ET J.-J. ROUSSEAU. 28 I
C'est dommage que l'auteur du petit paragraphe que nous venons de citer irait connu aucun des trois temps dont parle Homère.
« Pierre le Grand, dit-il, n'avait pas le génie qui fait tout de rien. » Vraiment, Jean -Jacques, je le crois sans peine, car on prétend que Dieu seul a cette prérogative.
« Il n'a pas vu que son peuple n'était pas mûr pour la police. »
En ce cas, le czar est admirable de l'avoir fait mûrir. Il me semble que c'est Jean-Jacques qui n'a pas vu qu'il fallait se servir d'abord des Allemands et des Anglais pour faire des Russes.
« Il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu'ils pourraient être, etc. »
Cependant ces mêmes Russes sont devenus les vainqueurs des Turcs et des Tartares, les conquérans . et les législateurs de la Crimée «t de vingt peuples diflerens; leur souveraine a donné des lois à des nations dont le nom même était ignoré en Europe.
Quant à la prophétie de Jean-Jacques, il se peut qu'il ait exalté son âme jusqu'à lire dans l'avenir; il a tout ce qu'il faut pour être prophète : mais, pour le passé et pour le présent, on avouera qu'il n'y entend rien. Je doute que l'antiquité ait rien de comparable à la hardiesse d'envoyer quatre escadres du fond de la mer Baltique dans les mers de la Grèce, de dominer à la fois sur la mer Egée et sur le Pont-Euxin, de porter la terreur dans la Colchide et aux Dardanelles, de subjuguer la ïauride , et de forcer le vizir Azem
2e>2 PIERRE LE GRAND; etc.
à s'enfuir des bords du Danube jusqu'aux portes d'Andrinople.
Si Jean-Jacques compte pour rien tant de grandes actions qui étonnent la terre attentive, il doit du moins avouer qu'il y a quelque générosité dans un comte d'Orlof , qui, après avoir pris un vaisseau qui portait toute la famille et tous les trésors d'un bâcha, lui renvoya sa fomille et ses trésors.
Si les Russes n'étaient pas mûrs pour la police du temps de Pierre le Grand, convenons qu'ils sont mûrs aujourd'hui pour la grandeur d'àme, et que Jean- Jacques n'est pas tout-à-fait mûr pour la vérité et pour le raisonnement.
A l'égard de l'avenir, nous le saurons quand nous aurons des Ezéchiels, des Isaïes, des Habacucs, des Michées. Mais le temps en est passé; et, si en ose le dire, il est à craindre qu'il ne revienne plus.
J'avoue que ces mensonges imprimés sur le temps présent m'étonnent toujours. Si on se donne ces libertés dans un siècle où mille volumes, mille gazettes, mille journaux peuvent continuellement vous démentir, quelle foi pourrons-nous avoir en ces historiens des anciens temps qui recueillaient tous les bruits vagues, qui ne consultaient aucunes archives, qui mettaient par écrit ce qu'ils ava'ient entendu dire à leurs grand'mères dans leur enfance, bien sûrs qu'aucun critique ne relèverait leurs fautes?
Nous eûmes long -temps neuf Muses; la saine critique est la dixième qui est venue bien tard. Elle n'existait point du temps de Cécrops , du premier Bacchus , de Sanchoniathon , de Thaut , de Bra-
ma, etc. , etc; on écrivait alors impunément tout ce qu'on voulait. Il faut être aujourd'hui un peu plus avisé.
On dit qu'originairement ce mot vient du latin plaga, et qu'il signifiait la condamnation au fouet de ceux qui avaient vendu des hommes libres pour des esclaves. Cela n'a rien de commun avec le plagiat des auteurs, lesquels ne vendent point d'hommes , soit esclaves, soit libres. Ils se vendent seulement eux-mêmes quelquefois pour un peu d'argent.
Quand un auteur vend les pensées d'un autre pour les siennes, ce larcin s'appelle plagiat. On pourrait appeller plagiaires tous les compilateurs, tous les teseurs de dictionnaires, qui ne font que répéter à tort et à travers les opinions, les erreurs, les impostures, les vérités déjà imprimées dans des dictionnaires précédens; mais ce sont du moins des plagiaires de bonne foi; ils ne s'arrogent point le mérite de l'invention. Ils ne prétendent pas même à celui d'avoir déterré chez les anciens les matériaux qu'ils ont assemblés; ils n'ont fait que copier les laborieux compilateurs du seizième siècle. Ils vous vendent en in-quarto ce que vous aviez déjà en in-folio. Appelezles, si vous voulez, libraires, et non pas auteurs. Rangez-les plutôt dans la classe des fripiers que dans celle des plagiaires.
Le véritable plagiat est de donner pour vôtres les ouvrages d'autrui , de coudre dans vos rapsodies de longs passages d'un bon livre avec quelques petits
changemens. Mais le lecteur éclairé, voyant ce morceau de drap d'or sur un habit de bure, reconnaît bientôt le voleur maladroit.
Piamsay, qui après avoir été presbytérien dans son village d'Ecosse, ensuite anglican à Londres, puis quaker, et qui persuada enfin au célèbre Fénélon , archevêque de Cambrai, qu'il était catholique, et même qu'il avait beaucoup de penchant pour, l'amour pur •> Ramsay, dis-je, fît les Vo}rages de Cyrus, parce que son maître avait fait voyager ïélémaque. Il n'y a jusque-là que de limitation. Dans ces voyages il copie les phrases, les raisonuemens d'un ancien auteur anglais qui introduit un jeune solitaire disséquant sa chèvre morte, et remontant à Dieu par sa chèvre. Cela ressemble fort à un plagiat. Mais, en conduisant Cyrus en Egypte, il se sert pour décrire ce pays singulier, des mêmes expressions employées par Bossuet; il le copie mot pour mot sans le citer. Voilà un plagiat dans toutes les formes. Un de mes amis le lui reprochait un jour; Ramsay lui répondit qu'on pouvait se rencontrer, et qull n'était pas étonnant qull pensât comme Fénélon, et qu'il s'exprimât comme Bossuet. Cela s'appelle être fier comme un Ecossais.
Le plus singulier de tous les plagiats est peut-être celui du père Barre, auteur d'une grande histoire d'Allemagne en dix volumes. On venait d'imprimer l'Histoire de Charles Xll, et il en prît plus de deux cents pages qu'il inséra dans son ouvrage. Il fait dire à un duc de Lorraine précisément ce que Charles XII a dit.
Il attribue à Fempereur Arnould ce qui est arrivé au monarque suédois.
Il dit de Fempereur Rodolphe ce qu'on avait dit 1 du roi Stanislas.
Valdemar, roi de Daneniarck, fait et dit précisément les mêmes choses que Charles à Bender , etc.
Le plaisant de l'affaire est qu'un journaliste, voyant cette prodigieuse ressemblance entre ces deux ouvrages , ne manqua pas d'imputer le plagiat à l'auteur de l'Histoire de Charles XII, qui avait pourtant écrit vingt ans avant le père Barre.
C'est surtout en poésie qu'on se permet souvent le plagiat, et c'est assurément de tous les larcins le moins dangereux pour la société.
SECTION PREMIÈRE
Du Timée de Platon, et de quelques autres choses.
Les pères de l'église des quatre premiers siècles furent tous grecs et platoniciens ; vous ne trouvez pas un Romain qui ait écrit pour le christianisme , et qui ait eu la plus légère teinture de philosophie. J'observerai ici, en passant, qu'il est assez étrange que cette église de Rome, qui ne contribua en rien à ce grand établissement , en ait seule recueilli tout Favantage. Il en a été de cette révolution comme de toutes celles qui sont nées des guerres civiles. Les premiers qui troublent un état travaillent toujours sans le savoir pour d'autres que pour eux.
L'école d'Alexandrie, fondée par un nommé Marc , auquel succédèrent Athénagoras 1 Clément, Origène, fut le centre de la philosophie chrétienne. Platon était regardé par tous les Grecs d'Alexandrie comme le maître de la sagesse, comme l'interprète de la Divinité. Si les premiers chrétiens n'avaient pas embrassé les dogmes de Platon, ils n'auraient jamais eu aucun philosophe, aucun homme d'esprit dans leur parti. Je mets à part l'inspiration et la grâce qui sont au-dessus de toute philosophie 7 et je ne parle que du train ordinaire des choses humaines.
Ce fut, dit-on, dans le Timée de Platon principalement, que les pères grecs s'instruisirent. Ce Timée passe pour l'ouvrage le plus sublime de toute la philosophie ancienne. C'est presque le seul que Dacier n'ait point traduit , et je pense que la raison en est qu'il ne l'entendait point , et qu'il craignit de montrer à des lecteurs clairvoyans le visage de cette divinité grecque qu'on n'adore que parce qu'elle est voilée.
Platon, dans ce beau dialogne, commence par introduire un prêtre égyptien qui apprend à Solon Tancienne histoire de la ville d'Athènes, qui était fidèlement conservée depuis neuf mille ans dans les archives de l'Egypte.
Athènes, dit le prêtre, était alors la plus belle ville de la Grèce , et la plus renommée dans le monde pour les arts de la guerre et de la paix; elle résista seule aux guerriers de cette fameuse île Atlantide, qui vinrent sur des vaisseaux innombrables subjuguer une grande partie de l'Europe et de l'Asie. Athènes eut la gloire d'affranchir tant de peuples vaincus, et
de préserver l'Egypte de la servitude qui nous menaçait. Mais, après cette illustre victoire et ce service rendu au genre humain , un tremblement de terre épouvantable engloutit en vingt-quatre heures et le territoire d'Athènes et toute la grande île Atlantide. Cette île n'est aujourd'hui qu'une vaste mer que les débris de cet ancien monde et le limon mêlé à ses eaux rendent innavigable.
Voilà ce que ce prêtre conte à Solon; voilà comment Platon débute pour nous expliquer ensuite la formation de l'âme , les opérations du verbe , et sa trinité. Il n'est pas physiquement impossible qu'il y eût eu une île Atlantide, qui n'existait plus depuis neuf mille ans , et qui périt par un tremblement de terre , comme il est arrivé à Herculanum , et à tant d'autres villes. Mais notre prêtre , en ajoutant que la mer qui baigne le mont Atlas est inaccessible aux vaisseaux; rend l'histoire un peu suspecte.
Il se peut faire , après tout, que depuis Solon % c'est-à-dire depuis trois mille ans, les flots aient nettoyé le limon de l'ancienne île Atlantide , et rendu la mer navigable ; mais enfin il est toujours surprenant qu'on débute par cette île pour parler du ver.be.
Peut-être en fesant ce conte de prêtre ou de vieille, Platon n'a-t- il voulu insinuer autre chose que les vicissitudes qui ont changé tant de fois la face du globe. Peut-être a-t-il voulu dire seulement ce que Pythagore et Timée de Locres avaient dit si long-temps avant lui , et ce que nos yeux nous disent tous les jours , que tout périt et se renouvelle dans la nature. L'histoire de Deucalion et de Pyrrha
^33 PLATO.y,
la chute de Phaéton, sont des fables; mais des inondations et des embrasemens sont des vérités.
Platon part de son île imaginaire pour dire des choses que les meilleurs philosophes de nos jours ne désavoueraient pas. « Ce qui est produit a nécessairement une cause, un auteur. Il est difficile de trouver l'auteur de ce monde; et, quand on Ta trouvé, il est dangereux de le dire au peuple. »
Rien n'est plus vrai encore aujourd'hui , qu'un sage, en passant par Notre-Dame de Lorette, s'avise de dire à un sage, son ami , que Notre-Dame de Lorette , avec son petit visage noir , ne gouverne pas l'univers entier : si une bonne femme entend ces paroles, et si elle les redit à d'autres bonnes femmes de la Marche d'Ancône , le sage sera lapidé comme Orphée. Yoilà précisément le cas où croyaient être les premiers chrétiens qui ne disaient pas du bien de Cybèle et de Diane. Gela seul devait les attacher à Platon. Les choses inintelligibles qu'il débita ensuite ne durent pas les dégoûter de lui.
Je ne reprocherai point à Platon d'avoir dit dans son Timée, que le monde est un animal; car il entend sans doute que les élémens en mouvement animent le monde, et il n'entend pas par animal un chien et un homme qui marchent, qui sentent, qui mangent, qui dorment et qui engendrent. Il faut toujours expliquer un auteur dans le sens le plus favorable ; et ce n'est que lorsqu'on accuse les gens d'hérésie, ou quand on dénonce leurs livres , qu'il est de droit d'en interpréter malignement toutes les paroles et de les em-
poisonner : ce n'est pas ainsi que j'en userai avec Platon.
Il y a d'abord chez lui une espèce de trinité qui est l'âme de la matière ; voici ses paroles : « De la substance indivisible , toujours semblable à ellemême, et de la substance divisible, il composa une troisième substance qui tient de la même et de l'autre . »
Ensuite viennent des nombres à la pythagoricienne, qui rendent la chose encore plus inintelligible , et par conséquent plus respectable. Quelle provision pour des gens qui commençaient une guerre de plume!
Ami lecteur, un peu de patience, s'il vous plaît, et un peu d'attention. « Quand Dieu eut formé l'âme du monde de ces trois substances, cette âme s'élança du milieu de l'univers aux extrémités de l'être, se répandant partout au dehors, et se repliant sur ellemême; elle forma ainsi dans tous les temps une ori* gine divine de la sagesse éternelle. >x
Et quelques lignes après :
a Ainsi la nature de cet animal immense qu'on nomme le monde est éternelle. »
Platon, à l'exemple de ses prédécesseurs, introduit donc l'Être suprême artisan du monde , formant ce monde avant les temps; de sorte que Dieu ne pouvait être sans le monde , ni le monde sans Dieu , comme le soleil ne peut exister sans répandre la lumière dans l'espace, ni cette lumière voler dans*l'espace sans le soleil.
Je passe sous silence beaucoup d'idées à la grec*
Dict. Ph. 7. 25
3QO PLATON.
que , ou plutôt à l'orientale , comme par exemple , qu'il y a quatre sortes d'animaux, les dieux célestes, les oiseaux de l'air, les poissons, et les animaux terrestres dont nous avons l'honneur d'être.
Je me hâte de venir à une seconde trinité. « L'être engendré, l'être qui engendre , et ï'être qui ressemble à l'engendré et à Pengendreur. » Cette trinité est assez formelle ; et les pères ont pu y trouver leur compte.
Cette trinité est suivie d'une théorie un peu singulière des quatre élémens. La terre est fondée sur un triangle équilatère, l'eau sur un triangle rectangle, Pair sur un scalène, et le feu sur un isocèle. Après quoi il prouve démonstrativement qu'il ne peut y avoir que cinq mondes , parce qu'il n'y a que cinq corps solides réguliers , et que cependant il n'y a qu'un monde qui est rond.
J'avoue qu'il n'y a point de philosophe aux petitesmaisons qui ait jamais si puissamment raisonné. Vous vous attendez, ami lecteur, à m'entendre parler de cette autre fameuse trinité de Platon, que ses commentateurs ont tant vantée; c'est l'Être éternel, formateur éternel du monde; son verbe, ou son intelligence, ou son idée, et le bon qui en résulte. Je vous assure que je l'ai bien cherchée dans ce Timéc, je ne l'y ai jamais trouvée; elle peut y ê re totidem litteris, mais elle n'y est pas totidem verbis, ou je suis fort trompe.
Après avoir lu tout Flaton, à mon grand regret ,< rai aperçu quelque ombre de la trinité dont on lui fait honneur. C'est dans le livre sixième de sa Repu-
blique chimérique, lorsqu'il dit : « Parlons du fils, production merveilleuse du bon, et sa parfaite image. » Mais malheureusement il se trouve que cette parfaite image de Dieu, c'est le soleil. On en conclut que c'était le soleil intelligible, lequel avec le verbe et le père , composait la trinité platonique.
Il y a dans PËpinomis de Platon, des galimatias fort curieux ; en voici' un que je traduis aussi raisonnablement que je le puis, pour la commodité du lecteur :
« Sachez qu'il y a huit vertus dans le ciel ; je les aï observées, ce qui est facile à tout le monde. Le soleil est une de ses vertus, la lune une autre, la troisième est l'assemblage des étoiles ; et les cinq planètes font avec ces trois vertus le nombre de huit. Gardez -vous de penser que ces vertus, ou ceux qui sont dans elles et qui les animent, soit qu'ils marchent d'eux-mêmes, soit qu'ils soient portés dans des véhicules; gardez-vous, dis-je, de croire que les uns soient des dieux, et que les autres ne le soient pas; qne les uns soient adorables , et qu'il y en ait d'autres qu'on ne doive ni adorer , ni invoquer. Ils sont tous frères , chacun a son partage, nous leur devons à tous les mêmes honneurs, ils remplissent tous l'emploi que le verbe leur assigna quand il forma l'univers visible.»!
Voilà déjà le verbe trouvé , il faut maintenant trouver les trois personnes. Elles sont dans la seconde lettre de Platon à Denis. Ces lettres ne sont pas assurément supposées. Le style est le même que celui de ses dialogues. Il dit souvent à Denis et a Dion, des
choses assez difficiles à comprendre, et qu'on croirait écrites en chiffre; mais aussi il en dit de fort claires, et qui se sont trouvées vraies long-temps après lui. Par exemple, voici comme il s'exprime dans sa septième lettre à Dion :
'« J'ai été convaincu que tous les États sont assez mal gouvernés; il n'y a guère ni bonne institution \ ni bonne administration. On y vit, pour ainsi dire, au jour la journée, et va tout au gré de la fortune, plutôt qu'au gré de la sagesse. »
Après cette courte digression sur les affaires temporelles, revenons aux spirituelles , àlatrinité.Platon dit à Denis :
'« Le roi de l'univers est environné de ses ouvrages, tout est l'effet de sa grâce. Les plus belles des choses ont en lui leur cause première; les secondes en perfection ont en lui une seconde cause; et il est encore la troisième cause des ouvrages du troisième degré. ».
On pourrait ne pas reconnaître dans cette lettre la trinité telïe que nous l'admettons; mais c Y tait beaucoup d'avoir dans un auteur grec, un garant des dogmes de l'église naissante. Toute l'église grecque fut donc platonicienne, comme toute l'église latine fut péripatéticienne depuis le commencement du treizième siècle. Ainsi deux Grecs qu'on n'a jamais entendus ont été nos maîtres à penser, jusqu'au temps où les hommes se sont mis au bout de deux mille ans à penser par eux-mêmes.
Questions sur Platon 5 et sur quelques autres bagatelles.
Platon, en disant aux Grecs ce que tant de philosophes des autres nations avaient dit avant lui, en assurant qu'il y a une intelligence suprême qui arrangea l'univers, pensait-il que cette intelligence suprême résidait en un seul lieu, comme un roi de l'orient dans son sérail? ou bien croyait-il que cette puissante intelligence se répand partout comme la lumière, ou comme un être encore plus fin, plus prompt , plus actif, plus pénétrant que la lumière ? le dieu de Platon, en un mot, est-il dans la matière? en est-il ^séparé ? O vous qui avez lu Platon attentive*, nient, c'est-à-dire, sept ou huit songes creux cachés dans quelques galetas de l'Europe ! si jamais ces questions viennent jusqu'à vous, je vous supplie d'y répondre.
L'île barbare des Cassitérides, où les hommes vivaient dans les bois du temps de Platon , a produit enfin des philosophes qui sont autant au-dessus de lui que Platon était au-dessus de ceux de ses contemporains qui ne raisonnaient pas.
Parmi ces philosophes, Clarke est peut-être le plus profond ensemble et le plus clair, le plus méthodique et le plus fort, de tous ceux qui ont parlé de l'Être suprême.
Lorsqu'il eut donné au public son excellent livre, il se trouva un jeune gentilhomme de la province de
Glocester, qui lui fit avec candeur des objections aussi fortes que ses démonstrations. On peut les voir à la fin du premier volume de Clarke; ce n'était pas sur l'existence nécessaire de l'Être suprême qu'il disputait , c'était sur son infinité et sur son immensité.
Il ne paraît pas en effet que Clarke ait prouvé qu'il y ait un être qui pénètre intimement tout ccqui existe, et que cet être dont on ne peut concevoir les propriétés, ait la propriété de s'étendre au delà de toute borne imaginable.
Le grand Newton a démontré qu'il y a du vide dans la nature ; mais quel philosophe pourra me démontrer que Dieu est dans ce vide , qu'il touche à ce vide, qu'il remplit ce vide? Comment, étant aussi bornés que nous le sommes, pouvons-nous connaître ces profondeurs ? Ne nous suffit- il pas qu'il nous soit prouvé qu'il existe un maître suprême ? Il ne nous est pas donné de savoir ce qu'il est, ni comment il est.
Il semble que Locke et Clarke aient eu les clefs du monde intelligible. Locke a ouvert tous les appartemens ou l'on peut entrer; mais Clarke n'a-t-il pas voulu pénétrer un peu trop au delà de l'édifice?
Comment un philosophe tel que Samuel Clarke, après un si admirable ouvrage sur l'existence de Dieu, en a-t-il pu faire ensuite un si pitoyable sur des choses de fait?
Comment Benoît Spinosa , qui avait autant de profondeur dans l'esprit que Samuel Clarke , après s'être élevé à la métaphysique la plus sublime, peut-il ne pas s'apercevoir qu'une intelligence suprême préside à des ouvrages visiblement arrangés avec une su-
prême intelligence (s'il est vrai, après tout, que ce soit là le système de Spinosa) ?
Comment Newton, le plus grand des hommes, at-ilpu commenter l'Apocalypse, ainsi qu'on l'a déjà remarqué ?
Comment Locke, après avoir si bien développé l'entendement humain , a-t-il pu dégrader son entendement dans un autre ouvrage ?
Je crois voir des aigles qui, s'étant élancés dans la nue, vont se reposer sur un fumier.
Un jeune homme au sortir du collège délibère s'il se fera avocat, médecin, théologien ou poëte; s il prendra soin de notre fortune, de notre santé, de netre âme ou de nos plaisirs. Nous avons déjà parlé des avocats et des médecins ; nous parlerons de la fortune prodigieuse que fait quelquefois un théologien.
Le théologien devenu pape a non -seulement ses valets théologiens , cuisiniers , échansons , portecoton , médecins , chirurgiens , balayeurs , feseurs d'Agnus Dei , confituriers , prédicateurs \ il a aussi son poëte. Je ne sais quel fou était le poëte de Léon X, comme David fut quelque temps le poëte .de Saùl.
C'est assurément de tous les emplois qu?on peut avoir dans une grande maison, l'emploi le plus inutile. Les rois d'Angleterre, qui ont conservé dans leur île beaucoup d'anciens usages perdus dans le continent, ont, comme on sait 7 leur poëte en titre d'office.
zg6 POËT£S.
Il est obligé de faire tous les ans une ode à la louange de sainte Cécile, qui jouait autrefois si merveilleusement du clavecin ou du psaltérion, qu'un ange descendit du neuvième ciel pour l'écouter de plus près, attendu que l'harmonie du psaltérion n'arrive d'icibas au pays des anges qu'en sourdine.
Moïse est le premier poète que nous connaissions. Iî est à croire que long-temps avant lui les Egyptiens, les Chaldéens, les Syriens, les Indiens connaissaient la poésie, puisqu'ils avaient de la musique. Mais enfin son beau cantique, qu'il chanta avec sa sœur Maria en sortant du fond de la mer Rouge, est le premier monument poétique en vers hexamètres que nous ayons. Je ne suis pas du sentiment de ces bélitres ignorans et impies, Newton, Le Clerc et d'autres, qui prouvent que tout cela ne fut écrit qu'environ huit cents ans après l'événement, et qui disent aVec insolence que Moïse ne put écrire en hébreu, puisque la langue hébraïque n'est qu'un dialecte nouveau du phénicien, et que Moïse ne pouvait savoir le phénicien. Je n'examine point avec le savant Huet comment Moïse put chanter, lui qui était bègue et qui ne pouvait parler.
A entendre plusieurs de ces messieurs, Moïse serait bien moins ancien qu'Orphée, Musée, Homère, Hésiode. On voit au premier coup d'œil combien cette opinion est absurde. Le moyen qu'un Grec suisse être aussi ancien qu'un Juif !
Je ne répondrai pas non plus à ces autres impertineus qui soupçonnent que Moïse n'est qu'un personnage imaginaire; une fabuleuse imitation de la fable
de l'ancien Bacchus , et qu'on chantait dans les orgies tous les prodiges de Bacchus , attribués depuis à Moïse, avant qu'on sût qu'il y eût des Juifs au inonde. Une telle idée se réfute d'elle-même. Le bon sens nous fait voir qu'il est impossible qu'il y ait eu un Bacchus avant un Moïse.
Nous avons encore un excellent poëte juif, trèsréellement antérieur à Horace, c'est le roi David; et nous savons bien que le Miserere est infiniment audessus du Justum ac tenacem proposai virum.
Mais ce qui étonne, c'est que des législateurs et des rois aient été nos premiers poètes. Il se trouve aujourd'hui des gens assez bons pour se faire les poètes des rois. Virgile, à la vérité , n'avait pas la charge de poëte d'Auguste , ni Lucain celle de poëte de Néron ; mais j'avoue qu'ils avilirent un peu la profession en donnant du dieu à l'un et à l'autre.
On demande comment, la poésie étant si peu nécessaire au monde, elle occupe un si haut rang parmi les beaux-arts ? On peut faire la même question sur la musique. La poésie est la musique de l'âme, et surtout des âmes grandes et sensibles.
Un mérite de la poésie, dont bien des gens ne se doutent pas, c'est qu'elle dit plus que la prose, et en moins de paroles que la prose.
Qui pourra jamais traduire ce vers latin avec autant de brièveté qu'il est sortf du cerveau du poëte ?
Vive memor lethi, fugit hora, hoc quod loquor indè esfc (Perse, satire V, vers i53. )
Je ne parle pas des autres charmes de la poésie,
on les connaît assez; mais j'insisterai sur le grand précepte d'Horace, sapere est et principium et fous. Point de vraie poésie sans une grande sagesse. Mais comment accorder cette sagesse avec l'enthousiasme? Comme César, qui formait un j>lan de bataille avec prudence , et combattait avec fureur.
Il y a eu des poëtes un peu fous, oui; et c'est parce qu'ils étaient de très-mauvais poëtes. Un homme qui n'a que des dactyles et des spondées, ou des rimes dans la tête, est rarement un homme de bon sens; mais Virgile est doué d'une raison supérieure.
Lucrèce était un misérable physicien , et il avait cela de commun avec toute l'antiquité. La physique ne s'apprend pas avec de l'esprit; c'est un art que l'on ne peut exercer qu'avec des instrumetfSj et les instrumens n'avaient pas encore été inventés. Il faut des lunettes, des microscopes, des machines pneumatiques, des baromètres, etc., pour avoir quelque idée commencée des opérations de la uature.
Descartes n'en savait guère plus que Lucrèce , lorsque ses clefs ouvrirent le sanctuaire^ et on a fait cent fois plus de chemin depuis Galilée, meilleur physicien que Descartes jusqu'à nos jours, que depuis le premier Hermès jusqu'à Lucrèce, et depuis Luc tee jusqu'à Galilée.
Toute la physique ancienne est d'un écolier absurde. Il n'en est pas ainsi de la philosophie de l'âme et de ce bon sens qui, aidé du courage de l'esprit, fait peser avec justesse les doutes et les vraisemblances. C'est là le grand mérite de Lucrèce; son troisième chant est un chef-d'œuvre de raisonne-
POETES. 2gg
ment; il disserte comme Cicéron, il s'exprime quelquefois comme Virgile; et il faut avouer que, quand notre illustre Polignac réfute ce troisième chant, il ne le réfute qu'en cardinal.
Quand je dis que le poëte Lucrèce raisonne en métaphysicien excellent dans ce troisième chant, je ne dis pas qu'il ait raison; on peut argumenter avec un jugement vigoureux, et se tromper si on n'est pas instruit par la révélation. Lucrèce n'était point Juif 3 et les Juifs, comme on sait, étaient les seuls hommes sur la terre qui eussent raison du temps de Cicéron, de Possidonius, de César et de Caton. Ensuite sous Tibère les Juifs n'eurent plus raison , et il n'y eut que les chrétiens qui eurent le sens commun.
Ainsi il était impossible que Lucrèce, Cicéron et César ne fussent pas des imbéciles en comparaison des Juifs et de nous ; mais il faut convenir qu'aux yeux du reste du genre humain ils étaient de trèsgrands hommes.
J'avoue que Lucrèce se tua , Caton aussi , Cassius et Brutus aussi ; mais on peut fort bien se tuer , et avoir raisonné en homme d?esprit pendant sa vie.
Distinguons dans tout auteur lhomme et ses ouvrages,, Racine écrit comme Virgile, mais il devient janséniste par faiblesse, et il meurt de chagrin par une faiblesse non moins grande , parce qu'un autre homme en passant dans une galerie ne l'a pas regardé ; j'en suis fâché , mais le rôle de Phèdre n'en est pas moins admirable.