‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 4 sur 85 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

( Cet article est de M. Palier de Bottens, d'une ancienne famille de France, établie depuis deux cents ans en Suisse. Il est premier pasteur de Lausanne. Sa science est égale à sa pieté. Il composa cet article pour le grand Dictionnaire encyclopédique , dans lequel il fut inséré. On en supprima seulement quelques endroits, dont les examinateurs crurent que des catholiques moins savans et moins pieux que V auteur pourraient abuser. Il fut reçu avec Vapplaudissement de tous les sraes.

On l imprima en même temps dans un autre petit dictionnaire, et on l'attribua en France à un homme qu'on n'était pas fâché d'inquiéter. On supposa que l'article était impie, parce qu'on le supposait d'un laïque, et on se déchaîna contre Vouvrage et contre V auteur prétendu. L'homme accusé se contenta de rire de cette méprise. Il voyait avec compassion sous ses yeux cet exemple des erreurs et des injustices que les hommes commettent tous les jours dans leurs jugemens, car il avait le manuscrit du sage et savant prêtre écrit tout entier de sa main. Il le possède encore. Il sera montré à qui voudra l'examiner. On y verra jusqu'aux ratures faites alors par ce laïque même, pour prévenir les interprétations malignes.

Nous réimprimons donc aujourd'hui cet article dans toute l'intégrité de l'original. Nous en avons retranché pour ne pas répéter ce que nous avons imprime. ailleurs j mais nous n\avons oas ajouté un seul mot.

Le bon de toute cette affaire, c'est qu'un confrère de fauteur respectable écrivit les choses du monde les plus ridicules contre cet article de son confrère, croyant écrire contre un ennerai commun. Cela ressemble à ces combats de nuitt dans lesquels on se bat contre ses camarades.

Il est arrivé mille fois que des controversistes ont condamne des passages de saint Augustin , de saint Jérôme, ne sachant pas qu'ils fussent de ces pères. Ils anat hé matiser aient une partie du nouveau Testament, s'ils n'avaient point ouï dire de qui est ç$ livre. C'est ainsi qu'on juge trop souvent.)

Messie, Messias, ce terme vient de l'hébreu ; il est synonyme du mot grec Christ. L'un et l'autre sont des termes consacrés dans la religion, et qui ne se donnent plus aujourd'hui qu'à l'oint par excellence, ce souverain libérateur que l'ancien peuple juif attendait, après la venue duquel il soupire encore, et que les chrétiens trouvent dans la personne de Jésus, fils de Marie, qu'ils regardent comme l'oint du Seigneur, le Messie promis à l'humanité : les Grecs emploient au si le mot d'Elcimmero.: , qui signifie la même chose que Christos.

Nous voyons dans l'ancien Testament que le mot de Messie, loin d'être particulier au libérateur après la venue duquel le peuple d'Israël soupirait, ne Fêtait pas seulement aux vrais et fidèles serviteurs de Dieu , mais que ce nom fut souvent donné aux roisi et aux princes idolâtres , qui étaient dans la main de l'Eternel les ministres de ses vengeances, ou des instrumens pour l'exécution des conseils de sa sagesse. C'est ainsi que l'auteur de l'Ecclésiastique dit d'Elisée (a), qui ungis reges ad pœnitentiam > ou comme l'ont rendu les Septante, ad vindictam. «Vous oignez les rois pour exercer la vengeance du Seigneur. » C'est pourquoi il envoya un prophète pour oindre Jéhu roi d'Israël. Il annonça l'onction sacrée à Hazaël, roi de Damas et de Syrie (h) , ces deux princes étant les Messies du Très-Haut pour venger les crimes et les abominations de la maison d'Achab.

(a) Ecclésiast. , chap. XLVUI, v. 8.

(b) III des Rois, chap. XIX, v. i5 et 16.

Mais au XLVC d'Isaîe, v. i, le nom de Messie est expressément donné à Cyrus. « Ainsi a dit lÉternel à Cyrus son oint, son Messie duquel j'ai pris la main droite, afin que je terrasse les nationsdevantlui,ete.u

Ezéchiel, au XXVIIIe de ses révélations, v. i4> donne le nom de Messie au roi de Tyr, qu'il appelle aussi chérubin , et parle de lui et de sa gloire dans des termes pleins d'une emphase dont on sent mieux les beautés qu'on ne peut en saisir le sens. « Fils de l'homme, dit l'Éternel au prophète, prononce à haute voix une complainte sur le roi de Tyr, et lui dis : Ainsi a dit le Seigneur , l'Éternel , tu étais le sceau de la ressemblance de Dieu, plein de sagesse et parfait en beautés; tu as été le jardin dÉden du Seigneur (ou, suivant d'autres versions, tu étais toutes les délices du Seigneur); ta couverture était de pierres précieuses de toutes sortes, de sardoine, de topaze, de jaspe, de chrysolite, d'onyx, de béril, de saphir, d'escarboucle , d'émeraude et d'or. Ce que savaient faire tes tambours et tes flûtes a été chez toi ; ils ont été tout prêts au jour que tu fus créé , tu as élé un chérubin , un Messie pour servir de protection; je t'avais établi; tu as été dans la sainte montagne de Dieu , tu as marché entre les pierres flamboyantes, tu as été parfait en tes voies, des le jour que tu fus créé, jusqu'à ce que la perversité a été trouvée en toi. »

Au reste le nom de Me^siah, en grec Christ, se donnait aux rois, aux prophètes et aux grands-prétrès des Hébreux. Nous lisons dans le Ier livre des Rois, ch. XII, v. 5 : « Le Seigneur et son Messie sont témoins, c'cst-à-dirt, le Seigneur et le roi qu'il

a établi. » Et ailleurs, « ne touchez point mes oints, et ne faites aucun mal à mes prophètes. » David , animé de l'esprit de Dieu, donne dans plus d'un endroit à Saiil, son beau -père, qui le persécutait et qu'il n'avait pas sujet d'aimer; il donne, dis-je, à ce roi réprouvé, et de dessus lequel l'esprit de l'Eternel s'était retiré, le nom et la qualité d'oint, de Messie du Seigneur. « Dieu me garde , dit-il fréquemment , de porter ma main sur l'oint du Seigneur, sur le Messie de Dieu. »;

Si le beau nom de Messie , d'oint de l'Eternel , a été donné à des rois idolâtres, à des princes cruels et tyrans, il a été très-employé dans nos anciens oracles pour désigner véritablement l'oint du Seigneur, ce Messie par excellence , objet du désir et de l'attente de tous les fidèles d'Israël. Ainsi Anne , inère de Samuel , conclut son cantique par ces paroles remarquables, et qui ne peuvent s'appliquer à aucun roi (c) , puisqu'on sait que pour lors les Hébreux n'en avaient point : « Le Seigneur jugera les extrémités de la terre , il donnera l'empire à son roi , il relèvera la corne de son Christ, de son Messie. » On trouve ce même mot dans les oracles suivans : Psaume II, v. p.. Psaume XXVII, v. 8. Jércmie (Tkven.) IV, v. 20. Daniel IX, v. 26. Habacuc III, v. i3.

Que si l'on rapproche tous ces divers oracles, et en général tous ceux qu'on applique pour l'ordinaire au Messie, il en résulte des contrastes en quelque

(c) I. Rois, cLap. II, y. 10.

sorte inconciliables, et qui justifient jusqu'à un certain point l'obstination du peuple à qui ces oracleg furent donnés.

Comment en effet concevoir, avant que l'événement l'eût si bien justifié dans la personne de Jésus, fils de Marie; comment concevoir, dis -je, une intelligence en quelque sorte divine et humaine tout ensemble, un être grand et abaissé qui triomphe du? diable, et que cet esprit infernal, ce prince des puissances de l'air, tente, emporte et fait voyager malgré lui, maître et serviteur, roi et sujet, sacrïiieateur et victime tout ensemble, mortel et vainqueur de la mort, riche et pauvre, conquérant glorieux dont le règne éternel n'aura pas de fin, qui doit soumettre toute la nature par Ses prodiges, et cependant qui sera un homme de douleur, privé des commodités, souvent même de Tabsolument nécessaire dans cette vie dont il se dit le roi, et qu'il vient comblé do gloire et d'honneurs terminant une vie innocente, malheureuse, sans cesse contredite et traversée, par un supplice également honteux et cruel, trouvant même dans cette humiliation, cet abaissement extraordinaire , la source d'une élévation unique qui le conduit au plus haut point de gloire, de puissance et de félicité, c'est-à dire, au rang de la première des créatures ?

Tous les chrétiens s'accordent à trouver ces caractères , en apparence si incompatibles, dans la personne de Jésus de Nazareth qu'ils appellent U Christ ; ses sectateurs lui donnaient ce titre par excellence, non qu'il eût été oiut d'une manière se»-

sible et matérielle, comme l'ont été anciennement quelques rois, quelques prophètes et quelques sacrificateurs, mais parce que l'esprit divin l'avait désigné pour ces grands offices, et qu'il avait reçu l'onction spirituelle nécessaire pour cela.

(*) A Nous en étions là sur un article aussi imporîant, lorsqu'un prédicateur hollandais, plus célèbre par cette découverte que par les médiocres productions d'un génie d'ailleurs faible et peu instruit, nous a fait voir que notre Seigneur Jésus était le Christ, le messie de Dieu, ayant été oint dans les trois plus grandes époques de sa vie, pour être notre roi, notre prophète et notre sacrificateur.

Lors de son baptême, la voix du souverain maîtrj de la nature le déclare son fils, son unique , son bien aimé, et par-là même son représentant.

Sur le Thabor, transfiguré, associé à Moïse et à Élie, cette même voix surnaturelle l'annonce à l'humanité comme le fils de celui qui aime et envoie les prophètes, et qui doit être écouté par préférence.

Dans Gethsémané^ un ange descend du ciel pour le soutenir dans les angoisses extrêmes où le réduit l'approche de son supplice; il le fortifie contre les frayeurs cruelles d'une mort qu'il ne peut éviter, et le met en état d'être un sacrificateur d'autant plus excellent qu'il est lui-même la victime innocente et pure qu'il va offrir.

(*) On supprima dans les Dictionnaires (depuis^ jusqu'à B) tout ce paragraphe concernant le prédicateur hollandais , parce cju'on le crut hors-d'œuvre.

Dict. pk. 7., 3

Le judicieux prédicateur hollandais, disciple de l'illustre Coccéius, trouve l'huile sacrarnentale de cfcs diverses onctions célestes , dans les signes visibles crue la puissance de Dieu fit paraître sur son oint ; dans son baptême, l'ombre de la colombe, qui représentait le Saint - Esprit qui descendit sur lui ; au Thabor , la nue miraculeuse qui le couvrit; en Gethsémané, la sueur de grumeaux de sang dont son corps fut couvert.

Après cela, il faut pousser l'incrédulité à son comble pour ne pas reconnaître à ces traits l'oint du Seigneur par excellence, le messie promis; et l'on ne pourrait sans doute assez déplorer l'aveuglement inconcevable du peuple juif, s'il ne fût entré dans le plan de l'infinie sagesse de Dieu, et n'eût été, dans ses vues toutes miséricordieuses, essentiel à l'accomplissement de son œuvre et au salut de l'humanité. B

Mais aussi il faut convenir que dans l'état d'oppression sous lequel gémissait le peuple juif, et après toutes les glorieuses promesses que l'Éternel lui avait faites si souvent, il devait soupiner après la venue d'un messie , l'envisager comme Vépoque de son heureuse délivrance; et qu'ainsi il est en quelque sorte excusable de n'avoir pas voulu reconnaître ce libérateur dans la personne du Seigneur Jésus, d'autant plus qu'il est de l'homme de tenir plus au corps qu'à i esprit, et d'être plus sensible aux besoins présens, que flatté des avantages à venir, et toujours incertains par-là même.

Au reste , on doit croire qu'Abraham , et après lui un assez petit nombre de patriarches et de prophètes,

ont pu se faire une idée de la nature du règne spirituel du messie; mais ces idées durent rester dans le petit cercle des inspirés; et il n'est pas étonnant qu'inconnues à la multitude, ces notions se soient altérées au point que lorsque le Sauveur parut dans la Judée, le peuple et ses docteurs, ses princes mêmes, attendaient un monarque, un conquérant, qui par la rapidité de ses conquêtes devait s'assujettir tout le monde; et comment concilier ces idées flatteuses avec l'état abject, en apparence, misérable de Jésus -Christ ? Aussi scandalisés de l'entendre s'annoncer comme le messie, ils le persécutèrent, le rejetèrent et le firent mourir par le dernier supplice. Depuis ce temps-là, ne voyant rien qui achemine à l'accomplissement de leurs oracles, et ne voulant point y renoncer, ils se livrent à toutes sortes d'idées plus chimériques les unes que les autres.

Ainsi, lorsqu'ils ont vu les triomphes de la religion chrétienne, qu'ils ont senti qu'on pouvait expliquer spirituellement, et appliquer à Jésus-Christ la plupart de leurs anciens oracles, ils se sont avisés, contre le sentiment de leurs pères, de nier que les passages que nous leur alléguons dussent s'entendre du messie, tordant ainsi nos saintes Écritures à leur propre perte.

Quelques-uns soutiennent que leurs oracles ont été mal entendus; qu'en vain on soupire après la venue du messie, puisqu'il est déjà venu en la personne d'Ezéchias. C'était le sentiment du fameux Hillel. D'autres plus relâchés, ou cédant avec politique aux temps et aux circonstances, prétendent que la croyance de la venue d'un messie n'est point un

article fondamental de foi, et qu'en niant ce dogme on ne pervertit point la loi, on ne lui donne qu'une légère atteinte. C'est ainsi que le juif Albo disait au pape que, nier la venue du messie, c'était seulement couper une branche de l'arbre sans toucher à la racine.

Le fameux rabbin Salomon Jarchy ouRaschy, qui vivait au commencement du douzième siècle, dit, dans ses Talmudiques, que les anciens Hébreux ont ciu que le messie était né le jour de la dernière destruction de Jérusalem par les armées romaines; c'est, comme on dit, appeler le médecin après la mort.

Le rabbin Rimchy, qui vivait aussi au douzième siècle, annonçait que le messie, dont il croyait la venue très - prochaine , chasserait de la Judée les chrétiens qui la possédaient pour lors; il est vrai que les chrétiens perdirent la Terre-Sainte; mais ce fut Saladin qui les vainquit : pour peu que ce conquérant eût protégé les Juifs, et se fût déclaré pour eux, il est vraisemblable que dans leur enthousiasme ils en auraient fait leur messie..

Les auteurs sacrés, et notre Seigneur Jésus luimême, comparent souvent le règne du messie et l'éternelle béatitude à des jours de noces, à des festins; mais les talmudistcs ont étrangement abusé de ces paraboles; selon eux, le messie donnera à son peuple rassemblé dans la terre de Canaan, un repas dont le vin sera celui qu'Adam lui-même fit dans le paradis terrestre, et qui se conserve dans de vastes celliers, creusés par les anges au centre de la terre.

On servira pour entrée le fameux poisson appelé

le grand Léviathan, qui avale tout d'un coup un poisson moins grand que lui, lequel ne laisse pas d'avoir trois cents lieues de long; toute la masse des eaux est portée surLéviathan. Dieu au commencement en créa un mâle et un autre femelle; mais de peur qu'ils ne renversassent la terre, et qu'ils ne remplissent Punivers de leurs semblables, Dieu pia. la femelle, et la sala pour le festin du messie.

Les rabbins ajoutent qu'on tuera pour ce repas le taureau Béhémoth, qui est si gros qu'il mange chaque jour le foin de mille montagnes : la femelle de ce taureau fut tuée au commencement du monde, afin qu'une espèce si prodigieuse ne se multipliât pas, ce qui n'aurait pu que nuire aux autres créatures; mais ils assurent que l'Éternel ne la sala pas, parce que la vache salée n'est pas si bonne que la léviathane. Les Juifs ajoutent encore si bien foi à toutes ces rêveries rabbiniques, que souvent ils jurent sur leur part du bœuf Béhémoth, comme quelques chrétiens impies jurent sur leur part du paradis.

Après des idées si grossières sur la venue du messie et sur son règne, faut-il s'étonner si les Juifs tant anciens que modernes, et plusieurs même des premiers chrétiens, malheureusement imbus de toutes ces rêveries, n'ont pu s'élever à l'idée de la nature divine de l'oint du Seigneur, et n'ont pas attribué la qualité de Dieu au messie ? Voyez comme les Juifs s'expriment là-dessus dans l'ouvrage intitulé Judœi Lusitani queestiones ad Chistianos (d). ((Reconnaître,

1$ Çusest. I, II, IV, XXIII, etc.

disent-ils, un homme-Dieu, c'est s'abuser soi-même, c'est se forger un monstre, un centaure, le bizarre composé de deux natures qui ne sauraient s'allier. » Ils ajoutent que les prophètes n'enseignent point que le messie soit homme-Dieu, qu'ils distinguent expressément entre Dieu et David, qu'ils déclarent le premier maître et le second serviteur, etc

Lorsque le Sauveur parut, les prophéties, quoique claires, furent malheureusement obscurcies par les préjugés sucés avec le lait. Jésus-Christ lui-même, ou par ménagement, ou pour ne pas révolter les esprits, paraît extrêmement réserve sur l'article de sa divinité; « il voulait, dit saint Clnysostôme, accoutumer insensiblement ses auditeurs à croire un mystère si fort élevé au-dessus de la raison. >« S'il prend l'autorité d'un Dieu en pardonnant les péchés, cette action soulève tous ceux qui en sont les témoins; ses miracles les plus évidens ne peuvent convaincre de sa divinité ceux même en faveur desquels il les opère. Lorsque devant le tribunal du souverain sacrificateur il avoue, avec un modeste détour, qu'il est le fils de Dieu, le grand-prêtre déchire sa robe et crie au blasphème. Avant l'envoi du Saint-Esprit, les apôtres ne» soupçonnent pas même la divinité de leur cher maître; il les interroge sur ce que le peuple pense de lui; ils répondent que les uns le prennent pour Ëlie, les autres pour Jérémie, ou pour quelque autre prophète. Saint Pierre a besoin d'une révélation particulière pour connaître que Jésus est le Christ, le fus du Dieu vivant.

Les Juifs, révoltés contre la divinité de Jésus-

Christ, ont eu recours à toutes sortes de voies pour détruire ce grand mystère; ils détournent le sens de leurs propres oracles, ou ne les appliquent pas au messie; ils prétendent que le nom de Dieu,Eloï, n'est pas particulier à la divinité, et qu'il se donne même par les auteurs sacrés aux juges, aux magistrats, en général à ceux qui sont élevés en autorité; ils citent en effet un très-grand nombre de passages des saintes Écritures, qui justifient cette observation , mais qui ne donnent aucune atteinte aux termes exprès des anciens oracles qui regardent le messie.

Enfin ils prétendent que, si le Sauveur, et après lui les évangélistes, les apôtres et les premiers chrétiens, appellent Jésus le fils de Dieu, ce terme auguste ne signifiait, dans les temps évangéliques, autre chose que l'opposé de fils de Bélial, c'est-à-dire, homme de bien, serviteur de Dieu, par opposition à un méchant, un homme qui ne craint point Dieu.

Si les Juifs ont contesté à Jésus-Christ la qualité de messie et sa divinité, ils n'ont rien négligé aussi pour le rendre méprisable, pour jeter sur sa naissance, sa vie et sa mort, tout le ridicule et tout l'opprobre qu'a pu imaginer leur criminel acharnement.

De tous les ouvrages qu'a produits l'aveuglement des Juifs, il n'en est point de plus odieux et de plus extravagant que le livre ancien intitulé Sepher Toldos Jesckut, tiré de la poussière par M. Vagenseil dans le second tome de son ouvrage intitulé Tela igneay etc.

Cest dans ce Sepher Toldos Jeichut qu'on lit une histoire monstrueuse de la vie de notre Sauveur, forgée avec toute la passion et la mauvaise foi pos-

sible. Ainsi , par exemple, ils ont osé écrire qu'un nommé Panllier ou Pandcra, habitant de Bethléem, était devenu amoureux d'une jeune femme mariée à Jokanan. Il eut de ce commerce impur un fils qui fut nommé Jésuà ou Jésu.Le père de cet enfant fut obligé de s'enfuir, et se retira à Babylone. Quant au jeune Jésu. on Fenvoya aux écoles; mais, ajoure l'auteur, il eut l'insolence de lever la tête et de se découvrir devant les sacrificateurs, au lieu de paraître devant eux la tête baissée et le visage couvert, comme c'était la coutume; hardiesse qui fut vivement tancée; ce qui donna lieu d'examiner sa naissance qui fut trouvée impure, et l'exposa bientôt à l'ignominie.

Ce détestable livre Sepher Toldos Jeschut était connu dès le second siècle ; Celse le cite avec confiance , et Origène le réfute au chapitre neuvième.

Il y a un autre livre intitulé aussi Toldos Jeschut 5 publié l'an 1700 par M. Huldric ; qui suit de plus près l'Évangile de l'enfance, mais qui commet à tout moment les anachronismcs les plus grossiers; il fait naître et mourir Jésus-Christ sous le règne d'Hérode le Grand; il veut que ce soit à ce prince qu'aient étt faites les plaintes sur l'adultère de Panther et de Marie , mère de Jésus.

L'auteur, qui prend le nom de Jonatham, qui se dit contemporain de Jésus-Christ et demeurant à Jérusalem, avance qu'Hérodc consulta sur le fait de Jésus-Christ les sénateurs d'une ville dans la terre de Césarée : nous ne suivrons pas un auteur aussi absurde dans toutes ses contradictions.

Cependant c'est à la faveur de toutes ces calom-

nies que les Juifs s'entretiennent dans leur haine implacable contre les chrétiens et contre l'Evangile ; ils iront rien négligé pour altérer la chronologie du vieux Testament , et pour répandre des doutes et des difficultés sur le temps de la venue de notre Sauveur.

Ahmed -ben-Cassum- la- Andacousy, Maure de Grenade , qui vivait sur la fin du seizième siècle , cite un ancien manuscrit arabe qui fut trouvé avec seize lames de plomb, gravées en caractères arabes , dans une grotte près de Grenade. Dom Pedro y Quinones, archevêque de Grenade, di a rendu lui-même témoignage; ces lames de plomb, qu'on appelle de Grenade, ont été depuis portées à Rome, où, après un examen de plusieurs années, elles ont été enfin condamnées comme apocryphes sous le pontificat d'Alexandre YII ; elles ne renferment que des histoires fabuleuses touchant la vie de Marie et de son fils.

Le nom de messie , accompagné de l'épithète de faux, se donne encore à ces imposteurs qui, dans divers temps , ont cherché à abuser la nation juive. Il y eut de ces faux messies avant même la venue du véritable oint de Dieu. Le sage Gamaliel parle (e) d'un nommé Théodas, dont l'histoire se lit dans les Antiquités judaïques de Josèphe, liv. XX, chap. II. Il se vantait de passer le Jourdain à pied sec ; il attira beaucoup de gens à sa suite : mais les Romains, étant tombés sur sa petite troupe , la dissipèrent , coupèrent la tête au malheureux chef, et l'exposèrent dans Jérusalem.

(e) Act. apost., c. Y, v. 34 , 33, 36.

Gamaliel parle aussi de Judas le Galiléen, qui est sans doute le même dont Josèphe fait mention dans le douzième chapitre du second livre de la guerre des Juifs. Il dit que ce faux prophète avait ramassé près de trente mille hommes; mais l'hyperbole est le caractère de l'historien juif.

Dès les temps apostoliques, l'on vit Simon, surnommé le Magicien (f), qui avait su séduire les habi- (ans de Samarie au point qu'ils le considéraient comme la vertu de Dieu.

Dans le siècle suivant, l'an 17& et 179 de l'ère chrétienne, sous l'empire d'Adrien, parut le faux messie Barchochébas, à la tête d'une armée. L'empereur envoya contre lui Julius Severus qui, après plusieurs rencontres, enferma les révoltés dans la ville de Bithcr; elle soutint un siège opiniâtre et fui emportée : Barchochébas y fut pris et mis à mort. Adrien crut ne pouvoir mieux prévenir les continuelles réi Toiles des Juifs qu'en leur défendant par un édit d'aller à Jérusalem; il établit même des gardes aux portes de cette ville pour en défendre l'entrée aux restes du peuple d'Israël.

On lit dans Socrate, historien ecclésiastique (<y), que, l'an 4^4? ^ parut dans l'île de Candie un faux messie qui s'appelait Moïse. Il se disait l'ancien libérateur des Hébreux , ressuscité pour les délivrer encore.

Un siècle après, en 53o , il y eut dans la Palestine

(f)Act. apost., c. VIII, v. 9.

[ij) Socr., Hist. eccl., liv. II, chap. XXXVIII.

un faux messie , nommé Julien: il s'annonçait comme un grand conquérant qui, à la têt? de sa nation, détruirait par les armes tout le peuple chrétien; séduits par ses promesses, les Juifs armés massacrèrent plusieurs chrétiens. L'empereur Justinien envoya des troupes contre lui; on livra bataille au faux Christ; il fut pris et condamné au dernier supplice.

Au commencement du huitième siècle, Serenus, Juif espagnol, se porta pour messie , prêcha , eut des disciples, et mourut comme eux dans la misère.

Il s'éleva plusieurs faux messies dans le douzième siècle. Il en parut un en France sous Louis le Jeune; il fut pendu lui et ses adhérons, sans qu'on ait jamais su les noms ni du maître, ni des disciples.

Le treizième siècle fut fertile en faux messies; on en compte sept ou huit qui parurent en Arabie, en Perse , dans l'Espagne , en Moravie : lun d'eux , qui se nommait David el Re, passe pour avoir été un très-grand magicien; il séduisit les Juifs, et se vit à la tête d'un parti considérable ; mais ce messie fut assassiné.

Jacques Zieglerne de Moravie , qui vivait au milieu du seizième siècle, annonçait la prochaine manifestation du messie, né , à ce qu'il assurait, depuis quatorze ans ; il l'avait vu, disait-il , à Strasbourg, et il gardait avec soin une épée et un sceptre pour les lui mettre en main dès qu'il serait en âge d'enseigner*

L'an 1624, un autre Zieglerne confirma la prédiction du premier.

L'an 1666, Sabatei-Sévî , né dans Alep, se dit \e messie prédit par les Zieglernes. Il débuta par prê~

i6 MESSIE.

cher sur les grands chemins et au milieu des campagnes; les Turcs se moquaient de lui ? pendant que ses disciples l'admiraient. Il paraît qu'il ne mit pas d'abord dans ses intérêts le gros de la nation juive, puisque les chefs de la synagogue de Smyrne portèrent contre lui une sentence de mort; mais il en fut quitte pour la peur et le bannissement.

Il contracta trois mariages, et l'on prétend qu'il n'en consomma point, disant que cela était au-dessous de lui. Il s'associa un nommé Nathan-Lévi ; celui-ci fît le personnage du prophète Elie, qui devait précéder le messie,. Ils se rendirent à Jérusalem, et Nathan y annonça Sabatci-Sévi comme le libérateur des nations. La populace juive se déclara pour eux ; mais ceux qui avaient quelque chose à perdre les anathématisèrent.

Sévi, pour fuir l'orage, se retira à Constantinople, et de là à Smyrne. Nathan-Lévi lui envoya quatre ambassadeurs, qui le reconnurent et le saluèrent publiquement en qualité de messie; cette ambassade en imposa au peuple et même à quelques docteurs, qui déclarèrent Sabatei- Sévi messie et roi des Hébreux. Mais la synagogue de Smyrne condamna son roi à être empalé.

Sabatei se mit sous la protection du cadi de Smyrne , et eut bientôt pour lui tout le peuple juif; il fit dresser deux trônes, un pour lui et l'autre pour son épouse favorite ; il prit le nom de roi des rois , et donna à Joseph Sévi , son frère , celui de roi de Juda. Il promit aux Juifs la conquête de l'empire ottoman assurée. Il poussa même l'insolence jusqu'à faire ôter de la

MÉTAMORPHOSE. MÉTEMPSYCOSE. ÔJ

liturgie juive le nom de l'empereur, et y faire substituer le sien.

On le fit mettre en prison aux Dardanelles ; les Juifs publièrent qu'on n'épargnait sa vie que parce que les Turcs savaient bien qu'il était immortel. Le gouverneur des Dardanelles s'enrichit des présens que les Juifs lui prodiguèrent pour visiter leur ro^, leur messie prisonnier , qui dans les fers conservait toute sa dignité et se fesait baiser les pieds.

Cependant le sultan, qui tenait sa cou>* à Àndrinople , voulut faire finir cette comédie ; il fit venir Sévi, et lui dit que, s'il était messie, il devait être invulnérable; Sévi en convint. Le graisd-seigneur le fit placer pour but aux flèches de ses icoglans ; le messie avoua qu'il n'était point invulnérable , et protesta que Dieu ne l'envoyait que pour rendre témoignage à la sainte religion musulmane. Fustigé par les ministres de la loi, il se fit mahométan, et il vécut et mourut également méprisé des Juifs et des musulmans,* ce qui a si fort décrédité la profession de faux messie, que Sévi est le dernier qui ait paru (*).

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