‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 69 sur 85 · ET SWIFT. 38 I · texte numérisé non relu

ET SWIFT. 38 I

mitable. La bonne plaisanterie est son partage envers et en prose *, mais, pour le bien entendre , il faut faire un petit voyage dans son pays.

Dans ce pays, qui paraît si étrange à une partie de l'Europe , on n'a point trouvé trop étrange que le révérend Swift, doyen d'une cathédrale, se soit moqué, dans son conte du Tonneau, du catholicisme, du luthéranisme et du calvinisme : il dit pour ses raisons qu'il n'a pas touché au christianisme. Il prétend avoir respecté le père en donnant cent coups de fouet aux trois enfans. Des gens difficiles ont cru que les verges étaient si longues qu'elles allaient jusqu'au père.

Ce fameux conte du Tonneau est une imitation de l'ancien conte des trois anneaux indiscernables qu'un père légua à ses trois enfans. Ces trois anneaux étaient la religion juive , la chrétienne et la mahométane. C'est encore une imitation de l'histoire de Mérq et d'Énégu par Fontenelle. Méro était l'anagramme de Rome , et Enégu celle de Genève. Ce sont deux sœurs qui prétendent à la succession du royaume de leur père. Méro règne la première. Fonteneïle la représente comme une sorcière qui escamotait le pain , et qui ferait des conjurations avec des cadavres. C'est là précisément le milord Pierre de Swift, qui présente un. morceau de pain à ses deux frères, et qui leur dit : « Voiïà d'excellent vin de Bourgogne, mes amis; voilà des perdrix d'un fumet admirable. » Le même milord Pierre, dans Swift, joue en tout le rôle que Méro joue dans Fontenelle.

Ainsi presque tout est imitation. L'idée des Lettres persanes est prise de celle de l'Espion turc. Le

Boiardo a imité le Pulci , l'Arioste a imité le Boiardo. L'es esprits les plus originaux empruntent les uns des autres. Michel Cervantes fait un fou de son dom Quichotte; mais Roland est -il autre chose qu'un fou? Il serait difficile de décider si la chevalerie errants est plus tournée en ridicule par les peintures grotesques de Cervantes que par la féconde imagination de TArioste. Métastase a pris la plupart de ses opéras dans nos tragédies françaises. Plusieurs auteurs anglais nous ont copiés , et n'en ont rien dit. Il en est des livres comme du feu dans nos foyers; on va prendre ce feu chez son voisin, on l'allume chez soi , on le communique à d'autres , et il appartient à tousi

PRIVILÈGES, CAS PRIVILÉGIES.

L'JJSAGE». qui prévaut presque toujours contre la raison, a voulu qu'on appelât privilégiés les délits des ecclésiastiques et des moines contre l'ordre civil, ce qui est pourtant très -commun; et qu'on nommât délits communs ceux qui ne regardent que la discipline ecclésiastique; cas dont la police civile ne s'embarrasse pas, et qui sont abandonnés à la hiérarchie sacerdotale.

L'église n'ayant de jurisdiction que celle que les souverains lui ont accordée, et les juges de régiise n'étant ainsi que des juges privilégiés par le souverain , on devrait appeler cas privilégiés ceux qui sont de leur compétence, et délits communs ceux qui doivent être punis par les officiers du prince. Mais les canonistes, qui sont très -rarement exacts dans

leurs expressions, surtout lorsqu'il s'agit de la jurisdiction royale , ayant regardé un prêtre nommé o'îicial, comme étant de droit le seul juge des clercs, ils ont qualifié de privilège ce qui appartient de droit commun aux tribunaux laïques ; et les ordonnances des rois ont adopté cette expression en France.

S'il faut se conformer à cet usage, le juge d'église connaît seul du délit commun; mais il ne connaît des cas privilégiés que concurremment avec le jugq royal. Celui-ci se rend au tribunal de l'officialité , mais il n'y est que l'assesseur du juge d'église. Tous les deux sont assistés de leur greffier; chacun rédige séparément, mais en présence l'un de l'autre, les actes de la procédure. L'official qui préside interroge seul l'accusé; et, si le juge royal a des questions à lui faire, il doit requérir le juge d'église,de lesproposer. L'instruction conjointe étant achevée, chaque juge rend séparément son jugement.

Cette procédure est hérissée de formalités, et elle entraîne d'ailleurs des longueurs qui ne devraient pas être admises dans la jurisprudence criminelle. Les juges d'église, qui n'ont pas fait une étude des lois et des formalités , n'instruisent guère de procédures criminelles sans donner lieu à des appels comme d'abus qui ruinent en frais le prévenu, le font languir dans les fers, ou retardent sa punition s'il est coupable.

D'ailleurs, les Français n'ont aucune loi précise qui ait déterminé quels sont les cas privilégiés, Un

malheureux gémit souvent une année entière dans les cachots avant de savoir quels seront ses juges.

Les prêtres et les moines sont dans l'étaf et sujets de l'état. Il est bien étrange que, lorsqu'ils ont troublé la société, ils ne soient pas jugés comme les autrei citoyens, parles seuls officiers du souverain.

Chez les Juifs les grands prêtres mêmes n'avaient 'point ce privilège que nos lois ont accordé à de simples habitués de paroisse. Salomon déposa le grand pontife Abiathar, sans le renvoyer à la synagogue pour lui faire son procès (a). Jésus-Christ, accusé devant un juge séculier et païen, ne récusa pas sa juridiction. Saint Paul, traduit au tribunal de Félix et de Festus, ne le déclina point.

L'empereur Constantin accorda d'abord ce privilège aux évêques. Honorius et Théodose le Jeune retendirent à tous les clercs , et Justinien le confirma.

En rédigeant l'ordonnance criminelle de 1670, le conseiller d'état Pussort et le président de Novion étaient d'avis (b) d'abolir la procédure conjointe, et de rendre aux juges royaux le droit de juger seuls les clercs accusés de cas privilégiés; mais cet avis raisonnable fut combattu par le premier président de Lamoignon, et par l'avocat général Talon : et une loi qui était faite pour réformer nos abus, confirma le plus ridicule de tous.

Une déclaration du roi du 26 avril 1657, défend

bi ■ ■ - . .,..!. 1 » iii | 1 ■ .

(a) III liv. des Rois, cLap. II, v. 26 et 27,

(b) Procès Yerbal de l'ordonnance , pages 43 et 44»

au parlement de Paris de continuer la procédure commencée contre le cardinal de Retz accusé de crime de lèse-majesté. La même déclaration veut que les procès des cardinaux, archevêques et évêques du royaume, accusés du crime de lèse-majesté, soient instruits et jugés par les juges ecclésiastiques, comme il est ordonné par les canons.

Mais cette déclaration , contraire aux usages du royaume, n'a été enregistrée dans aucun parlement, et ne serait pas suivie. Nos livres rapportent plusieurs arrêts qui ont décrété de prise de corps, déposé, confisqué les biens, et condamné à l'amende et à d'autres peines, des cardinaux, des archevêques et dids évêques. Ces peines ont été prononcées contre i'évêque de Nantes par arrêt du 2 5 juin 1 455 :

Contre Jean de La Balue, cardinal et évêque d'An gers, par arrêt du 29 juillet 1,469;

Contre Jean Hébert, évéque de Cpnstance, en i48o;

Contre Louis de Rochechouart, évêque de Nantes, en 1 481;

Contre Geoffroi de Pompadour, évêque de Péri» gueux, et George d'Amboise, évêque de Montauban en 1488;

Contre Geoffroi Dintiville , évêque d'Auxerre , en i53i;

Contre Bernard Eordat, évêque de Pamiers, en i537;

Contre le cardinal de Châtillon, évêque de Beauvais, le 19 mars 1 56g;

Diet. Ph. y. 33

336 ViUVILÉGES.

Contre Géofroi de La Martonie, évoque d'Amiens, le 9 uillet i5q4 ;

Contre Gilbert Genebrard , archevêque d'Aix, le 26 janvier i5t)6;

Contre Guillaume Rose, evêque de Senlis, le 5 'septembre 1398;

Contre le cardinal de Sourdis, ardievêque de Bordeaux, le 17 novembre 161 5.

Le parlement de Paris décréta de prise de corps le cardinal de Bouillon , et fit saisir ses biens par arrêt du 20 juin 17 10.

Le cardinal de Mailly, archevêque de Reims, fit en 1717 un mandement tendant à détruire la paix ecclésiastique établie par le gouvernement. Le bourreau brûla publiquement le mandement par arrêt du parlement.

Le sieur Languet, évêque de Soissons, ayant soutenu qu'il ne pouvait être jugé par Ja justice du roi, même pour crime de lèse-majesté, il fut condamné à dix mille livres d'amende.

Dans les troubles honteux excités par les refus de sacremens, le simple présidial de Nantes condamna Tévêque de cette ville à six mille francs d'amende pour avoir refusé la communion à ceux qui la demandaient.

En 1764? l'archevêque d'Auch, du nom de Montillet , fut condamné à une amende ; et son mandement, regardé comme un libelle diffamatoire, fut brûlé par le bourreau à Bordeaux.

Ces exemples ont été très-fréquens. La maxime, que les ecclésiastiques sont entièrement soumis a la

justice du roi comme les autres citoyens, a prévalu dans tout le royaume. Il n'y a point de loi expresse qui l'ordonne; mais l'opinion de tous les jurisconsultes, le cri unanime de la nation et le bien de l'état sont une loi.

Le prophète Jurieu fut sifflé, les prophètes des Cévennes furent pendus ou roués ; les prophètes qui vinrent du Languedoc et du Dauphiné à Londres furent mis au pilori ; les prophètes anabaptistes furent condamnés à divers supplices; le prophète Savonarola fut cuit à Florence. Et*, s'il est permis de joindre à tous ceux-là les véritables prophètes juifs , on verra que leur destinée n'a pas été moins malheureuse; le plus grand de leurs prophètes, saint Jean-Baptiste, eut le cou coupé.

On prétend que Zacharie fut assassiné ; mais heureusement cela- n'est pas prouvé. Le prophète Jeddo ou Addo qui fut envoyé à Béthel, à condition qu'il ne mangerait ni ne boirait, ayant malheureusement mangé un morceau de pain, fut mangé à son tour par un lion, et on trouva ses os sur le grand chemin entre le lion et son âne. Jonas fut avalé par un poisson ; il est vrai qu'il ne resta dans son ventre que trois jours et trois nuits; mais c'est toujours passer soixante et douze heures fort mal à son aise.

Habacuc fut transporté en l'air par les cheveux à • Babylone. Ce n'est pas un grand malheur à la vérité ; mais c'est une voiture fort incommode. On doit beaucoup souffrir quand on est suspendu par les cheveux

l1espace de trois cents milles. J'aurais mieux aimé une paire d'ailes, la jument Borak ou l'hipogrifFe.

Michée, fils de Jemilla, ayant vu le Seigneur assis sur son trône avec l'armée du ciel à droite et à gauche, et le Seigneur ayant demandé quelqu'un pour aller tromper le roi Achab; le diable s'étant présenté au Seigneur, et s'étant chargé de la commission, Michée rendit compte de la part du Seigneur au roi Achab de cette aventure céleste. Il est vrai que pour récompense il ne reçut qu'un énorme soufflet de la main du prophète Sédékia ; il est vrai qu'il ne fut mis dans un cachot que pour quelques jours : mais enfin il est désagréable pour un homme inspiré d'être souffleté et fourré dans un cul de basse-fosse.

On croit que le roi Àmasias fit arracher les dents au prophète Amos pour l'empêcher de parler. Ce n'est pas qu'on ne puisse absolument parler sans dents; on a vu de vieilles édentées très-bavardes : mais il faut prononcer distinctement une prophétie; et un prophète édenté n'est pas écouté avec le respect qu'on lui doit.

Baruch essuya des persécutions. Ezéchiel fut lapidé par les compagnons de son esclavage. On ne sait si Jérémie fut lapidé, ou s'il fut scié en deux.

Pour Isaïe , il passe pour constant qu'il fut scié par ordre de Manassé, roitelet de Juda.

Il faut convenir que c'est un méchant métier que celui de prophète. Pour un seul qui, comme Ëlic, va se promener de planètes en planètes dans un beau carrosse de lumière, traîné par quatre chevaux blancs,

il y en a cent qui vont à pied , et qui sont obligés d'aller demander leur dîner de porte en porte. Ils ressemblent assez à Homère , qui fut obligé , dit-on , de mendier dans les sept villes qui se disputèrent depuis Thonneur de l'avoir vu naître. Ses commentateurs lui ont attribué une infinité d'allégories , auxquelles il n'avait jamais pensé. On a fait souvent le même honneur aux prophètes. Je ne disconviens pas qu'il n'y eût ailleurs des gens instruits de l'avenir. Il n'y a qu'à donner à son àme un certain degré d'exaltation, comme l'a très-bien imaginé un brave philosophe de nos jours, qui voulait percer un trou jusqu'aux antipodes , et enduire les malades de poix * résine (i).

Les Juifs exaltèrent si bien leur âme, qu'ils virent très-clairement toutes les choses futures : mais il est difficile de deviner au juste si par Jérusalem les prophètes entendent toujours la vie éternelle; si Babylone signifie Londres ou Paris; si, quand ils parlent d'un grand dîner, on doit l'expliquer par un jeûne; sï du vin rouge signifie du sang; si un manteau rouge signifie la foi, et un manteau blanc la charité. L'intelligence des prophètes est l'effort de l'esprit humain.

Il y a encore une grande difficulté à l'égard des prophètes juifs ; c'est que plusieurs d'entre eux étaient hérétiques samaritains. Osée était de la tribu d'Issacar , territoire samaritain ; Ëlie et Ëlizée euxmêmes en étaient : mais il est aisé de répondre à cette objection. On sait assez que l'esprit souffle où il veut,

D Voyez la Diatribe du docteur Akakia , vol. de Facéties.

OjO PROPHÉTIES.

et que la grâce tombe sur le sol le plus aride comme sur le plus fertile.

SECTION PREMIÈRE

Ce mot, dans son acception ordinaire, signifie prédiction de Pavenir. C'est en ce sens que Jésus (<') disait à ses disciples : Il est nécessaire que tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes, soit accompli. Alors, ajoute l'évangéliste, il leur ouvrit l'esprit, afin qu'ils comprissent les Ecritures.

On sentira la nécessité indispensable d'avoir l'es-* prit ouvert pour comprendre les prophéties , si l'on fait attention que les Juifs, qui en étaient les dépositaires , n'ont jamais pu reconnaître Jésus pour le messie, et qu'il y a dix-huit siècles que nos théologiens disputent avec eux pour fixer le sens de quelques-unes qu'ils tâchent d'appliquer à Jésus. Telles sont celle de Jacob (//) : Le sceptre ne sera point ôté de Juda, et le chef de sa cuisse, jusqu'à ce que celui qui doit être envoyé vienne. Celle de Moïse (c) : Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète comme moi , de votre nation et d'entre vos frères ; c'est lui que vous écouterez. Celle d'Isaïe (</) : Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils qui sera nommé Emmanuel. Celle de Daniel (c) : Soixante et

(a) Luc, ch. XXIY, v.44 et 45. — (b) Genèse , XLTX , v. 10. (c) Deutér,, cli. XVIII, v. i5. — (et) Ll,th. VII, v. 1*4;— (e) 7f/.,ch. IX, v. 2 '4.

PROPHÉTIES. 3g i

dix semaines ont élé abrégées en faveur de votre peuple, etc. Notre objet n'est point d'entrer ici dans ce détail théologique.

Observons seulement qu'il est dit dans les Actes des apôtres (/) , qu'en donnant un successeur à Juda, et dans d'autres occasions, ils se proposaient expressément d'accomplir les prophéties ;. mais les apôtres même en citaient quelquefois qui ne se trouvent point dans l'écriture des Juifs; telle est celle-ci alléguée par saint Matthieu ((/) : Jésus vint demeurer dans une ville appelée Nazareth, afin que cette prédiction des prophètes fût accomplie : Il sera appelé Nazaréen.

Saint Jude, dans son épître, cite aussi une prophétie du livre d'Hénoc qui est apocryphe; et l'auteur de l'ouvrage imparfait sur saint Matthieu , parlant de l'étoile vue en orient par les mages , s'exprime en ces termes : On m'a raconté, dit-il, sur le témoignage de je ne sais quelle écriture, qui n'est pas à la vérité authentique, mais qui réjouit la foi bien loin de la détruire , qu'il y a aux bords de l'océan Oriental ? une nation qui possédait un livre qui porte le nom de Seth, et dans lequel il est parlé de l'étoile qui devait apparaître aux mages, et des présens que les mages devaient offrir au fils de Dieu. Cette nation, instruite par ce livre , choisit douze personnes des plus religieuses d'entre elles , et les chargea du soin d'observer quand l'étoile apparaîtrait. Lorsque quelqu'un d'eux venait à mourir , on lui substituait un de ses

(/') Chap. I, v. i6, et chap. XIII, v. 47, — (2) Cb.II, v.' 3*

fils ou de ses proches. Ils s'appelaient mages dans leur langue , parce qu'ils servaient Dieu dans le silence et à voix basse.

Ces mages allaient donc tous les ans, après la récolte des blés , sur une montagne qui est dans leur pays, qu'ils nomment le Mont de la Victoire, et qui est très-agréable, à cause des fontaines qui l'arrosent et des arbres qui le couvrent. Il y a aussi un antre creusé dans le roc, et c'est là qu'après s'être lavés et purifiés , ils offraient des sacrifices et priaient Dieu en silence pendant trois jours.

Ils n'avaient poinf discontinué cette pieuse pratique, depuis un grand nombre de générations, lorsqu'enfin l'heureuse étoile vint descendre sur leur montagne. On voyait en elle la figure d'un petit enfant, sur lequel il y avait celle d'une croix. Elle leur parla, et leur dit d'aller en Judée. Ils partirent à l'in> stant , rétoile marchant toujours devant eux , et ils furent deux années en chemin.

Cette prophétie du livre de Seth, ressemble à celle de Zorodascht ou Zoroastre, excepté que la figure que l'on devait voir dans l'étoile était celle d'une jeune fille vierge; aussi Zoroastre ne dit pas qu'elle aurait une croix sur elle. Cette prophétie, citée dans l'Evangile de l'enfance (/*) , est rapportée ainsi par Abulpharage (t) : Zoroastre, le maître des Maguséens, instruisit les Perses de la manifestation future de notre Seigneur Jésus-Christ, et leur commanda de lui offrir des présens lorsqu'il serait né. Il les

(h) Art. 7. — (t) Dinast, pag. 82.

prophéties. 3g3

avertît que dans les derniers temps une vierge concevrait sans l'opération d'aucun homme; et que, lorsqu'elle mettrait au monde son fils , il apparaîtrait une étoile qui luirait en plein jour, au milieu de laquelle ils verraient la figure d'une jeune fille vierge. Ce sera vous, mes enfans, ajouta Zoroastre, qui l'apercevrez avant toutes les nations. Lors donc que vous verrez paraître cette étoile , allez où elle vous conduira. Adorez cet enfant naissant ; offrez-lui vos présens : car c'est le Verbe qui a créé le ciel.

L'accomplissement de cette prophétie est rapporté dans l'Histoire naturelle de Pline (/f); mais, outre que l'apparition de l'étoile aurait précédé la naissance de Jésus d'environ quarante ans, ce passage semble fort suspect aux savans; et ce ne serait pas le premier ni le seul qui aurait été interpolé en faveur du christianisme. En voici le précis : « Il parut à Rome, pendant sept jours, une comète si brillante, qu'à peine en pouvait-on supporter la vue; on apercevait au milieu d'elle un dieu sous la forme humaine; on la prit pour l'âme de Jules-César qui venait de mourir, et on l'adora dans un temple particulier. »

M. Assemani, dans sa Bibliothèque orientale (i), parle aussi d'un livre de Salomon , métropolitain de Bassora, intitulé V 'Abeille , dans lequel il y a un chapitre sur cette prédiction de Zoroastre. Hornius, qui ne doutait pas de son authenticité, a prétendu que Zoroastre était Balaam, et cela vraisemblablement

(k) Liv. II , chap. 23. — (l) Tome 3 , 1 part* , p. 3 16.

3g4 PROPHÉTIES.

parce qu*Origène , eraî*» sun premier livre ccn:re Celse, dit (m) que les mages avaient sans doute les prophéties de Balaam, dont on trouve ces paroles dans les Nombres (/i) : Une étoile se lèvera de Jacob, et un homme sortira d'Israël. Mais Balaam n'était pas plus Juif que Zoroastre, puisqu'il dit lui-même qu'il était venu d'Aram, des montagnes d'orient (o).

D'ailleurs saint Paul parle expressément à Tite(; ) d'un prophète crétois; et saint Clément d'Alexandrie (r/) reconnaît que, comme Dieu voulant sauver les Juifs leur donna des prophètes, il suscita de môme les plus excellens hommes d'entre les Grecs, ceux qui étaient les plus propres à recevoir ses grâces; il les sépara des hommes du vulgaire, afin d'être les prophètes des Grecs , et de les instruire dans leur propre langue. Platon, dit-il encore (/), n'a-t-il pas prédit en quelque manière l'économie salutaire, lorsque, dans son second livre de la République, il a imité cette parole de l'Écriture (s) : Défesons-nous du juste, car il nous incommode, et s'est exprimé en ces termes : Le juste sera battu de verges; il sera tourmenté; on lui crèvera les }reux; et, après avoir souffert toutes sortes de maux, il sera enfm crucifié.

Saint Clément aurait pu ajouter crue, si on ne creva pas les yeux a Jésus-Christ, malgré cette prophétie

{m) Char). X!ï. — (n) Chap. XXIV, v. 17. — (0) Nombres, chap. XXIIÏ , v. 7. — (p) Chap. I , v. 12. — (</) Stromatcs , liv. VT, j>. 63 8. — (»•) Jbil, liv. V, p, 601. — (s) La Sagesse, c!^). [I , v. 12.

PROPHÉTIES. 3q5

de Platon, on ne lui brisa pas non plus les os, quoiqu'il soit dit dans un psaume* (t) : Pendant qu'on brise mes os, mes ennemis, qui me persécutent, m'accablent par leurs reproches. Au contraire, saint Jean (11) dit positivement que les soldats rompirent les jambes aux deux autres qui étaient crucifiés avec lui, mais qu'ils ne rompirent point celles de Jésus, afin que cette parole de l'Écriture fût accomplie (x) : Vous ne briserez aucun de ses os.

Cette Ecriture, citée par saint Jean, s'entendait à g la lettre de l'agneau pascal que devaient manger les * Israélites, mais Jean-Baptiste ayant appelé (?/) Jésus l'agneau de Dieu, non-seulement on lui en fit depuis l'application, mais on prétendit môme que sa mort avait été prédite par Confucius. Spizeli cite l'Histoire de la Chine par Martini, dans laquelle il est rapporté que l'an 3g du règne de Ringi , des chasseurs tuèrent hors des portes de la ville un animal rare que les Chinois appellent kilin, c'est-à-dire, agneau de Dieu. A cette nouvelle Confucius frappa sa poitrine, jeta de profonds soupirs, et s'écria plus d'une fois : Kilin, qui est-ce qui a dit que vous étiez venu? Il ajouta : Ma doctrine tend à sa fin, elle ne "sera plus d'aucun usage dès que vous paraîtrez.

On trouve encore une autre prophétie du même Confucius dans son second livre, laquelle on applique également à Jésus, quoiqu'il n'y ooit pas dé-

(t) Ps. 4 1 , v. 1 1 . — (u) Chap. XIX , v. 3 2 et 3(6.

[x) Exode, chap. XIT, v. 46? et Nombres, chap. IX, 'v. 12.

(y) Jean, cîiap. I, v. 29 et 36.

5gO FROPHÉTIES,

signé sous le nom d'agneau de Dieu. La voici : On ne doit pas craindre que* lorsque le Saint, l'attendu des nations sera venu, on ne rende pas à sa vertu tout l'honneur qui lui est dû. Ses œuvres seront conformes aux lois du ciel et de la terre.

Ces prophéties contradictoires, prises dans les livres des Juifs, semblent excuser leur obstination, et peuvent rendre raison de l'embarras de nos théologiens dans leur controverse avec eux. De plus, celles que nous venons de rapporter des autres peuples, prouvent que l'auteur des Nombres, les apôtres et les pères reconnaissent des prophètes chez toutes les nations. C'est ce que prétendent aussi les Arabes (z), qui comptent cent vingt-quatre mille prophètes depuis la création du monde jusqu'à Mahomet, et croient que chacun d'eux a été envoyé à une nation particulière.

Nous parlerons des prophétesses à l'article Sibylles,

Il est encore des prophètes : nous en avions deux à Bicètre en 1723; l'un et l'autre se disaient Elie, On les fouetta, et il n'en fut plus question.

Avant les prophètes des Cévennes, qui tiraient des coups de fusil derrière les haies au nom du Seigneur en 1 704? la Hollande eut le fameux Pierre Jurieu qui publia l'Accomplissement des prophéties. Mais que la Hollande n'en soit pas trop fière. Il était né en

(a) Histoire des Arabes , cb. XX , pas AbrahaïB Echellensis.

PROPHÉTIES. 3t97

France dans une petite ville appelée Mer, de la généralité d'Orléans. Cependant il faut avouer que ce ne fut qu'à Roterdam que Dieu l'appela à la prophétie.

Ce Jurieu vit clairement, comme bien d'autres, dans l'Apocalypse , que le pape était la bête ( a ) ; qu'elle tenait poculum aureum penum abominationum , la coupe d'or pleine d'abominations; que les quatre premières lettres de ces quatre mots latins formaient le mot papa; que par conséquent son règne allait finir; que les Juifs rentreraient dans Jérusalem; qu'ils domineraient sur le monde entier pendant mille ans, après quoi viendrait Pantechrist; puis Jésus assis sur une nuée jugerait les vivans et les morts.

Jurieu prophétise expressément (/;) que le temps de la grande révolution et de la chute entière du papisme <( tombera justement sur Tan 1689, que j'estime, dit-il, être le temps de la vendange apocalyptique ; car les deux témoins ressusciteront en ce temps-là. Après quoi la France doit rompre avec le pape avant la fin du siècle, ou au commencement de l'autre, et le reste de l'empire antichrétien s'abolira partout. »

Cette particule disjonctive ow, ce signe du doute n'était pas d'un homme adroit. Il ne faut pas qu'un prophète hésite. Il peut être obscur, mais il doit être sûr de son fait.

La révolution du papisme n'étant point arrivée en 1689, comme Pierre Jurieu l'avait prédit, il fit faire au plus vite une nouvelle édition où il assura

(a) Tome I, p. 187. — (h) Tome II, p. i33 et i34.

Dicl. Pli. 7. 34

que c'était pour 1690. Et, ce qui est étonnant , c'est que cette édition fut suivie immédiatement d'une autre. Il s'en est fallu beaucoup que le Dictionnaire de Bayle ait eu une pareille vogue ; mais l'ouvrage de Bayle est resté, et Pierre Jurieu n'est pas même demeuré dans la Bibliothèque bleue avec Nostradamus. On n'en avait pas alors pour un seul prophète. Un presbytérien anglais, qui étudiait à Utrecht, combattit tout ce que disait Jurieu sur les sept fioles et les sept trompettes de l'Apocalypse , sur le règne de mille ans, sur la conversion des Juifs, et même sur Fantechrist. Chacun s'appuyait de l'autorité de Gocceîus , de Coterus, de Drabicius, de Gommenius, grands prophètes précédens, et de la prophétesse Christine. Les deux champions se bornèrent à écrire ; on espérait qu'ils se donneraient des soufflets, comme Sédékia en appliqua un à Michée., en lui disant : Devine. comment l'esprit divin a passé de ma main sur ta jouet Mot à mot, comment l'esprit a-t-il passé de toi II moi'} Le public n'eut pas cette satisfaction, et &e$k bien dommage.

Il n'appartient qu'à l'église infaillible de fixer le véritable sens des prophéties; car les Juifs ont toujours soutenu avec leur opiniâtreté ordinaire, qu'aucune prophétie ne pouvait regarder Jésus -Christ; et les pères de l'église ne pouvaient disputer contre eux avec avantage, puisque, hors saint Ephrem, le grand Origène et saint Jérôme, il n'y eut jamais aucun père de l'église qui sût un mot d'hébreu.

Ce ne fat qu'au neuvième siècle que Raban le Maure, depuis évêque de Maïence, apprit la langue juive. Son exemple fut suivi de quelques autres, et alors on commença à disputer avec les rabbins sur le sens des prophéties.

Raban fut étonné des blasphèmes qu'ils prononçaient contre notre Sauveur, l'appelant bâtard, impie, (ils de Panther , et disant qu'il n'est pas permis de prier Dieu sans le maudire (c) : Quod nulla oratio posset apud Deum accepta esse nisi in eâ Dominum nostrum Jesum-Christum maledicant. Confitentes eum esseimpium etfilium impii, id est ynescio cujus œthnici quem nominant Panther a , à quodicuntmatrem Domini adalteratam.

Ces horribles profanations se trouvent en plusieurs endroits dans le Talmud, dans les livres duNizachon, dans la dispute de Rittangel, dans celles de Jechiel et de Nachmanides, intitulées le Rempart de la foi; et surtout dans l'abominable ouvrage du Toldos Jeschut.

C'est particulièrement dans le prétendu Rempart de la foi du rabbin ïsaac, que l'on interprète toutes les prophéties qui annoncent Jésus - Christ en les appliquant à d'autres personnes.

C'est là qu'on assure que la Trinité n'est figurée dans aucun livre hébreu, et qu'on n'y trouve pas la plus légère trace de notre sainte religion. Au contraire, ils allèguent cent endroits qui, selon eux, disent que la loi mosaïque doit durer éternellement.

(ç] Wegensileus in procemio } p. 53.

4ûO PROPHÉTIES.

Le fameux passage qui doit confondre les Juifs et faire triompher la religion chrétienne, de l'aveu de tous nos grands théologiens, est celui dlsaïe :

a Voici une vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et son nom sera Emmanuel; il mangera du beurre et du miel jusqu'à ce qu'il sache rejeter le mal et choisir le bien.... £t, avant que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, la terre que tu as en détestation sera abandonnée de ses deux rois Et l'Éternel sifflera aux mouches des ruisseaux d'Egypte, et aux abeilles qui sont au pays d'Assur.... Et en ce jourlà le Seigneur rasera avec un rasoir de louage le roi d'Assur, la tête et le poil des géniteires, et il achèvera aussi la barbe.... Et l'Eternel médit : Prends un grand rouleau , et y écris avec une touche en gros caractère, qu'on se dépêche de butiner, prenez vite les dépouilles.... Donc je pris avec moi de fidèles témoins, savoir Urie le sacrificateur, et Zacharie fils de Jeberecia.... Et je couchai avec la prophétesse, elle conçut et enfanta un enfant mâle; et l'Éternel me dit : Appelle l'enfant Maher-salal-has-bas. Car, avant que l'enfant sache crier mon père et ma mere , on enlèvera la puissance de Damas, et le butin de Samarie devant le roi d'Assur. »

Le rabbin Isaac affirme , après tous les autres docteurs de sa loi, que le mot hébreu aima signifie tantôt une vierge, tantôt une femme mariée; que Uuth est appelée aima lorsqu'elle était mère; qu'une femme adultère est quelquefois même nommée al m (( ; qu'il ne s'agit ici que de la femme du prophète Isaïe ; que son fils ne s'appelle point Emmanuel , ipais

"Maher-salal-has-bas; que, quand ce fils mangera du beurre et du miel, les deux rois qui assiègent Jérusalem seront chassés du pays, etc. -

Ainsi ces interprètes aveugles de leur propre religion et de leur propre langue combattent contre l'église, et disent obstinément que cette prophétie ne peut regarder Jésus-Christ en aucune manière.

On a mille fois réfuté leur explication dans nos langues modernes. On a employé la force, les gibets, les roues, les flammes; cependant ils ne se rendent pas encore.

« Il a porté nos maladies, il a soutenu nos doit leurs, et nous l'avons cru affligé de plaies, frappé de Dieu et affligé. »

Quelque frappante que cette prédiction puisse nous paraître , ces Juifs obstinés disent qu'elle n'a nul rapport avec Jésus-Christ, et qu'elle ne peut regarder que les prophètes qui étaient persécutés pour les péchés du peuple.

<( Et voila que mon serviteur prospérera , sera honoré , et élevé très-haut. »

Ils disent encore que cela ne regarde pas Jésus- Christ, mais David; que ce roi en effet prospéra, mais que Jésus, qu'ils méconnurent, ne prospéra pas.

« Voici que je ferai un nouveau pacte avec la maison. d'Israël et avec la maison de Juda. »

Ils disent que ce passage ne signifie, selon la lettre et selon le sens, autre chose sinon, je renouvellerai mon pacte avec Juda et avec Israël. Cependant leur pacte n'a pas été renouvelé; on ne peut faire un plus

mauvais marche que celui qu'ils ont fait. N'importe, ils sont obstines.

« Et toi, Bethléem d'Ephrata,qui es petite dans les milliers de Juda, il sortira pour toi un dominateur en Israël , et sa sortie est depuis le commencement jusqu'au jour d'à jamais. ».

Ils osent nier encore que cette prophétie soit pour Jésus-Christ. Ils disent qu'il est évident que Michée parle de quelque capitaine natif de Bethléem , qui remportera quelque avantage à la guerre contre les Babyloniens; car il parle le moment d'après de l'histoire de Babylone et des sept capitaines qui élurent Darius. Et, si on démontre qu'il s'agit du Messie, ils n'en veulent pas convenir.

Ces Juifs se trompent grossièrement sur Juda qui devait être un lion , et qui n'a été que comme un âne sous les Perses, sous Alexandre, sous les Séleucides, sous les Ptolomées, sous les Romains, sous les Arabes et sous les Turcs.

Ils ne savent ce qu'ils entendent par le Shilo, et par la verge 3 et par la cuisse de Juda, La verge n'a été dans Juda qu'un temps très-court; ils disent des pauvretés; mais l'abbé Houteviïle n'en dit-il pas beaucoup davantage avec ses phrases, son néologisme et son éloquence de rhéteur, qui met toujours des mots à la place des choses, et qui se propose des objections très- difficiles pour n'y répondre quo par du verbiage ?

Tout cela est donc peine perdue; et quand l'abbé François ferait encore un livre plus gros, quand il le [oindrait aux cinq ou six mille volumes que nous

avons sur cette matière, nous en serions plus fatigués sans avoir avancé d'un seul pas.

On se trouve donc plongé dans un chaos qu'il est impossible à la faiblesse de l'esprit humain de débrouiller jamais. On a besoin , encore une fois, d'une église infaillible qui juge sans appel. Car enfin, si un Chinois, un Tartare, un Africain, réduit au malheur de n'avoir que du bon sens, lisait toutes ces prophéties, il lui serait impossible d'en faire l'application, ni à Jésus-Christ , ni aux Juifs , ni à personne. Il serait dans Pétonnement, dans l'incertitude, ne concevrait rien, n'aurait pas une seule idée distincte. Il ne pourrait pas faire un pas dans cet abîme; il lui faut un guide. Prenons donc l'église pour notre guide, c'est le moyen de cheminer. On arrive avec ce guide nonseulement au sanctuaire de la vérité, mais à de bons canonicats, à de grosses commanderies, à de trèsopulentes abbayes crossées et mitrées dont l'abbé est appelé monseigneur par ses moines et par ses paysans, à des évêchés qui vous donnent le titre de prince; on jouit de la terre, et on est sûr de posséder le ciel en propre.

Liberty and property , c'est le cri anglais. II vaut mieux que saint Georges et mon droit, saint Denis et mont-joie ; c'est le cri de la nature.

De la Suisse à la Chine les paysans possèdent des terres en propre. Le droit seul de conquête a pu dans quelques pays dépouiller les hommes d'un droit si naturel.

4o4 PROPRIÉTÉ.

L'avantage général d'une nation est celui du souverain, du magistrat et du peuple , pendant la paix et pendant la guerre. Cette possession des terres accordées aux paysans est-elle également utile au trône et aux sujets dans tous les temps ? Pour qu'elle le soit au trône, il faut qu'elle puisse produire un revenu plus considérable et plus de soldats.

Il faut donc voir si le commerce et la population augmenteront. Il est certain que le possesseur d'un terrain cultivera beaucoup mieux son héritage que celui d'autrui. L'esprit de propriété double la force de Fhomme. On travaille pour soi et pour sa famille avec plus de vigueur et de plaisir que pour un maître. L'esclave qui est dans la puissance d'un autre, a peu d'inclination pour le mariage. Il craint souvent même de faire des esclaves comme lui. Son industrie est étouffée, son âme abrutie; et ses forces ne s'exercent jamais dans toute leur élasticité. Le possesseur, au contraire , désire une femme qui partage son bonheur, et des enfans qui l'aident dans son travail. Son épouse et ses fils font ses richesses. Le terrain de ce cultivateur peut devenir dix fois plus fertile qu'auparavant sous les mains d'une famille laborieuse. Le commerce général sera augmenté. Le trésor du prince en profitera. La campagne fournira plus de soldats. C'est donc évidemment l'avantage du prince. La Pologne serait trois fois plus peuplée et plus riche si le paysan n'était pas esclave.

Ce n'en est pas moins l'avantage des seigneurs. Qu un seigneur possède dix mille arpens de terre cultivés par des serfs ; dix mille arpens ne lui procu-

reront qu'un revenu très-faible, souvent absorbé par les réparations, et réduit à rien par l'intempérie des saisons. Que sera-ce si la terre est dune plus vaste étendue, et si le terrain est ingrat? il ne sera que le maître dune vaste solitude. Il ne sera réellement riche qu'autant que ses vassaux le seront. Son bonheur dépend du leur. Si ce bonheur s'étend jusqu'à rendre sa terre trop peuplée , si le terrain manque à tant de mains laborieuses (au lieu qu'auparavant les mains manquaient au terrain) , alors l'excédant des cultivateurs nécessaires se répand dans les villes , dans les ports de mer, dans les ateliers des artistes, dans les armées. La population aura produit ce grand bien ; et la possession des terres accordées aux cultivateurs , sous la redevance qui enrichit les seigneurs, aura produit cette population.

Il y a une autre espèce de propriété non moins utile; C'est celle qui est affranchie de toute redevance, et qui ne paie que les tributs généraux imposés par le souverain pour le bien et le maintien de l'état. C'est cette propriété qui a contribué surtout à la richesse de l'Angleterre, de la Fraiice et des villes libres d'Allemagne. Les souverains qui affranchirent les terrains dont étaient composés leurs domaines , en recueillirent d'abord un grand avantage , puisqu'on acheta chèrement ces franchises; et ils en retirent aujourd'hui un bien plus grand, surtout en Angleterre et en France , par les progrès de l'industrie et du commerce.

L'Angleterre donna un grand exemple au seizième siècle , lorsqu'on affranchit les terres dépendantes de

4o6 PROPRIÉTÉ.

l'église et des moines. C'était une chose bien odieuse, bien préjudiciable à un état de voir des hommes voués par leur institut à l'humilité et à la pauvreté , devenus les maîtres des plus belles terres du royaume, traiter les hommes, leurs frères, comme des animaux de service, faits pour porter leurs fardeaux. La grandeur de ce petit nombre de prêtres avilissait la nature humaine. Leurs richesses particulières appauvrissaient le reste du royaume. L'abus a été détruit, et l'Angleterre est devenue riche.

Dans tout le reste de l'Europe, le commerce n'a fleuri, les arts n'ont été en honneur, les villes ne se sont accrues et embellies, que quand les serfs de la couronne et de l'église ont eu des terres en propriété, Et ce qu'on doit soigneusement remarquer, c'est que, si l'église y a perdu des droits qui ne lui appartenaient pas, la couronne y a gagné l'extension de ses droits légitimes : car l'église, dont la première institution est d'imiter son législateur humble et pauvre, n'est point faite originairement pour s'engraisser du fruit des travaux des hommes; et le souverain, qui représente l'état , doit économiser le fruit de ces mêmes travaux pour le bien de l'ctat même et pour la splendeur du trône. Partout où le peuple travaille pour l'église, l'état est pauvre : partout où le peuple travaille pour lui et pour le souverain , l'état est riche.

C'est alors que le commerce étend partout ses branches. La marine marchande devient l'école de la marine militaire. De grandes compagnies de commerce se forment. Le souverain trouve , dans les

temps difficiles, des ressources auparavant inconnues. Ainsi dans les états autrichiens, en Angleterre, en France, vous voyez le prince emprunter facilement de ses sujets cent fois plus qu'il n'en pouvait arracher par îa force, quand les peuples croupissaient dans la servitude.

Tous les paysans ne seront pas riches; et il ne faut pas qu'ils le soient. On a besoin d'hommes qui n'aient que leurs bras et de la bonne volonté. Mais ces hommes mêmes, qui semblent le rebut de la fortune, participeront au bonheur des autres. Ils seront libres de vendre leur travail à qui voudra le mieux payer. Cette liberté leur tiendra lieu de propriété. L'espérance certaine d'un juste salaire les soutiendra. Ils élèveront avec gaieté leur famille dans leurs métiers laborieux et utiles. C'est surtout cette classe d'hommes si méprisables aux yeux des puissans, qui fait la pépinière des soldats. Ainsi, depuis le sceptre jusqu'à la faux et à la houlette, tout s'anime, tout prospère, tout prend une nouvelle force par ce seul ressort.

Après avoir vu s'il est avantageux à un état que les cultivateurs soient propriétaires , il reste à voir jusqu'où cette concession peut s'étendre. Il est arrivé dans plus d'un royaume que le serf affranchi, étant devenu riche par son industrie, s'est mis à la place de ses anciens maîtres appauvris ..par leur luxe. Il a acheté leurs terres, il a pris leurs noms. L'ancienne noblesse a été avilie; et la nouvelle n'a été qu'enviée et méprisée. Tout a été confondu. Les peuples qui

ont souffert ces usurpations ont été le jouet des nations qui se sont préservées de ce fléau.

Les erreurs d'un gouvernement peuvent être une leçon pour les autres. Ils profitent du bien qu'il a fait; ils évitent le mal où il est tombé.

Il est si aisé d'opposer le frein des lois à la cupidité et à l'orgueil des nouveaux parvenus; de fixer l'étendue des terrains roturiers qu'ils peuvent acheter; de leur interdire l'acquisition des grandes terres seigneuriales ( i ) , que jamais un gouvernement ferme et sage ne pourra se repentir d'avoir affranchi la servitude et d'avoir enrichi l'indigence. Un bien ne produit jamais un mal que lorsque ce bien est poussé à un excès vicieux, et alors il cesse d'être bien. Les exemples des autres nations avertissent; et c'est ce qui fait que les peuples qui sont policés les derniers, surpassent souvent les maîtres dont ils ont pris les leçons.

J'étais à la grille lorsque sœur Fessue disait à sœur Confite : La Providence prend un soin visible de moi, vous savez comme j'aime mon moineau; il

(i) Ces deux dernières lois seraient injustes. Mais si on voulait s'opposer à la trop grande inégalité des richesses , et qu'on n'eût ni assez de courage, ni une politique assez éclairée pour abolir absolument les substitutions et les droits d'aînesse , on pourrait restreindre ce privilège aux fiefs possédés par la noblesse ancienne ou titrée. Ce serait du moins agir eonséqucmment, d'après un principe vicieux à la vérité, celui de favoriser les distinctions outre les états.

était mort si je n'avais pas dit neuf Ave Maria pour obtenir sa guérison. Dieu a rendu mon moineau à la vie; remercions la sainte Vierge.

Un métaphysicien lui dit : Ma sœur, il n'y a rien de si bon que des Ave Maria , surtout quand une fille les récite en latin dans un faubourg de Paris; mais je ne crois pas que Dieu s'occupe beaucoup de votre moineau, tout joli qu'il est; songez, je vous prie, qu'il a d'autres affaires. Il faut qu'il dirige continuellement le cours de seize planètes et de l'anneau de Saturne, au centre desquels il a placé le soleil qui est aussi gros qu'un million de nos terres. Il a des milliards de milliards d'autres soleils, de planètes et de comètes à gouverner. Ses lois immuables et son concours éternel font mouvoir la nature entière : tout est lié à son trône par une chaîne infinie dont aucun anneau ne peut jamais être hors de sa place. Si des Ave Maria avaient fait vivre le moineau de sœur Fessue un instant de plus qu'il ne devait vivre ^ ces Ave Maria auraient violé toutes les lois posées de toute éternité par le grand Etre ; vous auriez dérangé l'univers, il vous aurait fallu un nouveau monde, un nouveau Dieu, un nouvel ordre de choses,

SŒUR FESSUE.

Quoi ! vous croyez que Dieu fasse si peu de cas de

sœur Fessue?

LE MÉTAPHYSICIEN

Je suis fâché de vous dire que vous n'êtes comme moi qu'un petit chaînon imperceptible de la chaîne infinie; que vos organes, ceux de votre moineau at

Dict. Ph. 7. 35

les miens sont destinés à subsister un nombre déterminé de minutes dans ce faubourg de Paris.

SŒUR FESSUE.

S'il est ainsi , j'étais prédestinée à dire un nombre déterminé ftAvc Maria,

LE MÉTAPHYSICIEN

Oui ; mais ils n'ont pas forcé Dieu à prolonger la vie de votre moineau au delà de son terme. La constitution du monde portait que dans ce couvent, à une certaine heure , vous prononceriez comme un perroquet certaines paroles dans une certaine langue que vous n'entendez point; que cet oiseau, né comme vous par Faction irrésistible des lois générales, ayant été malade, se porterait mieux; que vous vous imagineriez l'avoir guéri avec des paroles, et que nous aurions ensemble cette conversation.

SŒUR FESSUE.

Monsieur, ce discours sent l'hérésie. Mon confesseur, le révérend père de Menou , en inférera que vous ne croyez pas à la Providence.

LE MÉTAPHYSICIEN

Je crois la Providence générale, ma chère sœur, celle dont est émanée de toute éternité la loi qui règle toute chose, comme la lumière jaillit du soleil ; mais je ne crois point qu'une Providence particulière change l'économie du monde pour votre moineau ou pour votre chat.

SŒUR FESSUE.

Mais pourtant, si mou confesseurvous dit, comme il me l'a dit à moi , que Dieu change tous les jours ses volontés en faveur des âmes dévotes?

PUISSANCE. 4j i

LE MÉTAPHYSICIEN

Il me dira la plus plate bêtise qu'un confesseur de filles puisse dire à un homme qui pense.

SŒUR FESSUE.

Mon confesseur une bête ! sainte Vierge Marie !

LE MÉTAPHYSICIEN

Je ne dis pas cela;* je dis qu'il ne pourrait justifier que par une bêtise énorme les faux principes qu'il vous a insinués, peut-être fort adroitement, pour Vous gouverner.

SŒUR FESSUE.

Ouais! j'y penserai; cela mérite réflexion. PUISSANCE, TOUTE-PUISSANCE.

Je suppose que celui qui lira cet article est convaincu que ce monde est formé avec intelligence ,s et qu'un peu d'astronomie et d'anatomie suffisent pour faire admirer cette intelligence universelle et suprême.

Encore une fois, Mens agitât molem* (Virgile, En.Vl, 727.)

Peut-il savoir par lui-même si cette intelligence est toute -puissante, c'est-à-dire, infiniment puissante ? A-t-il la moindre notion de l'infini , pour comprendre ce que c'est qu'une puissance infinie ?

Le célèbre historien philosophe David Hume dit (a) : « Un poids de dix onces est enlevé dans la balance par un autre poids; donc cet autre poids est

(a) Particular providence, page 35g.

de plus de dix onces; mais on ne peut apporter de raison pourquoi il doit être de cent. »

On peut dire de même : Tu reconnais une intelligence suprême assez forte pour te former, pour te conserver un temps limité , pour te récompenser , pour te punir. En sais-tu assez pour te démontrer qu'elle peut davantage ?

Comment peux-tu te prouver par ta raison que cet être peut plus qu'il n'a fait?

La vie de tous les animaux est courte. Pouvait-il la faire plus longue?

Tous les animaux sont la pâture les uns des autres sans exception : tout naît pour être dévoré. Pouvaitil former sans détruire ?

Tu ignores quelle est sa nature. Tu ne peux donc savoir si sa nature ne l'a pas forcé de ne faire que les choses qu'il a faites.

Ce globe n'est qu'un vaste champ de destruction et de carnage. Ou le grand Être a pu en faire une demeure éternelle de délices pour tous les êtres Sensibles, ou il ne l'a pas pu. S'il l'a pu et s'il ne l'a pas fait, crains de le regarder comme malfesant; mais, s'il ne l'a pu , ne crains point de le regarder comme une puissance très -grande, circonscrite par sa nature dans ses limites.

Qu'elle soit infinie ou non , cela ne t'importe. Il est indifférent à un sujet que son maître possède cinq cents lieues de terrain ou cinq mille, il n'en est ni plus ni moins sujet.

Lequel serait plus injurieux à cet Être ineffable de

dire : Il a fait des malheureux sans pouvoir s'en dispenser, ou il les a faits pour son plaisir?

Plusieurs sectes le représentent comme cruel ; d'autres, de peur d'admettre un Dieu méchant, ont l'audace de nier son existence. Ne vaut-il pas mieux dire que probablement la nécessité de sa nature et celle des choses ont tout déterminé ?

Le monde est le théâtre du mal moral et du mal physique ; ,on ne le sent que trop : et le Tout est bien de Shaftesbury, de Boiingbroke et de Pope, n'est qu'un paradoxe de bel esprit, une mauvaise plaisanterie.

Les deux principes de Zoroastre et de Manès , tant ressassés par Bayle, sont une plaisanterie plus mauvaise encore. Ce sont, comme on Ta déjà observé, les deux médecins de Molière , dont l'un dit à l'autre : Passez-moi l'émétique , et je vous passerai la saignée. Le manichéisme est absurde ; et voilà pourquoi il a eu un si grand parti.

J'avoue que je n'ai point été éclairé par tout ce que dit Bayle sur les manichéens et sur les pauliciens. C'est de la controverse ; j'aurais voulu de la pure philosophie. Pourquoi parler de nos mystères à Zoroastre ? Dès que vous osez traiter nos mystères , qui ne veulent que de la foi et non du raisonnement ? vous vous ouvrez des précipices.

Le fatras de notre théologie scolastique n'a rien à faire avec le fatras des rêveries de Zoroastre.

Pourquoi discuter avec Zoroastre le péché originel? il n'en a jamais été question que du temps de

saint Augustin. Zoroastre, ni aucun législateur de l'antiquité n'en avait entendu parler.

Si vous disputez avec Zoroastre, mettez sous la clef l'ancien et le nouveau Testament qu'il ne connaissait pas, et qu'il faut révérer sans vouloir les expliquer.

Qu'aurais-je donc dit à Zoroastre ? ma raison ne peut admettre deux dieux qui se combattent , cela n'est bon que dans un poëme où Minerve se querelle avec Mars. Ma faible raison est bien plus contente d'un seul grand Être , dont Fessence était de faire , et qui a fait tout ce que sa nature lui a permis, qu'elle n'est satisfaite cle deux grands Êtres , dont l'un gâte tous les ouvrages de l'autre. Votre mauvais principe Arimane n'a pu déranger une seule des lois astronomiques et physiques du bon principe Oromase; tout marche avec la plus grande régularité dans les cieux. Pourquoi le méchant Arimane n'aurait-il eu de puissance que sur ce petit globe de la terre?

Si j'avais été Arimane, j'aurais attaqué Oromase dans ses belles et grandes provinces de tant de soleils et d'étoiles. Je ne me serais pas borné à lui faire la guerre dans un petit village.

Il y a beaucoup de mal dans ce village : mais d'où savons-nous que ce mal n'était pas inévitable?

Vous êtes forcé d'admettre une intelligence répandue dans l'univers; mais i°. savez -vous, par exemple , si cette puissance s'étend jusqu'à prévoir l'avenir? Vous l'avez assuré mille fois; mais vous n'avez jamais pu ni le prouver , ni le comprendre. Vous ne pouvez savoir comment un être quelconque

voit ce qui n'est pas. Or, l'avenir n'est pas; donc nul être ne peut le voir. Vous- vous- réduisez à dire qu'il prévoit; mais prévoir, c'est conjecturer (b).

Or un Dieu qui, selon vous, conjecture, peut se tromper. Il s'est réellement trompé dans votre système; car, s'il avait prévu que son ennemi empoisonnerait ici-bas toutes ses œuvres , il ne les aurait pas produites; il ne se serait pas préparé lui-même la honte d'être continuellement vaincu.

2°. Ne lui fais-je pas bien plus d honneur en disant qu'il a fait tout par la nécessité de sa nature , que vous ne lui en faites en lui suscitant un ennemi qui défigure, qui souille , qui détruit ici-^bas toutes ses œuvres ?

3°. Ce n'est point avoir de Dieu une idée indigne ; que de dire qu'ayant formé des milliards de mondes où la mort et le mal n'habitent point , il a fallu que le mal et la mort habitassent dans celui-ci.

4°. Ce n'est point rabaisser Dieu que de dire qu'il ne pouvait former l'homme sans lui donner de l'amour-propre ; que cet amour propre ne pouvait le *• conduire sans 1 égarer presque toujours; que ses passions sont nécessaires, mars qu'elles sont funestes; que la propagation ne peut s'exécuter sans désirs; que ces désirs ne peuvent animer l'homme sans querelles; que ces querelles amènent nécessairement des guerres, etc.

5°. En voyant une partie des combinaisons du règne végétal, animal et minéral, et ce globe percé

(b) C'est le sentiment des sociniens.

4 ï 6 PUISSANCE.

partout comme un crible , d'où tant d'exhalaisons s'échappent en foule, quel sera le philosophe assez hardi ou le scolastiquc assez imbécile pour voir clairement que la nature pouvait arrêter les effets des volcans, l'es intempéries de l'atmosphère , la violence des vents, les pestes, et tous les fléaux destructeurs?

6°. Il faut être bien puissant, bien fort, bien industrieux , pour avoir formé des lions qui dévorent des taureaux, et produit des hommes qui inventent des armes pour tuer d'un seul coup , non-seulement les taureaux et les lions, mais encore pour se tuer les uns les autres. Il faut être très-puissant pour avoir fait naître des araignées qui tendent des filets pour prendre des mouches ; mais ce n'est pas être tout-puissant, infiniment puissant.

7°. Si le grand Etre avait été infiniment puissant, il n'y a nulle raison pour laquelle il n'aurait pas fait les animaux sensibles infiniment heureux ; il ne l'a pas fait , donc il ne l'a pas pu.

8°. Toutes les sectes des philosophes ont échoré contre l'écueil du mal physique et moral. Il ne rostc que d'avouer que Dieu, ayant agi pour le mieux,, ira pu agir mieux.

9°. Cette nécessité tranche toutes les difficultés et fiait toutes les disputes. Nous n'avons pas le front de dire , tout est bien; nous disons , tout est le moins mal qu'il se pouvait.

io°. Pourquoi un enfant meurt-il souvent dans le sein de sa mère? Pourquoi un autre, ayant eu le malheur de naître , est-il réservé à des tourmens aussi longs que sa vie , terminés par une mort affreuse ?

PUISSANCE. 4r7

Pourquoi la source de la vie a-t-elle été empoisonnée dans toute la terre depuis la découverte de l'Amérique ? Pourquoi , depuis le septième siècle de notre ère vulgaire, la petite-vérole emporte-t-elle la huitième partie du genre humain ? Pourquoi de tout temps les vessies ont-elles été sujettes à être des carrières de pierres? Pourquoi la peste , la guerre , la famine et l'inquisition? Tournez-vous de tous les sens, vous ne trouverez d'autre solution, sinon que tout a été nécessaire.

i Je parle ici aux seuls philosophes et non pas aux théologiens. Nous savons que la foi est le fil du labyrinthe. Nous savons bien que la chute d'Adam et d'Eve , le péché originel, la puissance immense donnée aux diables, la prédilection accordée par le grand Être au peuple juif, et le baptême substitué à l'amputation du prépuce, sont les réponses qui éclaircissent tout. Nous n'avons argumenté que contre Zoroastre et non contre l'université de Conimbre ou Coimbïo 5 à laquelle nous nous soumettons dans nos articles. (Voyez les Lettres de Memmius à Gicéron , et répondez -y, si vous pouvez.)

Les deux puissances.

SECTION PREMIÈRE

Quiconque tient le sceptre et l'encensoir, a les deux mains fort occupées. On peut le regarder comme un homme fort habile, s'il commande à des peuples qui ont le sens commun : mais s'il n'a affaire qu'à des

imbéciles , à des espèces de sauvages, on peut le comparer au cocher de Bernier, que son maître rencontra un jour dans un carrefour de Déli, haranguant la populace et lui vendant de l'orviétan. Quoi ! Lapierre, lui dit Bernier, tu es devenu médecin ? Oui, monsieur, lui répondit le cocher; tel peuple ^ tel charlatan.

Le daïri des Japonais, le dalai-lama du Tibet auraient pu en dire autant. Numa Pompilius même, avec son Egérie , aurait fait la même réponse à. Bernier. Melchisédech était probablement dans le cas, aussi-bien que cet Anius dont parle Yirgile au troisième chant de l'Enéide.

Rex Anius, rex idem hominum Phœhique sacerclos,] .__ Vittis et sacra redimitus temporalaurcr.

Je ne sais quel translateur du seizième siècle, a translaté ainsi ces vers de Virgile.

Anius qui fat roi tout ainsi qu'il fut prêtre , Mange à deux râteliers , et doublement est maître.

Ce charlatan Anius n'était roi que de l'île dé Délos, très-chétif royaume, qui, après celui de Melchisédech et dTvetot, était un des moins considérables de la terre; mais le culte d'Apollon lui avait donné une grande réputation : il suffit d'un saint pour mettre tout un pays en crédit.

Trois électeurs allemands sont plus puissans qu'Anius, et ont comme lui le droit de mitre et de couronne, quoique subordonnés, du moins en apparence, à l'empereur romain, qui s'est que Tempe-

reur d'Allemagne. Mais de tous les pays où la plénitude du sacerdoce et la plénitude de la royauté constituent la puissance la plus pleine -qu^on puisse imaginer, c'est Rome moderne.

Le pape est regardé, dans la partie de l'Europe catholique, comme le premier des rois et le premier des prêtres. Il en fut de même dans la Rome qu'on appelle païenne; Jules-César était à la fois grandpontife, dictateur, guerrier, vainqueur, très-éloquent, très-galant, en tout le premier des hommes, et à qui nul moderne n'a pu être comparé , excepté dans une épître dédicatoire.

Le roi d'Angleterre possède à peu près les mêmes dignités que le pape en qualité de chef de l'église.

L'impératrice de Russie est aussi maîjresse absolue de son clergé dans l'empire le plus vaste qui soit sur la terre. L'idée qu'il peut exister deux puissances opposées l'une à l'autre dans un même état, y est regardée par le clergé même comme une chimère aussi absurde que pernicieuse.

Je dois rapporter à ce propos une lettre que l'impératrice de Russie, Catherine II, daigna m'écrire au montKrapac, le 22 auguste 1765, et dont elle m'a permis de faire usage dans l'occasion.

« Des capucins qu'on tolère à Moscou ( car la tolérance est générale dans cet empire, il n'y a que les jésuites qui ny sont pas soufferts) (1), s'étant opiniâtres cet hiver à ne pas vouloir enterrer un Français

( 1 ) On a commencé à les y souffrir depuis qu'ils ont été dé-' Iruits par le pape , parce qu'ils ne peuvent plus être dangereux.

qui était mort subitement, sous prétexte qu'il n'avait pas reçu les sacremeris, Abraham Chaumeix fit un factum contre eux pour leur prouver qu'ils devaient enterrer un mort. Mais ce factum, ni deux réquisitions du gouverneur ne purent porter ces pères à obéir. A la fin on leur fit dire de choisir, ou de passer la frontière, ou d'enterrer ce Français. Ils partirent, et j'envoyai d'ici des augustins plus dociles qui , voyant qu'il n'y avait pas à badiner, firent tout ce qu'on voulut. Voilà donc Abraham Chaumeix en Russie qui devient raisonnable; il s'oppose à la persécution. S'il prenait de l'esprit, il ferait croire les miracles aux plus incrédules; mais tous les miracles du monde n'effaceront pas sa honte d'avoir été le délateur de

l'Encyclopédie ,

« L'es sujets de l'église souffrant des vexations souvent tyranniques , auxquelles les fréquens changemens de maîtres contribuaient encore beaucoup , se révoltèrent vers la fin du règne de l'impératrice Elisabeth, et ils étaient à mon avènement plus de cent mille en armes. C'est ce qui fit qu'en 1 762 j'exécutai le projet de changer entièrement l'administration des biens du clergé, et de fixer ses revenus. Arsène, évêque de Piostou, s'y opposa, poussé par quelques-uns de ses confrères, qui ne trouvèrent pas à propos de se nommer. Il envoya deux mémoires où il voulait établir le principe absurde des deux puissances, Il avait déjà fait cette tentative du temps de l'impératrice Elisabeth; on s'était contenté de lui imposer silence; mais son insolence et sa folie redoublant, il fut jugé par le métropolitain de Novogorod et par le synode en-

tier, condamné comme fanatique, coupable d'une entreprise contraire à la foi orthodoxe autant qu'au pouvoir souverain; déchu de sa dignité et de la prêtrise, et livré au bras séculier. Je lui fis grâce, et je me contentai de le réduire à la condition de moine. »

Telles sont ses propres paroles ; il en résulte qu'elle sait soutenir l'église et la contenir; qu'elle respecte l'humanité autant qttfe la religion ; qu'elle protège le laboureur autant que le prêtre ; que tous les ordres de l'état doivent la bénir.

J'aurai encore l'indiscrétion de transcrire ici un passage d'une de ses lettres ( 28 novembre 1 y 66.)

<( La tolérance est établie chez nous; elle fait loi de l'état; il est défendu de persécuter. Nous avons, il est vrai, des fanatiques qui, faute de persécution, se brûlent eux-mêmes; mais, si ceux des autres pays en fesaient autant, il n'y aurait pas grand mal, le monde en serait plus tranquille, et Calas n'aurait pas été roué. »

Ne croyez pas qu'elle écrive ainsi par un enthousiasme passager et vain, qu'on désavoue ensuite dans la pratique, ni même par le désir louable d'obtenir dans l'Europe les suffrages des hommes qui pensent et qui enseignent à penser. Elle pose ces principes pour base de son gouvernement. Elle a écrit de sa main dans le conseil des législations, ces paroles qu'il faut graver aux portes de toutes les villes.

<( Dans un grand empire , qui étend sa domination sur autant de peuples divers qu'il y a de différentes Dict. ph. 7. 36

croyances parmi les hommes , la faute la plus nuisible serait l'intolérance. »;

Remarquez qu'elle n'hésite pas de mettre, ^intolérance au rang des fautes, j'ai presque dit des délits. Ainsi une impératrice despotique détruit dans le fond du nord la persécution et l'esclavage, tandis que dans

le midi

' (a) Jugez après cela., monsieur, s'il se trouvera un honnête homme dans l'Europe qui ne sera pas prêt à signer le panégyrique que tous méditez. Non-seulement cette princesse est tolérante , mais elle veut que ses voisins le soient. Voilà la première fois qu'on a déployé le pouvoir suprême pour établir la liberté de conscience. C'est la plus grande époque que je connaisse dans Thistoire moderne.

C'est à peu près ainsi que les anciens Persans défendirent aux Carthaginois d'immoler des hommes.

Elût à Dieu qu'au lieu des barbares qui fondirent autrefois des plaines de la Scythie et des montagnes de rimmaus et du Caucase vers les Alpes et les Pyrénées pour tout ravager, ou vît descendre aujourd'hui des armées pour renvmser le tribunal de l'inquisition, tribunal plus horrible que les sacrifices de sang humain tant reprochés à nos pères !

Enfin ce génie supérieur veut faire entendre à ses voisins ce que l'on commence à comprendre en Europe, que des opinions métaphysiques inintelligibles, qui sont les filles de l'absurdité, sont les mères de la

[a) Ceci est tiré dune lettre du citoyen du montKrapac, dans laquelle se trouve l'extrait de. la lettre de l'impératrice.

discorde ; et que Féglise au lieu de dire : Je viens ap* porter le glaive et non la paix, doit dire hautement : J'apporte la paix, et non le glaive. Aussi l'impératrice ne veut-elle tirer l'épée que contre ceux qui veulent opprimer les dissidens.

section ir.

Conversation du révérend père Bouvet , missionnaire de la conU pagnie de Jésus , avec V empereur Cam-hi , en présence de frère Àttiret, jésuite , tirée des mémoires secrets de la mission, en 1772.

PÈRE BOUVET

Oui, sacrée majesté, dès que vous aurez eu le tonheur de vous faire baptiser par moi , comme je l'espère, vous serez soulagé de la moitié du fardeauimmense qui vous accable. Je vous ai parlé de la fable d'Atlas qui portait le ciel sur ses épaules. Hercule le soulagea et porta le ciel. Vous êtes l'Atlas, et Hercule est le pape. Il y aura deux puissances dans votre empire. Notre bon Clément XI sera la première. Ainsi vous goûterez le plus grand des biens; celui d'être oisif pendant votre vie , et d'être sauvé après votre mort.

l'empereur.

Vraiment je suis très-obligé à ce cher pape, qui daigne prendre cette peine : mais comment pourrat-il gouverner mon empire à six mille lieues de chez lui?

PÈRE BOUVET

Rien n'est plus aisé , sacrée majesté impériale. Nous sommes ses vicaires apostoliques; il est vicaire

de Dieu 7 ainsi vous serez gouverné par Dieu même. l'empereur.

Quel plaisir! je ne me sens pas d'aise. Votre vice- Dieu partagera donc avec moi les revenus de l'empire ? car toute peine vaut salaire.

PÈRE BOUVET

Notre vice-Dieu est si bon, qu'il ne prendra d'ordinaire que le quart tout au plus, excepté dans les cas de desobéissance. Notre casuel ne montera qu'à deux millions sept cent cinquante mille onces d'argent pur. C'est un bien mince objet en comparaison des biens célestes.

l'empereur.

Oui, c'est marché donné. Votre Rome en tire autant apparemment du grand-mogol mon voisin, de l'empire du Japon mon autre voisin , de l'impératrice de Russie mon autre bonne voisine, de l'empire de Perse, de celui de Turquie ?

PÈRE BOUVET

•Ras encore; mais cela viendra, grâce à Dieu et à nous.

l'empereur.

Et combien vous en revient-il à vous autres ?

père bouvet.

Nous n'avons point de gages fixes ; mais nous sommes comme la principale actrice d'une comédie d'un comte de Cailus mon compatriote, tout ce que je.... c'est pour moi.

l'empereur.

Mais dites-moi si vos princes chrétiens de l'Europe paient à votre Italien à proportion de ma taxe?

PÈRE BOUVET

Non y la moitié de cette Europe s'est séparée de lui , et ne le paie point : l'autre moitié paie le moins qu'elle peut.

l'empereur.

Vous me disiez ces jours passés qu'il était maître d'un assez joli pays.

père bouvet.

Oui , mais ce domaine lui produit peu ; il est en friche.

l'emperelr.

Le pauvre1 homme ! il ne saii pas faire cultiver sa terre, et il prétend gouverner les miennes. père bouvet.

Autrefois dans un de nos conciles, c'est-à-dire, dans un de nos sénats de prêtres, qui se tenait dans une ville nommée Constance , notre saint père fît proposer une taxe nouvelle pour soutenir sa dignité. L'assemblée répondit qu'il n'avait qu'à faire labourer son domaine; mais il s'en donna bien de garde; il aima mieux vivre du produit de ceux qui labourent dans d'autres royaumes. Il lui parut que cette manière de vivre avait plus de grandeur.

l'empereur.

Oh bien, allez lui dire que non-seulement je fais labourer chez moi , mais que je laboure moi-même y et je doute fort que ce soit pour lui , ,

PÈRE BOUVET

Ah ! sainte vierge Marie ! je suis pris pour dupe.

l'empereur.

Partez vite , j'ai été trop indulgent.

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