‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 44 sur 85 · Q PÈRES, MÈRES · texte numérisé non relu

Q PÈRES, MÈRES

de cette montagne pour te servir de bûcher quand je t'aurais coupé la tête ; car c'est Dieu qui me Ta ordonné ce matin quand il m'est venu voir ; que me conseilleriez-vous de faire dans cette occasion chatouilleuse.

— Assez chatouilleuse en effet. Mais, toi, que ferais-tu ? car tu me parais une assez bonne tête.

— Je vous avoue, monsieur, que je lui demanderais son ordre par écrit, et cela par amitié pour lui. Je lui dirais : Mon père, vous êtes chez des étrangers qui ne permettent pas qu'on assassine son fils sans une permission expresse de Dieu dûment légalisée et contrôlée. Voyez ce qui est arrivé à ce pauvre Calas dans la ville moitié française, moitié espagnoledeToulouse. On Ta roué; et le procureur général Riquet a conclu à faire brûler madame Calas la mère, le tout sur le simple soupçon très-mal conçu qu'ils avaient pendu leur fils Marc-xlntoine Calas pour l'amour de Dieu. Je craindrais qu'il ne donnât ses conclusions contre vous et contre votre sœur , ou votre nièce madame Sara, ma mère. Montrez-moi, encore un coup, une lettre de cachet pour me couper le cou , signée de la main de Dieu, et plus bas Raphaël, ou Michel, ou Belfcébuth, sans quoi, serviteur; je m'en vais chez Pharaon Égyptiaque, ou chez le roi du désert de Gérar, qui ont été tous deux amoureux de ma mère, et qui certainement auront de la bonté pour moi. Coupez, si vous voulez, le cou de mon frère Ismaël; mais, pour le mien, je vous réponds que vous n'en viendrez pas à bout.

— Comment! c'est raisonner en vrai sage. Le Die-

tionnaire encyclopédique ne dirait pas mieux. Tu iras loin, te dis-je, je t'admire de n'avoir point dit la moindre injure à ton père Abraham, et de n'avoir point été tenté de le Lattre. Et dis-moi, si tu étais ce Cram que son père Clotaire, roi franc, fit brûler dans une grange, ou don Carlos , fils de ce renard Philippe II, ou bien ce pauvre xAlexis, fils de ce czar Pierre, moitié héros et moitié tigre ?

— Ali! monsieur, ne me parlez plus de ces horreurs : vous me feriez détester la nature humaine.

Ce n'est pas Dioclétien que j'appellerai persécuteur , car il fut dix -huit ans entiers le protecteur des chrétiens; et, si dans les derniers temps de son empire ii ne les sauva pas des ressentimens de Galérius, il ne fut en cela qu'un prince séduit et entraîné par la cabale au delà de son caractère , comme tant d'autres.

Je donnerai encore moins le nom de persécuteurs aux Trajan, aux Antonin; je croirais prononcer un blasphème.

Quel est le persécuteur? c'est celui dont l'orgueil blessé et le fanatisme en fureur irritent le prince ou les magistrats contre des hommes innocens, qui n'ont d?autre crime que de n'être pas de son avis. Impudent, tu adores un Dieu, tu prêches la vertu, et tu ïa pratiques; tu as servi les hommes, et tu les as consolés; tu as établi l'orpheline, ta as secouru le pauvre, tu as changé les déserts où quelques esclaves traînaient une vie misérable, en campagnes fertiles peu <

Dicl. Pb. y. 21

plées de familles heureuses; mais j'ai découvert que tu me méprises, et que tu n'as jamais lu mon livre de controverse : tu sais que je suis un fripon, que j'ai contrefait récriture de G***, que j'ai volé des ****; tu pourrais bien le dire, il faut que je te prévienne; j'irai donc chez le confesseur du premier ministre, ou chez le podestat. Je leur remontrerai, en penchant le cou et en tordant la bouche, que tu as une opinion erronée sur les cellules où furent renfermés les Septante; que tu parlas même^l y a dix ans d'une manière peu respectueuse du chien de ïobie, lequel tu soutenais être un barbet , taudis que je prouvais que c'était un lévrier. Je te dénoncerai comme l'ennemi de Dieu et des hommes. Tel est le langage du persécuteur; et, si ces paroles ne sortent pas précisément de sa bouche, elles sont gravées dans son cœur avec le burin du fanatisme trempé dans le fiel de l'envie (1).

C'est ainsi que le jésuite Le Tellier osa persécuter le cardinal de Noailles, et que Jurieu persécuta Bayle.

Lorsqu'on commença à persécuter les protestans en France, ce ne fut ni François I, ni Henri II, ni François II, qui épièrent ces infortunés, qui s'armèrent contre eux d'une fureur réfléchie, et qui les livrèrent aux flammes pour exercer sur eux leurs vengeances. François I était trop occupé avec la duchesse d'Étampes , Henri II avec sa vieille Diane , et Fran-

(1) Voyez, à l'article Fanatisme, ce qui est relatif à la délation de Biord , évoque d'Anneci, contre l'auteur.

çois II était trop enfant. Par qui la persécution cornmença-t-clle ? par des prêtres jaloux qui armèrent les préjugés des magistrats et la politique des ministres.

Si les rois n'avaient pas été trompés; s'ils avaient prévu que la persécution produirait cinquante ans de guerres civiles, et que la moitié de la nation serait exterminée mutuellement par l'autre-, ils auraient éteint dans leurs larmes les premiers bûchers qu'ils laissèrent allumer.

O Dieu de miséricorde ! si quelque homme peut ressembler à cet être malfesant qu'on nous peint occupé sans cesse à détruire tes ouvrages, n'est-ce pas le persécuteur?

SECTION PREMIÈRE

Philosophe, amateur de la sagesse, c'est-à-dire, de la vérité. Tous les philosophes ont eu ce double caractère , il n'en est aucun dans l'antiquité qui n'ait donné des exemples de vertu aux hommes , et des leçons de vérités morales. Ils ont pu se tromper tous sur la physique ; mais elle est si peu nécessaire à la conduite de la vie, que les philosophes n'avaient pas besoin d'elle. Il a fallu des siècles pour connaître une partie des lois de la nature. Un jour suffit à un sage pour connaître les devoirs de l'homme.

Le philosophe n'est point enthousiaste, il ne s'érige point en prophète, il ne se dit point inspiré des dieux; ainsi je ne mettrai au rang des philosophes,

ni l'ancien Zoroastre , ni Hermès , ni l'ancien Orphée , ni aucun de ces législateurs dont se vantaient les nations de la Chaldée, de la Perse, de la Syrie, de l'Egypte et de la Grèce. Ceux qui se dirent enfans des dieux étaient les pères de l'imposture ; et, s'ils se servirent du mensonge pour enseigner des vérités , ils étaient indignes de les enseigner; ils n'étaient pas philosophes : ils étaient tout au plus de très-prudens menteurs.

Par quelle fatalité , honteuse peut-être pour les peuples occidentaux, faut-il aller au bout de l'orient pour trouver un sage simple, sans faste t sans imposture, qui enseignait aux hommes à vivre heureux six cents ans avant notre ère vulgaire , dans un temps où tout le septentrion ignorait l'usage des lettres, et ou les Grecs commençaient à peîne à se distinguer par la sagesse? Ce sage est Confucius, qui, étant législateur, ne voulut jamais tromper les hommes. Quelle plus belle règle de conduite a-t-on jamais donnée depuis lui dans la terre entière ?

« Réglez un état comme vous réglez une famille ; on ne peut bien gouverner sa famille qu'en lui donnant l'exemple.

« La vertu doit être commune au laboureur et au monarque.

« Occupe-toi du soin de prévenir les crimes pour diminuer le soin de les punir.

« Sous les bons rois Yao et Xu les Chinois furent bons ; sous les mauvais rois Kie et Chu ils furent médians.

« Fais à autrui comme à toi-même.

a Aime les hommes en général ; mais chéris les gens de bien. Oublie les injures et jamais les bienfaits.

« J'ai vu des hommes incapables de sciences, je n'en ai jamais vu incapables de vertus. »

Avouons qu'il n'est point de législateur qui ait annoncé des vérités plus utiles au genre humain.

Une foule de philosophes grecs enseigna depuis une morale aussi pure. S'ils s'étaient bornés à leurs vains systèmes de physique, on ne prononcerait aujourd'hui leur nom que pour se moquer d'eux. Si on les respecte encore, c'est qu'ils furent justes et qu'ils apprirent aux hommes à l'être.

On ne peut lire certains endroits de Platon, et surtout l'admirable exorde des lois de Zaleucus , sans éprouver dans son cœur l'amour des actions honnêtes e généreuses. Les Romains ont leur Cicércn , qui seul vaut peut-être tous les philosophes de la Grèce. Après lui viennent des hommes encore plus respectables, mais qu'on désespère presque d'imiter; c'est Êpïctète dans l'esclavage, ce sont les Antonin et les Julien sur le trône.

Quel est le citoyen parmi nous qui se priverait , comme Julien, Antonin et Marc-Aurèle, de tontes les délicatesses de notre vie molle et efféminée? qui dormirait comme eux sur la dure ? qui voudrait s'imposer leur frugalité? qui marcherait comme eux à pied et tête nue à la tête des armées, exposé tantôt à l'ardeur du soleil \ tantôt aux frimas ? qui commanderait comme eux à toutes ses passions? Il y a parmi

2 4^ PRILOSOPîïC.

nous des dévots; mais où sont les sages; où sont les aines inébranlables, justes et tolérantes?

U y a eu des philosophes de cabinet en France ; et tous, excepté Montaigne, ont été persécutés. C'est, ce me semble , le dernier degré de la malignité de notre nature, de vouloir opprimer ces mêmes philosophes qui la veulent corriger.

Je conçois bien que des fanatiques d'une secte égorgent les enthousiastes d'une autre secte, que les franciscains haïssent les dominicains, et qu'un mauvais artiste cabale pour perdre celui qui le surpasse ; mais que le sage Charron ait été menacé de perdre la vie , que le savant et généreux Ramus ait été assassiné , que Descartes ait été obligé de fuir en Hollande pour se soustraire à la rage des ignorans, que Gassendi ait été forcé plusieurs fois de se retirer à Digne , loin des calomnies de Paris; c'est là l'opprobre éternel d'une nation.

Un des philosophes les plus persécutés fut l'immortel Bayle, 1 honneur de la nature humaine. On me dira que le nom de Jurieu, son calomniateur et son persécuteur, est devenu exécrable, je l'avoue; celui du jésuite le Tellier l'est devenu aussi ; mais de grands hommes qu'il opprimait en ont ils moins fini leurs jours dans l'exil et dans la disette ?

Un des prétextes dont on se servit pour accabler Bayle et pour le réduire à la pauvreté, fut son article de David dans son utile dictionnaire. On lui repro . chait de n'avoir point donné de louanges à des actions qui en elles-mêmes sont injustes, sanguinaires,

atroces, ou contraires à la bonne foi, ou qui font rougir la pudeur.

Bayle, à la vérité, ne loua point David pour avoir ramassé ^ selon les livres hébreux, six cents vagabonds perdus de dettes et de crimes; pour avoir pillé ses compatriotes à la tête de ces bandits; pour être venu dans le dessein d'égorger Nabal et toute sa famille , parce qu'il n'avait pas voulu payer les contributions; pour avoir été vendre ses services au roi Achis, ennemi de sa nation; pour avoir trahi ce roi Achis , son bienfaiteur ; pour avoir saccagé les villages alliés de ce roi Achis ; pour avoir massacré dans ces villages jusqu'aux enfans à la mamelle, de peur qu'il ne se trouvât un jour une personne qui pût faire connaître ses déprédations, comme si uu enfant à la mamelle aurait pu révéler son crime; pour avoir, fait périr tous les habitans de quelques autres villages sous des scies , sous des herses de fer , sous de$ cognées de fer, et dans des fours à briques ; pour avoir ravi le trône à Isboseth, fils de Saùl, par une perfidie ; pour avoir dépouillé et fait périr Miphiboseth , petitfils de Saul et fds de son ami, de son protecteur Jonathas; pour avoir livré aux Gabaonites deux autres enfans de Saul, et cinq de ses petits-enfans qui moururent à la potence.

Je ne parle pas de la prodigieuse incontinence de David , de ses concubines , de son adultère avec Betzabée, et du meurtre d'Urie.

Quoi donc, les ennemis de Bayle auraient-ils voulu que Bayle eût fait l'éloge de toutes ces cruautés et de tous ces crimes? faudrait-il qu'il eût dit : ((Princes

de la terre, imitez l'homme selon le cœur de Dieu; massacrez sans pitié les alliés de votre bienfaiteur; égorgez ou faites égorger toute la famille de votre roi ; couchez avec toutes les femmes en fesant répandre le sang des hommes, et vous serez un modèle de vertu , quand on dira que vous avez fait des psaumes. »

Bayle n'avait-il pas grande raison de dire que, si David fut selon le cœur de Dieu , ce fut par sa pénitence et non par ses forfaits ? Bayle ne rendait-il pas service au genre humain, en disant que Dieu, qui a sans doute dicté l'histoire juive, n'a pas canonisé tous les crimes rapportés dans cette histoire ?

Cependant Bayle fut persécuté, ef par qui? par des hommes persécutés ailleurs, par des fugitifs qu'on aurait livrés aux flammes dans leur patrie, et ces fugitifs étaient combattus par d'autres fugitifs appelés jansénistes, chassés de leur pays par les jésuites, qui ont enfin été chassés à leur tour.

Ainsi tous les persécuteurs se sont déclaré une guerre mortelle , tandis que le philosophe opprimé par eux tous, s'est contenté de les plaindre.

On ne sait pas assez que Fontenelle , en i y 1 3 , fut sur le point de perdre ses pensions, sa place, et sa liberté, pour avoir rédigé en France, vingt ans auparavant, le Traité des oracles du savant Van-Dale , dont il avait retranché avec précaution tout ce qui pouvait alarmer le fanatisme. Un jésuite avait écrit contre Fontenelle , il n'avait pas daigné répondre ; et c'en fut assez pour que le jésuite Le Tellier, confesseur de Louis X1Y, accusât auprès du roi Fontenelle d'athéisme.

Sans M. d'Argenson, il arrivait que le digne fils d'un faussaire, procureur de Vire, et reconnu faussaire lui-même , proscrivait la vieillesse du neveu de Corneille.

Il est si aisé de séduire son pénitent , que nous devons bénir Dieu que ce Le Tellier n'ait pas fait plus de mal. Il y a deux gîtes dans le monde , où Ton ne peut tenir contre la séduction et la calomnie; ce sont le lit et le confessionnal.

Nous avons toujours vu les philosophes persécutés par des fanatiques. Mais est -il possible que les gens de lettres s'en mêlent aussi, et qu'eux-mêmes ils aiguisent souvent contre leurs frère? les armes dont on les perce tous l'un après l'autre ?

Malheureux gens de lettres, est-ce à vous d'être délateurs ? Voyez si jamais chez les Romains il y eut des Garasse, des Chaumeix, desHayet, qui accussassent les Lucrèce, les Possidonius les Varron et les Pline.

Être hypocrite, quelle bassesse ! mais être hypocrite et méchant , quelle horreur î il n'y eut jamais d'hypocrites dans l'ancienne Rome , qui nous comptait pour une petite partie de ses sujets. Il y avait des fourbes, je l'avoue, mais non des hypocrites de religion , qui sont l'espèce la plus lâche et la plus cruelle de toutes. Pourquoi n'en voit-on point en Angleterre? et d'où vient y en a-t-il encore en France ? Philosophes , il vous sera aisé de résoudre ce problème.

Ce beau nom a été tantôt honoré, tantôt flétri

comme celui de poêle, de mathématicien, de moine, de prêtre, et de tout ce qui dépend de l'opinion.

Domitien chassa les philosophes; Lucien se moqua d'eux. Mais quels philosophes, quels mathématiciens furent exilés par ce monstre de Domitien ? Ce furent des joueurs de gobelets, des tireurs d'horoscopes, des diseurs de bonne aventure, de misérables Juifs qui composaient des philtres amoureux et des talismans; des gens de cette espèce qui avaient un pouvoir spécial sur les esprits malins, qui les évoquaient, qui les fesaient entrer dans le corps des filles avec des paroles ou avec des signes, et qui les en délogeaient par d'autres signes et d'autres paroles.

Quels étaient les philosophes que Lucien livrait a la risée publique? c'était la lie du genre humain. C'étaient des gueux incapables d'une profession utile, des gens ressemblans parfaitement au Pauvre diable, dont on nous a fait une description aussi vraie que comique; qui ne savent s'ils porteront la livrée ou s'ils feront PAlmanaeh de l'année merveilleuse (<*) ; s ils travailleront à un journal ou aux grands chemins, s'ils se feront soldats ou prêtres, et qui en attendant vont dans les cafés dire leur avis sur la pièce nouvelle, sur Dieu, sur l'être en général, et sur les modes de l'être; puis, vous empruntent de l'argent, et vont faire un libelle contre vous avec l'avocat Marchand, ou le nommé Chaudon, ou le nommé Bonneval (b).

(a) Opuscule d'un abbé d'Étiée, du village d'Étrée.

(b) L'avocat Marchand, auteur du Testament politique d'un ncadémicicu , libelle odieux.

PHILOSOPHE. 25l

Ce n'est pas d'une pareille école que sortirent les Cicéron, les Atticus, les Epictète, Trajan, Adrien, Antdnin Pie, Marc-Aurèle, Julien.

Ce n'est pas là que s'est formé ce roi de Prusse , qui a composé autant de livres philosophiques qu'il a gagné de batailles, et qui a terrassé autant de préjugés que d'ennemis.

Une impératrice victorieuse qui fait trembler les Ottomans, et qui gouverne avec tafv de gloire un empire plus vaste que l'empire romain, n'a été une grande législatrice que parce qu'elle a été philosophe. Tous les princes du nord le sont; et le nord fait honte au midi. Si les confédérés de Pologne avaient un peu de philosophie, ils ne mettraient pas leur patrie, leurs terres, leurs maisons au pillage, ils n'ensan* giauteraient pas leurs pays, ils ne se rendraient pas les plus malheureux des hommes; ils écouteraient la voix de leur roi philosophe, qui leur a donné de si vains exemples, et de si vaines leçons de modération et de prudence.

Le grand Julien était philosophe quand il écrivait à ses ministres et à ses pontifes ces belles lettres remplies de clémence et de sagesse, que tous les véritables gens de bien admirent encore aujourd'hui en condamnant ses erreurs.

Constantin n'était pas philosophe quand il assassinait ses proches, son fils et sa femme, et que, dégouttant du sang de sa famille, il jurait que Dieu lui avait envoyé le Labarum dans les nuées.

C'est un terrible saut d'aller de Constantin à Charles IX et à Henri III, rois d'une des cinquante

î'ôpL PHILOSOPHE.

grandes provinces de l'empire romain. Mais si ces rois avaient été philosophes, Fun n'aurait pas été coupable de la Saint-Barthélcmi, l'autre n'aurait pas fait des processions scandaleuses avec ses gitons, nç se serait pas réduit à la nécessité d'assassiner le duc de Guise et le cardinal son frère , et n'aurait pas été assassiné lui-même par un jeune jacobin pour l'amour de Dieu et de la sainte église.

Si Louis le Juste, treizième du nom, avait été philosophe, il n'aurait pas laissé traîner à l'échafaud le vertueux de Thou, et l'innocent maréchal de Marillac; il n'aurait pas laissé mourir de faim sa mers à Cologne; son règne n'aurait pas été une suite continuelle de discordes et de calamités intestines

Comparez à tant de princes ignorans, superstitieux, cruels, gouvernés par leurs propres passions ou par celles de leurs ministres, un homme tel que Montaigne ou Charron, ou le chancelier de PHospital, ou Thistorien de Thou, ou la Mothe Le Vaycr, ou Locke, un Shaftesbury, un Sidney, un Herbert, et voyez si vous aimeriez mieux être gouvernés par ces rois ou par ces sages.

Quand je parle des philosophes, ce n'est pas des polissons qui veulent être les singes des Diogène, uiaib de ceux qui imitent Platon et Cicéron.

Voluptueux courtisans, et vous, petits hommes revêtus d un petit emploi qui vous donne une petite autorité dans un petit pays, vous criez contré la philosophie; allez, vous êtes des Nomentanus qui vous déchaînez contre Horace, et des Cotins qui voulei qu'on méprise Boileau.

L'empesé luthérien, le sauvage calviniste, l'orgueilleux anglican, le fanatique janséniste, le jésuite qui croit toujours régenter, même dans Texil et sous la potence, le sorboniste qui pense être père dam concile, et quelques sottes que tous ces gens-là dirigent, se déchaînent tous contre le philosophe. Ce sont des chiens de différente espèce qui hurlent tous à leur manière contre un beau cheval qui paît dans une verte prairie , et qui ne leur dispute aucune des charognes dont ils se nourrissent, et pour lesquelles ils se battent entre eux.

Ils font tous les jours imprimer des fatras de théologie philosophique , des dictionnaires philosophothéologiques; et leurs vieux argumens traînés dans les rues, ils les appellent démonstrations; et leurs sottises rebattues, ils les nomment Unîmes et coroh laires, comme les faux - monnajeurs appliquent uns feuille d'argent sur un écu de plomb.

Ils se sentent méprisés par tous les hommes qui pensent, et se voient réduits à tromper quelques vieilles imbéciles. Cet état est plus humiliant que d'avoir été chassés de France, d'Espagne et de Naples. On digère tout, hors le mépris. On dit que, quand le diable fut vaincu par Raphaël ( comme il est prouvé ) , cet esprit-corps si superbe se consola trèsaisément, parce qu'il savait que les armes sont journalières. Mais, quand il sut que Raphaël se moquait de lui, il jura de ne lui pardonner jamais. Ainsi les jésuites ne pardonnèrent jamais à Pascal; ainsi Jurieu

Dict. Ph. 7^ 22

calomnia Bayle jusqu'au tombuau; ainsi tous les Tartufes se déchaînèrent contre Molière jusqu'à sa moi U

Dans leur rage ils produisent des impostures , comme dans leur ineptie ils débitent leurs argumens.

Un des plus raides calomniateurs, comme un des plus pauvres argumentans que nous ayons, est uu ex-jésuite nommé Pauiian, qui a fait imprimer de la théologo-philosopho-rapsodie en la ville d'Avignon jadis papale, et peut-être un jour papale (*). Cet homme accuse les auteurs de l'Encyclopédie d'avoir dit :

« Que, l'homme n'étant par sa naissance sensible qu'aux plaisirs des sens, ces plaisirs par conséquent sont l'unique objet de ses désirs ;

« Qu'il n'y a en soi ni vice ni vertu, ni bien ni mal moral, ni juste ni injuste;

« Que les plaisirs des sens produisent toutes les vertus j

a Que pour être heureux il faut étouffer les remords, etc. »

En quels endroits de l'Encyclopédie, dont on a commencé cinq éditions nouvelles, a-t-il donc vu ces horribles turpitudes ? il fallait citer. As-tu porte l'insolence de ton orgueil et la démence de ton caractère jusqu'à penser qu'on t'en croirait sur ta parole ? Ces sottises peuvent se trouver chez tes casuistes, ou dans le Portier des Chartreux. Mais certes elles ne se

(*) Cet article a été imprimé dans le temps où le roi de France était eu possession de la ville d'Avignon. CHoyw l'ar* ticle Avignon.)

trouvent pas dans les articles de l'Encyclopédie faits par M. Diderot, par M. d'Alembert, par M. le chevalier de Jaucourt, par M. de Voltaire. Tu ne les as vues ni dans les articles de M. le comte de Trcssan, ni dans ceux de MM. Blondel, Boucher - d'Argis , Marmontel, Venel, Tronchin, d'Aubenton, d'Argenville, et de tant d'autres qui se sont dévoués généreusèment à enrichir le Dictionnaire encyclopédique, et qui ont rendu un service éternel à l'Europe. Nul d'eux n'est assurément coupable des horreurs dont tu les accuses. Il n'y avait que toi et le vinaigrier Abraham Chaumeix le convulsionnaire crucifié, qui fussent capables d'une si infâme calomnie.

Tu mêles l'erreur et la vérité, parce que tu ne sais les distinguer; tu veux faire regarder comme impie cette maxime adoptée par tous les publicistes : « Que tout homme est libre de se choisir une patrie. >>

Quoi! vil prédicateur de l'esclavage, il n'était pas permis à la reine Christine de voyager en France, et de vivre à Rome ? Casimir et Stanislas ne pouvaient finir leurs jours parmi nous? il fallait qu'ils mourussent en Pologne parce qu'ils étaient Polonais ? Goldoni, Vanloo, Cassini, ont offensé Dieu en s'établissant à Paris ? Tous les Irlandais qui ont fait quelque fortune en France ont commis en cela un péché mortel?

Et tu as la bêtise d'imprimer une telle extravagance, et Riballier celle de t'approuver; et tu mets dans la même classe Bayle, Montesquieu et le fou de La Métrie? et tu as senti que notre nation est assez, douce, assez indulgente pour ne l'abandonner qu'au mépris?

a56 philosophe.

Quoi! tu zscs calomnier ta patrie ( si un jésuite en a une)? lu oses dire ce qu'on n'entend en France que des philosophes attribuer au hasard l'union et la désunion des atomes qui composent l'âme de l'homme? » MentirU impudentissimè; je te défie de produire un seul livre fait depuis trente ans où l'on attribue quelque chose au hasard, qui n'est qu'un mot vide de sens.

Tu oses accuser le sage Locke d'avoir dit « qu'il se peut que l'âme soit un esprit, mais qu'il n'est pas sûr qu'elle le soit, et que nous ne pouvons pas décider ce qu'elle peut, et ne peut pas acquérir?

Mentiris impudentissimè, Locke, le respectable Locke, dit expressément dans sa réponse au chicaneur Stilingfleet : <c Je suis fortement persuadé qu'encore qu'on ne puisse pas montrer (pai la seule raison) que l'âme est immatérielle , c^la ne diminue nullement l'évidence de son immortalité, parce que la fidélité de Dieu est une démonstration de la vérité de tout ce qu'il a révélé (r/) , et le manque d'une autre démonstration ne rend pas douteux ce qui est déjà démontré. »

Voyez d'ailleurs à l'article Ame, comme Locke s'exprime Sur les bornes de nos connaissances, .: sur l'immensité du pouvoir de FÊtre suprême.

Le grand philosophe lord Bolingbroke déclare que l'opinion contraire à celle 4e Locke est un blas pneme.

Tous les pères des trois premiers siècles de l'église

(a) Traduction de Cosle*

PHILOSOPHE. 2oJ

regardaient l'âme comme une matière légère, et ne la croyaient pas moins immortelle. Et nous avons aujourd'hui des cuistres de collège qui appellent athées ceux qui pensent avec les pères de l'église que Dieu peut donner , conserver l'immortalité à l'âme } de quelque substance qu'elle puisse être!

Tu pousses ton audace jusqu'à trouver de Fathéisme dans ces paroles : a Qui fait le mouvement dans la nature? c'est Dieu. Qui fait végéter toutes les plantes? c'est Dieu. Qui fait le mouvement dans les animaux? c'est Dieu. Qui fait la pensée dans l'homme? c'est Dieu. »:

On ne peut pas dire ici ? mentiris impudentissimè, tu mens impudemment; mais on doit dire, tu blasphèmes la vérité impudemment.

Finissons par remarquer que lehéro-sdeTex-jésuite Pauliari, est l'ex-jésuite Patouillet, auteur d'un mandement d'évêque, dans lequel tous les parlemens du royaume sont insultés. Ce mandement fut brûlé par la main du bourreau. Il ne restait plus à cet ex-jésuite Paulian qu'à traiter l'ex-jésuite Nonotte de père de l'église 5 et à canoniser le jésuite Malagrida, le jésuite Guignard, le jésuite Garnet, le jésuite Oldcorn, et tous les jésuites à qui Dieu a fait la grâce d'être pendus ou écartelés : c'étaient tous de grands métaphysiciens; de grands philosopho-théologiens.

Les gens non pensans demandent souvent aux gens pensans à quoi a servi la philosophie. Les gens pensans leur répondront : A détruire en Angleterre 1*

rage religieuse, qui fit périr le roi Charles I sur un éehafaud ; à mettre en Suède un archevêque dans l'impuissance de faire couler le sang de la noblesse une bulle du pape à la main ; à maintenir dans l'Allemagne la paix de la religion , en rendant toutes les disputes théologiques ridicules, à éteindre enfin dans l'Espagne les abominables bûchers de l'inquisition.

Welches , malheureux Welches , elle empêche que des temps orageux ne produisent une seconde fronde et un second Damiens.

Prêtres de Rome , elle vous force à supprimer votre bulle In cœnâ Domini, ce monument d'impudence et de folie.

Peuples, elle adoucit vos mœurs. Rais, elle vous instruit.

section V.

Le philosophe est l'amateur de la sagesse et de la vérité; être sage, c'est éviter les fous et les méchans. Le philosophe ne doit donc vivre* qu'avec des philosophes.

Je suppose qu'il y ait quelques sages parmi les Juifs, si l'un de ces sages mange avec quelques rabbins, s'il se fait servir un plat d'anguille ou de lièvre, s'il ne peut s'empêcher de rire de quelques discours superstitieux de ses convives, le voilà perdu dans la synagogue ; il en faut dire autant d'un Musulman , d'un Guèbre, d'un Banian.

Je sais qu'on prétend que le sage ne doit jamais laisser entrevoir aux profanes sqs opinions , qu'il doit être fou avec les fous, imbécile avec les imbéciles;

mais on n'a pas encore osé dire qu'il doit être fripon avec les fripons. Or, si on exige que le sage soit toujours de l'avis de ceux qui trompent les hommes , n'est-ce pas demander évidemment que le sage ne soit pas un homme de Lien ? exigera-t-on d'un médecin qu'il soit toujours de l'avis des charlatans?

Le sage est un médecin des âmes; il doit donner ses remèdes à ceux qui lui en demandent, et fuir la société des charlatans qui le persécuteront infailliblement. Si donc un fou de l'Asie Mineure ou un fou . de l'Inde, dit au sage : Mon ami, tu as bien la mine de ne pas croire à la jument Borac , ou aux métamorphoses de Yisnou ; je te dénoncerai , je t'empêcherai d'être bostangi J je te décrierai, je te persécuterai ; le sage doit le plaindre et se taire.

Si des îgnorans nés avec un bon esprit, et voulant sincèrement s'instruire , interrogent le sage , et lui disent : Dois-je croire qu'il y a cinq cents lieues de la lune à Vénus , et de Mercure au soleil -, comme Tassurent tous les premiers pères musulmans, malgré tous les astronomes? Le sage doit leur répondre que les pères peuvent se tromper. Le sage doit en tout temps les avertir que cent dogmes ne valent pas une bonne action , et qu'il vaut mieux secourir un infortuné que de connaître à fond l'abolissant et l'aboli

Quand un manant voit un serpent prêt à l'assaillir, il doit le tuer : quand un sage voit un superstitieux et un fanatique, que fera -t- il? il les empêchera de mordre.

sGp PHILOSOPHIE.

SECTION PREMIÈRE

Écrivez fifosofie ou philosophie, comme il vous plaira; mais convenez que , dès qu'elle paraît, elle est persécutée. Les chiens à qui vous présentez un aliment pour lequel ils n'ont pas de goût , vous mordent.

Vous direz que je répète ; mais il faut remettre cent fois devant les yeux du genre humain que la sacrée congrégation condamna Galilée , et que les cuistres qui déclarèrent excommuniés tous les bons citoyens qui se soumettraient au grand Henri IV, furent les mêmes qui condamnèrent les seules vérités qu'on pouvait trouver dans les ouvrages de Descartes.

Tous les barbets de la fange théologique aboyant les uns contre les autres aboyèrent tous contre de ThoU) contre la Mothe Le Vayer, contre Bayle. Que de sottises ont été écrites par de petits écoliers weîches contre le sage Locke!

Ces Welches disent que César, Cicéron, Sénèque, Pline, Marc-Aurèle, pouvaient être philosophes, mais que cela n'est pas permis chez les Welches. On leur répond que cela est très-permis et très-utile chez les Français; que rien n'a fait plus de bien aux Anglais, et qu'il est temps d'exterminer la barbarie.

Vous me répliquez qu'on n'en viendra pas à bon1. Non , chez le peuple et chez les imbéciles , mais chez tous les honnêtes gens votre affaire est faite.

' ; PHILOSOPHIE. û6l

Un des grands malheurs , comme un des grands ridicules du genre humain, c'est que dans tous les pays qu'on appelle policés, excepté peut être à la Chine , les prêtres se chargèrent de ce qui n'appartenait qu'aux philosophes. Ces prêtres se mêlèrent de régler l'année : c'était, disaient-ils, leurs droits; car il était nécessaire que les peuples connussent leurs jours de fêtes. Ainsi les prêtres chaïuéens, égyptiens , grecs, romains, se crurent mathématiciens et astronomes; mais quelle mathématique et quelle astronomie! Ils étaient trop occupés de leurs sacrifices, do leurs oracles, de leurs divinations, de leurs augures, pour étudier sérieusement. Quiconque s'est fait un métier de la charlatanerie ne peut avoir l'esprit juste et éclairé. Ils furent astrologues , et jamais astronomes (*).

Les prêtres grecs eux-mêmes ne firent d'abord l'année que de trois cent soixante jours. Il fallut que les géomètres leur apprissent qu'ils s'étaient trompés de cinq jours et plus. Ils réformèrent donc leur année. D'autres géomètres leur montrèrent encore qu'ils s'étaient trompés de six heures. Iphitus les obligea de changer leur almanach grec. Ils ajoutèrent un jour de quatre ans en quatre ans à leur année fautive ; Iphitus célébra ce changement par l'institution des olympiades.

On fut enfin obligé de recourir au philosophe Mé-

(*) Voyez l'article Astrologie.

thon , qui , en combinant l'année de la lune avec celle du soleil, composa son cycle de dix-neuf années, au bout desquelles le soleil et la lune revenaient au même point à une heure et demie près. Ce cycle fut gravé en or dans la place publique d'Athènes ; et c'est ce fameux nombre d'or dont on se sert encore aujourd'hui avec les corrections nécessaires.

On sait assez quelle confusion ridicule les prêtres romains avaient introduite dans le comput de l'année.

Leurs: bévues avaient été si grandes , que leurs fêtes de l'été arrivaient en hiver. César, l'universel César, fut obligé de faire venir d'Alexandrie le philosophe Sosigène pour réparer les énormes fautes des pontifes.

Lorsqu'il fut encore nécessaire de réformer le calendrier de Jules -César, sous le pontificat de Grégoire XIII, à qui s'adressa-t-on? fut-ce à quelque inquisiteur? Ce fut à un philosophe, à un médecin nommé Lilio.

Que l'on donne le livre de la Connaissance des temps à faire au professeur Cogé , recteur de l'université, il ne saura pas seulement de quoi il est question. Il faudra bien en revenir à M. de Lalande de l'académie des sciences, chargé de ce très-pénible travail trop mal récompensé.

Le rhéteur Cogé a donc fait une étrange bévue quand il a proposé pour les prix de l'université ce sujet si singulièrement énoncé :

'Non macjis Deo cjuàm regihus infensa est ista quœ vocatur hodiè philosophia. — Cette, qu'on nomme aujourd'hui -philosophie, ri est pas. plus ennemie de Dieu que des rois.

Il voulait dire moins ennemie. Il a pris magis pour minus. Et le pauvre homme devait savoir que nos académies ne sont ennemies du roi ni de Dieu (*).

SECTION m.

Si la philosophie a fait tant d'honneur à la France dans l'Encyclopédie, il faut avouer aussi que l'ignorance et l'envie , qui ont osé condamner cet ouvrage , auraient couvert la France d'opprobre , si douze ou quinze convulsionnaires, qui formèrent une cabale, pouvaient être regardés comme les organes de la France , eux qui n'étaient en effet que les ministres du fanatisme et de la sédition , eux qui ont forcé le roi à casser le corps qu'ils avaient séduit. Leurs manœuvres ne furent pas si violentes que du temps de la fronde , mais ne furent pas moins ridicules. Leur fanatique crédulité pour les convulsions et pour les misérables prestiges de saint Médard était si forte, qu'ils obligèrent un magistrat, d'ailleurs sage et respectable^ de dire en plein parlement, que les miracles de l'église catholique subsistaient toujours. On ne peut entendre par ces miracles que ceux des convulsions. Assurément il ne s'en fait pas d'autres, à moins qu'on ne croie aux petits enfans ressuscites par saint Ovide. Lo temps des miracles est passé; l'église triomphante n'en a plus besoin. De bonne foi, y avait-il un seul des persécuteurs de l'Encyclopédie qui entendît un mot des articles d'astronomie , de dynamique , de

(*) Voyez le discours de M. l'avocat Belleguier sur ce sujet» îi est assest curieux 1 1. 1 de la Philosophie.

géométrie, de métaphysique, de botanique, de médecine, d'anatomie, dont ce livre, devenu si nécessaire, est chargé à chaque tonie(tf); Quelle foule d'imputations absurdes et de calomnies grossières n'accumula-t-on pas contre ce trésor de toutes les sciences ! il suffirait de les réimprimei à la suite do l'Encyclopédie pour éterniser leur honte. Voilà ce que c'est que d'avoir voulu juger un ouvrage qu'on n'était pas même en état d'étudier. Les lâches! ils ont crié que la philosophie ruinait la catholicité. Quoi donc , sur vingt millions d'hommes s'en est-il trouvé un seul qui ait vexé le moindre habitué de paroisse? un seul a-t-il jamais manqué de respect dans les églises? un seul a-t-il proféré publiquement contre nos cérémonies une seule parole qui approchât de la virulence avec laquelle on s'exprimait alors contre l'autorité royale.

Répétons que jamais la philosophie n'a fait de mal à l'état, et que le fanatisme , joint à l'esprit de corps , lui en a fait beaucoup dans tous les temps.

(a) On sait hien que tout n'est pas égal dans cet ouvrage iramenss, et qu'il n'est pas possible que tout le 6oit. Les articles des Cahusac et d'autres semblables intrus ne peuvent égaler ceux des Diderot , des d'Alembert , des Jaucourt , des Boucherd'Argis, des Venel, des du Marsais, et de tant d'autres vrais philosophes : mais, à tout prendre, l'ouvrage est un service éternel rendu au genre humain ; la preuve en est qu'on le réimprime partout. On ne fait pas le même honneur à ses de'tracteuis. Ont-ils existé? on ne le sait que par la mention que nous fcsons d'eux.

PHïLOSOPHiE. 265

Précis de la philosophie ancienne.

J'ai consumé environ quarante années de mon pèlerinage dans deux ou trois coins de ce monde , à chercher cette pierre philosophale qu'on nomme la vérité. J'ai consulté tous les adeptes de l'antiquité, Épicure et Augustin , Platon et Malebranche , et je suis demeuré dans ma pauvreté. Peut-être dans tous ces creusets des philosophes y a-t-il une ou deux onces d'or; mais tout le reste est tête-morte , fange insipide dont rien ne peut naître.

Il me semble que les Grecs nos maîtres écrivaient bien plus pour montrer leur esprit qu'ils ne se servaient de leur esprit pour s'instruire. Je ne vois pas un seul auteur de l'antiquité qui ait un système suivi, méthodique, clair, marchant de conséquence en conséquence.

Quand j'ai voulu rapprocher et combiner les systèmes de Platon , du précepteur d'Alexandre , de Pythagore et des orientaux, voici à peu près ce que j'en ai pu tirer.

Le hasard est un mot vide de sens, rien ne peut exister sans cause. Le monde est arrangé suivant des lois mathématiques, donc il est arrangé par une intelligence.

Ce n'est pas un être intelligent tel que je le suis, qui a présidé à la formation de ce monde , car je ne puis former un ciron; donc ce monde est l'ouvrage d'une intelligence prodigieusement supérieure.

Cet être qui possède l'inte41igence et la puissance

DiCt. Ph. 7. 23

dans an si haut degré , oxiste-t-il nécessairement ? Il le faut bien : car il faut ou qu'il ait reçu l'être par un autre, ou qu'il soit par sa propre nature. S'il a reçu l'être par un autre, ce qui est très - difficile à concevoir, il faut donc que je recoure à cet autre, et cet autre sera le premier moteur. De quelque côté que je me tourne, il faut donc que j'admette un premier moteur puissant et intelligent, qui est tel nécessairement par sa propre nature.

Ce premier moteur a-t-il produil les choses de rien? cela ne se conçoit pas; créer de rien, c'est changer le néant en quelque chose. Je ne dais point admettre une telle production, à moins que je ne trouve des raisons invincibles qui me forcent d'admettre ce que mon esprit ne peut jamais comprendre.

Tout ce qui existe paraît exister nécessairement, puisqu'il existe. Car, s'il y a aujourd'hui une raison de l'existence des choses, il y en a eu une hier, il y en a eu une dans tous les temps; et cette cause doit toujours avoir eu son effet, sans quoi elle aurait été pendant l'éternité une cause inutile.

Mais comment les choses auront -elles toujours existé , étant visiblement sous la main du premier moteur ? Il faut donc que cette puissance ait toujours agi; de même, à peu près, qu'il n'y a point de soleil sans lumière, de même qu'il n'y a point de mouvement sans un être qui passe d'un point de l'espace dans un autre point.

Il y a donc un être puissant et intelligent qui a toujours agi; et, si cet être n'avait point agi, à quoi lui aurait servi son existence ?

Toutes les choses sont donc des émanations éternelles de ce premier moteur.

Mais comment imaginer que de la pierre et de la fange soient des émanations de l'Être éternel, intelligent et puissant ?

Il faut de deux choses l'une , ou que la matière de cette pierre et cette fange existent nécessairement par elles-mêmes, ou qu'elles existent nécessairement par ce premier moteur; il n'y a pas de milieu.

Ainsi donc, il n'y a que deux partis à prendre ou d'admettre la matière éternelle par elle-même, ou la matière sortant éternellement de l'Être puissant; intelligent, éternel.

Mais, ou subsistante par sa propre nature, ou émanée de l'être producteur, elle existe de toute éternité , puisqu'elle existe , et qu'il n'y a aucune raison pour laquelle elle n'aurait pas existé auparavant.

Si la matière est éternellement nécessaire, il est donc impossible, il est donc contradictoire qu'elle ne soit pas *, mais quel homme peut assurer qu'il est impossible, qu'il est contradictoire que ce caillou et cette mouche n'aient pas l'existence ? On est pourtant forcé de dévorer cette difficulté qui étonne plus l'imagination qu'elle ne contredit les principes du raisonnement.

En effet, dès que vous avez conçu que tout est émané de l'Être suprême et intelligent, que rien n'en est émané sans raison, que cet être existant toujours, a dû toujours agir, que par conséquent toutes les choses ont dû éternellement sortir du sein de son

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