‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 29 sur 85 · ORIGINEL (PÉCHÉ · texte numérisé non relu

ORIGINEL (PÉCHÉ

Quelle horreur, s'écrient les unitaires rigides, que de calomnier l'auteur de la nature jusqu'à lui imputer des miracles continuels pour damner à jamais des hommes qu'il fait naître pour si peu de temps! Ou il a créé les âmes de toute éternité, et dans ce système étant infiniment plus anciennes que le péché d'Adam, elles n'ont aucun rapport avec lui; ou ces âmes sont formées à chaque moment qu'un homme couche avec une femme, et en ce cas, Dieu est continuellement à PafFut de tous les rendez-vous de l'univers pour créer des esprits quïl rendra éternellement malheureux ; ou Dieu est lui-même l'âme de tous les hommes, et dans ce système il se damne lui-même. Quelle est la plus horrible et la plus folle de ces trois suppositions? Il n'y en a pas une quatrième; car l'opinion, que Dieu attend six semaines pour créer une âme damnée dans un foetus, revient à celle qui la fait créer au moment de la copulation : qu'importe six semaines de plus ou de moins?

J'ai rapporté le sentiment des unitaires, et les hommes sont parvenus à un tel point de superstitiou que j'ai tremblé en le rapportant.

Il le faut avouer, nous ne connaissons point de père de l'église jusqu'à saint Augustin et à saint Jérôme, qui ait enseigné la doctrine du péché originel. Saint Clément d'Alexandrie, cet homme si savant dans l'antiquité, loin de parler en un seul endroit de cette corruption qui a infecté le genre humain, et qui Ta rendu coupable en naissant, dit en propres

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mots (a) : « Quel mal peut faire un enfant qui ne -vient que de naître? comment a-t-il pu prévariquer? comment celui qui n'a encore rien fait a-t-il pu tomber sous la malédiction d'Adam ? »

Et remarquez qu'il ne dit point ces paroles pour combattre l'opinion rigoureuse du pèche' originel, laquelle n'était point encore développée, mais seulement pour montrer que les passions, qui peuvent corrompre tous les hommes, n'ont pu avoir encore aucune prise sur cet enfant innocent. Il ne dit point : Cette créature d'un jour ne sera pas damnée si elle meurt aujourd'hui; car personne n'avait encore supposé quelle serait damnée. Saint Clément ne pouvait combattre un système absolument inconnu.

Le grand Origènc est encore plus positif que saint Clément d'Alexandrie. Il avoue bien que le péché est entré dans le monde par Adam, dans son explication do l'Épître de saint Paul aux Romains, mais il tient que c'est la pente au péché qui est entrée, qu'il est très-facile de commettre le mal, mais qu'il n'est pas dit pour cela qu'on le commettra toujours, et qu'on sera coupable dès qu'on sera né.

Enfin, le péché originel, sous Origène, ne consistait que dans le malheur de se rendre semblable au premier homme en péchant comme lui.

Le baptême était nécessaire; c'était le sceau du christianisme, il lavait tous les péchés; mais personne n'avait dit encore qu'il lavât les péchés qu on n'avait point commis. Personne n'assurait encore

(a) Stromates, liv. III.

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qu'un enfant fut damné et brillât dans des flammes éternelles pour être mort deux minutes après sa naissance. Et une preuve sans répliqué, c'est qu'il se passa beaucoup de temps avant que la coutume de bapîiser les enfans prévalût. ïertullien ne voulait point qu'on les baptisât. Or, leur refuser ce bain sacré, c'eût été les livrer visiblement à la damnation, si on avait été persuadé que le péché originel ( dont ces pauvres innocens ne pouvaient être coupables ) opérât leur réprobation, et leur fît souffrir des supplices infinis pendant toute l'éternité, pour un fait dont il était impossible qu'ils eussent la moindre connaissance. Les âmes de tous les bourreaux , fondues ensemble, n'auraient pu rien imaginer qui approchât d'une horreur si exécrable. En un mot, il est de lait qu'on ne baptisait pas les enfans; donc il est démontré qu'on était bien loin de les damner.

Il v a bien plus encore; Jésus-Christ n'a jamais dit : « L'enfant non baptisé sera damné (/>). » Il était venu au coutraire pour expier tous les péchés, pour racheter le genre humain par son sang; donc les petits enfans ne pouvaient être damnés. Les enfuis au berceau étaient à bien plus forte raison privilégiés. Notre divin Sauveur ne baptisa jamais personne. Paul circoncit son disciple ïimothée, et il n'est point dit qu'il le baptisa.

(b) Dans saint Jean, Jtîsus dit à Nicodème, chap. III, que le vent, l'esprit souffle où il veut, que personne ne sait où il va , qu'il faut renaître, qu'on ne peut entrer dans le royaume de Dieu si on ne renaît par l'eau et par l'esprit : mais il ne parle poi:it des enfans.

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En un mot, dans les deux premiers siècles, le baptême des enfans ne fut point en usage; donc on ne croyait point que des enfans fussent victimes de la faute d'Adam. Au bout de quatre cents ans on crut leur salut fort en danger, et on fut fort incertain.

Enfin, Pelage vint au cinquième siècle; il traita l'opinion du péché originel de monstrueuse. Selon lui, ce dogme n'était fondé que sur une équivoque comme toutes les autres opinions.

Dieu avait dit à Adam dans le jardin : a Le jour que vous mangerez du fruit de l'arbre de ïa science, vous mourrez. » Or, il n'en mourut pas, et Dieu lui pardonna. Pourquoi donc n'aurait-il pas épargné sa race à la millième génération? Pourquoi livrerait-il à des tourmens infinis et éternels les petits-enfans imiocens d'un père qu'il avait reçu en grâce?

Pelage regardait Dieu non-seulement comme un maître absolu, mais comme un père qui, laissant la liberté à ses enfans , les récompensait au delà de leurs mérites, et les punissait au-dessous de leurs fautes.

Lui et ses disciples disaient : Si tous les hommes naissent les objets de la colère éternelle de celui qui leur donne la vie; si avant de penser ils sont coupables, c'est donc un crime affreux de les mettre au monde; le mariage est donc le plus horrible des forfaits. Le mariage en ce cas n'est donc qu'une émanation du mauvais principe des manichéens; ce n'est plus adorer Dieu, c'est adorer le diable.

Pelage et les siens débitaient celte doctrine en Afrique, où saint Augustin avait un crédit immense*

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11 avait été manichéen; il était obligé de s'élever contre Pelage. Celui-ci ne put résister ni à Augustin, ni à Jérôme; et enfin, de questions en questions la dispute alla si loin qu'Augustin donna son arrêt de damnation contre tous les enfans nés et à naître dans l'univers, en ces propres termes : <c La foi catholique enseigne que tous les hommes naissent si coupables , que les enfans mêmes sont certainement damnés quand ils meurent sans avoir été régénérés en Jésus. »,

C'eût été un bien triste compliment à faire à une reine de la Chine, ou du Japon, ou de l'Inde, ou de la Scylhic , ou de la Gothie , qui venait de perdre son fils au berceau, que de lui dire : Madame, consolezvous; monseigneur le prince royal est actuellement entre les griffes de cinq cents diables, qui le tournent et le retournent dans une grande fournaise pendant toute l'éternité, tandis que son corps embaumé reposa auprès de votre palais.

La reine épouvantée demande pourquoi ces diables rôtissent ainsi son cher fils le prince royal à jamais? On lui répond que c'est parce que son arrière-grand -père mangea autrefois du fruit de la science dans un jardin. Jugez ce que doivent penser le roi, la reine, tout le conseil et toutes les belles dames.

Cet arrêt ayant paru un peu dur à quelques théologiens (car il y a de bonnes âmes partout), il fut mitigé par un Pierre Chrysologue, ou Pierre parlant d'or, lequel imagina un faubourg d'enfer, nommé les limbes ) pour placer tous les petits garçons et toutes

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