Ovid., Mét&morph. , lib. IV. v. 285-286.)
On peut juger. si un tel pédant atrabilaire, défen- HW du pius énorme crime , put plaire à la cour polie el délicate de Charles II, aux lords Piochester, Roseommon, Buckingham, aux Waller, aux Cowley, aux Cpngrcve, aux Wicherley. Ils eurent tous en horreur l'homme et le poëme. A peine même sut-on (jue le Paradis perdu existait. Il fut totalement ignoré en France aussi-bien que le nom de l'auteur.
Qui aurait osé parler aux Racine, aux Despréaux, aux Molière , aux La Fontaine d'un poëme épique sur Àdarn et Eve! Quand les Italiens Pont connu, ils ont
1» rt PL. 4- 3o
35o * ÉPOPÉE.
peu estimé cet ouvrage, moitié théologique et moitié diabolique , où les anges et les diables parlent pendant des cliants entiers. Ceux qui savent par cœur l'Arioste et le Tasse n'ont pu écouter les sons durs de Miltoa. Il y a trop de distance entre la langue italienne et l'anglaise.
Nous n'avions jamais entendu parler de ce poëme eii France,, avant jque l'auteur de la Henriade nous eu eût donné une idée dans le neuvième chapitre de son Essai sur la poésie épique. Il fut même le premier (si je ne me trompe) qui nous fît connaître les poètes anglais, comme il fut le premier qui expliqua les découvertes de Newton et les sentimens de Locke. Mais, quand on lui demanda ce qu'il pensait du génie de Milton , il répondit : « Les Grecs recommandaient aux poètes de sacrifier aux grâces3 Milton a sacrifié au diable. ».
On songea alors à traduire ce poëme épique anglais dont M. de Voltaire avait parlé avec beaucoup d'éloges à certains égards. Il est difficile de savoir précisément qui en fut le traducteur. On l'attribue à deux personnes qui travaillèrent ensemble; mais on peut assurer qu'ils ne l'ont point du tout traduit fidè-' lement. Nous l'avons déjà fait voir; et il n'y a qu'à jeter les yeux sur le début du poëme pour en être convaincu.
M Je chante la désobéissance du premier homme , et les funestes effets du fruit défendu, la perte d'un paradis, et le mal de la mort triomphant sur la terre, jusqu'à ce qu'un Dieu -homme vienne juger les nations , et nous rétablisse dans le séjour bienheureux.»
Il n'y a pas un mot dans l'original qui réponde exactement à cette traduction. Il faut d'abord considérer qu'on se permet dans la langue anglaise des in* versions que nous souffrons rarement dans la nôtre. Voici mot à mot le commencement de ee poëme de Milton :
« La première désobéissance de l'homme, et le fruit de l'arbre défendu, dont le goût porta la mort dans le monde, et toutes nos misères avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un plus grand homme nous rétablît (e) et regagnât notre demeure heureuse ; Muse céleste, c'est là ce qu'il faut chanter.
Il y a de très-beaux morceaux sans doute dans ce poëme singulier; et j'en reviens toujours à ma grande preuve , c'est qu'ils sont retenus en Angleterre par quiconque se pique d'un peu de littérature. Tel est ce monologue de Satan, lorsque, s'échappant du fond des enfers, et voyant pour la première fois notre soleil sortant des mains du Créateur, il s'écrie :
« Toi, sur qui mon tyran prodigue ses bienfaits, Soleil, astre de feu, jour heureux que je hais, Jour qui fait mon supplice , et dont mes yeux s^étonnent , Toi qui semblés le Dieu des cieux qui t'environnent , Devant qui tout éclat disparaît et s'enfuit , Qui fais pâlir le front des astres de la nuit ; Image du Très-Haut qui régla ta carrière, Hélas ! j'eusse autrefois éclipsé ta lumière.
(e) Il y a dans plusieurs éditions : Restore us, and regain. J'ai choisi cette leçon comme la plus naturelle. Il y a dans l'original : La première désobéissance de Vhomme, etc., chantez, Muse céleste. Mais cette inversion ne peut être adoptée dans notre
langue.
Sur la voûte des cieux élevé' plus que toi
Le trône où tu t'assieds s'abaissait devant moi ;
Je suis tombé ; Forgueil m'a plongé dans l'abîme.
Hélas ! je fus ingrat, c'est là mon plus grand crime.
J'osai me révolter contre mon créateur :
C'est peu de me créer , il fut mon bienfaiteur ;
Il m'aimait : j'ai forcé sa justice éternelle
D'appesantir son bras sur ma tête rebelle ,
Je l'ai rendu barbare en sa sévérité ,
11 punit à jamais, et je l'ai mérité.
Mais si le repentir pouvait obtenir grâce !....
Non, rien ne fléchira ma haine et mon audace;
Non , je déteste un maître; et sans doute il vaut mieux
Régner dans les enfers qu'obur dans les cieux. »
Les amours d'Adam et d'Eve sont traités avec une mollesse élégante et même attendrissante, qu'on n'attendrait pas du génie un peu dur, et du style souvent rabo Lieux de Hilton.
Du reproche de plagiat fait a Milton.
Quelques-uns l'ont accusé d'avoir pris son poème dans la tragédie du Bannissement d'Adam de Grotius, et dans la Sarcotis du jésuite Masénius, imprimée à Cologne en i654 et en 1661 , long -temps avant que Milton donnât son Paradis perdu.
Pour Grotius, on savait assez en Angleterre que Milton avait transporté dans son poëme épique anglais quelques vers latins de la tragédie d'Adam. Ce n'est point du tout être plagiaire ; c'est enrichir sa langue des beautés d'une langue étrangère. On n'accusa point Euripide de plagiat, pour avoir imité dans un chœur d'Iphigénie le second livre de l'Iliade ; au contraire, on lui sut très-ton gré de cette imitation ,
épopée. 353
qu'on regarda comme un hommage rendu à Homère sur le théâtre d'Athènes.
Virgile n'essuya jamais de reproche pour avoir heureusement imité, dans l'Enéide, une centaine de vers du premier des poètes grecs.
On a poussé l'accusation un peu plus loin contre Milton. Un Écossais , nommé M. Lauder, très-attaché à la mémoire de Charles I, que Milton avait insultée avec l'acharnement le plus grossier, se crut en droit de flétrir la mémoire de l'accusateur de ce monarque. On prétendait que Milton avait fait une infâme fourberie , pour ravir à Charles I la triste gloire d'être l'auteur de YEikon Basiliké, livre long- temps cher aux royalistes, et que Charles I avait, dit-on, composé dans sa prison pour servir de consolation à sa déplorable infortune.
Lauder voulut donc, vers l'année 17S2, commencer par prouver que Milton n'était qu'un plagiaire , avant de prouver qu'il avait agi en faussaire contre la mémoire du plus malheureux des rois ; il se procura des éditions du poëme de la Sarcotis. Il paraissait évident que Milton en avait imité quelques morceaux , comme il avait imité Grotius et le Tasse.
Mais Lauder ne s'en tint pas là ; il déterra une mauvaise traduction en vers latins du Paradis perdu du pocte anglais; et joignant plusieurs vers de cette traduction à ceux de Masénius, il crut rendre par là l'accusation plus grave et la honte de Milton plus complète. Ce fut en quoi il se trompa lourdement; 5a fraude fut découverte. Il voulait faire passer Mil-
ton pour un faussaire, el lui-même fut convaincu de l'être. On n'examina point le poëme de Masénius , dont il n'y avait alors que très-peu d'exemplaires en Europe. Toute l'Angleterre, convaincue du mauvais artifice de l'Ecossais, n'en demanda pas davantage. L'accusateur confondu fut obligé de désavouer sa manœuvre, et d'en demander pardon.
Depuis ce temps on imprima une nouvelle édition de Masénius en iySy. Le public littéraire fut surpris du grand nombre de très-beaux vers dont la Sarcotis étah parsemée. Ce n'est à la vérité qu'une longue déclamation de collège sur la chute de l'homme : mais lexorde, l'invocation, la description du jardin d'Éden, le portrait d'Eve, celui du diable , sont précisément les mêmes que dans Milton. Il y a bien plus, c'est le même sujet, le même nœud, la même catastrophe. Si le diable veut dans Milton se venger sur l'homme du mal que Dieu lui a fart, il a précisément le même dessein chez le jésuite Masénius ; et il le manifeste dans des vers dignes peut-être du siècle d'Auguste.
Serrtel excidimus crudelibuî tistris, Et conjuratas involvit terra cohortes.
Fata marient , tenet et superos oblivio nostri; Indecore premimur , vuîai tolluntur inertes Ac viles animce, cteloque fruuntur aperto. Nos divûm soboles, patridque in sede locandi, Pellimur exilio, moèstoque Acheronte tenemur. Heu! dolor! et superûm décréta indigna! Fatiscat Orhis , et antiquo turbentur cuncta tumultu , Ac redeat déforme chaos; Styx atra ruinam, Jerrarum excipiati fatoqut impellat eodem
LPOPÉE. 355
Et cœlum, et cœli cives. Ut inulta cadamus Turba, nec umbrarum pariter calicjine raptarn Sarcoteam, invisum caput, involvamus ? ut astris Regrianteni) et nobis domina cervice minantem Icjnavi patiamur? adhuc tamen, improba, vivit. Vivit adhuc, fruiturcjue Dei securo favore! Cernimus ! et cjuicquam furiarum absconditur orco! Vahî pudor, œternumque probrumStygis, occidat, amens Occidat, et nostrœ subeat consortia culpœ. Hœc mihi secluso cœli solatia tantùm Excidii restant. Juvat hdc consorte malorum Posse frui, juvat ad nostram seducere pœnam Frustra exultantem, patridcjue ex sorte superbam, 'Mrumnas exempla levant', minor illa ruina est, Quœ caput adversi labens oppressera hostis.
(Sarcotis, I, 271 et seq.)
On trouve dans Masénius et dans Miîton de petits épisodes, de légères excursions absolument semblables , l'un et l'autre parlent de Xerxès qui couvrit la mer de ses vaisseaux.
Quantus erat Xerxes, médium âum contrahit orbem JJi bis in excidium.
(Sarcotis, III, £6i.)
Tous deux parlent sur le même ton de la tour de Babel; tous deux font la même description du luxe, de l'orgueil, de la gourmandise.
Ce qui a le plus persuadé le commun des lecteurs du plagiat de Milton , c'est la parfaite ressemblance du commencement des deux poèmes. Plusieurs étrangers, après avoir lu l'exorde , n'ont pas douté que tout le reste du poëme de Milton ne fût pris de Masénius. C'est une erreur bien grande et aisée à reconnaître*
Je ne crois pas que le poète anglais ait imité eu tout plus de deux cents vers du jésuite de Cologne , et j'ose dire qu'il n'a imité que ce qui méritait de l'être. Ces deux cents vers sont fort beaux; ceux de Milton le sont aussi; et le total du poëme de Masénius, malgré ces deux cents beaux vers, ne vaut rien du tout.
Molière prit deux scènes entières dans la ridicule comédie du Pédant joué, de Cyrano de Bergerac. Ces deux scènes sont bonnes, disait-il en plaisantant avec ses amis, elles m'appartiennent de droit, je reprends mon bien. On aurait été après cela très-mal reçu à traiter de plagiaire l'auteur du Tartufe et du Misanthrope.
II est certain qu'en général Milion , dans son Paradis, a volé de ses propres ailes en imitant; et il faut convenir que, s'il a emprunté tant de traits de Grotius et du jésuite de Cologne, ils sont confondu? dans la foule des choses originales qui sont à lui ; il est toujours regardé en Angleterre comme un très-grand poète.
Il est vrai qu'il aurait du avouer qu'il avait traduit deux cents vers d'un jésuite; mais de son temps, dans la cour de Charles II , on ne se souciait ni des jésuites, ni'de Milton, ni du Paradis perdu, ni du Paradis retrouvé. Tout cela était ou bafoué ou inconnu»
Toutes les absurdités qui avilissent la nature humaine nous sont donc venues d'Asie avec toutes les sciences et les arts! C'est en Asie, c'est en Egypte
qu'on osa faire dépendre la vie et la mort d'un accusé, ou d'un coup de dez, ou de quelque chose d'équivalent; ou de l'eau froide, ou de l'eau chaude, ou drun fer rouge, ou d'un morceau de pain d'orge. Une superstition à peu près semblable existe encore, à ce qu'on prétend, dans les Indes, sur les côtes de Malabar et au Japon.
Elle passa d'Egypte en Grèce. Il y eut à Trezène un temple fort célèbre, dans lequel tout homme qui se parjurait mourait sur-le-champ d'apoplexie. Ilippoîyle, dans la tragédie de Phèdre, parle ainsi à sa maîtresse Aricie (act. Y, scène 1.) :
Aux portes de Trezène, et parmi ces tombeaux , Des princes de ma race antiques sépultures , Est un temple sacré , formidable aux parjures. C'est là que les mortels n'osent jurer en vain $ le perfide y rrçoit un châtiment soudain; ^
Et , craignant d'y trouver la mort inévitable , Le mensonge n'a point de frein plus redoutable.
Le savant commentateur du grand Racine fait cette remarque sur les épreuves de Trezène.
« M. de La Motte a dit qu'Hippolyte devait proposer à son père de venir entendre sa justification dans ce temple où l'on n'osait jurer en vain. Il est vrai que Thésée n'aurait pu douter alors de l'innocence de ce jeune prince; mais il eût eu une preuve trop convaincante contre la vertu de Phèdre , et c'est ce qu'Hippolyte ne voulait pas faire. M. de La Motte aurait du se défier un peu de son goût, en soupçonnant celui de Racine, qui semble avoir prévu son objection. En effet, Thésée est si prévenu contre Hippolyte, '
qu'il ne veut pas même l'admettre à se justifier par serment. »
Je dois dire que la critique de La Motte est de feu M. le marquis de Lassai. ïl la fit à table chez M. de La Faye, où j'étais avec feu M. de la Motte, qui promit qu'il en ferait usage \ et, en effet, dans ses discours sur la tragédie (a) , il fait honneur de cette critique à M le marquis de Lassai. Cette réflexion me parut très-judicieuse, ainsi qu'à M. de La Faye, et à tous les convives qui étaient, excepté moi, les meilleurs connaisseurs de Paris. Mais nous convînmes tous que c'était Aricie qui devait demander à Thésée Pé? preuve du temple de Trezène, d'autant plus que Thésée, immédiatement après, parle assez long-temps à cette princesse, laquelle oublie la seule chose qui pouvait éclairer le père et justifier le îils. Cet oubli est inexcusable. Ni M. de Lassai, ni M. de La Motte ne devaient se défier de leur goût en cette occasion. C'est en vain que le commentateur objecte que Thésée a déclaré à son fils qu'il n'en croira point ses scrmens.
Toujours les scélérats ont recours au parjure.
{ Phèdre , acte JV, scène Iï. )
Il y a une prodigieuse différence entre un serment fait dans une chambre, et un serment fait dans un temple où les parjures sont punis d'une mort subite. Si Aricie avait dit un mot, Thésée n'avait aucune excuse de ne pas conduire Hippolyte dans ce temple; mais alors il n'y avait plus de catastrophe.
(a) La Motte, tome IV, page 3o3.
ÉPREUVE. 35q
Ilippolyte ne devait donc point parler de la vertu du temple de Trezène à sou Aricie; il n'avait pas besoin de lui faire serment de l'aimer; elle en était assez persuadée. C'est une légère faute qui a échappé au tragique le plus sage, le plus élégant et le plus passionné que nous ayons eu.
Après cette petite digression , je reviens à la barbare folie des épreuves. Elle ne fut point reçue dans la république romaine. On ne peut regarder, comme une des épreuves dont nous parlons, l'usage de faire dépendre les grandes entreprises de la manière dont les poulets sacrés mangeaient des vesces, Il ne s'agit ici que des épreuves faites sur les hommes. On ne proposa jamais aux Manlius, aux Camilles, aux Scipions, de se justifier en mettant la main dans l'eau bouillante sans s'échauder.
Ces inepties barbares ne furent point admises sous les empereurs. Mais nos Tartares qui vinrent détruire l'empire (car la plupart de ces déprédateurs étaient originaires de Tartarie) , remplirent notre Europe de cette jurisprudence qu'ils tenaient des Perses. Elle ne fut point connue dans l'empire d'orient jusqu'à Justinien, malgré la détestable superstition qui régnait alors. Mais depuis ce temps les épreuves dont nous parlons y, furent reçues. Cette manière de juger les hommes est si ancienne qu'on la trouve établie chez les Juifs dans tous les temps.
Coré , Dathan et Abiron disputent le pontificat au grand -prêtre Aaron dans le désert; Moïse leur ordonne d'apporter deux cent cinquante encensoirs, et leur dit : Que Dieu choisira entre leurs encensoirs
36b ÉPREUVE.
et celui d'Aaron. A peine les révoltés eurent paru pour soutenir cette épreuve qu'ils furent engloutis dans la terre, et que le feu du ciel frappa deux cent cinquante de leurs principaux adhérons (?;) ; après quoi le Seigneur fît encore mourir quatorze mille sept cents hommes du parti. La querelle n'en continua pas moins entre les chefs d'Israël et d'Aaron pour le sacerdoce. On se servit alors de l'épreuve des verges, chacun présenta sa verge; et celle d'Aaron fut la seule qui fleurit.
Quand le peuple de Dieu eut fait tomber les murs de Jéricho au son des trompettes, il fut vaincu par les habitansdu village de Haï. Cette défaite ne parut pas naturelle à Josué; i) consulta le Seigneur, qui lui répondit qu'Israël avait péché; que quelqu'un s'était approprié une part de ce qui était dévoué à l'anathème dans Jéricho. En effet, tout avait dû être brûlé avec les hommes, les femmes, les enfans et les bêtes; et quiconque avait sauvé ou emporté quelque chose devait être exterminé (r). Josué, pour découvrir le coupable, soumit toutes les tribus à l'épreuve du sort. Il tomba d'abord sur la tribu de Juda, ensuite sur la famille de Zaré, puis sur la maison où demeurait Zabdi, et enfin sur le petit-fils de Zabdi, nommé Acan.
L'Ecriture n:explique pas comment ces tribus errantes avaient alors des maisons. Elle ne dit pas non plus de quel sort on.se servait; mais il est certain, par le texte , qu'Acan étant convaincu de s'etre approprié
(b) Nofllbres , chap. XVI. — (c) Josué , c-f ap. VU.
ÉPREUVE. 36' ï
une petite lame d'or, un manteau d'écarlate, et deux cents sicles d'argent , fut brûlé avec ses fils, ses brebis, ses bœufs, ses ânes et sa tante même, dans la vallée d'Achor.
La terre promise fut partagée au sort (r/) ; on tira't au sort les deux boucs d'expiation pour savoir lequel des deux serait offert en sacrifice, tandis qu'on enverrait l'autre au désert (e).
Quand il fallut élire Saiil pour roi (/), on consulta le sort qui désigna d'abord la tribu de Benjamin, la famille de Métri dans cette tribu, et ensuite Saûl, fils de Cis, dans la famille de Métri.
Le sort tomba sur Jonathas pour le punir d'avoû? mangé un peu de miel au bout d'une verge (</).
Les matelots de Joppé jetèrent le sort pour apprendre de Dieu quelle était la cause de la tempête (//). Le sort leur apprit que c'était Jonas, et ils le jetèrent dans la mer.
Toutes ces épreuves par le sorï, qui n'étaient que des superstitions profanes chez les autres nations, étaient la voix de Dieu même chez le peuple chéri , et tellement la voix de Dieu , que les apôtres tirèrent au sort la place de l'apôtre Judas (?'). Ses deux concurrens étaient saint Mathias et Barsabas. La Providence se déclara pour saint Mathias.
Le pape Honorius, troisième du nom, défendit par une décrétale que Ton se servît dorénavant de cette
(d) Josué, chap. XIY, — (e) Lévitique, chap. XVI,
(f) Liv. I des Rois, chap. X. — (<j[) 2U, chap. XIV, V. 4a.
(/<) Jonas , chap. J. — (i) Actes $le$ agôtres , chap. L
oict. pk. {.j 3*
voie pour élire les évoques. Elle était assez commutf : c'est ce que les païens appelaient sortilegium 7 sortilège. Caton dit dans la Pharsale :
Sortileqis egecrnt duhii
(Liv. IX, v. 58 1 . )
Il y avait d'autres épreuves au nom du Seigneur chez les Juifs , comme les eaux de jalousie (/f). Une femme soupçonnée d'adultère devait boire de cette eau mêlée avec de la cendre, et consacrée par le grand-pretre. Si elle était coupable, elle enflait surle-champ, et mourait. C'est sur cette loi que tout l'occident chrétien établit les épreuves dans les accusations juridiques , ne sachant pas que ce qui était ordonné par Dieu même dans l'ancien Testament , n'était qu'une superstition absurde dans le nouveau.
Le duel fut une de ces épreuves, et elle a duré jusqu'au seizième siècle. Celui qui tuait son adversaire avait toujours raison.
La plus terrible de toutes était de porter, dans l'espace de neuf pas, une barre de fer ardent sans se brûler. Aussi l'histoire du moyen âge, quelque fabuleuse qu'elle soit , ne rapporte aucun exemple de cette épreuve, ui de celle qui consistait à marcher sur neuf coutres de charrue enflammés. On peut douter de toutes les autres, ou expliquer les tours de charlatans dont on se servait pour tromper les juges. Par eKcmple il était très-aisé de faire l'épreuve de l'eau bouillante impunément ; on pouvait présenter un cuvier à moitié plein d'eau fraîche, et y verser juri-
(Je) Nombres, chap. V, v. 17.
diqucment de la chaude , moyennant quoi l'accuse plongeait sa main dans l'eau tiède jusqu'au coude, et prenait au fond Panneau bénit qu'on y jetait.
On pouvait faire bouillir de l'huile avec de l'eau; l'huile commence à s'élever, à jaillir, ta paraître bouillonner quand l'eau commence à frémir; et cette huile n'a encore acquis quo très-peu de chaleur. On semble alors mettre sa main dans l'eau bouillante; et on l'humecte d'une huile qui la préserve.
Un champion peut très-facilement s'être endurci jusqu'à tenir quelques secondes un anneau jeté dans le feu sans qu'il reste de grandes marques de brûlure.
Passer entre deux feux sans se brûler n'est pas un grand tour d'adresse quand on passe fort vite, et qu'on s'est bien pommadé le visage et les mains. C'est a:nsi qu'en usa ce terrible Pierre Àldobrandin, Feints Ijncus (supposé que ce conte soit vrai), quand il passa entre deux bûchers à Florence pour démontrer, avec l'aide de Dieu, que son archevêque était un fripon et un débauché. Charlatans! charlatans r disparaissez de l'histoire.
C'était une plaisante épreuve que celle d'avaler un morceau de pain d'orge , qui devait étouffer son homme s'il était coupable. J'aime bien mieux Arlequin, que le juge interroge sur un vol dont le docteur Balouard l'aocuse. Le juge était à table , et buvait d'excellent vin quand Arlequin comparut ; il prend la bouteille et le verre du juge; il vide la bouteille, et lui dit : Monsieur, je veux que ce vin-là me serve de poison si j'ai fait ce dont on m'accuse.
364 i ÉQUIVOQUE.
Faute de définir les termes, et surtout faute de netteté dans l'esprit, presque toutes les lois qui devraient être claires comme l'arithmétique et la géométrie, sont obscures comme des logogriphes. La triste preuve en est que presque tous les procès sont fondés sur le sens des lois, entendues presque toujours différemment par les plaideurs, les avocats et les juges.
Tout le droit public de notre Europe eut pour origine des équivoques, à commencer par la loi salique. Fille n'héritera point en terre salique. Mais qu'est-ce que terre salique ? et fille n'héritera-t-elie point d'un argent comptant, d'un collier à elle légué qui vaudra mieux que la terre ?
Les citoyens de Rome saluent Karl j fils de Pepinîe-ïïref PÀïïstrasïeri , du nom à7imperato}\ Enteiïdaient-ils par là, nous vous conférons tous les droits d'Octave, de Tibère, de Caligula, de Claude? nous vous donnons tout le pays qu'ils possédaient ? Mais ils ne pouvaient le donner, puisque, loin d'en être les maîtres, ils l'étaient à peine de leur ville. Jamais il n'y eut d'expression plus équivoque; et elle l'était tellement qu'elle l'est encore.
L'évêque de Rome Léon III, qui, dit-on, déclara Charlemagne empereur, comprenait-il la force des termes qu'il prononçait ? Les Allemands prétendent qu'il entendait que Charles serait son maître : la Daterie a prétendu qu'il voulait dire qu'il serait maître de Charlemagne.
Les choses les plus respectables, les plus sacrées , les plus divines, n'ont- elles pas été obscurcies par les équivoques des langues ?
On demande à deux chrétiens de quelle religion ils sont; l'un et l'autre répond : Je suis catholique. On les croit tous deux de la même communion ; cependant Tun est de la grecque, l'autre de la latine, et tous deux irréconciliables. Si l'on veut s'éclaircir davantage, il se trouve que chacun d'eux entend par catholique universel, et qu'en ce cas universel a signifié partie.
L'àme de saint François esï au ciel, est en paradis. Un de ces mots signifie Pair, l'autre veut dire jardin,.
On se sert du mot esprit pour exprimer vent, extrait , pensée , brandevin rectifié , apparition d'un corps mort.
L'équivoque a été tellement un vice nécessaire de toutes les langues formées par ce qu'on appelle le hasard et par l'habitude , que l'auteur même de toute clarté et de toute vérité daigna condescendre à la manière de parler de son peuple , c'est ce qui fait que heloïm signifie, en quelques endroits, des juges ; d'autres fois, des dieux ; et d'autres fois, des anges.
« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée , » serait une équivoque dans une langue et dans un sujet profane ; mais ces paroles reçoivent un sens divin de la bouche qui les prononce, et du sujet auquel elles sont appliquées,
« Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, or, Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivans. « Dans le sens ordinaire,
fier : Je suis le même Dieu qu'ont adoré Abraham et Jacob , comme la terre qui a porté Abraham , Isaac et Jacob porte aussi leurs descendans; le soleil" qui luit aujourd'hui est le soleil qui éclairait Abraham , Isaac et Jacob ; la loi de leurs enfans est leur loi. Et cela ne signifie pas qu'Abraham , Isaac et Jacob soient encore vivans. Mais quand c'est le Messie qui parle, il n'y a plus d'équivoque \ le sens est aussi clair que divin. Il est évident qu'Abraham , Isaac et Jacob ne sont point au rang des morts , mais qu'ils vivent dans la gloire , puisque cet oracle est prononcé par le Messie ; mais il fallait que ce fût lui qui le dît.
Les discours des prophètes juifs pouvaient être équivoques aux yeux des hommes grossiers qui lien pénétraient pas le sens ; mais ils ne le furent pas pour les esprits éclairés des lumières de la foi.
Tous les oracles de l'antiquité étaient équivoques ; l'un prédit à Crésus qu'un puissant empire succombera; mais sera-ce le sien? sera-ce celui de Cirus? L'autre dit à Pyrrhus que les Romains peuvent le vaincre, et qu'il peut vaincre les Romains. Il est impossible que cet oracle mente.
Lorsque Septime Sévère , Pescennius Niger et Clodius Albinus , disputaient l'empire , l'oracle de Delphes ( consulté malgré le jésuite Baltus, qui prétend que les oracles avaient cessé) répondit : « Le brun est fort bon, le blanc ne vaut rieû5 l'africain est passable. )X On voit qu'il y avait plus d'une manière d'expliquer un tel oracle.
Quand Aurélien consulta le dieu de Palmyre (et toujours malgré Baltus) , le dieu dit que les colombes
ESCLAVES. 36j
éteignent le faucon. Quelque chose qui arrivât, le dieu se tirait d'affaire. Le faucon était le vainqueur; les colombes étaient les vaincus.
Quelquefois les souverains ont employé l'équivoque aussi-bien que les dieux. Je ne sais quel tyran , ayant juré à un captif de ne le pas tuer, ordonna qu'on ne lui donnât point à manger, disant qu'il lui avait promis de ne le pas faire mourir, mais non de contribuer a le faire vivre (*).
SECTION PREMIÈRE
Pourquoi appelons-nous esclaves ceux que les Romains appelaient servi et les Grecs douloi. L'étymo- Iogie est ici fort en défaut, et les Bochart ne pourront faire venir ce mot de l'hébreu.
Le plus ancien monument que nous ayons de ce nom d'esclave; est le testament d'un Ermangaut, archevêque de Narbonne, qui lègue à Févêque Frédelon son esclave Anaph, Anaphum Shwonium. Cet Anaph était bien heureux d'appartenir à deux évêques de suite.
Il n'est pas hors de vraisemblance que les Slavons étant venus du fond du nord, avec tant de peuples indigens. et conquérans, piller ce que l'empire romain avait ravi aux nations, et surtout la Dalmatie et l'IUyrie , les Italiens aient appelé schiavitu le malheur de tomber entre leurs mains, et schiavi ceux qui étaient en captivité dans leurs nouveaux repaires.
(*) Voyez Abus des mots.
Tout ce qu'on peut recueillir du fatras de l'histoire du moyen âge, c'est que, du temps des Romains, notre univers connu se divisait en hommes libres et en esclaves. Quand les Slavons, Alains, Huns, Hérules, Lombards, Ostrogoths, Visigoths, Vandales, Bourguignons, Francs, Normands, vinrent partager les dépouilles du monde , il n'y a pas d'apparence que la multitude des esclaves diminuât; d'anciens maîtres se virent réduits à la servitude, le très-petit nombre enchaîna le grand, comme on le voit dans les colonies où l'on emploie les nègres, et comme il se pratique en plus d'un genre.
Nous n'avons rien dans les anciens auteurs concernant les esclaves des Assyriens et des Égyptiens.
Le livre où il est le plus parlé d'esclaves est l'Iliade. D'abord la belle Briséis est esclave chez Achille. Toutes les Troyennes , et surtout les princesses, craignent d'être esclaves des Grecs et d'aller filer pour leurs femmes.
L'esclavage est aussi ancien que la guerre, et la guerre aussi ancienne que la nature humaine.
On était si accoutumé à cette dégradation de l'espèce, qu'Épictète, qui assurément valait mieux que son maître, n'est jamais étonné d'être esclave.
Aucun législateur de l'antiquité n'a tenté d'abroger la servitude; au contraire, les peuples les plus enthousiastes de la liberté, les Athéniens, les Lacédémoniens, les Bomains, les Carthaginois furent ceux qui portèrent les lois les plus dures contre les serfs. Le droit de vie et de mort sur eux était un des J^n* cipes de la société. Il faut avouer que, de toutes les
esclaves. 36g
guerres, celle de Spartacus est la plus juste, et peutêtre la seule juste.
Qui croirait que les Juifs, formés, à ce qu'il semblait, pour servir toutes les nations tour à tour, eussent pourtant quelques esclaves aussi. Il est prononcé dans leurs lois (a) qu'ils pourront acheter leurs frères pour six ans, et les étrangers pour toujours. Il était dit que les enfans d'Ésau devaient être les serfs des enfans de Jacob; mais depuis, sous une autre économie , les Arabes, qui se disaient enfans d'Ésaû ? réduisirent les enfans de Jacob à l'esclavage.
Les évangiles ne mettent pas dans la bouche de Jésus-Christ une seule parole qui rappelle le genre humain à sa liberté primitive, pour laquelle il semble né. Il n'a rien dit dans le nouveau Testament de cet état d'opprobre et de peine auquel la moitié du genre humain était condamnée; pas un mot dans les écrits des apôtres et des pères de l'église, pour changer des bêtes de somme en citoyens, comme on commença à le faire parmi nous vers le treizième siècle. S'il est parlé de l'esclavage, c'est de l'esclavage du péché.
Il est difficile de bien comprendre comment, dans saint Jean (&), les Juifs peuvent dire à Jésus : « Nous n'avons jamais servi sous personne; » eux qui étaient alors sujets des Romains; eux qui avaient été vendus au marché après la prise de Jérusalem; eux dont dix tribus, emmenées esclaves par Salmanazar, avaient disparu de la face de la terre , et dont deux autres
(a) Exode, chap. XXI. Lévitique, chap. XXV, etc. Genèse, chap. XXVII, XXXII. — (b) Chap. VIH.
3jO ESCLAVES.
tribus furent dans les fers des Babyloniens soixante et dix ans; eux sept fois réduits en servitude dans leur terre promise de leur propre aveu; eux qui, dans tous leurs écrits, parlaient de leur servitude en Egypte, dans cette Egypte qu'ils abhorraient, et où ils coururent en foule pour gagner quelque argent, dès qu'Alexandre daigna leur permettre de s'y établir. Le révérend père dom Calniet dit qu'il faut entendre ici une servitude intrinsèque, ce qui n'est pas moins difficile à comprendre.
L'Italie , les Gaules , l'Espagne , une partie de l'Allemagne, étaient habitées par des étrangers devenus maîtres et par des natifs devenus serfs. Quand l'évoque de Scville Opas et le comte Julien appelèrent les Maures mahométans contre les rois chrétiens visigoths qui régnaient de là les Pyrénées, les mahométans , selon leur coutume , proposèrent aux peuples de se faire circoncire , ou de se battre , ou de payer en tribut de l'argent et des filles. Le roi Roderic fut vaincu , il n'y eut d'esclaves que ceux qui furent pris à la guerre.
Les colons gardèrcïlt leurs biens et leur religion en payant. C'est ainsi que les Turcs en usèrent depuis en Grèce. Mais ils imposèrent aux Grecs un tribut de leurs enfans, les mâles pour être circoncis, et pour servir d'icoglans et de janissaires, les filles pour être élevées dans les sérails. Ce tribut fut depuis racheté à prix, d'argent. Les Turcs n'ont plus guère d'esclaves, pour le service intérieur des maisons, que ceux qu'ils achètent des Circassiens , des Mingréliens et des petits Tartares.
Entre les Africains musulmans et les Européans chrétiens, la coutume de piller, de faire esclave tout ce qu'on rencontre sur mer a toujours subsisté. Ce sont des oiseaux de proie qui fondent les uns sur les autres; Algériens, Maroquins, Tunisiens, vivent de piraterie. Les religieux de Malte , successeurs des religieux de Rhodes, jurent de piller et d'enchaîner tout ce qu'ils trouveront de musulmans. Les galères du pape vont prendre des Algériens, ou sont prises sur les côtes septentrionales d'Afrique. Ceux qui se disent blancs vont acheter des nègres à bon marché pour les revendre cher en Amérique. Les Pensilvaniens seuls ont renoncé depuis peu, solennellement, à ce trafic qui leur a paru malhonnête.
J'ai lu depuis peu au mont Krapac , où l'on sait que je demeure, un livre fait à Paris, plein d'esprit, de paradoxes, de vues et de courage, tel à quelques égards que ceux de Montesquieu , et écrit contre Montesquieu (*). Dans ce livre on préfère hautement l'esclavage à la domesticité, et surtout à l'état libre de manœuvre. On y plaint le sort de ces malheureux hommes libres qui peuvent gagner leur vie où ils veulent ,' par le travail pour lequel l'homme est né , et qui est le gardien de l'innocence comme le consolateur de la vie. Personne, dit l'auteur, n'est chargé de les nourrir, de les secourir, au lieu que les esclaves étaient nourris et soignés par leurs maîtres
(*) Théorie des lois civile»; par M. LÎDjuet.
ija ESCLAVES.
ainsi que leurs chevaux. Cela est vrai; mais l'espèce humaine aime mieux se pourvoir que dépendre ; et les chevaux nés dans les forêts les préfèrent aux écuries.
Il remarque avec raison que les ouvriers perdent beaucoup de journées, dans lesquelles il leur est défendu de gagner leur vie ; mais ce n'est point parce qu'ils sont libres , c'est parce que nous avons quelques lois ridicules et beaucoup trop de fêtes.
Il dit très -justement que ce n'est pas la charité chrétienne qui a brisé les chaînes de la servitude , puisque cette charité les a resserrées pendant plus de douze siècles (c); et il pouvait encore ajouter que, chez les chrétiens, les moines mêmes, tout charitables qu'ils sont, possèdent encore des esclaves réduits à un état affreux , sous le nom de mortaillables, de mainm or tables, de serfs de glèbe.
Il affirme , ce qui est très-vi*ai , que les princes chrétiens n'affranchirent les serfs que par avarice. C'est en effet pour avoir l'argent amassé par ces malheureux qu'ils leur signèrent des patentes de manumission. Ils ne leur donnèrent pas la liberté , ils la vendirent. L'empereur Henri V commença; il affranchit les serfs de Spire et de Worms au douzième siècle. Les rois de France l'imitèrent. Cela prouve de quel prix est la liberté , puisque ces hommes grossiers l'achetèrent très-chèrement.
Enfin, c'est aux hommes sur l'état desquels on dispute à décider quel est l'état qu'ils préfèrent. In-
(e) Voy<& la section ÛI*
terrogez le plus vil manœuvre couvert de haillons, nourri de pain noir, dormant sur la paille dans une hutte entr'ouverte ; demandez -lui s'il voudrait être esclave, mieux nourri, mieux vêtu, mieux couche: non-seulement il répondra en reculant d'horreur, mais il en est à qui vous n'oseriez en faire la proposition.
Demandez ensuite à un esclave s'il désirerait d'être affranchi, et vous verrez ce qu'il vous répondra, Par cela seul la question est décidée (1).
Considérez encore que le manœuvre peut devenir fermier, et de fermier propriétaire. Il peut même en France parvenir à être conseiller du roi , s'il a gagné du bien. Il peut être en Angleterre franc -tenancier, nommer un député au parlement; en Suède, devenir lui-même un membre des ^cats de la nation. Ces perspectives valent bien celle de mourir abandonné dans le coin d'une étable de son maître.
section ni.
Puffendorf dit (r/) que l'esclavage a été établi a par un libre consentement des parties , et par un contrat de faire afin qu'on nous donne. »
Je ne croirai Puffendorf que quand il m'aura montré le premier contrat.
Grotius demande si un homme fait captif à la
(1) Il est très-possible qu'un homme préfère l'esclavage à la misère ; mais celle alternative n'est pas une condition nécessaire de la vie humaine. D'ailleurs, on est souvent à la fois esclave et misérable.
(<f»Liv. VI,chap. m.
met. pl. 4, Sa
3j 4 ESCLAVES.
guerre a le droit de s'enfuir (et remarquez qu'il ne parle pas d'un prisonnier sur sa parole d'honneur). Il décide qu'il n'a pas ce droit. Que ne dit-il qu'ayant été blessé il n'a pas le droit de se faire panser? la nature décide contre Grotius.
Voici ce qu'avance l'auteur de l'Esprit des Lois (<?), après avoir peint l'esclavage des nègres avec le pinceau de Molière.
« M. Perri dit que les Moscovites se vendent aisément; j'en sais bien la raison : c'est que leur liberté ne vaut rien. »
Le capitaine Jean Perri , Anglais, qui écrivait en 1714 l'état présent de la Russie, ne dit pas un mot de ce que l'Esprit des Lois lui fait dire. I) n'y a dans Perri que quelques lignes touchant l'esclavage des Russes ; les voici : ce Le czar. ... a ordonné que dans tous ses états personne à l'avenir ne se dirait son golup ou esclave, mais seulement raab, qui signifie sujet. Il est vrai que ce peuple ne tire de là aucun avantage réel; car il est encore aujourd'hui effectivement esclave (f). ».
L'auteur de l'Esprit des Lois ajoute que, suivant le récit de Guillaume Dampierre , « tout le monde cherche à se vendre dans le royaume d'Achem. » Ce serait là un étrange commerce. Je n'ai rien vu dans le Voyage de Dampierre qui approche d'une pareille idée. C'est dommage qu'un homme qui avait
(c) I4\r. XV, chap. VI.
If) Par. 228, édition ci' Amsterdam, *7*7«1
tant d'esprit ait hasardé tant de choses, et cité faux tant de fois (*).
Serfs de corps, serfs de glèbe, mainmorte, etc.
On dit communément qu'il n'y a plus d'esclaves en France, que c'est le royaume des Francs; qu esclave et franc sont contradictoires; qu'on y est si franc, que plusieurs financiers y sont morts en dernier lieu avec plus trente millions de francs, acquis aux dépens des descendans des anciens Francs, s'il y en a. Heureuse la nation française d'être si franche! Cependant;, comment accorder tant de liberté avec tant d'espèces de servitudes, comme, par exemple, celle de la mainmorte?
Plus dune belle dame à Paris, brillarfte dans une loge de rOpcra, ignore qu'elle descend d'une famille de Bourgogne, ou du Bourbonnais, ou de la Franche- Comté, ou de la Marche , ou de l'Auvergne, et que sa famille est encore esclave mortaillable , mainmort able.
De ces esclaves, les uns sont obligés de travailler trois jours de la semaine pour leur seigneur; les autres deux. S'ils meurent sans enfans^ leur bien appartient à ce seigneur; s'ils laissent des enfans, le seigneur prend seulement les plus beaux bestiaux, les meilleurs meubles à son choix, dans plus d'une coutume. Dans d'autres coutumes, si le fils de l'esclave
(*) Voyez à l'article Lois les grands changemens faits depuis en Russie. Voyez aussi quelques merises, de Montesquieu.
mainmortable n'est pas dans la maison de f esclave paternel depuis un an et un jour à la mort du père, il perd tout son bien, et il demeure encore esclave; c'est-à-dire que, s'il gagne quelque bien par son industrie j ce pécule à sa mort appartiendra au seigneur.
Voici bien mieux : Un bon Parisien va voir ses parens en Bourgogne ou en Franche-Comté, il demeure un an et un jour dans une maison mainmortable, et s'en retourne à Paris ; tous ses biens , en quelque endroit qu'ils soient situés , appartiendront au seigneur foncier, en cas que cet homme meure sans laisser de lignée.
On demande à ce propos comment la comté de Bourgogne eut le sobriquet de franche avec une telle servitude? C'est sans doute comme les Grecs donnèrent aux furfes le nom d'Euménides, bons cœurs.
Mais le plus curieux , le plus consolant de toute cette jurisprudence, c'est que les moines sont seigneurs de la moitié des terres mainniortables\
Si par hasard un prince du sang, ou un ministre d'élat, ou un chancelier, ou quelqu'un de leurs secrétaires jetait les yeux sur cet article, il serait bon que, dans l'occasion, il se ressouvînt que le roi de France déclare à la nation, dans son ordonnance du 1 8 mai 1731,- « que les moines et les bénéficiers possèdent plus de la moitié des biens de la Franche-Comté.»
Le marquis d'Argenson , dans le Droit public ecclésiastique, auquel il eut la meilleure part, dit qu'en Artois , de dix-huit charrues , les moines en ont treize.
On appelle les moines eux-mêmes gens de main-
'morte , et ils ont des esclaves. Renvoyons cette possession monacale au chapitre des contradictions.
Quand nous avons fait quelques remontrances modestes sur cette étrange tyrannie des gens qui ontjuré à Dieu d'être pauvres et humbles, on nous a répondu : Il y a six cents ans qu'ils jouissent de ce droit; comment les en dépouiller? Nous avons répliqué humblement : Il y a trente ou quarante mille ans , plus ou moins, que les fouines sont en possession de manger nos poulets; mais on nous accorde la permission de les détruire quand nous les rencontrons.
N. B. C'est un péché mortel dans un chartreux de manger une demi-once de inouton , mais il peut en sûreté de conscience manger la substance de toute une famille. J'ai vu les chartreux de mon voisinage hériter cent mille écus d'un de leurs esclaves mainmortables, lequel avait fait fortune à Francfort par son commerce. Il est vrai que la famille dépouillée a eu la permission de venir demander l'aumône à la porte du couvent, car il faut tout dire.
Disons donc que les moines ont encore cinquante ou soixante mille esclaves mainmortables dans le royaume des Francs. On n'a pas pensé jusqu'à présent à reformer cette jurisprudence chrétienne qu'on vient d'établir dans les états du roi de Sardaigne; mais on y pensera. Attendons seulement quelques siècles, quand les dettes de l'état seront payées,
Qu'est-ce que l'espace! Il n'y a point d'espace , point de vide, disait Lcibnitz, après avoir admis le
vide; mais, quand il l'admettait, il n'était pas encore brouillé avec Newton. Il ne lui disputait pas encore le calcul des fluxions , dont Newton était l'inventeur. Quand leur dispute eut éclaté, il n'y eut plus de vide, plus d'espace pour Leibnitz.
Heureusement, quelque chose que disent les philosophes sur ces questions insolubles, que l'on soit pour Épicure, pour Gassendi, pour Newton, ou pour Descartes et Rohaut, les règles du mouvement seront toujours les mêmes. Tous les arts mécaniques seront exercés, soit dans l'espace pur, soit dans l'espace matériel.
Que Rohaut vainement sèche pour concevoir Comment , tout étant plein , tout a pu se mouvoir, ( Boileau , ép. V, v. 3 1-3 2, )
cela n'empêchera pas que nos vaisseaux n'aillent aux Indes , et que tous les mouvemens ne s'exécutent avec régularité , tandis que Rohaut séchera. L'espace pur, dites-vous, ne peut être ni matière, ni esprit. Or il n'y a dans le moude que matière et esprit, donc il n'y a point d'espace.
Eli! messieurs, qui nous a dit qu'il n'y a que matière et esprit, à nous qui connaissons si imparfaitement l'un et l'autre? Voilà une plaisante décision :• <( Il ne peut être dans la nature que deux choses, lesquelles nous ne connaissons pas. » Du moins Montezume raisonnait plus juste dans la tragédie anglaise de Dryden : « Que venez -vous me dire au nom de l'empereur Charles-Quint ? il n'y a que deux empereurs dans le monde, celui du Pérou et moi. » Montezume parlait de deux choses qu'il connaissait; mais
ESPACE. 3jÇ)
nous autres nous parlons de deux choses dont nous n'avons aucune idée nette.
Nous sommes de plaisans atomes. Nous fesons Dieu un esprit à la mode du nôtre. Et parce que nous appelons esprit la faculté que l'Être suprême , universel , éternel, tout -puissant, nous a donnée de combiner quelques idées dans notre petit cerveau , large de six doigts tout au plus, nous nous imaginons que Dieu est un esprit de cette même sorte, (Toujours Dieu à notre image, bonnes gens! )
Mais s'il y avait des millions d'êtres qui fussent tout autre chose que notre matière, dont nous ne connaissons que les apparences, e^ tout autre chose que notre esprit, notre souffle idéal, dont nous ne savons précisément rien du tout? et qui pourra m'assurer que ces millions d'êtres n'existent pas ? et qui pourra soupçonner que Dieu, démontré existant par ses effets, n'est pas éminemment différent de tous ces êtres-là, et que l'espace n'est pas un de ces êtres?
Nous sommes bien loin de dire avec Lucrèce (îM
Ercjo, prœter inane et corpora, tertio, per se JSulla potest rerum in numéro natura retinqui.
Hors le corps et le vide il n'est rien dans le monde.
Mais oserons-nous croire avec lui que l'espace infini existe?
A-t-on jamais pu répondre à son argument? « Lances une flèche des bornes du monde, tombera- t-elle dans le rien ? dans le néant ? »
Qarke, qui parlait au nom de Newton, prétend
38d esprit.
que Yespace a des propriétés, qu'il est étendu, qu'il est mesurable, donc il existe. Mais si on lui répond qu'on met quelque chose là où il n'y avait rien, que répliqueront Newton et Clarke ?
Newton regarde l'espace comme le sensorium de Dieu. J'ai cru entendre ce grand mot autrefois, car j'étais jeune; à présent je ne l'entends pas plus que ses explications de l'Apocalypse. L'espace sensorium de Dieu, l'organe intérieur de Dieu; je m'y perds et lui aussi.
Il crut , au rapport de Locke (a) , qu'on pouvait expliquer la création, en supposant que Dieu , par un acte de sa volonté et de son pouvoir , avait rendu l'espace impénétrable. Il est triste qu'un génie tel que Newton ait dit des choses si inintelligibles.
SECTION PREMIÈRE
On consultait un homme, qui avait quelque connaissance du cœur humain , sur une tragédie qu'on devait représenter : il répondit qu^iïy avait tant d'esprit dans cette pièce qu'il doutait de son succès. Quoi! dira-t-on, est-ce là un défaut dans un temps où tout le monde veut avoir de l'esprit, où Ton n'écrit que pour montrer qu'on en a, où le public applaudit même aux pensées les plus fausses , quand elles sont brillantes ? Oui , sans doute , on applaudira le premier jour, et on s'ennuiera le second.
(a) Cette anecdote est rapportée par le traducteur de l'Essai sur l'entendement humain, tome IY, page 1^5.
Ce qu'on appelle esptit est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine-: ici l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on laisse entendre dans un autre, là un rapport délicat entre deux idées peu communes : c'est une métaphore singulière; c'est une recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'abord, mais de ce qui est en effet dans lui; c'est l'art, ou de réunir deux choses éloignées , ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposqjA'unc à l'autre; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. Enfin , je vous parlerais de toutes les différentes façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage; mais tous ces brillans (et je ne parle pas des faux brillans) ne conviennent point, ou conviennent fort rarement à un ouvrage sérieux et qui doit intéresser. La raison en esi qu'alors c'est l'auteur qui paraît, et que le public ne veut voir que le héros. Or co: héros est toujours^ou dans la passion, ou en danger. Le danger et les passions ne cherchent point l'esprit. Priam et Hécube ne font point d'épigrammes quand leurs enfans sont égorgés dans Troie embrasée :Didon ne soupire point en madrigaux en volant au bûcher sur lequel elle va s'immoler : Démosthènes n'a point de jolies pensées quand il anime les Athéniens à la guerre ; s'il en avait, il serait un rhéteur, et il est un homme d'état.
L'art de l'admirable Racine est bien au-dessus de ce qu'on appelle esprit; mais si Pyrrhus s'exprimait toujours dans ce style :
Vaincu, charge de, fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai , . . . . * Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes ?
(Andromaque, acte I, scène YV.)
si Oreste continuait toujours à dire , que les Scythes sont moins cruels qu'Hermione; ces deux personnages ne toucheraient point du tout : on s'apercevrait que la vraie passion s'occupe rarement de pareilles comparaisons, et qu'iïy a peu de proportion entre les feux réels dont Troie fut consumée et les feux de l'amour de Pyrrhus; entre les Scythes qui immolent des hommes et Hermione, qui n'aima point Oreste. Cinna ait, en parlant de Pompée :
Le ciel choisit sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement ; Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme , D'emporter avec eux la liberté de Rome.
(Corneille, Cinna j acte Iï, scène 1.)
Cette pensée a un très-grand éclat : il y a là beaucoup d'esprit et même un air de grandeur qui impose. Je suis sûr que ces vers, prononcés avec l'enthousiasme et l'art d'un bon acteur, seront applaudis; mais je suis sûr que la pièce de Cinna, écrite toute dans ce goût, n'aurait jamais été jouée long -temps. En effet, pourquoi le ciel devait-il faire l'honneur à Pompée de rendre les Romains esclaves après sa mort ? Le contraire serait plus vrai : les mânes de Pompée devraient plutôt obtenir du ciel le maintien éternel de cette liberté, pour laquelle on suppose qu'il combattit et qu'il mourut.
Que serait-ce donc qu'un ouvrage rempli de pensées recherchées et problématiques? Combien sont
supérieurs à toutes ces idées brillantes ces vers sim- - pics et naturels?
Ciona , tu t'en souviens , et veux m'assassiner !
( Cinna , acte V, scène I. } Soyons amis } Cinna , c'est moi qui t'en convie. ( là. , acte V. scène III. J
Ce n'est pas ce qu'on appelle esprit; c'est le sublime et le simple qui font la vraie beauté.
Que, dans Rodogune, Antiochus dise de sa mai* tresse qui le quitte, après lui avoir indignement proposé de tuer sa mère :
Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur. (Copiœjlle, Rodogune, acte, IIÏ, scène V.)
Antiochus a de l'esprit; c'est faire une épigramme contre Rodogune; c'est comparer ingénieusement Us dernières paroles qu'elle dit en s'en allant, aux flèches que les Parthes lançaient en fuyant. Mais ce n'est poiut parce que sa maîtresse s'en va que la proposition de tuer sa mère est révoltante : qu'elle sorte ou qu'elle demeure, Antiochus a également le cœur percé. L'épigramme est donc fausse; et si Rodogune ne sortait pas, cette mauvaise épigramme ne pouvait plus trouver place.
Je choisis exprès, ces exemples dans Tes meilleur* auteurs, afin qu'ils soient plus frappans. Je ne relève point dans eux les pointes et les jeux de mots dont on sent le faux aisément : il n'y a personne qui ne rie quand, dans la tragédie de la Toison d'Or, Hypsipyle dit à Médée, en fesant allusion à ses sortilèges : Je n'ai que des attraits , et vous avez des charmes.
( Id. Toison d'or, acte III, scène IV.)
Corneille trouva le théâtre et tous les genres de littérature infectés de ces puérilités, qu'il se permit rarement. Je ne veux parler ici que de ces traits d'esprit qui seraient admis ailleurs , et que le genre sérieux réprouve. On pourrait appliquer à leurs auteurs ce mot de Plutarque , traduit avec cette heureuse naïveté d'Amiot : « Tu tiens sans propos beaucoup de bons propos. »
Il me revient dans la mémoire un des traits brillans que j'ai vu citer, comme un modèle, dans beaucoup d'ouvrages de goût, et même dans le Traité des études de feu M. Rollin. Ce morceau est tiré de la belle Oraison funèbre du grand Turenne , composée par Fléchier. Il est vrai que , dans cette oraison , Fiéchier égala presque le sublime Bossuet, que j'ai appelé et que j'appelle encore le seul homme éloquent parmi tant d'écrivains élégans ; mais il me semble que le trait dont je parle n'eût pas été employé par l'évêque de Meaux. Le voici.
'« Puissances ennemies de la France, vous vivez, et l'esprit de la charité chrétienne m'interdît de faire aucun souhait pour votre mort, etc. ; mais vous vivez, et je plains dans cette chaire un vertueux capitaine, dont les intentions étaient pures, etc. »
Une apostrophe dans ce goût eût été convenable à Rome, dans la guerre civile, après l'assassinat de Pompée , ou dans Londres après le meurtre de Charles I, parce qu'en effet il s'agissait des intérêts de Pompée et de Charles I. Mais esï-il décent de souhaiter adroitement en chaire la mort de l'empereur, du roi d'Espagne et des électeurs, et de mettre en
balance avec eux le général d'armée d'un roi leur ennemi? Les intentions d'un capitaine, qui ne peuvent être que de servir son prince, doivent-elles être comparées avec les intérêts politiques des têtes couronnées contre lesquelles il servait? Que dirait-on d'un Allemand qui eût souhaité la mort au roi de France, à propos de la perte du général Merci, dont les intentions étaient pures (a) ? Pourquoi donc ce passage a-t-il toujours été loué par tous les rhéteurs? C'est que la figure est en elle-même belle et pathétique; mais ils n'examinaient point le fond et la con* venance de la pensée. Plutarque eût dit à Fléchier : « Tu as tenu sans propos un très-beau propos. »,
Je reviens à mon paradoxe, que tous ces brillans auxquels on donne le nom d'esprit ne doivent point trouver place dans les grands ouvrages, faits pour instruire et pour toucher. Je dirai même qu'ils doivent être bannis de l'opéra. La musique exprime les passions, les sentimens, les images; mais où sont les accords qui peuvent rendre une épigramme? Quinault était quelquefois négligé, mais il était toujours naturel.
De tous nos opéras, celui qui est le plus orné, ou plutôt accablé de cet esprit épigrammatique , est le iJallet du triomphe des arts, composé par un homme
(a) Fléchier avait tiré mot pour mot la moitié de cette oraison funèbre du maréchal de Turenne, de celle que l'évêque de Grenoble Lingende avait faite d'un duc de Savoie. Or ce morceau, qui était convenable pour un souverain, ne l'est pas pou* Un sujet.
oit». Ph. 4, 33
38G esprit.
aimable (*) qui pensa toujours finement, et qui s'exprima de môme; mais qui, par l'abus de. ce talent, contribua un peu à la décadence des lettres après les beaux jours de Louis XIV. Dans ce ballet où Pygmalion anime sa statue , il lui dit ( Ve entrée , scène IV) :
Vos premiers mouvemens ont été de m'aimer.
Je me souviens d'avoir entendu admirer ce vers dans ma jeunesse par quelques personnes. Qui ne voit que les mouvemens du corps de la statue sont ici confondus avec les mouvemens du cœur, et que dans aucun sens la phrase n'est française; que c'est en effet une pointe, une plaisanterie? Comment se pouvait-il faire qu'un homme qui avait tant d'esprit n'en eût pas assez pour retrancher ces fautes éblouissantes? Ce même homme qui méprisait Homère, et qui le traduisit , qui en le traduisant crut le corriger , et en l'abrégeant crut le faire lire, s'avise de donner de l'esprit k Homère. C'est lui qui , en fesant reparaître Achille réconcilié avec les Grecs prêts à le venger, fait crier à tout le camp :
Que ne vaincra-t-il point, il s'est vaincu lui-même.
(Liv. IX.)
Il faut être bien amoureux du bel esprit pour faire dire une pointe à cinquante mille hommes.
Ces jeux de l'imagination , ces finesses, ces tours, ces traits saillans, ces gaietés, ces petites sentences
(*) La Motte.
ES PRiT. 087
coupées, ces familiarités ingénieuses qu'on prodigue aujourdhui, ne conviennent qu'aux petits ouvrages de pur agrément. La façade du Louvre de Perrault est simple et majestueuse. Un cabinet peut recevoir avec grâce de petits ornemens. Ayez autant d'esprit que vous voudrez ou que vous pourrez dans un madrigal , dans des vers légers, dans une scène de comédie, qui ne sera ni passionnée, ni naïve, dans un compliment, dans un petit roman, dans une lettre, où vous vous egayerez pour égayer vos amis.
Loin que j'aie reproché à Voiture d'avoir mis de l'esprit dans ses lettres, j'ai trouvé, au contraire, qu'il n'en avait pas assez, quoiqu'il le cherchât toujours. On dit que les maîtres à danser font mal la révérence, parce qu'ils la veulent trop bien faire. J'ai cru que Voiture était souvent dans ce cas : ses meilleures lettres sont étudiées; on sent qu'il se fatigue pour trouver ce qui se présente naturellement au comte Antoine Hamilton, à madame de Sévigné, et à tant d'autres dames qui écrivent sans efforts ces bagatelles , mieux qne Voiture ne les écrivait avec peine. Despréaux, qui avait osé comparer Voiture à Horace, dans ses premières satires, changea d'avis quand son goût fut mûri par l'âge. Je sais qu'il importe très-peu aux affaires de ce monde que Voiture soit ou ne soit pas un grand génie, qu'il ait fait seulement quelques jolies lettres, ou que toutes ses plaisanteries soient des modèles. Mais, pour nous autres qui cultivons les arts et qui les aimons, nous portons une vue attentive snr ce qui est assez indifférent au reste du monde. Le bon goût est pour nous en littérature
388 esprit.
ce qu'il est pour les femmes en ajustemens; et, pourvu qu'on ne fasse pas de son opinion une affaire de parti, il me semble qu'on peut dire hardiment qu'il }r a dans Voiture peu de choses excellentes, et que Marot serait aisément réduit à peu de pages.
Ce n'est pas qu'on veuille leur ôter leur réputation; c'est au contraire qu'on veut savoir bien au juste ce qui leur a valu cette réputation qu'on respecte, et quelles sont les vraies beautés qui ont fait passer leurs défauts. Il faut savoir ce qu'on doit suivre et ce qu'on doit éviter, c'est là le véritable fruit d'une étude approfondie des belles-lettres; c'est ce que fesait Horace quand il examinait Lucilius en critique. Horace se fit par là des ennemis; mais il éclaira ses ennemis mêmes.
Cette envie de briller et de dire d'une manière nouvelle ce que les autres ont dit, est la source des expressions nouvelles , comme des pensées recherchées. Qui ne peut briller par une pensée veut se faire remarquer par un mot. Voilà pourquoi on a voulu en dernier lieu substituer amabilité au mot d' ag reviens , négligemment à négligence, badiner les amours à badiner açec les amours. On a cent autres affectations de cette espèce. Si on continuait ainsi, la langue des Bossuet, des Racine, des Pascal, des Corneille , des Boileau, des Fénélon deviendrait bientôt surannée. Pourquoi éviter une expression qui est d'usage pour en introduire une qui dit précisément la même chose ? Un mot nouveau n'est pardonnable que quand il est absolument nécessaire, intelligible et sonore; on est obligé d'en créer en physique : une
esprit. 38g
nouvelle découverte j une nouvelle machine exigent un nouveau mot. Mais fait-on de nouvelles découvertes dans le cœur humain ? Y a-t-il une autre grandeur que celle de Corneille et de Bossuet? Y a-t-il d'autres passions que celles qui ont été maniées par Racine, effleurées par Quinault? Y a-t-il une autre morale évangélique que celle du père Bourdaioue ? Ceux qui accusent notre langue de n'être pas assez féconde, doivent en effet trouver de la stérilité, mais c'est dans eux-mêmes : Rem verba sequentur (*). Quand on est bien pénétré d'une idée, quand un esprit juste et plein de chaleur possède bien sa pensée, elle sort de son cerveau tout ornée des expressions convenables, comme Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter. Enfin, la conclusion de tout ceci est qu'il ne faut rechercher ni les pensées^ ni les tours, ni les expressions; et que l'art, dans tous les grands ouvrages , est de bien raisonner sans trop faire d'argumens ; de bien peindre sans vouloir tout peindre ; d'émouvoir sans vouloir toujours exciter les passions. Je donne ici de beaux conseils, sans doute. Les ai-je pris pour moi-même ? Hélas non!
Pauci, quos œcjuus amant Jupiter, aut ardens evexit ad œihera virtus. Dis (jeniti potuêre (**).
Le mot esprit , quand il signifie une qualité de VdmCf est un de ces termes vagues, auxquels tous
(*) Art poétique d'Horace, v. 3i i. (R.) (**} Enéide de Virgile, liv4 VI, v. 129 et s.[R.)
390 es Pu ri.
ceux qui le prononcent attachent presque toujours des sens différens : il exprime autre chose que jugement, génie, goût, talent, pénétration, étendue, grâce, finesse; et il doit tenir de tous ces mérites : on pourrait le définir, raison ingénieuse.
C'est un mot générique qui a toujours besoin d'un autre mot qui le détermine; et quand on dit : Voilà un ouvrage plein d'esprit, un homme quia de l'esprit l, on a grande raison de demander duquel. L'esprit sublime de Corneille n'est ni l'esprit exact de Boileau, ni l'esprit de La Fontaine; et l'esprit de La Bruyère, qui est l'art de peindre singulièrement, n'est point celui de Malebranche, qui est de l'imagination avec de la profondeur.
Quand on dit qu'un homme a un esprit judicieux , on entend moins qu'il a ce qu'on appelle de l'esprit qu'une raison épurée. Un esprit ferme, mâle, courageux, grand, petit, faible, léger, doux, emporté, etc., signifie le caractère et la trempe de l'âme, et n'a point de rapport à ce qu'on entend dans la société par cette expression, açoir de l'esprit*
L'esprit, dans l'acception ordinaire de ce mot, tient beaucoup du bel esprit, et cependant ne signifie pas précisément la même chose; car jamais ce terme homme d'esprit ne peut être pris en mauvaise part, et bel esprit est quelquefois prononcé ironiquement.
D'où vient cette différence? C'est qu' homme d'esprit ne signifie pas esprit supérieur 3 talent marqué , et que bel esprit le signifie. Le mot homme d'esprit n'annonce point de prétention , et le bel esprit est une affiche : c'est un art qui demande de la culture; c'est une es-
ESPRIT. 3yi
pèce de profession, et qui par là expose à l'envie et au ridicule.
C'est en ce sens que le père Bouhours aurait eu raison de faire entendre, d'après le cardinal Duperron, que les Allemands ne prétendaient pas à l'esprit, parce qu'alors leurs savans ne s'occupaient guère que d'ouvrages laborieux et de pénibles recherches, qui ne permettaient pas qu'on y répandît des fleurs, qu'on s'efforçât de briller, et que le bel esprit se mêlât au savant.
Ceux qui méprisent le génie d'Aristote, au lieu d" s'en tenir à condamner sa physique , qui ne pouvait être bonne étant privée d'expériences , seraient bien étonnés de voir qu'Aristote a enseigné parfaitement , dans sa Rhétorique, la manière de dire les choses avec esprit : il dit que cet art consiste à ne se pas servir simplement du mot propre, qui ne dit rien de nouveau ; mais qu'il faut employer une métaphore 9 une figure , dont le sens soit clair et l'expression énergique ; il en apporte plusieurs exemples , et entre autres ce que dit Périclès d'une bataille où la plus florissante jeunesse d'Athènes avait péri, « L'année a <:té dépouillée de son printemps. »
Aristote a bien raison de dire qu'il faut du nouveau. Le premier qui \ pour exprimer que les plaisirs sont mêlés d'amertume, les regarda comme des roses accompagnées d'épines, eut de l'esprit; ceux qui le répétèrent n'en eurent point.
Ce n'est pas toujours par une métaphore qu'on s'exprime spiiituellement : c'est par un tour nouveau ; c'est en laissant deviner sans peine une partie de sa
pensée : c'est ce qu'on appelle finesse, délicatesse; et cette manière est d'autant plus agréable , qu'elle exerce et fait valoir l'esprit des autres.
Les allusions, les allégories, les comparaisons ; sont un vaste champ de pensées ingénieuses ; les effets de la nature , la fable , l'histoire , présentés à la mémoire, fournissent à une imagination heureuse des traits qu'elle emploie à propos.
Il ne sera pas inutile de donner des exemples de ces différens genres. Voici un madrigal de M. de La Sablière , qui a toujours été estimé des gens de goût :
Églé tremble que dans ce jour, L'hymen, plus puissant que l'amour, N'enlève ses trésors sans qu'elle ose s'en plaindre. Elle a négligé mes avis ; Si la belle les eût suivis , Elle n'aurait plus rien à craindre.
L'auteur ne pouvait, ce semble , ni mieux cacher, ni mieux faire entendre ce qu'il pensait et ce qu'il craignait d'exprimer.
Le madrigal suivant paraît plus brillant et plus agréable : c'est1 une allusion à la fable.
Vous êtes belle , et votre sœur est belle ; Entre vous deux , tout choix serait bien doux :
L'amour était blond comme vous ; Mais il aimait une brune comme elle .
En voici encore un autre fort ancien. Il est de Bertaut, évêque de Séez., et paraît au-dessus des deux autres parce qu'il réunit l'esprit et le sentiment.
Quand je revis ce que j'ai tant aimé, Peu s'en fallut que mon feu rallumé
N'en fît le charme en mon âme renaître; Et que mon cœur, autrefois son captif Ne ressemblât l'esclave fugitif A qui le sort fit rencontrer son maître.
De pareils traits plaisent à tout le monde et caractérisent l'esprit délicat d'une nation ingénieuse.
Le grand point est de savoir jusqu'où cet esprit doit être admis. Il est clair que dans les grands ouvrages on doit remployer avec sobriété , par cela même qu'il est un ornement. Le grand art est dans l'apropos.
Une pensée fine , ingérieuse , une comparaison juste et fleurie, est un de'faut quand la raison seule ou la passion doivent parler, ou bien quand on doit traiter de grands intérêts : ce n'est pas alors du fnux bel esprit, mais c'est de l'esprit déplacé; et toute beauté hors de sa place cesse d'être beauté.
C'est un défaut dans lequel Yirgiïe n'est jamais tombé, et qu'on peut quelquefois reprocher au Tasse, tout admirable qu'il est d'ailleurs : ce défaut vient de ce que l'auteur, trop plein de ses idées, veut se montrer lui-même , lorsqu'il ne doit montrer que ses personnages.
La meilleure manière de connaître l'usage qu'on doit faire de l'esprit, est de lire le petit nombre de bons ouvrages de génie qu'on a dans les langues savantes et dans la nôtre.
Le faux esprit est autre chose que de Y esprit déplacé : ce n'est pas seulement une pensée fausse, car elle pourrait être fausse sans être ingénieuse ; c'esf une pensée fausse et recherchée.
3g4 ESPRIT.
11 a été remarqué ailleurs qu'un homme de beaucoup d'esprit , qui traduisit , ou plutôt qui abrégea Homère en vers français, crut embellir ce poète, dont la simplicité fait le caractère, en lui prêtant des ornemens. Il dit au sujet de la réconciliation d'Achille :
Tout le camp s'écria , dans une joie extrême : [Que ne vaincra-t-il point ? il s'est vaincu lui-même. ( La Motte, Iliade, liv. IX. )
Premièrement, de ce qu'on a dompté sa colère, il ne s'ensuit pas du tout qu'on ne sera point battu; secondement, toute une armée peut-elle s'accorder, par une inspiration soudaine, à dire une pointe?
Si ce défaut choque les juges d'un goût sévère , combien doivent révolter tous ces traits forcés, toutes ces pensées alambiquées que l'on trouve en foule dans des écrits d'ailleurs estimables? Comment supporter que, dans un livre de mathématique, on dise que, « si Saturne venait à manquer, ce serait le dernier satellite qui prendrait sa place, parce que les grands seigneurs éloignent toujours d'eux leurs successeurs? » Comment souffrir qu'on dise qu'Hercule savait la physique, et qu'on « ne pouvait résister à un philosophe de cette force? » L'envie de briller, et de surprendre par des choses neuves, conduit à ces excès.
Cette petite vanité a produit des jeux de mots dans toutes les langues, ce qui est la pire espèce du faux bel esprit.
Le faux goût est différent du faux bel esprit , parce que celui-ci est toujours une affectation, un effort de
faire mal ; au lieu que l'autre est souvent une habitude de faire mal sans effort, et de suivre par instinct un mauvais exemple établi.
L'intempérance et l'incohérence des imaginations orientales, est un faux goût; mais c'est plutôt un manque d'esprit qu'un abus d'esprit.
Des étoiles qui tombent, des montagnes qui se fendent, des fleuves qui reculent, le soleil et la lune qui se dissolvent, des comparaisons fausses et gigantesques, la nature toujours outrée, sont le caractère de ces écrivains, parce que dans ces pays où l'on n"a jamais parlé en public , la vraie éloquence n'a pu être cultivée , et quïl est bien plus aisé d'être ampoulé que d'être juste , fin et délicat.
Le faux esprit est précisément le contraire de ces idées triviales et ampoulées; c'est une recherche fatigante de traits déliés; une affectation de dire en énigme ce que d'autres ont déjà dit naturellement, de rapprocher des idées, qui paraissent incompatibles; de diviser ce qui doit être réuni; de saisir de faux rapports; de mêler, contre les bienséances, le badinage avec le sérieux, et le petit avec le grand.
Ce serait ici une peine superflue d'entasser des citations dans lesquelles le mot esprit se trouve. On se contentera d'en examiner une de Boileau, qui est rapportée dans le grand Dictionnaire de Trévoux : « C'est le propre des grands esprits, quand ils commencent à vieillir et à décliner, de se plaire aux contes et aux fables. » Cette réflexion n'est pas vraie. Un grand esprit peut tomber dans cette faiblesse ; mais ce n'est pas le propre des grands esprits. Rien
n'est plus capable d'égarer la jeunesse que de citer les fautes de bons écrivains comme des exemples.
Il ne faut pas oublier de dire ici en combien de sens différens le mot esprit s'emploie; ce n'est point un défaut de la langue ; c'est au contraire un avantage d'avoir ainsi des racines qui se ramifient en plusieurs branches.
Esprit d'un corps, d'une société, pour exprimer les usages, la manière de parler, de se conduire , les pré- Jugés d'un corps.
Esprit de parti) qui est à l'esprit d'un corps ce que sont les passions aux sentimens ordinaires.
Esprit d'une loi , pour en distinguer l'intention ; c'est en ce sens qu'on a dit, la lettre tue et l'esprit vivifie.
Esprit d'un ouvrage, pour en faire concevoir le caractère et le but.
Esprit de vengeance, pour signifier désir et intention de se venger.
Esprit de discorde, esprit de récolte, etc.
On a cité dans un dictionnaire, esprit de politesse; mais c'est d'après un auteur nommé Bellegarde, qui n'a nulle autorité. On doit choisir avec un soin scrupuleux ses auteurs et ses exemples. On ne dit point esprit de politesse comme on dit esprit de vengeance, de dissension, de faction; parce que la politesse n'est point une passion animée par un motif puissant qui la conduise , lequel on appelle esprit métaphoriquement.
Esprit familier se dit dans un autre sens, et signifie
ces êtres mitoyens, ces génies, ces démons admis dans l'antiquité, comme l'esprit de Socrate, etc.,
Esprit signifie quelquefois la plus subtile partie de la matière : on dit esprits animaux, esprits vitaux , pour signifier ce qu'on n'a jamais vu, et ce qui donne le mouvement et la vie. Ces esprits qu'on croit couler rapidement dans les nerfs, sont probablement un feu subtil. Le docteur Mead est le premier qui semble en avoir donné des preuves dans la préface du Traita sur les poisons.
Esprit en chimie, est encore un terme qui reçoit plusieurs acceptions différentes , mais qui signifie toujours la partie subtile de la matière.
Il y a loin de Yesprit en ce sens , ou bon esprit , au bel esprit. Le même mot, dans toutes les langues >. peut donner des idées différentes, parce que tout est métaphore sans que le vulgaire s'en aperçoive.
section m.
Ce mot n'est-il pas une grande preuve de l'imperfection des langues, du chaos où elles sont encore, et du hasard qui a dirigé presque toutes nos conceptions?
Il plut aux Grecs, ainsi qu'à d'autres nations d'appeler vent, souffle, pneuma, ce qu'ils entendaient vaguement par respiration, vie, âme. Ainsi âme et vent étaient en un sens la même chose dans Pamiquité. Et si nous disions que l'homme est une machine pneumatique, nous ne ferions que traduire les precs. Les Latins les imitèrent et se servirent du mot rpiri- Dlct ph. 4« 34
tus 9 esprit, souffle. Anima, spiritus s furent la même chose.
Le roukak des Phéniciens, et, à ce qu'on prétend 3 des Clialdéens, signifiait de même souffle et vent.
Quand on traduisit la Bible en latin , on employa toujours indifféremment le mot souffle, esprit, vent, âme. Spiritus Dei ferebatur super aquas, le vent de Dieu, l'esprit de Dieu était porté sur les eaux.
Spiritus vitce, le souffle de la vie , Pâme de la vie.
Inspiravit in faciem ejus spiraculum, ou spiritum vitœ, et il souffla sur sa face un souffle de vie. Et, selon Phébreu, il souilla dans ses narines un souffle, un esprit de vie.
Hcec quum dixisset, insufflavit, et dixit eis : Accipite spiritum sanctum. Ayant dit cela, il souffla sur eux, et leur dit : Recevez le souffle saint, Pesprit saint.
Spiritus ubi vult spirat, et vocem ejus audis, sed nescis undè veniat; Pesprit, le vent souffle où il veut, et vous entendez sa voix (son bruit); mais vous ne «avez d'où il vient,
Il y a loin de là à nos brochures du quai des Àugustins et du Pont -Neuf, intitulées Esprit de Marivaux, Esprit de Desfontaines, etc.
Ce que nous entendons communément en français par esprit, bel esprit, trait d'esprit, etc. , signifie des pensées ingénieuses. Aucune autre nation n'a fait un tel usage du mot spiritus, Les Latins disaient ingenium; les Grecs euphuia, ou bien ils employaient des adjectifs, Les Espagnols disent, agudo, agudezza.
esprit. ogg
Les Italiens emploient communément le terme iugegno.
Les Anglais se servent du mot wit, witty , dont J'étymologie est belle, car ce mot autrefois signifiait sage.
Les Allemands disent verstandig ; et, quand ils veulent exprimer des pensées ingénieuses, vives, agréables, ils disent riche en sensations, sinn-rcich. C'est de là que les Anglais , qui ont retenu beaucoup d'expressions de l'ancienne langue germanique et française, disent sensible mon.
Ainsi presque tous les mots qui expriment des idées de l'entendement sont des métaphores.
Vingegno, Yingenium, est tiré de ce qui engendre ; Vagudezza ', de ce qui est pointu; le sinn-reich , des sensations; l'esprit, du vent, et le wit , de la sagesse.
En toute langue, ce qui répond à l'esprit en gêné rai est de plusieurs sortes ;-et quand vous dites : Cet homme a de l'esprit, on est en droit de vous demander du quel ?
Girard, dans son livre utile des définitions, intitulé : Synonymes français , conclut ainsi :
a II faut dans le commerce des dames de l'esprit, ou du moins du jargon qui en ait l'apparence. (Ce n'est pas leur faire honneur, elles méritent mieux.) L'entendement est de mise avec les politiques et les courtisans. ».
Il me semble que l'entendement est nécessaire partout, et qu'il est bien extraordinaire de voir un entendement de mise.
« Le génie est propre avec les gens à projets et i dépense. »
Ou je me trompe, ou le génie de Corneille était fait pour tous les spectateurs; le génie de Bossuet pour tous les auditeurs, encore plus que propre avec les gens à dépense.
Le mot qui répond à spiritus , esprit, vent , souffle, donnant nécessairement à toutes les nations ridée de l'air, elles supposèrent toutes que notre faculté de penser, d'agir, ce qui nous anime, est de Pair; et de là notre âme fut de l'air subtiL
De là les mânes, les esprits, les revenans, les ombres, furent composés d'air (*).
De là nous disions il n'y a pas long-temps : « Un esprit lui est apparu; il a un esprit familier; il revient des esprits dans ce château; » et la populace le dit encore.
Il n'y a guère que les traductions des livres hébreux en mauvais latin qui aient employé le mot spiritus en ce sens.
Mânes, timbrée, simulacra, sont les expressions de Cicéron et de Virgile. Les Allemands disent geist, les Anglais gliost, les Espagnols duende , trasgo; les Italiens semblent n'avoir point de terme qui signifie revenant. Les Français seuls se sont servis du mot esprit. Le mot propre pour toutes les nations doit être fantôme, imagination, rêverie, sottise, friponnerie.
(*) Voyez Ame.
Bel esprit, esprit.
Quand une nation commence à sortir de la barbarie , elle cherche à montrer ce que nous appelons de l'esprit.
Ainsi aux premières tentatives qu'on fît sous François I, vous voyez dans Marot des pointes, des jeux de mots qui seraient aujourd'hui intolérables.
Congnac s'en congne en sa poictrine blesme , Remorantin la perte remémore :
Anjou faict jou : Angolesme est de mesme. ( Complaincte de madame Loyse de Savoye, mère du roi. )
Ces belles idées ne se présentent pas d'abord pour marquer la douleur des peuples. 11 en a coûté à l'imagination pour parvenir à cet excès de ridicule.
On pourrait apporter plusieurs exemples d'un goût si dépravé; mais tenons-nous-en à celui-ci, qui est le plus fort de tous.
Dans la seconde époque de l'esprit humain en France , au temps de Balzac, de Mairet, de Rotrou, de Corneille, on applaudissait à toute pensée qui surprenait par des images nouvelles qu'on appelait esprit. On reçut très-bien ces vers de la tragédie de Pyrame :
Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître S'est souillé lâchement ; il en rougit , le traître .
On trouvait un grand art à donner du sentiment à ce poignard, à le faire rougir de honte d'être teint du sang de Pyrame autant que du sang dont il était
coloré.
Personne ne se récria contre Corneille , quand , dans sa tragédie d'Andromède (acte II , scène ire), Phinée dit au soleil :
Tu luis, Soleil, et ta lumière Semble se plaire à m 'affliger.
Ah î mon amour te va bien obliger A quitter soudain ta carrière.
Viens, Soleil, viens voir la beauté Dont le divin éclat me dompte,
Et tu fuiras de honte
D'avoir moins de clarté.
Le soleil qui fuit parce qu'il est moins clair que le visage d'Andromède, vaut bien le poignard qui rougit.
Si de tels efforts d'ineptie trouvaient grâce devant un public dont le goût s'est formé si difficilement, il ne faut pas être surpris que des traits d'esprit qui avaient quelque lueur de beauté aient long-temps séduit.
Non-seulement on admirait cette traduction de l'espagnol :
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous.
(Corn., le Cid, acte II, scène IX.}
non-seulement on trouvait une finesse très-spirituelle dans ce vers d'Hypsipyle à Médée , dans la Toison dOr:
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes* (Corn. , Toison d'or, acte III, scène IV. )
mais on ne s'apercevait pas^ et peu de connaisseurs s'aperçoivent encore, que dans le rôle imposant de
Camélia, l'auteur met presque toujours de l'esprit où il fallait seulement de la douleur. Cette femme dont on vient d^assassiner le mari , commence son discours étudié à César par un car :
César, car le destin que dans tes fers je brave M'a fait ta prisonnière et non pas ton esclave ; Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigaeur. (Corn., Moit de Pompée, acte III, scène IV.)
Elle s'interrompt ainsi dès le premier mot pour dire une chose recherchée et fausse. Jamais une citoyenne romaine ne fut esclave d'un citoyen romain; jamais un Romain ne fut appelé seigneur; et ce mot seigneur n'est parmi nous qu'un terme d'honneur et de remplissage usité au théâtre.
Fille de Scipion, et pour dire encore plus^ Romaine, mon courage est encore au-dessus.
(Id.,m\, iâ., id.)
Outre le défaut si commun à tous les héros de Corneille, de s'annoncer ainsi eux-mêmes, de dire : Je suis grand, j'ai du courage, admirez-moi, il y a ici une affectation bien condamnable de parler de sa naissance , quand la tête de Pompée vient d'être préentée à César. Ce n'est point ainsi qu'une affliction véritable s'exprime. La douleur ne cherche point à dire encore plus. Et ce qu'il y a de pis, c'est qu'en voulant dire encore plus, elle dit beaucoup moins. Être Romaine est sans doute moins que d'être fille le Scipion et femme do Pompée. L'infâme Septime, assin de Pompée, était Romain comme elle. Mille Àomaius étaient des hommes très-médiocres; mais
4o4 ESPRIT.
être Femme et fille des plus grands des Romains, c'était là une vraie supériorité. Il y a donc dans ce discours de l'esprit faux et déplacé , ainsi qu'une grandeur fausse et déplacée.
Ensuite elle dit, d'après Lucain, qu'elle doit rougir d'être en vie.
Je dois rougir pourtant, après un Ici malheur,, De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur.
(ld.,id.)
Lucain, après le beau siècle d'Auguste, cherchait de l'esprit, parce que la décadence commençait; et dans le siècle de Louis XIV on commença par vouloir étaler de l'esprit , parce que le bon goût n'était pas encore entièrement formé comme il le fut depuis.
César, de ta victoire écoute moins le bruit , Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit.
ild.,id.)
Quel mauvais artifice! quelle idée fausse autant qu'imprudente! César ne doit point, selon elle, écouter le bruit de sa victoire. Il n'a vaincu à Pharsale que parce que Pompée a épousé Cornélie! Que de peine pour dire ce qui n'est ni vrai, ni vraisemblable, ni convenable, ni touchant!
Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce.
(Id.rid.) j
C'est le bis nocui mundo de Lucain (*). Ce vers présente une très-grande idée. Elle doit surprendre, il n'y manque que la vérité. Mais il faut remarquer que, si ce vers avait seulement une faible lueur de
(*} JUv. YIJi,v. 90.
vraisemblance , et s'il était échappé aux emportemens de la douleur, il serait admirable; il aurait alors toute la vérité , toute la beauté de la convenance théâtrale.
Heureuse en mes malheurs si ce triste hyménée
Pour le bonheur de Rome à César m'eût donnée,
Et si j'eusse avec moi porté d?ns ta maison
D'un astre envenimé l'invincible poison.
Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine;
Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine ;
Et quoique ta captive , un cœur comme le mien ,
De peur de s'oublier 3 ne te demande rien.
(Id.3id.)
C'est encore de Lucain; elle souhaite dans la Pharsalc d'avoir épousé César , et de n'avoir eu à se louer d aucun de ses maris.
O utinam in thalamos învisî Cœsaris essem Infelix conjux, et nulli lœta marito! (*)
Ce sentiment n'est point dans la nature, il est à la fois gigantesque et puéril : mais du moins ce n'est pas à César que Cornélie parle ainsi dans Lucain. Corneille , au contraire , fait parler Cornélie à César même ; il lui fait dire qu'elle souhaite d'être sa femme pour porter dans sa maison le poison invincible d'un astre envenimé; car, ajoute-t-elle, ma haine ne peut s'abaisser, et je t'ai déjà dit que je suis Romaine, et je ne te demande rien. Voilà un singulier raisonnement : je voudrais t'avoir épousé pour te faire mourir: car je ne te demande rien.
Ajoutons encore que cette veuve accable. César
pj Liv. vin, v. 88 89.
4o6 ESPRIT.
d injures dans le moment où César vient de pleurer Ja mort de Pompée , et qu'il a promis de la venger.
Il est certain que, si l'auteur n'avait pas voulu donner de l'esprit à Cornélie, il ne serait pas tombé dans ces défauts qui se font sentir aujourd'hui après avoir été applaudis si long -temps. Les actrices ne peuvent plus guère les pallier par une fierté étudiée et des éclats de voix séducteurs.
Pour mieux connaître icombien l'esprit seul est au-dessous des sentimens naturels, comparez Cornélie avec elle-même, quand elle dit des choses toutes contraires dans la même tirade;
Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux
De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,
Que César y commande , et non pas Ptolomée,
Hélas ! et sous quel astre , ô ciel ! m'as-tu formée ?<
Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis
Que je rencontre ici mes plus grands ennemis ,
Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince
Qui doit à mon époux son trône et sa province.
Passons sur la petite faute de style, et considérons combien ce discours est décent et douloureux; il va au cœur; tout le reste éblouit l'esprit un moment, et ensuite le révolte.
Ces vers naturels charment tous les spectateurs :
O vous ! à ma douleur objet terrible et tendre i Éternel entretien de haine et de pitié, Reste du grand Ponrpée, écoutez sa moitié, etc. ( Acte V, scène I. jjl
C'est par ces comparaisons qu'on se forme le goût,
ISPRIT. 4°7
et qu'on s'accoutume à ne rien aimer que le vrai mis ù sa. plaee (*).
Cléopàtre, dans la même tragédie, s'exprime ainsi à sa confidente Charmion :
Apprends qu'une princesse ainiant sa renommée, Quand elle dit qu'elle aime , est sûre d'être aimée ; Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris In 'oseraient l'exposer aux hontes d'un mépris.
( Acte II , scène I, )
Charmion pouvait lui répondre : Madame, je n'en* tends pas ce que c'est que les beaux feux d'une princesse qui n'oseraient l'exposer à des hontes. Et, à l'égard des princesses qui ne disent qu'elles aiment que juand elles sont sûres d'être aimées, je fais toujours le rôle de confidente à la comédie, et vingt princesses m'ont avoué leurs beaux feux sans être sures de rien, ît principalement l'infante du Gid.
Allons plus loin. César ^ César lui-même , ne parle à Cléopâtre que pour montrer de l'esprit alambiqué :
Mais , ô dieux ! ce moment que je yous ai quitte'e , D'un trouble bien plus grand à mon âme agitée , Et ces soins importans qui m'arrachaient de vous, Contre ma grandeur même allumaient mon courroux ; Je lui voulais du mal de m'être si contraire . De rendre ma présence ailleurs si nécessaire j Mais je lui pardonnais au simple souvenir Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir. C'est elle dont je tiens cette haute espérance Qui flatte mes désirs d'une illustre apparence../; C'était pour acquérir un droit si précieux Que combattait partout mon bras ambitieux;
(*) Voyez Goût.
4o8 ESPRIT.
Et dans Pharsale même il a tiré l'épie
Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
( Acte IV, scène III. )
Voilà donc César qui veut du mal à sa grandeur de l'avoir éloigné un moment de Cléopâtre, mais qui pardonne à sa grandeur en se souvenant que cette grandeur lui a fait obtenir le bonheur de sa flamme. Il tient la haute espérance d'une illustre apparence; et ce n'est que pour acquérir le droit précieux de cette illustre apparence, que son bras ambitieux a donné la bataille de Pharsale.
On dit que cette sorte d'esprit, qui n'est, il faut le dire, que du galimatias, était alors l'esprit du temps. C'est cet abus intolérable que Molière proscrivit dans ses Précieuses ridicules.
Ce sont ces défauts trop fréquens dans Corneille que La Bruyère désigna en disant (a) : <c J'ai cru autrefois et dans ma première jeunesse que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l'amphithéâtre , que leurs auteurs s'entendaient eux-mêmes, et qu'avec toute l'attention que je donnais à leur récit j'avais tort de n'y rien comprendre. Je suis détrompé. » Nous avons relevé ailleurs (*) l'affectation singulière où est tombé La Motte dans son abrégé de l'Iliade ( livre IX ) en faisant parler avec esprit toute 1 "armée des Grecs à la fois :
(a) Caractères de La Bruyère , chap. Des ouvrages de l'esprit. [*) Voyez section ire et 2e, pag. 38 o et 389.
PSPRIT. 4°9
Tout le camp s'écria , dans une joie extrême : Que ne vaincra-t-il point ? il s'est vaincu lui-même.
C'est là un trait d'esprit, une espèce de pointe et de jeu de mots. Car s'ensuit -il de ce qu'un homme a dompté sa colère qu'il sera vainqueur dans le combat? Et comment cent mille hommes peuvent -ils dans un même instant s'accorder à dire un rébus ; ou si Pou veut, un bon mot?
section v?
En Angleterre , pour exprimer qu'un homme a beaucoup d'esprit, on dit qu'il a de grandes parties, great part'?. D'où cette manière de parler, qui étonne aujourd'hui les Français, peut-elle venir? d'eux-mêmes. Autrefois nous nous servions de ce mot parties très-communément dans ce sens-là. Clélie, Cassandre, nos autres anciens romans ne parlent que des parties de leurs héros et de leurs héroïnes, et ces parties sont leur esprit. On ne pouvait mieux s'exprimer. En effet , qui peut avoir tout ? Chacun de nous n'a que sa petite portion d'intelligence, de mémoire, de sagacité, de profondeur d'idées, d'étendue, de vivacité, de finesse. Le mot de parties est le plus convenable pour des êtres aussi faibles que Thomme. Les Français ont laissé é.chapper de leurs dictionnaires une expression dont les Anglais se sont saisis. Les Anglais se sont enrichis plus d'une fois à nos dépens.
Plusieurs écrivains philosophes se sont étonnés do ce que, tout le monde prétendant à l'esprit, personnel n'ose se vanter d en avoir.
« L'envie, a-t-on dit, permet à chacun d'être la ©ict. pi*. 4.. 35
4 l O ESPRIT.
panégyriste de sa probité et non de son esprit. » L'envie permet qu'on fasse l'apologie- de sa probité , non de son esprit ; pourquoi ? c'est qu'il est très néecssaire de passer pour homme de bien , et point du tout d'avoir la réputation d'homme d'esprit.
Ou a ému la question, si tous les hommes sont nés avec le même esprit, les mêmes dispositions pour les sciences, et si tout dépend de leur éducation et des circonstances ou ils se trouvent. Un philosophe qui avait droit de se croire né ayec quelque supériorité, prétendit que les esprits sont égaux ; cependant on a toujours vu le contraire. De quatre cents enfans élevés ensemble sous les mêmes maîtres, dans la même discipline , à peine y en a-t-il cinq ou six qui fassent des progrés bien marqués. Le grand nombre est toujours des médiocres , et parmi ces médiocres il y a des nuances; en un mot, les esprits diffèrent plus que les visages.
Esprit faux.
Nous avons des aveugles, des borgnes, des bigles, des louches, des vues longues, des vues courtes, ou distinctes, ou confuses, ou faibles, ou infatigables. Tout cela est une image assez fidèle de notre entendement. Mais on ne connaît guère de vue fausse. 11 n'y a guère d'hommes qui prennent toujours un coq pour un cheval, ni un pot de chambre pour une maison. Pourquoi rencontre -t- on souvent des esprits assez justes d'ailleurs, qui sont absolument faux suides choses importantes? Pourquoi ce même Siamois,
qui ne se laissera jamais tromper quand il sera question de lui compter trois roupies, croit-il fermement aux métamorphoses de Sammonocodom? Par quelle étrange bizarrerie des hommes sensés ressemblentils à don Quichotte , qui croyait voir des géans où les autres hommes ne voyaient que des moulins à vent? Encore don Quichotte était plus excusable que le Siamois qui croit que Sammonocodom est venu plusieurs fois sur la terre, et que le Turc qui est persuadé que Mahomet a mis la moitié de la lqne dans sa manche. Cardon Quichotte, frappé de l'idée qu'il doit combattre des géans, peut se figurer qu'un géant doit avoir le corps aussi gros qu'un moulin , et les bras aussi longs que les ailes du moulin; mais de quelle supposition peut partir un homme sensé pour se persuader que la moitié de la lune est entrée dans une manche, et qu'un Sammonocodom est descendu du ciel pour venir jouer au cerf-volant à Siam , couper une foret, et faire des tours de passe-passe?
Les plus grands génies peuvent avoir l'esprit faux sur un principe qu'ils ont reçu sans examen. Newton avait l'esprit très-faux quand il commentait l'Apocalypse.
Tout ce que certains tyrans des âmes désirent, c'est que* les hommes qu'ils enseignent aient l'esprit faux. Un faquir élève un enfant qui promet beaucoup ; il emploie cinq ou six années à lui enfoncer dans !a tête que le dieu Fô apparut aux hommes en éléphant blanc , et il persuade à l'enfant qu'il sera fouetté après M mort pendant cinq cent mille années, s'il ne croit pas ces métamorphoses. Il ajoute qu'à la fin du
4l2 ESPRIT.
monde l'ennemi du dieu Fo viendra combattre contre cette divinité.
L'enfant étudie et devient un prodige ; il argumente sur les leçons de son maître; il trouve que Fo n'a pu se changer qu'en éléphant blanc , parce que c'est le plus beau des animaux. Les rois de Siam et de Pégu, dit-il, se sont fait la guerre pour un éléphant blanc; certainement que, si Fo n'avait pas été caché dans cet éléphant, ces rois n'auraient pas été si insensés que de combattre pour la possession d'un simple animal.
L'ennemi de Fo viendra le défier à la fin du monde; certainement cet ennemi sera un rhinocéros, car le rhinocéros combat l'éléphant. C'est ainsi que raisonne dans un âge mûr l'élève savant du faquir, et il devient une des lumières des ïndes; plus il a l'esprit subtil, plus il l'a faux, et il forme ensuite des esprits faux comme lui.
On montre à tous ces énergumènes un peu de géométrie, et ils l'apprennent assez facilement; mais, chose étrange ! leur esprit n'est pas redressé pour cela ; ils aperçoivent les vérités de la géométrie , mais elle ne leur apprend point à peser les probabilités ; ils ont pris leur pli; ils raisonneront de travers toutô leur vie, et j'en suis fâché pour eux.
Il y a malheureusement bien des manières d'avoir l'esprit faux, i ». De ne pas examiner si le principe est vrai , lors même qu'on en déduit des conséquences justes, et cette manière est commune (*).
2°. De tirer des conséquences fausses d'un prin*
(*) Voyez Conséquence,
cipc reconnu pour vrai. Par exemple, un domestiqua est interrogé si son maître est dans sa chambre par des gens qu'il soupçonne d'en vouloir à sa vie : s'il était assez sot pour leur dire la vérité , sous prétexte qu'il ne faut pas mentir, il est clair qu'il aurait tiré une conséquence absurde d'un principe très-vrai.
Un juge qui condamnerait un homme qui a tué son assassin, parce que l'homicide est défendu, serait aussi inique que mauvais raisonneur.
De pareils cas se subdivisent en mille nuances différentes. Le bon esprit, l'esprit juste, est celui qui les démêle ; de là vient qu'on a vu tant de jugemens iniques; non que le cœur des juges fût méchant, mai» parce qu'ils n'étaient pas assez éclairés.
ESPRIT DES LOIS. Voyez LOIS.
Plus une nation est superstitieuse et barbare, obstinée à la guerre malgré ses défaites , partagée en factions flottantes entre la royauté et le sacerdoce, enivrée de fanatisme, plus il se trouve chez un tel peuple un nombre de citoyens qui s'unissent pour vivre en paix.
Il arrive qu'en temps de peste, un petit canton s'interdit la communication avec les grandes villes. Il se préserve de la contagion qui règne ; mais il resta en proie aux autres maladies.
Tels on a vu les gymnosophistes aux Indes, telîes furent quelques sectes de philosophes chez les Grecs; tels que les pythagoriciens en Italie et en Grèce r et
les thérapeutes en Egypte; tels sont aujourd'hui les primitifs nommés quakers et les dunkards en Pensilvanie , et tels furent à peu près les premiers chrétiens qui vécurent ensemble loin des villes.
Aucune de ces sociétés ne connut cette effrayante coutume de se lier par serment au genre dévie qu'elles embrassaient; de se donner des chaînes perpétuelles; de se dépouiller religieusement de la nature humaine dont le premier caractère est la liberté ; de faire enfin ce que nous appelons des vœux. Ce fut saint Bazile qui le premier imagina ces vœux, ce serment d'esclavage. Il introduisit un nouveau fléau sur la terre, et il tourna en poison ce qui avait été inventé comme remède.
Il y avait en Syrie des sociétés toutes semblables à celles des esséniens. C'est le Juif Philon qui nous le dit dans le Traité de la liberté des gens de bien, La Syrie fut toujours superstitieuse et factieuse , toujours opprimée par des tyrans. Les successeurs d'Alexandre en firent un théâtre d'horreurs. Il n'est pas étonnant que, parmi tant d'infortunés, quelques-uns plus humains et plus sages que les autres, se soient éloignés du commerce des grandes villes pour vivre en commun, dans une honnête pauvreté, loin des yeux de la tyrannie.
On se réfugia dans de semblables asiles en Egypte pendant les guerres civiles des derniers Ptolomées; et, lorsque les armes romaines subjuguèrent l'Egypte, les thérapeutes s'établirent dans un désert auprès du lac Mœris.
Il paraît très-probable qu'il y eut des thérapeutes
ESSENIENS. '4^
grecs, égyptiens, juifs. Philon (a), après avoir loue Anaxagore, Démocritc, et les autres philosophes qui embrassèrent ce genre de vie, s'exprime ainsi :
« On trouve de pareilles sociétés en plusieurs pays; la Grèce et d'autres contrées jouissent de cette consolation : elle est très-commune en Egypte dans chaque nome et surtout dans celui d'Alexandrie. Les plus gens de bien , les plus austères , se sont retirés au-dessus du lac Mceris dans un lieu désert, mais commode, qui forme une pente douce. L'air y est très-sain, les bourgades assez nombreuses dans le voisinage du désert, etc. »
Yoilà donc partout des sociétés qui ont tâché d'échapper aux troubles, aux factions, à l'insolence, à la rapacité des oppresseurs. Toutes, sans exception, eurent la guerre en horreur; ils la regardèrent précisément du même œil que nous voyons le vol et Tas* sassinat sur les grands chemins.
Tels furent à peu près les gens de lettres qui s'assemblèrent en France, et qui fondèrent l'académie. Us échappèrent aux factions et aux cruautés qui désolaient le règne de Louis XIII. Tels furent ceux qui fondèrent la société royale de Londres, pendant que les fous barbares, nommés puritains et episcopaux , sY'gorgeaient pour quelques passages de trois ou quatre vieux livres inintelligibles.
Quelques savans ont cru que Jésus-Christ, qui daigna paraître quelque temps dans le petit pays de Capharnaum, dans Nazareth et dans quelques autres
(a) Fhilon, île la Vie contc-.nplat'.ve.
4l6 ESSÉNIÊNS.
bourgades de la Palestine , était un de ces esséniens qui fuyaient le tumulte des affaires et qui cultivaient en paix la vertu. Mais, ni dans les quatre évangiles reçus, ni dans les apocryphes, ni dans les Actes des Apôtres, ni dans leurs lettres, on ne lit le nom d'osàiien.
Quoique le nom ne s'y trouve pas, la ressemblance s'y trouve en plusieurs points; confraternité, biens en commun, vie austère, travail des mains, détachement des richesses et des honneurs, et surtout horreur pour la guerre. Cet éloignement est si grand, que Jésus-Christ commande de tendre l'autre joue quand on vous donne un soufflet, et de donner votre tunique quand on vous vole votre manteau. C'est sur ce principe que les chrétiens se conduisirent pendant près de deux siècles, sans autels, sans temples, sans magistratures; tous exerçant des métiers, tous menant une vie cachée et paisible.
Leurs premiers écrits attestent qu'il ne leur était pas permis de porter les armes. Ils ressemblaient en cela parfaitement à nos pensilvains, à nos anabaptistes, à nos memnonistes d'aujourd hui, qui se piquent de suivre l'évangile à la lettre. Car, quoiqu'il y ait dans l'évangile plusieurs passages qui, étant mal entendus, peuvent inspirer la violence, comme les marchands chassés à coups de fouet hors les parvis du temple , le contrains-les d'entrer , les cachots dans lesquels on précipité ceux qui n'ont pas fait profiter l'argent du maître à cinq pour un, ceux qui viennent au festin sans avoir la robe nnptiale; quoique, dis-je, toutes ces maximes y semblent contraires à l'esprit
pacifique, cependant il y en a tant d'autres qui ordonnent de souffrir au lieu de combattre , qu'il n'est pas étonnant que les chrétiens aient eu la guerre en exécration pendant environ deux cents ans.
Voilà sur quoi se fonde la nombreuse et respectable société des pensilvains, ainsi que les petites sectes qui l'imitent. Quand je les appelle respectables, ce n'est point par leur aversion pour la splendeur do Téglise catholique. Je plains sans doute, comme je ïe dois , leurs erreurs. C'est leur vertu, c'est leur modestie, c'est leur esprit de paix, que je respecte.
Le grand philosophe Bayle n'a-t-il donc pas eu raison de dire qu'un chrétien des premiers temps serait un très-mauvais soldat, ou qu'un soldat serait utf très-mauvais chrétien ?
Ce dilemme paraît sans réplique; et c'est, ce me semble, la différence entre l'ancien christianisme et l'ancien judaïsme.
La loi des premiers Juifs dit expressément : Dès que vous serez entrés dans le pays dont vous devez vous emparer, mettez tout à feu et à sang; égorgez sans pitié vieillards, femmes , en fan s à la mamelle; tuez jusqu'aux animaux, saccagez tout, brûlez tout, c'est votre dieu qui vous l'ordonne. Ce catéchisme n'est pas annoncé une fois, mais vingt; et il est toujours suivi.
Mahomet, persécuté par les Mecquois, se défend en brave homme. Il contraint ses persécuteurs vaincus à se mettre à ses pieds, à devenir ses prosélytes; il établit sa religion par la parole et par l'épée,
Jésus, placé entre les temps de Moïse et de Ma-
ho.net, dans un coin de la Galilée, prêche le pardon des injures, la patience, la douceur, la souffrance, meurt du dernier supplice, et veut que ses premiers disciples meurent ainsi.
Je demande, en bonne foi, si saint Barthélemr, saint André, saint Matthieu, saint Barnabe, auraient été reçus parmi les cuirassiers de l'empereur, ou dans les trabans de Charles XII? Saint Pierre môme, quoiqu'il ait coupé l'oreille à Malchus, aurait-il été propre à faire un bon chef de file? Peut-être saint Paul, accoutumé d'abord au carnage, et ayant eu le malheur d'être un persécuteur sanguinaire, est le seul qui aurait pu devenir guerrier. L'impétuosité de son tempérament et la chaleur de son imagination en auraient pu faire un capitaine redoutable. Mais, malgré ces qualités, il ne chercha point à se venger de Gamaliel parles armes. ïl ne fit point comme les Judas, les Theudas, les Barcochébas, qui levèrent des troupes; il suivit les préceptes de Jésus-Christ, il souffrit; et même il eut, à ce qu'on prétend , la tête tranchée.
Faire une armée de chrétiens était donc , dans les premiers temps, une contradiction dans les termes.
Il est clair que les chrétiens n'entrèrent dans les troupes de l'empire que quand l'esprit qui les animait fut changé. Ils avaient, dans les deux premiers siècles, de l'horreur pour les temples, les autels, les cierges, l'encens, l'eau lustrale; Porphyre les comparait aux renards qui disent : ils sont trop verts. Si vous pouviez avoir, disait- il , de beaux temples brillans d'or, avec de grosses rentes pour les desservans, vous aimeriez les temples passionnément. Ils se don-
GSSÊNIENS. 4X9
nèrcnt ensuite tout ce qu'ils avaient abhorré. C'est ainsi qu'ayant détesté le métier des armes, ils allèrent enfin à la guerre. Les chrétiens, dès le temps de Dioclétien, furent aussi différens des chrétiens du temps des apôtres, que nous sommes différens des chrétiens du troisième siècle.
Je ne conçois pas comment un esprit aussi éclairé et aussi hardi que celui de Montesquieu, a pu condamner sévèrement un autre génie bien plus méthodique que le sien , et combattre cette vérité annoncée par Bayle (b) , « qu'une société de vrais chrétiens pourrait vivre heureusement ensemble, mais qu'elle se défendrait mal contre les attaques d'un ennemi. »
« Ce serait, dit Montesquieu, des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très-grand zèle pour les remplir. Ils sentiraient trèsbien les droits de la défense naturelle. Plus ils croiraient devoir à la religion , plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du christianisme , bien gravés dans le cœur , seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des états despotiques. »
Assurément l'auteur de l'Esprit des lois ne songeait pas. aux paroles de l'évangile quand il dit que les vrais chrétiens sentiraient très-bien les droits do la défense naturelle. Il ne se souvenait pas de l'ordre de donner sa tunique quand on vous vole le manteau, t de tendre l'autre joue quand on a reçu un soufflet.
(b) Continuation des pensées diverses , art. CXXIV.
Voilà les principes de la défense naturelle Très-clairement anéantis. Ceux que nous appelons quakers ont toujours refusé de combattre; mais ils auraient été écrasés dans la guerre de i ^56 ? s'ils n'avaient pas été secourus et forcés à se laisser secourir par les autres Anglais. (Voyez l'art. Primitive église.)
N'est-il pas indubitable que ceux qui penseraient en tout comme des martyrs , se battraient fort mal contre des grenadiers? Toutes les paroles de ce chapitre de l'Esprit des Lois me paraissent fausses. « Les principes du christianisme , bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts, etc. » Oui, plus forts pour les empêcher de manier J'épée , pour les faire trembler de répandre le sang de leur prochain, pour leur faire regarder la vie comme un fardeau, dont le souverain bonheur est d'être déchargé.
<c On les enverrait, dit Bayle, comme des brebis au milieu des loups, si on les fesait aller repousser de vieux corps d'infanterie, ou charger des régime n s de cuirassiers. »
Bayle avait très -grande raison. Montesquieu ne srest pas aperçu quen le réfutant, il ne voyait que les chrétiens mercenaires et sanguinaires d'aujourd'hui , et non pas les premiers chrétiens. Il semble qu'il ait voulu prévenir les injustes accusations qu'il a essuyées des fanatiques, en leur sacrifiant Bayle ; et il n'y a rien gagné. Ce sont deux grands hommes qui paraissent d'avis différent, et qui auraient eu toujours le même s'ils avaient été également libres.
'« Le faux honneur des monarchies, les vertus humaines des républiques, la crainte servile des états