‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 101 sur 551 · BABEL · texte numérisé non relu

BABEL

SECTION PXEMlÈRE.

Babel signifiait, chez les Orientaux, Dieo le pire, la puissance de Dieu , la porte de Dieu , selon que l'on prononçait ce nom. C'est de là que Babylone fut la ville de Dieu, la ville sainte. Chaque capitale d'un état était la ville de Dieu, la ville satire. Les Grecs les appelèrent toutes Uicrapolis, et il y en eut plus de i rente de ce nom. La tour de Babel signifiait donc la t our du père de Dieu.

Josèphe, a la vérité , dit que Babel sigrifiait confusion. Cal met dit, après d'autres, que Bilba, en cbal- «léeu , signifie confondue ; mais tous les orientaux ont été d'un sentiment contraire. Le mot de confusion serait une étrange origine de la capitale d'un vaste empire. J'aime autant Babelais, qui prétend q-ij Paris fut autrefois appelé Lutècc , à causo des blanches

Quoi qa'il en soit, les commentateurs se sont fort tourmentés pour savoir jusqu'à quelle hauteur les hommes avaient élevé cette fameuse tour de Babel. Saint Jérôme lui donue vingt mille pieds. L'ancien livre juif , intitulé Jacult , lui en donnait quatrevingt-un mille. Paul Lucas en avait vu les restes, et ■• est bien voir à lui; mais ces dimensions ne sont pas la seule difficulté qui ait exercé les doctes.

On a voulu savoir comment les eolâns de Noé (a), « ayant partagé entre eux les lies des nations, s*étah lissant en divers pays, dont chacun eut sa langue, ses familles, et son peuple particulier, » tous les hommes se trouvèrent ensuite h dans la plaine de Scnnaar pour y bâtir une tour, en disant (6) : Rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés <lans toute la terre. »

La Genèse parle des états que les fils de Noé fondèrent. On a recherché comment les peuples de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, vinrent tous à Sennaar, n'ayant tous qu'un même lau^ace et une même volonté.

La Yulgate met le déluge en l'année du monde 1 656 , et on place la construction de la tour de Babel on 1771; c'est-à-dire, cent quinze ans après la destruction du genre humain, et pendant la vie même

de Noé.

Les hommes purent donc multiplier avec une prodigieuse célérité; tous les arts renaquirent en bien peu de temps. Si on réfléchit au grand nombre de métiersdiflèrens qu'il faut employer pour élever une tour m haute , on est effrayé d'un si prodigieux ouvrage.

Il y a bien plus : Abraham était né , selon la Bible, environ quatre cents ans après le déluge; et déjà on voyait une suito de rois puissans en Egypte et en Asie. Bochard et les autres doctes ont beau charger leurs gros livres de systèmes et de mots phéniciens et chaldécns qu'ils n'entendent point , ils ont beau prendre la Thrace pour la Cappadoce , la Grèce pour

(«) Ceofae , chip. X , v. 5.

(•) G4aiM.cbtp. XI, t. a et 4.

la Crète, et l'île de Chypre pour Tyr; ils n'en nagent pas moins dans uno mer d'ignorance qui n'a ni fond ni rive. Il eût été plus court d'avouer que Dieu nous a donné , après plusieurs siècles , les livres sacrés pour nous rendre plus gens de bien , et non pour faire de nous des géographes, et des chronologistes et des étymologistes.

Babel est Babylsxe ; elle fut fondée , selon les historiens persans (c), par un prince nommé Tàmuraht.

i qu'on ait de ces antiquités con- 5 astronomiques de dix-neuf ccut trois années, envoyées parCallisthène,par ordre d'Alexandre , à son précepteur Aristote. A cette certitude se joint une probabilité extrême qui lui est presque égale : c'est qu'une nation qui avait une suite d'observatious célestes depuis près de deux mille ans, était rassemblée en corps de peuples, et formait une puissance considérable plusieurs siècles avant la première observation.

Il est triste qu'aucun des calculs des anciens auteurs profanes ne s'accordo avec nos auteurs sacrés, cl que même aucun nom des princes qui régnèrent après les différentes époques assignées au déluge , n'ait été connu , ni des Egyptiens , ni des Syriens , ui des Babyloniens, ni des Grecs.

Il n'est pas moins triste qu'il ne soit resté sur la terre, chez les auteurs profanes, aucun vestige de I4 tour de Babel : rien de cette histoire de la confusion des langues ne se trouve dans aucun livre : cette aventure si mémorable fut aussi inconnue de l'univers entier que les noms de Noé, de Mathusalem de Cain, d;Abel, d'Adam et d'Eve.

Cet embarras alllige notre curiosité. Hérodote , qui avait tant voyagé, ne parle ni de Noé, ni de Scm, ni de Réhu, ni de Salé, ni de Nembrod. Le nom de Ncmbrod est inconnu à toute l'antiquité profane ; il n'y a que quelques Arabes et quelques Persans modernes qui aient fait mention de Ncmbrod, en falsiiïant les livres des J.J6. Il ne nous reste, pour nous conduire dans ces raines ancicnccs, que la foi à la Bible, ignorée de aulcs les nations de l'univers pendant taut de siècles ; mais heureusement c'est un guide infaillible.

Hérodote, qui a mêlé trop de fables avec quelques vérités, prétend que de son temps, qui était celui de Ja plus grande puissance des Perses, souverains de Babylonc, toutes les citoyennes de cette ville immense étaient obligées d'allur une fois dans leur vie au temple de Mylitta, déesse qu'il croit la même qu'Aphrodite ou Vénus , pour se prostituer aux étrangers; et que la loi leur ordonnait de recevoir de l'argent , comme un tribut sacré qu'on payait à la déesse.

Ce conte des Mille et une nuits ressemble à celui qu'Hérodote fait dans la page suivante , que Cyrus partagea le fleuve de l'Inde en trois cent soixante canaux , qui tous ont leur embouchure dans la mer Caspienne. Que diriez-vous de Mézerai, s'il nous avait raconté que Charlcmagne partagea le Rhin en trois cent soixante canaux qui tombent dans la Méditcr- 1 anéc, et que toutes les dames de sa cour étaient

(e) Voytt la Bibliothèque orientale.

DICT. tll:l4

DICTIOISAAIRE

«bligées d'aller une fois en leur vie se présenter à l'église de Sainte-Geneviève , et de se prostituer à tous îles passans pour de Rangent'?

Il faut remarquer qu'une telle 4ablc est enoora plus absurde dans le .siècle des Xeencs, oà vivait ■Hérodote,-qu'elle ne le serait dans celui de Gbariemagnc. Les orientaux étaient mille fois plus jaloux que les Francs et Ici Gaulois. Les femmes de tous les grands seigneurs étaient soigneusement gardées par dos cunuquos. Cet usage subsistait de tempe immémorial. On voit même dans l'hHoire juive, que lorsque cette petite 'nation veut , omme les autres , avoir un roi (d) , Samuel, pour les en détourner , et pour conserver son autorité, dit « qu'un roi les tyrannisera , qu'il prendra la dîme des vignes et des blés pour donner à ses eunuques. « Les rois accomplirent cette prédiction, car il est dit dans le troisième livre des llois , qi»s le 'roi Acbab avait d'rs eunuques; et dans le quatrième, que Joram, Jéhu, Joachun et Se

il est parlé longtemps auparavant dan «1a Genèse des eunuques du pharaon e); et il est dit que Tulipbnr, à qui Joseph fut vendu, était eunuque du roi. il est donc clair qu'on avait à (Babylone une feule d'eunuques pour garJcr les femmes. On no leur faisait doue pas un devoir d'aller coucher avoo le premier venu pour de l'argent. iJabyionc, la ville- de

Dieu , n'était done pas un raste b , comme on l a

prétendu.

Ces contes' d'IIérodote , aijwi que tous ios *tr?rcs «ontes dans ce goût, sont aujourd hui si décrias par tous les bounOtes gens, la raison a sait de si grands progrès, que lesvieiUesot les eumus mêmes necroient plus ces sottises : non est vetula eu» acdtt , nec put ri créditât, niai qninontf.it» eme bMr.ter.

Il no s'ost trouvé de nos jours qu'un soûl homme qui, n'étant pas do son siècle, a voulu /unifier la fable d'Hérodote. Cette infamie lui paraît tonte simple II veut prouver que les princesses babylonienne» se prosti* liaient par piété au premier venu, parce qu'il est dit, dans la sainte Ecriture, que les Ammonites fesaient passer leurs oufaos par le feu , en les présentant à Voloc. Mais cet usage de quelques Iiond ; barbares, cette superstition de faire passer ses ««fans par les Hamacs, ou même de les brûler sur des bu di ers en l'honneur de je ne sais quel Moloc , ces horreurs iroquoises d'un petit peuple infâme, ont-elles quelque rapport avec une prostitution si incroyable chez, la nation la plus jalouse et la plus policée de tout louent connu? Ce qui se passe chez les Iroquois scra-t-il parmi nous une prouve des usages de la cour d Espagne ou de celle de France ?

II rapporte encore eu preuve la fcledcsLapcrcalcs chez les Romains, «pendant laquelle, dit-il, des jeunes gens de qualité et des magistrats respectable s couraient nus par la ville, un fouet à la main, et frappaient do ce fouet des femmes de qualité qui se

(<r) Livre I An «toit, Aap. Vllt, v. i5; liv. III, dup. XXII, v. 9; livre IV, ebap. VIB, v. 6; d»|<. IX , v. 3a ; cltap. XXIV, v. ia; et cli»p. XXV, v. i«>.

MC«^,d.p.XXXVII,».36.

présentaient à eux sans rougir, dans l'espérance d'obtenir par là une plus heureuse délivrance. »

Premièrement il n'es! point dit que les Romains de qualité courussent tout nus ; PI ut arque , au contraire , dit expressément dans ses DcmanûVs swles 'Romains, -qu'ils étaient couverts de la ceinture en ha;.

Secondement, il semble, à 'la manière dont s'exprime le défenseur des coutume* infunc: ; que les dames romaines se troussaient pour recevoir des coups de fouet sur leur ventre nu ; ce oui est absolument faux.

Troisièmement, cette fetc des Litpcrcalcs n'a aucun rapport à la prétendue loi 8e Babylone , qui ordonne aux femmes et airs filles d» roi , des-satrapes et des mages, de se vendra et de se prostrtarT par dévotion aux passans.

Quand on ne connaît ni l'esprit Immain , ni les mœurs des nations; quand on a le malheur de i^tre borné à compiler dos passages do -vieux auteurs, qui presque *ous se contredisent, il -mut alors proposer sou tentimont avec modestie; B mat savoir douter, secouer la poussière Aa collège, et -ne jamais sVspriener avec une insolence outrageusc.

Hérodote , ou Ctésia» , ou Dioéore do Sicile , rapportent un fait; tous l'avez lu en grec, donc ce fait est vrai. Cette manière de raisonner n'est pas -oellc dtuclide; elle est «ssoz*nrprenaute dans le siècle» où nous vivons : mais tous les esprits ne se corrigeront pas sitôt; et il y aara toujours plus de gens qui compilent que de gens qui pensent .

Nous ne dirons rien ici de m confusion des àançue < arrivée tout d'un coup pondant la construction do la lourde Haboi. C'est un miracle rapporté dansia sainte Écriture. Ko usa'cxjpuquonfi,nMu nfcxanriiwros même aucun mincie : noos les crorans d'une Sq% -vitve et sincère comme tous les auteurs du gnaud ouvrage de l'Encyclopédie bas ont crus.

Nous disions sotderjK-m que la chute de l'empire romain a iproduri plits de confusion et plus de langnes Muselles que 1* chute de la tour de liabol. Depuis l<regue d'Auguste jusque vers le temps des Attila, dev Clodvic, desGondebaud, pendant ait siècles, ûrrr'i crut iiuitts Âabiï . la terre connue de nous était d'une seuJe langue. On parlait latin de l'Eupbnte.au mont Atlas. Les lois sous losqu*Um vi7*ient cent nations étaient écrites en latin, et le grec servait d'anuiaeuaentj le jargon barbare de chaque province n'était que pour la populace. On plaidait en latin dans les tribunaux do l'Afrique comme à Home. Un habitant de Co nu o* aille partait pour l'Asie Mineure, tnrd'êlrc cutendu partout sur la route. C'était du moins ou bien que la rapacité des Romains avait fait aux hommes. On se trouvait citoyen de tontes les vrilles, sur le Danube comme sur le Guadalquivir. Anjonrd'bui un Bcrgamasqnc , qui voyage dans les petits cantons suisses, dont il n'est séparé que par une mouiagne, a besoin d'interprète comane s'il étant à la Chine. Cesi uu des plus grands fléaux donvvte.

SECTIOH II.

La vanité a toujours élevé les grands momimens.

Ce fut par vanité que les hommes bâtirent la belle

lourde-Babel : Allons, élevons uo« tour dont le sommet tooebo au oiel , et rendons- notre nom célèbre avant que uous soyons' dispersé* dans toute la terre, L'entreprise fat (faite du temps d'an t omme Ptoalcg, qui comptait tel bon homme Noé pour son cinquième a irai. Uarcbrtcetore et tons lis arts qui l'aecomprgiieat' avaient fin t, comme onv^h,-de grands progrès' etr cjtrty générations1. Saint Jér-Vme, le'ioemc qui a ru des ânucs>at des mijtcs, n'avafc pas m plos que iroi la tow de-Babel; mais il assure-quille avait vingt mille pied* «le bautrar. CVst hien peu dr thosc. L anr i;n livre Jatult, trril par un des plus doctes JinTs; J« montre qnc si bauUmr «tait de qnitrc-vingt <t un mille pied» juif*. El il ny a personne qui ne «n< W que !i- pied juif était à peu prés de !a longueur du pied grec. Celte dimension est bien plus vraisemblable que

• -ile de Jérôme. Ce'Je tour sul)^ j<(e encore , Tinis clic i; r« plus tout-à fait si haute. Plusieurs voyageurs 'n'M-vixidnpTes l'ont vue : juni qui ne l'ai point vue,

it'cii parlerai pas plu-i que d'.\d;ini mon grand-père, jut ijui je n'.ii point eu t lioimeiu' de ron\ erser : niais '•i Hijultei le révérend pire dura Calmet. C'est un i^mmed uu esprit lin et d une profonde philosophie,

• « vons expliquera la chose. Je ne sais pas pourquoi il r>t dit dans la Genèse que Label signifie confusion, ear 1>4 siguilic père dans les Lingues orientales, et t -l siguilic Dira; Lahel si»ni(io la ville de Dieu, la vi.le sainte^ Lus anciens donnaient ce nom à toutes l^nrs capitales. Mais il est incontestable que Label vrai dite confusion, soit parce que les architecte» lurent coofoudus après avoir élevé leur ouvrage jusqu'il quatrc-viugt cl un mille pieds juifs, soit parce que les langues se confondirent , et c'est évidemment depuis ce Icmpa-la que les Allemands n'entendent plus le Chinois; car il est clair, selon le savant iloi.liart, que le ehinois est originairement la mémo langue que le haut allemand.

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