BACCHUS
De tons les personnages rit'J.%bXûi ou ftbulcux de l'antiquité profane, Bacchus est le plus important pour nous. Je ne dis point par la belle invention que tout l'univers, excepté les Juifs, lui attribua, mais par la prodigieuse ressemblance de son histoire fabuleuse avec les aventures véritables de Moisc.
Les anciens poètes font naitre Bacchus en Egypte ; il est exposé sur le Nil ; et c'est de là qu il est nommé Mises par le premier Orpbéc, ce qui veut dire en aneicu égypùcn sauve </c> mur, à ce que prétendent ■ cu\ qui entendaient l'ancicu égyptien qu'on n'eutend plus. Il est élevé vers une montagne d'Arabie nommée Nisa , qu'on a cru être le mont Siua. On feint 'ju'unc déesse lui ordonna d'aller détruire une nation barbare , qu'il passa la mer llougo à pied arec une multitude d hommes, de femmes et denfans. Une aune fois le fleuve Orontc suspendit ses eaux à droite et ■« gauche pour le laisser passer; 1 Ilidaspc en fil au- :anù II commanda au soleil de s'arrôler; deux rayons lumineux lui sortaicut de la letc. Il fit jaillir une fontaiaa de vin. -eu, frappant la terre de son thyTse; il grava ses lois sur deux tables de marbre. H ne lui
manque que d'avoir affligé l'Egy pte-de dix plaies pour être ta copie -parAnte de Moïse.
Yossiurcst , je pense*, le •premier qui ait étendu ce parallèle. Kérêqued'AvTancbcs Huet l'a poussé tout aussi loin ; mais il ajoute , dans sa Démonstration cvangéîique, qne non- seulement Moïse est Bacchus, mais qu'il est encore Osiris et Typhon. Il ne s'arrête pas en si beau chemin ; Moise , selon lui , est Esculapc, Aropbiofl, Apollon, Adonis, Priap- même-. Il es! assw plaisant que Huet, pour prouver que Moïse est Adonis , se fonde sur ce qae l'un cl l'autre ont gardé des moutons :
Et [ormem om ai (lumin* pâwt MofiU.
(Vuw. Ecbg.2; v. 18.) Atiofrft et Mon» eut gntde le* UMuMn*.
Sa preuve qu'il csl Priapc est qu'on peignait quelquefois Priapc avec un âne, et que les Juifs passèrent chez, les Gentils pour adorer un âne. H en donne une autre preuve qui n'est pas canonique, c'est que Ja verge de Moise pouvait être comparée au sceptre de [ Priapc ( ') : Sccptrum Iribuitur hinpa , virga Vosi. Ces démonstrations ne sont pas celles d'Enclide.
Nous ne parlerons point ici des Bacchus plus modernes, tels que celui qui précéda de deux cents ans la guerre de Troie , et que les Grecs célébrèrent comme un fils de Jupiter enfermé dans sa cuisse.
Nous nous arrêtons à celui qui passa pour être né sur les conflits du llïgypte, et pour avoir fait tant de prodiges. Notre respect pour les livres sacrés juifs ne nous permet pas de douter que les Egyptiens , les Arabes , et ensuite les Grecs , n'aient voulu imitor l'histoire de Moisc: La difficulté* consistera seulement à savoir comment ils auront pu être instruits de cette histoire incontestable.
* A' l'égard dés Égyptiens , il est très-vraisemblable qu'ils n'ont jamais écrit les miracles de Moîso , qui les auraient couverts de honte. Sfis en avaient dit un mot, l'historien Josèphb ctPlilotf n'auraient pat manqué de se pré valoir dé ce mot. Josèpbe , dans sa réponse à Appiout, se fKit Ml devoir de citef tous les auteurs d'Egy pte qui ont fait nichtîon de Moïse , et il n'en trouve aucun qui rapporte un' seul de ces miracles. Aucun Juif n'a jamais cité un auteur égyptien qui ait dit un mot dés dix plahs cfEeypf c , du passage miraculeux de la mer Uonge, etc. Ce n» peut donc être chez les Egyptiens qu'on ait trouvé de quoi faire' ce parallèle scandaleux du divin Moisc avec le profane Bacchus.
II est de la plus grande évidence que , si un seul' Egyptien avait dit un mot dw grands miracles de Moisc, toute la synagogue d'Alexandrie, toute l'église disputante de celte fameuse ville aurait cité ce mot, et en aurait triomphé, chacun à sa manière. Atbénagorc, Clément ; Origènc, qui disent tant de choses inutiles, auraient rapporté mille fois ce passage nécessaire : c'eût été le plus fort argument de tous les pères. Ils ont tntifc gardé un profond silence; donc ils1 n'avaient rien a dire. Mais aussi co.nmenT t'est-il pu faire qu'aucun Egyptien u'ait parlé des "•••iloits d'un' homme «-fui fit tuef tous les aînés de*
(«) riAnowt. «Vtn^l., prça 79, 87 «t » .©.
familles d'Egypte, qui ensanglanta le Nil , et qui noya dans la mer le roi et toute l'armée? etc., etc., etc.
Tous nos historien:: avouent qu'un Clodvic , un Sicambre subjugua la Gaule avec une poignée de Barbares : les Anglais sont les premiers à dire que les Saxons , les Danois et les Normands vinrent tour à tour exterminer une partie de leur nation. S'ils ne l'avaient pas avoué , l'Europe entière le crierait. L'univers devait crier de même aux prodiges épouvantables de Moïse , de Josué , de Gédéon , de Samsou, et do tant de prophètes : l'univers s'est tu cependant. O profondeur! D'un côté il est palpable que tout cela est vrai , puisque tout cela se trouve dans la sainte Ecriture approuvée par l'église; de l'autre il est incontestable qu'aucuu peuple n'en a jamais parlé. Adorons la Providence, et soumettons- nous.
Les Arabes , qui ont toujours aimé le merveilleux , sont probablement les premiers auteurs des fables inventées sur Bacchus, adoptées bientôt et embellies par les Grecs. Mais comment les Arabes et les Grecs auraient-ils puisé chez les Juifs ? On sait que les Hébreux ne communiquèrent leurs Uvrw a personne jusqu'au temps des Ptolomécs; ils regardaient cette communication comme uu sacrilège; cl Joscphc même , pour justifier celte obstination a cacher le Pcntutcuquc au reste de la terre , dit , comme ou l'a déjà remarqué , que Dieu avait puni tous les étrangers qui avaient ose parler des histoires juives. Si on l'en croit; l'historien Théopompe, ayant eu seulement dessein de faire mention d'eux dans son ouvrage, devint fou pendant trente jours, et le poète tragique Théodecte devint aveugle pour avoir fait prononcer le nom des Juifs dans une de ses tragédies. Voilà les excuses que Flavicn Joscphc donne dans sa réponse à Appion de ce que l'histoire juive a été si long-temps inconnue.
Ces livres étaient d'une si prodigieuse rareté qu'où n'en trouva qu'un seul exemplaire sous le roi Josias ; et cet exemplaire encore avait été long-temps oublié dans le fond d'un colSre, au rapport de Saphan, scribe du pontife Uelcias, qui le porta sa roi.
Cette aventure arriva, selon te quatrième livre des Rois, six cent vingt-quatre ans avant notre ère vulgaire, quatre cents an.1 après Homère, et dans les temps les plus florissans de la Grèce. Les Grecs savaient alors à peine qu'il y eût des Hébreux au monde. La captivité des Juifs à Babylone augmenta encore leur ignorance de leurs propres livres. Il fallut quEsdras les restaurât au bout de soixante et dix ans, et il y avait déjà plus de cinq cents ans que ia fable de Bacchus courait toute la Grèce.
Si les Grecs avaient puisé leurs fables dans l'histoire juive, ils y auraient pris des faits plus intéressans pour legenre humain. Les avcnturcsd'Abraham, celles de Noé, de Mathusalem, de Scth, d'Enoch, de Cain, d'Eve, de son funeste serpent, de l'arbre de la science, tous ces noms leur ont été de tout temps inconnus : et ils n'eureut une faible connaissance du peuple juif que long-temps après Ja révolution que fit Aloxandrc en Asie et en Europe. L'historien Josqthe l'avoue en termes formels. Voici comme il sV\ • prime dès le commencement de sa réponse a Appion
qui (par parenthèse) était mort quand il lui répondit : car Appion mourut sous l'empereur Claude ; <-i Josèphe écrivit sous Vespasien.
(6) « Comme le piys que nous habitons est eloigt» de la mer, nous ne nous appliquons point au commerce, et n'avons point de communication avec les autres nations. Nous nous contentent do cultiver nos terres qui sont très-fertiles, et travaillons principalement à bien élever nos enfans, parce que rien ne nous parait si nécessaire de les instruire dans la connaissance de nos saintes lois, et dans une véritable piété qui leur inspire le désir de les observer. Ces raisons ajoutées à ce que j'ai dit, et à cette manière de vio qui nous est particulière, font voir que dans les siècles passés nous u'avous point eu de communication avec les Gïecs, comme ont eu Im
Egyptiens et les Phéniciens Y a-t-il donc sujet
de s'étonner que notre nation n'étant point voisine de la mer, n'affectant point de rien écrire, et vivant eu la manière que je l'ai dit, elle ait été peu connue? »
Après un aveu aussi authentique du Juif le plus entêté de l'honneur de sa nation qui ait jamais écrit, on voit assez qu'il est impossible qus les ancien Grecs eussent pris la fable de Btcchus dans les livres sacrés des Hébreux, ni même aucune autre fable, comme le sacrifice d'iphigénic , et celui du fil» d'idoménéc, les travaux d'Hercule, l'aventure d'Eurydice, etc. : la quantité d'anciens récits qui se ressemblent est prodigieuse Comment les Grecs ont-ils mis en fables ce que les Hébreux ont mis en histoire? Serait-ce par le don de l'inveution? Serait- co par la facilité de l'imitation? Serait-ce parce que les beaux esprits se rencontrent? Enfin, Dieu l'a permis; cela doit suffire. Qu'importe .-juc les Arabes et les Grecs aient dit les mêmes choses que les Juifs? Ne lisons l'ancien Testament que peur nous préparer au nouveau, et ne cherchons dars l'un et dans l'autre que des leçons de bienfaisance, de modération, d'indulgence , et d'une véritable cha< 'té.
BACON (Root*).
Vous croyez que Roger Bacon, ce fameux moine du treizième siècle, était un très- grand homme, et qu'il avait la vraie science, parce qu'il fut persécute et condamné dans Rome à 'a prison par des ignorant . Ccst un grand préjugé 20 sa faveur, je l'avoue : mais n'arrivc-t-il pas tous les jours que des charlatans condamnent gravement d'autres charlatans, et que des fous font payer l'amende à d'autres fous ? Ce moude-ci a été loug-temps semblable aux Petites- Maisons, dans lesquelles celui qui se croit le père éternel anathémalisc celui qui se croit le Saint-Esprit; et ces aventures ne sont pas même aujourd'hui extrêmement rare».
Parmi les choses qui le rendirent recommandablr, il faut premièrement compter sa prison, ensuite la noble hardiesse avec laquelle il dit que tous les livres d'Aristoto n'étaient bons qu'à brûler : et cela dans un temps où les scolastiqucs respectaient Aristotc
{h) RépoDse de Jotfphe. Traduction d'AnwoId d'Andaii.
beaucoup plus que les jansénistes ne respectent saint Augustin. Cependant Roger Bacou a-t-il fait quelque chose de mieux que la Poétique, la Rhétorique et la Logique d'Aristotc? Ces trois ouvrages immortels prouvent assurément qu'Aristote était un très-grand et très-beau génie, pénétrant, profond, méthodique; et qu'il n'était mauvais physicien que parce qu'il était impossible de fouiller dans les carrières de la physique, lorsqu'on manquait d'inslrumens.
llogcr Bacon, dans son meilleur ouvrage, où il traite de la lumière et de lu vision, s'exprime-t-il beaucoup plus clairement qu'Aristote, quand il dit : « La lumière fait par voie de multiplication son espèce lumineuse, et celte action est appelée univoque et conforme à l'agent : il y a une autre multiplication équivoque, par laquelle la 'uroière engendre la chaleur, et la chaleur la pulréfacticn ? »
Ce Roger d'ailleurs vous dit qu'on peut prolonger sa vie avec du Sperma ciii , et de l'aloès et de la chair de dragon, mais qu'on peut se rendre immortel avec la pierre philosophale. Vous pensez bien qu'avec ces beaux secrets il possédait encore tous ceux do l'astrologie judiciaire sans exception : aussi assurc-til bien positivement dans son Opta ma jus , que la tête de l'homme est soumise aux influences du bélier, son cou à celles du taureau , et ses bras au pouvoir des gémeaux, etc. 11 prouve même ces belles choses par l'expérience ; il loue beaucoup un graud astrologue de Paris qui empêcha, dit-il, un médecin de mettre an emplâtre sur la jambe d'un malade, parce que le soleil était alors dans le signe du verseau, et que le Verseau est mortel pour les jambes sur lesquelles on applique des emplâtres.
Cest une opinion assez généralement répandue, que notre Roger fut l'inventeur de la poudre à canon. 11 est certain que de son temps on était sur la voie de cette horrible découverte : car je remarque toujours que l'esprit d invention est de tous les temps, et que les docteurs, les gens qui gouvernent les esprits et les corps, ont beau être d'une ignorance profonde, ont beau faire régner les plus insensés préjugés, ont beau n'avoir pas le sens commun, il se trouve toujours des hommes obscurs, des artistes animés d'un instiuct supérieur, qui inventent des choses admirables, sur lesquelles ensuite les savans raisonnent.
Voici mot à mot ce fameux passage de Roger Bacon touchant la poudre à canon ; il se trouve dans son Opus majus, page 474» édition de Londres : « Le feu grégeois peut difficilement «éteindre, car l'eau ne l'éteint pas. Et il y a de certains feux dont l'explosion fait uni de bruit, que, si ou les allumait subitement et de nuit, une ville et une armée ne pourraient le soutenir : les éclats du tonnerre ne pourraient leur être comparés. 11 y en a qui effraient tellement la vue, que les éclairs des nues la troublent moins : on croit que c'est par de tels artifices que Gédécn jeta la terreur dans l'armée des Madianilcs. Et nous en avons une preuve dans ce jeu d'cnfms, qu'on fait par tout le monde. Ou enfonce du salpêtre avec force dans une petite balle de la grosseur d'un pouce ; on la fait crever avec un bruit si violent qu'il surpasse le rugissement du tonnerre; et il en sort une plus grando
exhalaison de feu que celle de la foudre. » Il parait évident que Roger Bacon ne connaissait que cette expérience commune d'une petito boule pleine de salpêtre mise sur le feu. Il y a encore bit-u loin de là à la poudre à canon, dont Roger ne parle en aucun endroit, mais qui fut bientôt après inventée.
Une chose me surprend davantpgo, c'est qu'il ne connût pas la direction de lViguille aimantée , qui de son temps commençait à être cornue en Italie ; mais en récompense il savait très-bien le secret de !a baguette de coudrier, et beaucoup d'autres chov .s semblables , dont il traite dans sa Dignité de I art expérimental.
Cependant, malgré ce nombre effroyable d'absurdités et de chimères, il faut avouer que ce Bacon était un homme admirable pour son siècle. Qu 1 siècle? me direz-vous; c'était celui du gouvernement féodal et des scolastiques. Figures -vous les Samoïèdcs et les Ostiaqucs qui auraient lu Aristotc et Aviccnne ; voilà ce que uous étions.
Roger savait un peu de géométrie et d'optique, et c'est ce qui le fit passer à Rome et à Paris pour un sorcier. 11 ne savait pourtant que ce qui est dans l'Arabe Alhazcn. Car dans ces temps-là on ne savait encore rien que par les Arabes. Ils étaient les médecins et les astrologues de tous les rois chrétiens. Le fou du roi était toujours de la nation ; mais le docteur était Arabe ou Juif.
Transportez ce Bacon au temps où nous vivons , il serait sans doute un très -grand homme. C'était de l'or encroûté de toutes les ordures du temps où il vivait : cet or aujourd'hui serait épuré.
Pauvres humains que nous sommes ! que de siècles il a fallu pour acquérir un peu de raison !