‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 10 sur 551 · ADORER · texte numérisé non relu

ADORER

Culte de latrie. Chanson attribuét à Jésus-Christ. Danse sacrée. Cérémonies.

N'est-ce pas an grand défaut dans < ^ues modernes qu'on se serve du même mot envers l'Etre suprême et uno fille? On sort quelquefois d'un sermon où le prédicateur n'a parlé que d'adorer Dieu en esprit et en vérité. De là on court à l'opéra ou il n'est question que du charmant objet que j'adore, et des aimables traits dont ce héros adore les attraits.

Du moins les Grecs et les Romains ne tombèrent point dans cette profanation extravagante. Horace ne dit point qu'il adore Lalagé. Tibulle n'adora point Délie. Ce terme même d'adoration n est pas dans Pé-

Si quelque chose peut excuser notre indécence, c'est que dans nos opéras et dans nos chansons il est souvent parlé des dieux de la fable. Les poètes ont dit que leurs Philis étaient plus adorables que ces fausses divinités, et personne ne pouvait les en blâmer. Peu à peu on s'est accoutumé à cette expression , au point qu'on a traité de même le Dieu de tout l'univers et une chanteuse de l'opéra -comique , sans qu'on s'aperçût de ce ridicule.

Détournons-en les jeux , et ne les arrêtons que sur l'importance de notre sujet.

11 n'y a point de nation civilisée qui ne rende un culte public d'adoration à Dieu. Il est vrai qu'on ne force personne ni en Asi? ni en Afrique d'aller à la mosquée ou au temple du lieu ; on y va de son bon gré. Cette affloence aurait pu même servir à réunir les esprits des hommes , et à les rendre plus doux dans la société. Cependant on les a vus quelquefois •'acharner les uns contre les autres dan* i'asile même consacré à la paix. Les zélés inondèrent de sang le temple de Jérusalem, dans lequel ils égorgèrent leurs frères. Nous avons quelquefois souillé nos églises de carnage.

A l'article de la Chine, on verra que l'empereur est le premier pontife, et combien le culte est auguste et simple. Ailleurs il est simple, sans avoir rien de majestueux, comme chez les réformés de notre Europe et dans l'Amérique anglaise.

Dans d'autres pava il faut a midi allumer des flambeaux de cire qu'on avait en abomination dans les premiers temps. Un couvent de religieuses, à qui on voudrait retrancher les cierges, crierait que la lumière de la foi est éteinte et que le monde va finir.

L'église anglicane tient le milieu entre les pompeuses cérémonies romaines et la sécheresse des calvinistes.

Les chants, la danse et les flambeaux étaient des cérémonies essentielles aux fîtes sacrées de tout l'Orient. Quiconque a lu sait que les aucicus Egyptiens fesaient le tour de leurs temples en chantant et en dansant. Pointd'institution sacerdotale chez lesGrccs sans des chants et des danses. Les Hébreux prirent cette coutume de leurs voisins; David chantait et dansait devant l'arche.

eu parle d'un cantique chanté par Jé-

et par les apotics après leurs pArjucs (a). Ce cantique, qui est pervenu jusqu'à nous , u'est point mis dans le canon des livres sacrés; mais on en retrouve les fragmens dans la a3j* lettre de saint Augustin à Pévêquc Cérétius.... Saint Augustin ne dit pas que cette hymne ne fut point chantée ; il n'en réprouve pas les paroles : il ne condamne les priscillianistes qui admettai nt cette hymne dans leur évangile , que sur l'interprétation erronée qu'ils en donnaient et qu'il trouve impie. Voici le cantique tel qu'on le trouve par parcelles dans Augustin

Je veux délier , et je veux être délié. Je veux sauver, et je veux être sauvé. Je veux eDgstxircr, « je veui être engendrv. Je veux chauler ; dama tout de joie.

Je veux pleurer ; frappn-voiu tous de douleur. Je veux orner , et je veux être orne1. Je suis la lampe pour vous qui me voyez. Je suis la porte pour vous qui y frappes. Vous qui voyex ce que je fias, ne dites point ce que je tus. J'ai joué tout cela dans ce discours, et je n'ai point du tout été joue".

Mais quelque dispute qui se soit élevée au de ce cantique, il est certain que le chant était employé dans toutes les cérémonies religieuses. Mahomet avait trouvé ce culte établi chez les Arabes ; il l'est dans les Indes. Il ne parait pas qu'il soit en usage chez les lettrés de la Chine. Les cérémonies ont partout quelque ressemblance et quelque différence ;

mais on adore Dieu par toute la terre. Malheur sans doute à ceux qui ne l'adorent pas comme nous , et qui sont dans l'erreur, soit pour le dogme, soit pour les rites ! Us sont assis à l'ombre de la mort; mais plus leur malheur est grand , plus il faut les plaindre et les

Cest même une grande consolation pour nous que tous les mahométans, les Indiens, les Chinois, les Tartares adorent un Dieu unique; en cela ils sont nos frères. Leur fatale ignorance de nos mystères sacrés ne peut que nous inspirer une tendre compassion pour nos frères qui s'égarent. Loin de nous tout esprit de persécution qui ne servirait qu'à les rendre irréconciliables.

Un Dieu unique étant adoré sur toute la terre connue , faut -il que ceux qui le reconnaissent pour leur père lui donnent toujours le spectacle de ses enfans qui se détestent, qui s'anathématisent , qui se poursuivent , qui se massacrent pour des argu-

II n'est pas aisé d'expliquer au juste ce que les Grecs et les Romains entendaient par adorer ; si l'on adorait les faunes, les sylvains, les dryades, les naïades , comme on adorait les douze grands dieux. Il n'est pas vraisemblable qu'Antinous , le mignon d'Adrien, fdt adoré par les nouveaux Egyptiens du même culte que Sérapis ; et il est assez, prouvé que les anciens Egyptiens n'adoraient pas les ognons et les crocodiles de la même façon qu'Isis et Osiris. On trouve l'équivoque partout , elle confond tout. Il faut à chaque mot dire : Qu'en-

(«) Hymno dicto. Saint Matthieu , ch. XXV'l, v. 3q.

(•) Voy.Sun)

philosophique

tendez -v ous ?I1 faut toujours répéter : Définisse* les termes (•) .

Est- il bien vrai que Simon, qu'on appelle le magicien , fut adoré chez les Romains ? il est bien plus vrai qu'il y fut absolument ignoré.

Saint Justin , dans son Apologie ( Apolog. I. n" afl et 56), aussi inconnue à Rome que ce Simon, dit que ce dieu avait une statue élevée sur lé Tibre, ou plutôt près du Tibre, entre les deux ponts, avec cette inscription : Simonî deo sancto. Saint Irénée , Tertullicn, attestent la même chose.: mais à qui l'attestent-ils ? a des gens qui n'avaient jamais vu Rome, à des Africains, à des Allobroges, à des Syriens, à quelques habitans de Sichea. Ils n'avaient certainement pas vu cette statue, dont l'inscription est : Sema sanco de» (idio , et non pas Simoni sancto deo.

Ils devaient au moins consulter Denys d'Halycarnassc , qui dans son quatrième livre rapporte cetto inscription. Semo sanco était un ancien mot sabin qui signifie demi -homme et demi-dieu. Vous trouves dans Tite-Uve ; ( liv. 8. chap. ao.) Bona Semoni sanco censuerunt consecranda. Ce dieu était un des plus anciens qui fassent révérés à Rome; il fut consacré par Tarqutn le Superbe , et regardé comme le dieu des alliances et de la bonne-foi. On lui sacrifiait un bœuf, et on écrivait sur la peau de ce bœuf le traité fkrt avec les peuples voisins. Il avait un temple auprès de celui de Qnirinns. Tantôt on lui présentait des offrandes sous le nom du père Semo, tantôt sous le nom de Sancus fidius. C'est pourquoi Ovide dit dans ses Fastes (liv. 6, v. ai3) :

Qmrrebam ihmim mneo, fiiovt rtfurtm, An t&i, Semo pattr.

Voilà la divinité romaine qu'on a prise pendant tant de siècles pour Simon-le-Magicien. Saint Cyrille de Jérusalem n'en doutait pas; et saint Augustin, dans son premier livre des hérésies dit que Simon-le- Magicien lui-même se fit élever cette statue avec celle de son Hélène par ordre de l'empereur et du sénat.

Cette étrange fable, dont la fausseté était si aisée a reconnaître, fut continuellement liée avec cette autre fable que saint Pierre et ce Simon avaient tous deux comparu devant Néron ; qu'ils s'étaient défiés à qui ressusciterait le plus promptcnieut un mort proche parent de Nérou même, et à qui s'élèverait le plus haut dans les airs; que Simon se fit enlever par des diables dans un chariot de feu; que saint Pierre et saint Paul le firent tomber des airs par leurs prières, qu'il se cassa les jambes, qu'il en mourut, et que Néron irrité fit mourir saint Paul et saint Pierre (•).

Abdias , Marcel , Hégésippe ont rapporté ce conte avec des détails un peu différons ; Arnobe , saint Cyrille de Jérusalem, Sévèrc-Sulpice, Philastrc, saint Epiphane, Isidore de Damictlc , Maxime de Turin, plusieurs autres auteurs ont donné cours successivement à cette erreur. Elle a été généralement .adoptée , jusqu'à ce qu'enfin on ait retrouvé dans

Rome une statue de Semo sancus deus fidius, et que le savant père Mabillon ait déterré un de ces anciens monumens avec cette inscription : Semoni sanco deo (idio.

Cependant il est certain qu'il y eut un Simon que les Juifs crurent magicien, comme il est certain qu'il y a eu un Apollouius de Thyane. Il est vrai encore que ce Simon, ué dans le petit pays de Samaric, ramassa quelques gueux auxquels il persuada qu'il était envoyé de Dieu, et la vertu de Dieu même. Il baptisait ainsi que les apôtres baptisaient, et il élevait autel contre autel.

Les Juifs de Samaric, toujours ennemis des Juifs de Jérusalem, osèrent opposer ce Simon à Jésus- Christ reconnu par les apôtres, par les disciples qui tous étaient de la tribu de Benjamin ou de celle de Juda. Il baptisait comme eux; mais il ajoutait le feu au baptême d'eau , et se disait prédit par saint Jean- Baptiste selon ces paroles (b) : « Celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi, il vous baptisera dans le saint Esprit et dans le feu. »

Si mou allumait par-dessus le bain baptismal une flamme légère avçc du naphtc du lac Asphaltidc. Son, parti fut assez grand ; mais il est fort douteux que ses disciples l'aient adoré : saint Justin est le seul qui le croie. «

Ménandre (<•) se disait, comme Simon, envoyé' de Dieu et sauveur des hommes. Tous les faux messies, et surtout Barcochcbas, prenaient le titre d'envoyés de Dieu; mais Barcqchcbas lui-même n'exigea point d'adoration. On ne divinise guère les hommes de leur vivant, à moins que ces hommes ne soient des Alexandre ou des empereurs romains qui l'ordonnent expressément à des esclaves : encore n'est-ce pas une adoration proprement dite ; c'est une vénération extraordinaire, une apothéose anticipée, une flatterie aussi ridicule que celles qui sont prodiguées à Octave par Virgile et par Horace.

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