‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 42 sur 85 · PASSION · texte numérisé non relu

PASSION

point étendue, agit évidemment sur un corps étendu.

Je vois à son air embarrassé qu'il a balbutié des mots dont il n'a aucune idée; et je lui dis enfin : Docteur , si tu conviens malgré toi que tu ne sais ce que c'est qu'une âme , et que tu as parlé toute ta vie sans t'entendre, que ne l'avoues-tu en honnête nomme ? que ne conclus-tu ce qu'il faut conclure de la prémotion physique du docteur Boursier, et de certains endroits de Malebranche , et surtout de ce sage Locke si supérieur à Malebranche? que ne conclus tu, dis-je, que ton âme est une faculté que Dieu t'a donnée, sans te dire son secret, ainsi qu'il t'en a donné tant d'autres ? Apprends que plusieurs raisonneurs prétendent qu'à proprement parler il n'y a que le pouvoir inconnu du divin Demiourgos et ses lois inconnues qui opèrent tout en nous; et, qu'à parler encore mieux, nous ne saurons jamais de quoi il s'agit.

Mon homme se fâche; le sang lui monte au visage. Il me battrait s'il était le plus fortr et s'il n'était retenu par les bienséances. Son cœur se gonfle; la systole et la diastole se font irrégulièrement; son cervelet est comprimé; il tombe en apoplexie. Quel rapport y avait-il donc entre ce sang, ce cœur, ce cervelet et une vieille opinion du docteur qui était contraire à la mienne? Un esprit pur, intellectuel, tombe-t-il en syncope quand on n'est pas de son avis? 3 ai proféré des sons; il a proféré des sons; et le voilà en apoplexie; le voilà mort.

Je suis à table moi et mon âme en Sorbonner au prima mensis avec cinq ou six docteurs socii sorbo-

nici. On nous donne d'un mauvais vin frelaté : d'à* bord nos âmes sont folles \ une demi-heure après nos âmes sont stupides, elles sont nulles; et le lendemain nos mêmes docteurs donnent un beau décret par lequel Tâme ne tenant point de place, et étant absolument immatérielle , est logée matériellement dans le corps calleux pour faire leur cour au chirurgien La Peyronie.

Un convive est à table gaiement. On lui apporte une lettre qui lui inspire l'étonnement, la tristesse et la crainte. Dans l'instant même les muscles de son ventre se contractent et se relâchent, le mouvement péristaltique des intestins s'augmente ; le sphinctei du rectum s'ouvre avec une petite convulsion; et mon homme, au lieu d'achever son dîner, fait une copieuse évacuation. Dis -moi donc quelle connexion secrète la nature a mise entre une idée et une selle ?

De tous ceux qu'on a trépanés, il y en a toujours plusieurs qui restent imbéciles. On a donc offensé les fibres pensantes de leur cerveau; et où sont ces fibres pensantes ? O Sanchez , ô magister de Grillandis , Tamponet, Riballier, ô Cogé Pécus, régent de seconde et recteur de l'université, rendez-moi raison nettement de tout cela, si vous pouvez !

Comme j'écrivais ces choses au mont Krapac, pour mon instruction particulière , on m'a apporté Je livre de la Médecine de l'esprit du docteur Camus, professeur en médecine de l'université de Paris. J'ai espéré dy voir la solution de toutes mes difficultés. Qu'y ai-je trouve? rien. Ah, monsieur Camus! vous

n'avez pas fait avec esprit la Médecine de l'esprit. C'est lui qui recommande fortement le sang d'ânon, tiré derrière l'oreille 5 comme un spécifique contre la folie. «Cette vertu du sang d'âne, dit-il, réintègre l'âme dans ses fonctions. » Il prétend aussi qu'on guérit les fous eu leur donnant la gale. Il assure de plus que, pour avoir de la mémoire, il faut manger du chapon, du levraut et des alouettes, et surtout se bien garder des ognons et du beurre. Cela fut imprimé en 1769 avec approbation et privilège du roi. Et on mettait sa santé entre les mains de maître Camus, professeur en médecine! Pourquoi n'aurait-il pas été premier médecin du roi ?

Pauvres marionnettes de l'éternel Demiourgos , qui ne savons ni pourquoi ni comment une main invisible fait mouvoir nos ressorts, et ensuite nous jette et nous entasse dans la boîte ! Répétons plus que jamais avec Aristote : Tout est qualité occulte*

SECTION PREMIÈRE

Nous nous bornerons ici, selon notre usage, à proposer quelques questions que nous ne pouvons résoudre.

Un Juif a-t-il une patrie ? s'il est né à Coimbre , c'est au milieu d'une troupe d'ignorans absurdes qui argumenteront contre lui , et auxquels il ferait des réponses absurdes s'il osait répondre. Il est surveillé par des inquisiteurs qui le feront brûler s'ils savent qu'il ne mange point de lard? et tout son bien leur

222 TATRIE.

appartiendra. Sa patrie est-elle à Coimbre ? peut-il aimer tendrement Coimbre ? peut-il dire comme dans les Horaces de Pierre Corneille ( acte Ier, scène i re; et acte IIe, scène 3e ):

Mon cher pays est mon premier amour. . .".

Mourir pour la patrie est un si digne sort

Qu'on briguerait en foule une si belle mort. — Tarare!

Sa patrie est -elle Jérusalem ? il a ouï dire vaguement qu'autrefois ses ancêtres, quels quils fussent, ont habile ce terrain pierreux et stérile, bordé d'un désert abominable, et que les Turcs sont maîtres aujourd'hui de ce petit pays dont ils ne refirent presque rien. Jérusalem n'est pas sa patrie. 11 n'en a point ; il n'a pas sur la terre un pied carré qui lui appartienne.

Le Guèbre plus ancien, et cent fois plus respectable que le Juif , esclave des Turcs , ou des Persans , ou du grand - mogol , peut- il compter pour sa patrie quelques pyrées qu'il élève en secret sur des montagnes ?

Le Banian, l'Arménien, qui passent leur vie à courir dans tout l'orient , et à faire le métier de courtiers, peuvent- ils dire , ma chère patrie, ma chère patrie? Ils n'en ont d'autre que leur bourse et leur livre de compte.

Parmi nos nations d'Europe, tous ces meurtriers qui louent leurs services, et qui vendent leur sang au premier roi qui veut les payer, ont-ils une patrie ? Ils en ont bien moins qu'un oiseau de proie qui revient tous les soirs dans le creux du rocher où sa mère fa son nid.

Les moines oseraient-ils dire qu'ils ont une patrie ? elle est, disent- ils, dans le ciel; à la bonne heure, mais dans ce monde je ne leur en connais pas.

Ce mot de patrie sera-t-il bien convenable dans là bouche d'un Grec, qui ignore s'il y eut jamais un Miltiade, un Agésilas, et qui sait seulement qu'il est l'esclave d'un janissaire, lequel est esclave dïm aga, lequel est esclave d'un bâcha, lequel est esclave d'un vizir, lequel est esclave d'un padisha que nous appelons à Paris le GrancUTuvc ?

Qu'est-ce donc que la patrie ? ne serait-ce pas par hasard un bon champ, dont le possesseur logé commodément dans une maison bien tenue, pourrait dire: Ce champ que je cultive, cette maison que j'ai bâtie sont à moi; j'y vis sous la protection des lois qu'aucun tyran ne peut enfreindre. Quand ceux qui possèdent, comme moi, des champs et des maisons s'assemblent pour leurs intérêts communs, j'ai ma voix dans cette assemblée;. je suis une partie du tout, une partie de la communauté , une partie de la souveraineté ; voilà ma, patrie. Tout ce qui n'est pas cette habitationd'hommes, n'est-ce pas quelquefois une écurie de chevaux sous un palefrenier qui leur donne à son gré des coups de fouet ? On a une patrie sous un bon roi; on n'en a point sous un méchant.

section ri,

Un jeune garçon pâtissier qui avait été au collège y et qui savait encore quelques phrases de Cicéron, sa donnait un jour les airs d'aimer sa patrie. Qu'entends* tu par ta patrie ? lui dit un voisin, est-ce ton four ?

est-ce le village ou tu es né et que tu iras jamais revu? est-ce la rue où demeuraient ton père et ta mère qui se sont ruinés, et qui t'ont réduit à enfourner des petits pâtés pour vivre ? estrce l'hôtel de ville où tu ne seras jamais clerc d'un quartinier? est-ce l'église de Notre- Dame où tu n'as pu parvenir à être enfant de chœur , tandis qu'un homme absurde est archevêque et duc avec vingt mille louis d'or de rente ?

Le garçon pâtissier ne sut que répondre. Un penseur, qui écoutait cette conversation, conclut que, dans une patrie un peu étendue, il y avait souvent plusieurs millions dhommes qui n'avaient point de patrie.

Toi, voluptueux Parisien, qui n'as jamais fait d'autre grand voyage que celui de Dieppe pour y manger de la marée fraîche; qui ne connais que ta maison vernie delà ville, ta jolie maison de campagne et ta loge à cet opéra où tout le reste de l'Europe s'obstine à s'ennuyer; qui parles assez agréablement ta langue parce que tu n'en sais point d'autre , tu aimes tout cela, et tu aimes encore les filles que tu entretiens, le vin de Champagne qui t'arrive de Reims, tes rentes que l'hôtel de ville te paie tous les six mois, et tu dis que tu aimes ta patrie !

En conscience, un financier aime-t-iï cordialement sa patrie !

L'officier et le soldat qui dévasteront leur quartier d hiver, si on les laisse faire, ont-ils un amour bien tendre pour les paysans qu'ils ruinent ?

Où était la patrie du duc de Guise le Balafré? étaitce à Nancy, à Paris, à Madrid , à Rome ?

Quelle patrie aviez-vous, cardinaux de La Balue , Duprat, Lorraine, Mazai^in ?

Où fut la patrie d'Attila et de cent héros de ce genre, qui en courant toujours n'étaient jamais hors de leur chemin ?

Je voudrais bien qu'on me dît quelle était la patrie d'Abraham ?

Le premier qui a écrit que la patrie est partout où Ton se trouve bien , est? je crois, Euripide dans son Phaéton.

0$ pantacliou cjè p'atris è boschousa cjè.

Mais le premier homme qui sortît du lieu de sa naissance pour chercher ailleurs son bien-être, l'avait dit avant lui.

SECTION m.

Une patrie est un composé de plusieurs fomilles ; et, comme on soutient communément sa famille par amour- propre lorsqu'on n'a pas un intérêt contraire , on soutient par le même amour -propre sa ville ou son village qu'on appelle sa patrie.

Plus cette patrie devient grande, moins on l'aime, car l'amour partagé s'affaiblit. Il est impossible d'aimer tendrement une famille trop nombreuse qu'on connaît à peine.

Celui qui brûle de l'ambition d'être édile, tribun, préteur, consul, dictateur, crie qu'il aime sa patrie, et il n'aime que lui-même. Chacun veut être sûr de pouvoir coucher chez soi, sans qu'un autre homme s'arroge le pouvoir de l'envoyer coucher ailleurs. Chacun veut être sûr de sa. fortune et de sa vie. Tous

formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que l'intérêt particulier devient l'intérêt général : on fait des vœux pour la république quand on n'en fait que pour soi-même.

Il est impossible qu'il y ait sur la terre un état qui ne se soit gouverné d'abord en république ; c'est la marche naturelle de la nature humaine. Quelques familles s'assemblent d'abord contre les ours et contro les loups : celle qui a des grains en fournit en échange à celle qui n'a que du bois.

Quand nous avons découvert l'Amérique , nous avons trouvé toutes les peuplades divisées en républiques ; il n'y avait que deux royaumes dans toute cette partie du monde. De mille nations, nous n'en trouvâmes que deux subjuguées.

Il en était ainsi de l'ancien monde ; tout était république en Europe , avant les roitelets d'Étrurie et de Rome. On voie encore aujourd'hui des républiques en Afrique. Tripoli, Tunis, Alger, vers notre septentrion, sont des républiques de brigands. Les Hottentots vers le midi , vivent encore comme on dit qu'on vivait dans les premiers âges du monde, libres, égaux entre eux, sans maîtres, sans sujets, sans argent, et presque sans besoins. La chair de leurs moutons les nourrit, leur peau les habille, des huttes de bois et de terre sont leurs retraites : ils sont les plus puans de tous les hommes, mais ils ne le sentent pas; ils vivent et ils meurent plus doucement que nous.

Il reste dans notre Europe huit républiques sans monarques, Venise, la Hollande, la Suisse, Gênes,

Lucques, Raguse , Genève et Saint-Marin (a). On peut regarder la Pologne, la Suède, d'Angleterre , comme des républiques sous un roi , mais la Pologne est la seule qui en prenne le nom.

Or, maintenant, lequel vaut mieux /jue votre patrie soit un état monarchique, ou un état républicain, Il y a quatre mille ans qu'on agite cette question. Demandez la solution aux riches, ils aiment mieux tous l'aristocratie; interrogez le peuple, il veut la démocratie : il n'y a que les rois qui préfèrent la royauté ( 1 ) . Comment donc est- il possible que presque toute la terre soit gouvernée par des monarques? demandez-le aux rats qui proposèrent de pendre une sonnette au

(a) Ceei est écrit en 1764.

(1) Il n'y a qu'un esclave qui puisse dire qu'il préfère la royauté à une république bien constituée, où les hommes seraient vraiment libres, et où, jouissant sous de bonnes lois, de tous les droits qu'ils tiennent de la nature , ils seraient encore à l'abri de toute oppression étrangère ; mais cette république n'existe point et n'a jamais existé. On ne peut choisir qu'entre la monarchie, l'aristocratie et l'anarchie, et dans ce cas, un homme sage peut très-bien donner la préférence à la monarchie, surtout s'il se dt';rie d'un sentiment naturel, qui le porte à préférer la constitution républicaine , non parce que tous les hommes y sont libres, mais parce qu'il se croit fait pour y devenir un de leurs maîtres. Ajoutons que, sur les objets les plus importans pour les hommes , la sûreté , la liberté civile , la propriété , la répartition des impôts, la liberté du commerce et de l'industrie, les lois doivent être les mêmes dans les monarchies ou dans les républiques; que, sur ces objets, l'intérêt du monarque se con«* fond avec l'intérêt général, au moins autant que celui d'un corps législatif. Les principes qui doivent dicter les lois sur tous ces objets, puisés dans la nature des hommes, fondés sur la raison s

cou du chat. Mais en vérité, la véritable raison est, comme on la dit, que les hommes sont très-rarement dignes de se gouverner eux-mêmes.

Il est triste que souvent pour être bon patriote on soit l'ennemi .du reste des hommes. L'ancien Caton , ce bon citoyen, disait toujours en opinant au sénat : Tel est mon avis, et qu'on ruine Carthage. Etre bon patriote, c'est souhaiter que sa ville s'enrichisse par le commerce , et soit puissante par les armes. Il est clair qu'un pays ne peut gagner sans que l'autre perde, et qu'il ne peut vaincre sans faire des malheureux.

Telle est donc la condition humaine, que, souhaiter la grandeur de son pays , c'est souhaiter du mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ;ni plus pauvre , serait le citoyen de l'univers ( i ).

sont indépendans des différentes formes de constitution politique. Il est malheureux que le célèbre Montesquieu, non- seulement ait me'connu cette vérité; mais qu'il ait fonde presque tout son ouvrage sur le préjugé contraire, que l'autorité de son nom soutient encore parmi un grand nombre de ses admirateurs.

(i) Un pays peut augmenter sa richesse réelle sans diminuer, et même en augmentant celle de ses voisins. Il en est de même du bonheur public : celui d'une nation ne se fait point aux dépens du bonheur d'une autre. Il n'en est pas ainsi de la puissance ; mais aussi aucifne nation n'est intéressée à augmenter la sienne au-delà de ce qui est nécessaire à sa sûreté.

SECTION PREMIÈRE

Questions sur Paul.

Paul était-il citoyen romain , comme il s'en vante? S'il était de Tarsis en Cilicie , Tarsis ne fut colonie romaine que cent ans après lui; tous les antiquaires en sont d'accord. S'il était de la petite ville ou bourgade deGiscale, comme saint Jérôme l'a cru, cette ville était dans la Galilée; et certainement les Galiléens n'étaient pas citoyens romains.

Est-il vrai que Paul n'entra dans la société naissante des chrétiens , qui étaient alors demi-Juifs , que parce que Gamaliel, dont il avait été le disciple, lui refusa sa fille en mariage? Il me semble que cette accusation ne se trouve que dans les Actes des apôtres reçus par les ébionites , actes rapportés et réfutés par l'évêque Épiphane, dans son XXXe chapitre,

Est-il vrai que sainte Thècle vint trouver saint Paul déguisée en homme? et les actes de sainte Thècle sont -ils recevables ? Tertullicn , dans son livre du baptême , chapitre XYIÏ , tient que cette histoire fut écrite par un prêtre attaché à Paul. Jérôme, Cyprien , en réfutant la fable du lion baptisé par saiute Thècle, affirment la vérité de ces actes. C'est là que se trouve un portrait de saint Paul qui est assez singulier : « Il était gros, court, large d'épaules; ses sourcils noirs se joignaient sur son nez aquilin , ses jambes étaient crochues , sa tête chauve , et il était rempli de la grâce du Seigneur. »,

Dict. Ph. 7. 20

a3o paul.

C'est à peu près ainsi qu'il est dépeint dans le Philopatris de Lucien; à la grâce du Seigneur près, dont Lucien n'avait malheureusement aucune connaissance.

Peut-on excuser Paul d'avoir repris Pierre qui judaïsait, quand lui-même alla judaiser huit jours dans le temple de Jérusalem?

Lorsque Paul fut traduit devant le gouverneur de Judée par les Juifs, pour avoir introduit des étrangers dans le temple, fit-il bien de dire à ce gouverneur, que c'était pour la résurrection des morts qu'on lui lésait son procès , tandis qu'il ne s'agissait point de la résurrection des morts (a) ?

Paul fit-il bien de circoncire son disciple Timothée, après avoir écrit aux Galates : « Si vous vous faites circoncire , Jésus ne vous servira de rien ? »

Fit-il bien d'écrire aux Corinthiens, chapitre JX : « N'avons-nous pas le droit de vivre à vos dépens , et de mener avec nous une femme? etc.» Fit-il bien d'écrire aux Corinthiens dans sa seconde épître : « Je ne pardonnerai à aucun de ceux qui ont péché, ni aux autres ? » Que penserait - on aujourd'hui d'un homme qui prétendrait vivre à nos dépens lui et sa femme, nous juger, nous punir, et confondre le coupable et l'innocent?

Qu'cntend-on par le ravissement de Paul au troisième ciel ? qu'est-ce qu'un troisième ciel ?

Quel est enfin le plus vraisemblable ( humainement parlant) j ou que Paul se soit fait chrétien pour

(a) Actes, chap. XXI Vr.

avoir été renversé de son cheval par une grande lumière en plein midi , et qu'une voix céleste lui ait crié : « Saul , Saul , pourquoi me persécutes-tu ? » ou bien que Paul ait été irrité contre les pharisiens, soit pour le refus de Gamaliel de lui donner sajllle, soit par quelque autre cause ?

Dans toute autre histoire , îe refus de Gamaliel ne semblerait-il pas plus naturel qu'une voix céleste, si d'ailleurs nous n'étions pas obligés de croire ce miracle ?

Je ne fais aucune de ces questions que pour m'instruire \ et j'exige de quiconque voudra m'instruire, qu'il parle raisonnablement.

Les épîtres de saint Paul sont si sublimes, qu'il est souvent difficile d'y atteindre.

Plusieurs jeunes bacheliers demandent ce que signifient précisément ces paroles (J) : « Tout homme qui prie et qui prophétise avec un voile sur sa tête, souille sa tête. »

Que veulent dire celles - ci (c) ? « J'ai appris dit Seigneur que, la nuit même qu'il fut saisi, il prit du pain. »

Comment peut-il avoir appris cela de Jésus-Christ auquel il n'avait jamais parlé, et dont il avait été le plus cruel ennemi sans l'avoir jamais vu? est-ce par inspiration? est-ce par le récit de ses disciples? est-ce

fb) Ve cpître aux CoriutbieaSj chap. XI, v. 4.. (c) îd. , v. 23.

lorsqu'une lumière céleste le fit tomber de cheval ? il ne nous en instruit pas.

Et celles-ci encore (</) : « La femme sera sauvée , si elle fait des enfans ? »

C'est ^assurément encourager la population; il ne paraît pas que Paul ait fondé des couvens de filles.

Il traite d'impies(e), d'imposteurs, de diaboliques, de consciences gangrenées, ceux qui prêchent le célibat et l'abstinence des viandes.

Ceci est bien plus fort. Il semble qu'il proscrive moines, nones, jours de jeûne. Expliquez-moi cela, thez-moi d'embarras.

Que dire sur les passages où il recommande aux évêques de n'avoir qu'une femme (/) ? Unius uxoris virum.

Cela est positif. Jamais il n'a permis qu'un évoque eût deux femmes , lorsque les grands pontifes juifs pouvaient en avoir plusieurs.

Il dit positivement « que le jugement dernier se fera de son temps, que Jésus descendra dans les nuées comme il est annoncé dans saint Luc (g) , que lui Paul montera dans Pair pour aller au-devant de lui avec les habitans de Thessalonique. »'

La chose est-elle arrivée? est-ce une allégorie, une figure? croyait-il en effet qu'il ferait ce voyage? croyait-il.avoir fait celui du troisième ciel ? qu'est-ce que ce troisième ciel ? comment ira-il dans l'air ? y at-il été ?

t ' ■ * " ■ ... ii . . - , .

(à) t Timothée, chap. II. — (c) Ibid , chap. IV. — (f) Ibid. chap. III 9 et à Tite, chap. I. — (<j) I. Thcssal., chap. IV.

r« Que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ (&) , le père de gloire, vous donne l'esprit de sagesse. »;

Est-ce là reconnaître Jésus pour le même Dieu que le père ?

« Il a opéré sa puissance sur Jésus en le ressuscitant et le mettant à sa droite. »

Est-ce là constater la divinité de Jésus ?

« Vous avez rendu Jésus de peu inférieur aux anges en le couronnant de gloire (i). »

« S'il est inférieur aux anges, est-il Dieu?

r<ç Si par le délit d'un seul plusieurs sont morts (/r) , la grâce et le don de Dieu ont plus abondé par la grâce d un seul homme, qui est Jésus-Christ. »

Pourquoi l'appeler toujours homme , et jamais Dieu?

« Si à cause du péché d'un seul homme la mort a régné, l'abondance de grâce régnera bien davantage par un seul homme, qui est Jésus-Christ. »

Toujours homme, jamais Dieu, excepté un seul endroit contesté par Érasme, par Grotius, par Le Clerc , etc.

« Nous sommes enfans de Dieu (/), et cohéritiers de Jésus-Christ. »

N'est-ce pas toujours regarder Jésus comme l'un de nous, quoique supérieur à nous par les grâces de Dieu?

« A Dieu seul sage, honneur et gloire par Jésus- Christ. »

(h) Aux Éphésiens , chap. I. — (t) Aux Hébreux, chap. II. (k) Aux Romains, chap. V. — (t) Ibid, chap. VIII, v. 17,

Ce mot Dieu seul ne semble-t-il pas exclure Jésus de la divinité ?

Comment entendre tous ces passages à la lettre sans craindre d'offenser, Jésus-Christ? comment les entendre daus un sens plus relevé sans craindre d'offenser Dieu le père?

Il y en a plusieurs de cette espèce qui ont exercé l'esprit des savans. Les commentateurs se sont combattus; et nous ne prétendons pas porter la lumière où ils ont laissé l'obscurité. Nous nous soumettons toujours de cœur et de bouche à la décision de l'église.

Nous avons eu aussi quelque peine à bien pénétrer les passages suivans :

'<( Votre circoncision profite si vous observez la loi juive (m) ; mais , si vous êtes prévaricateurs de la loi , votre circoncision devient prépuce.

« Or nous savons que tout ce que la loi dit à ceux qui sont dans la loi, elle le dit afin que toute bouche soit obstruée (/i), et que tout le monde soit soumis à Dieu, parce que toute chair ne sera pas justifiée devant lui par les œuvres de la loi, car par la loi vient la connaissance du péché. Car un seul Dieu justifie la circoncision par la foi, et le prépuce par la foi. Détruisons-nous donc la foiipar la loi? à Dieu ne plaise.

« Car, si Abrabam a été justifié par ses œuvres, il en a gloire, mais non chez Dieu (o). »

Nous osons dire que l'ingénieux et profond dom

(m) Kpître aux Juifs de Rome, appelés les Romains, ch. II. (») Chap. ÏII. — (o) Chap. IV.

Calmet lui-même ne nous a pas donné sur ces endroits un peu obscurs une lumière qui dissipât toutes nos ténèbres. C'est sans doute notre faute de n'avoir pas entendu les commentateurs, et d'avoir été privés de l'intelligence entière du texte, qui n'est donnée qu'aux âmes privilégiées. Mais, dès que l'explication viendra de la chaire de vérité , nous entendrons tout parfaitement.

section ni.

Ajoutons ce petit supplément à l'article Paul. Il vaut mieux s'édifier dans les lettres de cet apôtre que de dessécher sa piété à calculer le temps où elles furent écrites. Les savans recherchent en vain l'an et jour auxquels saint Paul servit à lapider saint Etienne , et à garder les manteaux des bourreaux.

Ils disputent sur l'année où il fut renversé de cheval par une lumière éclatante en plein midi, et sur l'époque de son ravissement au troisième ciel.

Ils ne conviennent ni de l'année où il fut conduit prisonnier à Rome, ni de celle où il mourut.

On ne connaît la date d'aucune de ses lettres.

On croit que l'épître aux Hébreux n'est point de lui. On rejette celle aux Laodicéens, quoique cette épître ait été reçue sur les mêmes fondemens que les autres.

On ne sait pourquoi il changea son nom de Saul en celui de Paul , ni ce que signifiait ce nom.

Saint Jérôme, dans son commentaire sur l'épître à Philémon, dit que Paul signifiait l'embouchure d'une flûte.

Les lettres de saint Paul à Sénèque, et de Sénèque à Paul, passèrent, dans la primitive église, pour aussi authentiques que tous les autres écrits chrétiens. Saint Jérôme l'assure, et cite des passages de ces lettres dans son catalogue. Saint Augustin n'en doute pas dans sa cent cinquante-troisième lettre à Macédonius(^).Nous avons treize lettres de ces deux grands hommes, Paul et Sénèque, qu'on prétend avoir été liés d'une étroite amitié à la cour de Néron. La septième lettre de Sénèque à Paul est très-curieuse. Il lui dit que les Juifs et les chrétiens sont souvent condamnés au supplice comme incendiaires de Rome. Christiani etJudœi, tanquàm machinatorcs inccndii , supplicio affici soient. Il est vraisemblable en effet que les Juifs et les chrétiens, qui se haïssaient avec fureur, s'accusèrent réciproquement d'avoir mis le feu à la ville; et que le mépris et l'horreur qu'on avait pour les Juifs, dont on ne distinguait point les chrétiens, les livrèrent également les uns et les autres à la vengeance publique.

Nous sommes forcés d'avouer que le commerce épistolaire de Sénèque et de Paul est dans un latin ridicule et barbare; que les sujets de ces lettres paraissent aussi impertinens que le style ; qu'on les regarde aujourd;hui comme des actes de faussaires. Mais aussi comment ose-on contredire le témoignage de saint Jérôme et de saint Augustin ? Si ces monumens attestés par eux ne sont que de viles impostures, quelle sûreté aurons -nous pour les autres

(jp) Édition des Bcaécjict. , et ducs la Cité de Dieu, )iv. VI,

PAUL. %3j

écrits plus respectables? C'est la grande objection de plusieurs savans personnages. Si on nous a trompés indignement, disent-ils, sur les lettres de Paul et de Sénèque, sur les constitutions apostoliques, et sur les actes de saint Pierre, pourquoi ne nous aura-t-on pas trompés de même sur les Actes des apôtres? Le jugement de l'église et la foi sont les réponses péremptoires à toutes ces recherches de la science, et à tous les raisonnemens de l'esprit.

On ne sait pas sur quel fondement Âbdias, premier évêque de Babylone, dit, dans son histoire des apôtres , que saint Paul fit lapider saint Jacques le Mineur par le peuple. Mais, avant qu'il se fût converti, il se peut très-facilement qu'il eût persécuté saint Jacques aussi-bien que saint Etienne. Il était très-violent; il est dit dans les Actes des apôtres (</) qu'il respirait le sang et le carnage. Aussi Abdias a soin d'observer « que Fauteur de la sédition dans laquelle saint Jacques fut si cruellement traité, était ce mêmePaul que Dieu appela depuis au ministère de l'apostolat (r). »

Ce livre attribué à l'évêque Abdias n'est point admis dans le canon; cependant Jules Africain, qui Pa traduit en latin, le croit authentique. Dès que l'église ne Ta pas reçu, il ne faut pas le recevoir. Bornonsnous à bénir la Providence, et à souhaiter que tous les persécuteurs soient changés en apôtres charitables et compatissans.

(9) Ghap. IX , v. i.~ (r) Àpostolica Historia, lib. yi, p. 59S

et 596 , Fabrio, codex.

238 PÈRES, MÈRLS.

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