‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 7 sur 85 · AURA CLE S · texte numérisé non relu

AURA CLE S

talent. Le petit moine obéit; mais, avant vu un pauvre couvreur qui tombait du haut d'un toit, il balança entre le désir de lui sauver la vie et la sainte obédience. Il ordonna seulement au couvreur de rester en l'air jusqu'à nouvel ordre, et courut vite conter à son prieur l'état des choses. Le prieur lui donna l'absolution du péché qu'il avait commis en commençant un miracle sans permission, et lui permit de l'achever, pourvu qu'il s'en tînt là, et qu'il n'y revînt plus. On accorde aux philosophes qu'il faut un peu se défier de celte histoire.

Mais comment oseriez-vous nier, leur dit-on, que saint Gervais et saint Protais aient apparu en songe à saint Ambroise, qu'Us lui aient enseigné l'endroit où étaient leurs reliques? que saint Ambroise les ait déterrées, et qu'elles aient guéri un aveugle? Saint Augustin était alors à Milan; c'est lui qui rapporte ce miracle, immens o populo teste, dit -il dans sa Cité de Dieu, livre XXII. Yoilà un miracle des mieux constatés. Les philosophes disent qu'ils n'en croient rien, que Gervais et Protais n'apparaissent à personne, qu'il importe fort peu au genre humain qu'on sache où sont les restes de leurs carcasses; qu'ils n'ont pas plus de foi à cet aveugle qu'à celui de Vespasien; que c'est un miracle inutile; que Dieu ne fait rien d'inutile; et ils se tiennent fermes dans leurs principes. Mon respect pour saint Gervais et saint Protais ne me permet pas d'être de l'avis de ces philosophes; je rends compte seulement de leur incrédulité. Ils font grand cas du passage de Lucien qui se trouve dans In mort de Percgrinus. « Quand un joueur de gobelets

adroit se fait chrétien, il est sûr de faire fortune. » Mais, comme Lucien est un auteur profane, il ne doit avoir aucune autorité parmi nous.

Ces philosophes ne peuvent se résoudre à croire les miracles opérés dans le second siècle. Des témoins oculaires ont beau écrire que Pévêque de Smyrne, saint Polycarpe, ayant été condamné à être brûlé, et étant jeté dans les flammes , ils entendirent une voix du ciel qui criait : Courage , Polycarpe , sois fort , montre-toi homme; qu'alors les flan mes du bûcher s'écartèrent de son corps , et former erà un pavillon de feu au-dessus de sa tête, et que du milieu du bûcher il sortit une colombe; enfin on fut obligé de trancher la tête de Poly carpe. A quoi bon ce miracle ? disent les incrédules; pourquoi les flammes ont-elles perdu leur nature, et pourquoi la hache de l'exécuteur n'a-t-elle pas perdu la sienne 1 D'où vient que tant de mart}rrs sont sortis sains et saufs de l'huile bouillante, et n'ont pu résister au tranchant du glaive? On répond que c'est la volonté de Dieu. Mais les philosophes voudraient avoir vu tout cela de leurs yeux avant de le croire.

Ceux qui fortifient leurs raisonnemens par la science vous diront que les pères de l'église ont avoué souvent eux-mêmes qu'il ne se fesait plus de miracles de leur temps. Saint Chrysostôme dit expressément : «Les dons extraordinaires de l'esprit étaient donnés même aux indignes, parce qu'alors l'église avait besoin de miracles; mais aujourd hui ils ne sont pas même donnés aux dignes, parce que l'église n'en a plus besoin. » Ensuite il avoue qu'il n'y a plus per-

sonne qui ressuscite les morts , ni môme qui guérisse les malades.

Saint Augustin lui-même, malgré le miracle de Gervais et de Protais, dit dans sa Cité de Dieu : « Pourquoi ces miracles qui se fesaient autrefois ne se font-ils plus aujourd'hui ? » et il en donne la même raison.

Cur, iîiqulunt, nunc Ma miracula quœ prœdicatis facia esse non fiunt? Possem cjuidem dicere necessaria prias fuisse, quàm crederet mundus , ad hoc ut crederet mundus.

On objecte aux philosophes que saint Augustin, malgré cet aveu, parle pourtant d'un vieux savetier d'Hippone qui, ayant perdu son habit, alla prier à la chapelle des vingt martyrs; qu'en retournant il trouva un poisson dans le corps duquel il y avait un anneau d'or, et que le cuisinier qui fit cuire le poisson dît au savetier : a Voilà ce que les vingt martyrs vous donnent. »

A cela les philosophes répondent qu il ny a rien dans cette histoire qui contredise les lois de la nature, que la physique n'est point du tout blessée qu'un poisson ait avalé un anneau d'or, et qu'un cuisinier ait donné cet anneau à un savetier; qu'il n'y a là aucun miracle.

Si on fait souvenir ces philosophes que, selon saint Jérôme, dans sa vie de l'ermite Paul, cet ermite eut plusieurs conversations avec des satyres et avec des faunes, qu'un corbeau lui apporta tous les jours, pendant trente ans, la moitié d'un pain pour son dîner, et un pain tout entier le jour que saint Antoine vint le voir, ils pourront répondre encore que tout

cela n'est pas absolument contre la physique, que des satyres et des faunes peuvent avoir existé , et qu'en tout cas, si ce conte est une puérilité, cela n'a rien de commun avec les vrais miracles du Sauveur et de ses apôtres. Plusieurs bons chrétiens ont combattu l'histoire de saint Siméon Stylite ., écrite par Théodoret; beaucoup de miracles qui passent pour authentiques dans l'église grecque ont été révoqués en doute par plusieurs latins, de même que des miracles latins ont été suspects à l'église grecque; les protestans sont venus ensuite, qui ont fort maltraité les miracles de l'une et l'autre église.

Un savant jésuite (*), qui a prêché long-temps dans les Indes, se plaint de ce que ni ses confrères ni lui n'ont jamais pu faire de miracle. Xavier se lamente, dans plusieurs de ses lettres, de n'avoir point le don des langues; il dit qu'il n'est chez les Japonais que comme une statue muette : cependant les jésuites out écrit qu'il avait ressuscité huit morts : c'est beaucoup ; mais il faut considérer qu'il les ressuscitait à six mille lieues d'ici. Il s'est trouvé depuis des gens qui ont prétendu que ï'abolissement des jésuites en France est un beaucoup plus grand miracle que ceux de Xavier et d'Ignace.

Quoi qu'il en soit, tous les chrétiens conviennent que les miracles de Jésus-Christ et des apôtres sont d'une vérité incontestable; mais qu'on peut douter à toute force de quelques miracles faits dans nos der-

(*) Ospiniam, page a3o..

niers temps, et qui n'ont pas eu une authenticité certaine.

On souhaiterait, par exemple, pour qu'un miracle fût bien constaté, qu'il fût fait en présence de l'académie des sciences de Paris, ou de la société royale de Londres, et de la faculté de médecine, assistées d'un détachement du régiment des gardes, pour contenir la' foule du peuple qui pourrait par son indiscrétion empêcher l'opération du miracle.

On demandait un jour à un philosophe ce qu'il dirait s'il voyait le soleil s'arrêter, c'est-à-dire, si le mouvement de la terre autour de cet astre cessait; si tous les morts ressuscitaient, et si toutes les montagnes allaient se jeter de compagnie dans la mer, le tout pour prouver quelque vérité importante , comme , par exemple, la grâce versatile ? Ce que je dirais, répondit le philosophe, je me ferais manichéen; je dirais qu'il y a un principe qui défait ce que l'autre a fait.

Définissez les termes, vous dis-je, ou jamais nous ne nous entendrons. Miraculum, res miranàa, prodi- (jumiy portentum, monstrum. Miracle, chose admirable; prodigium , qui annonce chose étonnante; portentum9 porteur de nouveauté: monstrum, chose à montrer par rareté.

Voilà les premières idées qu'on eut d'abord des miracles.

Comme on raffine sur tout, on raffinera sur cette détinition; on appela miracle ce qui est impossible à

miracles; 4 5

la nature. Mais on ne songea pas que c'était dire que tout miracle est réellement impossible. Car qu'est-ce que la nature ? vous entendez par ce mot l'ordre éternel des choses. Un miracle serait donc impossible dans cet ordre î En ce sens Dieu ne pourrait faire de miracle.

Si vous entendez par miracle un effet dont vous ne pouvez voir la caust. en ce sens tout est miracle, J/ attraction et la direction de l'aimant sont des miracles continuels. Un limaçon auquel il revient une tête est un miracle. La naissance de chaque animal , la production de chaque végéta] sont des miracles de tous les jours.

Mais nous sommes si accoutumés à ces prodiges, qu'ils ont perdu leur nom d'admirables, de niiraculeux. Le canon n'étonne plus les Indiens.

Nous nous sommes donc fait une autre idée de miracle. C'est, selon l'opinion vulgaire, ce qui n'était jamais arrivé et ce qui n'arrivera jamais. Voilà l'idée qu'on se forme de la mâchoire d'âne de Samson , des discours de l'ânesse de Balaam, de ceux d'un serpent avec Eve, des quatre chevaux qui enlevèrent Ëlie, du poisson qui garda Jonas soixante et douze heures dans son ventre, des dix plaies d'Egypte, des murs de Jéricho, du soleil et de la lune arrêtés à midi, etc., etc., etc., etc.

Pour croire un miracle, ce n'est pas assez de l'avoir vu; car on peut se tromper. On appelle un sot, témoin de miracles : et non-seulement bien des gens pensent avoir vu ce qu'ils n'ont pas vu, et avoir entendu ce qu'on ne leur a point dit; non-seulement ils

Dict. Pli. 7.; 5

5o wniÀCLES.

lûnt témoins de miracles, maïs ils sont sujets de mi* racles. Ils ont été tantôt malades, tantôt guéris par un pouvoir surnaturel. Ils ont été changés en loups; ils ont traversé les airs sur un manche à balai, ils ont été incubes et succubes.

Il faut que le miracle ait été bien vu par un grand nombre de gens très-sensés , se portant bien , et n'ayant nul intérêt à la chose. Il faut surtout qu'il ait été solennellement attesté par eux; car, si on a besoin de formalités authentiques pour les actes les plus simples, comme l'achat d'une maison, un contrat de mariage, un testament, quelles formalités ne faudrat-il pas pour constater des choses naturellement impossibles , et dont le destin de la terre doit dépendre ?

Quand un miracle authentique est fait, il ne prouve encore rien ; car l'Ecriture vous dit en vingt endroits que des imposteurs peuvent faire des miracles , et que , si un homme, après en avoir fait, annonce un autre dieu que le dieu des Juifs , il faut le lapider.

On exige donc que la doctrine soit appuyée par les miracles, et les miracles par la doctrine.

Ce n'est point encore assez. Comme un fripon peut prêcher une très -bonne morale pour mieux séduire , et qu'il est reconnu que des fripons, comme les sorciers de Pharaon, peuvent faire des miracles, il faut que ces miracles soient annoncés par des prophéties.

Pour être sûr de la vérité de ces prophéties , il faut les avoir entendu annoncer clairement, et les avoir vu s'accomplir réellement (*). Il faut posséder par-

(*) Voyez l'article Prophétie,

MIRACLES.' ~ 5l

{alternent la langue dans laquelle elles sont conservées . Il ne suffit pas même que vous soyez témoin de leur accomplissement miraculeux ; car vous pouvez être trompé par de fausses apparences. Il est, nécessaire que le miracle et la prophétie soient juridiquement constatés par les premiers de la nation ; et encore se trouvera-t-il des douteurs. Car il se peut que la nation soit intéressée à supposer une prophétie et un miracle; et, dès que l'intérêt s'en mêle, ne comptez sur rien. Si un miracle prédit n'est pas aussi public, aussi avéré qu'une éclipse annoncée dans l'almanach, soyez sûr que ce miracle n'est qu'un tour de gibecière, ou un conte de.vieille.

section m.

Un gouvernement théocratique no peut être fondé que sur des miracles, tout doit y être divin. Le grand souverain ne parle aux hommes que par des prodiges; ce sont là ses ministres et ses lettres - patentes. Ses ordres sont intimés par l'Océan qui couvre toute la terre pour noyer les nations, ou qui ouvre le fond de son abîme pour leur donner passage.

Aussi vous voyez que dans l'histoire juive tout est miracle depuis la création d'Adam et la formation d'Eve, pétrie d'une côte d'Adam, jusqu'au melch ou roitelet Saul.

Au temps de ce Saiil , la théocratie partage encore le pouvoir avec la royauté. IJ y a encore par conséquent des miracles de temps en temps; mais ce n'est plus cette suite éclatante de prodiges qui étonnent continuellement la nature. On ne renouvelle point

les dix plaies d'Egypte ; le soleil et la lune ne s'arrêtent point en plein midi pour donner le temps à un capitaine d'exterminer quelques fuyards déjà écrasés par Une pluie de pierres tombées des nues. Un Samson n'extermine plus mille Philistins avec une mâchoire d'âne. Les ânesses ne parlent plus; les murailles ne tombent plus au son du cornet; les villes ne sont plus abîmées dans un lac par le feu du ciel ; la race humaine n'est plus détruite par le déluge. Mais le doigt de Dieu se manifeste encore; t'ombre de Saul apparaît à une magicienne. Dieu lui-même promet à David qu'il défera les Philistins à Baal-Pharasim.

« Dieu assemble son armée céleste du temps d'Aehab, et demande aux esprits (a) : Qui est-ce qui trompera Achab, et qui le fera aller à la guerre contre Ramoth en Galgala ? Et un esprit s'avança devant le Seigneur , et dit : Ce sera moi qui le tromperai. » Mais ce ne fut que le prophète Michée qui* fut témoin de cette conversation ; encore reçut-il un soufflet d'un autre prophète nommé Scdékias, pour avoir annoncé ce prodige.

Des miracles qui s'opèrent aux yeux de toute la nation, et qui changent les lois de la nature entière, on n'en voit guère jusqu'au temps d'Elie , à qui le Seigneur envoya un char de feu et des chevaux de feu qui enlevèrent Elie des bords du Jourdain au ciel, sans qu'on sache en quel endroit du ciel.

Depuis le commencement des temps historiques,

(a) Rois, liv. III. ebag. XXII.

c'est-à-dire, depuis les conquêtes d'Alexandre, vous ne voyez plus de miracles chez les Juifs.

Quand Pompée vient s'emparer de Jérusalem , quand Crassus pille le temple ,. quand Pompée fait passer le roi juif Alexandre par la main du bourreau , quand Antoine donne la Judée à l'Arabe Hérode , quand Titus prend d'assaut Jérusalem, quand elle est rasée par Adrien, il ne se fait aucun miracle. Il en est ainsi chez tous les peuples de la terre. On commence par la théocratie, on finit parles choses purement humaines. Plus les sociétés perfectionnent les connaissances, moins il y a de prodiges.

Nous savons bien que la théocratie des Juifs était la seule véritable , et que celles des autres peuplçs étaient fausses ; mais il arriva la même chose chez eux que chez les Juifs. —

En Egypte, du temps de Yulcain et de celui dTsis et d'Osiris, tout était hors des lois de la nature, tout y rentra sous les Ptolomées.

Dans les siècles de Phos, de Chrysos et d'Ëpheste, les dieux et les mortels conversaient très- familièrement en Chaldée. Un dieu avertit le roi Xissutre qu'il y aura un déluge en Arménie, et qu'il faut qu'il bâtisse vite un vaisseau de cinq stades de longueur et de deux de largeur. Ces choses n'arrivent pas aux Darius et aux Alexandre.

Le poisson Oannès sortait autrefois tous les jours de FEuphrate pour aller prêcher sur le rivage. Il n'y a plus aujourd'hui de poisson qui prêche. Il est bien vrai que saint Antoine de Padoue les a prêches, mais

c'est un fait qui arrive si rarement, qu'il ne tire pas à conséquence.

Numa avait de longues conversations avec la nymphe Égérie; on ne voit pas que César en eut avec .Vénus, quoiqu'il descendit d'elle en droite ligne. Le inonde va toujours, dit-on, se raffinant un peu.

Mais, après s'être tiré d'un bourbier pour quelque temps , il retombe dans un autre ; à des siècles de politesse succèdent des siècles de barbarie. Cette barbarie est ensuite chassée; puis elle reparaît : c'est l'alternative continuelle du jour et de la nuit.

I)e ceux qui ont eu la témérité impie de nier absolument la réalité des miracles de Jésus- Christ.

Parmi les modernes, Thomas Woolston, docteur de Cambridge, fut le premier, ce me semble, qui osa n'admettre dans les évangiles qu'un sens typique, allégorique , entièrement spirituel , et qui soutint effrontément qu'aucun des miracles de Jésus n'avait été réellement opéré. Il écrivit sans méthode, sans art, d'un style confus et grossier, mais non pas sans vigueur. Ses six discours contre les miracles de Jésus- Christ se vendaient publiquement à Londres dans sa propre maison. Il en fit en deux ans, depuis l7^7 jusqu'à 1739, trois éditions de vingt millo exemplaires chacune; et il est difficile aujourd'hui d "en trouver chez les libraires.

Jamais chrétien n'attaqua plus hardiment le chn*

tianisme. Peu cPécrivains respectèrent moins le publie, et aucun prêtre ne se déclara plus ouvertement l'ennemi des prêtres. Il osait même autoriser cette haine de celle de Jésus -Christ envers les pharisiens et les scribes ; et il disait qu'il n'en serait pas comme lui la victime, parce qu'il était venu dans un temps plus éclairé.

Il voulut, à la vérité, justifier sa hardiesse en se $auvant par le sens mystique; mais il emploie des expressions si méprisantes et si injurieuses que toute oreille chrétienne en est oFensée.

Si on l'en croit (b) , le diable envoyé par Jésus- Christ dans le corps de deux mille cochons est un vol fait au propriétaire de ces animaux. Si on en disait autant de Mahomet , on le prendrait pour un méchant sorcier a ivizard, un esclave juré du diable, a sworn slave to the deviL Et si le maître des cochons, et les marchands qui vendaient dans la première enceinte du temple des bêtes pour les sacrifices (c;) , et que Jésus chassa à coups de fouet, vinrent demander justice quand il fut arrêté , il est évident qu'il dut être condamné, puisqu'il n'y a point de jurés en Angleterre qui ne l'eussent déclaré coupable.

Il dit la bonne aventure à la Samaritaine comme un franc bohémien (d) ; cela seul suffisait pour le faire chasser comme Tibère en usait alors avec les devins. £e m'étonne, dit-il, que les bohémiens d'aujourd'hui, les gipsy , ne se disent pas les vrais disciples de Jésus, puisqu'ils font le même métier. Mais je suis fort aise

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[h) Tome I,. page 38. — (c) Page 5$. — (à) Page 5a-,

qu'il n'ait pas extorqué de l'argent de la Samaritaine, comme font nos prêtres modernes, qui se font largement payer pour leurs divinations (tj).

Je suis les numéros des pages. L'auteur passe de là à l'entrée de Jésus- Christ dans Jérusalem. On ne sait, dit -il (/), s'il était monté sur un âne, ou sur une finesse , ou sur un ânon , ou sur tous les trois à la fois.

Il compare Jésus tenté par le diable à saintDunstan qui prit le diable par le nez (g) , et il donne à saint Dunstan la préférence.

A l'article du miracle du figuier séché pour n'avoir pas porté des figues hors de la saison; c'était, ditil (A), un vagabond, un gueux, tel qu'un frère quê^ teur y a ivandererj a mendicantlikea friar, et qui, avant de se faire prédicateur de grand chemin, n'avait été qu'un misérable garçon charpentier, no better thrtn a journey-man carpenter. Il est surprenant que la cour de Rome n'ait pas parmi ses reliques quelque ouvrage de sa façon, un escabeau, un casse-noisette. En un mot , il est difficile de pousser plus loin le blasphème.

Il s'égaie sur la piscine probatique de Betsaïda, dont un ange venait troubler l'eau tous les ans. Il demande comment il se peut que ni Flavien Josèphe, ni Philon n'aient point parlé de cet ange , pourquoi saint Jean est le seul qui raconte ce miracle annuel , par quel autre miracle aucun Romain ne vit jamais cet ange (i) et n'en entendit jamais parler.

(e) Tome I, page 55. — (f) Page 65. — (rj) Page 66. (h) Troisième discours, page 8. — (i) Tome 1 , page Go.

L'eau changée en vin aux noces de Cana excite \ selon lui, le rire et le mépris de tous les hommes qui ne sont pas abrutis par la superstition.

Quoi! s7écrie-t-il (A) , Jean dit expressément que les convives étaient déjà ivres, methits tosi; et Dieu descendu sur la terre opère son premier miracle pour les faire boire encore !

Dieu fait homme commence sa mission par assister à une noce de village. Il n'est pas certain que Jésus et sa mère fussent ivres comme le reste de la compagnie (/). Wlicther Jésus and kis mother themselçes aère ail ont as acre others ofthe company, it is not certain. Quoique la familiarité de la dame avec un soldat fasse présumer qu'elle aimait la bouteille , il paraît cependant que son fils était en pointe de vin, puisqu'il lui répondit avec tant d'aigreur et d'insolence (fti), Waspishty and snappishly; femme, qu'ai-je à faire à toi ? Il paraît par ces paroles que Marie n'était point vierge, et que Jésus n'était point son fils; autrement, Jésus n'eût point ainsi insulté son père et sa mère, et violé un des plus sacrés commandemens de la loi. Cependant il fait ce que sa mère lui demande, il remplit dix-huit cruches d'eau, et en fait du punch. Ce sont les propres paroles de Thomas Woolston. Elles saisissent d'indignation toute âme chrétienne.

C'est à regret, c'est en tremblant que je rapporte ces passages- mais il y a eu soixante mille exemplaires de ce livre, portant tous le nom de l'auteur 7

(k) Quatrième discours, pag. 3 1. — (l) Pag. 3 2, — (m) Pag. 34

et tous vendus publiquement chez lui. On ne peut pas dire que je le calomnie.

C'est aux morts ressuscites par Jésus -Christ qu'il en veut principalement. Il affirme qu'un mort ressuscité eût été l'objet de l'attention et de Pétonnement de l'univers; que toute la magistrature juive, que surtout Pilate en auraient fait les procès verbaux les plus authentiques ; que Tibère ordonnait à tous les proconsuls, préteurs, présidons des provinces, de l'informer exactement de tout; qu'en aurait interrogé Lazare qui avait été mort quatre jours entiers, qu'on aurait voulu savoir ce qu'était devenue son âme pendant ce temps-là.

Avec quelle curiosité avide Tibère et tout le sénat de Rome ne Feussent-ils pas interrogé; et non-seulement lui , mais la fille de Jaïr et le fils de Naïm ? Trois morts rendus à la vie auraient été trois témoignages de la divinité de Jésus, qui auraient rendu en un moment le monde entier chrétien. Mais au contraire, tout l'univers ignore pendant plus de deux siècles ces preuves éclatantes. Ce n'est qu'au bout de cent ans que quelques hommes obscurs se montrent les uns aux autres dans le plus grand secret les écrits qui contiennent ces miracles. Quatre-vingt-neuf empereurs, en comptant ceux à qui on ne donna que le nom de tyrans, n'entendent jamais parler de ces résurrections qui devaient tenir toute la nature dans la surprise. Ni 1 historien juif Flavien Josèphe, ni le savant Philon, ni aucun historien grec ou romain ne fait mention de ces prodiges. Enfin, Woolston a l'imprudence de dire que l'histoire de Lazare est ai

pîeînc d'absurdités , que saint Jean radotait quand il décrivît. Is so brimfull of absurdities that saint John , ivhenhewrote, it had liv'd beyond his sensés. Page 38! tome IL

Supposons, dit Woolston (ji) , que Dieu envoyât aujourd'hui un ambassadeur à Londres pour convertir le clergé mercenaire, et que cet ambassadeur ressuscitât des morts, que diraient nos prêtres?

Il blasphème l'incarnation, la résurrection, l'ascension de Jésus -Christ suivant les mêmes principes (o). Il appelle ces miracles, l'imposture la plus effrontée et la plus manifeste qu'on ait jamais produite dans le monde. The most vianifest, and thc most bare-faced imposture that ever was put upon thc world.

Ce qu'il y a peut-être de plus étrange encore, c'est que chacun de ses discours est dédié à un évêque. Cs ne sont pas assurément des dédicaces à la française. Il n'y a ni compliment ni flatterie. Il leur reproche leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leurs cabales; il rit de les voir soumis aux lois de l'état comm« les autres citoyens.

A la fin, ces évêques, lassés d'être outragés par un simple membre de l'université de Cambridge, implorèrent contre lui les lois auxquelles ils sont assujettis. Ils lui intentèrent procès au banc du roi par-devanl le lord-justice Raimon en 1729. Woolston fut mis en prison, et condamné à une amende et à donner caution pour cent cinquante livres sterling. Ses amis

(n} Tome fl, page 47. — (0) Id. , 'discours VI , pa^c 27.

fournirent la caution, et il ne mourut point en prison, comme il est dit dans quelques-uns de nos dictionnaires faits au hasard. Il mourut chez lui à Londres après avoir prononcé ces paroles : Tliis is a pass that eÇ.éry man must corne to. C'est un pas que tout homme doit faire. Quelque temps avant sa mort, une dévote, le rencontrant dans la rue, lui cracha au visage; il s'essuya, et la salua. Ses mœurs étaieui simples et douces : il s'était trop entêté du sens mystique, et avait blasphémé le sens littéral; mais il est à croire qu'il se repentit à la mort, et que Dieu lui a fait miséricorde.

En ce même temps parut en France le testament de Jean Meslier, curé de But et d'Etrepigni en Champagne, duquel nous avons déjà parlé à l'article 60/1tradiclion.

C'était une chose bien étonnante et bien triste, que deux prêtres écrivissent en même temps contre la religion chrétienne. Le curé Meslier est encore plus emporté que Woolston; il ose traiter le transport de notre Sauveur par le diable sur la montagne, la noce deCana, les pains et les poissons, de contes absurdes, injurieux à la Divinité, qui furent ignorés pendant trois cents ans de tout l'empire romain, et qui enfin passèrent de la canaille jusqu'au palais des empereurs, quand la politique les obligea d'adopter les folies du peuple pour le mieux subjuguer. Les déclamations du prêtre anglais n'approchent pas de celles du prêtre champenois. Woolston a quelquefois des ménagemens; Meslier n'en a point; c'est un homme si profondément ulcéré des crimes dont il a été te-

MIRACLES. 6f

moîn, qu'il en rend la religion chrétienne respon^ sable, en oubliant qu'elle les condamne. Point de miracle qui ne soit pour lui un objet de mépris et d'horreur; point de prophétie qu'il ne compare à celles de Nostradamus. Il va même jusqu'à comparer Jésus-Christ à don Quichotte, et saint Pierre à Sancho Pança : et ce qui est plus déplorable, c'est qu'il écrivait ces blasphèmes contre Jésus-Christ entre les bras de la mort, dans un temps où les plus dissimulés n'osent mentir, et où les plus intrépides tremblent, Trop pénétré de quelques injustices de ses supérieurs , trop frappé des grandes difficultés qu'il trouvait dans l'Écriture, il se déchaîna contre elle plus que les Acosta et tous les Juifs, plus que les fameux Porphyre, les Celse, les lamblique, les Julien, les Libanius, les Maxime, les Simmaque et tous les partisans de la raison humaine n'ont jamais éclaté contre nos incompréhensibilités divines. On a imprimé plusieurs abrégés de son livre : mais heureusement ceux qui ont en main l'autorité, les ont supprimés autant qu'ils l'ont pu.

Un curé de Bonne-Nouvelle près de Paris,. écrivit sur le même sujet; de sorte qu'en même temps l'abbé Becheran et les autres convulsionnaires fesaient des miracles, et trois prêtres, écrivaient contre les miracles véritables.

Le livre le plus fort contre les miracles et contre les prophéties, est celui de milord Bolingbroke (z1). Mais par bonheur il est si volumineux , si dénué de

(p) Eu six volumes.

Dict. ph. y. 6

méthode, son slylc est si verbeux, ses phrases si longues, qu'il faut une extrême patience pour le lire.

Il s'est trouvé des esprits qui, étant enchantés des miracles de Moïse et de Josué, n'ont pas eu pour ceux de Jésus-Christ la vénération qu'on leur doit* leur imagination élevée par le grand spectacle de la mer qui ouvrait ses abîmes et qui suspendait ses flots pour laisser passer ia horde hébraïque , par les dix plaies d'Egypte, par les astres qui s'arrêtaient dan:, leur course sur Gabaon et sur Aïalon, etc., ne pouvait plus se rabaisser à de petits miracles comme de l'eau changée en vin, un figuier séché, des cochons noyés dans un lac.

Vaghenseil disait avec impiété que c'était entendre une chanson de village au sortir d'un grand concert.

Le ïalmud prétend qu'il y a eu beaucoup de chrétiens qui , comparant les miracles de l'ancien Testament à ceux du nouveau, ont embrassé le judaïsme : ils croyaient qu'il n'est pas possible que le maître de la nature eût fait tant de prodiges pour une religion qu'il voulait anéantir. Quoi, disaient-ils, il y aura eu pendant des siècles une suite de miracles épouvantables en faveur d'une religion véritable qui deviendra fausse! quoi! Dieu même aura écrit que cette religion ne périra jamais, et qu'il faut lapider ceux qui voudront la détruire ! et cependant il enverra son propre fils, qui est lui-même, pour anéantir ce qu'il Jà édifié pendant tant de siècles!

Il y a bien plus; ce fils, continuent-ils, ce Dieu éternel s'étant fait juif, est attaché à la religion juive pendant toute sa vie; il en fait toutes les fonctions, il

fréquente le temple juif, il n'annonce rien de contraire à la loi juive, tous ses disciples sont juifs, tous observent les cérémonies juives. Ce n'est certainement pas lui, disent-ils, qui a établi la religion chrétienne ; ce sont des juifs dissidens qui se sont joints à des platoniciens. Il n'y a pas un dogme du christianisme qui ait été prêché par Jésus-Christ.

C'est ainsi que raisonnent ces hommes téméraires qui, ayant à la fois l'esprit faux et audacieux, osent juger les œuvres de Dieu, et n'admettent les miracles de l'ancien Testament que pour rejeter tous ceux du nouveau.

De ce nombre fut cet infortuné prêtre de Pont-à- Mousson en Lorraine, nommé Nicolas Antoine; on ne lui connaît point d'autre nom. Ayant reçu ce qu'on appelle les quatre mineurs en Lorraine, le prédicant •Ferri, passant à Pont-à-Mousson lui donna de grands scrupules, et lui persuada que les quatre mineurs étaient le signe de la bête. Antoine, désespéré de porter le signe de la bête , le fit effacer par Ferri , embrassa la religion protestante , et fut ministre à Ge neve vers Pan i63o.

Plein de la lecture des rabbins, il crut que, si les protestans avaient raison contre les papistes, les Juifs avaient bien plus raison contre toutes les sectes chrétiennes. Du village de Divonne où il était pasteur il alla se faire recevoir juif à Venise , avec un petit apprenti en théologie qu'il avait persuadé , et qui après l'abandonna , n'ayant point de vocation pour le martyre.

. D'abord le ministre Nicolas Antoine s'abstint de

prononcer le nom de Jésus -Christ dans ses sermons et dans ses prières : mais bientôt échauffé et enhardi par l'exemple des saints juifs qui professaient hardiment le judaïsme devant les princes de Tyr et de Babylone, il s'en alla pieds nus à Genève confesser devant les juges et devant les commis des halles, quïl n'y a qu'une seule religion sur la terre, parce qu'il n'y a qu'un Dieu; que cette religion est la juive, qu'il faut absolument se faire circoncire; que c'est un crime horrible de manger du lard et du boudin. Il exhorta pathétiquement tous les Genevois qui s'attroupèrent , à cesser d'être enfans de Bélial y à être bons Juifs, afin de mériter le royaume des cieux. On le prit, on le lia.

Le petit conseil de Genève, qui ne fait rien alors sans consulter le conseil des prédicans, leur demanda leur avis. Les plus sensés de ces prêtres opinèrent à faire saigner Nicolas Antoine à la veine céphalique, à le baigner et le nourrir de bons potages , après quoi on l'accoutumerait insensiblement à prononcer le nom de Jésus -Christ, ou du moins à l'entendre prononcer sans grincer des dents comme il lui arrivait toujours. Us ajoutèrent que les lois souffraient les Juifs , qu'il y en avait huit mille à Rome , que beaucoup de marchands sont de vrais Juifs; et que, puisque Rome admettait huit mille enfans de la synagogue , Genève pouvait bien en tolérer un. A ce mot de tolérance f les autres pasteurs en plus grand nombre, grinçant des dents beaucoup plus qu'Antoine au nom de Jésus-Christ, et charmés d'ailleurs de trouver une occasion de pouvoir faire brûler un homme ce qui

arrivait très -rarement, furent absolument pour la brûlure. Ils décidèrent que rien ne servirait mieux a raffermir le véritable christianisme, que les Espagnols n'avaient acquis tant de réputation dans le monde que parce qu'ils fesaient brûler des Juifs tous les ans; et qu'après tout, si l'ancien Testament devait l'emporter sur le nouveau, Dieu ne manquerait pas de venir éteindre lui-même la flamme du bûcher, comme il fit dans Babylone pour Sydrac, Misac et Abàenago; qu'alors on reviendrait à l'ancien Testament ; mais qu'eu attendant il fallait absolument brûler Nicolas Antoine. Partant, ils conclurent à bter le méchant; ee sont leurs propres paroles.

Le syndic Sarasin et le syndic Godefroi, qui étaient de bonnes têtes, trouvèrent le raisonnement du sanhédrin genevois admirable; et, comme les plus forts, ils condamnèrent Nicolas Antoine, le plus faible, à mourir de la mort de Calanus et du conseiller Dubourg. Cela fut exécuté le 20 avril i632 dans une très-belle place champêtre appelée Plain-Palais , en présence de vingt mille hommes qui bénissaient la nouvelle loi et le grand sens du syndic Sarasin et cU» syndic Godefroi.

Le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ne renouvela point le miracle de la fournaise de Babylone en faveur d'Antoine.

Abauzit, homme très-véridique, rapporte dans ses notes, qu'il mourut avec la plus grande constance, eâ qu'il persista sur le bûcher dans ses sentimens. Il ne «'emporta point contre ses juges lorsqu'on le lia au poteau ; il ne montra ni orgueil ni bassesse 9 il ne

pleura point, il ne soupira point, il se résigna. Jamais martyr ne consomma son sacrifice avec une foi plus vive; jamais philosophe n'envisagea une mort horrible avec plus de fermeté. Cela prouve évidemment que sa folie n'était autre chose qu'une forte persuasion. Prions le Dieu de l'ancien et du nouveau Testa^ ment de lui faire miséricorde.

J'en dis autant pour le jésuite Malagrida, qui était encore plus fou que Nicolas -Antoine, pour l'exjésuite Patouillet et pour Pcx -jésuite Paulian, si jamais on les brûle.

Des écrivains en grand nombre, qui ont eu le malheur d'être plus philosophes que chrétiens, ont été assez hardis pour nier les miracles de notre Seigneur: mais après les quatre prêtres dont nous avons parlé il ne faut plus citer personne. Plaignons ces quatre infortunés, aveuglés par leurs lumières trompeuses, at animés par leur mélancolie qui les précipita dans un abîme si funeste (*).

Ce n'est pas du zèle de nos missionnaires, et de la vérité de notre religion qu'il s'agit; on les connaii assez dans notre Europe chrétienne, et on les respecte assez.

Je ne veux parler que des lettres curieuses et édifiantes des révérends pères jésuites qui ne soht pas aussi respectables. A peine sont -ils arrivés dans

(*) Voyez l'ouvrage intitulé, Questions sur les miracles , valu; ae des Fi-cclies.

l'Inde, qu'ils y prêchent, qu'ils y convertissent des milliers d'Indiens, et qu'ils font des milliers de miracles. Dieu me préserve de les contredire : on sait combien il est facile à un Biscayen , à un Bergamasque, à un Normand, d'apprendre la langue indienne en peu de jours, et de prêcher en indien.

A Fégard des miracles, rien n'est plus aisé que d'en faire à six mille lieues de nous, puisqu'on en a tant fait à Paris dans la paroisse Saint-Médard. La grâce suffisante des molinistes a pu sans doute opérer sur les bords du Gange, aussi-bien que la* grâce efficace des jansénistes au bord de la rivière des Gobelins. Mais nous avons déjà tant parlé des miracles que nous n'en dirons plus rien.

Un révérend père jésuite arriva l'an passé àDéli, à la cour du grand-mogol; ce n'était pas un jésuite mathématicien et homme d'esprit, venu pour corriger le calendrier et pour faire fortune ; c'était un de ces pauvres jésuites de bonne foi, un de ces soldats que leur général envoie , et qui obéissent sans raisonner.

M. Audrais, mon commissionnaire, lui demanda ce qu'il venait faire à Déli ; il répondit qu'il avait ordre du révérend père Ricci de délivrer le grandmogol des griffes du diable , et de convertir toute sa cour. J'ai déjà, dit-il, baptisé plus de vingt enfans dans la rue, sans qu'ils en sussent rien, en leur jetant quelques gouttes d'eau sur la tête. Ce sont autant d'anges, pourvu qu'ils aient le bonheur de mourir incessamment. J'ai guéri une pauvre vieille femme de la migraine en fesant le signe de la croix derrière

clic. J'espère en peu de temps convertir les mahoniétans de la cour et les gentous du peuple. Vous verrez dans Déli, dans Agra et dans Bénarès, autant de bons catholiques adorateurs de la vierge Marie, que.d'idolâtres adorateurs du démon.

M. AUDRAIS.

Vous croyez donc, mon révérend père, que les peuples de ces contrées immenses adorent des idoles et le diable ?

LE JÉSUITE

Sans doute, puisqu'ils ne sont pas de ma religion.

M. AUDRAIS.

Fort bien. Mais, quand il y aura dans l'Inde autant de catholiques que d'idolâtres, ne craignez -vous point qu'ils ne se battent, que le sang ne coule longtemps , que tout îe pays ne soit saccagé? cela est déjà arrivé partout où vous avez mis le pied.

LE JÉSUITE

Vous m'y faites penser; rien ne serait plus salutaire. Les catholiques égorgés iraient en paradis (dans le jardin), et les gentous dans l'enfer éternel créé pour eux de toute éternité , selon la grande miséricorde de Dieu, et pour sa grande gloire; car Dieu est excessivement glorieux.

M. AUDRAIS,

Mais si on vous dénonçait, et si on vous donnait les étrivières?

LE JÉSUITE

Ce serait encore pour sa gloire ; mais je vous conjure de me garder le secret, et de m'épargner le boaheur du martyre.

moïse. 6g

SECTION PREMIÈRE

La philosophie dont on a quelquefois passé les bornes , les recherches de l'antiquité , l'esprit de discussion et de critique, ont été poussés si loin , qu'enfin plusieurs savans ont douté s'il y avait jamais eu un Moïse, et si cet homme n'était pas un êtro fantastique tels que l'ont été probablement Persée , Bacchus, Atlas, Penlhésilëe, Vesla, Rhéa Sjftvia, Isis , Sammonocodom , Fo , Mercure Trismégiste , Odin , Merlin, Francus , Robert le Diable, et tant d'autres héros de romans dont on a écrit la vie et le$ prouesses.

Il n'est pas vraisemblable, disent les incrédules, qu'il ait existé un homme dont toute la vie est un prodige continuel.

Il n'est pas vraisemblable qu'il eut fait tant do miracles épouvantables en Egypte, en Arabie et en Syrie , sans qu'ils eussent retenti dans toute la terre.

Il n'est pas vraisemblable qu'aucun écrivain égyptien ou grec n'eût transmis ces miracles à la postérité. Il n'en est cependant fait mention que par les seuls Juifs : et, dans quelque temps que cette histoiro ait été écrite par eux, elle n'a été connue d'aucune nation que vers le second siècle. Le premier auteur qui cite expressément les livres de Moïse, est Long;/n> ministre de la reine Zénobie du temps de l'empereur Aurélien (a).

(a) Longin , Traité du sublime.

Il est a remarquer que l'auteur du Mercure Trismégiste, qui certainement était Égyptien, ne dit pas un seul mot de ce Moïse.

Si un seul auteur ancien avait rapporte un seul de ces miracles, Eusèbe aurait sans doute triomphé de ce témoignage, soit dans son Histoire, soit dans sa Préparation évangélique.

Il reconnaît à la vérité des auteurs qui ont cité son nom, mais aucun qui ait cité ses prodiges. Avant lui les Juifs Joscphe et Philon, qui ont tant célébré leur nation, ont recherché tous les écrivains chez lesquels le nom de Moïse se trouvait; mais il n'y en a pas un seul qui fasse la moindre mention des actions merveilleuses qu'on lui attribue.

Dans ce silence général du monde entier, voici comme les incrédules raisonnent avec une témérité qui se réfute d'elle-même.

Les Juifs sont les seuls qui aient eu le Pentateuque qu'ils attribuent à Moïse. Il est dit dans leurs livres môme, que ce Pentateuque ne fut connu que sous leur roi Josias , trente-six ans avant la première destruction de Jérusalem et de captivité ; on n'en trouva qu'un seul exemplaire chez le pontife Helcias (b) , qui le déterra au fond d'un coffre-fort en comptant de l'argent. Le poutife l'envoya au roi par son scribe Saphan.

Cela pourrait, disent-ils, obscurcir l'authenticité du Pentateuque.

En effet, eût-il été possible que, si le Pentateuque

(b) IV, Rois, chap XXIII, et Paralipom. II, chaç. XXXIV.

eût été connu de tous les Juifs, Salomon, le sage Salomon, inspiré de Dieu même, en lui bâtissant un temple par son ordre , eût orné ce temple de tant de figures contre la loi expresse de Moïse?

Tous las prophètes juifs qui avaient prophétisé au nom du Seigneur depuis Moïse jusqu'à ce roi Josias, ne se seraient-ils pas appuyés dans leurs prédications de loutes les lois de Moïse? n'auraient-ils pas cité mille fois ses propres paroles? ne les auraient-ils pas commentées? aucun d'eux cependant n'en cite deux lignes; aucun ne rappelle le texte de Moïse; ils lui sont même contraires en plusieurs endroits.

Selon ces incrédules, les livres attribués à Moïse n'ont été écrits que parmi les Babyloniens pendant la captivité, ou immédiatement après par Esdras. On ne voit en effet que des terminaisons persanes et chaldéennes dans les écrits juifs : Babel, porte de dieu; Phëgor-beel ou Becl-phégor } dieu du précipice; Zebutlt* beel ou Bcel-zebuth , dieu des insectes; Bethel, maison de dieu; Daniel, jugement de dieu; Gabriel, homme de dieu ; Jahel , affligé de dieu; Jaïel ., la vie de dieu ; Israël, voyant dieu; Oviel, force de dieu; Raphaël , secours de dieu; JJriel, le feu de dieu.

Ainsi tout est étranger chez la nation juive, étrangère elle-même en Palestine; circoncision, cérémonies , sacrifices , arche , chérubin , bouc Hazàzcl ; baptême de justice, baptême simple, épreuves, devi« nation, explication des. songes, enchantement des serpens, rien ne venait de ce peuple; rien ne fut inventé par lui.

Le, célèbre milord Bolingbrokc ne croit point du

tout que Moïse ait existé : il croit voir dans le Pentateuque une foule de contradictions et de fautes do chronologie et de géographie qui épouvantent, des noms de plusieurs villes qui n'étaient pas encoro bâties, des préceptes donnés aux rois, dans un temps où non-seulement les Juifs n'avaient point de rois, mais où il n'était pas probable qu'ils en eussent jamais, puisqu'ils vivaient dans des déserts sous des tentes à la manière des Arabes Bédouins,

Ce qui lui paraît surtout de la contradiction la plus palpable, c'est le don de quarante-huit villes avec leurs faubourgs fait aux lévites, dans un pays où il n'y avait pas un seul village : c'est principalement sur ces quarante-huit villes qu'il relance Abadie , et qu'il a même la dureté de le traiter avec l'horreur et le mépris d'un seigneur de la chambre haute et d'un ministre d'état pour un petit prêtre étranger qui veut faire le raisonneur.

Je prendrai la liberté de représenter au vicomte de Bolingbroke, et à tous ceux qui pensent comme lui, que non-seulement la nation juive a toujours cru à l'existence de Moïse et à celle de ses livres, mais que Jésus-Christ même lui a rendu témoignage. Les quatre évangélistes, les Actes des apôtres la reconnaissent; saint Matthieu dit expressément que Moïse et Élie apparurent à Jésus-Christ sur la montagne, pendant la nuit de la transfiguration, et saint Luc en dit autant.

Jésus -Christ déclare dans saint Matthieu qu'il n'est point venu pour abolir cette loi, mais pour l'accomplir. On renvoie souvent dans le nouveau Tes-

tanient à la loi de Moïse et aux prophètes; l'église entière a toujours cru le Pentateuque écrit par Moïse; et de plus, de cinq cents sociétés différentes qui se sont établies depuis si long-temps dans le christianisme, aucune n'a jamais douté de l'existence de ce grand prophète : il faut donc soumettre notre raison, comme tant d'hommes ont soumis la leur.

Je sais fort bien que je ne gagnerai rien sur l'esprit du vicomte ni de ses semblables. Ils sont trop persuadés que les livres juifs ne furent écrits que trèstard, qu'ils ne furent écrits que pendant la captivité des deux tribus qui restaient. Mais nous aurons la consolation d'avoir l'église pour nous.

Si vous voulez vous instruire et vous amuser de l'antiquité , lisez la vie de Moïse à l'article Apocryphes,

section 11.

Etf vain plusieurs savans ont cru que le Pentateuque ne peut avoir été écrit par Moïse, (c) Ils disent

(c) Est-il bien vrai qu'il y ait eu un Moïse? Si un homme qui commandait à la nature entière eût existé chez les Égyptiens, de si prodigieux événemens n'auraient-ils pas fait la parlie principale de l'histoire d'Egypte ? Sanchoniathon, Manethon, Mégasthène, Hérodote n'en auraient-ils point parlé? Josèphe l'historien a recueilli tous les témoignages possibles en faveur des Juifs ; il n'ose dire qu'aucun des auteurs qu'il cite ait dit un seul mot des miracles de Moïse. Quoi ! le Nil aura été changé en sang ; un ange aura égorgé tous les premiers-nés dans l'Egypte ; la mer se sera ouverte, ses eaux auront été suspendues à droite et à gauche , et nul auteur n'en aura parlé î et les nations auront oublié ces prodiges , et il n'y aura qu'un petit peuple d'esclaves

Dict. Pli. 7» 7

que par l'Écriture même il est avéré que le premier exemplaire connu fut trouve du temps du roi Josias , et que cet unique exemplaire fut apporté au roi par le secrétaire Saphan. Or entre Moïse et cette aventure du secrétaire Saphan, il y a mille cent soixante-sept années par le comput hébraïque. Car Dieu apparut à Moïse dans le buisson ardent Tan du monde 22 1 3, et le secrétaire Saphan publia le livre de la loi l'an du monde 338o. Ce livre trouve sous Josias fut inconnu jusqu'au retour de la captivité de Babylone; et il est dit que ce fut Esdras, inspiré de Dieu, qui mit en lumières toutes les saintes écritures.

Mais que ce soit Esdras ou un autre qui ait rédige

barbares qui nous aura conté ces histoires des milliers d'années après l'événement !

Quel est donc ce Moïse inconnu à la terre entière jusqu'au temps où un Ptolomée eut, dit-on, la curiosité de faire traduire en grec les écrits des Juifs? Il y avait un grand nombre de siècles que les fables orientales attribuaient à Bacchus tout ce que les Juifs ont dit de Moïse. Bacchus avait passé la mer Rouge à pied sec, Bacchus avait changé les eaux en sang, Bacchus avait journellement opéré des miracles avec sa verge ; tous ces faits étaient chantés dans les orgies de Bacchus avant qu'on eût le moindre commerce avec les Juifs, avant qu'on sût seulement si ce pauvre peuple avait des livres. ]N 'est-il pas de la plus extrême vraisemblance que ce peuple si nouveau, si long-temps errant, si tard conuu, établi si tard en Palestine , prit avec la langue phénicienne les faites phéniciennes , sur lesquelles il enchérit encore f ainsi que le font tous les imitateurs grossiers ? Un peuple si pau vre, si ignorant, si étranger dans tous les arts, pouvait-il faire autre chose que de copier ses voisins? Ne sait-on pas que jusqu'au nom d'Adonaï, d'Ihaho, d\E/oï, ouEloa, qui signifia Dieu chez la nation juive, tout était phénicien ?

MOÏSE. JtD

ce livre , cela est absolument indifférent dès que îe livre est inspiré. Il n'est point dit dans le Pentateuque que Moïse en soit l'auteur; il serait donc permis de l'attribuer à un autre homme à qui l'esprit divin l'aura dicté, si l'église n avait pas d'ailieurs décidé que le livre est de Moïse.

Quelques contradicteurs ajoutent qu'aucun prophète n'a cité les livres du Pentateuque, qu il n'en est question ni dans les Psaumes, ni dans les livres attribués à Salomon, ni dans Jérémie, ni dans Isaie, ni cnCui dans aucun livre canonique des Juifs. Les mol* qui répondent à ceux de Genèse, Exode, Nombres, Lévitique, Deutéronome, ne se trouvent dans aucun autre écrit reconnu par eux pour authentique.

D'autres plus hardis ont fait les questions suivantes.

i°. En quelle langue Moïse aurait-il écrit dans un désert sauvage? Ce ne pouvait être qu'en égyptien; car par ce livre même on voit que Moïse et tout son peuple étaient nés en Egypte. Il est probable qu'ils ne parlaient pas d'autre langue. Les Egyptiens m se servaient pas encore du papyros; on gravait des hiéroglyphes sur le marbre ou sur le bois. Il est même dit que les tables des commandemens furent gravées sur des pierres polies, ce qui demandait des efforts et un temps prodigieux.

2°. Est-il vraisemblable que dans un désert où le peuple JuiÇ n'avait ni cordonnier ni tailleur, et où le Dieu de l'univers était obligé de faire un miracle continuel pour conserver [es vieux habits et les vieux souliers des Juifs, il se soit trouvé des hommes assez

?0 Moi SE.

habiles pour graver les cinq livres du Pentateucjue sur le marbre ou sur le bois? On dira qu'on trouva bien des ouvriers qui firent un veau d'or en une nuit, et qui réduisirent ensuite l'or en poudre, opération impossible à la chimie ordinaire non encore inventée; qui construisirent le tabernacle, qui l'ornèrent de trente-quatre colonnes d'airain avec des chapiteaux d'argent, qui ourdirent et qui brodèrent des voiles de lin, d'hyacinthe, de pourpre et d'écarlalc; mais cela même fortifie l'opinion des contradicteurs. Ils répondent qu'il n'est pas possible que, dans un désert où l'on manquait de tout, on ait fait des ouvrages si recherchés; qu'il aurait fallu commencer par faire des souliers et des tuniques; que ceux qui manquent du nécessaire ne donnent point dans le luxe; et que c'est une contradiction évidente de dire qu'il y ait eu des fondeurs, des graveurs, des brodeurs, quand on n'avait ni habits ni pain.

3°. Si Moïse avait écrit le premier chapitre de la Genèse, aurait-il été défendu à tous les jeunes gens de lire ce premier chapitre? aurait-on porté si peu de respect au législateur ? Si c'était Moïse qui eût dit que Dieu punit l'iniquité des pères jusqu'à la quatrième génération, Ëzéchiel aurait-il osé dire le contraire ?

4°. Si Moïse avait écrit le Lévilique, aurait-il pu se contredire dans le Dcutéronome? Le Lévitique défend d'épouser la femme de son frère, le Dcutéronome l'ordonne.

5°. Moïse aurait-il parlé dans son livre de villes qui n'existaient pas de son temps? Aurait-il dit que

moïse. 77

des villes qui étaient pour lui à l'orient du Jourdain, étaient à l'occident?

6°. Aurait-il assigné quarante-huit villes aux le'vites dans un pays où il n'y a jamais eu dix villes , et dans un désert où il a toujours erré sans avoir une maison ?

7°. Aurait-il prescrit des règles pour les rois juifs, tandis que non -seulement il n'y avait point de rois chez ce peuple , mais qu'ils étaient en horreur , et qu'il n'était pas probable qu'il n'y en eût jamais ? Quoi ! Moïse aurait donné des préceptes pour la conduite des rois qui ne vinrent qu'environ cinq cents années après lui, et il n'aurait rien dit pour les juges et les pontifes qui lui succédèrent! Cette réflexion ne conduit-elle pas à croire que le Pentateuque a été composé du temps des rois, et que les cérémonies instituées par Moïse n'avaient été qu'une tradition.

8°. Se pourrait-il faire qu'il eût dit aux Juifs : Je vous ai fait sortir au nombre de six cent mille combattons de la terre d'Egypte , sous la protection de votre Dieu ? Les Juifs ne lui auraient-ils pas répondu : Il faut que vous ayez été bien timide pour ne nous pas mener contre le Pharaon d'Egypte ; il ne pouvait pas nous opposer une armée de deux cent mille hommes. Jamais l'Egypte n'a eu tant de soldats sur pied ; nous l'aurions vaincu sans peine, nous serions les maîtres de son pays? Quoi! le dieu qui vous parle a égorgé pour nous faire plaisir tous les premiers-nés d'Egypte; et, s'il y a dans ce pays-là trois cent mille familles, cela fait trois cent mille hommes morts en une nuit pour nous venger; et vous n'avez pas secondé votre

jS ?.JOÎSE.

dieu! et vous ne nous avez pas donné ce pays fertile que rien ne pouvait défendre ? vous nous avez fait sortir de l'Egypte en larrons et en lâches, pour nous faire périr dans des déserts, enlre les précipices et les montagnes ! Vous pouviez nous conduire au moins par le droit chemin dans celle terre de Canaan sur laquelle nous n'avons nul droit, que vous nous avez promise , et dans laquelle nous n'avons pu encore entrer.

Il était nature] que de la terre de Gessen nous marchassions vers Tyr et Sidon le long de la Méditerranée; mais vous nous faites passer l'isthme de Suez presque tout entier; vous nous faites rentrer eu Egypte, remonter jusque par-delà Memphis, et nous nous trouvons à Béel-Sephon, au bord de la nier Rouge, tournant le dos à la terre de Canaan, ayant marché quatre-vingts lieues dans, cette Egypte que nous voulions éviter; et enfin près de périr entre la mer et. l'armée de Pharaon !

Si vous aviez voulu nous livrer à nos ennemis, auriez-vous pris une autre route et d'autres mesures ? Dieu nous a sauvés par un miracle, dites-vous; la mer s?est ouverte pour nous laisser passer ; mais après une telle faveur fallait-il nous faire mourir de faim et de fatigue dans les déserts horribles d 'Et tan , de Cadès-Barné, de Mara, d'Élim , d'Oreb et de Sinaï? Tous nos pères ont péri dans ces solitudes affreuses, et vous venez dire au bout de quarante ans que Dieu a eu un soin particulier de nos pères!

\oiia ce que ces Juifs murmurateurs, ces enfit-iif injustes de Juifs vagabonds, morts dans les déserts,

moïse. 79

auraient pu dire à Moïse, s'il leur avait lu l'Exode et la Gvncse. Et que n'auraient-ils pas dû dire et faire à l'article du veau d'or? Quoi! vous osez nous conter que votre frère fit un veau pour nos pères , quand vous étiez avec Dieu sur la montagne ; vous qui tantôt nous dites que vous avez parlé avec Dieu face à face, el tantôt que vous n'avez pu le voir que par derrière ! Mais enfin , vous étiez avec ce Dieu , et votre frère jette en fonte un veau d'or en un seul jour, et nous le donne pour l'adorer; et, au lieu de punir votre indigne frère, vous le faites notre pontife, et vous ordonnez à vos lévites d'égorger vingt -trois mille hommes de votre peuple; nos pères l'auraient- ils souffert, se seraient-ils laissé assommer comme des victimes par des prêtres sanguinaires ? Vous nous dites que, non content de cette boucherie incroyable, vous avez fait encore massacrer vingt-quatre mille de vos pauvres suivans , parce que l'un d'eux avait couché avec une Madianite; tandis que vous-même avez épousé une Madianite ; et vous ajoutez que vous êtes le plus doux de tous les hommes! Encore quelques actions de cette douceur, et il ne serait plus resté personne.

Non , si vous aviez été capable d'une telle cruauté , si vous aviez pu l'exercer, vous seriez le plus barbare de tous les hommes, et tous les supplices ne suffiraient pas pour expier un si étrange crime.

Ce sont la à peu près les objections que font les savans à ceux qui pensent que Moïse est Fauteur du Pen'ateuque. Mais on leur répond que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes, que Dieu a

éprouvé, conduit et abandonné son peuple par une sagesse qui nous est inconnue ; que les Juifs euxmêmes, depuis plus de deux mille ans, ont cru que Moïse est Fauteur de ces livres ; que l'église qui a succédé à la synagogue, et qui est infaillible comme elle, a décidé ce point de controverse , et que les savans doivent se taire quand l'église parle.

section m (i).

On ne peut douter qu'il n'y ait eu un Moïse législateur du peuple juif. On examinera ici son histoire suivant les seules règles de la critique ; le divin n'est pas soumis à l'examen. Il faut donc se borner au probable; les hommes ne peuvent juger qu'en hommes. Il est d'abord très -naturel et très -probable qu'une nation arabe ait habité sur les confins de l'Egypte , du côté de l'Arabie Déserte, qu'elle ait été tributaire ou esclave des rois égyptiens , et qu'ensuite elle ait cherché à s'établir ailleurs; mais ce que la raison seule ne saurait admettre , c'est que cette nation , composée de soixante et dix personnes tout au plus du temps de Joseph, se fût accrue en deux cent quinze ans, depuis Joseph jusqu'à Moïse, au nombre de six cent mille combattans , selon le livre de 1 Exode ; car ces six cent mille hommes en état de porter les armes supposent une multitude d'environ deux millions, en comptant les vieillards , les femmes

(i) Cette troisième section est tirée du manuscrit dont nous avons parle dans l'avertissement. Nous avons cru devoir conserver cet article, quoiqu'il se trouve en paitie dans les précédcD».

MOÏSE. 8l

et les enfans. Il n'est certainement pas dans le cours de la nature qu'une colonie de soixante et dix personnes, tant mâles que femelles, ait pu produire en deux siècles deux millions d'habitans. Les calculs faits sur cette progression par des hommes très-peu versés dans les choses de ce monde, sont démentis par l'expérience de toutes les nations et de tous les temps. On ne fait pas, comme on a dit, des enfans d'un trait de plume. Songe-t-on bien qu'à ce compte une peuplade de dix mille personnes en deux cents ans produirait beaucoup plus d'habitans que le globe de la terre n'eu peut nourrir?

Il n'est pas plus probable que ces six cent mille combattans favorisés par le maître de la nature, qui fesait pour eux tant de prodiges, se fussent bornés a errer dans les déserts où ils moururent, au lieu de chercher à s'emparer de la fertile Egypte.

Ces premières règles d'une critique humaine et raisonnable établies, il faut convenir qu'il est trèsvraisemblable que Moïse ait conduit hors des confins de l'Egypte une petite peuplade. Il y avait chez les Egyptiens une ancienne tradition rapportée par Plutarque dans son traité (VIsis et à'Osiris, que Tiphon, père de Jérossalaïm et de Juddecus, s'était enfui d'Egypte sur un âne. Il est clair, par ce passage, que les ancêtres des Juifs, habitans de Jérusalem, passaient pour avoir été des fugitifs de l'Egypte. Une tradition non moins ancienne, et plus répandue, est que les Juifs avaient été chassés de l'Egypte , soit comme une troupe de brigands indisciplinables, soit comme une peuplade infectée par la lèpre. Cette double accusa

tion lirait sa vraisemblance de la terre morne de Gesse n qu'ils avaient habitée, terre voisine des Arabes vagabonds, et où la maladie de la lèpre, particulière aux Arabes, devait être commune. Il paraît, par l'Écriture même, que ce peuple était sorti d'Egypte maigre lui. Le dix -septième chapitre du Deutéronome défend aux rois de songer à ramener les Juifs en Egypte.

La conformité de plusieurs coutumes égyptiennes et juives fortifie encore l'opinion que ce peuple était une colonie égyptienne, et ce qui lui donne un nouveau degré de probabilité, c'est la fêle de la pàque , c'est-à-dire, de la fuite ou du passage, instituée en mémoire de leur évasion. Cette fête seule ne serait pas une preuve, car il y a eu chez tous les peuples des solennités établies pour célébrer des événemens fabuleux et incroyables; telles étaient la plupart des fêtes des Grecs et des Romains, mais une fuite d'un pays dans un autre n'a rien que de très -commun, et se concilie la créance. La preuve tirée de cette fête de la pâque reçoit encore une force nouvelle par celle des tabernacles en mémoire du temps où les Juifs habitaient les déserts au sortir de l'Egypte. Ce s vraisemblances, réunies avec tant d'autres, prouvent qu'en effet une colonie sortie d'Egypte s'établit enfin pour quelque temps dans la Palestine.

Presque tout le reste est d'un genre si merveilleux que la sagacité humaine n'y a plus de prise. Tout ce qu'on peut faire , c'est de rechercher en quel temps l'histoire de celte fuite, c'est-à-dire, le livre de l'Exode a pu cire écrit, et de démêler les opinions qui régnaient alors , opinions dont la preuve est dans ce

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