I 2 POLYPES
Il est triste de perdre une illusion. Nous savons combien il serait doux d'avoir un animal qui se reproduirait de lui-même et par bouture , et qui , ayant toutes les apparences d'une plante , joindrait le règne animal au végétal.
Il serait bien plus naturel de donner le rang d'animal à la plante nouvellement découverte dans l'Amérique anglaise, à laquelle on a donné le plaisant nom de Vénus gobe-mouches. C'est une espèce de sensilive épineuse dont les feuilles se replient. Les mouches sont prises dans ces feuilles et y périssent plus sûrement que dans une toile d'araignée. Si quelqu'un de nos physiciens veut appeler animal cette plante, il ne tient qu'à lui ; il aura des partisans.
Mais si vous voulez quelque chose de plus extraordinaire , quelque chose de plus digne de l'observation des philosophes, regardez le colimaçon qui marche un mois, deux mois entiers, après qu'on lui a coupé la tête, et auquel ensuite une tête revient garnie de tous les organes que possédait la première. Cette vérité, dont tous les enfans peuvent être témoins, vaut bien l'illusion des polypes d'eau douce. Que devient son sensorium , sa mémoire , son magasin d'idées , son âme , quand on lui a coupé la tête? comment tout cela revient-il ? une âme qui renaît est un phénomène bien curieux! non , cela n'est pas plus étrange qu'une âme produite, une âme qui dort et qui se réveille, une âme détruite ( i ).
( i ) Phèdre a dit : Periculosum est credere et non credere. M, de Voltaire porte ici le doute trop loin. Il est difficile de ne.
POLYTHÉISME. 3 l 3,
POLYTHEISME.
La pluralité des dieux est le grand reproche dont on accable aujourd'hui les Romains et les Grecs : mais qu'on me montre dans toutes leurs histoires un seul fait, et dans tous leurs livres un seul mot, dont on puisse inférer qu'ils avaient plusieurs dieux suprêmes; et si on ne trouve ni ce fait ni ce mot, si au contraire tout est plein de monumens et de passages qui attestent un Dieu souverain, supérieur à tous les autres dieux , avouons que nous avons jugé les anciens aussi témérairement que nous jugeons souvent nos contemporains.
On lit en mille endroits queZeus, Jupiter, est le maître des dieux et des hommes. Joiis omnia plencu Et saint Paul rend aux anciens ce témoignage : In ipso v ici mus, movemur et sumus, ut quidam vestrorum po'étarum dixit. Nous avons en Dieu la vie, le mouvement et l'être , comme l'a dit un de vos poètes. Après cet aveu, oserons-nous accuser nos maîtres de n'avoir pas reconnu un Dieu suprême ?
Il ne s'agit pas ici d'examiner s'il y avait eu autrepas regarder le polype comme un véritable animal , après avoir lu avec attention les belles expériences de M. Tremblai. Au reste, M. de Voltaire ne nie point les faits, mais seulement que les polypes soient des animaux ; et il croit que leur analogie plus forte avec les plantes 'doit les faire reléguer dans le règne végétal. Voilà ce qu'auraient dû observer ceux qui lui ont reproché cette opinion avec tant d'humeur, et qui avaient eux-mêmes besoin d'indulgence pour des opinions bien moins excusables. {Voyez le chap. III, des Singularités de la nature, vol. de Physiuue. Y Blet. Pli. y. aj