DICTIONS A IRE
i collier i une de mes rivales, et mes boucles d'oreilles à une aulre, je n'ai point demandé aux juges qu'on le fit raser, qu'on l'enfermât chez des moines et qu'on me dounftt son bien. Et moi , pour l'avoir imite* une fois, pour avoir fait avec le plus beau jeune homme de Lisbonne ce qu'il fait tous les jours impunément avec les plus sottes guenons de la cour et de la ville , il faut que je réponde sur la sellette devant des licenciés, dont chacun serait à mes pieds si nous étions tétc à tête dans mon cabinet; il fout que l'huissier me coupe à l'audience mes cheveux qui sont les plus beaux du monde ; qu'on m'enferme chez des religieuses qui n'ont pas le sens commun ; qu'on me prive de ma dot et de mes conventions matrimoniales; qu'on donne tout mon bien à mon fat de mari pour l'aider à séduire d'autres femmes et à commettre de nouveaux adultères.
Je demande si la chose est juste, et s'il n'est p.is évident que ce sont les cocus qui ont fait les lois.
On répond à mes plaintes que je suis trop heureuse de ne pas être lapidée à la porte de la ville par les chanoines, les habitués de paroisse et tout le peuple. Ccst ainsi qu'on en usait chez la première nation de la terre , la nation choisie , la nation chérie , la seule qui eût raison quand toutes les autres avaient tort.
Je réponds à ces barbares que, lorsque la pauvre femme adultère fut présentée par ses accusateurs au maître de l'ancienne et de la nouvelle loi , il ne la Gt point lapider ; qu'au contraire il leur reprocha leur injustice, qu'il se moqua d'eux en écrivant sur la terre avec le doigt , qu'il leur cita l'ancien proverbe hébraique, Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre ; qu'alors ils se retirèrent tous , les plus vieux fuyant les premiers, parce que plus ils avaient d'âge, plus ils avaient commis d'adultères.
Les docteurs en droit canon me répliquent qur> cette histoire de la femme adultère n'est racontée qn" dans l'évangile de saint Jean, qu'elle n'y a été insérée qu'après coup. Léoutius , Maldonat , assurent qu'elle ne se trouve que dans un seul ancien exemplaire grec ; qu'aucun des vingt-trois premiers commentateurs n'en a parlé. Origènc, saint Jérôme, saint Jean Chrysostômc , Théophilacte , Nonnus , ne la connaissent point. Elle ne se trouve point dans la Bible syriaque, elle n'est point dans la version d'Uphilas.
Voilà ce que disent les avocats de mon mari , qui voudraient non -seulement me faire raser, mais me l'aire lapider.
Mais les avocats qui ont plaidé pour moi disent qu'Ammonius, auteur du troisième siècle, a reconnu cette histoire pour véritable, et que, si saint Jérôme la rejette dans quelques endroits, il l'adopte dans d'autres; qu'en un mot elle est authentique aujourd'hui. Je pars de là , et je dis à mon mari : Si vous êtes sans péché, rasez-moi, enfermez-moi, prenez mon bien ; mais, si vous avez fait' plus de péchés que moi, c'est à moi de vous raser, de vous faire enfermer et de m'emparer de votre fortune. En fait de justice les choses doivent être égales.
Mon mari réplique qu'il est mon supérieur et mon chef , qu'il est plus haut que moi de plus d'un pouce,
qu'il est velu comme un ours; que par conséquent je lui dois tout et qu'il ne me doit rien.
Mais je demande si la reine Anne d'Angleterre n'est pas le chef de son mari ? si son mari le prince de Danemark , qui est son grand amiral , ne lui doit pas une obéissance entière ; et si elle ne le ferait pas condamner à la cour des pairs en cas d'infidélité de la part du petit homme ? Il est donc clair que, si les femmes ne font pas punir les hommes , c'est quand elles ne sont pas les plus fortes.
Suite du chapitre sur l'adultère.
Pou» juger valablement un procès d'adultère , il faudrait que douze hommes et douze femmes fussent les juges, avec un hermaphrodite qui eût la voix prépondérante en cas de partage.
Mais il est des cas singuliers sur lesquels la raillerie ne peut avoir de prise , et dont il ne nous appartient pas de juger. Telle est l'aventure que rapporte saint Augustin dans son sermon de la prédication de Jésus-Christ sur la montagne.
Septimius Acyndinus, proconsul de Syrie , fait emprisonner dans Antioche un chrétien qui n'avait pu payer au fisc une livre d'or à laquelle il était taxé, et le menace de la mort s'il ne paie. Un homme riche promet les deux marcs à la femme de ce malheureux si elle veut consentir à ses désirs. La femme court eu instruira son mari ; il la supplie de lui sauver la vie aux dépens des droits qu'il a sur elle, et qu'il lui abandonne. Elle obéit, mais l'homme qui lui doit deux marcs d'or la trompe en lui donnant un sac plein de terre. Le mari , qui ne peut payer le fisc , va être conduit à la mort. Le proconsul apprend cette infamie; il paie lui-même la livre d'or au fisc de ses propres deniers, et il donne aux deux époux chrétiens le domaine dont a été tirée la terre qui a rempli le sac delà femme.
Il est certain que , loin d'outrager son mari , elle a été docile à ses volontés; non-seulement elle a obéi , mais elle lui a sauvé la vie. Saint Augustin n'ose décider si elle est coupable ou vertueuse, il craint de la condamner.
Ce qui est, à mon avis , assez singulier, c'est que Bayle prétend être plus sévère que saint Augustin (<•). Il condamne hardiment cette pauvre femme. Cela serait inconcevable si on ne savait à quel point presque tous les écrivains ont permis à leur plume de démentir leur cœur, avec quelle facilité on sacrifie son propre sentiment à la crainte d'effaroucher quelque pédant qui peut nuire , combien on est peu d'accord avec soi-même.
Le matin rigoriste, et le soir libertin , L'écrivain qui d'Kplii^e exciui» la matrone
Renchérit tantôt sur Pétrone,
Ett
Réflexion d'un père de famille.
N'ajoutons qu'un petit mot sur l'éducation contradictoire que nous dounons à nos filles. Nous les élevons dans le désir immodéré de plaire , nous leur en dictons des leçons : la nature y travaillait bien
(e) Dictionnaire de Bayle , article Acwoncs. t
mus nous , mais on y ajoute tous les raffinement de l'art. Quanti elles sont parfaitement stylées, nous les punissons si elles mettent en pratique l'art que nous «avons cru leur enseigner. Que diriez-vous d'un maître i danser qui aurait appris son métier à un écolier pendant dix ans, et qui voudrait lui casser las jambes parce qu'il l'a trouvé dansant avec un autre i
Ne pourrait-on pas ajouter cet article à celui des