‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 70 sur 85 · FRERE ATTIRET A PÈRE BOUVET · texte numérisé non relu

FRERE ATTIRET A PÈRE BOUVET

Je vous avais bien dit que l'empereur, tout ton qu'il est, avait plus d'esprit que vous et moi,

Il est assez singulier que les églises protestantes se soient réunies à crier que le purgatoire fut inventé par les moines. II. est bien vrai qu'ils inventèrent l'art d'attraper de l'argent des vivans en priant Dieu pour les morts; mais le purgatoire était avant tous les moines.

Ce qui peut avoir induit les doctes en erreur, c'est que ce fut le pape Jean XVI qui institua, dit-on, la fête des morts vers le milieu du dixième siècle* De cela seul je conclus qu'on priait pour eux auparavant; car, si on se mit à prier pour tous, il est à croire qu'on priait déjà pour quelques-uns d'entre eux, de même qu'on n'inventa la fête de tous les saints que parce qu'on avait long-temps auparavant fêté plusieurs bienheureux. La différence entre la toussaint et la fête des morts, c'est qu'à la première nous invoquons, et à la seconde nous sommes invoqués; à la première nous nous recommandons à- tous les heureux, et à la seconde les malheureux se recommandent à nous.

Les gens les plus ignorans savent comment cette fête fui instituée d'abord à Cluni, qui était alors terre de l'empire allemand. Faut- il redire « que saint Odilon, abbé de Cluni, était coutumicr de délivrer beaucoup d'àmes du purgatoire par ses messes et par «es prières; et qu'un jour un chevalier ou un moine

revenant de la terre sainte, fut jeté par la tempête dans une petite île où il rencontra un ermite, lequel lui dit qu'il y avait là auprès de grandes flammes et furieux incendies où les trépassés étaient tourmentés , et qu'il entendait souvent les diables se plaindre de l'abbé Odilon et de ses moines qui délivraient tous les jours quelque âme; qu'il fallait prier Odilon de continuer, afin d'accroître la joie des* bienheureux au ciel , et la douleur des diables ^n enfer. »

C'est ainsi que frère Girard jésuite raconte la' chose danssaJFÏew des saints (a), d'après frère Ribadeneira. Fleury diffère un peu de cette légende^ mais il en a conservé l'essentiel.

Cette révélation engagea saint Odilon à instituer dans Cluni la fête des trépassés , qui ensuite fut adoptée par l'église.

C'est depuis ce temps que le purgatoire valut tant d'argent à ceux qui avaient le pouvoir d'en ouvrir les portes. C'est en vertu de ce pouvoir que le roi d'-Angleterre Jean, ce grand terrien, surnommé sans terrcr en se déclarant homme-lige du pape Innocent III, et" en lui soumettant son royaume, obtint la délivrance d'une âme de ses parens qui était excommuniée : pro mortuo excommunicato pro quo supplicanî consan-guinei»

La chancellerie romaine eut même son tarif pour' l'absolution des morts; il y eut beaucoup d'autels3 privilégiés où chaque messe qu'on disait au quator-

(a) Tome II, page 445*-

4^8 MJRGÀTOIRE.

zième siècle et au quinzième, pour six liards, délivrait une âme. Les hérétiques avaient beau remontrer qu'à la vérité les apôtres avaient eu le droit de délier tout ce qui était lié sur terre , mais non pas sous terre, on leur courait susi comme à des scélérats qui osaient douter du pouvoir des clefs. Et en effet, il est à remarquer que, quand le pape veut bien vous remettre cinq ou six cents ans de purgatoire, il vous fait grâce de sa pleine puissance : Pro potestate à Deo accepta conccdit.

De V antiquité du purgatoire.

On prétend que le purgatoire était de temps immémorial reconnu par le fameux peuple juif ; et on se fonde sur le second livre des Machabées, qui dit expressément, <c qu'ayant trouvé sous les habits des Juifs ( au combat d'Odollam ) des choses consacrées aux idoles de Jamnia , il fut manifeste que c'était pour cela qu'ils avaient péri; et ayant fait une quête de douze mille drachmes d'argent (6), lui qui pensait bien religieusement de la résurrection, les envoya à Jérusalem pour les péchés des morts. »

Comme nous nous sommes fait un devoir de rapporter les objections des hérétiques et des incrédules, afin de les confondre par leurs propres sentknens , nous rapporterons ici leurs difficultés sur les douze mille francs envoyés par Judas, et sur le purgatoire.

(b) Liv. II, chap. XII, v. 4o , 43 et 5uiv.

PUKGATOIKE. 429

Ils disent :

i°. Que douze mille francs de notre monnaie, étaient beaucoup pour Judas, qui soutenait une guerre de barbets contre un grand roi.

2°. Qu'on peut envoyer un présent à Jérusalem pour les péchés des morts, afin d'attirer la bénédiction de Dieu sur les vivans.

3 \ Qu'il n'était point encore question de résurrection dans ces temps-là; qu'il est reconnu que cette question ne fut agitée chez les Juifs que du temps de Gamalîel, un peu avant les prédications de Jésus- Christ (*).

4°. Que la loi des Juifs consistant dans le Décalogue, le Lévitique et le Deutéronome, n'ayant jamais parlé ni de l'immortalité de l'âme, ni des tourmens de l'enfer, il était impossible à plus forte raison qu'elle eût jamais annoncé un purgatoire.

5°. Les hérétiques et les incrédules font les derniers efforts pour démontrer à leur manière que tous les livres des Machabées sont évidemment apocryphes. Voici leurs prétendues preuves :

Les Juifs n'ont jamais reconnu les livres des Machabées pour canoniques, pourquoi les reconnaîtrions-nous ?

Origène déclare formellement que l'histoire des Machabées est à rejeter. Saint Jérôme juge ces livres indignes de croyance.

Le concile de Laodicée, tenu en 367, ne les ad-

(*) Voyez le Talmud , t. II.

43o PURGATOIRE.

mit point parmi les livres canoniques : les Athanase, les Cyrille, les Hilairc les rejettent.

Les raisons pouB traiter ces livres de romans, et de très-mauvais romans, sont les suivantes :

L'auteur ignorant commence par la fausseté la plus reconnue de tout le monde. Il dit (c) :

((Alexandre appela les jeunes nobles qui avaient été nourris avec lui dès leur enfance, il leur partagea son royaume tandis qu'il vivait encore. »;

Un mensonge aussi sot et aussi grossier ne peut venir d'un écrivain sacré et inspiré.

L'auteur des Machabées, eu parlant d'Antiochus Ëpiphane , dit :;

;« Antiochus marcha vers Ëlimaïs; il voulut la prendre et la piller (d)} et il ne le put, parce que son discours avait été su des habitans; et ils s'élevèrent en combat contre lui. Et il s'en alla avec une tristesse grande, et retourna enBabylone. Et, lorsqu'il était encore en Perse, il apprit que son armée en Juda avait pris la fuite..... et il se mit au lit, et il mourut l'an i49- »

Le même auteur (e) dit ailleurs tout le contraire. Il dit qu'Antiochus Ëpiphane voulut piller Perscpolis, et non pas Ëlimaïs ; qu'il tomba de son chariot, qu'il fut frappé d'une plaie incurable; qu'il fut mangé des vers; qu'il demanda bien pardon au Dieu des Juifs; qu'il voulut se faire Juif : et c'est là qu'on trouve ce verset que les fanatiques ont appliqué tant

(c) Liv. I , cliap. I, v. y. — (d) Chap. YJ , v. 3 et suiy. Le) Liv. II, chap. IX.

de fois à leurs ennemis .: Grabat scelestus Me veniam quant non erat consecuturus , le scélérat demandait un pardon qu'il ne devait pas obtenir. Cette phrase est bien juive; mais il n'est pas permis à un auteur inspiré de se contredire si indignement.

Ce n'est pas tout; voici bien une autre contradiction et une autre bévue. L'auteur fait mourir Antiochus Épiphane dune troisième façon (f); on peut choisir. Il avance que ce prince fut lapidé dans le temple de Nanné.e. Ceux qui ont voulu excuser cette ânerie prétendent qu'on veut parler d'Antiochus Eupator ; mais ni Épiphane , ni Eupator ne fut lapidé.

Ailleurs, l'auteur dit (3) qu'un autre Antiochus ( le grand ) fut pris par les Romains ? et qu'ils donnèrent à Eumencs les Indes et la Médie. Autant vaudrait-il dire que François I fit prisonnier Henri VIII jj et qu'il donna la Turquie au duc de Savoie. C'est insulter le Saint-Esprit d'imaginer qu'il ait, dicté des absurdités si dégoûtantes.

Le même auteur dit (/*) que les Romains avaient conquis les Galates; mais ils ne conquirent la Galatic que plus de cent ans après. Donc le malheureux romancier n'écrivait que plus d'un siècle après le temps où l'on suppose qu'il a écrit; et il en est ainsi de presque tous les livres juifs , à ce que disent les incrédules.

Le môme auteur dit (i) que les Romains nommaient tous les ans un chef du sénat. Voilà un

(f) Liv. II, et. II, v. 16. — (g) Liv. I, et VIII, v. 7 et8, (k)IM£y:v. 2 et 3. — (i) Ibid.,y. i5 et 16.

homme tien instruit : il ne savait pas seulement que Rome avait deux consuls. Quelle foi pouvons-nous ajouter, disent les incrédules, à ces rapsodies de contes puérils, entassés sans ordre et sans choix par les plus ignorans et les plus imbéciles des hommes ? Quelle honte de les croire ! quelle barbarie de cannibales d'avoir persécuté des hommes sensés pour les forcer à faire semblant de croire des pauvretés pour lesquelles ils avaient le plus profond mépris ! Ainsi s'expriment des auteurs audacieux.

Notre réponse est que quelques méprises, qui viennent probablement des copistes, n'empêchent point que le fond ne soit très-vrai; que le Saint-Esprit a inspiré l'auteur et non les copistes; que, si le concile de Laodicée a rejeté les Machabées, ils ont été admis par le concile de Trente, dans lequel il y eut jusqu'à des jésuites; qu'ils sont reçus dans toute l'église romaine, et que par conséquent nous devons les recevoir avec soumission.

De V origine du purgatoire.

Il est certain que ceux qui admirent le purgatoire dans la primitive église furent traités d'hérétiques ; on condamna les simoniens qui admettaient la purgation des âmes. Psuken kadaron (A).

Saint Augustin condamna depuis les origénistes qui tenaient pour ce dogme.

Mais les simoniens et les origénistes avaient-ils t «

(Je) Livre des Hcrcsies, chap. XXII.

pris ce purgatoire dans Virgile, dans Platon, chez les Égyptiens ?

Vous le trouverez clairement énoncé dans le sixième chant de Virgile, ainsi que. nous Pavons déjà remarqué ; et ce qui est de plus singulier, c'est que Virgile peint des âmes pendues en plein air, d'autres brûlées, d'autres noyées.

Alice paiiduntur inanes Suspensœ ad ventos; aliis sub cjurcjite vasto Infectum eluitur scelus, aut exuritur icjni.

(ViRGHEjÉn. , liv. VI, v. 74°-7420

[L'abbé Pellegrin traduit ainsi ces vers :

On voit ces purs esprits branler au gré des vents , Ou noyés dans les eaux, ou brûlés dans les flammes j C'est ainsi qu'on nettoie et qu'on purge les âme?.

Et ce qu'il y a de plus singulier encore, c'est que le pape Grégoire, surnommé le grand, non -seulement adopta cette théologie de Virgile, mais dans ses dialogues il introduisit plusieurs âmes qui arrivent du purgatoire, après avoir été pendues ou noyées.

Platon avait parlé du purgatoire dans son Phédon; et il est aisé de se convaincre, par la lecture du Mercure Trismégiste , que Platon avait pris chez les Egyptiens tout ce qu'il n'avait pas emprunté deTimée de Locres.

Tout cela est bien récent, tout cela est d'hier en comparaison des anciens bracmanes. Ce sont eux, il faut l'avouer, qui inventèrent le purgatoire, comma

Dict. Ph. 7. 37

ils inventèrent aussi la révolte et la chute des génies, des animaux célestes (*).

C'est dans leur Shasta ou Shastabad, écrit trois mille cent ans avant l'ère vulgaire , que mon cher lecteur trouvera le purgatoire. Ces anges rebelles, dont on copia l'histoire chez les Juifs du temps du rabbin Gamaliel , avaient été condamnés par l'Eternel et son fils, à mille ans de purgatoire; après quoi Dieu leur pardonna et les fit hommes. Nous vous l'avons déjà dit 3 mon cher lecteur; nous avons déjà représenté que les bracmanes trouvèrent l'éternité des supplices trop dure; car enfin l'éternité est ce qui ne finit jamais. Le bracmanes pensaient comme l'abbé de Chaulieu.

« Pardonne alors, Seigneur, si, plein de tes bontés, <( Je n'ai pu concevoir que mes fragilités , « Ni tous ces vains plaisirs qui passent comme un scnge , ce Pussent être l'objet de tes sévérite's ; « Et si j'ai pu penser que tant de cruautés [ (c Puniraient un peu trop la douceur d'un mensonge. »

(Kpître sur la mort, au marquis de La Fare. )

SECTION PREMIÈRE

De la religion des quakers (*).

J'Ai cru que la doctrine et l'histoire d'un i aussi extraordinaire que les quakers , méritaient la

(*) Voyez l'article Bracmanes.

.(*) Cet article et la plupart de ceux qui traitent de la philo-

curiosité d'un homme raisonnable. Pour m'en instruire, j'allai trouver un des plus célèbres quakers d'Angleterre , qui, après avoir été trente ans dans le commerce , avait su mettre des bornes à sa fortune et à ses désirs, et s'était retiré dans une campagne auprès de Londres. J'allai le chercher dans sa retraite; c'était une maison petite 5 mais bien bâtie, ef ornée de sa seule propreté. Le quaker (ci) était un vieillard frais, qui n'avait jamais eu de maladie, parce qu'il n'avait jamais connu les passions ni l'intempérance. Je n'ai point vu en ma vie d'air plus noble ni plus engageant que le sien. Il était vêtu comme tous ceux de sa religion , d'un habit sans plis dans les côtés et sans boutons sur les poches ni sur les manches, et portait un grand chapeau à bords rabattus comme nos ecclésiastiques. Il me reçut avec son chapeau sur la tête, et s'avança vers moi sans faire la moindre inclination de corps; mais il y avait plus de politesse dans l'air ouvert et humain de son visage, qu'il n'y en a dans l'usage de tirer une jambe derrière l'autre, et de porter à la main ce qui est fait pour couvrir la tête. Ami, me dit- il, je vois que tu es étranger; si je puis t'être de quelque utilité, tu n'as qu'à parler. Monsieur,

sopîiie ou de la littérature anglaise, parurent vers l'année 1727, lorsque l'auteur revint d'Angleterre. On sait combien ces ouvrages firent alors de bruit sous le titre de Lettres pJiiloso-pJiicjues. (a) Il s'appelait André Pitt, et tout cela est exactement vrai, à quelques circonstances près. André Pitt écrivit depuis à l'auteur pour se plaindre de ce qu'on avait ajouté un peu à la ve'rité, et l'assura que Dieu e'tait offensé de ce qu'on avait plaisanté les uaékers.

lui dîs-je en me courbant le corps, et en glissant un pied vers lui selon notre coutume, je me flatte que ma juste curiosité ne vous déplaira pas, et que vous voudrez bien me faire l'honneur de nfinstruire de voire religion. Les gens de ton pays, me répondit-il, font trop de complimens et de révérences; mais je n'en ai encore vu aucun qui ait eu la même curiosité que toi. Entre, et dînons d'abord ensemble. Je fis encore quelques mauvais complimens, parce qu'on ne se défait pas de ses habitudes tout d'un coup; et après un repas sain et frugal, qui commença et qui finit par une prière à Dieu, je me mis à interroger mon homme.

Je débutai par la question que de bons catholiques ont faite plus d'une fois aux huguenots. Mon cher monsieur, dis-je, êtes-vous baptisé ? Non, me répondit le quaker ; et mes confrères" ne le sont point. Comment morbleu, repris- je, vous n'êtes donc pas chrétiens ? Mon ami, repartit- il d'un ton doux, ne jure point : nous sommes chrétiens; mais nous ne pensons pas que le christianisme consiste a jeter de l'eau sur la tète d un enfant avec un peu de sel. Hé bon Dieu ! repris- je , outré de cette impiété , vous avez donc oublié que Jésus-Christ fut baptisé par Jean? Ami, point de juremens, encore un coup, dit le bénin quaker. Le Christ reçut le baptême de Jean , mais il ne baptisa jamais personne; nous ne sommes pas les disciples de Jean , mais du Christ. Ah ! comme vous seriez brûlé par la sainte inquisition, nvécriaije. Au nom dcDicu, cher homme, que je vous baptise! S'il ne fallait que cela pour condescendre à ta fai-

Liesse, nous le ferions volontiers, repartit -il gravement : nous ne condamnons personne pour user de la cérémonie du baptême; mais nous croyons que ceux qui professent une religion toute sainte et toute spirituelle, doivent s'abstenir, autant qu'ils le peuvent, des cérémonies judaïques.

En voici bien d'une autre, m'écriai -je; des cérémonies judaïques ! Oui, mon ami, continua -t- il, et si judaïques que plusieurs Juifs encore aujourd'hui usent quelquefois du baptême de Jean. Consulte l'antiquité , elle t'apprendra que Jean ne fît que renouveler cette pratique, laquelle était en usage longtemps avant lui parmi les Hébreux , comme le pèlerinage de la Mecque l'était parmi les Ismaélites. Jésus voulut bien recevoir le baptême de Jean, de même qu'il était soumis à la circoncision; mais, et la circoncision et le lavement d'eau doivent être tous deux abolis par le baptême du Christ, ce baptême de l'esprit, cette ablution de l'âme qui sauve les hommes. Aussi le précurseur Jean disait : Je vous baptise à la vérité avec de l'eau; mais un autre viendra après moi, plus puissant que moi , et dont je ne suîs pas digne de porter les sandales; celui-là vous baptisera avec le feu et le Saint-Esprit. Aussi le grand apôtre des gentils, Paul, écrit aux Corinthiens : Le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher l'évangile. Aussi ce même Paul ne baptisa jamais avec de Tcau que deux personnes, encore fut-ce malgré lui. Il circoncit son disciple Timothée : les autres apôtres circoncisaient aussi tous ceux qui voulaient l'être. Es -tu circoncis ? ajouta -t- il. Je lui répondis que je

n'avais pas cet honneur. Hé bien , dit-il , ami , tu es chrétien sans être circoncis, et moi, sans être baptisé.

Voilà comme mon saint homme abusait assez spécieusement de trois ou quatre passages de la sainte Ecriture, qui semblaient favoriser sa secte; il oubliait, de la meilleure foi du monde , une centaine de passages qui l'écrasaient. Je me gardai bien de lui rien contester; il n'y a rien à gagner avec un enthousiaste. Il ne faut pas s'aviser de dire à un homme les défauts de sa maîtresse, ni à un plaideur le faible de sa cause j ni des raisons à un illuminé. JHusi je passai à d'autres questions.

A l'égard de la communion , lui dis -je, comment en usez- vous ? Nous n'en usons point, dit -il. Quoi ! point de communion ? Non, point d'autre que celle des cœurs. Alors il me cita encore les écritures; il me fît un fort beau sermon contre la communion, et me parla d'un ton d'inspiré, pour me prouver que les sacremens étaient tous d'invention humaine, et que le mot de sacrement ne se trouvait pas une seule fois dans l'évangile. Pardonne, dit -il, à mon ignorance; je ne t'ai pas apporté la centième partie des preuves de ma religion; mais tu peux les voir dans l'exposition de notre foi par Robert Barclay. C'est un des meilleurs livres qui soit jamais sorti de la main des hommes ; nos emnemis conviennent qu'il est très - dangereux ; cela prouve combien il est raisonnable. Je lui promis de lire ce livre , et mon quaker me crut déjà converti.

Ensuite il me rendit raison, en peu de mots, de quelques singularités qui exposent cette secte au

mépris des autres. Avoue , dit-il, que tu as bien en de la peine à t'empêcher de rire, quand j'ai répondu à toutes tes civilités avec mon chapeau sur la tête, et en te tutoyant. Cependant tu me parais trop instruit pour ignorer que du temps de Christ aucune nation ne tombait dans le ridicule de substituer le pluriel au singulier : on disait à César Auguste : Je t'aime , je te prie, je te remercie; il ne souffrait pas même qu'on l'appelât monsieur, dominus. Ce ne fut que longtemps après lui que les hommes s'avisèrent de se faire appeler vous au lieu de tju, comme s'ils étaient doubles, et d'usurper les titres impertinens de grandeur, d'éminence, de sainteté, de divinité même, que des vers de terre donnent à d'autres vers de terre, en les assurant qu'ils sont avec un profond respect, et avec une fausseté infâme, leurs très - humbles et très-obéissans serviteurs. C'est pour être plus sur nos gardes contre cet indigne commerce de mensonges et de flatteries, que nous tutoyons également les rois et les charbonniers, que nous ne saluons personne, n'ayant pour les hommes que de la charité , et du respect que pour les lois.

Nous portons aussi un habit un peu différent des autres hommes, afin que ce soit pour nous un avertissement continuel de ne leur pas ressembler. Les autres portent les marques de leurs dignités, et nous celles de l'humilité chrétienne. Nous fuyons les assemblées de plaisirs, les spectacles, le jeu; car nous serions bien à plaindre de remplir de ces bagatelles des cœurs en qui Dieu doit habiter. Nous ne fesons jamais de sermens, pas même en justice; nous pen-

sons que le nom du Très-Haut ne doit pas être prostitué dans les débats misérables des hommes. Lorsqu'il faut que nous comparaissions devant les magistrats pour les affaires des autres, ( car nous n'avons jamais de procès ), nous affirmons la vérité par un oui ou par un non;et les juges nous en croient sur notre simple parole , tandis que tant d'autres chrétiens se parjurent sur l'évangile. Nous n'allons jamais à la guerre : ce n'est pas que nous craignions la mort, au contraire, nous bénissons le moment qui nous unit à l'être des êtres; mais c'est que nous ne sommes ni loups, ni tigres, ni dogues, mais hommes, mais chrétiens. Notre Dieu , qui nous a ordonné d'aimer nos ennemis, et de souffrir sans murmure, ne veut pas, sans doute, que nous passions la mer pour aller égorger nos frères , parce que des meurtriers vêtus de rouge, coiffés d'un bonnet haut de deux pieds, enrôlent des citoyens en fesant du bruit avec deux petits bâtons sur une peau d'âne bien tendue. Et lorsqu'après des batailles gagnées tout Londres brille d'illuminations, que le ciel est enflammé de fusées, que l'air retentit du bruit des actions de grâces, des cïoehes, des orgues, des canons, nous gémissons en silence sur ces meurtres qui causent la publique allégresse.

Telle fut à peu près la conversation que j'eus avec cet homme singulier; mais je fus bien surpris quand le dimanche suivant il me mena à l'église des quakers. Ils ont plusieurs chapelles à Londres; celle où j'allai est près de ce fameux pilier que l'on appelle le monument. On était déjà assemblé, lorsque j'entrai avec

mon conducteur. Il y avait environ quatre cents hommes dans l'église , et trois cents femmes. Les femmes se cachaient le visage, les hommes étaient couverts de leurs larges chapeaux; tous étaient assis, tous dans un profond silence. Je passai au milieu d'eux sans qu'un seul levât les yeux sur moi. Ce silence dura un quart d'heure; enfin un d'eux se leva, ôta son chapeau, et après quelques soupirs, débita moitié avec la bouche , moitié avec le nez , un galimatias tiré, à ce qu'il croyait, de l'évangile, où ni lui ni personne n'entendait rien. Quand ce feseur de contorsions eut fini son beau monologue, et que l'assemblée se fut séparée toute édifiée et toute stupide, je demandai à mon homme pourquoi les plus sages d'entre eux souffraient de pareilles sottises? Nous sommes obligés de les tolérer, me dit-il , parce que nous ne pouvons pas savoir si un homme qui se lève pour parler sera inspiré par l'esprit ou par la folie. Dans le doute, nous écoutons tout patiemment, nous permettons même aux femmes de parler; deux ou trois de nos dévotes se trouvent souvent inspirées à la fois, et c'est alors qu'il se fait un beau bruit dans la maison du Seigneur. Vous n'avez donc point de prêtres ? lui dis-je. Non, mon ami, dit le quaker; et nous nous en trouvons bien. Alors, ouvrant un livre de sa secte, il lut avec emphase ces paroles : A Dieu ne plaise que nous osions ordonner à quelqu'un de recevoir le Saint-Esprit le dimanche, à l'exclusion de tous les autres fidèles ! Grâce au ciel, nous sommes les seuls sur la terre qui n'ayons point de prêtres. Voudrais-tu nous ôter une distinction si heureuse ? Pourquoi

abandonnerons -nous notre enfant à des nourrices mercenaires, quand nous avons du lait à lui donner? Ces mercenaires domineraient bientôt dans La maison, et opprimeraient la mère et l'enfant. Dieu a dit : Vous avez reçu gratis, donnez gratis. Irons-nous après cette parole marchander l'évangile , vendre î'Esprit- Saint, et faire d'une assemblée de chrétiens une boutique de marchands? Nous ne donnons point d'argent à des hommes vêtus de noir pour assister nos pauvres, pour enterrer nos morts, pour prêcher les fidèles; ces saints emplois nous sont trop chers pour nous en décharger sur d'autres. Mais comment pouvez-vous discerner, insistai-je, si c'est l'esprit de Dieu qui vous anime dans vos discours ? Quiconque , dit- il, priera Dieu de l'éclairer, et annoncera des vérités évangéliques qu'il sentira, que celui-là soit sûr que Dieu l'inspire, Alors il m'accabla de citations de l'Écriture, qui démontraient , selon lui , qu'il n'y a point de christianisme sans une révélation immédiate; et il ajouta ces paroles remarquables : Quand tu fais mouvoir un de tes membres, est-ce ta propre force qui le remue ? non sans doute; car ce membre a souvent des mouvemens involontaires : c'est donc celui qui a créé ton corps qui meut ce corps de terre. Et les idées que reçoit ton aine, est-ce toi qui les forme ? encore moins, èar elles viennent malgré toi : c'est donc le créateur de ton âme qui te donne tes idées; mais, comme il a laissé à ton cœur la liberté, il donne a ton esprit les idées que ton cœur mérite; tu vis d<ii\A Dieu, tu agis, tu penses dans Dieu. Tu n'as donc qy '.-i ouvrir les yeux a cette lumière qui éclaire lotis

les hommes , alors tu verras la vérité , et la feras voir. Hé ! voilà le père Malebranche tout pur, m'écriai-je. Je connais ton Malebranche, dit -il; il était un peu quaker, mais il ne Tétait pas assez.

Ce sont là les choses les plus importantes que j'ai apprises touchant la doctrine des quakers. Dans le chapitre suivant vous aurez leur histoire que vous trouverez encore plus singulière que leur doctrine.

Histoire des quakers*

Vous avez déjà vu que les quakers datent depuis Jésus-Christ qui , selon eux, est le premier quaker, La religion, disent-ils, fut corrompue presque après sa mort , et resta dans cette corruption environ seize cents années ; mais il y avait toujours quelques quakers cachés dans le monde, qui prenaient soin de conserver le feu sacré éteint partout ailleurs , jusqu'à ce qu'enfin cette lumière s'étendit en Angleterre en Fan 1642.

Ce fut dans le temps que trois ou quatre sectes dé* chiraient la Grande-Bretagne par des guerres civiles entreprises au nom de Dieu, qu'un nommé George Fox, du comté de Leicester , fils d'un ouvrier en soie^ s'avisa de prêcher en vrai apôtre, à ce qu'il prétendait, c'est-à-dire, sans savoir ni lire ni écrire. C'était un je*une homme de vingt-cinq ans, de mœurs irréprochables, et saintement fou. Il était vêtu de cuir depuis les pieds jusqu'à la tête; il allait de village en village, criant contre la guerre et contre le clergé. S:il n'avait prêché que contre les gens de guerre, il n'avait rien

à craindre, mais il attaquait les gens d'église; il fut bientôt mis en prison : on le mena à Darby devant le juge de paix. Fox se présenta au juge avec son bonnet de cuir sur la tête. Un sergent lui donna un grand soufflet, en lui disant : Gueux, ne sais -tu pas qu'il faut paraître tête nue devant monsieur le juge. Fox tendit l'autre joue, et pria le sergent de vouloir bien lui donner un autre soufflet pour l'amour de Dieu. Le juge de Darby voulut lui faire prêter serment avant de l'interroger : Mon ami, sache, dit-il au juge, que je ne prends jamais le nom de Dieu en vain. Le juge en colère d'être tutoyé , et voulant qu'on jurât, l'envoya aux petites -maisons de Darby pour y être fouette. Fox alla en louant Dieu à l'hôpital des fous, où l'on ne manqua pas d'exécuter la sentence à la rigueur. Ceux qui lui infligèrent la pénitence du fouet furent bien surpris quand il les pria de lui appliquer encore quelques coups de verges pour le bien de son âme. Ces messieurs ne se firent pas prier : Fox eut sa double dose, dont il les remercia très-cordialement; puis il se mit à les prêcher. D'abord on rit, ensuite on l'écouta; et, comme l'enthousiasme est une maladie qui se gagne, plusieurs furent persuadés, et ceux qui l'avaient fouetté devinrent ses premiers disciples. Délivré de la prison, il courut les champs avec une douzaine de prosélytes, prêchant toujours contre le clergé, et fouetté de temps en temps. Un jour étant mis au pilori, il harangua tout le peuple avec tant de force, qu'il convertit une cinquantaine d'auditeurs, et mit le reste tellement dans ses intérêts, qu'on le tira en tumulte du trou où il était; on alla

chercher le curé anglican dont le crédit avait fait condamner Fox à ce supplice , et on le piloria à sa place.

II osa Lien convertir quelques soldats de Cromwell, qui renoncèrent au métier de tuer, et refusèrent de prêter le serment. Cromwell ne voulait pas d'une secte où Ton ne sefbattait point, de même que Sixte-Quint augurait mal d'une secte, dove non si chiavava : il se servit de son pouvoir pour persécuter ces nouveaux venus. On en remplissait les prisons; mais les persécutions ne servent presque jamais qu'à faire des pro~ sélites. Ils sortaient de leurs prisons affermis dans leur créance, et suivis de leurs geôliers qu'ils avaient convertis. Mais voici ce qui contribua le plus à étendre la secte. Fox se croyait inspiré ; il crut par conséquent devoir parler d'une manière différente des autres hommes. Il se mit à trembler, à faire des contorsions et des grimaces, à retenir son haleine, à la pousser avec violence ; la prêtresse de Delphes n'eût pas mieux fait. En peu de temps il acquit une grande habitude d'inspiration , et bientôt après il ne fut guère en son pouvoir de parler autrement. Ce fut le premier don qu'il communiqua à ses disciples. Ils firent de bonne foi toutes les grimaces de leur maître; ils tremblaient de toutes leurs forces au moment de l'inspiration. De là ils eurent le nom de quakers , qui signifie trembleurs. Le petit peuple s'amusait à les contrefaire; on tremblait, on parlait du nez, on avait des convulsions, et on croyait avoir le Saint-Esprit. Il leur fallait quelques miracles , ils en firent.

Le patriarche Fox dit publiquement à un juge de Dict. ph. 7 38

paix , en présence d'une grande assemblée : Ami , prends gardé à toi, Dieu te punira bientôt de persécuter les saints. Ce juge était un ivrogne qui s'enivrait tous les jours de mauvaise bière et d'eau-de-vie; il mourut d'apoplexie deux jours après, précisément comme il venait de signer un ordre pour envoyer quelques quakers en prison. Cette mort soudaine ne fut point attribuée à l'intempérance du juge; tout le monde la regarda comme un effet des prédictions du saint homme. Cette mort fit plus de quakers que mille sermons et autant de convulsions n'en auraient pu faire. Cromwcll, voyant que leur nombre augmentait tous les jours , voulut tes attirer à son parti ; il leur fit offrir de l'argent, mais ils furent incorruptibles ; et il dit un jour que cette religion était la seule contre la*quelle il n'avait pu prévaloir avec des guinées.

Ils furent quelquefois persécutés sous Charles II , non pour leur religioH, mais pour ne vouloir pas payer les dîmes au clergé , pour tutoyer les magistrats, et refuser de prêter les sermens prescrits par la loi. Enfin Robert Barclay, Écossais, présenta au roi , eu 1675, son apologie des quakers, ouvrage aussi bon qu'il pouvait l'être. L'épître dédicatoire à Charles II contient non de basses flatteries, mais des vérités hardies et des conseils justes. Tu as goûté, dit-il à Charles à la fin de cette épître, de la douceur et de ramertume, de la prospérité et des plus grands malheurs : tu as été chassé des pays où tu règnes; tu as senti le poids de l'oppression; et tu dois savoir combien l'oppresseur est détestable devant Dieu et devant les hommes. Que, si après tant d'épreuves et de béno*

dictions ton cœur s'endurcissait et oubliait le Dieu qui s'est souvenu de toi dans tes disgrâces, ton crime en serait plus grand, et ta condamnation plus terrible : au lieu donc d'écouter les flatteurs de ta cour, écoute la voix de ta conscience qui ne te flattera jamais.

Je suis ton fidèle ami et sujet,

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