PHILO S 0IM11E
existence, vous ne devez pas être plus rebuté de croire la matière dont sont formés ce caillou et cette mouche, une production éternelle, que vous n'êtes rebuté de concevoir la lumière comme une émanation éternelle de TÊtre tout-puissant.
Puisque je suis un être étendu et pensant , mon étendue et ma pensée sont donc des productions nécessaires de cet être. Il m'est évident que je ne puis me donner ni l'étendue, ni la pensée. J'ai donc reçu l'un et l'autre de cet Etre nécessaire.
Peut -il m'avoir donné ce qu'il n'a pas ? J'ai l'intelligence et je suis dans l'espace; donc il est intelligent, et il est dans l'espace.
Dire que cet Etre éternel, ce Dieu tout-puissant, a de tout temps rempli nécessairement l'univers de ses productions, ce n'est pas lui ôter sa liberté; au contraire, car la liberté n'est que le pouvoir d'agir. Dieu a toujours pleinement agi, donc Dieu a toujours usé de la plénitude de sa liberté.
La liberté qu'on nomme d'indifférence est un mot sans idée, une absurdité ; car ce serait se déterminer sans raison ; ce serait un effet sans cause. Donc , Dieu ne peut avoir cette liberté prétendue qui est une contradiction dans les termes. Il a donc toujours agi par cette même nécessité qui fait son existence.
Il est donc impossible que le monde soit sans Dieu, il est impossible que Dieu soit sans le monde.
Ce monde est rempli d'êtres qui se succèdent , donc Dieu a toujours produit des êtres qui se sont succédés.
Ces assertions préliminaires sont la base de l'an-
cienne philosophie orientale et de celle des Grecs. II faut excepter Démocrite et Epicure, dont la philosophie corpusculaire a combattu ces dogmes. Mais remarquons que les épicuriens se fondaient sur une physique entièrement erronée , et que le système métaphysique de tous les autres philosophes subsiste avec tous les systèmes physiques. Toute la nature , excepté le vide , contredit Épicure ; et aucun phénotnène ne contredit la philosophie que je viens d'expliquer. Or une philosophie qui est d'accord avee tout ce qui se passe dans la nature, et qui contente les esprits les plus attentifs, n'est- elle pias supérieure à tout autre système non révélé ?
Après les assertions des plus anciens philosophes que j'ai rapprochées autant qu'il m'a été possible, que nous reste-t-il? un chaos de doutes et de chimères. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un philosophe à système qui n'ait avoué à la fin de sa vie qu'il avait perdu son temps. Il faut avouer que les inventeurs des arts mécaniques ont été bien plus utiles aux hommes que les inventeurs des syllogismes : celui qui imagina la navette l'emporte furieusement sur celui qui imagina les idées innées.
Pourquoi les successeurs de saint Pierre ont-ils eu tant de pouvoir en occident, et aucun en orient? C'est demander pourquoi les évêques de Vurtzbourg et de Saltzbourg se sont attribué les droits régaliens dans des temps d'anarchie, tandis que les évêques grecs sont toujours restés sujets. Le temps, Tocca-
sion, l'ambition des uns et la faiblesse des autres, ont fait et feront tout dans ce monde. Nous fesons toujours abstraction de ce qui est divin.
A celte anarchie l'opinion s'est jointe, et l'opinion est la reine des hommes. Ce n'est pas qu'en effet ils aient une opinion bien déterminée; mais des mots leur en tiennent lieu.
m Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. »; Les partisans outrés de l'évêque de Rome, soutinrent vers le onzième siècle que qui donne le plus donne le moins; que les cieux entouraient la terre; et que, Pierre ayant les clefs du contenant, il avait aussi les clefs du contenu. Si on entend par les cieux toutes les étoiles et toutes les planètes, il est évident, selon Tomasius, que les clefs données à Simon Barjone, surnommé Pierre, était un passe -partout. Si on entend par les cieux les nuées, l'atmosphère, Véther, l'espace dans lequel roulent les planètes, il n'y a guère de serruriers, selon Meursius, qui puissent faire une clef pour ces portes-là. Mais les railleries ne sont point des raisons.
Les clefs en Palestine étaient une cheville de bois qu'on liait avec une courroie ; Jésus dit à Barjone : « Ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel. » Les théologiens du pape en ont conclu que les papes avaient reçu le droit de lier et de délier les peuples du serment de fidélité fait à leurs rois , et de disposer à leur gré de tous les royaumes. C'est conclure magnifiquement. Les communes, dans les états généraux de France en i3o2, disent, dans leur requcLe au, roi, fjtoe « Boniface VIII était un B*****
qui croyait que Dieu liait et emprisonnait au ciel co que Boniface liait sur terre. » Un fameux luthérien d'Allemagne ( c'était Mélanehton ) ne pouvait souffrir que Jésus eût dit à Simon Barjone, Cepha ou Cephas : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée, mon église. » Il ne pouvait concevoir que Dieu eût employé un pareil jeu de mots, une pointe si extraordinaire, et que la puissance du pape fût fondée sur un quolibet. Cette pensée n'est permise qu'à un protestant.
Pierre a passé pour avoir été évêque de Rome; mais on sait assez qu'en ce temps-là, et long-temps après, il n'y eut aucun évêché particulier. La société chrétienne ne prit une forme que vers le milieu du second siècle. Il se peut que Pierre eût fait le voyage de Rome; il se peut même qu'il fût mis en croix la tête en bas, quoique ce ne fût pas l'usage; mais on n'a aucune preuve de tout cela. Nous avons une lettre sous son nom, dans laquelle il dit qu'il est à Babylone : des canonistes judicieux ont prétendu que par Babylone on devait entendre Rome. x4insi, supposé qu'il eût daté de Rome, on aurait pu conclure que la lettre avait été écrite à Babylone. On a tiré long-temps de pareilles conséquences, et c'est ainsi que le monde a été gouverné.
Il y avait un saint homme à qui on avait fait payer bien chèrement un bénéfice à Rome, ce qui s'appelle une simonie ; on lui demandait s'il croyait que Simon Pierre eût été au pays? il répondit : Je ne vois pas qu<? Pierre y ait été, mais je suis sûr de Simon.
Quant à la personne de saint Pierre, il faut avouer
que Paul n'est pas la seule qui ait été scandalisé de sa conduite; on lui a souvent résisté en face, à lui et a ses successeurs. Saint Paul lui reprochait aigrement de manger des viandes défendues, c'est-à-dire, du porc, du boudin, du lièvre, des anguilles, de l'ixion et du griffon; Pierre se défendait en disant qu'il avait vu le ciel ouvert vers la sixième heure, et une grande nappe qui descendait des quatre coins du ciel, laquelle était toute remplie d'anguilles, de quadrupèdes et d'oiseaux, et que la voix d'un ange avait crié : « Tuez et mangez. » C'est apparemment cette même voix qui a crié à tant de pontifes : «Tuez tout, et mangez la substance du peuple, » dit Yolaston ; mais ce reproche est beaucoup trop fort.
Casaubon ne peut approuver la manière dont Pierre traita Anania et Saphira sa femme. De quel droit, dit Casaubon, un Juif esclave des Romains ordonnait-il, ou souffrait-il que tous ceux qui croiraient en Jésus vendissent leurs héritages et en apportassent le prix à ses pieds? Si quelque anabaptiste à Londres fesait apporter à ses pieds tout l'argent de ses frères, ne serait-il pas arrêté comme un séducteur séditieux , comme un larron qu'on ne manquerait pas d'envoyer à Tyburn? N'est-il pas horrible de faire mourir Anania, parce qu'ayant vendu son fonds et en ayant donné l'argent à Pierre , il avait retenu pour lui et pour sa femme quelques écus pour subvenir à leurs nécessités, sans le dire? A peine Anania est-il mort, que sa femme arrive. Pierre, au lieu de l'avertir charitablement qu'il vient de faire mourir son mari d'apoplexie pour avoir gardé quelques oboles, et de lui
dire de prendre garde à elle , la. fait tomber dans le piège. Il lui demande si son mari a donné tout son argent aux saints. La bonne femme répond oui, et elle meurt sur-le-champ. Cela est dur.
Corringius demande pourquoi Pierre , qui tuait ainsi ceux qui lui avaient fait l'aumône, n'allait pas tuer plutôt tous les docteurs qui avait fait mourir Jésus -Christ, et qui le firent fouetter lui-même plus d'une fois ? O Pierre ! dit Corringius, vous faites mourir deux chrétiens qui vous ont fait l'aumône, et vous laissez vivre ceux qui ont crucifié votre Dieu !
Nous avons eu, du temps de Henri IV et de Louis XIII, un avocat général du parlement de Provence, homme de qualité, nommé d'Oraison de Torame, qui, dans un livre de l'église militante dédié à Henri IV, a fait un chapitre entier des arrêts rendus par saint Pierre en matière criminelle. Il dit que l'arrêt prononcé par Pierre contre Anania et Saphira fut exécuté par Dieu même, aux termes et cas de la juridiction spirituelle. Tout son livre est dans ce goût. Corringius , comme on voit , ne pense pas comme notre avocat provençal. Apparemment que Corringius n'était pas en pays d'inquisition quand il fesait ses questions hardies.
Érasme , à propos de Pierre , remarquait une chose fort singulière ; c'est que le chef de la religion chrétienne commença son apostolat par renier Jésus- Christ; et que le premier pontife des Juifs avait commencé son ministère par faire un veau d'or, et par l'adorer.
Quoi qu'il en soit, Pierre nous est dépeint comme
un pauvre qui catéchisait des pauvres. Il ressemble à ces fondateurs d'ordres qui vivaient dans l'indigence, et dont les successeurs sont devenus grands seigneurs.
Le pape successeur de Pierre a tantôt gagné , tantôt perdu , mais il lui reste encore environ cinquante millions d'hommes sur la terre, soumis en plusieurs points à ses lois, outre ses sujets immédiats.
Se donner un maître à trois ou quatre cents lieues de chez soi ; attendre pour penser que cet homme ait paru penser; n'oser juger en dernier ressort an procès entre quelques-uns de ses concitoyens, que par des commissaires nommés par cet étranger; n'oser se mettre en possession des champs et des vignes qu'on a obtenus de son propre roi , sans payer une somme considérable à ce maître étranger; violer les lois de son pays qui défendent d'épouser sa nièce , et l'épouser légitimement eu donnant à ce maître étranger une somme encore plus considérable; n'oser cultiver son champ le jour que cet étranger veut qu'on célèbre la mémoire d'un inconnu qu'il a mis dans le ciel de son autorité privée ; c'est là en partie ce que c'est que d'admettre un pape; ce sont là les libertés de l'église gallicane, si nous en croyons du Marsais.
Il y a quelques autres peuples qui portent plus loin leur soumission. Nous avons vu de nos jours un souverain demander au pape la permission de faire* juger par son tribunal royal des moines accusés de parricide , ne pouvoir obtenir cette permission , et n'oser les juger!
On sait assez qu'autrefois les droits des papes
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allaient plus loin; ils étaient fort au-dessus des dieux de l'antiquité ; car ces dieux passaient seulement pour disposer des empires ; et les papes en disposaient en effet.
Sturbinus dit qu'on peut pardonner à ceux qui doutent de la divinité et de l'infaillibilité du pape, quand on fait réflexion :
Que quarante schismes ont profané la chaire de saint Pierre, et que vingt-sept l'ont ensanglantée;
Qu'Etienne VII, fils d'un prêtre, déterra le corps de Formose, son prédécesseur, et fit trancher la tête à ce cadavre;
Que Sergius III, convaincu d'assassinats, eut un fils de Marozie, lequel hérita de la papauté;
Que Jean X , amant de Théodora , fut étranglé dans son lit;
Que Jean XI , fils de Sergius III , ne fut connu que par sa crapule;
Que Jean XII fut assassiné cirez sa maîtresse ;
Que Benoît IX acheta et revendit le pontificat;
Que Grégoire YII fut l'auteur de cinq cents ans de guerres civiles soutenues par ses successeurs;
Qu'enfin parmi tant de papes ambitieux , sanguinaires et débauchés, il y eut un Alexandre VI, dont le nom n'est prononcé qu'avec la même horreur que ceux des Néron et des Caligula.
* C'est une preuve , dit -on, de la divinité de leur caractère , qu'elle ait subsisté avec tant de crimes ; mais, si les califes avaient eu une conduite encore plus affreuse , ils auraient donc été encore plus divins. Cest ainsi que raisonne Dermius; on lui a ré-
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pondu. Mais la meilleure réponse est dans la puissance mitigée que les évêques de Rome exercent aujourd'hui avec sagesse; dans la longue possession où les empereurs les laissent jouir, parce qu'ils ne peuvent les en dépouiller ; dans le système d'un équilibre général, qui est l'esprit de toutes les cours.
On a prétendu depuis peu qu'il n'y avait que deux peuples qui pussent envahir l'Italie et écraser Rome. Ce sont les Turcs et les Russes; mais ils sont nécessairement ennemis , et de plus
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
( Raciue , Andromaque , acte I , scène II. )